‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 28 sur 52 · LE MÈML ^ LA MF. ML · texte numérisé non relu

LE MÈML ^ LA MF. ML

Blaïu'-Ménil , 3 septenibrc.

Il m'a été impossible, madame, d'avoir l'honneur de vous voir à Paris, quelque envie que j'en eusse ; car je suis parti mercredi matin pour Blanc-^Iénil, où je suis à présent. Je suis trèssensible à toutes vos bontés et à tout ce que vous avez dit pour

moi à M. d'Arg ; mais je vous supplie de ne point penser à

la place de secrétaire de l'Académie'. Quand cette place serait aussi i^cile à obtenir qu'elle l'est peu, je n'en serais pas plus disposé à faire aucune démarche j)our y paxvenir : j'y suis beaucoup moins propre que vous ne l'imaginez. Elle demande beaucoup de sujétion et d'exactitude, et vous me connaissez assez pour savoir que ma liberté est ce fjue j'aime le mieux; elle demande d'ailleurs beaucoup de connaissances de chimie, d'anatomie, de botanique, etc.. que je n'ai point, et que je n'ai {juère d'empressement d'acquérir; elle met dans le cas de louer sou-

* D'Alembert ne fut secrétaire pcrpéiucl tjii'eii 1772. 11 s'agit ici, .-^ans Joute, de la place de .secrétaire de l' Académie des Sciences. (L.)

178 COTmESPOîSDA>'CE COMPLÈTE

vent (les choses et des personnes fort médiocres, et je ne sais comment on peut se résoudre à louer ce qui ne mérite pas de 1 être, ni comment on en vient à bout; cette beso{jne-là est trop difficile i)our moi. Le public, d'ailleurs, est accoutumé, depuis M. de Fontenelle, à voir faire cette besogne d'une certaine manière qui ne serait pas du tout la mienne, et il y aurait trop de risque à vouloir lui faire changer d'allure quand une fois il en a pris une, bonne ou mauvaise. Ainsi je vous supplie, madame, d'oublier les vues que vous avez sur moi pour remplir cette place, et que M. de Saint-Marc vous a inspirées, à mon grand regret. Si j'ai quelque talent pour écrire, il me sera fort aisé de l'exercer sans être secrétaire de l'Académie, et j'en aurai plus de temps pour la géométrie, à laquelle je serais bien fâché de renoncer; c'est une ressource sûre : avec elle on ne s'ennuie guère; on ne fait pas grand bruit, mais on a peu d'ennemis. La place que je tiens dans le monde n est pas grande, et je travaille tous les jours à la rétrécir. Le moyen d'être heureux est de ne se trouver sur le chemin de personne. Je n'en suis pas moins sensible à tout ce que vous voulez faire pour moi; mais M. de

Maur ' et madame de Tenc..." m'ont appris à me passer de

place, de fortune et de considération.

Je reviendrai à Paris vers le 1*2, et, si vous v êtes, j'aurai l'honneur de vous voir.

M. d'aLEMBERT a madame la MARQIISE DU DEFFAND.

Blanc- .Méiiil, 11 octobre 17533.

J'avais appris, madame, par M. Duché, luie partie de votre conversation avec M. de Paulmv. Je trouve tout simple que sa cousine sollicite pour l'abbé de Condillac, pour qui, en cas de besoin, je solliciterais moi-même; mais je trouve un peu extraordinaire qu'elle aille disant que je suis assez jeune pour attendre; ma conduite avec elle lui prouvera du moins que je ne suis pas assez jeune pour attendre longtemps.

Vous ne me mandez point que vous avez dormi quatorze

1 ^laurepas.

- Tencin.

3 Cette lettre est datée d'Anet, mercredi 13 décembre 1747, dans I absurde édition de 1809. (L.)

heures en arrivant à Nanteau; cette nouvelle-là en valait cependant bien une autre : c'est reste à huit heures sur les vingt-deux (jue vous voudriez dormir par jour , et peut-être que ces huit heures-là viendront. Je vous les souhaite, pourvu que vous nie permettiez de passer avec vous les deux autres. Vous avez )nandé à M. de Màcon que vous étiez fort contente de ce que vous aviez vu, et que vous n'aviez rien vu encore : je crois cette recette-là fort bonne de ne rien regarder, pour être satisfait de ce qu'on voit.

Nous sommes à Blanc-Ménil, Duché et moi, depuis hier, et nous retournons ce soir à Paris.

