‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amisChapitre 31 sur 52 · IADAIME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPIXASSE · texte numérisé non relu

IADAIME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPIXASSE

Paris, 29 mars 1754.

Je reçois dans ce moment votre lettre du 26, en réponse à la mienne du 20; ce fut le lendemain de cette dernière lettre, que je fus informée de la résolution où mon frère était d'écrire à madame de Luvnes, comme je vous l'ai mandé. Je fus fort fâchée d'avoir fait partir ma lettre pour a^ous; je trouvai cruel de vous avoir donné des espérances si prochaines, tandis que l'affaire n'était point encore absolument décidée. Je n'ai point encore envovéma lettre à madame de Luvnes, j'attends pour cela que le président Hénault soit à Versailles ; je lui écrirai à lui une lettre ostensible, qui servira de suj)plément à celle de madame de Luvnes. J'insiste beaucoup sur la demande de neutralité, je ne saurais croire qu'elle me refuse; enfin si ce contre-temps nous arrivait, j'aurais recours à ^L le cardinal de Tencin pour la persuader. Je vous recommande, ma reine, de ne laisser pénétrer vos projets par personne, il est très-essentiel que nous ne soyons pa-; prévenus. Une grâce que j'ai encore à vous demander (et qui est la plus importante de toutes), c'est de ne point penser à venir auprès de moi, si vous n'avez pas parfaitement oublié qui vous êtes, et si vous n'êtes pas dans la ferme résolution de ne jamais penser à changer d'état. Il v aurait de la perfidie à faire usage de mon amitié pour me couvrir de honte, m' exposer aux reproches de tous les honnêtes gens, et à me

rendre l'ennemie irréconciliable de toute ma t'amille ; la plus petite tentative que vous pourriez faire étant auprès de moi serait un crime irrémissible. J'espère, ma reine, que vous n'avez pas besoin de vous consulter de nouveau. Il v a longtemps que vous m'avez promis tout ce que je pouvais désirer sur cet article; je suis dans la plus parfaite certitude que toutes vos entreprises seraient vaines , mais il ne serait pas moins affreux pour moi que vous en fissiez aucune, et, je vous le répète, je ne vous le pardonnerais jamais; écrivez-moi sur cela une lettre que je puisse faire voir à madame de Luynes, s'il en était besoin. M. de Màcon est à Versailles, il n'en reviendra, je crois, que demain; il ne se veut mêler de rien, et il a raison. C'est un très-bon ami, j'en suis on ne peut pas plus contente, à ses colères près, qui nuisent beaucoup à la conversation. Il prétend que c'est moi qui m'emporte; tout cela ne fait rien quand on finit par être d'accord.

Adieu , ma reine , ne faites point de noir, j'espère que dans le courant du mois de mai , nous serons contentes l'une et l'autre, et l'une de l'autre.

LA MÊME A LA MÊME

J'ai enfin pris ma résolution, ma reine, d'éci'ire à madame de Luynes. Vous trouverez sans doute que je suis assez vieille pour ne devoir pas avoir besoin de permission; mais j'aime beaucoup madame de Luynes, elle me marque de la bonté et elle est très-raisonnable ; d'ailleurs je connais trop bien madame de Yicby pour croire qu'elle restera tran<[uille. Pour prévenir donc tout inconvénient, je suis entrée dans les plus grands détails, et je n'ai omis aucune circonstance.

Je suis ravie de la continuation de protection que vous accorde M. le Cardinal, je viens de lui écrire pour l'en remercier; moyennant cela, ma reine, quand j'aurai satisfait à ce que je me dois à moi-même en parlant à madame de Luynes, rien ne nous manquera, et vous pourrez faire vos paquets; mais avant que de partir, je vous demande en grâce de vous bien examiner, et d'abandonner le projet de venir auprès de moi, si vous n'avez pas parfaitement oublié (|ui vous êtes, et si vous n'êtes pas dans la résolution inébranlable de ne jamais penser à chan-

jjer d'état. Je vous demande pardon de vous parler de choses si peu agréables, mais c'est pour n'y plus revenir jamais.

Adieu, ma reine, j'attends votre réponse à cette lettre; je ne serais pas fâchée de la pouvoir montrer à madame de Luynes, s'il en était besoin.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE luîmes.

