XXX .MADAMK iJl IJEIFAM
u Causant un jour avec madame du Deftaiid, clic se plaiffiiait frèsamèremeiitde M. d'Alincniirt. «Je ne vous conseille pas, lui dit madame » (lu Dcffand, de donner troj) d'éclat à vos plaintes. » — " Pourquoi » donc? « — " C'est que le public interprète fort mal les plaintes entre » pens qui se sont aimes. » — « Comment! est-ce que vous croye/, aussi, .. romme les autres, que j'aie été bien avec M. d'Alincoiirt? " — « Mais '. sans doute, » répond madame du Deftànd. Et voilà madame di- l'rie à se récrier contre cette calomnie, à donner mille raisons pr)ur s'en justifier. Madame <lu Defland écoutait très-lioidemeut cette ap()io{;ic. " Vous « n'êtes pas convaincue? >• — « Non. » — « Et siu- (pioi donc ju{;e/.-vous » (lue M. d'Aiincourt a été mon amant? » — « C'est (|ue vous me l'avez
„ (lit. n «Vraiment! je l'avais oublié,» répondit tranquillement madame
(le Prie. "
Dès 17:25, nous trouvons des traces des relations entre Voltaire et madame du Deffand , traces surtout multip[i(ies depuis 1732, époque de leurs rencontres fréquentes à Sceau.x.
La Correspondance de l'homme auquel, en femme et intellecluelleinent parlant, madame du DelTand resseiidjla le plus, nous la montre profitant, en 1725, au château de la Rivière-Bourdet, aux environs de Rouen, de Thospitalité d'une amie de Voltaire, qui fut même pour lui quelque chose de plus, la présidente de Dernières.
Il Je m'ima{;ine , écrit-il à la présidente , que vous faites des )! soupers charmants, » et il applique à nos deux spirituelles {jourmandes ces vers de Voiture :
Que vous étiez bien plus heureuses Lors({ue vous étiez autrefois Je ne veux pas dire amoureuses :
La rime le veut, toutefois.
Il ajoute : « Je préférerais bien votre cour à celle-ci (de Fontai- » nebleau), surtout depuis qu'elle est ornée de madame du Deffand. . . » Quand on est avec madame du Deffand et ^I. l'abbé d'Amfre- » ville, il n'y a personne qu'on ne puisse oublier.
Un jour, avec la liberté un peu impertinente de l'après-dînée , il lui adressait, avec cette inscription atténuante : " Fait chez vous, ce H janvier, après dîner, » cet impromptu cavalier :
Qui vous voit et qui vous entend Perd bientôt sa philosophie.
Et tout sage avec du Deffand Voudrait en fou passer sa vie.
En 1728, à trente-deux ans, madame du Deffand n'avait encore rien perdu de ce pouvoir fascinateur qui s'appuyait à la fois sur une jolie figure et beaucoup d'esprit. L'un et l'autre lui faisaient des amis qui n'eussent pas mieux demandé que de devenir ses amants.
SA VIE, SON SALOiS, SES AMIS, SES LETTRES. xxxi
Mais soiulain convertie par le salutaire dégoût de l'expérience , elle résolut de se ranger , et de profiter du congé qui l'avait débarrassée d'un tiers importun (sans doute toujours Delrieu du Fargis), pour renti^er avec son mari. Mademoiselle Aissé , une amie qui honore, malgré l'unique faiblesse, madame du Deffand, s'indigne avec trop de rigueur de l'insuccès, facile à prévoir, d'une démarche si raisonnable mais si imprévue, pour qu'on ne pense pas qu'elle l'avait conseillée et inspirée. Elle aimait madame du Deffand, dont sa grâce, ses malheurs , son bon sens délicat , sa naïveté touchante , avaient fondu la glace critique et apprivoisé le cœur, au point de la rendre capable de dévouement. Elle avait poussé la sollicitude , et c'est là un trait des mœurs du temps où tout , même le bien , a sa pointe fatale de corruption, jusqu'à essayer de lui donner un ami (et l'on sait trop ce que veut dire ce mot, d'homme à femme , avant cinquante ans) digne d'elle dans la personne du président Berthier de Sauvigny ', qui la poursuivait elle-même de flammes platoniques, mais indiscrètes. A l'avantage d'être débarrassée se joignait donc à ses yeux l'avantage de pourvoir convenablement son amie de l'indispensable sigisbé.
