‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 22 sur 52 · MADAME LA DUCHESSE DU MAINE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DU MAINE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

Dimanche, 7 juin (sans date\

Je n'ai reçu qu'aujourd'hui, madame, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire vendredi. Je l'ai reçue avec beaucoup de plaisir; mais elle m'en eût fait encore davantage, si elle ne m'eût pas appris le retardement de votre retour à Sceaux : j'avais espéré de vous y revoir aujourd'hui, et je vous avoue que je suis très-fàchée qu'il faille attendre jusqu'à mercredi. Je comprends que madame de Luynes trouve votre compagnie assez agréable pour avoir désiré de vous garder plus longtemps auprès d'elle; mais je me flatte que vous n'avez pas oublié la parole que vous m'avez donnée de n'être que huit jours à votre voyage, et que les deux que vous n'avez pu refuser à madame de Luynes ne seront suivis d'aucun autre délai. Je suis fort aise qu'elle se souvienne de moi; mais, à vous dire le vrai, une amitié métaphysique n'est pas d'usage en ce monde-ci, et doit être réservée pour les purs esprits. Je ne puis croire, si elle avait les sentiments que vous dites qu'elle a pour moi, qu'elle eût entièrement retranché les petits voyages de Sceaux, et que M. de Luynes trouvât mauvais qu'elle remplît ces devoirs d'amitié. J'espère au moins, madame, que, pour m'en dédommager, elle vous laissera auprès de moi et ne vous attirera pas

* Les Mémoires du président Hénault, p. 181, éclaircissent cette letti-e.(L.)

souvent à Dampierre. Je suis trés-touchée de l'amitié que vous me témoignez, et de l'assurance que vous me donnez de réparer par votre assiduité à Sceaux le temps que vous en avez été éloi{}née. Je vous assure, madame, qu'il me parait bien lonjj, et que je vous attends mercredi avec grande impatience.

Je suis fort aise que M. de Charost vous ait pai'lé de moi avec amitié, et des bons offices que vous m'avez rendus auprès de lui. J'espère qu'à l'avenir vous m'écrirez plus familièrement, et que vous retrancherez ce jjrand cérémonial dont mon amitié pour vous ne s'accommode point. Faites, je vous prie, bien des compliments de ma part à madame de Lu\-nes.

MADAME DE STAAL A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Sorel, samedi 20 juillet 1747.

Je lus avant-hier votre lettre, ma reine, à Son Altesse. Elle était dans un accès de frayeur du tonnerre, f[ui ne fit pas valoir vos galanteries. J'aurai soin une autre fois de ne vous pas exposer à l'orage. Nous nagions ces jours passés dans la joie, nous nageons à présent dans la pluie. Nos idées, devenues douces et agréables, vont reprendre toute leur noirceur. Pardessus cela est arrivé, depuis deux jours, à notre princesse, un rhume avec de la fièvre : ce nono!»stant et malgré le temps diabolique, la promenade va toujours son train. Il semble que la Providence prenne soin de construire pour les princes des corps à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi ils ne pourraient attraper âge d'homme. Je suis réduite, comme vous voyez, ma reine , à vous entretenir du beau temps et de la pluie ; mais que faire de tout ce que nous avons ici? Une Ribérac, trois Castellane, deux Caderousse, deux Malezieux, un Villeneuve et sa femme, puis les gens de la maison. Vous tiieriez peut-être quelque chose de tout cela : pour moi, les bras me tombent, et je ne trouve rien ù ramasser. Je fis pourtant, ces jours passés, une promenade avec Gruchet, qui me dit grossièrement des choses assez fines : cela me fit remarquer combien les moins clairvoyants pénètrent avant dans le caractère de leurs maîtres.

Nous avons appris avant-hier la mort du chevalier de Belle-

U CORRESPOISnAINCE COMPLETE

Isle. J'ai peur que cet accident ne soit fort nuisible aux affaires d'Italie. Je ne sais ce que sera le maréchal sans son frère. Je suis ravie que le neveu du président soit sauvé : je le re{;arde comme tel, puisqu'on a trouvé la balle. Parlez-lui de moi et à M. de Cereste le plus souvent que vous pourrez. J'aime à être en bonne compagnie : c'est une façon de m'y mettre.

Qu'est-ce qui retarde votre voyage de Montmorency? Je me flatte que cela n'a pas rapport à votre santé , dont vous ne dites rien. Si vous trouvez l'occasion, lorsque vous v serez, de dire aux du Cbàtel combien j'ai été touchée de leur malheur, vous me ferez plaisir. Je me proposais de tacher de les voir dans mon vova^e manqué de Gennevilliers.

Madame de Saint-Maur est fort aise que vous vous souveniez d'elle : elle vous dit cent choses, toutes mieux les unes que les autres. Elle prospère toujours au cavagnole; mais sa faveur est en raison inverse de son gain.

En dépit d'un troisième orage plus violent que les deux précédents, nous arrivons d'une chasse : nous avons essuyé la bordée au beau milieu de la forêt. J'espérais éviter, comme à l'ordinaire, cette belle partie; mais on a adroitement tiré parti des raisons que j'avais alléguées pour m'en dispenser; ce qui m'a mise hors d'état de reculer. C'est dommage qu'un art si ingénieux soit employé à désoler les gens.

Dlmanclie 30.

Je reçois dans ce moment vos deux lettres, ma reine. Me voilà bien dédommagée de n'en avoir pas eu assez tôt; mais je vous prie de n'avoir nul égard à mes plaintes, et de vous laisser aller à la paresse quand elle s'empare de vous. J'aime vos lettres passionnément, mais je ne veux pas qu'il vous en coûte rien pour m'écrire. Le l'écit de votre conversation m'a fort divertie, et vos réflexions sur la vanité sont excellentes. Quant à ce que vous dites sur les distributions de la fortune, je vous renvoie à Pope, qui, ce me semble, apaise tous les murmures sur ce sujet, en disant que celui qui sème des vertus ne doit pas recueillir du froment. Par les détails qui nous sont venus de l'affaire d'Italie, elle me paraît des plus fâcheuses et témérairement entreprise.