12 Encyclopédie parait d'hier : ainsi vous pouvez faire lire VAverlisseinenl à qui vous voudrez. Priez Dieu pour nous, qui allons peut-être bien faire crier les hommes, et qui ne nous en soucions guère. J'ai lu à Duché votre lettre et l'endroit qui le regarde surtout; il vous aime à la folie, et je pense qu'il a bien raison. Le chevalier de Laurencv est venu me voir; il faut absolument que je vous le présente cet hiver : il meurt d'envie de faire connaissance avec vous, et vous n'en auriez guère moins, si vous saviez comme il pense sur votre compte.

La reine a fait promettre à Hardion sa voix pour Bougainville, et elle a fait écrire Hardion à l'abbé Sallier. Nous soupçonnons. Duché et moi, quelqu'un de votre connaissance d'être du complot. P'ranchement, il ne peut nous souffrir; et pourquoi se dissimuler cela, quand cela n'empêche ni de dormir ni de digérer? Je lui ai envoyé mon Avertissement : si vous aviez été à Paris, il ne l'aurait reçu que par vous. J'ai une confession à vous faire : j ai parlé de lui dans V Encyclopédie, non pas à Chronologie, car cela est pour Newton, Petau et Scaliger, mais à Chronologique. J'y dis que nous avons , en notre langue, plusieurs bons Abrégés chronologiques : le sien, un autre qui vaut pour le moins autant, et un troisième qui vaut mieux. Gela n'est pas dit si crûment, ainsi ne vous fâchez pas. Il trouvera la louange bien mince, surtout la partageant avec d'autres; mais Dieu et vous, et même vous toute seule, ne me feraient pas changer de langage.

Nous irons certainement à Fontaineljleau, et certainement aussi au Boulay '. Dites, je vous prie, bien des choses pour moi

* Chez M. Bénigne-Jérôme du Tiousset d'Héricourt, marquis du Boulav, intendant de la maiine à Marseille, puis à Toulon. Il est connu par la Correspondance de madame de Simiane. pctite-fillc tic madame de Sévi{;né, et

à madame (l'UtTicourt, et assiirez-la l>ien de l'impatience que j'ai de lui faire ma cour chez elle. Je pourrai bien voir Quesnay à Fontainebleau; je lui parlerai de votre affaire, certainement. Si madame de Pompadour veut me voir, je lui ferai dire que je crains de l'importuuer encore pour l'affaire de l'abbé Si^jor^jne', dont je sais qu'elle ne veut point se mêler, quoiqu'elle m'eût promis le contraire. Voilà comme il faut traiter ces {jens-là. On n'est point de l'Académie, mais on est quaker, et on passe le chapeau sur la tète devant l'Académie et devant ceux qui en sont. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. Je ne crois pas que nous partions pour Fontainebleau que vers le temps des fêtes, c'est-à-dire vers le 22 ou le 23. Ce n'est pas que nous nous soucions deces fétes-là, que peut-être nous ne verrons pas; mais nous sommes tentés d'aller braver la musique irançaise jusque sur le trône, soit en l'écoutant, soit en ne l'écoutant pas. A pi'opos, dites-moi ce que vous pensez du père mot, et de son confrère, qui doit s'appeler le père échec. Je vais écrire à Maupertuis; je laisse vni peu de place à Duché, pour qu'il vous dise lui-mêijie tout ce qu'il sent j)our vous.

DE M. DUCHE.

Votre absence, madame, auj^mente, comme vous voyez, la quakrerie de mon confrère; mais je puis vous assurer qu'elle ne diminue rien de son attachement pour vous. Depuis qu'une certaine péronnelle ne lui tourne j)lus la tête, il nous aime tous bien davantage. L'amitié dort pendant l'amour, mais elle en profite après. Pour moi, madame, dont rien ne fait dormir la mienne, je vous supplie de croire qu'elle sera toujours trèséveillée povu^ vous, et que je conserverai précieusement ce sentiment, comme celui (pii peut me faire et plus d'honneur et plus de plaisir.

pins encore par sa Correspondance avec madame de Staal (de Launay). La terre du Boulay, qui appartient aujoiud'lnii au marquis d'Harcourt, fut érigée en marcjiii.sat en sa faveur, par lettres ])atentes enrejjistrées au Parlement de Paris le 17 janvier 1749. (L.)

1 Professeur de philosopliie au cijllége du Plessis, né en 1719, mort on 1809; {{rantl vicaire de l'évêque de Màcon , qu'on accusait d'avoir composé ou répandu des vers satiriques contre le Roi. Peut-être est-ce une autre affaire, car celle-là est rapportée par Rarljier eu février 1749. [Journal de liarbitn-, r. IV, p. .377.) (L.)

M. d'aLE.MBERT a MADA-Ali: I.A MAUQUSE 1)1 iJEFtAND.

Paris, 19 octobre 1753.

