L A :M È :>I E AU M È M K
Paris, mardi IS juillet 1769.
Vous souhaitez que je vive quatre-vingt-huit ans, et pourquoi le souliai(er, si votre premier vova{;e ici doit être le dernier? Pour (jue ce souhait m'eût été ajjréai)]e, il fallait v ajouter: je verrai encore hien des fois ma Petite, et je jouirai d'un honheur qui n'était résen'é qu'à moi, l'amitié la plus tendre, la plus .sincère et la plus constante qui tïit jamais.
Je vous espérais plus tôt, mais vous avez voulu rendre vos années complètes'. Ah! ne craignez point mes reproches; je n'ai([ue des grâces à vous rendre. Tous les jours je m'applaudis d'avoir si hien placé mon amitié; nul autre que vous ne la connaît si hien et n'en est si digne ; aussi je puis vous jurer que vous l'avez sans j)artage. La grand'maman arrive demain avec son gi'and ahhé , je passerai la soirée avec eux, et je m'en fais un grand plaisir; c'est immense tout ce (|ue nous aurons à nous dire. C'est grand dommage que vous ne puissiez faire la partie carrée.
On attend ces jours-ci la Bellissima. La grosse duchesse partit lundi pour Véret* et elle reviendra eu même temps que vous. Le Compiègne finira le 1" septemhre; Paris sera moins désert qu'il ne Test aujourd'hui, et j en serai hien aise, car je n'aimerais pas que vous u' eussiez que moi à voir.
Je ne veux point parler de votre arrivée , je ne veux rien dissiper du plaisir que j'aurai de vous revoir; je renferme tout ce que je pense, je le réserve pour vous; mais ne craignez point les grandes effusions, vous devinerez ma joie et mon plus grand soin sera de la contenir; nous aurons tant de sujets de conversation , qu'il me sera facile de ne vous pas parler de moi. Il v a deux ans que je ne vous ai vu , et je ne sais par quel enchantement il me parait qu il y a très-peu de temps que nous nous sommes séparés; je me rappelle tout ce qui s'est passé en votre ahsence, mais avec peine ; tout cela n'a fait que des traces très-légères; le moment de votre départ, celui de votre arrivée,
* ^I. ^Val|^ole ari'iva à Paris le 18 août de cette année, et quitta cette ville le 5 octolne suivant. (A. N.)
2 La terre du duc d'Aiyuillon , son Hls, sur le Cher, au-dessus de la ville de Tours. (A. N.)
ce sont là mes deux seules époques ; tout ce qui est entre deux est j)resque efface; quand je nie ressouviens d un fait, d'un événement, je ne sais où le placer, si c'était avant ou après votre départ; vous aiderez à ma niémoire.
Adieu: mon plaisir est troublé, je l'avoue; je crains que ce ne soit un excès de conq)laisance qui vous lasse fain; ce voya^jc.
18 juillet 1769.
Ma nièce m'a dit, madame, ([ue vous vous plai^jiiiez de mon silence, et que vous voyiez bien qu'un dévot comme moi craint de continuer un commerce scandaleux avec une dame profanetelleque vous l'êtes. Eh! mon Dieu! madame, ne savezvous pas que je suis tolérant, et que je préfère même le petit nombre qui fait la bonne conqiagnie à Paris, au petit nombre des élus? Ne savez- vous pas que je vous ai envoyé, par votre grand'maman, les Lettres d'Ainahed, dont j'ai reçu quelque.^ exemplaires de Hollande? Il y en avait un pour vous dans le paquet.
N'ai-je pas songé à vous procurer la tragédie des Guèbrcs , ouvrage d'un jeune homme qui paraît penser bien fortement, et qui me fera bientôt oublier? Pour moi, madame, je ne vous oublierai que quand je ne ])enserai j)lus; et lorsqu'il m' arrivera quelques ballots de pensées des pays étrangers, je choisirai toujours ce qu'il y aura de moins indigne de vous pour vous l'offrir. Vous serez bientôt lasse des Contes de Jées. (Juoi que vous en disiez, je ne regarde ce goût que comme une passade.
Avez-vous lu V Histoire de INI. Hume? Il y a là de quoi vous occuper trois mois de suite. Il faut toujours avoir une bonne provision devant soi.
