I. A .MKMt AL MKMK
r;iris, mardi 17 juin 17()(>. à Jî lu'ui'os.
Xous avons tous les deu\ un pied de ne/ ; vous, de ne ni' avoir [)a.s devinée' ; et ni(ji, de ne l'avoir point été ; je voudrais savoir qui vous avez pu soupcomier : ouldie/ votre méprise, je vous la pardonne.
Je suis persuadée que vous êtes toit aise de trouver que ee soit moi, et que l'amitié l'emporte sur la vanité. Si le succès de cette folie n'a pas été tel que je l'espérais, elle m'a du moins Ijien divertie dans le temps : j'en avais fait le projet plus d'un mois avant votre départ. Rap|)elez-vous que vous allâtes clie/. un M. Doumenv, que vous fûtes mécontent du portrait que \ous v vîtes. Madame de Turenne', à qui je le dis, offrit de me prêter une boite de M. de Bouillon; je l'accejjtai; je la donnai à madame de Forcalcpiier ; elle vous la fit Aoirdans mon petit cabinet bleu; vous reconnûtes madame de Sévijjué, vous en parûtes content. Le lendemain je remis ce p<jrtrait entre lc> mains de madame de Jonsac, qui se chargea d'en faire faire la
|KMi<lrait s'il la savait. Mai> rrollemnit le cavaliiM- ('tair liieii iiialadioir ilCni- |)lover si lourdeineiit son teiii|)s dan? un hoiidoir avec- la ))ln.s jolie teiiuiiit difrance, et une femme un peu dituposée à la i-iu'iosité. Mon dévdt cousin s"\ serait pris d'iuu; autre façon. » (A. N.)
1 Ceei fait allusion ;i une tabatière portant dans le couvercle le portrait de madame de Sévijjné. et renfermant une lettre adressée à .M. ^\'alp^de en son non», (piil ne soupçonna pas d'abord de venir de madamtï du Ilcffand. mais • pi'i! crnt lui avoir été adressée par la ducliesse de Choiseul. (A. IN.~
- La princesse de Turenne, la bru du diu- de Honillon. La maison de Rouillon est éteinte, le dernier prince de cette famille était cul-dc-jatte. C'est à lui qu'appartenait la terre de ^Navarre, cé(iée à la maison de Itouillon par Louis XIV en échanjje du comté de Sedan. Pendant la révolution, M. llov. Iiui des derniers ministres i\r:i linanccs. lui cliai{;é des affaiies de M. ilc lîouillon.
Sous le rèjjne de Louis XIV, messieurs île ISoiiillon avaient fait dresser ei imprimer leur (jénéalojjie avec lieaucoup de majjnificence et di; faste. Ils eu avaient fait distribuer îles exemplaires à la (loin-. Lorsrpi'on vint à en |iarler au souper du roi : Sire, dit le prince de Coude, si l'on en croit cette jjénéalojrie, messieurs de Bouillon sont bien plus lujbles cpui nous; car elle les fait ilescendrc des premiers ducs «l'Aipiitaine qui étaient souverains, tandis que le jjrand-père de Ilu{>ues (^ipet n'était qu'un simple particulier. Mais, après tout, ajouta le |)rince de Coudé, ce n'est pas à moi à leur dire ce que j'en pense, je ne suis que le cadet; c'est vous, sire, qui êtes l'aine. Le roi s'étant fait représenter cette ([énéalogie, en ordonna la suppression. (A. ^.)
copie; on dit qu'elle est bien. Elle ordonna la boîte, elle a transcrit la lettre; enfin elle a tout fait; vous lui devez un mol de remercîment. Mandez -lui que je vous ai conté tous ses soins, elle a beaucoup d'estime et de goût pour vous. Toute cette besogne étant finie, il fallait que cela vous parvînt, et je voulais que ce fût mvstérieusement. J'eus dessein de m'adresser à M. Craufurd'; je vous priai de me mander s'il était à Londres, et j)uis je pensai que je lui causerais bien de l'embarras; j'eus recours à la grand'maman; et avec sa bonté ordinaire, elle entra dans toutes mes vues ; elle les perfectionna, se chargea de mon paquet, l'adressa à M. de Guerchy*, lui écrivit ses instructions, et lui demanda de lui en apprendre la réussite. Je juge par votre récit que c'est un très-habile ministre, et qu'il a suivi très-exactement ce qui lui avait été prescrit. J'écrirai incessamment à la grand'maman pour la remercier, et je transcrirai ce que vous m'avez mandé à l'occasion de sa lettre : pourquoi ne me l'envoyez-vous pas, cette lettre? je ne le comprends pas; elle m'a envoyé la AÔtre que je lui ai renvoyée; j'en ferai de même de la sienne; je vous la renverrai.
Voilà toute l'histoire. Si a'Ous m'aviez devinée, comme je n'en doutais pas, rien n'aurait manqué à mon plaisir; mais mon tuteur n'a pas reconnu sa pupille. Voilà la plus utile leçon que j'aie jamais reçue de lui.
h A MÊME AU MÊME.
Paris, mercredi 9 juillet 1766.
Vous voyez quel est le quantième du mois, et ce n'est qu'à cet instant que je reçois votre lettre du 1" et du 3. Vous avez si bien fait par vos leçons, vos préceptes, vos gronderies, et, le pis de tout, par vos ironies, que vous êtes presque parvenu à me rendre fausse, ou pour le moins fort dissimulée : je m'interdis de vous dire ce que je pense; quand je suis prête à me laisser aller à vous dire quelques douceurs, je crois entendre ces paroles du Seigneur aux trois Marie (à ce que je crois) : Noli me tangere.
* Le même M. Craufurd dont il a déjà été parlé. (A. N.) 2 Alors ambassadeur de France en Angleterre, plus célèhre par ses différends avec le chevalier d'Eon que par ses mérites diplomaticpics ou autres. (L.)
DE MADAME LA MAl'.OUISE DU DEF^A^D. 367
Je possède plus l'Evan{;ile qu'Horace. Oli non, je ne pourrai jamais dire mon Horace comme chacun dit; je ne possède point Horace, je ne connais point Horace; je sais qu'on l'estime, qu'on le prône, qu'on le vante; je ne dis pas qu'on ait tort, mais je ne le connais pas.
