‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 24 sur 52 · I. A :VI F, M F. A I, A M È M E · texte numérisé non relu

I. A :VI F, M F. A I, A M È M E

Ani't, veiidreili 6 octobre 1747.

Enfin , ma reine , nous partons de demain en huit , samedi , 14; de ce mois, pour aller à Steuil ' ; nous v serons jusqu'au mardi, qu'on va coucher à la Queue*, et le lendemain à Sceaux, qui sera le mercredi 18. Il n'a pas été possible de reculer davantage, et rien n'a pu, comme vous vovez, nous dé{joùter d'Anet. Si je vous trouve à Sceaux, comme je l'espère, cela répai'era tout. Je suis en peine de vous, avec plus de raison que vous ne l'êtes de moi. Je terminai hier si brusquement ma longue lettre, que je ne pus vous dire combien je souhaite que vous me rendiez un compte exact de votre santé ; marquez-moi tout ce qui vous regarde, ma reine, avec assurance que je n'v prends pas moins de part que vous-même. Je suis ])ien éloignée d'être aussi parfaite que vous le pensez! Je fis mauvaise mine, ne [pouvant véritablement me traîner, la seconde nuit qu'on m'envoya chercher; j'en reçus le lendemain des reproches fort secs

^ Près Mantes, château du comte d'Eu. (L.)

2 A quatre lieues de Paris, château du prince de Dombes. (L.)

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en présence de J>eaucouj) de témoins : cela me déplut. J'avais prié M. de Lassay, qui y était, d'en faire de ma part une })etite plainte douce et honnête , il en manqua le moment : je crois qu'il ne l'a pas retrouvé; ne lui en parlez j)as, si vous le voyez, car à présent cela ne serait plus bon à rien. Il en est résulté qu'on m'a laissée fort en repos, et ])eut-être qu un peu de dépoût, supposé que je ne Taie pas mérité, vaut mieux que beaucoup de fatigue que j'aurais pu avoir à l'occasion d'un rhumatisme qui tourmente les nuits, dont on se plaint fort sans y rien sacrifier. Ne me répondez rien sur ceci. On m'a recommandé de vous mander bien vite l'arrangement pris, afin que a'ous puissiez faire le vôtre, pour être à Sceaux en même temps que nous. On voudra voir votre première lettre : il est bon (ju'elLe ne contiemie rien que de louable. Son Altesse Sérénissime en a reçu une de M. le président Hénault; elle ma dit de vous prier de lui en faire ses remercîments , et ses excuses de ce quelle ne lui fait pas réponse elle-même, étant si incommodée qu'elle ne peut écrire. Je puis encore avoir de vos nouvelles mardi et jeudi, j'en espère du moins encore une fois avant notre départ. Que j'aurai de joie de vous revoir, ma reine! Que de choses nous aurons à nous dire ! Je ne vois encore rien sur l'a forme du gouvernement; mais je pense, comme vous, que le pire des états est l'état poj)u]aire.

Adieu, ma reine, portez-vous bien, aimez-moi, et sovez sûre que je vous aime.

LA MÊME A LA MÊME

Anet, diinanclie 8 octoltrc 1747.

Je suis sensiblement touchée de votre amitié, ma reine; mais l'illusion où elle vous mène me fâche sérieusement. Je vois que ce n'est pas moi (jue vous aimez, mais une idée qui vous appartient uniquement et que vous avez rendue digne de vous , et trop peu ressemblante à la chétive créature à qui vous en faites présent. Vous me réduirez enfin à ma juste valeur. J'espère cependant qu'accoutumée à m'aimer, et touchée de mes sentiments, vous ne m'en aimerez pas moins.

Je vous ai mandé, samedi, par Lassay, notre marche, et que nous serons mercredi 18 à Sceaux. Nous allons samedi à Steuil;

DE MADAME J.A MAT.QUISE DU DEFFArvD. Hî

j'y trouverai Lacour qui y est actuellement, et que je ne poiurai voir que là; je lui demanderai quel jour il sera à Paris, et je vous le manderai : je ne crois pas que ce soit avant que uous sovons arrivés à Sceaux. Si aous n'v pom-ez ^uère rester, tachez, ma reine, de vous contenter de A'Otre jietit château, pour éviter des murmures et ])eut-être des plaintes qui vous déplairaient. Tachons qu'il n'arrive rien qui nous sépare encore plus que nous le sommes. Si vous vous résolvez d'hal)iter ce lieu troid et humide, ordonnez qu'on y fasse bon feu plusieurs jours avant que vous y veniez.

J'ai l)ien cru, ma reine, que le remède de dissipation (|ue uous crovions nécessaire pour tempérer nos frayeurs ne serait pas généralement approuvé. Il est pourtant vrai qu'on n'a joué aucune comédie de[)uis l'affreux spectacle que nous avons vu; mais je ne vous réponds pas qu'avant notre départ nous ne revoyions la farce de M. de Senneterre. Heureusement pour moi je n'v prends ni n'y mets : je gémis, je m'étonne encore, et ne puis remédier à rien. Il faut convenir que nous allons un peu au delà de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre : si le regret est plus grand, les ornements seront en proportion. Que nous importe? Il faut toujours bieu faire, et ne s'embarrasser que de cela.