Votre lettre, madame, est venue fort à propos, car j'étais eu peine de vous, et je vous aurais même écrit, si je n'avais attendu de vos nouvelles. Vous aviez écrit une lettre à M. de Màcon, plus noire que le Tartare, et plus triste (|ue les Champs- Elysées. Je m'imagine que le secrétaire Wiart est mieux, car vous ne m'en parlez pas. Ne vous effarouchez j)oint trop de ce que je vous ai mandé sur l'article Chronologie. Je crois bien que le président Hénault ne m'en remerciera pas; il le devrait })Ourtant, car je dis que nous avons en notre lan^juc plusieurs lions ouvra.'jes en ce genre, le sien, celui d'un nonnué Macquer (qui vaut mieux, quoique je ne le dise pas), et celui de deux bénédictins (qui vaut mieux que les deux précédents), mais que je me contente de nommer. Il fera sur l'Académie tout ce qui lui plaira; ma conduite j)rouve que je ne désire point d'en être, et en vérité, je le serais sans lui, si j'en avais bien envie; mais le plaisir de dire la vérité librement quand on n'outrage ni n'atta(]ue personne vaut mieux que toutes les académies du monde, depuis la française, jusqu'à celle de Dugast. Il m'a écrit , sur ma Préface, une lettre de compliment fort entortillée, et ne ma j)as dit ni fait dire un mot de ce qu'il vous a mandé. L'affaire du Journal des Savants est claire pour les gens de letti^es et pour les personnes intéressées, et voilà, ce me semble, tout ce qu'il faut pour cet endroit-là. A l'égard des critiques, la raison qui m'a fait m'étf^idre, c'est que plusieurs nous ont été faites, que quel(|ues-unes avaient fait impression dans le pubhc, qu'elles regardent un ouvrage important, sur lequel la nation a les veux, et qu'enfin aucune ne tomlte sur moi personnellement. Si elles m'avaient regardé, j'aurais été fort court et je n'aurais rien dit. Je suis au reste tres-ilatté que vous soyez contente de cet ouvrajje. Des gens qui se disent mes amis, comme Gondillac et Grimm , n'en parlent pas de même, à ce (pion m'assure; mais je sais d'où cela vient : ils ne sont pourtant pas faits ni l'un ni l'autre pour être l'écho d'un oison; cependant je leur pardonne, s'ils ont été plus heureux ou plus sots que moi, mais je ne leur envie ni leur bonheur ni leur docilité.

Nous irons sûrement à Fontainebleau la semaine prochaine , et nous y resterons peu; je vous manderai, à point nommé, le jour de notre arrive'e : je verrai Quosnav, et presserai de nouveau pour l'abbé Sigor/jne. Je jouis actuellement d'une tranquillité qui me rend fort heureux; je mène une vie fort retirée et je m'en trouve à merveille : il ne me manque que de vous voir. Ne vous inquiétez point de ma quakrerie, elle ne sera jamais pour vous : au contraire, plus on est quaker avec les gens qu'on méprise, plus on est sensible à l'amitié des personnes qu'on aime et qu'on estime. Duché me char.jje de vous assurer de son respect et de son attachement, et, poiu- moi, on ne saurait rien ajouter à tout ce que je sens pour vous.

LE MKMi: A LA MÊME.

Paris, 21 octobre J753.

Premièrement, madame, vous avez tort de vous fâcher contre moi, car je n'ai point tort; la liste des postes ma trompé : elle dit que le courrier de Nemours part le vendredi à minuit, et je vous ai écrit le vendredi matin. J'aurais bien voulu partir le vendredi matin, mais quelques affaires retiennent Duché à Paris; nous partirons donc jeudi, et nous serons au Boulay dimanche ou lundi prochain, pour v passer toute la semaine.

Je me suis arrangée avec mes imprimeurs pour qu'ils puissent se passer de moi pendant huit jours, et les quatre fêtes me donnent encore quatre jours de plus. Il faut avoir autant d'envie que j'en ai de vous voir, pour quitter la solitude où je vis, et où je suis l'homme du monde le plus heureux. Les convalescences de l'àme sont comme celles du corps : on en sent bien mieux le prix que celui de la santé. Je ne sais pas comment sont les chats dans la classe desquels vous me faites l'honneur de me ranger: mais je les plains beaucoup s'ils souffrent autant que j'ai souffert. Je suis bien aise de vous dire, par parenthèse, que tout autant de fois que vous m'appellerez chat moral, c'est tout autant de droits que vous faites acquérir à mademoiselle Rousseau , que vous avez prise si fort en aversion ; franchement je vous aime à la folie, demandez plutôt à Duché : je meui'S d'envie de vous revoir, et je ne verrai guère, cet hiver, que vous et l'abbé de Ganave. C'est dommage que votre diable de

Saint-Joseph soit si loin : enfin nous ferons comme nous pourrons. .T'espère voir (Juesnay à Fontainebleau, et je vous rendrai compte de notre entretien.

