L A IM È M E A L A JI È JI E
Anet, jeudi 21 septembre 1747.
Votre prétendue dis;;ràce, ma reine, n'est que le cliajjrin de ce que vous n'êtes pas ici. Vous n'avez pu v venir; mais peutêtre croira-t-on que vous ne l'avez guère voulu, et toutes vos douceurs ne répareront pas ce démérite. Je soupçonne aussi que la crainte d'avoir un haljitant de moins, en vous livrant un appartement de plus, nuit à l'affection qu'on vous porte; car notre passion dominante est la multitude : ce {joût au{;mente et se fortiHe peut-être à mesure (|u'on trouve moins de ressource en soi-même. On m'a dit que vous aviez écrit une lettre fort tendre. Je ne l'ai point vue; on me la montrera ce soir vraisemblaLlement. iMais il faut que la mienne parte tout à l'heure, pour que vous soyez avertie assez tôt de m'écrire un j.etit mot que je puisse montrer, dans lequel vous me fassiez la proposition de la lo(;e pour le G octobre ou le 13 , en cas d'engagement. Je n'en puis parler sur votre lett]-c d'aujourd'hui, qu'on voudrait voir, et dont je me suis bien gardée de faire aucune mention. Je sacrifie mon dîner à la nécessité d'v répondre promptement : ce n'est pas grand'chose ; j'aurai beaucoup plus de plaisir à vous entretenir quelques moments. Nous venons défaire une longue promenade qui m'a pris tout mon temps.
Je suis ravie de la prise de Berg-op-Zoom , et plus encore de l'espérance de la paix, que je désire de tout mon cœur.
Vous n'aurez pas, ma reine, une froide réception; on vous aimera dès qu'on vous verra. Pour moi, qui vous aime toujours, je serai transportée de joie de me retrouver avec vous; j'aurais d'ailleurs peu d'impatience de mon retour. Je ne me suis point ennuyée ici : ce sont les intervalles de plaisir qui font l'cnmii; dès qu'on y est accoutumé, on ne le sent plus. Vous le piouvez. Cet exemple est bien fort de votre part; car c'était, en effet, votre poison. Si j'ai bien dit sur l'extension des grands, vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur nous-mêmes, vous n'y perdrez rien du côté de l'esprit; en lui donnant moins de champ , il n'en a que plus de force : le feu
ot les fjrâces du vôtre ne l'abandonneront jamais. Ce que vous dites sur les gens vifs, abondants, pétulants, etc., est exquis , et toute votre lettre charmante. Pourquoi Formont se laisse-t-il engourdir au point que vous me marquez? 11 a grand besoin que vous lui rendiez l'existence. Quand sera-t-il à Paris?
Adieu, ma reine; Theure me presse, et ne me permet que de vous dire combien je vous aime.
Je ne soupçonne point qu'on vous ait fait aucune tracasseiie.
LA MÊME A X,A MÊME
Anet, vendredi 22 septcmltre 1747.
Son Altesse Sérénissime, qui a plus mal aux veux qu'à l'ordinaire, m'a ordonné, ma reine, en attendant qu'elle puisse vous écrire elle-même, de vous marquer combien elle est sensible à toute r amitié que vous lui témoignez : elle a'Ous assure de la sienne et de l'extrême impatience qu'elle a de vous voir. Elle sait très-mauvais gré à madame de la Guiche de n'être pas accouchée, et plus encore au président Hénault, dont c'est bien plus la faute, de n'avoir pas voulu vous amener ici : il aurait pu vous y déposer, faire ses tours à Versailles ou ailleurs, et vous y venir reprendre, et même vous auriez pu trouver, sans lui, quelqu'un qui vous eût ramenée; enfin, l'on ne peut se consoler de ne vous avoir pas à Anet. Je compte m'en déj)iquer à Sceaux : j'ai grande impatience de vous v voir, ma reine. Vous ne me dites rien de votre santé : je me flatte (|ue vous en êtes plus contente, et je le souhaite de tout mon cœur. J'attends le petit mot que je vous ai demandé dans ma lettre d'hier, pour exécuter votre commission. C'est uniquement pour remplir celle que j'ai reçue, que je vous écris aujourd'hui, ma reine : vous n'aurez ni pis ni mieux.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, dimanche 24 septembre 1747.
Votre lettre du 22 a bien réussi, ma reine : je viens de la lir(> à Son Altesse Sérénissime, qui m'a dit de vous mander qu'elle
ne s'en est point du tout prise à vous du refus du président, ni compté que vous dussiez venir à vos frais. Mais voilà madame delà Ouiche accouchée : si elle se porte bien, et vous aussi, et que Lassav soit disposé à venir vers le 1" ortoltre, ne pourriezvous pas encore venir ici pour v passer une huitaine de jours? Voyez ce que vous pourrez faire sans préjudice de votre santé. Au surplus, madame la duchesse du Maine vous assure qu'elle vous aime autant que jamais, et vous donnera l'appartement que vous souhaitez, comme je vous lai marqué. Voilà ce que j'ai ordre de vous dire. J'v ajoute, de a-ous à moi, que si au grand château vous ne paraissez que le soir, et que vous sovez beaucoup à Paris, on vous en saura très-mauvais gré, ne fût-ce que le mauvais exemple de faire sa volonté dans cette enceinte. Ainsi je vous conseille, ma reine, malgré la commodité que j'v trouverais pour moi, de ne point accepter cette hahitation, à moins que vous ne vouliez prendre sur vous plus que vous ne faites dans l'autre.