J'ai lu à Son Altesse Sérénissime ce qui la regarde dans votre lettre. Elle vous sera fort obligée de bien solliciter l'affaire qui l'intéi'esse. Elle n a plus de fièvre, mais elle est tou-

jours fort enrhumée; elle est bien aise que son avis sur Gaurik ait (les sectateurs de distinction. Elle a enfin achevé la pièce, et la trouve excellente. Ne lui écrirez-vous pas directement un de ces jours? Il me semble que cela est à propos.

Adieu, ma reine. Si j'avais quelque chose de bon à dire, je vous sacrifierais mon diner ; mais ce qui se présente à mon esprit est encore plus insipide que ce que je vais manger. Je perds toute idée quand je n'ai pas le temps à moi, mais non pas les sentiments; car je vois, ma reine, que je vous aime beaucoup.

LA MÊME A LA MÊME

Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous dire, ma reine, que puisque vous lui défendez de vous écrire elle-même, et que vous la menacez, qui pis est, de ne lui plus écrire, elle me charge pour cette fois-ci de vous répondre ; ce qu'elle ne pourrait faire qu'avec peine, étant véritablement malade d'un gros rhume qui lui donne les nuits un peu de fièvre, et, le jour, un grand accablement. Elle est infiniment sensible aux marques d'amitié que vous lui donnez , et très-éloignée de vous oublier. Elle désire passionnément que vous puissiez venir à Anet, et vous assure que rien ne lui peut faire autant de plaisir. Elle est tout à fait fâchée de ne pouvoir à pi'ésent vous donner sa loge : elle est engagée pour quatre vendredis de suite; dès qu'elle sera libre, aous l'aurez. Au surplus, madame vous prie, ma reine, pour que rien ne diminue le plaisir que lui font vos lettres, de lui écrire sur du papier non lustré; elles n'ont pas besoin de cette grâce extérieure; elles en ont assez par elles-mêmes, pour se passer d'ornements étrangers.

Ma commission faite, je vais à présent, ma reine, vous pai'- 1er pour moi. Je regrette encore plus que vous ne pouvez faire notre séjour de Sceaux. Ce que j'ai ici n'est pas propre à m'en dédommager : il n'y a que peu de jours que je commence à v dormir, par la généreuse action de Jeanneton, qui de la moitié de son grabat a fortifié le mien. Je m'y suis opposée, comme vous croyez bien, de toutes mes forces; mais elle l'a emporté :

1 Juillet. (L).

ce qui me fait voir que sa vertu surpasse de beaucoup la mienne.

Dites-moi donc pourquoi les du Chàtel sont moins bien avec vous? Je suis tres-fàche'e que vous manquiez d'amusements : c'est un médicament nécessaire à la santé ; notre princesse le pense bien; car étant véritablement malade, elle va sans fin, sans cesse, (pielque temps qu'il fasse. Au demeurant, elle me traite si excessivement bien, que j'aurais mauvaise grâce de critiquer ce que j'approuve moins que sa conduite à mon éfjard. Je suis même dans les exercices de pénitence, qui me font faire des cbansons, pour réj)arer le passé, et surtout la mauvaise humeur que je n'ai pu contenir les ])remiers jours.

Je suis transportée de joie que vous sovez réconciliée avec votre appartement de SaintJosepb. Je ne craignais rien tant que votre déplaisance dans un lieu que vous n'auriez pu aisément aijandonner. Il est fâcheux qu'il vous en coûte tant, mais rien n'est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, que d'y être commodément et agi^éablement.

Je suis ravie du projet que vous faites de venir passer un mois avec nous à Sceaux : je ne doute pas que vous n'ayez l'appartement que vous souhaitez ; mais je crois qu'il vaut mieux n'en parler qu'un peu avant le temps d'y venir, pour ne pas laisser diminuer la chaleur du plaisir qu'on se fera de vous avoir. C'est bien de cette sorte que je pourrai mettre à profit tous les moments pour vous voir : je vais par ce joli point de vue dénoircir les objets qui m'approchent. Je voudrais bien aussi, ma reine, que vous pussiez faire un tour à Anet. Faites donc accoucher cette grande la Guiclie ' avant terme, s'il se peut; car j'ai bien de l'impatience de vous voir. Aurez-vous un vovage de Champs avec notre grande dame, qui croît toujours? Il n'y a rien de pis, quand on a déjà plus que la stature ordinaire ; il me semble que vous sei'iez mieux avec nous.

Je me garderai bien de dire que vous avez fait connaissance avec madame la duchesse de Modéne - ; tout serait perdu : la

1 Henriette, dite mademoiaelle de Veriirnil , légitimée de Bourbon, mariée le 17 noveinLie 1740 au comte de la Guiclie. Ce mariage l'avait faite nièce à la mode de Bretagne du comte de Lassav, trop souvent confondu avec son père, l'aventureux et romanesque marquis de Lassav, un des rares originaux du grand siècle. Madame de la Guiclie était fille naturelle de M. le Duc et de madame de Ncsle. (V. Mémoires du duc de Luynes, t. III, p. 85, 1G4, 276.) (L.)

2 La galante et siDirituelle mademoiselle de Valois, fille du Régent. (L.)

dudiesse vous a trop sacrifiée à sa vanité , et perdra par son indiscrétion ce renouvellement de telle partie.