30 mars 1754.

Ce n'est point, madame, comme à la personne du monde que je respecte le plus, ni à celle de qui je nie fais un devoir de dépendre , mais comme à la plus tendre et à la plus sincère amie que j'aie, que je me détermine à vous parler aujourd'iiui avec la plus extrême conliance. Je commence par vous promettre une véi'ité exacte, et une entière soumission.

Je suis aveugle, madame ; on me loue de mon courage, mais que gagnerais-je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma situation, et il est bien naturel que je cherche des moyens de l'adoucir. Rien n'y serait plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie, et me sauver de l'ennui de la solitude : je l'ai toujours crainte, actuellement elle m'est insupportable.

Le hasard m'a fait rencontrer une personne dont l'esprit, le caractèi-e , la fortune, me conviendraient extrêmement. C'est une fdle de vingt-deux ans, qui n'a point de parents qui l'avouent ou du moins qui veuillent et qui doivent l'avouer; cela vous apprend assez son état; c'est à Chamrond que je l'ai trouvée, elle n'en partit que trois semaines ou un mois avant moi; il y avait quatre ans qu'elle y était, elle s'y était établie après la mort de madame d' Albon, mère de ma belle-sœur, qui l'avait élevée, et qui, malgré sa jeunesse, lui avait donné des manpies de la plus grande amitié. En mourant elle lui laissa, par son testament, cent écus de rente viagère, et lui confia la clef d'un bureau où elle avait une somme d'argent assez considérable, lui ordonnant de la garder pour elle. Cette fille, qui avait passé sa jeunesse avec M. d' Albon, frère de madame de Vichy, n'hésita pas un seul instant : elle mena M. d' Albon audit bureau, lui en donna la clef, et lui reniit tout l'argent qui y était. Je ne sais

si madame de Vicby eut connaissance de cette circonstance, je sais seulement que AOvant l'affliction de cette fille , mon frère et elle lui proposèrent de les suivre à Chamrond, ce qu'elle accepta avec beaucoup de joie. Ceci, je crois, se passa en 1747 ou 48. M, et madame de Yichy vinrent à Paris en 1749, et quoique cette fille n'eût alors que dix-sept ou dix-huit îins, ils la laissèrent à Chamrond, et lui confièrent leur fille et leur petit (jarçon. Quand j'arrivai à Chamrond, ils m'en firent des éloges infinis, ils me vantèrent son esprit, son caractère; ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avaient, les soins qu'elle se donnait pour l'éducation de leur fille. Je trouvai qu'elle méritait en effet tout le bien qu'ils me disaient d'elle, je m'aperçus seulement qu'elle était fort triste et qu'elle avait souvent les larmes aux yeux. Enfin, mou frère m'apprit qu'elle voulait les quitter et se retirer dans un couvent. Il me dit qu'il ne s'en soucierait guère, sans l'extrême affliction où en était madame de Yichv. Je leur offris mes services pour l'en dissuader, ils acceptèrent; je la pressai alors fort vivement d'abandonner son projet, mais je la trouvai inébranlable. Elle me dit qu'il ne lui était plus possible de rester avec M. et madame de Vichy, qu'elle en épi'ouvait depuis longtemps les traitements les plus durs et les plus humiliants, que sa patience était à bout; qu'il t avait plus d'un an qu'elle avait déclaré à madame de Vichy qu'elle voulait se retirer, mais qu'elle avait consenti à différer encore de (juelques mois, pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouvait plus soutenir les scènes que l'on lui faisait tous les jours; qu'elle avait écrit à M. d'Albon , sur l'amitié duquel elle comptait beaucoup, pour le prier de lui arrêter un logement dans un couvent et pour l'envover chercher. Je lui représentai les regrets de mes parents, qui devaient lui prouver l'amitié qu'ils avaient pour elle, l'ennui qu'elle aurait dans un couvent, et la misère qu'elle y éprouverait, n'avant que les cent écus de pension que lui avait laissés madame d'Albon par son testament. Elle me répondit à cela, qu'il n'y avait rien au monde qu'elle ne préférât à restera Chamrond; qu'elle espérait beaucoup de l'amitié de M. d'Albon qui l'avait toujours traitée comme sa propre sœur, qu'elle ne doutait point qu'il ne reconnût ce qu'elle avait fait pour lui, en lui remettant l'argent de madame d'Albon, et qu'indubitablement il lui ferait quelque rente viagère, qui, jointe à ses cent écus, la mettrait à portée de vivre dans un couvent; qu'enfin sa résolution était inébranlable. Je