Que diable avez-vous donc écrit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh! au nom de Dieu! laissez tout cela en repos; j'en serai si on m'en met : voilà tout. Puis- »|ue je suis déjà d'une académie, c'est un petit agrément déplus (jue d'être des autres : mais si j'avais mon expérience, et quinze ans de moins, je vous réponds que je ne serais d'aucune. Adieu, madame, comptez pour toute l'éternité sur mon tendre et respectueux attachement. Je vous manderai, en partant pour Fontainebleau, le jour précis de notre arrivée au Boulav.

I,K MEME A EA MEME'

J'ai été, madame, dès lundi, prendre une souscription pour vous. Vous aurez votre volume lundi prochain, ou mercredi au plus tard. J'aurais eu l'honneur de vous le mander tout de suite, si j'avais eu un moment pour respirer. Il me semble que W Préface réussit. J'en suis tort aise, surtout à cause de l'ouvrage , auquel les persécutions des Jésuites m'ont vivement intéressé : nous allons voir conunent ils en parleront. On dit qu'ils commencent à changer de ton. Nous avons fait patte de velours avec eux dans le premier volume ; mais s'ils n'en sont pas reconnaissants , nous avons dans les autres vohunes six ou sept cents articles à leur service : Cliinois, Conjucius, Ballet, Rhétorique, etc. J'ai eu tort de ne vous pas envoyer l'Epître dédicatoire : la voici.

Monseigneur , L'autorité suffît à un ministre pour lui attirer l'hommage aveugle et suspect des courtisans ; mais elle ne peut rien sur le suffrage du piiMic, des étrangers et de la postérité. C'est à la Nation éclairée des gens de lettres, et surtout à la Nation libre et désintéressée des philosophes, que vous devez, monseigneur, l'estime générale, si flatteuse pour qui sait penser, parce qu'on ne l'obtient que de ceux qui pensent. C'est à eux (pi'il appartient de célébrer, sans s'avilir par des motifs méprisables, la

1 Fin d'octobre ou commeiiccmeut de novembre 1753. fL.)

considératioii distinguée que vous marquez pour les talents : considération qui leur rend précieux un homme d'Etat, quand il sait, comme vous, leur taire sentir que ce n'est point par vanité, mais f)our eux-mêmes qu'il les honore. Puisse, monseigneur, cet ouvrage auquel plusieurs savants et artistes célèbres ont bien voulu concourir avec nous, et que nous vous présentons en leur nom, être un monument diu-ahle de la reconnaissance que les Lettres vous doivent et qu elles cherchent à vous témoigner! Les siècles futurs, si notre Encyclopédie a le bonheur d'y parvenir, parleront avec éloge de la protection que vous lui avez accordée dès sa naissance, moins sans doute j)our ce qu'elle est aujourd'hui qu en faveur de ce qu'elle peut devenir im jour. Nous sommes avec un j)rofond respect, etc.

LE MÊME A LA MÊME

Ce samedi.

Je reçus hier, madame, en arrivant de la campagne, une lettre de l'abbé de Canave, qui m instruit de la tracasserie que ^L de Saint-Marc m'a faite avec vous, et de la lettre qu'il vous a écrite pour me justifier. Comme il ne vous a demandé sûrement que la vérité, je me flatte que vous êtes pleinement détrompée. Je n'ai donc rien à ajouter, madame, à ce qu'il a pu vous mander, sinon que je suis toujours, et plus que jamais, dans les dispositions oii vous m'avez vu de ne rien demander; que je ne pense point du tout et n'ai jamais pensé à la place de secrétaire de l'Académie; que je serais tres-fàché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit bien ou mal; que je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montignv, qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, sous sa figure, disposent du titulaire; que, si j avais pensé à cette place, j'aurais cru vous manquer que de vous en faire parler par un autre que par moi, et moins par ^l. de Saint-Marc que par un autre; que si j'ai fait la Préface de VE71cyclopédie , c'a été pour contribuer de mon mieux au bien de 1 ouvrage; qu'à légard des deux Éloges, je ne les ai faits que parce que les auteurs du Mercuj^e me les ont demandés dans le temps; que je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt ni de fortune, et point d'autre que de prouver qu on peut être