Le secret de la du Chàtelet est éventé , mais on ne fera pas semblant de l'avoir découvert. Elle voulait taire jouer ici le petit Boursault, le jour de Saint-Louis, impromptu; et pour que tout lût prêt, elle était convenue avec Vanture de faire transcrire les rôles et de les lui envoyer. Ledit Yanture , peu pécunieux, est fort prudent, et considère qu'un tel paquet, par la poste, serait sa ruine. Il a fait demander par Gaya, que certains papiers (|ui devaient lui être envoyés fussent mis sous l'enveloppe de Son Altesse Sérénissime, ce qu'elle a accordé sans information; mais le paquet étant arrivé, et le souvenir de la demande perdu, ces deux enveloppes ont été déchirées, et tout mis au jour. Cependant on ne pouvait comprendre le fond de ce mvstère, que j'ai été oblijjée d'éclaircir, n'v ayant plus rien à ména/j^er que la contenance de surprise qu'on se promet d'observer. La seconde enveloppe recachetée, le paquet a été remis secrètement à Yanture, qui s'applaudit d'avoir si heureusement concilié l'honnête et l'utile.

Je suis folle, ma reine, de me crever les yeux pour vous conter une aussi plate histoire : en reconnaissance d'un si grand service, songez à me procurer un secrétaire. Je suis surprise que Yoltaire ait donné au public ses vers sur la dernière bataille. Comment n'a-t-il pas senti qu'ils sont indignes de lui'? Mais puisqu'il ne sent pas combien ces procédés le déshonorent, que peut-il sentir? Je suis effrayée du long séjour qu'ils doivent faire ici.

Je m'étais bien trompée sur la guérison de M. d'Aubeten-e : je suis tres-fàchée que le président le perde ". Je regrette aussi M. de Brienne, ne fût-ce que pour son courage, digne d'un Lacédémonien ^. On nous avait déjà mandé sa belle action.

1 II s'ajjit ici de la bataille de Lawfeld, [jaynée par le maréchal de Saxe, le 2 juillet 1747. Voir les vers de Voltaire au tome XIII de ses OEuvres, |). 177; édition Beuchot. (L.)

2 II était mouraut et ne tarda pas à succomber, u J'ai oublié de marquer » la mort de M. le comte d'Aubeterre, lieutenant {jénéral et chevalier des 11 ordres du Roi. Il était fort à{;é; il est mort le IG ou le 17 de ce mois (de 11 janvier 17V8). •> Duc de Liiyiiex, t. VIII, p. 432. (L.)

'^ Le 19 juillet, le clievalier de Belle-Isle ayant attat|ué un reiranchemcut piémontais entre Oulx et Exilles, y lut tué. « 11 arriva ici un des {;i'us de M. le « marquis de Brienne, colonel du régiment d'Artois, qui nous rapporte cpie » son maitrc a été tué à cette même action; il dit que M. de Brienne avait

Je n'ai rien de vous aujourd'hui, ma reine, et n'en pourrai rien avoir que dimanche. .Je ne m'en j)huns pas; mais c'est un grand plaisir qui me manque : pensez du moins à moi, qui pense si bien à vous.

LA MÈSli: A I.A MÊME.

Sorel, samedi 5 août 1747.

J'espère que j'aurai demain de vos nouvelles, ma reine, et je manquerai j)eut-étre de temj)s pour vous écrire; car c'est le jour de notre départ : et quoique ce voyage ne soit pas long, c'est toujours une transplanlalion et de nouveaux arrangements. Sorel est bon à faire désirer Anet ' : aussi v vais-je avec grand plaisir. Ceci est pourtant un des jolis lieux du monde : rien n'est plus gai, plus riant que sa situation, mais rien n'est plus morne et plus triste que les habitants. La dame du château en est à désirer quelque pointe de tracasserie, pour réveiller la compagnie. Nous ferons ce soir un grand souper maigre sans poisson : cela ne sera pas plus plaisant que le reste. Enfin, depuis quinze jours que nous sommes ici, il ne s'y est passé aucune chose, ni tragique ni comique, dont j'aie pu vous faire part. J'ai pensé vous mander le mal de gorge de M. Dumont *, comme l'événement le plus remarquable. Jl voulait se.faire saigner, madame ne le voulait pas. Les [)ieurs de sa femme, l'émotion de l'assemblée, la requête pour avoir M. Bouteille mise au néant, les mesures prises, et manquées, pour, à son défaut, introduire secrètement M. André; les plaintes d'une part, les dissertations de l'autre, tout cela serait merveilleusement étendu dans le vide. Enfin, Dumont est guéri malgré lui, sans faire de remèdes, et en est tout à fait humilié. Je me flatte que le séjour

« ete cependant plus de trois heures sans recevoir aucune blessure; qu'il avait " eu après cela le bras cassé, que les {irenadiers a la tète desqr.cls il était >' ayant voulu l'emmener, il leur avait dit de le laisser, qu'il lui restait encore « un bras pour le service du Roi. Et qu'enfin il avait été tué tout roide d'un « coup de feu dans la poitrine. .. (Duc de Luynes, t. VIIJ, p. 272.) (L.)

' Sorel, à une lieue d'Anet, était une construction en briques, flanquée de deux pavillons, sur une hauteur dominant toute la campaf;ne, le village et la rivière d'Eure, qui se trouve au delà du chemin de Dreux à Anet. [Le Château d'Anet, par le comte de Cnraman ; Paris, 1860; p. 7, 8.) (L.)

2 Valet de chambre de madame du Maine. (A. N.)

rlAnet, où nous aurons beaucoup de monde, j)ourra fournir des incidents un peu plus intéressants que celui-ci.

J'ai eu un accès de (îévre avant-hier; j'ai résisté à l'insinuation de prendre du quinquina dés le premier jour : je saurai ce soir si j'ai bien ou mal tait, je vous le dirai demain.

Du 6.

Je ne l'eçois que dans ce moment votre lettre du 2. Voyez la jolie poste, ma reine, et combien cela t'ait languir le commerce! Nous ne serons pas mieux à cet égard à Anet, où nous serons dans quelques heures. La pluie nous a quittés, la fièvre ne m'est pas revenue. Tout va assez bien, hors la santé de la princesse, qui est toujours fort enrhumée, et n'en fait ni plus ni moins.

