‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 12 sur 52 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Fontainebleau, 29 septeinlue 1739.

Que j'aime M. de Rupelmonde de m'avoir procuré une lettre de vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie, et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais heureuse, si tous les jours, à mon réveil, j'en recevais une semblable! Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis, et ce que je pense? Pour répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre lois la semaine, les autres jours je reste chez moi toute seule, ])ar conséquent je ne parle point : ainsi voilà le second article éclairci; ou bien, quand je tais tant que de })arler le reste du temps, c'est pour le coup que je ne dis que des riens. A l'égard du troisième, vous jouez le principal rôle, car je pense souvent

1 Notre Introduction devant com|)rendie, sous ce titre : Madame du Deffand , sa vie , son salon, ses amis, tous les détails nécessaires sur les principaux personnajjes de son intimité et tous les auteurs des lettres qui composent le Recueil^ nous bornerons strictement ces Notes à ce qu'cxijje l'intelligence particulière de la Lettre, à la Clef, en un mot, des noms et des cvéneinenls qui y sont mentionnés ou auxquels il est fait allusion. L'/nfroduction est notre commentaire! général, synthétique. Les Notes qui vont suivre sont le commentaive particulier, anecdotique, littéraire ou moral. Ici le lecteur trouvera successivement les traits dont se composent les j)lnsionomies esquissées dans le tableau préliminaire du salon et de la société de la spirituelle marquise, qui est la Sévigné du dix-huitième siècle. Kous distinguerons par notre initiale ou la marque A. N. (Ancienne Note) la provenance de chaque observation. Suum cuique.

à vous. Croyez que vous n'êtes pas la seule qui faites des châteaux en Espagne ; je me trouve souvent dans la petite maison des jeudis au soir, où vous êtes maîtresse absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel ! c'est ma seule ambition ; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en déses|)ère pas. Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement'.

LA M^ME A LA MÊME

Fontainebleau , 7 octoino 1739.

Tous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insonmie vous sied parfaitement : je ne saurais vous cacliei- que je ne suis pas trop fàcliée de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis extrêmement flattée que, pour vous amuser, vous ayez pensé à m' écrire. Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je ne crois point avoir toutes les bonnes qualités que vous me prodiguez. Quand je Us vos lettres je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez : voilà sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le reste, je l'atti'ibue à Tamitié que vous avez pour quelqti'un dont nous

^ Cette lettre et les suivantes. émanent de Pauline-Félicité, la seconde des cinq filles du marquis de INesle, toutes niaitresses, au moins quatre sur cinq, de Louis XV. Née en août 1712, elle venait d'épouser (septembre 1739) Jean-Baptiste-Félix-Hubert, comte de Vintimille, mestre de camp de cavalerie, neveu de l'archevêque de Paris et beau-frère de M. de INicolaï, premier président de la Chambre des comptes. ^ladame de Vintimille mourut de suites de couches, en septembre 1741. M. de Rupelmonde " qui lui avait procuré une lettre de madame du Di ffand » était le comte de Rupelmonde, maréchal de camp, tué au combat de Pfiffenhoffen , en 1745. Sa femme, encore jeune et jolie, dame du palais de la reine, prit le voile aux Carmélites de la rue de Grenelle, le 7 octobre J751 (Barbier, t. V, p. 109). Elle était née .Marie- Chrétienne-CIiristine de Grainmont, fille du duc de ce nom. (L.)

n'i{jnorons pas les sentiments, et que vous savez qui vous est tendrement attaclie ' .

Vous me reprochez de ne vous point mander de nouvelles , c'est qu'il n'y en a pas : nos vovayes de La Rivière' sont fort simples; les princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la maison ' . Nous n'irons point à Ghoisy, pendant Fontainebleau : s'il v avait quelque chose de nouveau je vous le manderais, non par la poste, mais par (jrillon ou M. de Rupelmonde, qui est charfjé de vous rendre cette é[)ître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec ces dames et le président! Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur amitié ; comptez que je serais comJjlée de joie d'être à portée de les voir souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous connaître je me croyais heureuse; mais depuis que la connaissance est faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre nous met un noir et un ennui dans ma vie, qui ne se peut exprimer. Vous conduirez de là, avec raison, que vous faites mon bonheur et mon malheur. Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne; je pense de même sur la longueur du temps : la fin novembre n est pas prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde : je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que Ton nous assure que nous ne devons pas être parfaitement heureux dans cette vie ; je crois que l'étoile vfait beaucoup. Enfin je neveux pas penser à tout cela; je ne désespère pas d'être contente un jour, c'està-dire de vivre avec vous , avec votre société : voilà toute mou ambition. Vous me parlez de madame du Chàtelet, je me meurs d'envie de la voir : actuellement que vous m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous suis obligée de m' avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être décidée par vous : je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera

1 Sans (lonte sa siriir, niaclame d(! Maillv. (L.) ~ La Rivière appartenait à nuulanie la comtesse de Toulouse. (L.) 3 Voir sur ces différends, provocpiés par des demandes de ranj; et de titres, réclamés par les princes dits lér/itiiués, qui cherchaient à [irotiter de toute occasion pour se relever des déchéances de la Réjjence et sur ces séjours à La Bivièie, les Mémoires du duc de Lnynes, t. IIF, p. 218 et suiv., 258, 264. (L.)

le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daijjne m' écouter; car je crois que je lui paraîtrai tort sotte.

Adieu, ma reine ; vous devez être excédée de mon rabâchage ; mais je trouve qu'il arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, ù coup sûr elle vous servira d'opium; mais, par jjràce, ne vous endormez pas à la fin, ou du moins promettez-moi de lire les dernières lignes : à votre réveil, je veux que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous devez compter sur moi comme sur vous-même : que ne suis-je à portée de vous en doimer des preuves !

Ma sœur me charge de vous faire mille compliments et amitiés : nous parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne ' .

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