Je n'ai pas encore vu le pauvre Paris, qui est toujours malade dans le village où on le transporta pour lui dérober la connaissance de son malheur. J'aurais voulu, comme vous, qu'on eût fait plus pour lui , et peut-être était-ce l'intention de cette pauvre femme, qui dit, quebjues jours avant sa mort, qu'elle avait des choses à mettre sur son testament.

Je suis bien aise que vous aimiez madame de Saint-Maur; c'est la seule personne raisonnable et décente que nous ayons chez nous : elle sera bien flattée de ce que vous me mandez pour elle, je n'ai pu encore le lui dixe. Je me presse de vous répondre, de peur que le temps ne m'en soit ôté. Le seul plaisir de ma vie est d'être avec vous, ma reine, de façon ou d'autre.

Je ne pourrai plus recevoir de vos lettres ici, passé jeudi. Si vous avez par delà quelque chose à me dire, ou simplement envie de m'écrire, adressez vos lettres chez M. lo comte d'Eu, à Steuil par Mantes : cette poste va tous les joints; mais nous n'y serons que jusqu'à mardi, que nous allons coucher à la Queue. Je vous embrasserai le lendemain, n'est-ce pas, ma reine?

LA 31ÈME A LA .MÊME

Aiiet, mardi 10 octobre 1747.

Notre arrivée, ma reine, est retardée d'un jour, parce que le déi)art du roi pour Fontainebleau empêche qu on ait des chevaux de Versailles pour mener notre suite le jour qu'il le fallait. Nous partons toujours samedi pour aller à Steuil ; mais nous n'arriverons que jeudi 19 à Sceaux. Je n'en suis pas si fâchée, puisi jue c'est un jour de plus pour assurer votre état avant notre embarrjuemeut. .l'espère que vous viendrez, et (|ue ce sera sans inquiétude : c'est tout ce que je désire. Je ne puis vous dissimuler qu'on est étonné que vous regardiez comme une j)erte ce qu'on envisage peut-être en gain. Vos premières lettres à ce sujet avaient déjà mal réussi; mais on n'a pu tenir à cette dernièi'e , et l'on s'est tant récrié, que j'ai été obligée de dire que ce dont on avait tant de peine à se passer avait pu vous paraître nécessaire : on m'a répondu à cela ce que je sais il y a longtemps. La vanité, parmi de certaines gens, retient ce que le cœur rejette. On a fini par me dire qu'on vous avait été fort obligée de ce que vous aviez fait, j)arce que, vu les circonstances, cela était bon, et qu'on mettrait tout en œuvre pour le maintenir bon; mais qu'enfin il n'en était plus question, et qu'il ne fallait plus parler de tout cela. C'est avec peine que je vous rends ceci : mais il m'a paru nécessaire que vous sussiez les dispositions, pour régler vos propos : sans quoi, ils paraîtraient insoutenables.

Nous n'aurons point de comédies, j'en suis fort aise; car j'adopte la leçon que fait Arnolpbe à Alain et à Georgette : il V a eu seulement un petit brimijorion dans les bosquets, qui me déplut si fort, <[ue, sans les fortes remontrances de madame de Saint-Maur, je ne m'y serais pas trouvée : elle m'a dit de vous mander, ma reine, qu'elle vous aimerait quand même vous ne le voudriez pas, et que vous jugiez si vous en seriez refusée.

Au reste, j'ai fait des réflexions qui me consolent de la bonne opinion que vous avez de moi : j'y trouve un nouvel engagement à faire tout de mon mieux, et j'en cherche de tout côté. Si la vanité est le principe de cette disposition, qui parait bonne, autant vaudrait peut-être faire du pis qu'on peut.

Je suis fâchée des embarras que vous donne votre logement : je ne sais pourtant s'il ne vaut pas mieux s'impatienter quelque-

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. ll.'J

fois que de n'avoir aucun sentiment. Vous n'aurez votre taj)issier f|ue lorsque nous serons arrivés : je ne vois nul moven de vous le procurer plus tôt. Pourvu que aous vous portiez bien, c'est le j)rincij)al, les autres inconvénients sont légers et passagers. Adieu, reine; j'attends avec grande inij)atience le moment de vous voir. J'ai encore fait dire à Paris que vous souhaitiez le voir dés qu'il serait à Paris.

LA 3IÈME A LA MÊME

Vendredi 13 octobre 1747.