« .le «iiis parvenue, dit la Gircassienne devenue Française et très- Française, à lui faire faire connaissance avec madame du Deffand. Elle est belle, elle a beaucoup de grâces ; il la trouve aimable : j'espère qu'il commencera un roman avec elle qui durera toute la vie ^. »
C'est en décembre 1728 qu'éclata ce nouveau scandale , qui peint au vif madame du Deffand, et qui marqua sa réputation d'une note fâcheuse, que douze années de réserve et de décence n'effacèrent que peu à peu. L'officieuse mademoiselle Aïssé était allée à la quête d'une maison où madame du] Deffand pût ti^ouver un appartement convenable ^ , et elle se flattait de l'espoir qu'une réconciliation conjugale inaugurerait heureusement cette nouvelle demeure. Elle a raconté sa déception en ces termes :
« Je veux vous parler de madame du Deffand; elle avait un violent désir, pendant longtemps , de se raccommoder avec sou mari ; connue elle a de l'esprit, elle appuyait de très-bonnes raisons cette envie; elle agissait dans plusieurs occasions de façon à rendre ce raccommodement désirable et honnête. Sa grand'mère meurt '', et lui laisse quatre mille
1 Proljablement le président à la cinquième chambre des lequêtes, mort en
2 Sans doute « en tout bien tout honneur » , mais on ne le dit pas. Lettres' d'Aùse', éd. Ravenel, p. 163.
3 Lettres^ p. 185.
^ Elle mourut à Paris, le 11 juin 1728, âgée de quatre-vingt-deux ans.
xsxii MADAME DU DEFFAND.
livres de rente; sa forliiiie devenant meilleure, c'était un moyen d'offiir à son mari un état plus heureux que si elle avait été pauvre. Comme il n'était point riche, elle j)réfcndait rendie moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit comme nous l'avions prévu. Elle en reçut des compliments de tout le monde. J'aurais voidu (pi'elle ne se pressât pas aufaiif ; il fallait encore mi noviciat de six mois, sou mari devant les passer naturellonu-nt chez son ])ère. J'avais mes raisons pour lui conseiller cela; mais comme cette bonne dame mettait de l'esprit, ou, pour mieux dire, <le l'imajjination au lieu de raison et stabilité, elle emballa la chose de manière (pie le mari amoureux rompit sou vovaije et vint s'établir chez elle, c'est-à-dire à dîner et souper; car])our habiter ensemble elle ne voulut pas en entendre |)arler de trois mois, pour éviter tout soupçon inimienx pour elle et sou mari. C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a repris ])onr son mari une aversion outrée ; et sans lui faire de brusqueries , elle avait un air si désespéré et si triste, (pi'il a ])ris le parti d'aller chez son père. Elle prend toutes les mesures imajfinablcs pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infiimie de ses procédés ; elle a voulu, par instances et par pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usaye pour que je ne l'abandonnasse pas. Je lui ai dit que le public s'éloifjuait d'elle comme je m'en éloignais; que je souhaiterais (pi'elle prît autant de ])eine à plaire à ce ])ublic (pi'à moi; qu'à mon éjjard, je le respectais trop pour ne lui pas sacrifier mou {foût pour elle. Elle j)lcura beaucoup, je n'en fus point touchée. I.a fin de cette misérable conduite, c'est cpielle ne peut vivre avec personne, et qu'un amant qu'elle avait avant son raccommodement avec sou mari, excédé d'elle, l'avait quittée; et quand il eut appris qu'elle était bien avec M. du Deffand, il lui a écrit des lettres pleines de reproches; il est revenu, l'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. La bonne dame n'a suivi que son penchant, et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari; elle a obligé ce dernier à abandonner la place. Il n'a pas été parti, que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant , délaissée de ses amies ; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens, pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée; cela ne réussit pas : l'air délibéré et embarrassé règne tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est, et où j'en suis avec elle. »
