‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 1 sur 52 · SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES · texte numérisé non relu

SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES

Née en plein règne de Louis XIV, et, en vertu d'un privilé^je de longévité qu'elle partage avec Voltaire et le maréchal de Richelieu, morte sous Louis XVI , au moment où la toile commence à se lever sur la scène de la Révolution, madame du Deffand est, avec Voltaire pour les idées, le maréchal de Richelieu pour les mœurs, un des repi-ésentants les plus complets du dix-huitième siècle, un de ses types moraux et littéraires les plus parfaits, un de ses témoins les plus indispensables et les plus agréables à écouter.

Frivole avant d'être sérieuse, galante avant de devenir philosophe, habile à se servir du rouge et des mouches avant de les quitter, et à jouer de l'éventail avant de jouer avec la plume, maîtresse du Régent avant d'être l'amie d'Horace Walpole, ornée de deux beaux yeux qui firent, avant de se retourner à jamais sur les ténèbres de son âme, plus d'une victime et plus d'une dupe, madame du Deffand, par l'expérience comme par l'esprit, peut être considérée, au point de vue de l'histoire de la société française, à une de ses heures les plus brillantes, comme un des meilleurs guides dont l'histoi-ien et le moraliste puissent se servir. Quel observateur et quel philosophe de premier ordre qu'une femme qui a vécu, parmi les femmes : avec madame de Parabère, madame d'Averne, mademoiselle Aïssé, madame de Prie, madame de Staal, madame de Flamarens, 'mademoiselle de l'Espinasse, madame d'Aiguillon, madame de Mirepoix, madame de Roufflers, la duchesse du Maine, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Ghoiseul; — parmi les hommes : avec Voltaire, le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Pont-de-Veyle , M. de Maurepas, le

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chevalier d'Aydie , et dont le salon victorieux de la rivalité du cercle de madame Geoffrin, exclusif asile des encyclopédistes et des pliilosophes, a été, pendant quarante ans, le rendez- vous favori et presque officiel des ambassadeui's de toutes les cours de TEurope, à une époque où la politique avait encore de Tesprit !

A ses habitués , que madame de Tencin appelait familièrement « ses hé tes » , il n'a manqué que Jean-Jacques Rousseau, Diderot et Buffon : Jean-Jacques , trop difficile à apprivoiser ; Diderot , trop difficile à retenir; Buffon, trop difficile à rassasier d'attention et d'admiration. Je veux bien voir une lacune dans cette triple absence. 3Iais combien elle est compensée, à mon gré, par l'empressement flatteur des étrangers illustres, des voyageurs couronnés , des ambassadeurs d'élite qui n'allaient que chez madame du Deffand , parce que là seulement ils trouvaient une hospitalité complète, la liberté d'esprit qui attire et la courtoisie qui i-assure, la hardiesse permise aux idées et les égards dus aux situations, la familiarité qui ho^o^e et non celle qui déplaît, enfin la meilleure compagnie à la fois et la meilleure société.

L'importance et l'intérêt du l'ecueil des lettres de madame du Deffand, à ce triple point de vue de l'histoire politique, sociale et morale de son temps, sont incontestables ; la qualité et la variété des modèles relèveraient même une leuvre médiocre. Que sera-ce donc si le peintre est encore supérieur à ses originaux et si le tableau est un chef-d'œuvre? Il faut donc se borner, pour retenir ce groupe de lecteurs délicats, amis aussi précieux que juges difficiles, à constater (ju'envisagées exclusivement au point de vue des qualités purement littéraires, la plupart des letti'es de madame du Deffand sont des chefs-d'œuvre de naturel , de grâce , de finesse , de malice , de profondeur; qu'elles contiennent des récits dignes de madame de Sévigné et des portraits dignes de Saint-Shnon; enfin qu'elles sont écrites dans cette langue à la fois souple et forte , légère et solide, qui rappelle, sans qu'elle ait songé à les imiter, les meilleui'S modèles du siècle où Ton a le mieux écrit et du siècle où l'on a le plus pensé.

Dans cette Correspondance , sorte de confession quotidienne d'une âme qui joint à une insatiable curiosité une implacable franchise, cette fine et âpre douairière, dont l'insomnie est agitée des problèmes qui ont tourmenté Pascal, étudie en se jouant et creuse sans s'en douter les plus graves questions de la vie et de la destinée humaines, et elle le fait avec une intensité de pensée, une vigueur d'analyse qu'on admire jusqu'à l'effroi. Rien ne trouble cette mé-

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ditation passionnée, qui n'a d'autre mobile et d'autre Lut que la soif de se connaître. Et l'on est étonné de la précision des moyens et de la vérité saisissante des résultats , même quand on sait que cette activité de réflexion, réduite aux sujets intérieurs, n'a point de distraction, et que la cécité a couvert de son voile la caye où se meut et palpite ce doute inquiet.

Madame du Dcffond, quand elle se délasse, par l'appréciation des lionnnes qu'elle a connus ou des ouvrages qu'elle s'est fait lire, de la fatigue de ces jugements si sévères qu'elle porte sur ellemême, est encore inimitable. Sauf quelques erreurs qui tiennent à des préjugés de temps ou de situation (quoiqu'elle en ait beaucoup perdu, elle en a cependant gardé quelques-uns), il faut citer ces opinions qui entraînent par le sourire et décident par le ridicule, ou qui, par l'unique force du bon sens et de la prévoyance, enti^ent dans l'esprit à la façon d'un coin , et y gravent une critique nette comme un arrêt, ou un éloge juste comme une maxime.

Rien ne saurait rendre l'attrait de cette originalité morale, de cette verve critique et caustique, tel que nous venons de le goûter, durant un commerce assidu d'une année, et le plaisir parfois douloureux qu'il y a à suivre ces phrases étincelantes, dont les vmes éclairent et dont les autres brûlent comme le flambeau approché de trop près.

Madame du Deffand, moins amusante, moins dramatique, moins variée, moins primesautière que madame deSévigné, dont les lettres sont le chef-d'fcuvre d'un temps triomphant, tandis que celles de madame du Deftand sont le chef-d'œuvre d'un temps de décadence, garde sur celle que Walpole appelait Notre-Dame de Livry un remarquable avantage.

Gonmie son illustre devancière, elle a concentré sur un sentiment unique , exclusif, absorbant , presque égoïste à force de sacrifices , qu'elle a creusé pendant quarante ans et (|ui est devenu conime le lit de son existence, toute Factivité de son àme et de son esprit.

Mais le sentiment qui a inspiré madame de Sévigné est un sentiment naturel, élémentaire, domestique, dont je ne voudrais pas dire qu'elle affecte le culte et qu'elle orne trop d'éloquence l'admirable simplicité. Le sentiment qui fut la vie de madame du Deffand est un sentiment à la fois critique et passionné, à la fois plaisir de cœur et attrait d'esprit. C'est cette amitié désespérée, luttant contre tous les obstacles et toutes les déceptions , les incompatibilités de l'âge et les impossibilités de l'absence, et se portant à soi?

IV MADAME DU DEFFAND

objet comme à une proie, poui* échapper à la double terreur de l'ennui et de la mort. On se presse alors de réparer le temps perdu. On voudrait aimer une éternité par jour.

On le comprend déjà, cet avantaj^je que je revendique , aux yeux des raffinés, pour madame du Deffand , c'est cet attrait poignant du drame. Il v a un drame, et des plus curieux et des plus terribles, dans ce quotidien effort, dans cette journalière et inutile révolte contre des re{;rets semblables à des remords et des désirs cruels comme un châtiment .

C'est cet attrait qui manque aux lettres de madame de Sévi^^jné, écrites sous le doux empire de ce sentimenL maternel qui n'a point de révolutions ni de désespoirs. Si parfois la note s'attendrit , si ce perpétuel sourire se voile d'une larme, connne l'arc-en-ciel d'une inaltérable espérance succède vite à l'orag^e ! Les larmes de madame de Sévigné ressemblent à ces pluies d'été, courtes, fines et rares, qui font pai'aitre le ciel plus bleu et l'herbe plus verte. Nous l'adniirons sans songer à la plaindre. Une seule chose pourrait nous toucher dans cette affection, ti-op exclusive pour n'avoir pas ses déceptions, et trop égoïste aussi , il faut le dire, pour ne pas recevoir des leçons. Émotion fugitive, intermittente et imperceptible moralité de ces lettres si saines, si joviales, si triomphantes! Les exigences d'une fille phis spirituelle que naïve et plus duuce que tendi'e, ses sécheresses , ses indifférences, ses insuffisances plutôt, telles sont les douleurs secrètes de cette affection maternelle qui ne laisse paraître que ses joies. Mais on devine tout cela plus qu'on ne le sent, et c'est tant pis pour l'effet des lettres de madame de Sévigné, qui est plus littéraire que moral, et dont, bien qu'elles aient aussi leur leçon, on admire trop les beautés pour songer au reste.

Ce reste., cette nécessité absolue, attestée par des exemples si frappants, maintenue par des sanctions si douloureuses, de l'équilibre dans les passions, de l'opportunité dans les sentiments, de l'ordre dans la vie, de l'économie dans ses qualités, de la foi au cœur et de la réserve à l'esprit, voilà le drame, voilà la moralité qui donne aux lettres de madame du Deffand, surtout à celles à Walpole, un si piquant attrait moral, un si poignant intérêt philosophique, et qui unissent constamment, dans Fàme du lecteur, la pitié pour un très-grand malheur à l'admiration pour un talent supérieur.