DE MADAME LA MAUQUISE DU DEFFAIND. 185

géomètre et avoir le sens commun : ce qu'il fallait démontrer. Etes-vous contente à présent, madame, et me condamnerezvous sur la parole de M. de Saint-Marc? Car, selon ce que l'ahhé de Canave m'écrit, je> vois que vous étiez fort en colère. Je lui pardonne cette flémarche, parce qu'il n'a jioint ou d'envie de me désoblij^jer ; je vous pardonne même de l'avoir cru , mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore. Si j'avais ou un moment de temps, j'aurais été vous dire tout cela; mais je ne fais que passer à Paris : et d'ailleurs, afin de vous ôter tout sujet de j)lainte, j'aimo encore mieux vous écrire et vous si{jner mos dispositions, que de vous les dire do vive voix. Si je suis à Paris encore quelques jours, j'aurai Tlionneur de vous assurer de mon respectueux attachement.

M. l'abbé de Canave vous j)rie de ne point parler de sa lettre au Saint-Marc.

M. SCHKFFEU A MADAME LA MARQUISE DU DEKFAXD.

Stockholm, 2 iiovcinhic 1753.

Vous me défendez, madame, de vous louer, c'est-à-dire de vous parler aussi naturellement et aussi sincèrement que je l'ai fait dans mes lettres précédentes. Vous serez obéie ; mais je vous supplie d'être persuadée qu'il n'v a que mon respect et mon extrême attachement pour vous qui j)uissent m' imposer une si dure contrainte: je supporterai tout , je me soumettrai à tout , plutôt que de sacrifier le plaisir de vous rendre mes hommages et de recevoir des marques de vos bontés et de votre souvenir.

Il est bien vrai que le parti que vous avez pris do dîner peut être aussi recommandable pour la société (|ue pour la santé : on s'assemble de meilleure heure, et assez volontiers les gens qui dînent ont acquis une tran(juillité fort a.;;réable })Our ceux avec qui ils vivent. J'ai vu, en vérité, plus de dîners (jue de soupers gais ; j'ai fait souvent à ces dîners la réflexion que puisque la {;aieté est le paitajje de ceux qui pour leur à{;e ou pour leur santé ont déjà fait de grands sacrifices , ou ne doit pas tant s'effraver du moment qui amène la nécessité de les faire. De là, je suis venu aussi à penser que Moutaij;ne peut bien n'avoir pas eu raison lorsqu'il a dit que la mort de la jeunesse eu nous est eu vérité plus dure que la mort natu-

186 CORr.ESPO.NDAMJE COMPLKTE

relie. Mou ami, M. de Cliambiier, dont j ai si souvent eu l'honneur de vous parler, m'a dit plus d'une fois «ju'il avait éprouvé le contraire, et qu'avant conservé une bonne santé lon^jtemps après avoir perdu les autres avantages de la jeunesse, il s'était trouvé, dans cette renonciation et dans la tranquillité qu'elle a à sa suite, mille fois plus heureux que dans les plaisirs et dans l'afjitation du printemps de son âge. J'approche tous les jours davantage du temps où je j)ourrai décider cette question par ma propre expérience. J aurai l'honneur devons en parler alors, madame, avec autant de vérité qu'il v en avait sûrement dans ce que me disait mon ami. En attendant, je reviens au sujet dont je me suis écarté, et je vous rends mille grâces de ce <pi'à l'occasion de votre nouveau régime, vous avez bien voulu m'aj)prendre que votre santé est meilleure. Plut à Dieu que je hisse à portée de vous en faire mes compliments de vive voix. Que j'aurais de plaisir à assister à ces dîners, où sans doute l'esprit, la liberté, la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche, que je suppose encore à vous, parce que je n'imagine pas où elle pourrait être mieux. Je me tromperais moi-même, si je me flattais de pouvoir acquérir avant deux ans d'ici la liberté qui m'est nécessaire pour aller devenir un de vos convives; mais je m'engage, ce terme passé, à vous en demander la permission et à en profiter, si vous me l'accordez. L'espérance seule de ce l)onheur me garantit du désespoir que j'aurais, sans cela, d'avoir quitté le plus agréable de tous les pays, un pays que vous habitez, madame. Je ne saurais exprimer mieux combien j'ai de raisons de le regretter.

\ous avez sans doute toujours les mêmes amis, ainsi j'ose vous supj)lier de leur parler quelquefois de moi. Il v a longtemps que je n'ai eu de nouvelles de M. le président Hénault; je souhaite qu'il se porte bien , et qnil vive longtemps pour l'honneur et pour l'instruction du genre humain. Je ne doute pas que vous n'avez vu ^I. de Pont-de-Vevle chez M. et madame de Betz : je ne doute pas qu'il ne soit, à son ordinaire, trèsgai et très-aimable.