Vivez, vivez en paix avec votre sainte'; livrez-vous tout entier à votre passion pour elle ; en conséquence , lisez et relisez ses lettres, et ju{jez si l'amitié ne peut pas faire sentir et dire des choses mille fois plus tendres que tous les romans (\\\ monde? Savez-vous ce qui me fâche le plus contre vous aujourd'hui? c'est que Aous ne répondiez point à ce tour mystique que j'avais pris pour vous forcer à me dire ce que je serais hieii aise que vous me dissiez' : apparemment que vous improuvez cette tournure, car a'ous m'avez écrit que, quand vous ne répondiez pas à qui'l(|ue article de mes lettres, c'était une marque d'improbation. Ah! vous êtes un plaisant personnage; je vous dirais volontiers comme la capricieuse dans le Philosophe marié; après avoir fait à son amant l'énumération de tous ses vices, de tous ses ridicules, elle termine ainsi sa longue kvrielle : « Mais, malgré vos défauts, je vous aime à la rage. " Ah! cette citation est d'iiue petite emportée, mais non pas d'une ennuyeuse héroïne de roman.
Non, non, vous vous trompez très-fort, si vous croyez que j'eusse été fâchée de ne pas réussir à vous attraper; mais j(^ vais vous citer l'opéra :
Ii<;s dieux punissent la liorté ; ,
Il n'est point de grandeur que le riel irrité N'abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre.
Vous m'avez rendue poussière; je vous le pardonne, n'en parlons plus.
J'ai une chose étonnante à vous dire, et qui le devient cent fois davantage depuis que j'ai reçu votre lettre, parce que vous ne me dites pas un mot de l'affaire dont il s'agit; voici le fait.
Le baron d'Holbach^ a reçu, samedi dernier, une lettre de
* Madame de Sévijjné. (A. ^i.)
■- Elle entend parler de la lettre écrite sous le nom de madanu- de Sévigné, où on l'engage de revenir au plus tût à Paris. (A. ?J.)
"^ Seigneur allemand établi à Paris, dont l'hôtel était le rendez-vous de tous les encyclopédistes, et de ceux qu'on appelait alors philosophes à Paris.
Le baron d'Holbach, né à Heidelsheim dans le Palatinat, est mort à Paris, en 1789, à l'âge de soixante-six ans. Il y était venu dès son enfance et y passa
:j(j8 CORRESPONDANCE COMPLETE
M. Hume, remplie de plaintes, de fureurs, contre Jean-Jac([uos : il va faire, dit-il, un pamphlet pour instruire le public de toutes ses atrocités; je n'ai encore vu personne qui ait lu cette lettre' , mais on dit que M, d'Alembert l'a lue; il en court des extraits par tout Paris. Milord Holderness avait reçu une lettre de sa femme, le même ordinaire, qui lui mandait avoir donné à diner la veille à M. Hume, et elle ne lui mande point qu'il lui ait dit mi mot de Jean-Jacques; vous ne m'en dites rien non plus, tout cela me paraît incompréhensible. Donnez-moi, \e vous prie, fous les éclaircissements possibles sur cette affaire, et une fois pour toutes, ne crai|jnez de moi aucune indiscrétion : je pousse la réserve sur tout ce qui me vient de vous jusqu'à la plus grande puérilité. Je jjarderais vos secrets, si vous me pigiez digne de m" eu confier, et je vous sauverai du ridicule de l'intimité d'une liaison qui pourrait nuire à votre considération, et vous faire ('•prouver des froideurs de l'Idole et de ses adhérents.
MADA.MK I.A MAIlOnSK DV DEFIANI) A AI. DE VOLTAIRE.
18 scpteinbie 1766 -.
L'ennui me prend, monsieur, de ne jilus entendre parler de vous; vous me crovez peut-être morte, je ne le suis pas encore; il est vrai qu'il ne s'en faut de guère; mais je suis cependant
Il j)lus jjraii(l(î j):ii-tie de sa vie. ^larié avec iiiailciiioiselh^ «F Ame, s(ciir tlo I intemlant Je Tours, il la perdit presque aussitùr, et ohtint à prix d'aijjent de la cour de Home la perinissioti d'épouser la seur de sa feniiue. qui n'est luorte qu'en 1814 à j)lus de qiiatre-viujjts ans.
Comme Helvétius, le haron d'Molhacli faisait sa société des {{eus de lettres; il se rendit célèbre par son athei'tiiip pur, et par plusieurs ouvrages, entre autres son fameux Système de la tiaturf ^ auquel il est probable que coopérèrent plusieiu'S de ses convives. Après avoir recherché la société de Jcan- .lacques, il se brouilla avec lui, et on mit généralement les torts du càté du baron. On ne peut nier qu'il n'eût du savoir et des connaissances, et il suffit pour n'en point douter tlu témoijpiage de Rousseau : " C'était, dit-il, un fils » de parvenu, qui jouissait d'une assez grande fortune dont il usait noble- » ment, recevant chez lui des gens de lettres, et par son savoir et ses eon- » naissances tenant bien sa place au milieu d'eux. » (A. iS.)
^ >I. AValpole a donné, dans le tome IV^ de ses OEuvres , édition in-i", lui récit détaillé de cette malheureuse (pierelle entre Rousseau et M. Hume, (pii, selon Marmontcl, avait été jirédite par .M. le baron d'Holbach. (A. \.
- Voyez la ié|)onse de Voltaire à cette lettre, vol. LIX, page 473. C(;ttc réponse commence ainsi : Ennuyez-vous souvent, madame. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEi^A^D. .ÎG»
encore assez en vie [)our avoir plus Lesoin de vos lett!•e^ (jue de prières. Comment vous portez-vous? Oue faites-vous? (jue pensez-vous? Il a couru ici le bruit (jue vous vouliez aller à Wesel; cela est-il vrai?