C'est avec une curiosité haletante, presque égale à celle de l'auteur, que le lecteur suit dans sa naissance, son développement, ses luttes, ses douleurs et son agonie, ce sentiment unique qui sou-

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tient et dévore, qui i-onge et anime à la fois la vieillesse inquiète «rime fennne sans ressources contre l'ennui, et qui a trop d'esprit pour parvenir à être dévote.

Quels enseignements, supérieurs au plaisir de l'observation et à l'attrait du stvle, ne faut-il pas attendre de cette autopsie psychologique, pratiquée intréjndement par madame du Deffand sur son propre cœur vivant et palpitant! Quel drame et quelle leçon que cette amitié passionnée, disons le mot, que cet amour tardif, punition de tant d'autres précoces , d'une femme de soixante-dLx ans pour un liommc de quarante-neuf ans, d'une Française et des plus Françaises, pour un Anglais et des plus Anglais, égoïste, blasé ou plutôt désabusé comme elle, et que la crainte du ridicule tourmente autant ({u'elle-mènie est tourmentée de la crainte de l'ennui !

Il y a dans ce sentiment à la fois si ardent et si sénile, qui mêle ses feux aux glaces de l'âge et qui agite une femme en cheveux blancs pour un honnne dont elle pourrait et voudrait être la mère, quelque chose d'étrange et presque d'odieux, un peu de cette fatalité sur le compte de laquelle l'antiquité plaçait les crimes et les malheurs surhumains.

C'est une étude à la fois charmante et navrante que celle de cette liaison qui se heurte perpétuellement aux Ihnites permises, de ce regain de jeunesse en pleine décrépitude, de ce subit printemps du cœur en plein hiver de l'âge, de ce sentiment à la fois naturel et artificiel , volontaire et fatal , ridicule et nécessaire ! Il a réhabilité madame du Deffand, qu'on accusait de sécheresse, en montrant les tendresses cachées de son âme. ^lais le cœur qu'elle atteste se montre à nous à la fois dans cette nudité que la vieillesse rend cvnique, et dans cette dernière blessure, si saignante et si imprévue.

Voilà, et c'est par là que je me hâte de clore cette esquisse préhminaire, destinée à donner immédiatement au lecteur la clef de son plaisir et comme qui dirait la carte de son A-oyage , — voilà le double intérêt, le double attrait par lesquels la Currcspondance de madame du Deffand mérite d'être lue et même d'être relue. C'est à la fois un drame et une leçon. Jamais l'ennui des vieillesses désabusées et inutiles n'y a été creustî à de telles profondeurs et peint avec des couleurs si justes et si fortes. Et l'étude de l'ennui, de ses causes, de ses symptômes, de ses phénomènes, de ses résultats, est, selon moi, une des recherches les plus salutaix'es de la pensée modeine , car elle tend à préserver la vie morale de son

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plus redoutal)le ennemi, de son poison le plus dangereux, aux époques critiques et sceptiques comme la nôtre , où faute de inodération et de foi, tant d'hommes de quarante-neuf ans ressemblent, moins l'esprit, à Horace "NValpole, et tant de femmes de soixante à madame du Deffand, moins le style.

Jamais aussi lamitié entre homme et femme, aux â{;es incompatibles avec l'amour, l'amitié d'esprit que tourmentent les derniers soubresauts et les derniers soupirs du cœur, n'a été sentie et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante et d'une plus éloquente f;içon. Notre histoire littéraire a offert quelques exemples de ce sentiment exceptionnel, mais aucun avec cette vigueur dans les caractères et ce dramatique intérêt dans la lutte qui en est toujours la suite. L'association célèbre de ~S\. de la Rochefoiu-auld et de madame de la Fayette, cette amitié boudeuse et fidèle entre deux grands mécontents, deux grands désabusés dont il n'est resté que la trace amère des Maximes , est le type qui approche plus, sans l'égaler, de celui que nous allons étudier. Peut-être, si nous avions les lettres de madame Récamier à Benjamin Constant, et surtout à Chateaubriand, y trouverions-nous plus d'un accent à la du Deffand et à la Walpole; une du Deffand plus tranquille, plus chrétienne, parlant à des Walpole plus puissants et plus inquiets. La liaison quarantenaire de madame d'Houdetot et de Saint-Lambert fut tranquille, sinon heureuse ; et comme elle n'a pas eu de drame, elle n'a pas eu d'histoire. Reste le commerce entre madame de Créqui et Sénac de Meilhan , que nous avons essayé de caractériser ailleurs ' et dont nous ne dirons ici qu'une chose : c'est qu'il peut servir d'exemple (et il est unique) de la sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives entre une femme qui n'est plus belle et un homme qui n'est plus jeune.

La différence de ce résultat dans une passion dont les apparences se ressemblent, s'explique d'un seul mot : madame de Créqui, qui n'avait jamais été galante, eut le bon goût d'être chrétienne avant que l'âge lui en fit un besoin. Rassurée sur elle-même, elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolations. Elle put déployer sans scriipide et afficher sans rougeur ce dévouement maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles.

* S('nac (le Meilhnn, OEuvres politiques et morales clinisies, puljliées avec une Introduction et des iSotes. Paris, Poulet-Malassis, J862. Introduction, j). 19 et suiv.

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Elle put essayer de faire partager à ce matérialiste, à ce sceptique qu'avait empoisonné de lionne heure le mal de son siècle , cette sécurité que donne la foi à ceux qui, comme elle, l'ont eu même temps sur les lèvi'es et dans le cœur. Elle n'y réussit pas, mais Sénac eut au moins en elle une de ces amitiés suprêmes qui donnent tant de tranquillité à la vie sinon à l'âme de celui qui en goûte l'honneur, qui préservent de hien des fautes, si elles ne soulagent pas toutes les douleurs, et donnent tant de majesté, comme le soleil couchant au soir d'un beau jour, aux dernières grâces de la femme.

Nous avons peu de détails sur la première période de la vie de madame du Deffand , la période frivole et galante , et cela se comprend : le premier soin d'une femme d'esprit qui se range, c'est de jeter au feu l'histoire de sa jeunesse; en d'autres termes, d'oublier, ne fût-ce que pour en donner l'exemple aux autres. Grâce à cette précaution, secondée par l'aimable complicité d'un entourage dont la discrétion nous étonne , madame du Deffand a pu se flatter d'arriver intacte à la postérité , après avoir passé sa vie à se ménager, plus par la crainte que par le respect, le silence des sottisiers et des chroniqueurs.

Et c'est là im premier phénomène qui mérite d'être remarqué, que cette inviolabilité si exceptionnelle. Cette jeunesse, qui fut loin d'être sans faute, s'est conservée sans reproches. Le Recueil de Maiirepas , si audacieux et si implacable dans ses commérages riinés, ne contient pas un seul couplet contre la marquise du Deffand. Elle est également épargnée, comme à l'envi, par la médisance des Mémoires et des pamphlets. Sans Walpole, qui nous a laissé de cette faiblesse l'unique témoignage, nous saurions, sans pouvoir citer un seul document à l'appui, qu'elle fut quelques jours la maîtresse du Régent. Tout cela s'explique, jusqu'à un certain point, par une grande habileté, un grand art de ménager les apparences, par la double protection de l'amitié de Voltaire et de son propre esprit. ^ladame du D>^ffand était fort capable de rendre aux gazetiers et aux chansomiiers la monnaie de leur pièce , et ils épargnèrent en elle une femme dont de bonne heure il valut mieux être Tami que l'ennemi, et dont le salon fut toujours hospitalier aux muses frondeuses et libertines en quête d'un asile.

Ce que l'on comprend moins , c'est que la date et le lieu précis de la naissance de madame du Deffand soient encore incertains,

viii MADAiME DU DEFFAND.

malfjré de nombreuses et persévérantes recherches, dont le dernier résultat ne nous est pas encore connu. Sur ce point comme sur les autres, il nous est resté d'incessants efforts la satisfaction d'être le biographe qui aura recueilli le plus de renseignements et le plus ajouté au faisceau des faits déjà connus. Mais la gerbe est encore loin d'être ou plutôt de nous paraître complète. Nous touchons à l'abondance, mais non à la satiété, indispensable à l'incubation de toute histoire définitive.

Marie de Vighy-Ghamrond naquit en 1697, suivant la majorité, presque l'unanimité des biographes ', un an après la mort de cette madame de Sévigné dont elle devait continuer la tradition et répéter la gloire. C'est probablement au château de Chami^ond qu'il faut placer le l)erceau de la future marquise du Deffand. Ce château dominait îa pai'oisse de Saint-Bonnet ou Saint-Julien de Cray, dont M3I. de Vichy -Chamrond étaient co- seigneurs. Cette commune fait maintenant partie de l'arrondissement de CharoUes (Saône-et-Loire). Le père de IMarie de Vichy était Gaspard de Vichy, comte de Chamrond, et sa mère, Anne Brulart, fdle du premier président au parlement de Bourgogne, dont la famille devait êtie surtout illustrée par les deux branches de Puisieux et de Sillery, à laquelle appartenait le mari de madame de Genlis, le spirituel et mallieureux Girondin.

IMarie de Vichy reçut son prénom au baptême de sa marraine et aïeule maternelle, madame 3Iarie Bouthillier de Chavigny, veuve du pi'ésident Brulart, et femme d'un second mari, César-Auguste, <Uic de Choiseuî.

