L.\ MÊME Al MÊME
l'aiis, meicrcdi 30 janvier 17C8.
Bon! comment cela se fait-il? Je reçus hier vme lettre de Sehvyn, j en reçois aujourd'hui une de vous; cette aventure est sans exemple; mais qu'importe, <[uand le bien arrive, qu'on s'y soit attendu ou non?
Je me suis pressée de répondre à SeKvvn, et de lui donner mes commissions pour vous et le petit Craufurd. Il faut bien vous le répéter : M. du Chàtelet ' sera à Londres vendredi ou samedi au plus tard; si ma lettre le prévient, épiez son arrivée, et ne différez })as à vous faire remettre ce qu'il a pour vous. Il v a un ballot de la grand'maman; savoir ce qu'il contient n'est pas mon affaire^ ; la mienne a été de vousenvover un petit paquet pour AI. Craufurd et le second chant de la Guerre de Getiève.
Il V a des nouveautés sans doute; il y en a de Voltaire, toujours sur les mêmes sujets; il y a des recueils, des romans, des tragédies : notre littérature est aussi abondante en productions qu'elle est stérile en imagination. Est-ce que vous voulez que je vous envoie ces ra])Sodies? Mon goût ne doit pas être bon , il est souvent contraire au vôtre. Vous m'avez fait relire les romans de Crébillon, ce sont les mauvais lieux de la métaphvsique; il n'v a rien de plus dégoûtant, de plus entortillé, de plus précieux et de plus obscène; est-il possible que quelqu'un qui aime le stvle de madame de Sévigné (qui en excepte seulement les tendresses) , estime Grél)illon et conseille de le
1 Le marquis du C.liàtelct, alors ainliassadcnr de France en An(;Ieterre, où il avait remplacé le comte de Guerchv. (A. JN.)
2 Ce hallot contenait les portraits au lavis de la duclièsse de Clioiscul et de madame du DelTaud , dans les caractères de {;rand'mamau et de petite-Hllc ; madame de Clioiscnl donnant une poupée à madame du DefFand. Le lieu de la scène est le salon de madame du Deffand. Ce dessin a été t'ait par AL de Carmontelle, lecteur du prince de Coudé, et connu par plusieurs petites pièces de théâtre, et surtout par ses Proverbes , (uii sont encore ce qu'il y a de mieux dans ce genre léger et peut-être tiès-dilHcile, (A. IS.)
DE MADAME LA MAr^OUISE DC DEFFAND. 459
lire? Je fus liier à une tragédie chez la duchesse de Villeroy; elle fut applaudie à tout rompre ; tout le monde était devenu fontaine en la lisant, et Ton fut aux sanglots en l'écoutant; ni la lecture ni la représentation ne m'ont causé la plus petite émotion. Cette pièce s'appelle PHunncte criminel ; l'auteur s'appelle Fenouillot, la grand'manian dit Fouille au pot. Il y a un rôle qui est excellent ; c'est un misanthrope, (jui est plus fondé à l'être que celui de Molière; i! n'a pas tant d'esprit, il n'est pas si éloquent, mais il est encore plus naturel, et en vérité il me plaît davantage : tout le reste de la j)iéce a des situations forcées, d'où il naît des sentiments faux, outrés et nullement intéressants. Je suis fâchée de ne vous l'avoir pas envoyée; vous l'aurez par la première occasion.
J'attends votre Richard; j'ai déjà prévenu madame de Meynières ' avec qui je suis fort hien ; je n'ai pas osé la prier de le traduire, cela est aujourd'hui au-dessous de sa dignité ; mais je lui ai demandé un traducteur ; elle me propose un nommé Suard. Je vous ai déjà dit que M. de Montigny s'offrait luimême ; mais je n'ai pas opinion de son style; enfin, (jue Richard arrive , et nous verrons ce que nous en ferons.