Il paraît en Hollande une Histoire du Parlement, écrite d'un style assez hardi et assez serré ; mais l'auteur ne rapporte guère que ce que tout le monde sait, et Je peu qu'on ne savait pas ne mérite point d'être connu; ce sont des anecdotes du greffe. Il est bien ridicule qu'on m'impute im tel ouvrage ; il a bien l'air de sortir des mêmes mains qui souillèrent le j)apier de quelques invectives contre le président Hénault, il y a environ deux années; c'est le même style; mais je suis accoutumé à
porter les iniquités dautrui. Je ressemble assez à vous autres, mesdames, à nui ou donne une vin{jtaine d'amants, quand vous en avez eu un ou deux.
Deux hommes que vous connaissez sans doute, M. le comte de SchomlxTj; et le marquis de .laucourt, ont forcé ma retraite et ma léthargie; ils sont trés-contents de mes proférés dans la culture des terres, et je le suis davantage de leur esprit, de leur {Toùt et de leur agrément; ils aiment ma campagne et moi je les aime. Ah! madame, si vous pouviez jouir de nos belles vues! Il n'y a rieu de pareil en Europe; mais je tremble de vous faire sentir votre privation. Vous mettez à la place tout ce qui peut consoler 1 àme. Vous êtes recherchée comme vous le fûtes en entrant dans le monde; on ambitionne de vous plaire; vous faites les délices de quiconque vous approche; je voudrais être entièrement aveugle et vivre auprès de vous.
MADAME LA MARQl ISli DU DEI-'IAND A M. DE VOLTAIRE.
29 juillet 1769.
Nos lettres se sont croisées, mais nous voici en règle. Je n'aurai pas de peine à faire ce que vous désirez. Une seconde lecture des Guèhres, faite par un bon lecteur, m'a fait remarquer des beautés qui m'étaient échappées. Je voudrais que mon suffrage eût plus de poids; mais tel qu'il est, vous y pouvez compter. Je dois cependant vous dire ce que je pense; jamais on ne permettra la représentation de cette pièce, avant que les changements qu'elle a pour but soient arrivés; ils arriveront un jour; mais vous êtes comme Moïse, vous voyez la terre promise et vous n'y entrerez pas ; elle sera pour nos neveux ; contentez-vous de la sortie d'Egypte.
Toute réflexion faite, je crois qu'il est plus avantageux que cette pièce soit lue que représentée; elle aurait du succès sans doute, mais elle élèverait de grandes clameurs et animerait furieusement les adversaires : mais ce qui est de plus certain, c'est qu'aucun magistrat ni aucun ministre n'oserait en autoriser la représentation; il faut se contenter de ce qu'on en tolère l'impression.
Ce serait pour moi un grand plaisir de me retrouver avec vous. Si j'avais exécuté le projet que j'eus , il y a quinze ans,
de m' établir en province; je vous aurais rendu des visites; mais aujourd'hui je suis trop vieille pour son{>er à chanjjer de place. Je resterai dans ma cellule, lisant vos ouvrages, vous écrivant quelquefois, et vous aimant jusqu'à mon dernier moment.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, mercredi 3 août 1769.
Avec les meilleurs procédés du monde, vous conservez toujours un ton sévère ; vous me blâmez de prévoir l'avenir. Dans le fond vous avez grande raison, car je crois qu'il sera bien court pour moi, surtout si mes insomnies continuent comme (dles sont; il y a plus de huit jours que je ne dors pas plus de deux ou trois heures par nuit. Je ne puis pas en deviner la cause : je ne souffre de nulle part et je n'ai point d'agitation ; mais je tombe en ruines ; ce sont les ruines de Chaillot ou de Vaugirard. Je suis un grand contraste à la description que vous me faites de votre petite cabane : je la crois charmante, je comprends que l'occupation de la construire, de l'orner, vous a fait passer d'agréables moments; je doute que n'ayant plus rien h y faire, sa jouissance vous rende aussi heureux; mais je ne sais ce que je dis; on veut toujours juger des autres par soi-même, on a tort. Rien n'est si différent que les goûts; on peut s'accorder sur les choses de raisonnement, mais rarement, et peut-être jamais sur celles du sentiment. Pour bien des gens, la musique n'est que du bruit; les uns aiment le bleu, les autres le rouge; pour vous c'est le vert de pois ' ; je n'avais jamais entendu parler de ce vert-là.
Mais, mais, je trouve de la [)lus grande singularité la facilité qu'on a à vous demander des présents ; rien n'est plus ridicule et plus indiscret.
Vous me faites un grand plaisir de m' apprendre que David Hume va en Ecosse. Je suis bien aise (jue vous ne soyez plus à portée de le voir, et moi ravie de l'assurance de ne le revoir jamais. Vous me demanderez ce qu'il ni'a fait? Il m'a déplu.