« Le duc de Choiseuî, las de sa misère, dit Saint-Simon à l'aniiee 1699, épousa une sœur de l'ancien evêque de Troyes et de la maréchale de Clerembault, fille de Chavigny, secrétaire d'État. Elle était veuve de Brulart, premier président au parlement de Dijon, et fort riche. Quoique vieille, elle voulut tàtcr de la cour et du tabouret; elle eu trouva un à acheter et le prit. »

Marie de Vichy-Chamrond fut élevée au couvent de la ^Tadeleine du Traisnel, rue de Charonne, à Paris. Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle des couvents sous le règne de Louis XIV et

• Jja l'réfare de la Correspondance, en 2 vohimes (1809), dit seule 1696. — Pour 1697, tiennent la Préface de l'édition des Lettres à Walpole (I^ondres, 1810), de l'édition française des mêmes Lettres, 1811, 1812, 1824, 1827; — la Préface de la Correspondance inédite, publiée ]iar M. de Sainte-Aulaire; — M. Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. I, p. 413); — la Bioijraphie çiénérale^ Didot; — la Biographie Micliaud. — La Biofjraphie Feller fait naître madame du Deffand à Auxerre.

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de Louis XV. Pour ne parler que des derniers parmi ceux qui auraient leur place dans cette galerie plus profane que dévote, plus galante que mystique, plus amusante qu'édifiante, il faut ranger ce couvent de Montfleury, près de Grenoble, gracieux comme son nom, le type, le modèle accompli du joli couvent au dix-huitième siècle, dont Vert-Vert est le poëme; TaLbaye de Maubuisson, gouvernée par cette originale Louise-IIollandine, tante de Madame, la spirituelle douairière d'Orléans, laquelle jurait peu canoniquement « par ce ventre )> qui avait porté plusieurs bâtards; ce couvent de Chaillot, où le mai-quis de Richelieu enleva sa maîtresse, puis sa femme, puis la maîtresse de beaucoup d'autres, trop digne fille de madame de Mazarin ; cet autre, où fut enfermée Florence, cette maîti^esse du Régent que voulait épouser le prince de Léon, qui, peu de temps après, enlevait pour se consoler mademoiselle de Roquelaure du couvent des Filles de la Croix, au faubourg Saint- Antoine.

Et cette abbaye de la Joie (bien nommée), près de Nemours, dont l'abbesse, mademoiselle de Beauvilliers, se laissa faire un enflmtpar le beau Ségur " qui jouait très-bien du luth » , et accoucha scandaleusement en pleine hôtellerie ; et cette abbaye de Gomei^fontaine en Picardie, qui, sur les deux sœurs de la Boissière de Séry, en avait élevé une pour le couvent, qui y resta, qui fut une sainte et dont on ne parla point, et cette autre, la plus gracieuse et la plus touchante des pécheresses, dont on devait tant parler, la seule peut-être de ses maîtresses que le Régent ait véritablement aimée ! Citons, citons encoi^e cette abbaye de Montmartre, où la duchesse d'Orléans allait se consoler de temps en temps, en compagnie de la duchesse Sforze, de ses chiens et de ses pen'oquets, des infidélités d'un volage et aimable mari ; ce couvent des Carmélites, où la duchesse de Rerry, sa fille, allait se reposer dans une dévotion de huit jours des mécomptes de l'orgueil et des fatigues de l'amour; et cet autre couvent enfin, à quelques lieues de Paris, où deux jeunes abbés, qui n'étaient autres que le duc de Richelieu et le chevalier de Guéinénée, allaient, à la faveur de ce déguisement, passer d'agréables journées à exhorter deux jeunes duchesses, deux sœurs, (jui goûtaient fort cette pénitence ' .

C'est sans doute en commémoration de ces aventures galantes, dont l'habit ecclésiastique profané avait servi plus d'une fois l'audace, que le duc de Richelieu avait fait peindre, comme par un ironique défi à ces couvents si mal gardés de son temps et d'un si

' Correspondance de Madame, t. I*'', p. 300.

3t. , MADAME DU DEFFAKD.

facile verrou, ses maîtresses en costume de religieuses. Les maréchales de Villars et d'Estrces, dans cette singulière galerie, qu'on a eu un moment l'espoir de retrouver, y souriaient sous le froc des capucines. Mademoiselle de Gharolais était en récollette et parfaitement ressemblante, ce qui faisait dire à Voltaire :

Frère An{jc de Chaiolais, Dis-moi par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture.

De couv(Mit en couvent, d'anecdote en anecdote, nous côtoierions ainsi toute l'histoii-e intime du dix-huitième siècle, saluant d'un sourire ou d'une larme le théâtre de plus d'une aventure galante et de plus d'un accident tragique, et aussi le port rigoureux où plus d'ime âme naufragée trouva, en vertu d'une lettre de cachet, le salut du repentir. Souvenez-vous, en passant, de ce couvent de Panthémont, où deux jeimes pensionnaires se battaient en duel' pour une rivalité d'amour-propre; de cet autre couvent où, c'est madame du Deffand elle-même qui nous le raconte, vme imprudence de quelque espiègle de quinze ans allumait un incendie qui fit de si tristes et de si gracieuses victimes. Et le couvent des Carmélites de Lvon, où, sous le capuchon de sœur Augustine de la Miséricorde, on eût pu reconnaître cette madeinoiselle Gautier, comédienne applaudie du Théâtre-Français, d'une force musculaire égale à celle du maréchal de Saxe , d'une tendresse de coeur pareille à celle de la Vallière , et dont on lit au tome X des OEnvrcs de Diiclos une histoire touchante. Et le couvent de Nancy, où furent tour à tour enfermées, par ordre du mari, madame de Slainville, dont il faut lire dans Lauzun, écrite avec les doubles regrets de l'amitié et de l'amour, la profane et touchante aventure ; et plus tai'd, cette pénitente héroïque, madame d'IIunolstein, qui, chassée parla Révolution de sa pieuse prison, n'accepta point sa délivrance et voulut mourir sur la cendre en demandant pardon à son mari et à Dieu de fautes si noblement expiées. Et le couvent de Pontaux-Dames, où madame du Barry fut reléguée aux premiers jours de sa disgrâce, et, royale Madeleine, ensorcelait les saintes fdles chargées de la convertir et de la garder !

IMais nous n'en finirions pas, et il faut pourtant, afin de donner une idée de l'éducation du temps , même en ces pieux asiles , trop dégénérés des anciennes vertus et des anciennes pudeurs et devenus

1 Mémoires de la baronne d'Oberhirch.

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aussi dangereux que le monde, clore notre énumération ' . 3Iais ce ne sera pas sans avoir encore jeté un coup d'œil attendri par tant d'aimables et pimpants souvenirs sur ce fameux couvent de Ghelles, du temps de cette fille du Régent dont nous avons écrit l'histoire*, sur ce couvent de Ghelles où l'on jouait si bien Esther, Athalie et même Andromacjue ; où, selon la chronique scandaleuse, Richelieu s'introduisit parfois; ce couvent de Ghelles où l'on tirait, les jours de fête , des feux d'artifice au milieu des roses , et où chaque nonne, vouée à la fois au monde et à Dieu, avait une couronne sous sou voile et un médaillon à son chapelet.

Un regard aussi à cette abbaye de Saint-Sauveur d'Evreux, et à ce prieuré de Saint-Louis de Rouen, où, au dire de madame de Staal, qui y fut élevée, l'abbesse était si bonne, les converses si complaisantes, les élèves si espiègles, où l'on entendait tant de jappements de chiens et tant de chants d'oiseaux, où l'on riait presque toujours, et où, si l'on pleurait, les larmes mêmes étaient si douces, « qu'on ne savait pas d'où elles étaient parties » .

Tous ces coquets monastères n'étaient pas plus coquets que ce couvent de ^lontfleury, où s'épanouissait au sein de la plus patriarcale indulgence toute la jeune aristocratie féminine du Dauphiné. C'est là que la belle et spirituelle chanoinesse qui fut plus tard madame de Tencin manqua, elle aussi, si joliment son salut.

S'il était possible de mépriser le monde à ti-avers des grilles, on l'eût méprisé sans peine à 3Ionlfleurv, la plus aimable prison claustx'ale qu'il soit possible de rêver. Les religieuses, qui presque toutes l'avaient été malgré elles, s'en dédommageaient de leur mieux ; elles v consolaient leurs regrets par tous les raffinements de cette dévotion mvstique qui sait si bien amollir sous sa béatitude les épines du désir. La chapelle était parée comme un boudoir, la messe elle-même v ressemblait à un concert. On y priait comme l'on aime, avec toutes sortes d'oeillades et de baisers. Et le soir, à ces petites fenêtres de la cellule dominant les murs et plongeant comme autant d'yeux restés ouverts sur la ville voisine, on aurait pu entix^voir sans doute plus d'une nonne rêveuse, respirant la brise au retour de l'office, avec cet habit blanc décolleté et ce bouquet de grenades sur l'oi^eille que le pi'ésident de Brosses vit, non sans étonnement, aux poétiques religieuses de Venise.

' Voir la Femme au dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncouit. Didot. 1863.

- Les Confessions de l'abbesse de Chelles , fille du Re'nent. Paris, Dentu,

XII MADAME DU DEFl-A^sD.

Le couvent de Notre-Dame du Traisnel a, lui aussi, ses galantes légendes, et si les leçons des coquettes religieuses de la rue de Cljaronne furent conformes à leurs exemples, mademoiselle de Vichy put y apprendre à la fois l'amour de Dieu et celui du prochain.