Ah! ah! mais j'en suis fort aise; tout l'attirail de la grandeur ' ; on veut pouvoir dire : c'est toi qui l'as uotuiné; je vous exhorte à vous défendre d'une fausse modestie, c'est de tous les genres de gloriole celle qui me choque le plus; j'aime mieux l'orgueil à découvert que celui qui a le mas<|ue de la modestie. Vous ne devez pas être ravi , mais il serait ridicule que vous fussiez fâché. Mais de (juoi est-ce que je me mêle? C'est bien à moi d'enseigner ! Je voudrais que vous fussiez hien avec elle, qu'elle se souvînt qu'elle est du sang d'Hector, que c'était bien de l'honneur pour elle, et qu'elle s'en honorât encore aujonrd'hui. Je voudrais savoir ce que dira l'Idole; voilà
* M;i<I;iine la présidente de Meviiièrcs, ci-dev;int inadaini! lîclot. Après la mort de l'alilx' i'i-évost, elle avait eontiniu; la traduction de l'Histoire d'Aiif^leterre do Hume. Elle est morte à Cliaillot en 1805. (A. N.)
2 Ceoi a rapport au mariage de la nièce d'Horace Walpole, la comtesse douairière de \Valde{{rave, tille naturelle de sir Edouard Walpole, avec le feu duc de Glocester, duquel M. Walpole avait dit, dans uu(! lettre à laquelle celle-ci sert de réponse : « Il y a un certain niaria(;e qui connuence à faire du bruit. Je vous proteste que je ne suis pas du secret, ou je ne vous en parlerais pas. ^lais on a pris mie fdie d'iionueur (niademoiscUe Wriotheslev, dejjuis madame l'iyor), (pii est lo{;ée à l'Iiotel ; et le portrait du mari se voit ouvertement dans le («rand cai)iuet. »
460 CORRESPO^TJA^CE COMPLÈTE
un bel exemple '; elle a bien une dame d'honneur, elle ne
manquera pas de portrait*:, mais ce sera tout, ou je suis
trompée.
M. DE VOLTAIRE A aiADAME LA MARQLISE DU DEFFAND.
Ferney, 8 février 1768.
Je n'écris point, madame, cela est vrai; et la raison en est que la journée n'a que vinjjt-quatre heures, que d'ordinaire jeu mets dix ou douze à souffrir, et que le reste est occupé par des sottises qui m'accablent comme si elles étaient sérieuses. Je n'écris point, mais je vous aime de tout mon cœur. (Juandje vois quelqu'un qui a eu le l^onheur d'être admis chez a'Ous, je l'interroge une heure entière. Mon fils adoptif Dupuits est pénétré de vos bontés; il a dû vous rendre compte de la vie ridicule que je mène. Il v a trois ans que je ne suis sorti de ma maison; il y a un an que je ne sors point de mon cabinet, et six mois que je ne sors guère de mou lit.
M. de Chabrillant a été chez moi six semaines; il peut vous dire que je ne me suis pas mis à table avec lui luie seule fois. La faculté digérante étant absolument anéantie chez moi, je ne m'expose plus au danger. J'attends tout doucement la dissolution de mon être, remerciant très-sincèrement la nature de m'avoir fait vivre jusqu'à soixante-quatorze ans, petite faveur à laquelle je ne me serais pas attendu.
Vivez longtemps, madame, vous qui avez un bon estomac et de l'esprit, vous qui avez regagné en idées ce que vous avez perdu en ravons visuels, vous que la bonne compagnie environne, vous qui trouvez mille ressources dans votre courage d'esprit et dans la fécondité de votre imagination.
Je suis mort au monde. On m'attribue tous les jours mille petits bâtards posthumes, que je ne connais point. Je suis mort, vous dis-je , mais du fond de mon tombeau je fais des vœux pour vous. Je suis occupé de votre état. Je suis en colère contre la nature qui m'a trop bien traité en me laissant voir le soleil et eu me permettant de hre, tant bien que mal, jus(|u'à la fin, mais qui vous a ravi ce qu'elle vous devait.