Rien n'est égal à la siu'prise et au chagrin où l'on est, ma reine, d'avoir appris que vous avez été chez madame la duchesse de Modène, Un amant bien passionné et bien jaloux supporte plus tranquillement les démarches les plus suspectes, qu'on n'endure celle-ci de votre part. « Vous allez vous dévouer là, abandonner tout le reste , voilà à quoi on était réservé : aussi est-on l'exem])le du malheur, les tourments dont on se croyait quitte vont renaître par vous, et toujours la même pierre d'achoppement : c'est une destinée bien cruelle! » etc. J'ai dit ce qu'il y avait à dire pour ramener le calme; on n'a voulu rien entendre. Quoique je ne doive plus m'étonner, cette scène a encore trouvé moyen de me surprendre. Venez, je vous conjure, ma reine, nous rassurer contre cette alarme : ne louez point la personne dont il s'agit, et surtout ne parlez pas de son affliction; car cela serait pris j)our un reproche. Je comprends que vous serez tentée d'abandonner une route si scabreuse; mais songez que si vous preniez ce parti, tout retomberait sur moi, que vous laisseriez à l'abandon. On est déjà fort mal disposé à mon égard, et je vous demande en grâce de vous prêter, dans les circonstances présentes, à ce qui est nécessaire pour remettre les choses dans un meilleur état. Si, par la suite, vous n'y pouvez tenir (car je sens combien cela est difficile), vous dénouerez doucement, sans rompre. Je n'exigerai pas de votre amitié que vous rendiez votre vie épineuse et désagréable, c'est assez que la mienne le soit : le partage que vous feriez de mes peines, loin de les soulager, les doul)lerait.

Nous partons toujours demain , et nous arriverons jeudi , comme je vous l'ai mandé. Je désire passionnément de vous I. 8

trouver à notre débarquée. Je n'eus jamais tant de besoin de vous, ma reine.

LE COMTE DES ALI.EUÏtS , AMBASSADF.CR DE FRANCE A CGNSTANTINOPLE , A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND '.

Constantiiiojile, 15 octobre 17A8.

Madame, M. d'Alembert a écrit ici que vous voulez bien entrer en correspondance avec moi, que cependant je ne devais pas m'en flatter, si je n'avais l'honneur de vous écrire le premier. Cette condition n'a rien que de juste et de facile : elle est trop agréable et trop avantageuse pour moi, pour n'en pas profiter avec un empressement infini. Je puis donc espérer, madame, d'avoir de vos nouvelles particulières qui m'intéressent vérital)lement, et peut-être, par égard pour l'éloignement oij je suis, l'ignorance et la solitude où vous me croyez, v ajouterez-vous quelque chose de ce rjui se passe dans le monde. Il n'y a nulle égalité pour vous dans ce commerce : dois-je me flatter d'un intérêt réciproque de votre part? Et, réduit à vous parler de moi, ou de ce pavs-ci, n'est-ce pas vous ennuyer à coup sûr? Je le ferai cependant, j)lutot que de me résoudre à garder un silence qui me ])nverait du plaisir de recevoir de vos lettres.

Je ne vous dirai rien de mon voyage ; il y a trop longtemps que je suis arrivé, pour n'avoir pas oublié toutes les peines qu'il m'a données. Je ne vous parlerai point non j)lus des femmes turques : vous savez qu'on ne les voit pas, à moins qu'on ne les recherche par des aventures, dont la fin n'a jamais été trop de mon goût, et qui conviennent moins que jamais à mon âge, à mon état et à mon inclination.

Quant aux honmies , il v a trop de choses à en dire pour entrer sur cela dans un grand détail : je me bornerai à vous en donner une légère esquisse, afin que vous voyiez les gens à qui j'ai affaire. Le commun est très-gx'ossier, très-ignorant, trèssuperstitieux; les gens lettrés, parmi eux, très-taciturnes et

1 II s'agit ici du comte des Alleurs, fils de celui (('paiement ambassadeur à Constantinopic, où il avait remplacé M. d(! Fcrriol depuis novembre 1710) dont Saint-Siuion a tracé un court et vif portrait (t. T""", p. 304, 303). M. des Allein-s avait succédé à Constantinoj>le à M. de Castellane , lequel avait luimême succédé à .M. de Villeneuve. (L.)

DE MADA:ME la marquise du DEFFA>"D. 115

trés-silencieux ; tous fort intéressés, d'assez bonne foi cependant ; demandant avec bassesse , recevant avec onjueil ; assez reconnaissants quand on les a obli(;és et qu'on en a besoin ; pbilosophes sans art, mais par tempérament; aujourd'bui {grands, demain dans le néant, toujours égaux; le peuple, dévot de bonne foi à Mabomet; les /jrands, déistes, mais bypocrites à l'excès; assez polis, pourvu (jue l'on convienne qu'on peut être poli sans révérences et sans compliments, et qu'on ne s'arrête qu'à des cboses dites avec simplicité, qui paraissent naturelles, et venir du cœur.