Voilà un billet que je vous envoie pour mademoiselle d'Avranches,pour la loge : vous v verrez de quoi il s'agit à cet égard .
Adieu, ma reine; je n'ai pas le loisir de vous dire im mot de plus, j'en suis bien fâchée.
» LA MÊME A LA .MÊME
Aiiet, diinanclie l'^'' octobri' 1747.
Eh bien, ma reine, malgré l'occasion pressante, vous n'êtes pas venue. On me parait persuadée que vous ne lavez j)u; Lassay et votre lettre ont parlé à merveille sur cela : elle me donnerait une grande inquiétude sur votre santé , si je crovais que vous n'avez pas pris soin de diminuer les inconvénients qui vous servent d'excuse. Vous auriez pu les augmenter beaucoup en voyageant par un aussi mauvais temps , et je ne puis être fâchée que vous ne sovez pas venue nous consoler, persuadée, comme je le suis, que cet ouvrage s'achèvera bien sans vous. On enterre ici, cette après-dinée, cette pauvre duchesse d'Estrées; et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus. Paris ' était bien malade dans le temps de cette malheureuse aventure,
* Son secrétaire.
et n'en a su qu'hier la triste cata.slroplie. J'ai peur que le nouveau rèjjne ne fasse beaucoup rejjretter le précédent : ceux qui veulent s'en emparer s'empressent grandement. Cela ne me fait personnellement rien, si ce n'est que le mauvais train des choses me déplaît.
Donnez-moi de vos nouvelles, ma reine, et surtout de votre chère santé, dont je suis en peine, malgré ce qui peut à cet égard me rassurer.
Je ne sais pas encore le jour de notre départ, on attend le comte d'Eu pour le fixer : je vous le manderai, ma reine, dès que je le saurai.
LA ?.IÉME A LA MÈMK
Anet, ce 2 octobre 1747.
J'ai reçu aujourd'hui, par la guinguette, votre lettre du 20, ma reine, par laquelle je vois que vous avez su notre déplorable aventure, le jour même qu'elle est arrivée. Je vois aussi que le coup qui nous a frappés a retenti dans votre àme, peutéti'e plus que sur les lieux. Je pense, comme vous, que c'est un malheur pour cette maison, et je trouve que vous en exprimez parfaitement la nature, en disant que la perte est plus grande que n'était la valeur de la chose perdue; cependant, je n'ai vu d'autres sentiments que la fi'ayeur d'un pareil accident : ce qui peut y être de plus est absorbé par là. La distraction, prise par goût et pour remède, aura bientôt tout emporté.
Je vous mandai hier sommairement comment la chose est arrivée, et je vais vous en faire un détail |)lus exact, puisque vous le souhaitez. La chute précédente n'a eu nulle influence sur ceci ; la tête , soutenue par un bras qui a été fort meurtri , n'avait pas porté : c'était une circonstance ajoutée pour rendre le fait phLS grave, et le souper, que j'avais supposé, à vue de pavs, immodéré, ne le fut pas; aucun signe de danger ne suivit cet accident, ni mal de cœur, ni éljlouissements, et l'on peut tenir pour certain qu'il n'a nulle part à ce qui l'a suivi, dont voici le commencement. Il v eut samedi huit jours que la duchesse d'Estrées' fut prise d'une douleur dans le l)ras, non
* Diane-Adélaïde-Philippe Mancini-Maz.uini , spirituelle, gourmande, galante, ÏApi de l'ordre de la Mouclie à miel, la joviale et ingénieuse orga-
celui où était la contusion de sa chute : cette douleur était si vive, qu'elle faisait des cris comme une femme qui accouche. J'allai la voir, ne sachant pas qu'elle fut incommodée, mais parce qu'on m'avait dit qu'elle n'était pas à la promenade, où elle allait tous les jours : je fus fort surprise d'entendre ses clameurs, et trouvant que1<|ue chose de singulier dans cette espèce de mal, je l'exhortai et la pressai même, avec toutes sortes d'instances , de faire venir ce médecin de Dreux que vous fîtes venir pour moi l'année passée, et dont je l'assurai que j'avais été fort contente : je lui en proposai encore d'autres, estimés dans ce pays-ci, je n'y pus rien gajjner. Notre petite Faculté lui proposa force lavements, elle en prit sept ou huit, qui lui firent rendre une quantité immense de mauvaise nourriture non digérée. La douleur de son hras diminua alors beaucoup; mais des espèces de points qu'elle avait sentis en même temps dans le sein et dans la poitrine, continuèrent, et se firent sentir plus vivement qu'ils n'avaient fait d'abord; elle se plaignait aussi de maux de cœur, d'étourdissements et de battements de cœur, mais point de fièvre. Je la pressai beaucoup de prendre médecine, que j'aurais voulue très-forte ; elle se contenta de prendre de la manne, et retarda jusqu'au mardi. Elle passa tout ce temps-là sans rien prendre, pas même de bouillon, et ne put se résoudre à rien boire. Enfin cette légère médecine produisit une grande évacuation, et ses douleurs cessèrent; mais il lui restait des maux de cœur et des battements de cœur, et elle se trouvait fort faible: elle recommença à prendre un peu de nourriture, et le jeudi, veille de sa mort, elle mangea, à diner, du potage, des œufs, et encore quelque autre chose; elle se leva le soir pour souper chez elle avec madame de Fervaques : ce fut un léger repas, mais pourtant trop fort pour l'état où elle était; elle mangea foii gaiement, et madame de Fervaques l'ayant quittée à miiuùt, elle se prépara à se remettre dans son lit. Elle avait été si bien toute cette journée, que j'avais passée en partie chez elle, que madame la duchesse du Maine, qui Fallait voir tous les jours, lui dit en plaisantant qu'elle nv viendrait plus, et qu'il fallait qu'elle descendit le lendemain : ce qu'elle parut très-disposée à faire. Je me suis un peu écartée : j'en étais
nisatiice ties fameuses Nuitx de Sceaux. Elle avait épousé le !7 août 1707 Louis-Aiiiiand d'Estrées de Laiizièies-Tliémines, duo dEslrées. Voir sur l'accident qui termina sa vie, à .soixante ans, les Mémoires du duc de Luynes, t. VIII, p. 302. (L.)