1 ^I. Walpole avait dit à madame du Deffand que les murs de la chambre de la Chaumière, dans son jardin, étaient vert de pois. (A. JV.)
578 COIIRESPONDANCE COMPLÈTE
Haïssant les idoles ', je déteste leurs prêtres et leurs adorateurs. Pour d'idoles, vous n'en verrez pas chez moi; vous y pourrez voir quel<|uefois de leurs adorateurs, mais qui sont plus hypocrites que dévots; leur culte est extérieur; les j)ratiques, les cérémonies de cette religion sont des soupers, des musiques, des opéras, des comédies, etc. Gela convient à !)ien des gens; pour moi, tout cela m'est devenu en horreur; je ne me plais (jue dans mon tonneau ; en compagnie de quatre ou cinq personnes avec qui je cause.
Je crois que la grand' maman sera de retour de Gompiègne quand vous arriverez; je ne lui dirai point le jour que je vous attends; si le vent ne s'y o])pose pas, ce doit être un samedi : je m'arrangerai à souper chez moi ce jour-là, et à n'avoir le lendemain dimanche que nos amis les plus féaux. Depuis que la grand'maman est à Gompiègne , je ne lui ai écrit qu'une fois, parce que je ne veux point lui donner la fatigue de me répondre. J'apprends de ses nouvelles partout le monde, et l'on me dit qu'elle se porte hien; d'ailleurs, je vous avouerai que mes insomnies éteignent un peu ma vivacité. Ah! j'entends que vous dites : «A quelque chose le malheur est hon. » Mon ami, n'avez pas peur, prenez courage, il n'y a que patience à avoir, tout cela ne saurait durer longtemps. Je crois que je n'ai été mise au monde que pour être de quelque utilité aux autres; quand j'aurai satisfait à cet article, qui est déjà bien avancé, je dirai : Bonsoir la compagnie , bonsoir.
Je prendrai sur moi d'arrêter votre logement pour le 15.
7 auguste 1769.
Vous me dites, madame, que vous perdez un peu la mémoire; mais assurément vous ne perdez pas l'imagination. A l'égard du président, qui ahuit ans de plus que moi, et qui a été bien plus gourmand, je voudrais bien savoir s'il est fàclié de sou état, s'il se dépite contre sa faiblesse, si la nature lui donne l'apathie conforme à sa situation; car c'est ainsi qu'elle en use pour l'ordinaire; elle pi'oportionne nos idées à nos situations.
1 II faut toujouiN entendre par là la société du prince de Conti au Temple.
Vous VOUS souvenez donc que je vous avais conseillé la casse? Je crois qu'il faut un peu varier ces (grands plaisirs-là ; mais il faut toujours tenir le ventre libre, pour que la tête le soit. Notre àme immortelle a besoin de la (jarde-robe pour bien penser. C'est dommage que la Mettrie ait fait un assez mauvais livre sur l'homme-machine; le titre était admirable.
Nous sommes des victimes condamnées toutes à la mort ; nous ressemblons aux moutons qui bêlent, qui jouent, qui bondissent en attendant qu'on les égorge. Leur (jrand avantage sur nous est qu'ils ne se doutent pas qu'ils seront égorgés, et que nous le savons. Il est vrai, madame, que j'ai quelquefois de petits avertissements; mais comme je suis fort dévot, je suis fort tranquille.
Je suis très-fàcbé que vous pensiez que les Guèhres pourraient exciter des clameurs. Je vous demande instamment de ne point penser ainsi. Efforcez-vous, je vous en prie , d'être de mon avis. Pourquoi avertir nos ennemis du mal qu'ils peuvent faire? A^raiment, si vous dites qu ils peuvent crier, ils crieront de toutes leurs forces. Il faut dire et redire qu'il n'y a pas un mot dont ces Messieurs puissent se plaindre ; que la pièce est l'éloge des bons prêtres, que l'empereur romain est le modèle des bons rois, qu'enfin cet ouvrage ne peut inspirer que la raison et la vertu; c'est le sentiment de plusieurs gens de bien qui sont aussi gens d'esprit. Mettez-vous à leur tête, c'est votre place. Criez bien fort, ameutez les honnêtes gens contre les fripons. C'est un grand plaisir d'avoir un parti et de diriger un peu les opinions des hommes.