Que dites-vous du procès de Jean-Jacques et de M. Hume? Avez-vous lu la lettre de dix-huit pajjes de celui-là à celui-ci? Existe-t-il dans le monde un aussi triste fou que ce Jean-Jacques? C'est bien la peine d'avoir de l'esprit et des talents, pour en faire un pareil usajje! C'est une j)laisante ambition (jue de vouloir se rendre célèbre par les malheurs ; il n'aura bientôt plus d'asile qu'aux Petites-Maisons. Ses protectrices sont bien embarrassées. Pour vous, monsieur, vous êtes mon sajje, et je voudrais bien que vous fussiez mon ami; vous ne l'êtes j)()int, puisque vous n'avez point soin de moi.
J'ai lu en dernier lieu le Pliilosoj)h(' {(juarant; on dit <ju'il y a encore quelque chose de nouveau, mais dont je ne sais pas le titre; je voudrais avoir tout cela. Je ne sais plus (|ue lire. Voilà pour la quatrième fois que je fais la tentative de lire M. de Buffon, et je ne puis pas tenir à l'ennui que cela me cause. Enfin, sans le Journal encyclopédique, ^ev\e saurais que devenir. N'en faites-vous pas assez de cas? C'est en fait de lecture, ce qu'est la dissipation dans la vie; cela ne vaut pas l'occupation ni la société, mais cela y supplée.
Ecrivez-moi, réveillez-moi, aimez-moi, ou faites-en le semblant; moi, je vous aime tout de bon, et je ne veux plus être si longtemps sans vous le dire.
LETTRK 207.
MADAME LA MAnQUISF. DU DKFFAM) A M. HORACE AVALPOTE.
Paris, 2V scpteiiiliif 17GG.
J'avais résolu de ne vous point écrire; non pas que vous soyez mal avec moi, tout au contraire; mais par la crainte (juc ce ne soit une fati(;ue, dans l'état de faiblesse où vous êtes, de recevoir des lettres : vous aurez tout au plus celle de la lire . car je prétends bien non-seulement vous dispenser d"v répondie, mais je vous demande en jjràce de n v point penser. Je vous crois très-malade, et le récit que vous m avez fait de votre état me donne beaucoup d'inquiétude', et à tel point (pie vous ne
1 M. ^Valpole sonflTait alors d'iiiK- finu- attaque tic {joutK;. ' A. M.)
pouvez, sans manquer à l'amitié, ne me [)as donner de nouvelles deux fois la semaine, comme je vous en ai prié dans ma dernière lettre. Je ne veux pas un seul mot de votre main, mais je vous aurai une vraie oljli{jation de dicter en anglais un bulletin trés-circonstancié et trés-véridique de votre situation du moment. Je crois vous avoir mandé que Wiart apprenait l'anglais; j'ai eu la précaution de fixer l'heure de ses leçons à celle où le facteur apporte les lettres, pour que celles que je recevrai de vous en anglais puissent être traduites sur-le-champ. Consentez donc , mon tuteur, à m'envoyer régulièrement des bulletins deux fois la semaine : je ne doute pas que la poste de Bath à Londres ne soit régulière; M. de Guerchy me l'a assuré. Si vous restez aux eaux tout le mois de novembre, lui et sa femme vous iront rendre visite. Je voudrais l)ien être de la partie; mais savez-vous ce que je désirerais? ce serait d'être un vieillard à la place d'une vieille; j'irais, je vous jure, à Bath pour vous tenir compagnie et vous soigner : je suis très-persuadée, et même je n'en puis douter, (jue vous ne méritez pas tout ce que je pense pour vous; mais qu'y faire? Ce n'est ni votre faute ni la mienne; nous devons mutuellement, moi, vous épargner les reproches, et vous, m' épargner les réprimandes.
J'ai peur que vos médecins ne soient détestables; je les crois pires que les nôtres : les uns et les autres [)euvent être des emj)oisonneurs, mais leurs poisons sont différents; les nôtres sont lents, et les vôtres prompts et violents. Donner à un homme comme vous, aussi faible, aussi maigre, pour le guérir de la goutte, des drogues chaudes, et le mettre à l'usage du vin, cela me parait comme un coup de pistolet dans la tête pour guérir de la migraine. J'attends beaucoup des eaux de Bath; mais je ne ferai pas une goutte de bon sang que je n'aie reçu un bulletin en anglais tel que je vous le demande. Ajoutez à ce bulletin un aveu franc et délibéré de l'effet que vous font mes lettres, si elles vous ennuient, si elles vous fatiguent; rien ne peut me déplaire, rien ne peut me fâcher, que votre mauvaise santé. Adieu : vous ne vous souciez guère de nos nouvelles, ni moi non plus, en vérité.
M. DE VOLTAIRi: A JIADAME LA MARQIISE PU DEFFAND.
Ferncv, 24 scptciiil)r(; 1766.
Eunuvez-vous souvent, madame, car alors vous m'écrirez. Vous me demandez ce que je fais : j'endjellis ma retraite, je meuljle de jolis appartements où je voudrais vous recevoir; j'entreprends un nouveau procès dans le {joût de celui de Galas, et je n'ai pas pu m'en dispenser, parce qu'un père, une mère et deux fdles, remplis de vertu et condamnés au dernier supplice, se sont réfufjiés à ma porte, dans les larmes et dans le désespoir.
C'est une des petites aventures dignes du meilleur des mondes possible. Je vous demande en grâce de vous fiiire lire le Mémoii'e que M. de Beaumont a lait pour cette famille aussi respectable qu'infortunée. Il sera bientôt imprimé. Je })ric M. le président Hénault de le lire attentivement.
Vos suffrages serviront beaucoup à déterminer celui du public, et le public influera sur le conseil du roi. La belle àme de M. de Choiseul nous protège ; je ne connais j)oint de cœur plus noble et plus généreux que le sien; car, quoi qu'en dise Jean-Jacques, nous avons de trés-honnètes ministres. J'aijnerais mieux assurément être jugé par le prince de Soubise et par M. le duc de Praslin que par le parlement de Toulouse.