Il me semble que de la façon dont du Chàtel vous a écrit, vous n'avez rien à attendre de plus pour aller chez lui; il peut même s'étonner que, n'ayant rien qui vous retienne, vous différiez si longtemps , et preniez sujet de là de ne vous pas presser davantage. Ne vous laissez point abîmer dans l'ennui : j'ai cru longtemps qu'il naissait de la crainte; mais je connnence à croire qu'elle en sauve plus qu'elle n'en donne : sa véritable source est l'habitude d'une vie agréable qui s'est rendue nécessaire; la mienne, toujours exempte de plaisir, me le fait trouver si étranger, que je ne songe pas à lui.

La du Chàtelet m'avait déjà conmiuniqué son projet : je crois qu'elle parviendra à jouer son opéra; mais point de récidive.

Il V a longtemps que j'ai partagé, comme vous, le monde en fous et en sots ; mais gardons-nous de prétendre le privilège exclusif : si nous ne pouvons voir notre folie , soyons assez sages pour la supposer.

Je vois, parce que vous me marquez de mon petit écrit, qu'il est impossible de faire voir aux autres comme nous voyons nousmêmes; il n'en est pas des yeux de l'esprit comme de ceux du corps. Je n'entreprendrai donc pas de vous persuader ce que je pense; mais je vous dirai encore un mot sur cela à mon premier loisir. Avez- vous montré au président cette brochure? Elle pourrait lui plaire plus qu'à vous; je serais bien aise de savoir ce qu'il en pense.

Nous avons, ce soir, la duchesse. Je n'en attends pas le moindre avantage; quelques devoirs à lui rendre qui me seront à charge, et puis c'est tout. J'en ai reçu des lettres tous les jours de poste j)our savoir des nouvelles de Son Altesse Séré-

nissime. Il a fallu y répondre; cela m'a désolée. Il y a des g^ens dont la Jjonne et la mauvaise humeur sont également incommodes. J'ai été ici à l'abri de toute société; cela m'a fait suppoiter les autres inconvénients qui s'v trouvent : les commodités nécessaires me font désirer Anet, mais jy jouirai moins do cette douceur. A propos de commodités, je suis bien fâchée que les vôtres vous coûtent cher : il en résulte un autre malaise. On me coupe la parole. Adieu, ma reine.

LA MÊME A LA MÊIME

Anot, mardi 15 août 1747.

Votre lettre du 11, ma reine, que je reçois aujourd'hui, j'aurais dû l'avoir dimanche. J'aurais écrit si j'avais eu à répondre ; je n'ai de moi-même pu rien fournir : le chaud qui m'accable, l'uniformité qui ne réveille pas, tout cela m'a laissée dans l'engourdissement. Voilà un peu de nouveauté. Madame de Saint- Pierre arriva hier; elle me dit la velléité que vous avez eue de venir avec elle. INIon premier mouvement a été le regret de l'inexécution. Je me suis apaisée quand j'ai vu que, n'ayant pas votre retraite assurée en cas de malaise ou de déplaisance, vous auriez pu être désespérée. Je ne veux point acheter mon plaisir de votre peine, pas même celui d'avoir de vos nouvelles; mais si Lassay peut venir, venez, ma i^eine , avec lui; vous saurez comment vous en aller.

Madame du Ghàtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est des lits qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya', qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celui-ci , déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait;

1 Le chevalier Gaya, delà maison de la duchesse du Maine. (L.)

il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut de... ' dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de ^laillebois, qui s'en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps que nous avec sa fille et sa belle-fille : l'une est jolie, l'autre laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà tout ce qui se peut tirer de là. Nos nouveaux hôtes fourniront plus abondamment: ils vont faire répéter leur comédie; c'est Yanture (|ui fait le comte de Boursouffle * : on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus que madame du Chàtelet faisant mademoiselle de la Gochonuière, qui devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui. Venons à vous, ma reine : j'approuve fort le parti que vous avez pris d'écrire aux du Châtel; leur réponse vous décidera nettement sur votre voyage. Je suis épouvantée de tous ceux du président : qu'il ne consulte pas le médecin de M. de Pourceaugnac, il augurerait mal de l'inquiétude de changer de place.

Je suis fort fâchée que vous ne vous portiez pas bien : la méthode des indigestions accumulées me semble pernicieuse, et je pense , nia reine , que vous ferez beaucoup mieux de conserver vos forces , que de prêter des grâces à votre fauteuil. Vous avez écrit une lettre à notre princesse, dont elle est fort contente. Je crois que vous aurez la loge dans ses vacances, mais je n'ai pas encore la commission de vous le mander. Ce qui m'est bien recommandé, c est de vous pi'ier, en cas que vous voyiez jour à venir ici, d'en avertir d'avance, afin qu'on puisse vous bien loger; vous êtes extrêmement désirée, et l'on veut que vous soyez bien.

J'ai beaucoup ouï parler des tracasseries de l'armée; mais je ne suis pas moins persuadée que vous que le ministre s'en tirera bien. L'homme d'esprit a beau jeu vis-à-vis des sots. Qu il ait des ennemis, cela est attaché aux grandes places, et suit toujours ceux qui les occupent. J'aime le bien des choses, et suis trésfàchée de cette mésintelligence, qui y nuit infiniment; j'ai peur que ce malheuy soit moins grand que le cavagnole, instrument

1 Nombre. (L.)

2 Cette pièrc, publiée dans le volume iV OEuvres inédites de Voltaire (Paris, Pion), a été, il ii'v a pa> loMjjtemps, jouée à l'Odéon f 18(52). (E.)

92 CORRESPOND AINGE COMPLÈTE

de discorde entre les esprits que vous aviez si bien raccordés. O ma reine! que les hommes et leurs femelles sont de plaisants animaux ! Je ris de leurs manœuvres le jour que j'ai bien dormi ; quand le sommeil me manque, je suis prête à les assommer. Cette variété de mes dispositions me fait voir que je ne dégénère pas de mon espèce. Moquons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous, c est bien fait de toute part.

Mercredi.