On trouve dans Saint-Simon', dans les Mciiwiy-cs de ^laïu-epas, de Richelieu, dans les Mc'Umfjcs de lîois-Jourdain , dans Barbier*, dans ^Tarais, dans les il/cVoo/rr.s du marquis d'Argenson lui-même, de bien curieux et bien étranges détails sur cette retraite, à la fois dévote et galante, où le garde des sceaux disgracié, le sombre et spirituel d'Argenson, avait toute une espèce de sérail sous la gi'ille, et où il oublia, bercé par les liabillages caressants des novices, rambitioB, le pouvoir, la famille, tout, même la mort, qui bientôt vint l'y surprendre aux genoux de l'aimable, de la sémillante, de l'habile prieure, Gilberte-Françoise Veni d'Arbouze de Villemont. Cette femme était douée d'une grâce fascinatrice qui fit tour à tour les conquêtes les plus diverses : le beau Descoteaux, le noir d'Argenson, l'acariâtre duchesse d'Orléans, et sa fille elle-même, l'abbesse de Chelles, avant qu'elle se brouillât avec sa mère à propos de cette Gircé du cloître, de cette Armide sou.s le voile, dont les J)eaux yeux étaient funestes à la concorde des familles. Le couvent de la Madeleine du Traisnel appartenait à luie communauté de bénédictines, fondée au douzième siècle en Champagne, au Traisnel. Les religieuses vinrent s'établir en 1654 à Paris, rue de Charonne (au n» 100 de la rue).

C'est là que mademoiselle de Vichy reçut, sous l'œil indulgent d'une abbesse qu'on accusait d'avoir, avant M. d'Ai'genson, accordé ses bonnes grâces à un flûtiste célèbre, ce Descoteaux que la Bruyère a peint sous la figure du curieux de tulipes , et même d'avoir mis au monde \u\ fruit de ce scandaleux amour, — une éducation qui dut être des plus tolérantes, si l'on en juge par ses résultats. On trouvera dans sa Correspondance plus d'une plainte et plus d'un regret sur le peu de secours qu'apportent à une vieillesse aux prises avec l'expérience et avec l'ennui, une instruction sans principes et une éducation sans moralité ^ . Ces frivoles et brillantes

1 Édition Delloye, t. XXXIV, p. 114.— Édition Chémel (Hachette), iii-12, t. XI, ],. 310 et 395.

2 Barbier, Journal, t. I'""', p. /([^2, 43.

^ « On se fait quelquefois la question si l'on voudrait revenir à tel âge? Oli ! je ne voudrais pas redevenir jeune, à lu condition d'être élevée comme je l'ai cte, de ne vivre qu'avec les gens avec qui j'ai vécu, et d'avoir le genre d'esprit et de caractère que j ai... «

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xin

jeunesses portent de jolies fleurs que tout le monde respire, mais la sève tout entière d'une vie se gaspille en pai'fums, et Fautounie est sans fruits.

C'est ce que déplorait madame du Deffand , à cette heure de maturité stérile, où elle se trouvait sans autres ressources que celles de l'espiit, qui ne suffisent pas contre Tàge, la maladie et la solitude. Elle regrettait cette égoïste insouciance ou ce trop confiant aveuglement de maiti'esses qui avaient développé ses qualités sans lui ôter ses défauts. Au lieu de la retenir sur cette pente du scepticisme où elle s'engagea de si bonne heui'e, au lieu de mettre un frein à cette cui^iosité précoce, à cette témérité intellectuelle qui la poussait à tout mettre en question, on l'encouragea dans ces petites débauches d'esprit que son âge faisait paraître également inoffensives et innocentes. Quand on vit le mal et qu'on s'effraya à la pensée de l'avenir qui pouvait suivre un tel présent et des revers promis à de tels succès, il n'était plus temps. La jeune fille avait déjà donné à sa nature un pli ineffaçable, et elle était con<lanmée à être à perpétuité esprit fort et bel esprit. Heureuse si l'indépendance de l'esprit en manpiait la force et en assurait la tranquillité dans ces matières nécessaires, où l'incertitude punit toute rébellion, et où la soumission seule est sereine ! On a trouvé parmi les papiers de madame du Deffnid quehjues lettres qui lui furent adressées, entre sa seizième et sa dix-huitième année, par son directeur, qui prétendait la convertir et qu'elle faillit pervertir.

Il n'est pas inutile d'insister sur ces origines et sur ces fausses chaleurs, «pii firent fermenter de trop bonne heure une imagination hardie et aigrireut à jamais la destinée de madame du Deffand; Tout son cai'actère et toute son existence s'expliquent nettement à qui lira les détails suivants :

■< Madame du Dt'ffaïul étant petite tille et au couvent, dit Clianifort *, y prêchait rivrelijjion à ses petites camarades. L'abbes.se fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : « Elle " est ciiarmante. » L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout cela, demanda à l'evêcpie cpiel livre il fallait faire lire à cet enfant. Il reflf-cliit une niiiuite, et il repondit : « Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose, n

Était-ce dédain, était-ce déjà désespoir de guérir un mal trop précoce pour n'être pas in(;urable? s'cst-on demandé. JNi l'un ni l'autre. A coup sur Massillon ne pouvait être demeuré indifférent à la surprise de cette enfantine indépendance. Mais quel meilleur

1 Édition Stahl, p. 190.

XIV MADAME DU DEFFAND

rcmùde inrliqucr aux incrédules que le livre des simples et des liuiubles? Remède malheureusement inefficace vis-à-vis de ceux qui doutent par orgueil ; ils auraient besoin, pour redevenir croyants, de redevenir simples et humbles.

INIadame du Deffand s'est souvenue plus d'une fois de cet épisode de sa jeunesse et de cette leçon, aussi spirituelle (juinutile, d'un prélat qui a creusé plus profondément que tout autre les abîmes les plus délicats du cœur humain. Elle en parlait souvent à Horace Walpole, celui qui fut, hélas! son unique confesseur. Et c'était de façon à ne pas nous permettie de douter de son impénitence finale , car les A'ies irrégulières ont de terribles et, il faut le dire, de fatales logiques.

« Ses parents, raconte Walpole, alarmes sur ses sentiments reliffieux , lui envovèrciit le célèbre Massillon pour s'entretenir avec elle. Elle ne fut ni intimidée par son caractère, ni éblouie par ses raisonnements, mais se tlèfendit avec beaucoup de bon sens ; et le prélat fut plus frappé de son esprit et de sa beauté que de son hérésie. »

Madame du Deffand confirme , en termes plus modestes , ce témoignage dans sa lettre à Voltaire du 28 septembre 1765.

«Je me souviens, dit-elle, que, dans ma jeunesse, étant au couvent, madame de Luynes m'envoya le Père Massillon. Mon génie étonné trembla devant le sien ; ce ne fut pas à la force de ses raisons que je me souuïis, mais à l'importance du raisonneur. »

A plusieurs époques de sa vie , madame du Deffand , par égoïsme plus que par laison, par crainte plus que par foi, essayei^a de se reprendre à ces illusions si consolantes, si ce sont des illusions. Mais il en est de l'innocence de l'esprit comme de celle du cœur. Une fois perdue, elle ne se retrouve pas. C'est en vain quelle désixa II de pouvoir devenir dévote, ce qui lui pax'aissait l'état le plus heureux de cette vie " . C'est en vain qu'elle essaya « de cheiTher dans les pratiques de la religion ou des consolations ou une i-essource contre l'ennui n . C'est en vain enfin qu'elle tenta de faire du P. Boursault, de l'évêque de !>Iàcon, et plus tard du P. Lcnfant, les instruments de sa conversion et ses médiateurs auprès du Ciel, trop méprisé. Elle ne put jamais se résigner à apprendre une seule page de ce catéchisme préservateur qu'on lui faisait lire inutilement tous les matins au couvent. « J'étais, dit-elle, comme Fontenelle ; j'avais à peine dix ans que je commençais à n'y rien comprendre. » Plus tard, déjà aveugle, elle se fait lire, par un dernier effort, les Epîtres de saint Paul , et s'impatientant de ne pas entendre cela

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xv

couramment comme mie cpître de Voltaii^e, elle interrompait le lecteur en s'écriant : « Eh mais... est-ce que vous comprenez quelque chose à cela, vous?» Triste et touchante leçon que cette impuissance de l'orgueil à faire ce qui est si facile à la modestie et à rimmilité!

Par une coïncidence qui peut ressembler à une fatalité, mademoiselle de Vichv, jeune, jolie, spirituelle, mais peu riche, entra dans le monde parla porte du mariage, en pleine Régence, c'est-àdire en pleine Fronde des mœurs, émancipées des sévères disciplines de la fin du règne précédent, et prenant gaiement leur revanche de quinze ans de dévotion forcée. ?Jous avons essayé de <lémêler, dans notre livre des Maîtresses du Régent , les principaux caractères de cette corruption univei^selle qui devait monter, monter sans cesse , comme une mer d'ignominie , et engloutir, dans son impur tourbillon, toutes ces antiques vertus sans lesquelles il n'est plus ni famille ni société. C'est le 2 août 1718, au moment où la réaction de la débauche est la plus ardente , au moment où Paris , dans une nudité cvnique, cuve le vin des petits soupers et I or de Law ; au moment où le mariage n'est plus qu'une foi-malité, où la fidélité est ridicule, que mademoiselle de Vichy fut jetée parla sollicitude d'ime famille impatiente de lui donner un répondant légal , et rassurée d'ailleurs par les convenances qui garantissent tout , excepté le bonheur , dans les bras d'un mari qu'elle ne connaissait même pas avant le jour où elle lui appartint pour jamais.

«Tout était parfaitement assorti, excepté les caractères, qui ne » se convenaient pas du tout, u

Examinons un peu, l'étude en vaut la peine, ce milieu social, où va entrer aux bras d'un homme en qui elle n'a aucune confiance, et qui, dès le premier jour, a dû trembler sur sa conquête, cette jeune fille aftligée du malheur de ne pas croire aux miracles.