au moment qu'elle prit sa chemise pour se coucher; elle dit à ses femmes que les jamhes lui manquaient, et qu'elle ne pouvait se soutenir; elles la traînèrent jusqu'à son lit, et la jetèrent dedans : il était à peu près une heure. A peine fut-elle couchée, que faisant une espèce de ràlement, ses femmes se rapprochèrent d'elle, et la trouvèrent la tête penchée sur son sein, la houche ouverte, et les \e\ix à moitié ouverts, sans mouvement et sans connaissance. On vint avertir madame la duchesse du Maine, qui monta aussitôt chez elle avec tout ce qui était dans le salon, car le jeu n'était pas fini : le chirurgien, le curé, l'apothicaire, tout se trouva en même temps dans la chambre de cette pauvre femme, qui demeura toujours dans la même situation. On lui donna de l'iliium, des gouttes d'Angleterre, on la saigna du pied; le sang vint bien mais sans rappeler la connaissance; beaucoup d'émétique qui n'opéra pas davantage; elle fit pourtant quelques efforts pour vomir, et même vomit un peu; cela nous donna un moment d'espérance : enfin on lui donna l'extréme-onction, sans que madame la duchesse du Maine voulût sortir de la chambre; on l'obligea ensuite de passer dans le cabinet à côté, où nous restâmes jusqu'au dernier moment, qui fut à peu près à quatre heures du matin. Son Altesse Sérénissime, tout éperdue, retourna dans son appartement, et se mit dans son lit : madame de Saint-Maur et moi, nous restâmes auprès d'elle jusqu'à six heures.
Voilà, ma reine, le triste détail que vous me demandez : il est peut-être trop circonstancié pour une chose qui n'est propre qu'à fournir des idées noires, que vous n'avez que trop de disposition à saisir, comme il me parait par votre dernière lettre. Ne vous laissez j)as gagner par des pensées aussi lugubres : j'espère que vous les laisserez à la Sainte-Chapelle, au lieu de votre personne , qui jouira agréablement et longtemps de son nouveau gîte.
J'ai fait vos compliments à Paris, qui est très-touché de votre attention pour lui : il est encore malade, sa maîtresse lui donne mille francs de pension et ses équi])ages par son testament, qui est fort sage ; M. de Nevers ' est légataire iniiversel. Quant à moi, ma reine , je la regrette ; elle en usait fort bien avec moi , et l'ascendant que vous aviez pris sur son esprit nous répondait de l'avenir; enfin je trouve qu'elle sevait bien ici: d'ailleurs,
1 Frère de la diicliesse dEsliées. (L.)
sa fin est .si tra^jique, qu'il est impossiMe qu'on n'en soit pas attendri. Je suis fort contente d'avoir vu en vous le même sentiment, qui devient si rare, que c'est merveille de le trouver quelque j)art.
Jeudi , 5 ortobi-e.
Ce n'est pas ma faute , ma reine , si vous n'avez pas eu plus tôt ce récit, mais celle de la poste; il ne m'a rien coûté, parce que je l'ai fait pour vous. Ne soyez pas en peine de moi; je n'ai eu que deux mauvaises nuits : tout a repris dés le lendemain le train ordinaire. Je ne suis pas surprise que vous ne l'avez pas deviné :il v a des choses qu'il faut voir poiu' les croire. Je voudrais répondre à votre dernière lettre, et je ne le puis, car il faut que celle-ci parte.
Ce que vous dites de l'état monarchique et l'épublicain est excellent, et me donnerait matière de jaser; mais il faut que je sois en bas , et me voilà en haut : on va à la chasse , maljjré un rhumatisme.