Il faudrait, madame, que je fusse c-îussi fou que l'ami Jean- Jacques pour cdler à Wesel. Voici le fait : le roi de Prusse mayant envoyé cent écus d'aumône pour cette malbeureuse famille des Sirven, et m'avant mandé (pi'il leur offrait im asile à \Ve.sel ou à Glèves, je le remerciai connue je le devais; je lui dis que j'aurais voulu lui présenter moi-même ces pauvres gens auxquels il promettait sa protection. Il lut ma lettre devant un fils de M. Troncliin, qui est secrétaire de l'envoyé d'Angleterre à Berlin. Le j)etit Troncliin, qui ne pense pas que j'ai soixantetreize ans, et que je ne peux sortir de chez moi, crut entendre (fue j'irais trouver le roi de Prusse; il le manda à son père; ce père l'a dit à Paris; les gazetiers en ont beaucoup raisonné; et voilà comme on écrit l'histoire; puis fiez-vous (i messieurs les savants.
II faut que je vous dise, pour vous amuser, que le roi de Prusse m'a mandé qu'on avait rebâti buit mille maisons en
372 CORRESPO>;pANCE COMPLÈTE
Silésie. La réponse est bien naturelle : >< Sire, on les avait donc " détruites; il V avait donc liuil mille familles désespérées? Vous '1 autres rois, vous êtes de plaisants pliilosoplies! »
Jean-Jac(pies du moins ne fait de mal (pi'à lui, car je ne crois i)as (|u'il ait ])u m'en faire; et madame la maréchale de Luxembourg ne peut pas croire que j aie jamais pu me joindre aux persécuteurs du Vicaire savoyard. Jean-Jacques ne le croit pas lui-même; mais il est connne Cliiant-Pot-la-PernHjuc , qui disait que tout le monde lui en voulait.
8ave/-vous (pic 1 horrible aventure An chevalier de la Barre a été causéi; par le tendri* amour? S.ivez-vous qu'un vieux maraud d'Abbeville, nommé Belleval, amoureux de l'abbesse de \ i.;;nancourt, et maltraité, connne de raison, a été le sc^d mobile de cette hoiiible catastrophe? Ma nièce de Florian, qui a l'honneur de vous connaître, et dont les terres sont auprèji d'Abbeville, est l)ien instruite de toutes ces horreurs; elles font dresser les cheveux à la tète.
Savez-vous encore que feu monsieur le dauphin, qu'on ne peut assez regretter, lisait Lockedaiis sa dernière maladie? J ai appris, avec ])ien de Tétonneuient , (ju'il savait toute la tragédie de Mahomet par cœur. Si ce siècle n'est pas ceiui des grands talents, il est celui des espi'its cultivés.
Je crois que M. le président Hénaultaété aussi enthousiasmé <jue moi de M, le prince de BrunsAvick. Il v a un roi de Pologne j)hilosophe qui se fait une grande réputation. Et que dironsnous de mon impératrice de Russie?
Je m'aperçois (\\\c ma lettre est un élo;;e de tètes (-ouronnées; mais, en vérité, ce n'est ])as fadeui", car j'aime encore mieux huu's valets de chand)re.
Il m'est venu mi premier valet de chambre du roi , nommé' -NL de la Borde', qui fait de la musique, et à f|ui Monsieur le l)au[)hin avait conseillé démettre en musique l'opéra de Pandore. C'est de Ions les opéras, sans exception, le plus susceptible d'un grand fracas. Faites-vous lire les paroles qui sont d;ms mes OEmircs, et vous verrez s'il n'v a pas là bien du tapage.
' .fcan-licnjainiii <!« la liordc, musicien ot pnlvjjiMplic français, né à Paiis !<• 5 septonihii' 173V, mort ilans- la mémo ville le 22 juillet 1794. Il fut, après lîaelielier, le premier valet de cliaiabre et le favori de Lonis XV. A la morl tir son maître, il devint fermier jjéuéral. On a de lui une fonle d"<iuvra{;es . eu «jénéral relatifs ;i l'iiistoirc de la musique, entre autres : Choix de chansons nn\rs en inusirjiK', Paris, 1773, V vol. in-8", reclierelié à rause de très-jolies
Je croyais que M. de la Borde faisait de la musique comme un premier valet de cliand)re en doit taire, delà j)etite musi(îu«' de corn- et de rnelle; je l'ai fait exécuter : j'ai entendu des choses dignes de Rameau. Ma mère Denis en est tout aussi étonnée que moi; et son ju(][ement est bien pins important que le mien, car elle est excellente musicienne.
Vous en ai-je assez conté, madame? vous ai-je assez ennuvé<^? suis-je assez bavard? Souffrez que je finisse en disant que je vous aimerai jusqu'au dernier moment denta vie, de tout mon coeur, avec le plus sincère respect.
LET tri: 209.
I.K SECRÉTAir.E UV. MADAME LA MAnQUISE DU DETFAND A M. HORACE WALPOLE.
P;iris. incicredi 2V sejjteiiibre lUif).
Monsieur,
J'ose vous supplier très-humblement de vouloir bien ordonner à un de vos gens de mettre à la poste deux fois la semaine le bulletin de l'état de votre santé ; je ne puis vous dire à que' [)oint madame en est inquiète. Je prends la liberté de vous mander ceci à son insu, parce que je sais qu'elle est dans la résolution de ne vous point écrire pour ne vous pas mettre dans le cas de lui faire réponse, ce qui vous fatijjuerait beaucoup dans l'état de faiblesse où vous êtes; mais, monsieur, je vous demande en grâce de faire mettre un petit bulletin en anglais deux fois par semaine. J'ai actuellement un maître d'anglais qui vient me donner des leçons tous les jours, et (|iii traduira ce que vous aurez la bonté de faire mander : ne vous donnez point la peine , monsieur, d'écrire vous-même.
Je ne puis vous exprimer Tinquiétude où est madame de votre état : elle me dit à tout moment (ju'il faudrait (jue je partisse pour TAngleteri-e ; que je pourrais peut-être vous être de quelque utilité, et qu'à elle je lui sei-ais d'une j;raude ressoiu'ce.