<i L'amour dans le mariage n'est plus du tout à la mode et " passerait pour ridicule, " disait Madame dès 1(U)7 .Le 12 juin 1GJ)Î), ') elle s'écriait, indignée : " Le mariage est devenu pour moi un objet >» d'horreur. »

Le 16 août 1721, elle ajoutait: «On ti'ouve bien encore parmi 5» les gens d'une condition inférieure de ])ous ménages , mais parmi » les gens de qualité, je ne comiais pas un seul exemple d'affection j) réciproque et de fidélité ' . »

' Je lien .sais que trois : celui de midame de Louvois, qui mourut de la

XVI MADAME DU DEFFAND

Une aulre fois elle dit : " Aimer sa femme est une chose tout à ») fait passée de mode : on n'en trouve ici aucun exemple , c'est » une habitude complètement perdue ; mais à bon chat Lon rat : » les fennnes en font bien autant pour leurs maris. »

C'était un tohu-bohu universel, un renvex'sement complet des anciennes traditions et des anciennes convenances. La tête avait tourné, dans ce perpétuel l)al de l'Opéra ([ui est la Régence, à tout ■\e monde , môme aux plus graves. C'était le temps où le savant lîerrver sortait à demi fou d'une représentation iVisis; où le recteur de l'Université, 'SI. Petit de iMonteinpuys , allait se faire siu'prendre, déguisé en femme, à l'Opéra; où il était de bon ton à un évê([ue d'avoir des maîtresses; où le duc d'Aumont et le duc de ^Mazarin vivaient et mouraient chez des danseuses; où d'Aigenson se composait un sérail à ^Notre-Dame du Traisnel; où d'Aguesseau lui-même, l'honnête liomme par excellence, le vir Kxorius, toujours épris de sa fennne, se laissait appeler par la maréchale d'Estrées « mon folichon )> .

C'était le temps où il arrivait, d'après Madame, «des choses qui » montrent, selon moi, dit-elle, que Salomon a eu tort de dire qu'il » n'y avait rien de neuf sous le soleil. "

« C'est ainsi que madame de Poliffuac a dit h son mari : « Je suis " grosse, vous savez bien que ce n'est pas de vous; mais je ne vous » conseille pas de faire du bruit, car s'il v a procès à cet égard, vous » perdrez, et vous savez bien ([uclle est la loi dans ce pays-ci : tout >> enfant né dans le mariage appartient au mari. Ainsi cet enfant est bien '1 a vous ; d'ailleurs je vous le donne. »

Et cette madame de Polignac avait une digne rivale dans cette madame de Nesle, avec laquelle elle devait se battre au bois de Boulogne au pistolet , « pour ce grand veau de Soubise » , comme dit ^ladame , car cette époque de décadence universelle ne l'est pas moins de la langue et de la politesse que des mœurs.

De concession en concession , d'accommodement en accommodement, de chute en chute enfin, on allait en venir comme Richelieu, comme 31. le duc de la Feuillade , comme 3U le Duc, à ne pas même vouloir consommer le mariage et à se faire une espèce de gloire de la stérilité de sa femme. D'autres, au bout de quelques ■jours, ayant tranquillement savouré leur lune de miel, renvoyaient,

petite vérole, prise en soignant son mari; celui de la tendre, sensible et Hdèle Pénélope du j)aclia à tiois queues raventiu-eiix Bonncval; entiii madame de Croissv. (V. notre édition des Lettrex de madunie du Deffand, t. II, p. 216.) On peut citer aussi, à la ri{^|ueur, le ménage Mirepoix, le ménage Beauvau et le ménage Maurepas.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. svu

comme le prince Charles, au couvent ou chez leur père leur jeune femme à peine déniaisée. A ceux-ci il ne fallait que des prémices, et ils jetaient la fleur avant le fruit. A ceux-là, il ne fallait, au contraire, que des rehuts. Et jamais la définition si pi'ofonde de Tadultère par Aristote : n L'adultère est une curiosité de la volupté d'autrui, " n'a été plus à la mode. Voilà le mariage tel que les maris, les femmes et les amants, les Richelieu, les Riom, les d'Alincourt, les Soubise, les Lassay, les ducs de Boui'bon, les princes de Gonti, les madame de Retz, de Roufflers , de Gacé, de Parabère, de Sabran, de Phalaris , d'Averne , du Brossay, de Pramenoux, de Polignac, de Nesle, de Prie, de Courchamp, de Sainte- ]Maure, de la Vrillière l'avaient fait, ou le devaient faire.

Ghamfort aurait déjà pu dii'e : « Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue. »

C'est durant cette orgie effrénée qui dura de 1715 à 1725, jusqu'au moment où la corruption ayant creusé son lit corrosif, se régularise et bat en brèche , mais sourdement , tous les fondements sociaux, c'est durant cette lialtc dans la bouc, où toute femme qui n'a pas un amant est plus décriée que si elle en avait dix, et où , en revanche, le sigisbéisme conjugal devient un art des plus délicats et même » un état dans le monde » , que mademoiselle de Vichy épousa, le 2 août 1718, Jean-Baptiste-Jacques de la Lande, marquis du Deffand.

C'est le moment de donner quelques détails sur cette généalogie qui explique les parentés et les relations de madame du Deffand, et qui nous procure comme une première vue sur son cœur et sur son salon.

Nicolas Brulart , premier président du parlement de Bourgogne, père de madame la duchesse de Luynes , dame d'honneur et favorite de 3Iarie Leczinska, femme du duc chroniqueur qui a continué Dangeau et auquel nous devons ces détails, avait une sœur qu'épousa M. de Bizeuil (Amelot).

M. de Bizeuil eut deux filles, dont Tune épousa M. Follin et l'autre 31. de la Lande.

Madame de la Lande eut cinq enfants , dont deux garçons, qui sont 3IM. de la Lande du Deffand. L'aîné a épousé mademoiselle de Chamrond , fille d\ine sœur de madame de Luynes; c'est madame la marquise du Deffand.

Les trois sœurs de ]MM. de la Lande sont mesdames d'Ampuces de Gi'avezon et de la Toumelle. Madame de la Tournelle est mère de M. de la Tournelle, qui mourut il y a environ dix-huit mois I- i

XVIII MADAME DU DEFFAND

et qui avait épousé madame de IMailly (madame de Châteauroux ) ' .

Comme on le voit par cet aperçu, dans le maria^je de mademoiselle de Chamrond, fille d'une sœur de madame de Luynes et petite-fdle du premier président Brulart, avec M. de la Lande, petitfils d'une sœur du même premier président Brulart, devaient se rejoindre, pour ainsi dire, les deux Ijranches de la même race, et se confondre, mélangée des alliances de deux générations, le même sang originel.

Les du Deffand sont une excellente maison de l'Orléanais, investie à cette époque, de père en fils, de la lieutenance générale de ce pays. Une fenaune spirituelle et intrigante, favorite de madame de Guise, sœur de mademoiselle de Montpensier et dont il est longuement question dans ses Mémoires , pour lesquels, en raison de cette devancière fort digne d'elle, madame du Deffand avait un faible particulier, avait préparé, par toutes sortes de manèges, les voies à cette famille jusque-là fort inconnue à la cour et dans les emplois.

« On donna, dit Mademoiselle, madame du Deffand à ma sœur de Guise. C'était une femme du Poitou, fille d'une manière de gentilhomme qui avait été maître d'hôtel du feu comte de Fiesque, mari d'inie gouvernante. Elle avait quelque bien. Elle avait épousé M. du Deffand, gentilhomme du Poitou, très-débauché. Elle était séparée d'avec lui. Elle était jolie et avait beaucoup d'esprit. »

Femme intrigante et souple, madame du Deffand s'était glissée, en rampant, de la domesticité de madame la maréchale de la Meilleraye, jusqu'à la faveur qui la mit subitement en lumière.

« Elle était d'une agréable conversation. L'intendant du Poitou, qui était M. de la Villemontier, ne se déplaisait pas avec elle. Lorsque la cour y alla, il l'introduisit auprès de M. le Tellier, qui aimait à la faire causer les soirs avec lui. Elle se vit quelque crédit par les amis qu'elle s'était ménagés. Elle se figura que son savoir-faire ne lui serait pas inutile, si elle allait à Paris. Lorsqu'elle y fut venue, elle s'introduisit chez madame la duchesse d'Aiguillon. Cette femme avait l'esprit flatteur et insinuant. Elle se mit bien dans le sien, et allait très-souvent avec elle à Saiut-Sulpice. Elle dansait le tricotet à Poitiers de façon à être remaïquée de la Reine «

Bref, elle fut attachée à la grande-duchesse de Toscane, sœur de Mademoiselle. Elle se fit amie de tout le monde et de madame la grande-duchesse par sa souplesse natui'elle...

1 Mémoires du duc de Luynes, juin 1742, t. IV, p. 167. — V. aussi t. XI, avril 1751, p. 101.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xix

« Son jugement ne rependait pas au feu qu'elle avait dans l'esprit. Elle ne fut pas longtemps à y faire des fautes, et contribua beaucoup à donner à ma sœur du de'goût de son mari et de son pays. Elle s'entremit de quelques négociations entre eux. Elle poussait ma sœur d'un côté et M. le grand-duc de l'autre... »

Avec tout cela, elle arriva à être dame d'honneur de madame de Guise, et à avoir Thonneur d'entrer dans le carrosse de la Reine et de manger avec elle ' .

Le marquis du Deffand, petit-fds delà dame, était né en 1688, et avait par conséquent huit ans seulement de plus que sa femme, c'est-à-dire, en 1718, trente ans et mademoiselle de Vichy vingtdeux ans.

Il venait d'être fait brigadier, son régiment de dragons, acheté par lui en 1705, ayant été réformé en 1713.