Quant à ce qui me regarde personnellement, ma vie est assez douce et uniforme. Je passe une partie de l'année, soit ici, soit à une fort belle campagne, dans une retraite très-scrupuleuse, à cause de la peste, fléau que vous ne connaissez pas, et avec lequel je ne vous conseille pas de faire connaissance : il est insupportable, non-seulement par ses horreurs, mais encore par les précautions qu'il faut prendre, surtout contre les domestiques, tous et toujours désespérés d'être enfeiTnés, Lorsque ce mal veut bien cesser, ce qui arrive ordinairement quand le froid commence, on sort conune la colombe de l'arche, on devient plus hardi, et l'on se i-assemble enfin tout à fait. Le roi étant le plus grand prince de l'Europe, son ambassadeur est ici le premier, et a toute l'endosse d'un assemblage tumultueux : sa maison est le rendez-vous des ennuyeux; il y a tous les jours du monde à dîner, point de soupers, des quadrilles ou reversis, peu de conversation. Les ambassadeurs ou ministres, toujours occupés du cérémonial, gênent ou fatiguent beaucoup. Les négociants, plus instruits de leurs intérêts que d'autre chose, nesont pas d'une grande ressource.

Le carnaval est un j)eu plus animé ; il y a bal au palais de France tous les dimanches. Quelquefois cinquante ou soixante femmes viennent y danser, et y soupent ce jour-là ; ce qui fait un assez beau spectacle, par leurs coiffures à la grecque, que je trouve assez belles. Peut-être que l'illusion ne consiste que dans la nouveauté de ce coup d'œil. La plus grande partie de ces femmes parlent assez mal l'italien; je l'entends un peu, mais je ne le parle point; elles parlent très-bien grec, moi point du tout. En général, elles parlent [)eu, pensent encore moins : il n'y a que ce qui regarde leur vanité, leur jalousie, enfin toutes leurs passions, qu'elles conduisent tout comme en France.

Ma femme est chargée de faire tous les honneurs; elle aime

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à danser : ce qui fait qu'elle s'amuse, se fatigue et s'ennuie alternativement. Pour moi, je ne prends nulle part à ces plaisirs bruyants; occupe uniquement de mes affaires, je n'ai pas le temps de m'ennuver, ayant d'ailleurs tout ce que je puis désirer. Je ne serais nullement à plaindre, si je n'avais de véritables chaprins des pertes que j'ai faites en France de parents, d'amis et de société : cela m'a rendu très-indifférent sur mon éloij^nement, me fait supporter mon exil non-seulement avec patience, mais m'a même déterminé, puisque c'est ma ressource, à l'embellir de mon mieux. Je suis très-bien lo(jé : je vois du palais de France, par un côté, un faubourg de Gonstantinople, en amphithéâtre avec des jardins; cette vue est terminée par le sérail des icoglans, ou pages du Grand Seigneur. D'un autre, on voit deux mers différentes, couvertes de vaisseaux de guerre et marchands, ou de petits bateaux, plus communs que les carrosses à Paris. Yis-à-vis de moi, c'est le sérail du Grand Seigneur et la ville de Gonstantinople , dont je ne suis séparé que par un bras d'une de ces deux mers. Cette vue est tellement supérieure à toute autre, qu'elle paraît toujours nouvelle.

Ce qu il y a ici de plus singulier, c'est la tranquillité journalière : tout dort à neuf heures du soir, et on croirait, au silence et à l'obscurité, que cette ville, habitée par un million d'âmes, est entièrement déserte. J'ai aussi de très-beaux jardins que j'ai fait accommoder, dont je jouis beaucoup : le climat est très-beau, un peu inégal; lorsque le vent du midi règne, ce sont des chaleurs insupportables, mais tempérées tous les soirs par un vent de nord qui occasionne quelquefois un froid assez sensible; ce <|ui sert aux médecins à rendre raison de toutes les maladies, (ju'ils attribuent à cette variation, plutôt que de convenir de leur ignorance.

On fait très-bonne chère : le mouton est délicieux, ie gibier excellent, le poisson abondant, les légumes parfaits, les fruits médiocres. J'entre dans ce détail parce que je sais qu'il ne vous est pas indifférent, même dans vos plus grandes diètes; je compte qu'il sera d'autant mieux reçu, que j'espère que vous en êtes dehors, que vous ne voyez plus M. de Yernage' que par bons procédés de sa part et comme ami, et que vous jouissez d'une santé parfaite : du moins je le souhaite infiniment.

Faites, je vous prie, dans les occasions, ma cour à M. le

1 Fameux médecin du temps. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFi AND. 117

comte d'Argenson, non que je lui demande rien; mais je lui suis trop attaché par le coeur, pour ne pas chercher à le lui faire connaître par toutes sortes de Aoies : en passant par vos mains, cela ne peut qu'acquérir tout le mérite qu'il faut pour lui plaire. On ne peut le connaître sans l'aimer, et sans lui souhaiter un crédit et une autorité dont il n'ahuse jamais, des hiens dont il use toujours, des honneurs qu'il méprise lui-même, enfin des élofjes qui lui sont dus et dont il fait aussi peu de cas.

Mille compliments, je vous prie, à M. le président Hénault, à l'indifférent et philosophe Formont, au prodigieux et aimable dAlemhert : j'ai fait pour son ami, à sa considération d'abord, ensuite pour ses talents, tout ce qui a dépendu de moi. Si vous vovez le chevalier d'Aydie, faites-lui mille amitiés de ma part. Ce pavs est fait pour lui, l'air est très-bon à l'asthme : on v peut manger, bouder et philosopher impunément.