Mon frère ', qui est bien coupable d'avoir tant tardé à vous

* M. Srlieffer, le cadet, était en France. On lit dans les Mémoires du duc de Luynes, t. XFI, p. 112, à la date du samedi 22 juin 1752 : « Ce même » jour mardi, M. le haion de Sclieffer, le cadet, eut sa première audience, qui '> fut une audience particulière. « Il avait remplacé son frère comme envoyé de Suède. (L.)

DE MADA:ME EA marquise Dr DEFFA^D. 187

faire sa cour, vous dira, madame, plus au long combien je vous suis dévoué.

M. DE .MONTESQUIEU A M. d'aLEMBERT.

Bordeaux, 16 novenibro 1753.

Vous prenez le bon parti; en fait d'buître on ne peut faire mieux. Dites, je vous prie, à madame du Deffand, que si je continue à écrire sur la philosopbie, elle sera ma marquise. Vous avez beau vous défendre de l'Académie, nous avons des matérialistes aussi; témoin l'al)bé d'Olivet, qui pèse au centre et à la circonférence ; au lieu que vous, vous ne pesez point du tout. Vous m'avez donné de grands plaisirs. J'ai lu et relu votre Discours préliminaire : c'est une cbose forte, c'est une cbose cliarmante, c'est une cbose précise, plus de })ensées que de mots, du sentiment comme des })ensées, et je ne finirais point.

Quanta mon introduction dans VEncyclopédie, c'est un beau palais où je serais bien glorieux de mettre les pieds ; mais pour les deux articles Démocratie et Despotisme, je ne voudrais pas prendre ceux-là; j'ai tiré, sur ces articles, de mon cerveau tout ce qui V était. L'esprit que j'ai est un moule, on n'en tii'e jamais que les mêmes })ortraits : ainsi je ne vous dirais ({ue ce que j'ai dit, et peut-être plus mal que je ne l'ai dit. Ainsi, si vous voulez de moi , laissez à mon esprit le cboix de quelques articles; et si vous voulez ce cboix, ce sera cliez madame du Deffand avec du marasquin. Le père Castel dit qu'il ne peut pas se corriger, ])arce qu'en corrigeant son ouvrage, il en lait un autre, et moi je ne puis pas me corriger, parce que je cbante toujours la même cbose. Il me vient dans l'esprit que je pourrais prendre peut-être l'article Goût, et je prouverai Ijien que dijjicilif est proprie communia dicerc.

Adieu , monsieur. Agréez , je vous prie , les sentiments de la plus tendre amitié. Montesquieu.

LE CHEV.VI.IKU d'aYDIK A MADAME LA MARQLLSE DV DEFFAND.

M:iyai'. 29 déccmljrc 1753.

Que je ne réponde pas, madame, à la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire! Oh! madame, cela vous est Lien aisé à dire; je ne vous ferais pas {jrand tort; mais cela m'est impossible. S'il n'y avait dans cette lettre que les choses a{jréables dont elle est remplie, encore ne .sais-je si je pourrais m'en tenir; car, quelque stupide que je sois et que je veuille être, je ne crois pas que je devienne insensible au plaisir qu elle donne, et inaccessible à l'activité que communique un genre d'esprit si piquant. Mais, madame, ])Our me réveiller, vous faites a.<;ir un ressort bien plus puissant, lorsque vous m'assurez d'une manière si touchante que vous avez de l'amitié pour moi. A ce mot me voilà pris; car vous qui devez méconnaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point ; c'est la chaîne qui me retient ici; c'est l'appât avec lequel vous me conduirez, où, quand, et comme il vous plaira, d'autant plus infailliblement, qu'assurément on ne vous a jamais refusé d'avoir tous les charmes qui sont propres à soumettre les cœurs les plus rebelles, et à fixer les goûts les plus délicats. Pourquoi ne m'avez-vous pas donné plus tôt, madame, l'espérance dont vous me flattez aujourd'hui? car j'ai bien été toujours un de vos adorateurs; mais je n'osais présumer que je pouri-ais m'élever au premier rang de vos amis : je me trouvais trop lourd. Cette considération arrêtait les mouvements de mon cœur, et me jetait, contre mon inclination, dans des distractions dont je me repens aujourd'hui, puisque enfin je puis m'assnrer que vous avez véritablement de l'amitié pour moi; car vous me le dites, madame, et je sais que vous êtes sincère. De ma part, je me promets de vous être attaché toute ma vie avec tout le respect et la fidélité dont je suis capal)le.