DE MADAME LA :\IAUQL'ISE DC DEFfA.ND. 203

rendis compte à ■M. et à madame de Yichy du peu de succès de ma négociation ; je ne pensais point ejicore à elle dans ces temps-là, et ce ne tut que peu de jours avant son départ , que m' ayant marqué beaucoup de chafgrin de me quitter, et Iteaucoup de répugnance d'aller dans une ville où de certaines choses tort désagréables pour elle étaient de notoriété publique, il me vint dans l'esprit qu'elle pourrait bien se mettre dans un couvent à Paris. Je n'étais pas alors fort éloignée d'y penser pour moi, et c'était une compagnie toute trouvée, en cas que je prisse ce pai'ti; je lui en dis un mot, il me parut que ce serait pour elle le comble du bonheur. Voilà où nous en étions ensemble à la fin d'octq^re, qui fut le temps où M. d'Albon l'envoya chercher; je fus témoin des pleurs de mon frère et de ma l)elle-sœur, et des supplications qu'ils lui firent de ne les point abandonner, ou du moins de leur promettre de venir passer tous les étés avec eux : les enfants, toute la maison étaient en larmes. J ai l'honneur de vous dire ces circonstances, parce qu'elles prouvent qu'elle était aimée, estimée, et qu'elle ne se séparait point d'eux désagréablement. Elle me demanda en grâce de lui donner de mes nouvelles, et de trouver bon cju'elle m'écrivît; j'y consentis avec plaisir. A peine fut-elle arrivée dans son couvent à Lvon, qu'elle écrivit à madame de Vichv, qui lui fit réponse. Pour moi, depuis ce temps, j'ai été en commerce de lettres avec elle. Je partis de Chamrond à la fin de novembre, et je ne fus à Lvon qu'au mois d'avril. J'y restai dix jours, pendant lesquels je la vis tous les jours; elle arrivait chez moi à onze heures du matin , et ne me quittait qu à six heui'es du soir, qui était l'heure où il fallait rentrer dans son couvent. M. le cardinal de Tencin la rencontra chez moi dans la visite qu'il me rendit, il me demanda qui elle était, je ne fis pas difficulté de lui en faire la confidence, il n'y avait dans la ville personne de qui il n'eût pu l'apprendre. Je le priai de lui accoriler sa protection pour lui faire obtenir dans son couvent une chambre particulière, ce qu'il eut la honte de m'accorder en écrivant une lettre à l'abbesse, (ju'il envoya par M. l'abbé de Puisignieux, son neveu. Les remercîments que je fis au cardinal occasionnèrent entre lui et moi une conversation sur cette fille. Il me dit h; premier que je devrais me l'attacher, et que dans le malheur dont j'étais menacée, elle me serait utile et nécessaire ; que mes parents et M. d'Albon devaient le désirer eux-mêmes, parce que c'était le plus sur