^jravurf's. — Ensai sur la musiqi(e ancienne et tnoih'rne , 1786, 4 vol. iii-t". Ti'ès-hoii musicien lui-inèinc , la lioidc jouit d'uuc {çraude V()j[uc tlau» le {»enre chanson et ronumco. Son Recueil d'airs i-ii 4 vol. iu-8°, orné d(! {fravurcs niajjnifiques, est un des nioniiniciits du jji'iuc. Il Ht avec JSertou la musique AWdèle de Pontliieii , o[)éra de Saiut-.Marc. Il Ht seul (■clic.' iVIsini'-ne i-t Isinrnias, iVAnnellr et Lubiii d<î ^laiiuonlcl, d'AinpItion, do la Cin- //uantaine , de V Amadix de Quinaulr. etc. (^L.)
Je me trouverais très-lieureux , monsieur, si je pouvais espérer de vous être Ijon à quelque chose ; je ue tarderais pas un moment à partir : je puis vous assurer que cela est très-vrai et très-sincère.
Je ])uis vous répondre, monsieur, que s'il existe de véritables amis , vous pouvez vous vanter que vous avez trouvé une amie en madame comme il y a bien peu d'exemples. Tirez-la d'inquiétude le plus souvent qu'il sera possible : si vous voyiez comme moi l'état où elle est, elle vous ferait pitié; cela l'empccbe de dormir et l'échauffé beaucoup.
■ Je porte une très-.'jrande application à la langue anglaise, pour être en état de traduire vos lettres, mais je prévois que ce ne poui^ra être que dans quatre ou cinq mois : mais , monsieur, je vous le répète, ne vous donnez pas la peine d'écrire vous-même; un de vos gens écrira le bulletin en anglais, et mon maître , qui est tous les jours ici à l'heure que le facteur apporte les lettres, le traduira sur-le-champ.
Je vous demande mille pardons, monsieur, de la liberté que je ]n-ends; mais j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous informer de l'inquiétude où est madame de votre santé; cela me donne occasion, monsieur, de vous remercier des bontés que vous daigiicz avoir pour moi. Je vous supplie d'être persuadé de mon attachement et de mon respect. Wiart.
MADAME LA MARQUISE Dl DEFFA^JD A M. HORACE WALPOLE.
Mardi, 30 scptemluc 1766, à quatre Iieiires du matin, écrite de ma propre main avant la lettre que j'attends par le courrier d'aujourd'hui.
Non, non, vous ne m'abandonnerez point; si j'avais fait des fautes, vous me les pardonneriez, et je n'en ai fait aucune, si ce n'est en pensée; car pour en parole ou en action, je vous défie de m'en reprocher aucune. Vous m'aA-ez écrit, me direzvous, àe^ Lettres portugaises , des élégies de madame de la Suze; je vous avais interdit l'amitié, et vous osez en avoir, vous osez me l'avouer : je suis malade et voilà que la tête vous tourne ; vous poussez l'extravagance jusqu'à désirer d'avoir de mes nouvelles deux fois la semaine; il est vrai que vous vous contenteriez que ce fussent de simples bulletins en anglais, et
avant que d'avoir reçu me» réponses sur cette demande , vous avez le front, la hardiesse et l'indécence de sonjjer à envoyer Wiart à Londres pour être votre résident. Miséricorde! que serais-je devenu? j'aurais été un héros de roman, un personnage de comédie, et quelle en serait l'héroïne? — Avez-vous tout dit, mon tuteur? Ecoutez-moi à mon tour.
J'ai voidu vous envover Wiart ; ce projet n'était qu'une idée nullement extraordinaire dans les circonstances où je l'aurais exécuté; j'aurais eu la même pensée pour feu mon pauvre ami Formont ', s'il avait été bien malade à Rouen, et qu'il n'eût eu personne j)Our me donner de ses nouvelles ; voilà votre plus grand grief. Ah! un autre qui selon moi est bien pis, c'est l'ennui de mes lettres; vous y trouvez la fadeur, l'entortillé de tous nos plus fastidieux romans; j)eut-étre avez-vous raison, et c'est sur cela (jue je m'avoue coupable. Je peux parler de l'amitié trop longtemps, trop souvent, trop longuement; mais, mon tuteur, c'est que je suis un pauvre génie; ma tète ne contient point plusieurs idées, une seule la remplit. Je trouve que j'écris fort mal, et quand on me dit le contraire, qu'on me veut louer, je dirais à ces gens-là : Vous ne vous y connaissez pas , vous n'avez point lu les lettres de Sévigné, de Voltaire et de mon tuteur. Par exemple, celle du 22, on vous me traitez avec une férocité sarmate , est écrite à ravir. — Mais venons à nos affaires; voilà le procès rapporté : sovez juge et partie, et je vous promets d'exécuter votre sentence : prescrivez-moi exactement la conduite que vous voulez que je tienne; vous ne pouvez rien sur mes pensées, parce qu'elles ne dépendent pas de moi, mais pour tout le reste vous en serez absolument le maître.
J'intercède votre sainte ^, je la prie d'apaiser votre colère; elle vous dira qu'elle a eu des sentiments aussi criminels que moi; qu'elle n'en était pas moins honnête personne; elle vous rendra votre bon sens , et vous fera voir clair comme le jour qu'une femme de soixante-dix ans, quand elle n'a donné aucune marque de folie ni de démence, n'est point soupçonnable de sentiments ridicules, et n'est point indigne qu'on ait de l'estime et de l'amitié pour elle. Mais finissons, mon cher tuteur, oublions le passé; ne parlons plus que de balivernes, laissoîis à tout jamais les amours, amitiés et amourettes; ne nous aimons
i Dont parle souvent Voltaire. (A. JN.) 2 Madame de Sévijnc. (A. >'.)
point, mais intéressons-nous toujours l'un à l'autre sans nous écarter jamais de vos principes ; je les veux toujours suivre et respecter sans les comprendre; vous serez co)itent, mon tuteur, soyez-en sûr, et vous me rendrez parfaitement contente si vous ne me donnez point d'inquiétude sur votre santé, et si vous ne vous fâchez ])lus contre moi au j)oint de m' appeler Madame; ce mot p;èle tous mes sens; que je sois toujours i>otre Petite ; jamais titre n'a si l)ien convenu à personne, car je suis bien petite en effet.