Je suis très-fàché de la maladie du président Hénault; car je l'aime beaucoup; peut-être gratuitement. En effet, je n'ignore pas qu'un homme de cour, si fêté, si recherché, n'a guère le temps de penser à un provincial enseveli dans l'obscurité. Quoi qu'il en soit, i'ai toujouis raison de l'aimer, puisqu'il est trèsaimable. Quand ce ponit est une fois accordé, on ne doit plus

DE MADAME LA MAllOL'lSE DU DEFI A?sD. 189

refjimber contre son pencliant, et chercher, par de vains sophismes que l'amour-propre inspire, à se détacher des sentiments que nous concevons pour les {jens qui nous plaisent, .le f;arde donc sans scrupule tous ceux (jue j'ai pour notre président.

Le tour qu'on a joué à Bou{;ainvi!le est très-plaisaninient imaginé. Mais pour(|uoi donner ce lidicule a ce pauvre prince'? N'eût-ii pas été plus décent et plus honorable pour l'Académie, sans recourir à cette espié(]lerie, de suivre l'esprit de son institution, et de donner avec fermeté la })référence à d'Alendjert sur tous les autres, j)uisque c'est lui qui en est, sans comparaison, le plus di(];ne, et que le cri public le désijpiait? 11 ne s'en soucie j'juère. Vraiment, je le crois bien. Comment l'émulation subsisterait-elle en voyant le choix que l'on fait en tout geme? Je voudrais pourtant qu'il n'achevât })as de se dé{;oûter : premièrement, j)our l'honneur de l'Académie et de la nation; et en second lieu, parce que je souhaite à notre ami d'AIembert des désirs qui ne peuvent manquer d'être bientôt satisfaits, si l'Académie cesse de vouloir se faire siffler par tous les gens raisonnables.

Le jugement que prononcera la commission qui doit examiner le Testament à\x père Berruver^ fera sans doute siu- le public une belle impression, et j)roportionnée à l'ojjinion (|u'on a du mérite et d<^ la capacité des mend)res qui la comj)0>ent. Au reste, je n'ai point lu ce livre, et ne sais ce que c'est. Le brave Julien m'a totalement abandonné : il ne m'envoie ni livres ni

^ Le comte de Clermont (I,oiii.s de Boiirbon-Condé), qu'on fit élire à l'Académie française, où il prit place le 26 mars 1754, sans daigner prononcer de discours. Quant au tour qu'on a joué à Bou{;ainviile, le voici : il voulait arriver à l'Académie française avant d'Alembert. Il ne né{i[ligeait aucun moyen, et sa faiblesse de santé lui servait même à propos pour sa candidature. 11 devait laisser bien vite, disait-il, la place vacante; ce qui lui attira le mot de Duclos,que ce n'était pas à l'Académie à donner rextrèmc-onction. ^lais, lorsqu'on vit qu'il allait arriver, on fit surgir le comte de Clermont, qui le rejcîta à distant^e et lui coupa l'iierbe sous le pied, comme on dit. IJougainville ne fut d'ailleurs reculé que de peu, et il obtint, le 27 avril 1754, le faut(;uil vacant par la mort de la Cliausséc. (lYo/c de M. Ravenel dans Icx Lettres du chevalier d'Ajdie à la suite des Lettres de mademoiselle Aïssé , p. 280.

- Le père Rerriiver, jésuite, avant publié en IV 53 la seconde partie de sou Histoire du peuple de Dieu, renfermant V Histoire du Nouveau Testament, une assemblée de vingt-deux prélats, auxquels s'adjoignirent deux agents généraux du clergé, nomma des commissaires pour examiner l'ouvrage. Un mandement de l'arcbevêque de Paris en défendit provisoirement la lecture à tous le- fidèles. {Note de M. Ravenel.)

190 CORRESPONDAMIE COMPLETE

nouvelles, et il tant avouer qu'il nie traite assez comme je le mérite; car je ne lis aujourd'iuii ([lu' comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais attachait les boucles de ses souliers. J'ai Araiment l)ien mieux à faire, madame : je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compa(]ni(' (jui me plaise davanta^;e. Poiu- vous ac([uérir tout d'un coup le cœur de mon frère aîné, je me suis servi d'un expédient très-prompt et très-sûr : je lui ai fait lire votre lettre : il en a été charmé, et il me charjje, madame, très-expressément de vous présenter ses respects. L'abbé est enchanté de votre souvenir, madame de Nanthia toute glorieuse d'avoir quelque part à votre bienveillance; et moi, trés-touché et trèsattendri des jjràces que vous nous faites à tous. Je vous souhaite donc, madame, la bonne année, et à tous vos bons amis, entre lesquels je compte bien distinctement madame la duchesse de Mirepoix et madame du Chàtel.