' Elle L'iitcml pailf'i- du inaii;ig(î de la comtesse de Boufflers avec le prince de Coiiti. (L.)
Gela seul me fait détester les romans, (]ui supposent que nous sommes dans le meilleur des mondes possii)ie. Si cela était, on ne perdrait pas la meilleure partie de soi-même longtemps avant de j)erdre tout le reste. Le nomhre des souffrants est infini; la natin'e se moque des individus. Pourvu que la .';rande machine de l'univers aille son train, les cirons qui l'habitent ne lui importent {juère.
Je suis de tous les cirons le plus anciennement attaché à vous; et comme je disais fort hien dans le commencement de ma lettre, maljjré mon respect j)our vous, madame, je vous aime de tout mon cœur.
3IADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Mardi, 23 février, à six heures du uiatin.
Voti-e i?/cA«r</ devrait être arrivé; je suis fâchée ((u'il n'v en ait pour moi qu'un exemplaire, j'en aurais voulu donner un à madame de Mcynières, et à deux ou trois autres personnes à qui j'aurais fait plaisir : j'en aurais jjardé un rjue ^\'iart aurait traduit. S'il partait (juelqu'un de Londres pour venir ici, envoyez-m'en trois ou quatre exemplaires. Madame de Mevnières a beaucoup d'empressement de le lire; elle me propose de le faire traduire par un nommé M. Suard, qui a fait des journaux; il écrit bien, à ce que l'on dit. Si cela vous convient, inadame de Meyniéres lui parlera, lui donnera mon exemplaire, il traduira tout de suite et préviendra les mauvaises traductions (ju'on en pourrait faire.
Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête à mander du foin. Cette dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins, je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises dijjestions ; je |)asse presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à (juelle pensée m'arréter; j'en ai de toutes sortes, elles se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être; plus au monde, et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'v plus être. Je passe en revue tous les (;ens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend
envie de faire des chansons, je m'impatiente de n'en avoir pas le talent; en voici cependant une qui ne m'a pas coûté, vous le croirez aisément ; c'est sur un vieil air que j'aime beaucoup :
Yfiiis n'aurez plus à von.s plnindre
De mon trop irempresseinent , Ouvrez mes lettres sans craindre
D'v trouver du sentiment.
Je sens, je sens Que je peux, sans me contraindre,
Prendre un ton indifférent.
Que dites-vous de l'excommunication du duc de Parme'? on dit que le premier mouvement ici a été de renvoyer le nonce. Le parlement af;ira-t-il? Qu'est-ce qu'il fera? je n'en sais rien et je ne m'en soucie {juére. Il est malheureux pour vous que j'aie si peu de curiosité et si peu de talent pour raconter : aussi ne me canouiserez-vous jamais '.
Adieu, je ne continuerai cette lettre qu'après en avoir reçu une de vous.
Mercredi 24, à cinq lienres du soir.
Voici votre lettre. Vous avez donc ce beau tableau ^ ? je suis aussi piquée que vous, que la grand'maman soit aussi peu res-
1 Le duc Ferdinand de Parme, petit-fils de Louis XV, et élève du célèbre abbé de Condillac, frère de l'abîmé de Mablv, succéda en 1765 à son père don Philippe, infaut d Espajjne et duc de Parme. En 1768 le pape Clément XIII ayant voulu exercer dans les États de Parme une juridiction qui n'appartient qu'au souverain, le dur Ferdinand s'y opposa, et fut excommunié par le Saint- Père. Les cours de France, d'Espa>{ue et des Deux-Siciles en témui{;nèrent leur mécontentement. La France se saisit d'Avignon, INaples s'emp.-ua de Bénévent, qui ne furent rendus au Saint-Siège que sous Clément XIV, qui se réconcilia avec les cours de France, d'Espagne, do Portugal et des DeuK-Siclles, en dimiiniant ses prétentions et en supprimant les jésuites par un bref du 21 juillet 1773.