Ma femme me charjje de vous dire mille choses de sa part. Elle a du courage comme un lion, en vovage et contre la peste; elle travaille tout le jour à mille choses pour n'être pas gagnée par r ennui; enfin elle est raisonnable, ce qui est rare, même en France, où c'est peut-être l'unique chose qui manque. Mais je m'aperçois que je vous écris, et que vous êtes l'exception à la règle.

Ma lettre est trop longue pour ne vous pas faire (l'excuses sur mon écriture peu lisible; mais j'ai mieux aimé vous donner un peu de peine que de mettre un secrétaire dans ma confidence, et il me semble que je vous exprime mieux de cette façon l'inviolable, sincère et respectueux attachement avec lesquels je suis, etc.

LE :méme a la même.

Coiistantiiiople, 17 avril 17-V9.

Vous croyez bien, madame, que j'ai été trés-flatté de recevoir des marques de votre exactitude, et quoique éloijjiié, ou pour mieux dire séparé, comme je le suis, du monde, j ai été très-aise d'apprendre, et par vous avec les grâces que vous y savez joindre, des nouvelles de ce qui se passe; mais ce qui m'a fait un vrai plaisir, c'est d a[)ercevoir dans une très-longue lettre (dont, en vérité, je n'ai aucune envie de me plaindre) des mar-

ques d'une véritable amitié. J'avoue que l'inégalité que je sentais que je devais nécessairement niettre dans un commerce de lettres avec vous, me faisait balancer à le commencer; je craignais, avec raison, de vous ennuyer par des détails peu intéressants sur les Turcs, par des choses qui me sont personnelles, ou enfin par mie morale turque et eunuveuse (]ue la solitude inspire ici, malgré qu'on en ait, et que l' amour-propre, qui est de tous les pavs, me fait prendre quelquefois pour une bonne et sage philosophie. Puisque votre bon esprit vous rend curieuse, que votre amitié vous reud indulgente, je me donnerai cai-riére sans scrupule.

Je ne commencerai pas par ce que vous voulez savoir, mais par ce qui m'intéresse le plus : c'est ce qui vous regarde personnellement. Je suis très-aise que vous sovez quitte de ce vilain temps critique. Quand vous n'v auriez gagné que de n'être plus assujettie à ces diètes outrées, ce serait beaucovqi; et si votre santé est déjà meilleure après les grands dangers passés , vous devez vous flatter qu'elle se fortifiera de jour en jour. Je suis charmé que vous sovez contente de votre logement de Saint-Joseph : je vous vois d'ici dans cet appartement, admirant la moire jaune et les nœuds couleur de feu. Je vous passe d'aimer la propriété : c'est la seule façon de jouir de quelque chose. Je vous connaissais un vis-à-vis avant de partir. Vous méritez, madame, d'avoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez. Je profiterai de vos avis et de vos exemples, et j'espère , à mon retour en France , être en état de me passer de tout le monde. La pauvreté a mille inconvénients, dont, à mon gré, la dépendance qui en est inséparable est le plus grand. Quant à la santé, le premier de tous les biens, malheureusement elle ne dépend pas de nous : c'est un présent que la nature fait sans choix et assez volontiers à des gens qui en font un mauvais usage : elle se plaît à le refuser à ceux qui s'en serviraient pour être utiles et agréables dans la société. Au défaut de cet heureux état, un ])on régime et une grande tranquillité d'esprit préviennent les grandes maladies et rendent les incommodités supportables. Ce qui m'étonne, je vous l'avoue, c'est de me trouver vieux, sans savoir quelquefois comment cela m'est arrivé, à moins que je ne réfléchisse sérieusement sur tous les événements dont j ai été le témoin ou l'acteur : récapitulation qui n'est pas toujours fort agréable.

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFArsD. 119

Puisque les nouvelles de ce pavs-ci ne vous ennuient point, que même jusqu'à celles de T ambassadeur turc j)euvent vous intéresser, je vous eu dirai volontiers; mais je vous prie, quoique tout ce que je vous écris soit peu important, d'avoir la bonté de n'en faire part qu'à ^I. le président Hénault et à notre ami Formont. .l'ai des raisons pour être réservé : mes ennemis (et je n'en manque pas) feraient un monstre d'indiscrétion d'une chose que je regarde avec raison comme très-indifférente.

Savd-EFfendi est revêtu ici d'une charge honorable, mais peu importante, et il a peu de crédit : il vit entièrement retiré avec ses femmes, n'osant, j)arce qu'il a été employé dans les cours étrangères et qu'il a été la seconde personne de cet empire, communiquer avec des ambassadeurs. Cette intimité serait suspecte, et on lui croirait des sentiments ou des goûts pour le christianisme, ce qui est ici un crime capital ; du reste, il prend, comme tous les Turcs, son mal en patience. Ils sont accoutumés à s'élever et à déchoir de sang-froid; ni l'estime ni le mépris ne sont attachés à ces deux états, et personne enfin ne meurt ici de ce qu on appelle en France la maladie des ministres. Je ne connais ni son iils ni son gendre, mais je sais qu'ils regrettent tous deux Paris.