^ladame du DefFand ne semble pas avoir gardé rancune à mademoiselle Aïssé de la sévérité de ses reproches, et c'est ici le lieu d'admirer qu'une personne de son rang et de son caractère ait supporté l'humiliation de s'entendre gourmander par une femme que sa condition dans la maison de Ferriol élevait à peine au-dessus de la haute doinesticité, mais qui, par Tesprit et le tact, s'était fait une autorité. Cette autorité, on la subissait naturellement, et par le charme même qu'elle y savait mettre. Sans cette séduction irrésis-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxiii
tible, elle eût pu trouver des rebelles, car elle-même ne s'était pas défendue des faiblesses de son sexe et de son temps. Le chevalier d'Aydie avait fait céder l'orgueil de sa vertu, et la passion avait mêlé ses flammes à sa précoce raison. Aïssé était amante et mère , et cependant les Parabère, les Tencin, les du Deffand, se courbaient avec une sorte de respect sous les arrêts de cette personne étrange , inspirée, angélique, dont une unique faute semljlait encore relever la vertu , comme une tache unique fait ressortir la Ijlancheur de l'hermine. Hermine humaine, Aïssé devait mourir du combat de ses principes et de ses désirs, de ses regrets et de ses remords. Elle devait mom-ir de cette impossibilité d'avouer son amant et sa fdle. La maladie qui devait l'emporter précipita sa résolution de détachement absolu, d'héroïque renoncement, et fit une jeune sainte de cetle martvre de l'amour et du devoir. Cette maladie était surtout morale, et voilà pourquoi les médecins n'y comprenaient rien. Elle s'appelle la maladie du sacrifice. La foi seule en peut adoucir les tourments. Aïssé le sentit, et son âme terrestre et profane , sa passion en un mot, semble s'exhaler dans ce dernier regret. « Il m'a i> appris (M. Salaclin) le mariage de madenioiselle Ducrest avec » M. Pictet. Ah ! le bon pays que vous habitez, où l'on se marie » quand on sait aimer, et quand on s'aime encore. Plût à Dieu )> qu'on en fit autant ici ! » A partir de ce moment, Aïssé n'a plus qu'une âme, la céleste, celle qui aspire uniquement à Dieu. Elle se donne tout entière à des pensées de repentir , de confession , de pénitence, de salut. Et quelles sont les amies dévouées, les ingénieuses complices qui secondent ses projets comme on fiivorise une évasion, qui la dérobent à l'inquisition de madame de Ferriol et de madame de Tencin , à la vigilance de leur garde de dévotes , qui aiTachent enfin cette belle proie au confesseur moliniste , au confesseur de madame de Ferriol, dont elle est plus occupée que des médecins. C'est, avec le chevalier, madame de Parabère et madame du Deffand. Oui, vraiment, la pétillante et étourdie Parabère, qui s'appelle Madeleine , et qui veut qu'on lui pai'donne parce ({uelle a beaucoup aimé, celle à qui le Régent disait: « Tu aui'as beau 5) faire, tu seras sauvée. >' Oui, vraiment, madame du Deffand, cette femme qu'on dit si sèche, si vindicative, si sceptique. Aïssé ellemême ne peut s'empêcher de s'en étonner et d'y voir une sorte de coup de grâce.
u Vous serez étonnée quand je vous dirai que mes confidentes et » les instruments de ma conversion sont mon amant , mesdames de )i Parabère et du Deffand , et que celle dont je me caclie le plus ,
xxxiv MAIM-ME DU DEFI'AND.