Pour achever immédiatement ce qui le concerne, car nous aurons peu à parler de lui dans l'histoire de sa femme , disons que le 28 janvier 1717, il obtint, sur la démission de son père, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Neuf-Brisach, la lieutenance générale de l'Oxléanais.

Son père, mort en 1728, avait eu lui-même cette lieutenance générale sur la démission de son père, mort ancien maréchal de camp en 1699, lequel l'avait achetée.

A la mort du marquis du Deffand, décédé à Paris le 24 juin 1750, son frère le chevalier de la Lande, qui avait été colonel du régiment d'Albigeois-infanterie , depuis réformé, hérita de cette charge de lieutenant général de l'Orléanais. (2 juillet 1750) '.

Après avoir épuisé le tableau de la famille du mari de madame du Deffand, il nous reste à achever le croquis de la sienne.

Elle avait deux frères , dont l'un, son cadet , qui habitait Montrouge, était chanoine trésorier de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris.

Son frère aîné, le comte de Vichy-Ghamrond, quitta le service en 1743, pour cause de santé, avec le grade de maréchal de camp, et se retira dans sa terre de Chamrond , en Briennois , où il épousa une demoiselle d'Albon , appartenant à une des meilleures familles de la province, dont il eut une fdle et deux fils qui prirent le parti des armes.

Enfin , une sœur de madame du Deffand , la marquise d'Aulan ,

1 Mémoires de Mademoiselle. GoIIect. Michaud et Poujoulat, t. XXVII 1, p. 105 et 106.

2 Mémoires du duc de Luynes , t. X, p. 286, 289.

XX iMADAME DU DEFFA^D.

habita à Aviynon, où elle mourut en 1769. Nous verrons en 1778 son fils, le marquis d'Aulan, venir un moment, à l'appel de sa tante, demeurer avec elle.

Ainsi, par sa famille ou celle où elle allait entrer, IMarie de Vicliv-Chamrond, marquise du Deffand, devait se trouver riche d'alliances qui lui assuraient une place et même un rang à la cour.

Elle était par exemple, en 1742, au milieu de sa vie, nièce de madame la duchesse de Luvncs, dame d'honneur de la Reine, parente éloignée du duc de Choiseul, issu du second mariage de sa grand'mère, et c'est là l'occasion de ce surnom de fjrand' maman qu'elle donnera dans ses lettres à la duchesse de Choiseul , (jui aurait pu être sa petite-fdle. Elle était alliée aux Chavigny, à la duchesse de Châteauroux (la Toumelle) ; enfin l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, futur cardinal-ministre, était son arrièreneveu.

Nous voyons, par le contrat de mariage de madame du Deffand, qu'elle avait perdu sa mère de bonne heure , et qu'elle avait pour tuteurs honoraires son aïeule et M. Bouthillier de Chavigny, son oncle, nommé à l'archevêché de Sens. Nous y voyons aussi que sa fortune, qui devait s'élever plus tard, d'après son propre compte, à trente-cinq mille livres de rente, était alors beaucoup moindre , son mari n'étant pas très-riche , et ne retirant guère plus de cent pistoles de sa charge de lieutenant général de l'Orléanais. La liquidation des reprises dotales établies sur ce contrat ne devait pas, en 1750, s'élever à plus de cent mille livres.

Nous connaissons maintenant la famille, l'éducation, le caractère et la fortune de madame du Deffand. Nous connaissons aussi les mœvus de son temps ; grâce à ces préliminaires un peu minutieux , mais si instructifs , nous possédons le flambeau qui éclairera tous les mystères de sa vie. Nous n'avons plus besoin que d'en dérouler le tableau. Et après l'avoir vue entrer dans le monde en pleine année 1718, belle, gracieuse, spirituelle, coquette, impatiente de plaire et peut-être de dominer, au bras d'un mari qu'elle connaissait à peine et qu'elle n'aimait guère, nous ne nous étonnerons pas trop de la retrouver bientôt (sans son mari) avec d'autres femmes de grand esprit mais de movenne vertu , à ces bals de l'Opéra et à ces soupers du Palais-Royal, où le Régent, « qui gâta tout en France » , narguait les Pliilippiques et déployait, comme l'a dit Duclos, "toutes les qualités qui ne sont pas des qualités de prince. »

SA VIE, SON SALON, SES AiMIS, SES LETTRES. xxi

Le fait important, moralement parlant, de cette première période de liberté, car alors une jolie femme était émancipée par le mariage, c'est le goût passager, comme tous ses goûts, que madame du Deffand inspira au Régent, à un homme à la fois inconstant par tempérament et par système, ^^ous retrouvons dans les clironiqueui's contemporains plus d'une trace des relations de madame du Deffand , pendant la Régence , avec madame de Parabère, madame de Prie, surtout madame d'Aveme, et nous ne serions pas étonné qu'elle fût entrée dans l'intimité du Palais-Royal précisément à la suite de madame d'Averne, qui nous paraît avoir été, à ce moment, sa meilleure amie. On sait qu'une rivalité, surtout une rivalité passagère, n'entraînait entre ces maîtresses " alternatives et consécutives , " comme dit Marais , que le Régent avait dressées à l'insouciance du sérail, aucune rupture ni aucun éclat. Quoi qu'il en soit , il nous est impossible de préciser d'une façon authentique le moment de la passagère faveur de madame du Deffand. L'unique témoignage que nous en ayons est celui de W'alpole, qui ne pouvait tenir le fait que de madame du Deffand elle-même, ce qui donne une grande autorité à son indiscrétion.

On voit donc dans une lettre d'Horace AValpole ù son ami le poëte Gray, que madame du Deffand fut un moment la maîtresse du Régent. Ailleurs, il parle de quinze jours. Et la brièveté de cette liaison intime n'a rien d'invraisemblable. Quinze jours doivent être longs comme une éternité, entre un homme qui a pris une maîtresse pour se distraire et une femme qui a pris un amant pour se désennuyer. C'est l'ennui, l'incurable ennui qui avait mis le Régent aux pieds d'une femme qui ne semblait point ennuyeuse. C'est aussi l'ennui, dont madame du Deffand dit plus tard « qu'il a été et sera la cause de toutes ses fautes » , qui l'avait rendue sensible aux hommages d'un homme qui, quoique prince, ne semblait pas un sot. Vrai marché de dupe, dont il fallut bien reconnaître la vanité au bout de quinze jours. Il fallait au Régent, pour l'amuser, une femme jolie et niaise; il fallait à madame du Deffand, pour la distraire, l'amour d'un aimable imbécile. Mais on se résigne difficilement à des choix aussi désespérés. Et voilà pourquoi, d'expérience en expérience, de déception en déception, le Régent et madame du Deffand, acharnés après leur chimère, s'ennuyèrent toute leur vie.

Au bout de quinze jours donc, on convint, de part et d'aulre.

xxii MADAME DU DEFFAND.

avec une bonne foi mutuelle, une réciproque bonne grâce, que l'on ne pouvait pas se convenir ; et la liaison intime se dénoua, avant l'odieux ou le ridicule, par le plus opportun des divorces. Mais le Régent avait trop d'esprit pour renoncer à madame du Deffand tout entière. De son côté, elle raffolait malgré elle de ce grand sceptique. Tout s'arrangea pour le mieux dans ime amitié où il entrait plus de sympathie que d'estime, et où madame du Deffand, qui ne contribuait plus qu'à l'agrément de celui dont elle n'avait pas su faire le bonheur, put essayer, sans qu'il le trouvât mauvais, de le faire contribuer à sa fortune.

Nous la voyons, dès 1721, tendre partout le piège irrésistible de son esprit, de sa gaieté, de ses grâces. Elle prit bien un second amant par habitude ; il n'y a que le premier pas qui coûte dans la crédulité du cœur comme dans celle de l'esprit. iMais nous ne pensons pas que les feux d'une femme qui se déclarait elle-même « sans tempérament ni roman » aient été jamais bien vifs. L'important à ce moment, c'était d'être bien avec la maîtresse régnante, et de profiter de la faveur de celles qui avaient été plus habiles ou plus heureuses qu'elle. C'est ainsi qu'en août 1721, nous voyons madame du Deffand passée à l'état d'inséparable de madaraie d'Avexne, dont le règne commence, et dont l'étoile vient d'éclipser l'astre pâli de madame de Parabère; et, ce qui prouve sa finesse, sans se brouiller cependant avec cette dernière.

Les Mémoires de Matthieu Marais ', le chroniqueur naïf et salé de la Régence, vont devenir, sur cette période délicate de la vie de madame du Deffand , notre imique guide, et nous tombons fort bien, car c'est un guide de belle humeur :

« Le Régent a donné une fête magnifique à la maréchale d'Estrées, dans une maison de Saint-Cloud, qui était autrefois à l'électeur de Bavière*. Madame d'Averne y était brillante, avec madame du Deffand et une autre dame. Plusieurs autres dames se sont excusées d'y venir, et n'ont point voulu prendre part à cette joie. Il y avait beaucoup d'hommes de la cour du Régent. La fête a duré une partie de la nuit. Les jardins de Saint-Cloud étaient illuminés de plus de vingt mille bougies , qui faisaient avec les cascades et les jets d'eau un effet surprenant. Tous les carrosses de Paris étaient dans le bois de Boulogne, à Passy et à Auteuil. et on voyait de toutes parts les délices de Caprée *. >•

« Il y avait, dit un autre Journal sur \?i Régence, celui de l'employé de la Bibliothèque, Buvat, que vient de publier notre érudit et ingénieux

* Publiés par nous chez F. Didot; h voL iii-S», 1862-1864.