M. Walpole dit à ce sujet, dans sa réponse : « Je n'ai rien à dire à I excommunication de M. de Parme ; je ne me soncie guère ni de lui ni du ])ape. Bientôt ce sera comjne si Jupiter défendait l'entrée du Capitole à l'évèque de Londres. Votre pape est une vieille coquette qui, par bienséance, congédie un amant qui l'avait (juitté. » (A. ]N.)
2 Comme il avait fait en donnant à madame de Sévigné le nom de Notre- Dame de L'ivT~y.
3 Le portrait delle-mênie, et celui de madame de Choiseul, au sujet desquels M. Walpole s'était exprimé comme suit : « Me voici le plus content des hommes; je viens de recevoir le tableau. J'ai arraché toutes les enveloppes dont il était barricadé, et enfin je vous retrouve. Oui, vous, vous-même. Je savais, par inspiration, que M. de Carmontelle devait vous jjeindre mieux que jamais Raphaël n'a su prendre une ressemblance; cela se trouve exactement
DE >rADAME LA MARQUISE DD DEFrA>;D. 463
semblante. Je vous remercie du contentement que vous me marque/ de ce (jue la mienne est parfaite; vous me trouverez digne d'être le pendant de l'hôtel de Carnavalet' ; et nous figurerons tort bien l'une et l'autre dans im château gothique.
Je ne pus m' empêcher de vous regretter hier au soir. Je soupai chez les Montignv avec les Pembroke. J'avais arrangé cette j)artie pour leur taire entendi'e mademoiselle Clairon; elle joua deux scènes de Phèdre dan» la perfection. Je demandai à M. de Montignv s'il n avait point reçu le ballot que vous m'envovez. Rien n'arrive d'Angleterre, c'est l'Amérique. Milord Pembroke m'a conlirmê qu'il irait à Londres le mois prochain, il y sera fort peu; ne manquez pas à m' envoyer par lui trois ou quatre exemplaires de votre Richard, en cas que vous ne trouviez pas une occasion plus prompte. On en a déjà vu ici des extraits dans les papiei>; d'Angleterre; on dit du bien du stvle.
LA MF. MK Al MÈ3IE.
Paii.s, ineicicdi 16 mars 1768.
En vêi'ité, si je vovais votre lettre du 11 entre toutes autres mains que les miennes, j en rirais de bon cœur; votre insolence et votre gaieté v sont tout à leur aise. Je vous attraperais bien si je faisais cesser notre correspondance, vous perdriez un des plus grands plaisirs que vous puissiez avoir, celui de dire avec un ton délibère toutes les folies qui vous passent par la tête. J'eus la sottise hier de me fâcher à la lecture de votre lettre, mais en la relisant ce matin elle m'a fait un effet bien diffé-
vrai au ])ietl de la lettre. Vous êtes ici en jicr.sonne; je vous jiarle : il ne manque que yotre iin|>.'itience à répondix'. La tulipe, votre tonneau, vos meubles, votre rlianihre, tout v est, et de la plus jjrande vérité. Jamais une idé-e ne s'est si bien rendue. Mais voilà tout! Poi^r la chère yrand maman , rien de plus manqué. Jamais, non jamais, je ne l'aurais devinée. C'est une fif[ure des plus connnnnes. lUen de cette déliiatesse mijjnoiuie, de cet esprit personnifié, de cette finesse sans méchanceté et s;ms afleitation ; rien de cette beauté qui paraît une émanation de l'àrae, qui vient se placer sur le visayc, (le peui- qu'on ne la craigne au Heu de l'aimer. EiiHn, enlin, j'en suis bien mécontent. » (A. N.)