)) c'est colle que je devrais regarder comme ma mère. Enfin , m:i- !i dame de Paral)ère l'emmène dimanche, et madame du Deffand «est celle qui m'a indiqué le P. Boursaidt, dont je nedoiil<' pas que 1) vous ayez entendu parler. Il a beaucoup d'esprit, bien de la con- )) naissance du monde et du cœur humain , il est sage, et ne se pique )) point d'être un directeur à la mode. Vous êtes sui-pri.se, je le vois, » du choix de mes confidentes; elles .sont mes gardes, et surtout ») madame de Parabère. qui ne me quitte presque point et a pour » moi une amiti«i étonnante; elle m'accable de soins, de bontés et » de présents. Elle , ses gens , tout ce qu'elle possède, j'en dispose » comme elle et plus qu'elle. Elle se renferme chez moi toute seule » et se prive de voir ses amis. Elle me sert sans m'approuver ni n me désapprouver, c'est-à-dire m'a écoutée avec amitié, m'a offert )i son carrosse pour envoyer chercher le P. Boursault, et, comme » je vous l'ai dit, emmène madame de Ferriol pour que je puisse » être tranquille. ^ladame du Deffand , sans savoir ma façon de )) pen.ser, m'a proposé d'elle-même son confesseur. Je ne doute » point que ce qui .se passe sous leurs yeux ne jette quelque étin- » celle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille ' ! »
Le bizarrtî conflit d'incompatibilité d'humeur, si sévèrement jugé par mademoiselle Aïss(; , finit par une séparation judiciaire et définitive , dont la date est inconnue , entre le mari , la femme et l'amant. M. du Deffand se résigna silencieusement à un veuvage anticipé. IM. Delrieu du Fargis chercha et trouva dans madame de Sabran une maitiesse qui eût moins de scrupules ou plutôt moins de caprices , et il noua avec cette femme originale , autre épave de la satiété du Régent , une liaison à laquelle il demeura fidèle jusqu'à sa mort (février 1733). Pour madame du Deffand, fatiguée de ces secousses, désireuse d'achever sa jeunesse dans une cour sans orages, et une passion sans épreuves, Sceaux, sa châtelaine et sa société lui offraient le port le plus désiï'able après les naufrages de l'intrigue et de l'amour: une princesse spirituelle qui n'était plus rien que par l'esprit et qui se pliait de plus en plus à la nécessité de plaire ; une confidente maligne et discrète, madame de Staal, et un amant sans exigences d'aucune espèce, plus commode et plus sûr qu'un mari, le président Hénault. Son entrée dans la vie de madame du Deffand, si modeste qu'elle n'a point de date , en marque la seconde phase , celle des relations brillantes , des hospitalités choisies, des amitiés honorables, de l'aisance tranquille , de la réputation croissant avec l'autorité, celle qui prépare le
1 Lettres cl'Aïssé, p. 268, 269.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxsv
double titre de madame du Deffand à la considération des contemporains et à Tadmiralion de la postérité, son salon et ses lettres.
C'est à Sceaux que se noua définitivement et se consaci-a, par une tolérance semblable à de l'estime, ce commerce intime, quasi conjugal, de madame du Deffand et du pi'ésident Hénault; union fort peu scandaleuse , d'ailleurs, de deux personnes qui avaient les mœurs de leur temps sans en avoir les vices , et qui se rencontrèrent, calmées à la fois par la raison et par l'expérience, à cette heure tempérée de la vie, à cet automne serein, où l'esprit, le cœur et les sens touchent au désirable équilibi'e , où l'amour n'est qu'une transition à l'amitié, et où la possession de tous les droits semble plutôt destinée à enlever son dernier prétexte à la médisance qu'à le lui fournir: car la médisance se tait là où elle n'a rien ni à deviner, ni à supposer, ni à contrarier.
Nous n'avons à tracer ici ni le tableau de la cour de Sceaux , fort éclaircie par la disgrâce, ni celui de cette vie brillante et tranquille où les jeux du théâtre ont remplacé [es hasards de l'intrip-ue, ni le portrait de la duchesse du Maine et de son président ordinaire , le président Hénault , chez qui une ambition purement littéraire avait déjà remplacé toutes les autres. Quoique celui-ci tienne une grande et durable place dans l'existence de madame du Deffand , et que son aimable et spirituelle figure soit de celles qui tentent le crayon, nous nous souviendrons qu'il ne nous appartient que par ses côtés intimes, privés, domestiques en quelque sorte et laissant de côté le magistrat , l'historien et même le courtisan , nous ne parlerons que de l'homme en tant que sa liaison avec madame du Deffand , ses lettres et son influence le placent directement et en quelque sorte inévitablement sous la portée de notre observation.