La soirée d'hier fut orageuse. La duchesse, apostrophée par Gaya, au cavagnole, fut douce comme un mouton. La paix que vous avez rétablie sera plus solide que je ne pensais. Travaillez, ma reine, à celle des puissances belligérantes, puisque aous avez la main si bonne : on en sera quitte , en effet , de la part de ladite duchesse , pour les importunités courantes , dont vous laites une exacte énumération. L'Altesse en a beaucoup ri; mais l'altercation susmentionnée l'avait replongée ce matin dans la détresse. Je lui ai fait observer la sérénité de l'air, cela en a remis dans son àme : elle est à la promenade en plein soleil, et tout va bien dans le moment présent.

Nos revenants ne se montrent point de jour. Ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui; l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société, où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. Voici bien pis : l'apparition de ce soir à produit une déclamation véhémente contre la licence de se choisir des tableaux au cavagnole ; cela a été poussé sur un ton qui nous est tout à fait inouï, et soutenu avec une modération non moins surprenante : mais ce qui ne se peut endurer, ma reine, c'est l'excès de ma l^avarderie. Je vous fais pourtant grâce de ma métaphysique. Pour répondre sur cet article, il faudrait que je susse plus nettement ce que vou;5 entendez par : la nature, par : démontrer. Ce qui sert de principe et de règle de conduite n'est pas au rang des choses démontrées, à ce qu'il me semble, et n'en est pas moins d'usage. Adieu, ma reine, en voilà beaucoup trop.

LA MÊME A LA MÊME

A net, 20 août 1747.

Vous ne vous portez pas bien, vous menez une vie triste: cela me fàclie, ma reine. J'ai envie que vous fassiez votre vova.'je de Montmorencv; quoique cela ne soit pas (^ai, c'est toujours une diversion : elle ne manque pas ici à nos ennuis : c'est le flux et reflux qui emporte nos compagnies et nous en ramène d'autres; les Maillebois, les Villeneuve sont partis; est arrivée madame du Four', exprès pour joner le rôle de madame Barbe, pouvernante cTe njademoiselle de la Cocbonnière, et, je crois, en même temps servante de basse-cour du baron de la Cocbonnière. Voilà le nom que vous n'avez pu lire. Je crois en efiet, ma reine, que vous avez bien de la peine à me décbiFfrer. Nous attendons demain les Estillac*, au nombre de quatre, car madame de Vaugué' et M. de Menou* en sont. Madame de Valbelle nous est aussi arrivée; la Malause s'est promise pour demain. Le cousin Soquence, aussi fier cbasseur que Nemrod, n'est pas encore venu, et toutes nos cbasses sont sans succès. La duchesse parle d'aller à Navarre, et ne peut s'v résoudre : M. de Bouillon la presse, dit-elle; si elle v va, elle n'v sera guère : c'est un prodige de douceur et de complaisance , elle ne manque pas une promenade. I^a pauvre Saint-Pierre, mangée de goutte, souffrant le martyre, s'y traîne tant qu'elle peut, mais non pas avec moi, qui ne A'^ais pas sur terre, et semble un hydrophobe quand je suis sur l'eau.

Madame du Chàtelet est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le ])ruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapjoer, et peut-être s'en aller si loin

1 Nourrice du Ilaupliin, première femme de la Daupliirie. (L.) - INous crovons qu'il faut, lire dEstis.sac (Lotii.s-Frnnçois-Armaud de la Rochefoucauld de Rove, dur d'Elstissac) et sa famille. (L.)

3 Femme de M. de Vogué, exempt de,5 f[arde-; du corps. (L.) ^ Exempt des {jardes du corjîs, maréchal de camp en 1748. (L.)

94 CORr.ESPOiNDAiSCE COMPLETE

qu'elle n'en i-etrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison île force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de celte occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants', qui réparent im peu le mauvais effet de leur conduite inusitée.

Je suis ravie que vous soyez plus tranquille pour votre appartement; je voudrais bien plus encore que vous le fussiez sur votre santé. Vous êtes trop bonne d'avoir été en peine de la mienne : soyez sûre, ma reine, qu'il mourrait plutôt un bon chien de berger.

Son Altesse Sérénissime, que vous n'avez pas voulu qui vous écrivît elle-même , me charge de vous dire des choses fort tendres de sa part, et surtout combien elle désire vous voir. Que j'ai d'impatience, ma reine, que cette femme accouche heureusement, que Lassay puisse vous amener, et que nous vous ayons au moins quelques jours avec nous!

J'ai distribué vos compliments en partie, j'achèverai; ils ont été reçus avec grâce et reconnaissance. Si vous n'êtes pas contente de tous vos amis, je suis fort aise, ma reine, qu'il y en ait au moins quelques-uns qui fassent bien. Pour ceux qu'on ne peut attraper qu'en volant, c'est bien fait de se consoler quaxid on les manque, et de ne pas gâter sa phvsionomie.

Je garde vos lettres, ma reine, non pour disputer, mais pour me régayer au besoin. Crovez-moi très-persuadée que vous entendez parfaitement tout ce que vous voulez entendre, et si vous jouez aux échecs comme aux dés, c'est que le jeu ne vous plaît pas. Adieu, ma reine, portez-vous bien, amusez-vous, pensez à moi, et soyez sûre que je vous le rends au centuple.

* Entre autres ceux-ci, naturellement cités par M. de Sainte-Aulaire. (Correapondance inédite de madame du Defjand , Michel Lévy, 1859; t. I, p. XXVI , Préface.)

J'ai la chambre de Sainte-Aulaire Sans en avoir les afjréments.

Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le cœur de sa her{jère ; 11 faut tout attendre du temps.

Et surtout du désir de plaire.

"Voltaire, OEuvres (éd. Beuchot), t. XIV, p. 330, 39.5. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAPsD. 95

LA MÈINIK A LA MEME

Anet, 24 août 1747.