Si on n'avait pas eu de courage, jamais Mahomet n'aurait été représenté. Je regarde les Guèhres comme une pièce sainte, puisqu'elle finit par la modération et par la clémence. Athalie au contraire , me paraît d'un très-mauvais exemple. C'est un chef-d'œuvre de veisification, mais de baibarie sacerdotale. Je voudrais bien savoir de quel droit le prêtre Joad fait assassiner Athalie, âgée de quatre-vingt-dix ans, qui ne voulait et qui ne pouvait élever le petit Joas que comme son héritier? Le rôle de ce prêtre est abominable.
Avez-vous jamais lu, madame, la tragédie de Saiil et David? On l'a jouée devant un grand roi, on y frémissait, et on y pâmait de rire ; car tout y est pris mot pour mot de la sainte Ecriture.
Votre grand'maman est donc toujoursà la campagne? Je suis
bien tâché de tous ces petits tracas ; mais avec sa mine et son àme douce, je la crois capable de })rcndre un parti ferme, si elle V était réduite. Son mari, le capitaine de drajjons, est l'homme du royaume dont je fais le plus de cas. Je ne crois pas qu'on puisse ni qu'on ose faire de la j)eine à un si brave officier, qui est aussi aimable qu'utile.
Adieu, madame, vivez, di(jérez, pensez; je vous aime de tout mon cœur; dites à votre ami que je l'aimerai tant que je vivrai.
Paris, 29 août 1769.
Ah! monsieur de Voltaire, il me prend un désir auquel je ne puis résister, c'est de vous demander, à mains jointes, de faire un élo{]e, un discours (comme voudrez l'appeler, dans la tournure que vous voudrez lui donner) sur notre Molière. L'on me lut hier l'écrit qui a reiïiporté le prix à l'Académie, on l'approuve, on le loue fort injustement à mon avis. Je n'entends rien à la critique raisonnée ; ainsi je n'entrerai point en détail sur ce qui m'a choquée et déplu; je vous dirai seulement que le style académique m" est en horreur, que je trouve absurdes toutes les dissertations, tous les préceptes que nous donnent nos beaux esprits d'aujourd'hui sur le goût et sur les talents, comme si l'on pouvait suppléer au génie. Je prêcherai votre tolérance, je vous le promets, je m'y engage, si vous m'accordez d'être intolérant sur le faux goût, et sur le faux bel esprit qui établit aujourd'hui sa tyrannie; donnez un moment de relâche à votre zèle sur l'objet où vous avez eu tant de succès, et arrêtez le progrès de l'erreur dans l'objet qui m'intéresse bien davantage.
J'ai enfin lu VHistoù'e des Parleine?its ; il se peut bien que le second volume ne soit pas de la même main que le premier; mais, mais, mon cher ann', je vois avec plaisir que vous pouvez avoir un successeur; ce jeune auteur ne vous fera point oublier; tout au contraire , vous avez fait en lui un disciple qui fera souvenir de vous.
Votre correspondance avec la grand'maman me charme ; avouez qu'elle a de l'esprit comme un ange. Si je n'étais pas
exempte de toute ])rétention, je ne vous écrirais plus, sachant que vous recevez de ses lettres; mais je ne prétends qu'à un seul mérite auprès de vous, c'est de vous admirer et aimer plus que qui que ce soit.
6 scptemliio 1769.
Je viens de faire ce que vous voulez , madame ; vous savez que je me fais toujours lire pendant mon dîner. On m'a lu un élofje de iNIolière qui durera autant que la langue française : c'est le Tartuffe.
Je n'ai point lu ce quia été couronné à l'Académie française. Les prix institués pour encourager les jeunes gens sont trèsbien imaginés. On n'exige pas d'eux des ouvrages parfaits, mais ils en étudient mieux la langue ; ils la parlent exactement, et cet usage empêche que nous ne tombions dans une barbarie complète.
Les Anglais n'ont pas besoin de travailler pour des prix; mais il n'y a pas chez eux de bon ouvrage sans récompense : cela vaut mieux que des discours académiques. Ces discours sont précisément comme ces thèmes qu'on fait au collège : ils n'influent en rien sur le goût de la nation. Ce qui a corrompu ce goût, c'est principalement le théâtre, où l'on applaudit à des pièces qu'on ne peut lire ; c'est la manie de donner des exemples, c'est la facilité de faire des choses médiocres en pillant le siècle passé et en se croyant supérieur à lui.
Je prouverais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du Siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisait du temps de Boileau, de Racine et de Molière, parce que, dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du régne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe. Le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel.
Je vous promets bien, madame, de prendre toutes ces sottises en considération l'hiver prochain , si je suis en vie , et de faire