]Né en 1685, le président Hénault avait, vers 1730, quai-antecinq ans, et il était encore plus jeune par le caractère, l'esprit l'éternel sourire, que cette femme de trente-quatre ans, trop clairvoyante pour être heureuse, dont l'âme avait déjà les rides qu'évita longtemps son visage.
Il avait été, de son propre aveu, fort galant et fort dissipé et quand on lit la confession anodine de ses Mémoires , et qu'on la compare aux indiscrétions des chroniqueurs et des sottisiers , on trouve qu'il ne s'est peint qu'en buste, et qu'il a mis de la coquetterie dans son repentir.
XXXVI MADAME DU DEFFA^D
Donc avec plus d'esprit que de leinpérament, le président Hénault, à une époque où il était de bon ton d'avoir des maîtresses, avait suivi de son mieux, d'un pas un peu essoufflé, les prouesses de ces Hercules de ror{jie: les Ilioni, les Richelieu, les d'AIincourt, les Soubise. Il avait été lui aussi, mais avec tact et avec* yrâce , mi roué. Il avait eu des succès piofanes, des ])onnes fortunes foil enviables, sauf à se dérober parfois au triomphe et à reculer devant sa victoire. De tout temps, il avait passé pour être plus audacieux que solide et plus heureux que vaillant. Mais cela même ne déplaisait pas, et empêchait les {jrands seigneurs de s'offenser des avantages d'un robin. Sa gloire était de celles qui font sourire. Il appartenait à ce groupe spirituel, politique, académique, gourmand, de magistrats ambitieux , lettrés et faciles , élite souriante du lourd parlement, brillante avant-garde qui portait avec toute l'élégance de la cour les graves traditions du corps : les Caumartin, les d'Argenson, les Maisons, les Chauvelin, les Pallu, les lirossoré, dignes élèves et favoris du magistrat courtisan par excellence, le premier président de Mesme ' .
Quand on félicitait le Régent sur ses conquêtes et qu'on lui faisait compliment sur ses bonnes fortunes : <i Pouiquoi n'en aurais-je » pas, )' répondait-il à ceux qui lui en fiiisaient leur cour , avec sa malicieuse bonhomie, » pourquoi n'en aurais-je pas? le président » Hénault et le petit Pallu en ont bien ! » Et il voulait dire par là qu'avec de l'esprit et de la bonne volonté, on triomphe en amour de tous les obstacles, de la figure, de la naissance, de l'état et même de la faiblesse.
« L'un est, dit Marais, qui nous rapporte à la date du 21 juin 1721 cette ironique excuse du Régent, qui ne se défendait {jiière que par des épifjTammes , président des enquêtes, l'autre conseiller au parlement, et ils ont tous deux bien de l'esprit, mais ne sont pas taillés en gens galants. »
Nous trouvons dans les recueils spéciaux plus d'une histoire de nature à confirmer ce mot du Régent; et plus d'une aventure amoureuse de l'aimable pi'ésident, plus d'une mésaventure conjugale de sa sœur, maîtresse du prince de Conti, que son mari souffleta un jour publiquement, en pleine église, ont trouvé leur écho dans les commérages rimes où Jonque tte (madame de Jonsac) et le « bourgeonné président " reçoivent leur petit charivari fescennin.
1 Mais qui inspiraient moin? de confiance an pratique Dubois. Voir Mémoires du président Hénault^ p. 61.
SA VIE, S0>' SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxvn
■Nous savons aussi par IMarais, malin divulgateur des médisances du bcoïc (les anciens au Palais, que le président Hénault fut à son tour l'amant, plus militant et même plus souffrant que triomphant, de cette luxurieuse et robuste maréchale d'Estrées , dont les débordements et les bons mots ont amusé et scandalisé parfois la Régence elle-même. C'est cette même femme, funeste au Parlement, acharnée à pervertir la robe, qui avait tué sous elle le savant et voluptueiLx avocat général Chauvelin , impuissant à tenir assez égale la balance entre le plaisir et le travail. C'est elle qui appelait familièrement le chancelier d'Aguesseau « mon folichon » , et avait faiUi foire perdre la tête à ce grand homme. Le président Hénault n'échappa point à ces envies de grosse femme ; mais une heureuse disgrâce, un méprisant congé, rendirent bientôt à la vie et à la liberté cet insuffisant rival d'un comte de Roussillon. C'est la revanche des ai'mes. Cédant to(jœ a?-mis. Mais écoutons Marais, à la date de juin 1722.