moyen de s'assurer d'elle. Nous pesâmes tous les inconvénients qu'il pourrait y avoir, et nous n'en vîmes aucun qu'il ne fût aisé de j)révenir et de détruire. Si M. d'Albon avait été à Lvon je lui aurais parlé sur-le-champ; mais n'y étant pas, je m'adressai à une femme de la ville qui avait toute sa confiance, .le lui dis le dessein où j'étais de m'attacher mademoiselle de Lespinasse (car c'est son nom), que je la traiterais comme ma propre fille, qu'elle serait plus dépavsée à Paris qu'à Lvon, que je la ferais passer pour une demoiselle de province. Cette femme ne païut point (jouter ma proposition , et je juoeai qu'elle n'était nullement propre à cette néjjociation. Je partis de Lyon peu de jours après, et je dis à mademoiselle de Lespinasse, en la quittant, qu'il fallait qu'elle écrivit à M. d'Albon <|ue je lui offrais de la prendre auprès de moi, et de lui assurer en ce cas quatre cents livres de rente viagère. De retour à Màcon, je pris la résolution d'écrire à mon frère pour lui commiuùijuer mon pi'ojet, plus par politesse que par devoir. Cette fille ne dépend point de lui ni de sa femme , ils n'ont acquis aucun droit sur elle par leurs bienfaits; j'avais été témoin de la façon dont elle les avait quittés, ainsi rien ne devait m' engager à cette démarche qu'une délicatesse de bons procédés. Ma lettre était prête à partir quand j'en reçus une de mon frère, qui m'empéclia de lui envoyer la mienne. J'ai gardé sa lettre, et j'aurai l'honneur de vous la faire voir, ainsi que ma réponse, si vous le jugez à propos. Il me mandait qu'on lui écrivait de Lyon le dessein que j'avais de prendre mademoiselle de Lespinasse, et qu'il s'v opposait formellement. Quoique ses raisons n'eussent aucune apparence de justice, et que je n'y entrevisse que du mécontentement de ce que cette fille les avait quittés, et le désir de s'en venger, celui de conserver la paix et l'espérance de le persuader par l'amitié ou par la raison, m'ont fait différer l'exécution de mon projet. M. d'Albon, de son côté, a relusé son consentement à mademoiselle de Lespinasse, mais comme elle n'est pas plus dépendante de lui que de madame de Vichy, cela ne l'arrêterait pas, si je consentais à la recevoir. C'est ce que je ne veux point faire, madame, sans être sûre que vous ne me désapprouverez pas. Je ne vous demande point de m' autoriser, mais seulement de vouloir bien être neutre dans cette occasion, et de considérer quel est l'excès de mon malheur d'avoir perdu la vue, et combien il est cruel qu'on s'oppose au seul moyen que j'ai d'adoucir mon état. L'existence

de cette fille n'est d'aucun danger pour eux ; j'ai fait sur cela les informations les plus exactes, et s'il y avait quelques inconvénients à craindre d'elle, son séjour auprès de moi est précisément ce qui devrait le plus les rassurer, et rien ne devrait plus les alarmer que son séjour à Lyon. Peut-être penserez-vous, madame, que je ferais mieux de prendre quelque autre personne, et d'éviter par là toutes sortes de dissensions, mais ce n'est point un domesti([ue que je prends, c'est une compa^jne que je cherche, et vous savez qu'il n'est pas facile en ce [jenre de trouver ce (|ui convient. J'avoue qu'il sera fâcheux pour moi de déplaire à mes parents, mais après leur avoir donné autant de marques d'amitié, s'ils manquent de complaisance et d'égard dans une occasion qni m'est aussi essentielle, et où ils ne mettent que de l'humeur, je crois pouvoir m'en tenir quitte enters eux à mon tour. Toute la province rendra témoip^naf'^e de mes attentions pour eux, que je me louais de tout, que je me conformais à tous leurs usages, que loin de causer de l'embarras dans la maison, mes domestiques leur étaient plus utiles que les leurs. Rufin, madame , ce qui doit vous prouver combien ils étaient contents de moi, et combien ils comptaient sur mon amitié, c'est la bonne grâce et le plaisir avec lesquels ils ont reçu les petits présents que j'étais à portée de leur faire. Si aujourd'hui le mécontentement de me voir prendre cette fille leur faisait oublier mes bons procédés, et s'ils s'échappaient, madame, à vous en écrire, je vous prierais alors de chercher à démêler la vérité, en prenant des informations des gens de la province. Il ne sortira jamais de ma bouche, fût-ce même pour avoir raison, aucune parole qui puisse leur être contraire; je ne veux point avoir à me faire le reproche que le voyage que j'ai fait chez eux puisse jamais leur nuire; il est vrai que je leur déplairai en prenant cette fille, mais je ne fais que choquer une fantaisie, pour me procurer un bonheur essentiel, et en vérité il n'y a pas de proportion.

Voilà, madame, le fond de mon âme,: vous m'aimez, je suis malheureuse, et vous êtes aussi conq)atissante que vous êtes juste. Je n'ajouterai rien à cet énorme volume, sinon mille pardons de l'ennui qu'il vous a causé. Je remets à un autre jour les assurances de mon tendre et respectueux attachement.

206 CORRESPONDAiNCE COMPLETE

Page 1