^e frémissez point quand vous songez à votre retour à Paris; vous souvenez-vous que je ne vous y ai causé nul embarras, que j'ai reçu avec plaisir et reconnaissance les soins que vous m'avez rendus, mais que je n'en exigeais aucun? On s'est moqué de nous, dites-vous, mais ici on se moque de tout , et l'on n'v j)ense pas l'instant d'après.
Il me reste à vous faire faire une petite observation pour vous engager à être un peu plus doux et plus indulgent; ce sont mes malheurs, mon grand âge, et je puis ajouter aujourd'hui mes infirmités; s'il était en votre pouvoir de m'aider à supj)orter mon état, d'en adoucir l'amertume, vous y refuseriez-vous? Et ne tiendrait-il qu'à la première caillette maligne ou jalouse, de vous détourner de moi? Non, non, mon tuteur, je vous connais bien, vous êtes un jxmi fou, mais votre cœur est excellent; et quoique incapable d'amitié, il vaut mieux que celui de tous ceux qui la professent : grondez-moi tant que vous voudrez, je serai toujours votre pupille malgré l'envie.
J'avais écrit tout cela de ma propre main , sans trop espérer qu'on pût le lire ; Wiart l'a déchiffré à mcrveillle, et si facilement que j'ai été tentée de vous envoyer mon ])rouillon; mais je n'ai pas voulu vous donner cette fatigue.
J'attends votre première lettre avec impatience pour savoir de vos nouvelles ; mais avec tremblement : m'atteudant à ])eaucou}) diiijures, j'ai été bien aise de les prévenir et vous préviens que je n'y répondrai pas.
Mercredi l*"" octobre, avant l'anivée du courrier, et par conséquent point en réponse à votre Icîttre s'il m'en apporte, et que je ne puis encore avoir reçue.
Vous avez raison , vous avez raison , enfin toute raison ; je ne suis plus soumise, mais je suis véritablement convertie. Un rayon de lumière m'a frappée à la manière de saint Paul; il en
Di: MADAME LA MAIIOUISK Di: DEFFAM). 377
fut renversé de son cheval, et moi je le suis de mes cliimères. Je ne sais de quelle nature elles étaient, quel lanjjn.'je elles )ne faisaient tenir ; mais j'avoue (ju'elles devaient vous paraître ridicules, et l'effet qu'elles vous faisaient ne me choque plus aujourd'hui. Il y a déjà quelque temps qu'en me figurant votre retour ici, je sentais que votre présence me causerait de l'emharras. Je me disais : Ohl mon Dieu, pourquoi ? et je trouvais que c'étaient vos réprimandes que njon jargon m'avait attirées qui me donneraient quelque honte. Brûlez toutes mes lettres (s'il vous en reste) qui pourraient laisser traces de tous ces galimatias; je suis votre amie, je n'ai jamais eu ni pensée ni sentiment par delà cela, et je ne cf)mprends pas comment j'étais tombée à user d'un langage que j'ai toujours fui et proscrit, et que vous avez toute raison de détester. Voilà donc un nouveau baptême, et nous allons être l'un et l'autre bien plus à notre aise.
J'ai fait connaissance avec deux ambassadeurs ; celui de Venise ', qui est un homme tout rond, tout franc; celui de Sardaigne -, tout sensé, tout sérieux, qui a été deux ans dans votre pavs et qui cause assez bien.
Nous allons perdre madame Greville ^ ; je ne veux pas vous écrire tout ce que jen pense; je réserve à vous le dire.
Il me prend ime terreur; c'est que vous ne voviez (jue trop clairement que cette lettre a été écrite avant que j'aie reçu la vôtre. Si j'allais apprendre que vous êtes encore bien malade ! — Celte pensée me coupe la parole.
Mercredi, après l'arriM'i- rlii cdiii rirr.
Quelquefois les lettres qu'on doit recevoir le mardi n'arrivent que le jeudi; je fermerai celle-ci après larrivée du facteur.
O mon Dieu, que je suis contente! vous vous portez bien, voilà tout ce que je voulais; vous jugerez par ce que j'ai écrit ce matin et hier, si je suis fâchée contre vous. 11 ne me reste plus qu'à vous dire un mot : on ne cioit point dans ce pavs-ci qu'on puisse être l'amant d'une fennne de soixante-dix ans, quand on n'en est pas pavé ; mais on croit qu'on peut être sou ami , et je puis vous répondre (ju'oii ne trouvera nullement
* Bartliélcmv Gradeiiijjo. ''A. X.j
2 M. (le Marrnora. Cctto fariiillo e\i.>to rnrore à Turin; un jeune de Marrnora a été |)a{;e du prince Horglièse. (A. N.)
•" Mararinev. femme de feu M. Fulke Greville. Klie mourut en 1789.
378 COnr.KSPO.NDAINCE COMPLÈTE
ridicule que vous sovez le mien. Je ne vous garantirai pas que l'on ne vous fasse quelques plaisanteries , mais c'est faire trop d'honneur à notre nation que d'y prendre (jarde. Je ne sais d'où peuvent venir toutes nos craintes, et vous deviez bien me parler avec la même confiance que je vous parle. J'ai dans la tête que c'est quelque mauvaise raillerie de madame la duchesse d'Aij<|uillon à miladv Hervev ', qui a troublé votre tête; je n'y ai j)as donné le moindre lieu. Il y a lon{jlemps que je connais sa jalousie, mais elle n'est nullement dangereuse. Je ne me suis laissée aller à parler de vous avec amitié et intérêt qu'à mesdames de Jonsac et de Forcalquier, qui vous aiment beaucouj) l'une et l'autre, et sans jalousie.
LA MKME AU MÊME
Paris, dimanche 19 octobre 1766.
Jugez si je suis bien corrigée; j'ai été depuis le dimanche 5 jusqu'au jeudi 16 sans recevoir de vos nouvelles, sans proférer votre nom et sans songer à vous écrire, si ce n'est en vous envoyant la suite de la Chalotais^ par M. Jenkinson \
J'ai reçu, jeudi 16, deux lettres, l'une du 3, l'autre du 6, et hier, une du 10; toutes trois m'ont fait plaisir. La première
* Marie Lcpcl, baronne d'Hervey, qui avait longtemps résidé à Paris, et qui fut dans une corres|)ondance suivie avec la duchesse douairière d'Aiguillon. Elle mourut au mois d'août 17C8 ; elle avait été de la société de madame Dupin ; c'est chez cette dame que Rousseau, qui en parle, l'avait comme, (A. IS.)