J'espérais quelque chose de vous aujourd'hui, ma reine! je n'ai rien. Je vous crois à Montmorency; vous n'aurez aussi presque rien de moi, car le temps me manque. Vous saurez seulement que nos deux ombres, Cfoquées' par M. de Richelieu, disparaîtront demain; il ne peut aller à Gènes sans les avoir consultées : rien n'est si pressant. La comédie, qu'on ne devait voir que demain, sera vue aujourd'hui-, pour hâter le départ. Je vous rendrai compte du spectacle et des dernières circonstances du séjour; mais, je vous prie, ne laissez pas traîner mes lettres sur votre cheminée. Madame la duchesse du Maine en a écrit une très-pressante à Lassay pour l' engager à venir ici avec vous tout le plus tôt qu'il pourra. Dieu veuille que cela se puisse bien vite, car j'ai grande envie de vous voir, ma reine!

LA MÊME A LA MÊME

Anot, dimanche 27 août 1747.

Je reçois dans le moment votre lettre du 23, ma reine. Je suis extrêmement fâchée que vous avez encore eu votre accident. Je veux toujours me flatter que vous en êtes quitte, et je vois avec chagrin que je me suis trompée; cependant je suis fort aise que vous n'ayez pas souffert.

J'ai été interrompue pour descendre. Je viens de faire vos remercîments à 8on Altesse Sérénissime de la loge; elle m'a montré une lettre du président, dont elle est fort contente, fort fâchée en même temps que vous avez été malade. Elle pense, comme moi, que cet accident passé vous met en sûreté pour un temps que vous devriez prendre pour nous venir voir ; mais Lassay, les couches de madame de la Guiclie! c'est la mer à boire. Ne pourriez-vous point engager le président, qui chemine si volontiers, à faire ici une course légère et à vous y amener? Cela serait charmant ; faites-y tout ce qui se pourra : on ne peut être plus désiré que vous l'êtes.

* Evoquées. (L.)

96 COP.RESPO^iDANCE COMPLETE

Je vous ai mandé jeudi que nos du Gliàtelet parfaient le lendemain, et que la pièce se jouait le soir ; tout cela s'est lait. Je ne puis vous rendre BoursoulHe que mincement. Mademoiselle de la Coclionnière a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle, que j'v ai pris un vrai plaisir. Mais Yanture n'a mis que sa propre fatuité au personnape de BoursoufHe, qui demandait au delà; il a joué naturellement dans une pièce où tout doit être aussi forcé que le sujet, Paris ' a joué en honnête homme le rôle de Maraudin, dont le nom exprime le caractère. Motel a hien fait le haron de la Coclionnière, d'Estissac un chevalier, Duplessis* un valet. Tout cela n'a pas mal été, et l'on peut dire <|ue cette farce a été bien rendue; l'auteur l'a ennohlie d'un prologue qu'il a joué lui-même et très-bien avec notre du Four, qui, sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'être madame Barbe; elle n'a pu se soumettre à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle , non plus que la principale actrice, qui, préférant les intérêts de sa figure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine, et lui l'esclave. Je suis très-fàchée de leur départ, quoique excédée de ses diverses volontés, dont elle m'avait remis l'exécution.

Le plaisir de faire rire d'aussi honnêtes gens que ceux que vous me marquez s'être divertis de mes lettres, me ferait encore supporter cette onéreuse charge; mais voilà la scène finie et mes récits terminés. Il y a bien encore de leur part quelques ridicules éparpillés , que je pourrai vous ramasser au premier moment de loisir; pour aujourd'hui, je ne puis aller plus loin.

Adieu , ma reine ; je vous prie de vous guérir parfaitement et de me mander avec la plus grande exactitude comment vous vous portez.

I>A MÈ.ME A LA MÊME

Anet, mercredi 30 août 1747.

J'espérais apprendre hier de vos nouvelles, ma reine. Si je n'en ai pas demain, je serai tout à fait en peine de vous. Notre

1 Secrétaire de la duchesse d'Estrccs. (L.)

2 Officier de la maison du duc du Maine. (L.)

princesse a écrit au président, et l'invite à venir ici et à vous v amener : vous savez cela sans doute? J'ai fait ce que j'ai pu pour la détourner de cette démarche, qui pourra être infructueuse et dont le mauvais succès la fâchera. Si votre santé et les dispositions du président se trouvent favorables, cela sera charmant; en tout cas, on vous garde un bon appartement : c'est celui dont madame du Ghàtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'v en avait mis; car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les l)ijOux ; et cette belle ordonnance ne l'a pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'Etat; et ce qu'on lui a barbouillé , c'était de l'algèbre, bien plus difficile à remettre au net.

En voilà trop sur le même sujet, qui doit être épuisé; je vou; en dirai pourtant encore un mot, et cela sera fini. Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre pages, de plus un billet dans le même paquet, qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copiei-ait, de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor! J'ai bien et dûment exécuté les ordres reçus.

Ah ! voilà votre lettre de lundi, ma reine : vous avez grand tort de croire que je sois fâchée contre vous, et qu'en conséquence je suspende mes lettres. Je vous ai écrit tous les ordinaires; souvenez-vous (jue ce n'est que deux fois la semaine que nos lettres vont à Dreux. Je suis véritablement affligée de l'état triste où vous êtes; tachez d'en sortir, mais ne vous abstenez pas do m'en parler; il n'y a rien que je veuille si bien savoir que tout ce qui vous regarde. Je viens de lire votre lettre, qui est charmante, à Son Altesse Sérénissime; elle s'est beaucoup divertie de votre récit, et m'a paru véritablement touchée du témoignage de I. 7

98 COURESPONDA.NCE COMPLETE

votre amitié; elle m'a cliaryce de vous domier toutes sortes d'assurances de la sienne : elle meurt d'envie de vous voir, et s'il vous est absolument impossible de venir ici, elle se fera un {•^rand plaisir de vous, trouver à Sceaux. Vous me direz, ma reine, si vous êtes toujours dans le dessein de préférer, comme je le souhaite, le grand au petit château, afin que j'en parle à temps.