« La maréchale d'Estrées avait pris le président Hénault pour son amant. Elle l'a quitté et a pris à sa place le comte de lloiissillon, (jiii est un jeune seigneur franc-comtois, riche et assez bien fait, quoiqu'on lui trouve les jambes trop grosses et le nez plat. On a dit que la maréchale avait fait tout d'un coup un gi-and saut de Hainaiit en Eoussil/on. La bonne iortujie de la maréchale (si bonne fortune il y a) reste à Roussillon. Le président doit faire une élégie sur cette quittcrie. "
Et en attendant, les chansonniers saluaient cette disgrâce et cette reti'aite d'une salve de couplets narquois , et ces couplets sont tels qu'il est déjà assez compromettant d'en donner l'adresse ' .
Il y aurait peu de charité à insister davantage sur ces antécédents frivoles d'une carrière qui n'a pas été sans gloire et sur ces petites ombres d'une figure qui a eu ses rayons. En 1730, le président Hénault, ami de d'Argenson, ami de Voltaire, se retirait peu à peu du tourbillon profane oii il avait vécu, pour se réserver, sans infidélité et sans regret, au meilleur monde d'alors, et il jouissait d'une considération et d'un crédit supérieurs à ce qu'en donnent la fortune et môme les charges, et dont le mérite revient surtout en lui à l'homme d'esprit, de tact et de goût.
On peut juger de ses agréments et de ses mérites, que contestèrent
1 Recueil Maurepas^ t. XVI, p. 48. Juin 1722. (Hil)h'otli. imp., rnanusc.)
2 11 ne garda de ses anciens péchés mijjnons que le {]oùt de l'Opéra et des choses de théâtre, prétexte de fréquents conflits entre madame du Deffand et lui, qu'elle mit longtemps à hii pardonner, et qui l'exposa maintes fois aux brocards des pamphlétaires spéciaux. Voir dans Barbier, t. III, p. 9, et t. VIII.
sxxviii MADAME DU DEFFAND.
seuls le iiialiu Voltaire et le bilieux (J'Aleinbert, par ces deux portraits, écrits à diverses dates, par deux hommes dont le jugement n'était point facile à surprendre, et qui, l'un à force d'être difficile, l'autre à foi'ce d'être honnête, ont fait à leurs éloges une autorité particulière.
" Cet ouvrafjc {V Abroge chrouolo(ji(jue)^ écrit le dur de Liiyiics à la date du 2V mai 1744, qui est le huit d'ini travail immpii.sc, a été composé par M. le président Héiiault, l'un dos quarante de l'Académie fi-ançaise. M. le président Hénault, qui a toujours vécu dans la trèsbonne compagnie, et (jui a toujours paru se livrer beaucoup aux plaisirs de la société, a cependant infiniment lu, et ayant toujours eu pour objet de travailler a ce qui regarde le droit public et l'histoire depuis grand nombre dannées, il a fait continuellement des extraits qui sont le fondement de l'ouvrage qu'il vient de donner. C'est l'homme du monde <uii sait le plus dans presque tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société. La galanterie, les grâces dans l'esprit, les charmes de sa conversation, le talent de paraître s'occuper avec plaisir, même avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis, celui de savoir choisir dans une histoire les faits intt-ressants et les plus dignes de curiosité, de beaueoui) dire en peu de paroles, l'élégance, l'éloquence, les traits, les portraits, c'est le caractère de M. le président Hénault, et il sera aisé d'en juger ])ar son livre. Il jouit d'un revenu considérable ; il a une jolie maison, qu'il a achetée depuis peu d'années, dans la rue Saint-Honoré. Il donne à souper très-souvent, fait fort bonne chère à grand nombre d'amis, et vit avec tout ce qu'il y a de plus considérable et de plus aimable en hommes et eu femmes'. >•
Le marquis d'Argenson , frère du meilleur ami du président Hénault, mais qui n'était pas son ami au point de le gâter, en a tracé mie autre esquisse, d'un trait plus familier, d'une indiscrétion plus profane et d'une bienveillance quelque peu ironique *.