2 Mémoire de M. delà Chalotaix , procureur général au parlement de Bretagne, avec addition. C'est le ]>remior du nombre infini des pamphlets, factums, exposés, qui parurent sur l'inhune persécution que M. de la Chalotais souffrit de la part du duc d'Aiguillon, commandant pour le Roi en Bretagne, et, sous ses ordres, de la jiart de M. de Calonne. — Ces Mémoires sont datés du château de Saint-Malo, piisnn d'Etat, o\\ leur auteur se trouvait si étroitement et si rigoureusement détenu , qu'il déclare les avoir écrits « avec une plume «faite d'un cure-dent, de l'encre composée d'eau, de suie de cheminée , de » vinaigre et de suif, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat; » ils commencent ainsi : « /e suis dans les fers, je trouve le moyen déformer ■n un mémoii-e^ Je l'abandonne à la Providence. S'il peut tomber entre les » mains de quelque honnête citoyen, je le prie de le faire passer au Roi, s'il )i est possible, et même de le rendre public pour ma justification et celle de » mon fils. « M. Kératry, député du Finistère, est allié de M. de la Chalotais. (A. A.)
■"^ Le feu comte de Liverpool. (A. 'S.)
DE MADA?HE LA MAIlQUISE DU DEEIAND. 379
(quoique inHniment sèche) est celle qui m'en a fait le plus, parce qu elle me tirait Je l'inquiétude où j'étais de votre santé. La seconde n'était ni bien ni mal. La troisième est parfaite; il n'y a rien à redire, si ce n'est les louanges que vous m'y donnez. 0 mon tuteur, pourquoi vous avisez -vous de flatter ma vanité? ne m'en avez-vous pas jugée exempte, et ne m'avez- Aous pas traitée en conséquence? 8i j'avais eu de l'amourpropre, il V a longtemps que vous l'auriez écrasé; mais c'est un sentiment que je n'ai point écouté avec vous; jamais votre franchise ne m'a l)lessée, jamais vous ne m'avez humiliée; je serai toujours fort aise que vous me disiez la vérité. Vos craintes sur le ridicule sont des terreurs paniques, mais on ne guérit point de la peur'; je n'ai point une seml)lal)le faiblesse; je sais qu'à mon âge on est à l'abri de donner du scandale : si l'on aime, on n'a point à s'en cacher; l'amitié ne sera jamais un sentiment ridicule quand elle ne fait pas faire des folies ; mais gardons-nous d'en proférer le nom, puisque vous avez de si bonnes raisons de la vouloir proscrire ; soyons amis (si ce mot n'est pas mal sonnant), mais amis sans amitié; c'est un système nouveau, mais dans le fond pas plus incompréhensible que la Trinité. Vous vous portez donc bien? — voilà de quoi il est question; aucun de vos compatriotes ne pourra vous dire que j'en suis bien aise, et s'ils étaient observateurs, ils auraient peut-être trouvé une sorte d'affectation dans l'indifférence que j'ai montrée quand ils ont parlé de vous. J'ai donné à souper à M. et à madame Fitz-Roy" et à mademoiselle LloycP, à AL SeKvyn* et à son j)etit miloi'd ^; peut-être aurai-je ce soir ces deux derniers. Je les en ai laissés les maîtres; j'aimerais autant qu'ils ne vinssent pas, parce que je crains d'avoir beaucoup de monde; nonseulement j'aurai madame d'Aiguillon , sur (|ui je ne comptais
1 Dans la lettre dont il est question, M. Walpole s'était exprimé sur ce sujet comme il suit : « 11 v avait lonfjtemps avant la date de notre connaissance que cette crainte de ridicule s'était ])lantée dans mon esprit, et vous devez assurément vous ressouvenir à quel point elle me possédait, et combien de fois je vous en ai entretenue. — Aallez pas lui clierclier une naissance récente. Des h? moment que je cessai d'être jeune, j'ai eu une peur liorrilde de devenu' nu vieillard ridicule. « (A. N.)
2 Charles Eitz-Rov, le premier lord Snntliaîupton, et son épouse. (A. N.)
3 Mademoiselle Rachel LIovd , qui l'ut lon{;lemp9 employée au palais de Kensinfjton. (A. JN.)
^ Feu Georges Auguste Selwyn. (A. N.) ^ Le présent comte de Carlislo. (A. y.)
380 COr.nESPOMJANCE COMPLETE
pas, mais j'imaj^ine qu'elle amènera M. de Richelieu ' . Je ferai vos compliments à madame de Forcalquier ; elle se donne l'air d'être dans vos principes, mais elle n'est pas comme vous; elle joue ce qu'elle est, et vous, vous jouez ce que vous voulez être et ce que vous n'êtes pas.
Je fus jeudi dernier passer une partie de la journi'c et la soirée chez elle à une petite maison qu'elle a à Boulo{jne; j'v menai madame de Greville : je remets à vous dire ce que je pense de celle-ci , si jamais je vous revois ; mais je ne veux pas vous en écrire, si ce n'est que je lui trouve beaucoup d'esprit. Nous passâmes une trés-ajjréahle soirée. Le lendemain vendredi, je soupai chez la (jrand'maman, à qui je dis que j'avais eu de vos nouvelles; elle s'informa avec empressement, me répéta qu'elle vous avait écrit, me demanda si vous me parliez d'elle; je lui dis que non, elle fut fâchée, et n'en marqua pas jnoins de désir de vous revoir, et me chargea de vous faire des reproches : elle me marque beaucoup d'amitié; et comme elle n'en a j)oint et que je n'en ai pas plus pour elle, il nous est permis de nous dire les choses les plus tendres; n'est-ce pas comme cela, mon tuteur, que vous l'entendez?
Je soupai hier chez le président avec mesdames de Jonsac, d'Aubeterre' et du Plessis-Ghâtillon*; nous jouâmes à des petits jeux de couvent : je fis vos compliments au président et à madame de Jonsac : le pauvre président s'affail)lit terriblement: il aura bien de la peine à passer l'hiver.
