I.E CHKVAMKR d'aYDII. A MADAMI. I.A MAHQUISE DU DEFFAND
•Mavac, 28 janvier 17.5V.
Je vous félicite, madame, du plaisir que vous avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu : vous avez sans doute beaucouj) de part à leur retour; car je sais l'attachement que le premier a pour vous; et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité ordinaire : « J'aime cette femme de tout mon cœur; elle me plaît, elle me divertit; il n'est pas possible de s'ennuver un moment avec elle. » S'il vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il v a apparence qu'il vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le vovez souvent. Eh! (jui n'aimerait pas cet honnne, ce bon bonnne, ce grand honnne, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d'admiration ou admirable '? J'aime aussi beaucou]) M. de Formont : il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante, sans prétentions; celles des autres ne le blessent ni ne l'incommodent; il parait
• Le marquis de Stainville, le futur et célèl)re duc de (jlioiseul, avait été iiuinuié ambassadeur à Rome en remplacement du duc de Nivernois. Sa femme était fille de madame du Chàtel. Elle prit coiifjé le 15 septembre 1754 et son mari le 22. (L )
- Jv'éditour des Lettres de madcmoiscll»! Aïssé pense qu'il faut lire : ou adorable. (L.)
à son aise avec tout le monde , et tout le monde v est avec lui. Quand je pense donc à vous pi-emièrement, madame, et à tout ce que vous rassemblez chez vous, mesdames de Mirepoix, du Ghàtel, le président Hénault, MM. de Bulkley, d'Alembert, etc., j'enrage d'être à cent lieues de vous; car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César. J'aime mieux être le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second. J'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les facultés de mon pauvre entendement, et l'exercice que je prétends lui donner. Il est vrai que nous ne traitons point les mêmes questions qu'on agite à Paris. Nous ignorons les démarches du gouvernement, du Parlement, du Chàtelet, les querelles de l'Académie, etc.; mais, madame, estce un si grand malheur? A propos de cela, Juhen est-il mort? Il m'a bien averti que les ministres lui ont fait défendre d'écrire les nouvelles; mais il m'avait j)romis de me mander celles qui regardent la santé de madame du Ghàtel et de ses amis, et de continuer à m' envoyer le Mercure, auquel je comptais qu'il joindrait un almanach, suivant sa coutume. Or, les ministres ne peuvent pas s'opposer à cela; car encore faut-il que nous sachions si ce sont les mêmes, non s'ils sont les mêmes, nous ne sommes point en peine de cela, mais s'ils sont à la même place.
Je ne vous dis rien de mon retour, madame , parce que je n'ai encore aucun projet arrêté sur cet article. Je puis seulement vous assurer qu'en quelque lieu que le sort m'arrête ou me conduise , je vous aimerai et vous respecterai partout , madame, et de tout mon cœur.
Voilà encore une lettre immense : je ravale pourtant mille choses que je voudrais vous dire , et dont je vous fais grâce , pour ne pas trop vous aviser combien il est dangereux d'attaquer un provincial oisif, qui ne finirait jamais, s'il se laissait entièrement aller aux effusions de son cœur et à son babil , quand quelques marques de vos bontés viennent le réveiller. Il faut cependant que j'ajoute, madame, que j'ai l'honneur de vous envover un pâté, et que mon frère et madame de Nanthia ' vous présentent leurs très-humbles respects.
1 La tille d'Aïssé et du ilu'valier d'Aydie, mariée par lui le 16 octobre 1740 à Pierre de Joubcrt , deuxième du nom, vicomte de Xantliia. (L.) I. 13
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