u Son caractère, surtout quand il était jeune, paraissait fait pour réussir auprès des dames, car il avait de l'esprit, des grâces, de la déhcatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature légère. Il n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. Il V a de grandes dames qui lui ont pardoimé le défaut de naissance, de beauté et même de \-igueur. Il s'est toujours conduit, dans ces occasions, avec modestie, ne prétendant qu'à ce à quoi il pouvait prétendre. On n'a jamais exigé de lui que ce qu'il pouvait aisément faire. »
VoUà bien le président Hénault tel qu'il dut être, à cet automne heureux de sa vie que marque l'année 1 730 , et que vient encore embellir cette liaison supi'ême avec madame du Deffand , si douce à la fois à l'épicurien de mœurs et d'esprit. Ses agréables et super-
1 Mémoires du duc de Luynes , t. V, p. 444, 445.
2 T. V, p. 91, 92 (édlt. Jonnet.)
SA VIE, SOiN SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxix
ficiels Mémoires , qui {^lissent sur toutes choses avec une aisance uniforme, donnent l'exacte idée de la conversation et du commerce de cet homme souple et brillant, à qui le besoin et le désir de plaire ont fait connne un souriant génie , et qui glisse si légèrement , si gracieusement à travers les hommes , les femmes et les choses de son temps.
C'est à Sceaux que dut se nouer étroitement cette liaison peu à peu ébauchée en diverses rencontres, et dont la Correspondance de 17-42, entre madame du Deffand et le président Ilénault, marquera l'apogée.
Mais c'est au président lui-même que nous demanderons quelques détails à la fois familiers et discrets sur cette période de sa vie ; c'est lui qui nous dévoilera à demi le tableau de cette seconde jeunesse d'un homme éternellement jeune , que domine la figure de madame du Deffand , à laquelle le château et le parc de Sceaux servent de fond.
En 1730, le président Hénault- était de l'Académie française, depuis le 10 août 1723, date de la mort du cardinal Dubois, qu'il y avait remplacé. Il était l'ami de Voltaire, pour lequel il avait sacrifié une paire de manchettes , brûlées au foyer où l'irascible poëte, exaspéré par une plaisanterie de M. de la Faye, avait jeté le manuscrit de la Hcnriade que lui rendit, non sans s'être quelque peu brûlé, son officieux admirateur. Voilà pour son esprit. En 1727 il avait perdu sa sœur , madame de Jonsac , et en 1728 sa femme, mademoiselle de IMontargis, petite-fille de Mansart, « douce, simple, '1 l'aimant uniquement, crédule sur sa conduite , qui était un peu ■) irréijulicre , mais dont la crédulité était aidée parle soin extrême j) qu'il prenait à l'entretenir , et par l'amitié tendre et véritable " qu'il lui portait ' . n
Vainement pressé de se remarier, et découragé par un premier échec auprès de madame d'Athys, qui lui préféra le président Chauvelin , neveu du gai^de des sceaux de ce nom , le président avait concentré toutes les puissances de son cœur dans une affection obscure et douce, dont il a discrètement entr'ouvert les voiles.
En 17G1 , à l'âge de soixante-seize ans, il traçait d'une main émue , et avec une tendresse dont on ne l'aurait point cru capable, le portrait «de cette amie, la plus ancienne et la plus fidèle» qu'il était à la veille de perdre, et dont il faut dire un mot, parce qu'elle nous explique son indifférence apparente dans sa liaison avec ma-
1 Mémoires, p. Lj4.