La duchesse vous fait mille compliments : elle a soutenu avec un prand coura(je l'accident de madame de Modène, et résisté avec beaucoup de fermeté aux instances de M. de Bouillon pour aller à ÎSavarre. Vous voyez f|ue ce que vous faites est bien fait, ma reine. Adieu : je vous aime mieux qu'à moi n'appartient, et en vérité fort tendrement.

LA IMF.ME A LA MEME

Auet, jeudi matin 6 septembre 1747.

Eh bien, ma reine, vous ne voulez donc me rien dire? Aussi vous dirai-je peu, non par dépit, mais par disette. Nous faisons, nous disons toujours les mêmes choses : les promenades, les observations sur le vent, le cavagnole, les remarques sur la perte et le gain , les mesures pour tenir les portes fermées quelque chaud qu'il fasse, la désolation de ce <[u'on appelle les étouffés, au nombre desquels je suis, et dont vous n êtes pas, qualité qui redouble le désir de votre société. Les nôtres changent sans nous rien apporter de nouveau. Mais, dites donc, n'y a-t-il nulle espérance de vous voir? Vous n'irez point à Montmorency, puisque le mari part et que la femme revient : soiî état fait peine à imaginer. Cependant je suis bien aise pour du Ghàtel qu'il ne s enterre pas tout vivant; il se serait dévoré luimême, comme ceux à qui cet accident arrive réellement. Quels sont donc les beaux ouvrages que lui et ses amis ont faits?

Je suis fort aise de la bonne santé de M. de Geresîe : je souhaite encore qu'il se souvienne de moi.

Irez-vous à Champs, ma reine? Peut-être y êtes-vous déjà : je ne sais rien de vous ; mais , pourvu que vous vous portiez bien, j'approuve tout. La duchesse d'Estrées fit hier une lourde chute, ne pouvant pas en faire de légère; elle prétend que sa tête fit un bruit de tonnerre en frappant une marche du degré.

dont elle dit en avoir dégringolé cinq; elle se fit saigner, vint ensuite jouer au cavagnole , et fut souper en bas : je suppose qu'elle soupa bien, et que les suites de cet accident ne seront pas fàcbeuses. On a joué, la semaine passée, nos vieilles comédies; on nous en promet de toutes neuves, dont je vous rendrai compte, si compte il v a à rendre.

Je reçois enfin votre lettre de dimanche , par laquelle je vois que vous n'êtes pas rétablie de votre dernier accident. Je vous avoue, ma reine, que le prologue ne m'a pas déplu, quoique je n'aie pris le compliment qu'il me lait que comme une ironie. Le développement de leurs caractères est parfaitement bien fait dans votre lettre , et d'une utile instruction ; ils se sont fait détester ici, en n'ayant de politesses ni d'attentions pour personne.

J'ai bien jugé que le président ne se rendrait pas à l'invitation ; mais s'il ne répond en aucune sorte , et ne donne pas quelque excuse, cela sera tout à fait malhonnête. J'approuve que vous m'écriviez sur l'appartement de Sceaux, comme vous mêle dites; je suis persuadée que vous l'aurez aux conditions qu'il vous plaira, si ce n'est qu'il faudra vous montrer un peu plus dans la journée. C'est avec grand regret que je perds l'espérance de vous voir ici. Adieu, ma reine : j'ai tout donné à mon goût, ne comptez point sur ma reconnaissance, il ne me reste rien pour elle.

LA MÊME A LA MÊME

Anet, 10 .septeml)re 1747.

Qu'elle accouche donc vite, cette femme, puisque vous êtes disposée à venir, ma reine; mais si cela tarde, pourquoi n'oseriez-vous pas venir? Vos accidents sont fort adoucis, et le pis du pis, s'il vous arrivait d'y tomber ici, aous ne seriez pas plus mal qu'ailleurs; vous ne recourez point aux médecins dans ce cas-là, et vous ne manqueriez pas des autres choses : on trouve partout de quoi faire diète, qui est votre remède unique; vous verriez ou ne verriez pas qui il vous plairait. J'ai dit à Son Altesse Sérénissime ce que vous me mandez sur son retour à Sceaux : elle m'a dit qu'elle est ici, qu'elle vous v souhaite, que les projets pour l'avenir ne siéent pas aux mortels; qu'au milieu

Ur'v«rsita,

BIBLIOTHtCA

Ottaviens»»

100 CORRESPONDA^'CE COMPLÈTE

de la vicissitude des choses de ce monde, on ne peut répondre de ce qu'on fora; que cependant, s'il n'arrive pas d'événements contraires, elle reviendra à Sceaux, à peu prés dans le temps que vous désirez. Je vous dirai, moi, qu'elle y sera avant le 15 octobre ; elle partira plus tôt, mais vraisamblablement elle ira passer deux ou trois jours à Steuil , et cela mènera au temps (lue je vous marque : j'ai peur qu'alors vous n'aimiez mieux votre appartement de Paris que celui de Sceaux; vous aurez envie de jouir, de (jouter le fruit de vos soins, et vous nous laisserez là pour un autre temps.

Vous avez trouvé le vrai secret pour conserver ses amis : passer tout et ne rien prétendre. Toute ])elle et bonne qu'est votre philosophie, si, en vous détachant des autres, vous n'en tenez que plus fortement à vous, vous n'v 'jagnerez rien. Pour être bien en repos , il faut ne se soucier «uère de soi ni des autres; je crois que cela n'est pas tout à fait impossible, et dans le train où vous êtes, peut-être y arriverez-vous.

Je vous dirai, ma reine, que je suis si bête, que je n'ai pas remarqué dans le prolo^jue ce ([ui regarde François JP : mais n'y aurait-il point quelque addition depuis que je l'ai vu? Madame la duchesse du Maine ne s'en est pas aperçue non plus.

Je crovais que madame du Ghàtel revenait à Paris. Comment vous êtes-vous enrhumée par le chaud qu'il a fait?