1 L'hôtel de madame de Sévi(;né à Paris, dont -^L \\'al|>o|e avait un dessin qui se trouve inaintenantà Strawborrv-Hill, dans la miiue chambre Hnque où est le portrait de madame diiDeffand. Cet hôtel est situé au Marais, rue Culture-Saiiitc-Catlierine. (A. N.)
.V64 CORr.ESPONDA>;CE COMPLETE
rent' ; le portrait que vous faites de vous-même me fait regretter ne pouvoir pas juger s'il est fidèle; avec le jaune, les rides et la maigreur, vous devez avoir quelque chose de fou dans la phvsionomie; car, Monsieur, vous devez savoir qu'il n'y en a point de trompeuse ; mais comment mon portrait vous a-t-il permis de me dire tant d'impo^'tinellces? osez-vous, en le regardant, vous moquer d'une aussi jeune et belle dame? En vérité vous n'y pensez pas. Vous allez donc vous adonner aux bals; on me lisait hier dans les Mciunircs de Gourville, <^u'on le trouva avec son maître à danser qui lui apprenait la courante, quand on vint l'arrêter pour le mettre à la Bastille. Plusieurs années après, étant exilé en Angoumois, il donnait des hais? s'adonnait à la danse; il se tirait bien de toutes, excepté de la courante, qu'il n'avait point rapprise depuis la Bastille. Si vous n'avez point lu ces Mémoires , lisez-les; il y a des endroits trèsdivertissants. Ah! je voudrais bien vous faire lire ce que je lis actuellement et que le petit-Hls* m'a prêté; ce sont des lettres de madame de Maintenon à madame des Ursins , depuis 1706 jusqu'au second mariage de Pbilij)pe V ^ : il no tiendra qu'à vous de les lire. Vous ne me faites point perdre l'envie de lire votre tragédie * , tout au contraire , traduisez-m'en du moins quelque chose. Je m'attends à des reproches au lieu de remerchnents, pour les brochures que je vous ai envoyées; vous avez
1 Cette lettEC n'a pas été trouvée. (A. N.)
2 Le duc de CholseuL (A. N.)
•^ Ces lettres ont été publiées depuis. (A. N.)
^ ha. Mèrr myxlérieuse, dont M. Walpole lui avait rendu le compte suivant, à l'occasion de V Honnête criminel, qu'elle lui avait envoyé :
u IJ Honnête criminel nie parait assez médiocre. La reli(;ion protestante n"v a que faire. Je m'étais attendu à quelque dénoùnient beaucoup plus intéressant. Je ne suis pas même cliarmé du comte d'Olban, qui a trouvé {jrâce à vos veux. Il me sendile qu'il ne dit rien que de fort commun. Mais ce que je trouve détestable, c'est le langajie, rpii est partout d'un prosaïque bas et même rauqiant. Ma propre tragédie a de bien j)lus grands défauts, mais au moins elle ne ressemble pas au ton compassé et réglé du siècle. Je n'ai pas le temps de vous en parler anjourd'bui, et je ne sais pas si je dois vous en parler. Elle ne vous plairait pas assurément : il n'y a pas de beaux sentiments; il n'y a que des passions sans enveloppe; des crimes, des repentirs et des horreurs. Il y a des hardiesses qui sont à moi, et des scènes très-faibles et très-longues, qui sont à moi aussi; du gothique, que ne comportei-ait pas votre théâtre, et des allusions qui devraient faire grand effet, et qui peut-être n'eu feraient aucun. Je crois qu'il y a beaucoup plus de mauvais que de bon ; et je sais sûrement que depuis le premier acte jusqu'à la dernière scène l'intérêt languit au lieu d'augmenter : peut-il y avoir un plus grand défaut? »
déjà reçu le Galcri'en. Vous avez beau dire, le comte d'Olban ' est un très-bon homme, c'est faire le délicat que de n'en être pas content. J'ai assisté hier à la lecture du Joueur -, à l'imitation de l'anglais; tout le monde y a fondu en larmes, exce|)té moi : je 1 ai trouvée très-ennuyeuse; quand elle sera imprimée, vous l'aurez; c'est mon affaire que de calmer votre gaieté.
