MADAMF. I.A DUCHESSE DE LLYNES A MADAME DU DEFFAND
Versailles, 7 avril 1754.
Je sens, madame, avec la plus sensible recomïaissance , les nouvelles preuve» de votre contiance et de votre amitié dans la consultation que vous voulez bien me faire, et dont il n'v a que votre cœur qui en ait besoin. J'ai raisonné de vos projets avec le président et M. de Màcou, étant tous trois dans les mêmes sentiments pour vous, et le même désir de votre bonheur, et de tout ce (jui peut soulager votre état. Ainsi, personne ne peut mieux que vous décider de quelle utilité et de quelle ressource vous sera cette compaj^juie. Je sais en général qu'il y a beaucoup d inconvénients à s'attacher une complaisante : les commencements en sont d'ordinaire merveilleux, mais souvent l'ennui et le dégoût viennent; d'abord on le dissinmle, et puis il se fait >entir avec amertume. J'en ai vu un exemple bien sensible entre mesdames de Tourbes et de Vildre, qui étaient même d'une espèce bien plus considérable. Enfin vous v ferez vos réflexions. Si l'établissement de mademoiselle de Lespinasse était dans un couvent d'où vous l'enverriez chercher souvent, et même passer quelquefois plusieurs jours avec vous, cela serait différent, parce que sans embarras vous seriez la maîtresse d'augmenter ou de diminuer votre liaison autant et si peu qu'il vous plairait. A l'égard de la répugnance que luonsieur votre frère et madame votre l>elle-sœur paraissent avoir à A-otre projet sur cela, comme vous ne m'en mandez pas les raisons, je n'en imagine qu'une de bonne, c'est la crainte que dans Paris elle ne trouve des conseils et des ressources pour se donner un état, et il ne faut pas se flatter que tout ce que vous pourriez dire , ni votre colère , ni votre indignation, ])ùt l'arrêter un moment. Ce serait un si grand avantage pour elle que rien ne la pourrait engager à le sacrifier, et vous seriez bien fâchée d'v avoir contribué en la faisant valoir et lui avant donné des amis qui ])ourraient la ])rotéger dans cette entreprise, dont vous savez qu'il v a plusieurs exemples. D'un autre côté, si vous crovez qu'en vous Taltachant ce soit une barrière insurmontable à cette idée, c'est peut-être un service que vous rendez à votre famille, cela j)eut être utile. C'est à vous à bien peser toutes ces raisons. M. et madame de Vichy ne m'ont rien mandé sur cela, quoique j'aie eu de leurs
Dr: :madame la marquise du défi a:nd. 207
nouvelles ces jours-ci; ainsi j'en conclus que cela uv leur tient pas trop à cœur. Voilà, ma chère nièce, des réflexions que j'ai cru devoir vous exposer pour répondre à votre confiance, ne souhaitant d'ailleurs que tout ce (jui peut adoucir votre étal et vous rendre heureuse; c'est l'objet des vœux d'un cœur qui vous est très-tendrement attaché.
LETïllE 111.
MADAME Dr DEFFAND '. MADAME LA DCCflESSE DK LUYNES.
8 avril 1754.
Il n'y a point de maliieur, madame, dont vos bontés et votre amitié ne puissent me consoler; je l'éprouve dans l'instant, par le plaisir infini que m'a fait votre lettre. Si je n'avais pas la crainte de rendre celle-ci trop longue, je me laisserais aller aux épanchements de mon cœMir et de ma reconnaissance, mais vous n'en sauriez douter, et je dois vous épargner l'ennui d'un second volume.
Toutes vos réflexions sont judicieuses et raisonnables. J'en conçois toute l'importance, aussi suis-je bien déterminée à prévenir, autant qu'il sera possible, tous les genres d'inconvénients que j'ai à craindre. D'abord, je dirai que cette fille est une demoiselle de ma province que je n'ai chez moi qu'en attendant qu'elle ait trouvé un logement dans un couvent, et pour y mettre plus de vérité, je vais tout à l'heure m'assurer de la première chambre vacante dans l'intérieur de Saint-Joseph. Je la lui ferai occu})er dans de certaines occasions , lorsque j'irai à la campagne. Ainsi, madauîe, si nous ne nous convenions pas, notre séparation ne fera point un événement; je ne pourrais prendre le [)arti de la mettre tout à fait dans un couvent sans une augmentation de dépense qui me serait un peu à cliarge , et que je suis forcée d'éviter. L'article le plus important est l'état de cette fille ; il est inquiétant, je l'avoue, mais c'est encore une raison de plus pour me déterminer à l'avoir auprès de moi, plutôt <ju'à la mettre dans un couvent, parce que dans le couvent je ne pourrais pas savoir ce qu'elle ferait conmu- je le saurai quand elle sera auprès de moi , où , sous prétexte de bienséance et de considération poiu- elle , je ne la laisserai jamais sortir qu'avec des personnes de confiance, ou bien accompagnée de quelqu'un de mes gens. Je ne suis pas assez sotte pour
me flatter qu'aucune raison d'amitié, de reconnaissance ou de crainte })ùt l'empêcher de réclamer son état si elle y trouvait de la possibilité, mais comme il n'y en a aucune, et qu'elle a beaucoup d'esprit, j'ai tout lieu de croii^e qu'elle ne fera aucune tentative; le désespoir seul pourrait l'y porter; au lieu que menant une vie douce et heureuse, elle s'en contentera. Enfin, si je me trompais dans ces conjectures, je serai du moins à portée de savoir ses démarches, et d'en instruire ceux qui v sont intéressés. Je suis persuadée que c'est leur avantage que cette fille soit auprès de moi; c'est l'avis de tous les (jens sensés à qui j'en ai parlé, de M. le cardinal de Tencin, de M. de Màcon, du président, etc. Les oppositions de mon frère et de ma belle-sœur ne peuvent être fondées que sur le ressentiment qu'ils ont de ce que cette fille a voulu les quitter, et ils me sauront gré par la suite de ce qui leur déplaît dans le moment présent. Je reçus ces jours passés une lettre de M. le cardinal de Tencin, qui m'offrait de faire partir cette fille après Pâques, et de la confier au procureur et à la procureuse générale de Lyon qui venaient à Paris par la diligence. Je viens de lui écrire tout à l'heure que j'acceptais ses offres; j'attendais pour cela votre réponse.
Je finis, madame, en vous répétant que je suis comblée de vos bontés, que je vous en demande la continuation, et que de toutes les marques que vous voudrez bien m'en donner, celle à laquelle je serai le plus sensible, seront vos conseils, dont vous jugerez que je suis digne par la promptitude avec laquelle je m'v soumettrai.
Je vous suis, madame, bien resj)ectueusement et inviolablement attachée.