On ne voit pas ici le grand vizir avec la même facilité et la même familiarité qui s'observent en Europe. Ce personnage, tant qu'il existe (ce qui est toujours très-incertain), est ici aadessus de tous les ministres , et ne peut se comparer à ceux des autres pavs par son autorité, son crédit, sa suite, et ses richesses imaginaires. Tout roule sur lui : c'est une espèce d'associé à l'empire, que le Sultan détruit quand il lui plaît, quand il lui cause le moindre ombrage, ou enfin quand il juge à propos de le sacrifier au mécontentement du peuple. Il le dépossède de sa charge et de son bien. Anciennement il lui en coûtait la vie, aujourd'hui les choses se passent plus doucement. Les ambassadeurs ne voient jamais le grand vizir qu'à leur première audience pour faire reconnaître leur caractère, ou à leur dernière, pour les congédier. Toutes les affaires se traitent ensuite entre le grand vizir et l'ambassadeur par des interprètes; s'il survient quelque affaire importante, l'ambassadeur feiit demander audience, et on la lui accorde. C'est dans cette première et dernière audience que se |)assent les honneurs du sofa, dont je vous envoie un petit détail à part pour M. le président Hénault, avec la même condition de réserve. Ces audiences se passent

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avec un {^rand appareil. L'ambassadeur est précédé de beaucoup d'officiers du Grand Seigneur, suivi de six interprètes de sa maison , de sa livrée , et la marclie est fermée par la nation française, qui est nombreuse, et par les protépfés de France : ce qui fait un assez beau cortège, surtout quand l'ambassadeur vient par mer, tous les officiers des deux vaisseaux étant obligés de l'accompagner. Trois ou quatre jours après, l'audience du Grand Seigneur se passe dans le même appareil. L'ambassadeur traverse avec sa suite tout Constantinople, à cheval ; c'est le Grand Seigneur qui envoie les chevaux; on passe plusieurs cours du sérail à cheval, et d'autres à pied. Lorsqu'on est à la dernière, on revêt l'ambassadeur d'une robe de chambre de drap, doublée de martre zibeline, dont le Grand Seigneur fait présent : c'est la robe nuptiale, sans laquelle on ne peut entrer; il passe au travers d'une haie d'eunuques blancs, et d'une autre d'eunuques noirs, spectacle assez hideux. Il arrive enfin dans la chambre du Grand Seigneur, qui est sur son trône, magnifiquement vêtu, avec un turban rempli de diamants, surtout une très-belle aigrette : le vizir est au pied du trône. L'ambassadeur alors déploie les voiles de l'éloquence : son compliment est ordinairement respectueux et fade, plein de mots et dépourvu de choses. Le Sultan, du moins celui qui règne aujourd'hui, qui est un prince très-affable, répond des choses amicales et décentes pour le roi, assez obligeantes pour l'ambassadeur. Pendant que cette harangue dure, il faut faire la révérence en avant toutes les fois qu'on prononce le nom du roi ou celui du Grand Seigneur. Deux capigi-bachis , qui sont des espèces de gentilshommes de la chambre, soutiennent l'ambassadeur sous les bras ; ce qui ressemble beaucoup à la cérémonie du mamamouchi français. Il faut du sang-froid pour n'être pas déconcerté ou surpris de ce faste oriental; ou du sérieux, pour ne pas rire, lorsqu'on a de la disposition à voir les choses du côté comique.

Vous croyez peut-être que je suis très-fàché de voir aussi rarement le Grand Seigneur ou le grand vizir? Vous vous trompez, si vous le pensez. Vous ne sauriez croire avec quelle facilité je trouve qu'on s'accoutume à voir peu les souverains, surtout celui chez lequel on est envové; j'avais beaucoup plus de peine à me faire à l'usage de la Pologne, où on a continuellement l'ennuyeux esclavage d'une cour.

Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire, pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers, on doit faire cas

de son esprit ; mais son caractère dégoûtera toujours de ses talents. En fait d'esprit, tous les hommes sont républicains, et Voltaire est trop despotique. Avant de recevoir votre lettre, une personne de beaucoup d'esprit m'avait déjà parlé de Catilina '. J'en aurais usé tout comme vous à son é{]ard, et je m'en serais tenu à la première entrevue : je l'ai lu avec attention; j'y ai trouvé de beaux vers. Je ne suis pas surpris que des courtisans le louent, mais ce qui m'étonne, c'est que des (jens désintéressés, qui ne doivent tenir qu'à la vérité, puissent applaudir au rôle de commode qu'on fait jouer à Cicéron, ce qui ne s'accorde ni avec l'histoire, ni avec le caractère du consul, et qu'on ne soit pas révolté d'être obligé de porter son admiration sur le plus vicieux et le pkis scélérat des hommes, qui au milieu des [)lus noirs complots, mais des plus grands desseins du monde, à la vérité, mêle l'amour le plus déplacé, le moins vraisemblable et le moins intéressant.