Je suis bien fâchée que mon amour-propre soit intéressé à cacher votre lettre; si vous m'y traitiez un peu moins mal, que vous ne me rendissiez pas un personnage si ridicule, j'aurais beaucoup de plaisir à la montrer à la grand'maman, avec qui je soupe ce soir.
J'ai reçu une lettre du petit Graufurd en même tenqis que la vôtre, j'en suis fort contente; il dit (ju'il est toujours fort malade, mais à son style, je juge qu'il se porte mieux; il croit que son père ne sera pas des nouvelles élections, et apparemment ni lui non plus; j'aime bien mieux que vous soyez danseur que sénateur.
Adieu, mon miguon (cela répond à m'uniie^) \ dansez toujoui's et ne grondez jamais. Je ne trouve plus rien à vous dire; il faut que le ton élégiaque me soit plus naturel (|ue le bouffon; mais patience, peut-être cela changera-t-il.
LA .mi;me au même.
Paris, lumli 21 mars 1768, à trois heures après midi.
^lademoiselle Sanadon dîne en ville*; je me suis fait lire toute la matinée, je ne sais que faire; par désœuvrement, pour chasser l'ennui, je vais vous écrire tout ce qui me j)assera i)ar la tête; ce ne sera pas grand' chose, et sur cette annonce je vous conseille de jeter ma lettre au feu sans vous donner l'ennui de la lire.
Mes soupers des dimanches sont déplorables, j'en faisais hier
^ Personnafje de V Honnête criminel. (A. IS.)
2 lad Beverley de Saurin. Cette pièce Iiorril>le, souvent remise au tliéàti-e, a t;té reprise à la Comédie française (;n 1820. Le jeu patliétique de Talma, nui ne crai{;iiit j)as de prostituer son talent dans re drame, n'a [)u lui doin»er «pi'un pi'tit noml)re de représentations, (A. iN.)
3 M. Waipolo lui avait dcjuné ce nom dans la lettre à larjuellc celle-ci sei t de réponse. (A. ^.)
* Mademoiselle Sanadon était alors établie auprès de madame du Deffand (A.>\)
la réflexion ; je me tourmente pour avoir du monde, nous étions douze, il n'v avait personne que j'écoutasse ni dont j'eusse envie de me foire écouter, et cependant, je l'avoue, j'aime mieux cela que d'être seule. Je n'ai point mal dormi cette nuit, et ce matin j'ai lu une trentaine de lettres de madame de INIaintenon. Ce recueil est curieux, il contient neuf années, depuis 170G jusqu'à 1715. Je persiste à trouver que cette femme n'était point fausse, mais elle était sèche, austère, insensible, sans passion; elle raconte tous les événements de ce temps-là, qui étaient affreux pour la France et pour l'Espagne, comme si elle n'y avait j)as un intérêt particulier; elle a plus l'air de l'ennui que de l'intérêt. Ses lettres sont réfléchies; il y a beaucoup d'esprit, un style fort simple; mais elles ne sont point animées, et il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de madame de Sévigné. Tout est passion, tout est en action dans celles de cette dernière, elle prend part à tout, tout l'affecte, tout l'intéresse : madame de Maintenon, tout au contraire , raconte les plus grands événements , où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place. Sans sentiment, sans imagination, elle ne se fait point d'illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes choses, elle s'ennuie de la vie et elle dit : il n'y a que la viorl qui termine nettement les chagrins et les malheurs. Un autre trait d'elle qui m'a fait ])laisir : il y a dans la droiture auta?it d'habileté que de vertu. Il me reste de cette lecture beaucoup d'opinion de son espi'it, peu d'estime de son cœur, et nul goût pour sa personne; mais je le dis, je persiste à ne la pas croire fausse. Autant que je puis vous connaître, je crois que ces lettres vous feraient plaisir; cependant je n'en sais rien, car depuis feu Protée, personne n a été si dissemblable d'un jour à l'autre que vous l'êtes '.