Portez-vous bien, je vous prie, et m'aimez. Je suis ravie de ne pas entrer dans le plan de votre philosophie ; vous êtes bien exceptée de la mienne, ma reine.

LA MÊME A LA MÊME

Anet, mercredi 13 tlécemljre- 1747.

Madame la duchesse du Maine a lu votre lettre, ma renie, et m'a dit de vous mander que si le mauvais temps vous rend inconmiode votre logement du petit château, vous aurez, de préférence à tout le monde, celui que vous souhaitez, à moins que madame de Sandwich, qui l'a toujours occupé, ne voulût venir passer quelque temps à Sceaux. Au surplus, je vous dirai (jue si vos voyages à Paris doivent être longs et fréquents, je

1 Tragédie historique du président Ilénault. (L.) ~ Septemlîre. (L.)

crois qu'on serait peiné de garder au grand château un appartement souvent vide : c'est à quoi on se résout moins volontiers. Quant au moment du retour, je ne puis vous le dire précisément ; mais j'ai ordre de vous marquer que ce ne sera pas plus tard que le 15 octol)re, et je crois que je vous l'ai mandé.

Si madame de la Guiche voulait accoucher ' ; si vous vous portiez bien, ma reine, il serait charmant de vous voir à Auet. 8on Altesse Sérénissime a reçu la lettre du président, tout agréable et point satisfaisante; il dit qu'il ne peut être plus de trois jours hors de Paris. Vous savez ce qui en est ; mais on s'excuse comme on peut. Votre découverte est fort curieuse, j'en ai recommandé le secret. En vérité, c'est se charger d'un digne emploi!

J'ai dit à la duchesse d'Estrées ce que vous me mandez pour elle; elle vous dit aussi cent choses, entre autres qu'elle vous désire ici passionnément. Je ne l'ai jamais vue plus satistaite et si complaisante ; ses concurrentes dessèchent de cette heureuse paix. Madame de Saint-Pierre s'en va mardi; elle est d'un commerce doux et paisible , et vaut luieux que tout ce qui nous reste. Je n'en ai pourtant pas t'ait grand usage; c'est souvent ce qui conserve la bonne opinion qu'on a les uns des autres. J'ai t'ait une promenade si longue que j'en suis tout éperdue. Je vous dis adieu, ma reine, n'avant rien de mieux à dire.

LA MÊME A LA MÊME

Anet, dimanche 17 septembre 1747.

On ne peut ètre-plus touché que je le suis, ma reine, de votre amitié; mais je suis un peu fâchée de la trop bonne opinion que vous avez de moi : elle me fait craindre que je ne sois fausse ; car, si vous ne A'ovez pas mes défauts, il faut que je les cache : et c'est bien pis que de les avoir.

J'ai lu votre lettre à Son Altesse Sérénissime; depuis qu'elle croit que vous ne viendrez pas à Anet, elle vous aime la moitié moins : c'est un soupçon que j'ai, qui me paraît plus fondé que le vôtre sur le prologue de Voltaire : je l'ai reçu, et je crois toujours qu'il n'en a voulu qu'à Venise sauvée^. Quelque peu me-

1 Elle accoucha le 24 septembre (l'un garçon, son second fils.(V. Mémoires du duc de Luyne.t, t. Vlll , p. 296. (L.)

- Tragédie imitée de l'anglais d'Ottwav, et leprésenlée pour la première

102 CORRESPOINDANCE COMPLETE

siiré qu'il soit, se serait-il avisé de vous régaler d'une pièce offensante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sûreté sur le séjour à Passy : j'ai cru qu'on en recevrait une (jurande édification; mais la disposition actuelle a fait passer cet article sans remarque ; peut-être cela vient-il de la pluie d'hier et de la hauteur du baromètre : ce qui est de certain , c'est que l'humeur n'est pas belle. M. de Lassay a mandé qu'il viendrait, en quelque temps que ce fût, quand même il n'amènerait personne. L'on voudrait toujours qu'il vous amenât; car, en a'Ous trouvant peut-être moins aimable, on ne désire pas moins de vous voir. Le désir d'être entouré aujjmente de jour en jour, et je pi'évois que si vous tenez un appartement sans l'occuper, on aura {jrand regret à ce que vous ferez perdre, quoi que ce puisse être. Les grands, à force de s'éten<lre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers : c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. Je passe bien à la vôtre de ne se pas départir des commodités ; mais je désapprouve qu'on se fasse un tourment du soin d'être à son aise, comme je le vois souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sert, et l'on est mal à force de vouloir être bien. Il faut prendre le temps et les gens, et les choses aussi, comme tout cela se tx'ouve , et bien s'en trouvet-on soi-même. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux que si j'avais tout ce que j'ai jamais désiré : mais si je persisterai dans cet heureux état, qui le sait? Ce n'est pas moi : je ne m'en inquiéterai pas d'avance.

Voilà trop de morale, venons à la comédie. On joua hier la Mode ', en vérité fort bien, et à la suite une pièce de Senneterre assez bouffonne. Duplessis, habillé en vieille , joua très-plaisamment la baronne du Goulay. La connaissez-vous? C'est une bonne figure : son ajustement, son chant, sa danse, la rendirent trèscomique. Les facéties ont un succès plus sur et bien plus général que les choses plus travaillées ; mais n'en fait pas qui veut: il me serait aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie.

Il faut que je finisse mon l^avardage, malgré que j'en aie. Adieu, ma reine; j'ai grande envie de vous voir à Sceaux, s'il est

loi» le 5 dcceiiil)rc 1746 avec succès. C'est la première pièce de M. de La Place, auteur de ta traduction du Théâtre anglais. (L.)

^ Comédie en un acte, en prose, avec divertissements, par Fuzelier, repiésentée au Tliéàtre-Italien le 21 mai 1719. (L.)

impossible que ce soit ici, puis à Saint-Joseph à moitié ermite : j'y voudrais être avec vous, et ne vous quitter jamais.

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