Je savais déjà l'histoire des ])laaues de cheminée*. Je me suis toujours attendu à une fin tragi-comique de la part des principaux acteurs de cette pièce; le mari est vain, non emporté ; la femme menteuse , romanesque , intrigante ; le favori de Mars et de Vénus , quoique très-aimable , a toujours été , dans ses amours, hardi, bruyant, ingénieux; le dénoûment a répondu à tous ces caractères. Un acconnnodement est ce qu'il v a de mieux j)Our elle; elle sera peut-être assez mal conseillée pour faire de plus grands éclats, qui augmenteront sa confusion sans rien ajouter à ses intérêts. J'ai beaucoup ri de voir que pour rentrer chez les maris offensés et jaloux, il faut les mêmes personnages dont on se sert pour réduire les ennemis de l'Etat. Le peu de succès qu'ils ont eu en plaidant une aussi mauvaise cause doit convaincre que chacun a ses talents, et qu'il faut à l'avenir laisser faire ces démarches à des hm'ssiers ou à des avo-

* II V a deux tragédies de ce nom : l'une de l'aljbé Pellegriii, non représentée, imprimée en \~h'i; et l'atUre de M. de Crébiilon , .'ittendne depuis longtemps, et enfin vue et reçue avec applaudissements, le 21 décembre 1748. Elle a été jouée vingt fois de suite sur le Théâtre-Français, ce uni alors était un grand succès. (L.)

- Il s'agit ici de la fameuse aventure d<! madame de la Popeliuière fmadeinoiselle Dancourt), femme du (érmier général, avec le duc de Iliclielieu. On la trouve racontée dans les Mémoires de Alarmontel et dans les Mêuioiies du duc de Ric/ielicu (par Soulavie), et sa Vie privée (|iar Faur). Elle est si connue, que nous nous hornons à indiquer ces ouvrages. V. aussi le Journal de Barbier, t. IV, p. 327, 328.) (L.)

122 CORRESPO>'DANGE COMPLETE

cats. Comme il n'y a pas eu de san{^ répandu dans l'arrêt du prince Edouard', cela ne fait pas une pièce tra{;ique dans les règles; il a voulu, comme Charles XII avec les Turcs, se donner un petit air d'entêtement : son imprudence a été corrigée, et deviendra peut-être plus modérée à l'avenir avec ceux qui ont le pouvoir de punir. Ce qui me paraît le plus tragique, c'est l'état de M. le comte d'Argenson. Je crains tous les remèdes contre la goutte; lorsqu'ils soulagent les douleurs, ils attaquent sourdement d'autres parties et tout de plus grands ravages. Mon attachement pour lui, et l'envie de le voir très-longtemps, me feraient désirer qu'il ])ût souffrir avec patience; mais comment souhaiter de sang-froid des douleurs à quelqu'un qu'on aime, et comment étie patient, lorsqu'on est accablé de grandes affaires? Je trouve «jue la goutte a tort de l'attaquer, quoiqu'il ait un peu fait ce qu'il- fallait pour l'attirer; mais l'État a besoin de ses lumières, ses amis ont besoin de sa société, et lui voudrait bien être toujours un peu gourmand : voilà bien des contradictions. Je ne serai parfaitement tranquille et content sur son compte que lorsque j'apprendrai qu'il se [)orte mieux, et qu'il aura une partie de ce qu'il mérite.

Je ris quelquetois ici tout seul de voir la facilité avec laquelle d'autres ont acquis des honneurs et des richesses, et le peu qu'ils y ont mis du leur, et de voir des gens du premier ordre, en tout genre, languir aussi longtemps après des grâces qui devraient les prévenir. Vous me ferez plaisir de lui parler de moi; je l'excepte, comme vous croyez bien, de la réserve que je vous ai recommandée, et vous me feiez plaisir de lui montrer ma lettre.

Je reviens à mes moutons, turcs ou domestiques. Ma femme, qui vous est fort obligée de l'honneur de votre souvenir, me charge de vous en faire mille remerchnents, et de vous offrir ses services ici j)Our vos commissions. Elle s'occupe actuellement d'habiller plusieurs poupées à la grecque, à la turque, à la juive, à l'arménienne, pour les porter en France; je crois qu'elle se défera, dans trois mois, d'une poupée plus incommode, mais qui l'amusera par la suite; car, entre vous et moi, il faut ici de l'occupation; on ne peut pas toujours lire ou travailler, et les soins d'un ménage siéent bien à une femme rai-

1 Le |irinc(! Charles-Edouard, le Prétendant, enlevé de vive force le 10 décembre 1748 à rOjiéra, conduit à Vincennes, puis expulsé. V. IJarbier, t. IV, j). 329, et les Mainoires du marejiiis d'Argenson, t. V, p. 308-319. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE BU DEFFA^sD. J23

sonnable. Je vous avoue naturellement qwe je n'ai jamais pense m'en occuper comme je fais et avec autant de satisfaction. Je n'ai pas le temps d'être oisif ici; j'ai des affaires assez honnêtement , des visites à faire ou à rendre : c'est la croix de mon état. Mes délassements les plus agréables et mes grands plaisirs consistent dans la lecture, dans la tranquillité domestique, dans la bonne chère, que je ne fais que chez moi, ou des promenades dans un très-beau jardin, où j'ai fait des embellissements et bâti un kiosque à la turque, pour être à couvert du soleil. J'y jouis d une vue que les plus grands souverains pourraient m' envier avec raison; c est là que je fais des réflexions de toute espèce, excepté de celles qui sont tout à fait noires, que j'écarte le plus qu il m'est possible.