2 Sur la côte, à droite du pont. (Barbier.)

3 Journal et Mémoires de Matthieu ^l/a/ai.ç, 30 juillet 1721. T. II, p. 181, 182. — Voir aussi Barbier, t. I^^", p. 144.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxiii

confi-ère M. E. Campardon ', douze hommes et douze femmes pries pour le souper eu habits ueuts. »

Ces personnes étaient, outre M. le duc d'Orléans, amphitryon, M. de Vendôme, ci-devant grand prieur de France, le duc de Brancas, le maréchal et la maréchale d'Estrées, madame de Flavacourt, madame de Tilly, madaine du Deffand, le marquis de Biron, le marquis de la Tare, le marquis de Shniane, le comte de Francey, le comte de Senneterre, le marquis de Lambert, le comte de Melun, le comte de Clermont, M. du Fargis.

« Après le souper, qui fut des plus somptueux, il y eut un bal où se trouvaient un graïul nombre tle jtersonues de Paris, en masque, et qui dura jusqu'au lendemain matin. Ou assurait que cette fête avait coûte cent mille écus *. «

" Il a paru, ajoute Marais, des vers que l'on a mis dans la bouche de madame d'Averne en donnant un ceinturon au Re'gent. »

Et ces vers étaient, devinez de qui? De Voltaire, assez mauvais poëte, vraiment, quand il se faisait courtisan.

Depuis OEdipe, Arouet, corrigé par la prison et par la gloire, s'appelait Voltaire. Il avait changé de nom, s'il faut l'en croire, pour ne pas être confondu avec le poëte Roy, très-satirique et son ennemi. Il avait aussi changé de politique. Le poëte imprudent qui avait jeté dans la circulation maint quatrain mordant, mainte insolente épigramme contre le Régent et sa fdle, était bien revenu de ses égarements. Il avait, dans la préface à' OEdipe, tout désavoué de ce compromettant bagage; il avait solennellement brûlé ce qu'il avait adoré, et réciproquement. Depuis lors, pensionné, médaillé, il s'était insinué à la cour, entre Richelieu et Brancas, ses deux amis. Il avait reconquis, à force d'esprit, les bonnes grâces du Régent, qui l'avait nonmié, en attendant mieux, son ministre seci'étaire d'État au département des niaiseries. Il aspirait à mieux, en effet, dissimulant, sous ces frivoles dehors, une ambition qui n'allait à rien moins qu'à briguer une mission politique, qu'il sollicitait indirectement en rappelant à Dubois les noms de Néricault, d'Addison et de Prior, moitié littérateurs, moitié diplomates. Rien ne lui coûtait pour arriver à son but, surtout ces petites flagorneries rimées qu'il oublia toute sa vie sur la toilette des d'Averne, des de Prie, des Chàteauroux, des Pompadour et même des du Barry.

1 Chez H. Pion, 2 voL in-S».

2 Journal de Buvat. >

XXIV MADAME DU DEFFAND

C'est une date importante dans la vie intime de madame du Deffand que cette fête galante du mercredi 30 juillet 1721, où elle brave, à côté de madame d'Avenie, la curiosité et le scandale. C'est peut-être à. cette fête, dans réblouissement de cette illumination féerique, dans l'enivi-ement de la musique et des vers, qu'elle connut ou du moins qu'elle distingua un homme qui allait jouer un certain rôle dans son existence, ce souple et joyeux Delrieu du Fargis, un des roués de ces soupers du Palais-Roval , où chacun avait un surnom plus que familier, et où il répondait à celui de V Escarpin ou du Bon enfant. C'est là aussi sans doute que commença avec Voltaire, poétique aide de camp de la favorite à qui elle soufflait son esprit, xme amitié qui, en dépit de ces frivoles auspices, devait durer toute leur vie '.

Madame du Deffand, sceptique depuis qu'elle pensait, et qui savait que dans les sociétés civilisées la fortune aussi est une considération, chercha à se dédommager par quelques profits de ce qui manquait, du côté de l'honneur, à ce rôle équivoque de confidente qu'elle joua dans la comédie amoureuse de madame d'Averne. De -cela comme du reste, elle esquivait l'odieux à force de grâce et le ridicule à force d'esprit.

IMarais a levé un coin du voile qui a dérobé jusqu'ici à l'historien et au moraliste les faiblesses mystérieuses de cette vie où une aube quelque peu troublée précède un midi si brillant.

«Madame du DefFand, dit-il <à la date de septembre 1722, a obtenu six mille livres de rente viagère sur la ville par ses intrigues avec madame d'Averne et les favoris du Régent. Tantôt bien , tantôt mal avec eux, elle a pris un bon moment et a attrapé ces six mille livres de rente, qui valent mieux que tout le papier qui lui reste. »

C'est à ce moment qu'éclate aussi, dans ce ménage dos à dos, la première révolte du mari, la première et scandaleuse rupture. Le marquis du Deffand, à qui on n'avait pas ménagé les casiis helli conjugaux, avait, il faut lui rendre cette justice, répondu par une patience des plus philosophiques à ces provocations d'une première ivresse de liberté. Il avait tout attendu du temps, de la raison, de la lassitude qui succède aux mondaines intempérances. Mais c'était se flatter d'une victoire impossible sur la complicité

1 Voir, sur cette fête de Saint-Cloud, que le Régent croyait donner à madame d'Averne qui l'avnit dédiée à Riclieliou, qui v ilicrchait madame de Mouchy, laquelle ne songeait qu'à Riom, sur cette cascade d'illusions, ces ricochets d'infidélités qui rendent la moralité de cette histoire si comique, nos Maîtresses du Régent, 2"^ édition, p. 362 à 375.

SA VIE, SO.N SALO^', SES AMIS, SES LETTRES. xxv

tentatrice d'une époque où tout poussait au vice, et où, la mode aidant, il était devenu honorable de se déshonorer. Madame du Deffand eût peut-être résisté à ces entraînements, si elle n'eût été donùnée par l'invincible antipathie que, malgré ses qualités, lui inspirait un mari contre lequel tout tournait fatalement, et qui était « aux petits sohis pour déplaire >» . Le fin mot de tout cela, c'est que le marquis du Deffand, brave militaire, avait plus de bon sens que d'esprit et phis de bonté que de souplesse. C'était un de ces maris moyens, tempérés, qui ont partout, excepté auprès de leurs femmes, les succès assurés à l'honnête médiocrité. Pour un tel homme, madame du Deffand avait trop d'esprit et trop de nerfs. Il semble qu'elle ait pris un amant plutôt contre son mari que pour lui-môme. Le héros de ce choix dédaigneux, où il entra plus d'ennui que d'amour et plus de coquetterie que d'illusions, fut, comme nous venons de le dire, Delrieu du Fargis.

Il n'y avait plus à hésiter. Le mari outragé, dignement, ti'istement, mit hors de chez lui l'épouse infidèle.

« Son mari l'a renvoyée, dit Matthieu Marais, toujours à la date de septciiiljre 1722 , il n'a pu souffiir davantage ses galanteries avec Farjfis, autrement Delrieu, fils du partisan Delrieu, dont on disait qu'il avait tant voté qu'il en avait perdu une aile. Voilà les gens qui ont les faveurs de la cour et nos rentes. Fargis est un des premiers courtisans du Régent et est de ses débauches. »

C'est surtout dans le Recueil de chansons de jMaurepas , dans les Correspondances manuscrites du temps, que nous avons trouvé quelques détails sur ce Fargis , qui n'a point d'autre histoii^e que celle de la médisance et de la frivolité. Une satire de salon, un procès pour son nom, qui du scandale tombe dans le ridicule, les vicissitudes étranges d'une faveur qui va jusqu'à être de toutes les parties du Régent et, malgré l'obstacle d'une basse origine, le confident , et comme qui dirait le chambellan de ses débauches ; faveur suivie de disgrâces qui ne vont à rien moins qu'à être jeté dehors par les épaules : tels sont les événements, indignes de l'histoire , de cette vie qui appartient à la chronique et que nous ne lui disputerons pas.

Nous n'essayerons donc pas même d'esquisser le portrait de cet homme sans physionomie. Nous ne le suivrons pas dans les capricieuses évolutions d'une faveur de sérail. Nous nous bornerons à dire que celui que des couplets de 1709 nous montrent comme alternant, dans les bonnes grâces de l'insatiable duchesse de Gesvres, avec l'Italien Donzi Vergagne , le comte d'Harcom-t le sourd , le co-

XXVI MADAME DU DEl'FAM).

liîédien Baron, cl relui (jifon appelait mi/oi'd Colifichet, — eut, en 17:2:2, la bonne fortune, Fort supérieure à son mérite, d'arrêter un moment le choix de madame du Deffand, qui rajeunit ainsi sa galante renommée, un peu surannée déjà.

A cette liaison si disproportionnée, Fargis {jagnait trop pour que madame du DeFtami pi'il nr pas v perdre. jMais je Tai dit, elle se sauvait déjà, à force d'esprit et de tact, des situations les plus scabreuses. Elle commençait, d'ailleurs, à établir, par ses nombreuses relations, son crédit, et déjà son autorité. Nous la voyons traverser, en y laissant une fine odeur de femme supérieure , les sociétés les plus influentes du temps, et influentes par d'autres prestiges que celui d'une faveur galante. Elle est dé]à liée avec tout ce qui, de ce Paris frivole et corrompu de la Régence, deviendra le Paris brillant, puissant et dominant de 1735. Madame du Deffand, qui a du flair et de la prévoyance, a ses amis du présent , ses amis de l'avenir, ses amis de goût et ses amis de nécessité. A la première catégorie appartiennent les maîtresses et les financiers, auxquels elle ne s'attache jamais assez pour tomber avec eux. A la seconde appaitiennent les Ferriol, les Tencin , les Bolingbroke, ce petit monde hospitalier et spirituel de la Source où elle est .souvent attendue , toujours désirée '. Le Régent ne peut durer longtemps. Ce gouvernement, qui est une insulte à la morale, aura la l)rièveté de cette vie , qui est un défi à l'apoplexie. Madame du Deffand se range déjà du côté de madame de Prie , qiii va gouverner la France connne 31. le Duc; mais elle est encore plus aimable pour Voltaire, dont le pouvoir, fondé sur le génie, sera éternel. Elle lui i^end, par exemple , tout en satisfaisant son antipathie personnelle pour tout ce qui est exagéré, déclamatoire, le service de ridiculiser ce la flotte , malencontreiLX rival dont Vlnès de Castro fait insolemment pleurer tout Paris. IMadame du Deffand écrit une parodie qui venge, par le rii^e des admirateurs eux-mêmes de la IMotte et surtout de Baron , les sifflets qui ont affligé à la fois dans Voltaire le poëte et l'amant , l'amant de mademoiselle de Gorsembleu et l'auteur à'Artcmire.