A^ous avez actuellement votre Pétrarque', je ne comprends pas qu'on puisse faire un aussi gros volume à son occasion. Le fade auteur! que sa Laure était sotte et précieuse! que la coiu' <r amour était fastidieuse! que tout cela était recherché, aqri-
* C'est vraiment un clief-d œuvre que ce portrait d'une femme peint par une femme. Jamais peut-être madame de Maintenon n'a été mieux juyée : les femmes savent très-bien s'apprécier quand elles ne sont point contemporaines.
- Le premier volume des Mémoires pour servir u la vie de Pe'trartjiie , par l'abbé de Sade. (.\. .N.)
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ynaclu' , maniéré ! et tout cela vous plaît ! C(jnvonez que vous savez bien allier les contraires.
On joue cette semaine cinq comédies cliez madame de Villeroy, peut-être irai-je demain si je me porte bien et si je n'ai rien à faire : peut-être soujicrai-jc avec la {;rand'man)an chez madame d'Anville'. Cette temme ne vous déplairait peut-être pas, elle n'a pas les grands airs de nos grandes dames, elle a le ton assez animé, elle est un peu entichée de la jihilosophie moderne: mais elle la pratique plus (pi' elle ne la prêche.
Madame la duchesse d'Antin mourut hier; c'était la sœur de feu M. de Luxembourg. Cette perte sera très-indifférente à la maréchale', à moins (pi'elle ne l'empêche d'aller voir aujourd'hui jouer le Galérien chez madame de Villeroy.
J'eus il V a deux jours la visite de madame D(>in's et de M. et madame Dupuis * ; ils disent qu'ils retourneront dans deux ou trois mois retrouver Voltaire , qui les a envoyés à Paris pour solliciter le payement d'argent qui lui est dû : ils pourraient bien mentir, je n'ai pas assez de sagacité pour démêler ce qui en est; il v a des choses plus intéressantes que je ne cherche point à pénétrer; tout ce qui me paraît difficile à comprendre, je l'abandonne.
Adieu. Je ne sais quand je repi'endrai cette lettre ni même si je la continuerai.
Mardi 22.
Oh! oui, je la continuerai, parce «pie la demoiselle Sanadon dîne encore dehors.
J'ai fait plusieurs connaissances nouvelles; je suis comme madame de Staal, qui cherchait à en faire, parce ([u'elle était, disait-elle, fort lasse des anciennes; on parierait, sans crainte de perdre, (ju'on ne serait pas plus content des unes (jue des autres, mais il y a le piquant de la nouveauté.
Je viens d'écrire à Voltaire, je lui demande s'il n'a pas le projet d'aller voir sa Catherine; je lui dis que ce serait le
1 La ilucliesse d'Anville, ni'i; La Rocliofmicauld. Elh; ('lait la jiière de l'inlortiuKi duc de La Rocliefoiicaiild, Icfjdcl, qiioi(ju'il se h'it dcclaié, au romiueuoeiuciit de Ja lUîvolulioii, jiDur le parti populaire, hit assa.ssiu('; entre sa mère et son ('ijouse sur la route de Normandie, à peu de distance de son château de la llocliL— Guyon. (A. ^.)
- De Luxembourg, sa veuve. (A. N.)
3 Madame Dupuis (^-tait la petite-nièce de Corneille, ))rot<îgée par Voltaiie, <!t mariée par lui. On supposait à cette époque, mais à tort, rpie .\L et madame Dupuis et madame Denis s'étaient pris de querelle. (A. N.)
comble de la folie; on soupçonne que c'est son jjrojet, mais je ne le crois pas.