Voilà, mon tuteur, tout ce que je puis vous apj)rcndre; j'apprendrai apparemment, par votre première lettre, quand vous serez de retour à Londres. Ne vous embarrassez point de ce que je pense de vous; laissez-moi mon lijire arbitre sur mes pensées; contentez-vous de diriger mes paroles et mes actions, et sovez parfaitement convaincu que ni les unes ni les autres ne vous attireront jamais aucun ridicule, ^e fi'émissez* point
1 Le iiiaréclial duc de Richelieu. (A. N.)
- La marquise d'Aubeterre. Sou mari était le frère aine du comte de .I<iusac, f[ui avait épousé la sœur du président Hénault. Elle avait épousé en secondes noces le marquis d'Aubeterre. C'est elle qui fut la jiremière à s'apercevoir de la liaison de madame d'Houdctot, dont elle était l'amie, avec Saint- Lambert. (A. N.)
■^ Madame du Plessis-Châtillon était la tille du marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères à la fin du règne de Louis XIV. (A. N.)
* Mot dont ^l. Walpole s'était servi dans une de ses lettres et qui avait foil déplu à madame du Deffand. (A. ]N.)
(le revenir en France; f[ue ce ne soit point inoi, du moins, qui vous empêche d'y revenir; tout ce que je vou> dis n'est (|u'aj»rès vos textes : il est A-rai, vos lettres sont comme rEvan{]ile, qui fournit des textes pour toutes les sectes. Si je ne craijpiais de laireinie troj) lon(;ue lettre, je vous intenterais un procès sur le jugement que vous porte/, de ^lontai{jne '. Adieu, mon tuteur.
Lundi, 20 octol>re 1760.
Je suis flans inie (grande inquiétude; M. Sehvvn vint hier chez moi, et me dit qu'un An^^lais avait reçu une lettre qui lui apprenait que 31. Crauhnd - était mort en Ecosse. Je vous laisse à ju^er l'effet que cela me fit. M. et madame de Fitz-Roy et leur demoiselle ^ arrivèrent au même instant; ils tâchèrent de me persuader ([ue cette nouvelle était fausse. Ce matin, à dix heures, un nommé M. Dikinson est venu chez moi; il avait appris hier au soir le cha{jrin où j'étais, et il a eu la l)onté d'aller aux informations, et partout ce (ju'il m'a rapporté, il en résulte que je suis dans le doute; mais je vous avoue que je suis du moins hien inquiète, et que mon àme est hien trouhlée, non-seulement j)ar rapport à M. Graufurd, que j'estime et que j'aime heaucoup, mais cela m'a jeté un noir dans l'àme sur tout ce qui m'intéresse. Ah, mou Dieu! que vous avez hien raison! l'ahominahle, la détestahle chose que l'amitié! Par ou vient-elle? à (juoi mène-t-elle? sur (juoi est-elle fondée? quel hien en peut-on attendre ou espérer? ce que vous m'avez dit est vrai, mais pourquoi sommes-nous sur terre, et surtout j)Ourquoi vieillit-on? O mon tuteur, pardonnez-le-moi, je déteste la vie.
J'admirais hier au soir la nomhreuse compajjnie qui était ciiez moi; hommes et fenmies me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser,
' Il avait (lit cI.tii.s la li'ttro ri- dessus iiiCDtionnéf, et qui était <lati''c dr P.alli : i< ,Ie lis les Essais de Montaigne, et m'en ennuie encore plus que de lîaili; — c'est un vrai radotaf;e de pédant , une rapsodie de lieux communs, même sans liaison. — Son Sénèque et lui se tuent à apprendre à mourir, — la clios(; du monde qu'on est le plus sur de faire sans l'avoir ap|)rise. » (A. iN.)
- AL Jolin Craul'urd, d'Aucliiiiames en Ecosse. fA. 'S.)
■i Mademoiselle R. Lloyd. (A. X.)
382 CORUESPO-NDANCK COMPLETE
sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait sou rôle par liahitude : madame la duchesse d' Aiguillon crevait de rire, )uadame de Forcalquier dédai(jnait tout, madame de la Vallière ' jahotait surtout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires ; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions; que je m'étais creusé
! moi-même tous les aljîmes dans lesquels j'étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours
' trop précij)ités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un son(je que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remords que je vous peins l'état de mon âme ; je prévois non-seulement l'ennui, mais à qui puis-je avoir recours? Vous penserez, si vous ne l'articulez pas : pourquoi faut-il que ce soit à moi? pourquoi faut-il que des soins , des attentions que la bonté de mon caractère m'ont portée à avoir, aient pour moi l'inconvénient d'être devenus l'objet d'une correspondance aussi triste? Vous avez raison, mon tuteur, et vous aurez jjrande patience si vous consentez à la continuer.
Le frère* du duc de Buccleugh mourut hier après dîner : les Georges ^ sont revenus d'Au])ignv'' pour consoler le duc; il loge chez eux, et il est dans la plus excessive douleur : je crois qu'ils partiront tous vendredi.
Je compte faire partir ce soir cette lettre avec l'histoire de M. Hume et de Jean-Jacques; les éditeurs passent pour être le baron d'Holbach et M. Suard *, mais tout le monde v reconnaît
^ La duchesse de la Vallière, fille du duc d'Uzès; elle avait été une des plus belles femmes de France, et a conservé sa beauté dans un âge fort avancé. Elle est morte vers 1793, àfjée de quatre-vinjjt.-; ans. (A. N.)
2 Le lord Henry Scott. (A. IN.)
3 Lord et lady Georyes Lcnox. Loid Lenux était le frère unique du feu duc de Piicliniond. (A. JX.) "
^ D'A ulji{jnv, terre de son frère le duc d'Aubigny. Le duc de Riclnnoiid est rentré en possession de la terre d'Aubignv par le traité de paix de 1815. 11 est en même temps pair d'Angleterre et pair de France, mais n'a jamais siégé dans la chambre française. — Son titre en France est celui de duc d'Auhignv. (1827.)