IMatthieu Marais, classique acharné et qui abhorre le nouveau goût et la nouvelle mode des sentiments alambiqués , des néologismes prétentieux, des sujets empruntés aux littératures étrangères, approuve fort cette exécution maligne à'inès de Castro , dont le

1 n Je compte que vous y viendrez (à la Source), je me flatte même de l'espérance d'y voir madame du DeFfand. >> Lettre de lord B(din{;broke à madame de Ferriol, 30 décemlne 1721. {Lettres, édit. Grimoard, t. III, p. 151.)

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxvn

succès humilie en lui non l'ami de Voltaire, mais l'admirateur de Boileau.

Ce premier épisode de la vie littéi\aire de madame du Deffand mérite d'être esquissé.

« La Motte, dit Matthieu Marais à la date du 16 mars 1723, n'est pas content de son Roiiudus. Sou génie pour le théâtre le pousse. Il a feit Inès de Castro, pièce espagnole qu'il fera jouer après Pâques. Il l'a hie au Régent en présence de deux femmes, et on dit qu'ils y ont bien pleuré, et le lecteur lui-même pleurait. Pour moi, je dis qu'il n'y a dans cet homme-là ni le mot ])our rire ni le mot pour pleurer, M. de Cambrai a dit, dans Tclémaque, «qu'il n'est pas permis de pleurer >i ainsi. » L'esprit ne verse pas de larmes, c'est le cœur. »

Le 6 avril, la pièce est jouée à l'applaudissement et attendrissement universel. Le malin chroniqueur mêle à ce concert d'éloges son coup d'ironique sifflet.

« Le mardi après la Quasimodo, on a joué, à la Comédie française, Inès de Castro, de la façon de la Motte. Les avis sont partagés; les uns ont pleuré, les autres ont ri de voir pleurer, et la poésie n'a pas plu... "

Le 31 mai, Marais constate que «tout Paris retourne à Inès de Castro » .

«Baron, que l'on croyait mort ou avoir renoncé à la comédie, est remonté sur le théâtre tout de plus belle. Il n'a jamais si bien joué. C'est un prodige que cet honnne, en (jui l'action ne finit point. Les uns sont scandalisés de son retour, d'autres charmés. Il dit qu'il n'a d autre métier pour vivre , et qu'il ne fait point de mal en jouant la comédie , qui le nourrit. La Motte est bien content de cette résurrection, qui remet sa pièce en honneur. »

C'est à ce moment que madame du Deffand vient en renfort à la minorité dissidente.

Marais annonce, àladatedu l"juillet 1723, ce secours inespéré :

« Madame du Deffand, qui a de l'esprit et du badinage, s'est avisée de mettre la tragédie tVInès en mirliton. L'idée est plaisante et tourne tout doucement en ridicule cette pièce tant vantée, qui est plutôt un roman qu'une tragédie. La Motte s'en console en disant qu'on a bien mis V Enéide en vers burlesques ; et il ressemble du moins à Virgile par cet endroit-là. On continue toujours de plem^er à cette pièce, sans s'apercevoir du faux qui y règne partout, et que c'est Baron qui fait plem-er et non les vers, qui ne sont pas des vers, mais une prose cadencée de roman oîi on a mis des rimes, que Baron fait sonner comme les meilleurs vers du monde. >•

Enfin Marais se hasarde à aller voir, lui aussi, la pièce dont le succès est si controvei'sé :

XXVIII MADAME DU DEFFAND

" J'ai VII la tra{»edie d'Inès, qui fait ])l('nrcr tout Paris. Je n'y ai poiut j)Ieurc'. Les situations sont assez touchantes, mais les vers lâches, plats, allon{;es ; il n'y a ni force, ni eleyance, ni précision, et c'est à l'action de Baron et de la Duclos qu'est dû le succès. »

Et il enregistre avec un plaisir goguenard ce dernier affront à un succès qui le contrarie.

" Les comédiens italiens représentent une pièce d'Agnès de Chaillot, i[u\ est une criticpie d'Inès de Castro. On y rit autant qu'on a ])leuré à l'autre. »

Nous donnons à Y Appendice, aux OEuvres diverses de madame duDeffand, cette parodie d'Inès de Castro, sous la forme, populaire aloi's, de ces refrains pareils à des grelots appelés mirlitons. Nous n'avons pas pensé que cette lecture fût inutile à la connaissance approfondie du caractère de madame du Deffand et de son esprit. La pièce est loin d'èlre un chef-d'œuvre. Mais elle est ce qu'elle veut être, amusante et piquante. Cela suffit, et c'est un mérite assez grand pour qu'il ait pu faiie l'envie d'une femme aussi spirituelle que madame de Staal ' .

Un autre épisode à noter de la jeunesse de madame du Deffand , c'est sa liaison avec madame de Prie, maîtresse de M. le Duc ; liaison aussi courte que le pouvoir et que la vie de cette vive , spirituelle et coquette femme, que tuèrent de si bonne heure l'ambition et l'ennui. Cette amitié de madame du Deftand et de madame de Prie a cela de particulier, que bien loin d'être fondée sur l'estime ou même sur la sympathie , elle semble n'avoir eu d'autre mobile qu'une réciproque curiosité et qu'une malignité dont, sous le commode prétexte de franchise, elles ne s'épargnaient pas les traits. Toutes deux fines, railleuses, blasées, elles n'avaient trouvé d'autre remède à leur commun ennui que de passer le prochain, et, à défaut de victimes, que de se passer elles-mêmes au fil de l'épigramme. Singulier commerce que celui où l'on ne s'embrassait que pour se déchii'er, et où deux dilettantes de raillerie , deux raffinées sans illusions, s'entre-becquetaient comme les pies-grièches , de façon à se crever les yeux !

Quand madame de Prie tomba, entraînée dans la chute de son farouche et docile amant, M. le Duc, et dut, à vingt-huit ans , aller s'ensevelir dans une retraite sans honneur, sans amour et sans

* Elle écrivait à madame du Deffand elle-même : « Les facéties ont un succes plus sur et bien plus général que les clioses plus travaillées; mais n'en fait pas qui veut. Il me serait aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie. »

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxix

espérance , madame du Deffand crut devoir payer aux convenances le tribut d'une marque de dévouement et de fidélité à cette inconsolable exilée dont elle avait partagé la bonne fortune. Elle accompagna donc madame de Prie à cette maison de Courbépine, en Normandie , où la fovorite déchue devait bientôt mourir d'une mort désespérée, qui laisse hésiter entre la maladie et le suicide.

Il nous est demeuré quelques détails caractéristiques sur ce séjour, où madame du Deffand, dans son éçoïsme déjà impitoyable, semble être venue plutôt pour se venger de son amie que pour la consoler, et plutôt pour exercer sur elle sa causticité que pour lui témoigner son dévouement.

« Une lettre de cachet, dit Leiiiontey *, ensevelit la inarcjuise de Prie (juin 1726). Elle v fiit accompagnée par madame du Deffand, son emule en beauté, en yalanterie et en méchanceté. Ces deux amies s'envoyaient mutnellement chaque matin les couplets satiriques qu'elles composaient l'une contre l'autre. Elles n'avaient rien imaginé de mieux, pour conjurer l'cniuii, que cet amusement de vipères. »

Il n'y a pas moyen d'en douter : c'est madame du Deffand ellemême qui nous l'apprend, dans sa lettre à Horace Walpole, du mercredi saint 22 mars 1779.

'< Vous n'êtes pas jilus gai que moi, mon ami ; ce goût j)0ur la retraite, cette aversion pour la société, par 1 enmii que vous cause la conversation, me j)rouvent la vérité d'un vers très-beau et très-harmonieux que je fis, il y a cinquante-quatre ans, étant à Couibépinc avec madame de Prie, qui y était exilée. Le voici; mais il faut vous dire la chanson entière et ce qui l'amena. Nous nous envoyions tous les matins un couplet l'une contre l'autre. J'en avais reçu mi sur un air dont le refrain était : Tout va cahin-caha; elle l'appliquait à mon goût. Je lui fis ce couplet, qui est absolument du genre des vers de Chapelain, auteur de la Pïicelte, sur l'air : Qiiatid Moïse Jit défense :

Quand mon goût au tien contraire, De Prie, te semble mauvais.

De l'écrevisse et sa mère Tu rappelles le procès.

Pour citer gens plus habiles, Nous lisons aux Evangiles :

Que paille en l'œil du voisin Choque plus que poutre au sien.

Suard, à son tour, nous a laissé un croquis des conversations que pouvaient avoir entre elles deux personnes qui jouaient ainsi au volant, d'une chambre à l'autre, avec des épigrammes.

1 Histoire de la Régence, t. II, p. 261.

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