Que direz-vous de la longueur de ce barbouillage, auquel je me suis livré sans miséricorde pour vos pauvres veux, et sans penser à l'ennui qu'il doit vous causer? Excuserez-vous mon indiscrétion en faveur du plaisir que j'ai trouvé à vous entretenir? Pardonnez-moi, madame, ce premier accès. Je serai plus circonspect, s'il m'est possible, une autre fois.

Mon frère aîné dit (jue j)uisqu'on fait M. le comte de Clermont académicien, on devrait au moins faire d'Alembert pi'ince du sang, et que cela serait plus juste et à propos.

M. SCHEFFER A MADAME LA MAllQUISE DU DEFFAXD.

Stockholm, 4 janvier 1754.

J'avais, il y a quelque temps, madame, à me louer beaucoup des postes, qui m'apportaient de vos nouvelles presque au bout du monde, oii je me trouvais alors. Aujourd'hui, j'ai infiniment à m'en plaindre : vos lettres ne m' arrivent plus, ou du moins si tard, que je ci^ins bien que vous ne soyez à la fin dégoûtée d'une correspondance si difficile à suivre. Au nom de Dieu, ne vous livrez cependant pas à ce dégoût, vous me priveriez d'iui plaisir qui fait en vérité une partie très-essentielle du l)onheur

de ma vie. Vous êtes bien aimable d'accepter le rende/.-vous que j'ai pris la lil)erte de vous projîoser dans deux ans d'ici. Je conviens qu'il faut que cette proposition vienne de deux mille lieues pour n'être pas troj) ridicule, mais je souhaite encore plus que vous ne la trouviez pas chimérique; et, pour cet effet, je vous supplie d'être persuade'e que ma patience et ma constance sont absolument à toute é[)reuve. Comme ce dernier mot pourrait peut-être vous confirmer dans l'opinion que vous paraissez avoir de quelques sentiments profanes dont vous croyez encore ma philosophie atteinte, je suis bien aise de vous assurer, madame, que, dans le projet de mon retoiu' en France, je n'ai point la cour en vue, mais uniquement la vie douce et tranquille d'un homme que les passions n'enivrent plus. Il n'y a certainement que les jjens de cette espèce qui sont faits pour la société, et j'ai déjà la j)]us haute opinion de celle dans laquelle vous me promettez de m'introduire. Permettez-moi néanmoins, dès aujourd'hui, de vous demander qui sont les nouvelles connaissances que vous avez faites depuis mon départ. Je croirai vivre en quelque sorte avec vous quand je saurai avec qui vous vivez , et quand vous me, mettrez à portée de prendre part à tout ce qui vous occupe. En attendant, j'admire très-sincèrement votre courage en perdant la vue. J'espère que vous ne ferez jamais cette pei'te dans le sens littéral et absolu ; mais je sens combien il est malheureux d'en avoir seulement l'appréhension , et il faut estimer heureux ceux qui j)euvent la supporter.

M. de Formont sera donc avec vous, madame, lorsque vous recevrez cette lettre ! Je devrais être effrayé de la menace que vous me faites de lui montrer toutes les miennes ; mais comme je les ai écrites sans prétention , le meilleur juge ne j)eut pas me faire peur. Les lettres que l'esprit enfante sont souvent sans esprit; celles que le cœur dicte ne peuvent point être sans sentiment, et elles ont alors tout le mérite que leur demande celui qui les reçoit; du moins, je sais que vous avez la bonté de ne m'en pas demander davantage : c'est aussi ce qui fait (|ue je ne crains pas de manf[uer jamais de ressources pour ce commerce, tant que vous agréerez des hommages aussi simples et aussi sincères que les miens. Au reste, je vous supplie de dire à M. de Formont rjue j'ai été fort sensible à la perte que j'apprends qu'il a faite d'un de ses parents, employé ci-devant à Berlin avec tout le succès possible. Le ministre de Prusse, qui est ici, me

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(lit l'autre jour que la nouvelle de sa mort a causé des refjrets à tout Berlin : c'est, ce nie semble, le meilleur éloge qu'il eut j)u en (aire.

Comnient se consolera madame du Cliâtel de l'absence de sa iille, qui sans doute va suivre son mari à Rome', et comment se consoleront de ce voyage d'autres belles dames de Paris, à qui il ne pourra pas être indifférent? Je m'attends que vous me répondrez qu elles ne seront point inconsolables, et il est vrai que j'aurais dû le supposer, par la raison seule que le vovage a lieu. Des gens qui s'aiment beaucoiq) ne cberclient pas des occasions de se quitter.

Adieu, madame; il n'est pas possible de vous être plus sincèrement et plus respectueusement attaché que je le suis. Je souhaite fort que l'hiver soit plus traitable à Paris qu'il ne l'est ici.

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