Je vous serai très-obligé de réitérer mes compliments au chevalier d'Avdie; je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de l'amitié pour moi. S'il a quelque trouble dans sa digestion, je ne suis pas surpris qu'il ait un })eu d humeur; il aimait de trop bonne foi à souper, pour soutenir cette privation avec patience. Son humeur m'a toujours paru plus supportable que celle des auties, et souvent bien plus aimable (jue leur gaieté : d'ailleurs, ses bonnes qualités et la tournure de son esprit faisaient un composé très-sociable et très-aimable.

Je suis fâché pour vous et poui' M. d'Alembert que vous vous voviez plus rarement depuis que vous êtes à Saint-Joseph. L'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifié, quoique géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint-Germain; je n'en excepte pas la solidité et la précision de l'abbé du Gué, ni l'aimable inconstance de Maupertuis.

Je m'aperçois qu'en vous annonçant que je vous parlerais de ce pays-ci, je vous parle de tout autres choses, et peut-être avec l'incongruité d'un homme à qui elles sont devenues étrangères; mais, tout bien considéré, je compte trop sur votre indidgence et votre amitié, pour que je me pique de quel(|ue ordre, ni de bien écrire; j'ai, au contraire, un plaisir infini de sortir des règles où je ne suis que trop assujetti , et de profiter de la carte blanche que vous m'avez donnée, pour laisser aller ma plume vagaljonde sur tous les objets que mon imagination me présente. Accoutumé aux caprices de la fortune, aucun ne peut me surj)rendre. A propos de celle de M. de la \ . .. ' et des hon-

1 De la Vau|^;iiyon ou de la Vallière. (L.)

neurs qu'il a acquis, je me souviens fie ce que la Varenne, valet de chambie de Henri IV, disait au chancelier, que si son maître était plus jeune il ne troquerait pas d'emploi. L'aj)plication de la prophétie n'est pas difficile à faire, pour quelqu'un qui devine toutes les énigmes avec autant de facilité.

Si je ne vous ai point parlé de M. deBernstorff, ce n'est pas que je ne l'aime infiniment, et que je ne pense sur ses bonnes et aimaldes qualités tout comme vous, j)eut-étre même avec des additions; mais mon silence n'a été causé que par l'incertitude où j'étais si vous le vovez souvent. Sa palanterie assez universelle, mais pleine de discrétion, son goût j)our la société, ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les soupers élégants; mais son petit estomac refusera bientôt le service. Il faut de la santé pour être homme à bonnes fortunes.

Je vous suis très-obligé de l'attention que vous me faites espérer d aller voir ma fille. J'y serai d'autant j)lus sensible que je ne pourrai douter qu'elle m'est bien personnelle, puisque je suis sûr que vous ne connaissez qu'elle dans la rue de Gharonne; dites-moi comment vous l'aurez trouvée, tout naturellement, et assurez, je vous prie, madame de CrussoF de mes respects : elle le mérite bien.

Quant à l'opium, voici ce que j'en sais, en supposant que vous savez vous-même qu'il se tire ici, comme en France, des têtes de pavot; la grande différence, c'est que la chaleur du soleil le rend ici meilleur, et lui donne des effets différents. Il met le sang en mouvement, donne les idées les plus gaies, remplit l'àme d'espérances flatteuses ; dès que son action cesse, il jette dans la langueur, la mélancolie et l'assoupissement. Les gens qui en prennent n'ont d'esprit que dans l'effet; il faut en augmenter la dose tous les trois mois au moins; il diminue l'appétit, il attaque les nerfs; ceux qui en font usage deviennent maigres et jaunes; ils vont rarement à l'âge de cinquante ans, quand ils en prennent dans leur jeunesse ; lorsque de jaunes ils deviennent un peu verts, la mort n'est pas éloignée. Avez-vous envie d'en prendre? En ce cas, je tacherai de vous dire une autre fois des choses plus attrayantes.

Il V a raison partout : c'est abuser de la permission, et je garde ce qui reste de blanc pour écrire à M. de Forment; j'es-

1 Envoyé de Danemark. (L.)

2 Née d'Armenonville. (L.)

père que vous me saurez fjré l'un et l'autre de ne vous pas séparer. Je finis ce qui vous regarde, madame, j)ar des protestations Lien sincères de mon inviolable attachement, de ma reconnaissance, enfin, sans compliment et sans signature. Usez-en de même, votre style et mes sentiments vous décèleront suffisamment, etc.

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