On dit qu'il va paraître un arrêt du Parlement pour diminuer le nombre des couvents et fixer l'àjje oîi l'on pourra faire des vœux; ce sera rouvrafje de M. de Toulouse'; je vous renvoie à a {nizette pour ces sortes de nouvelles, je ne saurais m'occuper de ce qui ne m'intéresse point. Je suis à peu près comme un bomme que connaissait mon pauvre ami Formont ; il disait : Apprenez que je ne m'intéresse qu'aux choses qui nie regardent. Tout le monde est peut-être de même, mais il y a des (jens qui étendent les rcjjards sur beaucoup d'objets. Les miens sont fort circonscrits; et de la cbose publique, il n'y a que les rentes et les pensions qui m'intéressent. Ces sentiments sont un peu bas, mais du moins ils sont naturels. En voilà assez pour aujourd'hui, je ne fermerai cette lettre qu'après avoir reçu la vôtre; c'est le vent d'ouest, à ce qu'on m'a dit, qui les amène le mardi et le samedi; celui de nord est le plus fré(juent, ainsi je ne les attends jamais que le mercredi ou le flimancbe.
Dites-moi comment vous trouvez cette phrase de ma lettre à Voltaire .
« Ne vovez jamais votre Catherine que par le télescope de » votre ima^jinatiou ; laissez toujours entre elle et vous la dis- » tance des lieux à la j)lace de celle du temps; faites un roman » de son histoire et rendez-la aussi intéressante, si vous le )' pouvez, que la Sémiramis de votre tra{}édie. »
Mercredi matin , 23.
Cette maison de La Rochefoucauld est une tribu d'Lsraèl, ce sont d'honnêtes et bonnes {jens. La grand'maman s'accommode fort de madame d'Anville. Il n'y a point de inor.;;ue dans toute cette famille; il y a du bon sens, de la simplicité; mais je ne prévois pas que je forme une grande liaison avec eux. Si j'étais moins vieille, cela se pourrait, mais à mon à.'je on ne construit rien; c'est le temps où tout s'écroule. S'il ne me vient point de lettres, celle-ci sera finie.
1 J/arcIievèque de Tunloiise. Il avait été élevé à la Sori)onne avec Tiir{;nt et l'ahbé ^lorolict. Il descendait des Loménie, secrétaires d'Etat sons les rèj;nes de llcnii III, Henri IV, Lonis XIII et Lonis XIV. Etant tiès-jeiine, il pensait déjà à devenir niinistie et puisait ses principes d'iioiniaiî il'J'Jlat dans les Mémoires da cardinal de Retz. (A. N.)
DE MADA:ME I,A marquise du DEIFA^sD. 469
MADAME LA MARQUISE Dl DEFFAND A M. DE \OI,TAIIU;.
De Saint-Jos('[)li, inaiili 22 mars 1768. (.!/(•( date servira de sijnitlure.^
.lai eu la visite do madame Denis, de ^I. et de madame Dupais'; ju{;ez, monsieur, du plaisir que j'ai eu à parler de vous, •le les ai accaldés de (juestions de votre santé, de la vie que vous menez, de la façon dont j'étais avec vous ; si vous j)en>i('z à me doimer votre statue ou votre Ituste? J'ai été contente de leurs réponses. Votre santé est l)onne; vous ne vous cnnuvez j)oinl , et vous décorerez mon cabinet; souffrez à présent ([ue je vous interrof^e. Pourquoi vous étes-vous séparé de votre compagnie? Je n'ai point été contente des raisons qu'on m'en a données. Comment, à nos àjjes, peut-on renoncer à des habitudes? Ce n'est point par une vaine curiosité que je vous prie de m" informer de vos motifs, mais par l'intérêt véritable (jue je prends à vous. Oui, monsiem- de Voltaire, rien n'est si vrai, je suis et serai toujours la meilleui'c de vos amies. Il v a cinquante ans que je vous connais , et par conséquent que je vous admire; cette admiration n'a fait que croître et s'embellir par la comparaison de vous à vos contemporains, destinés à être vos successeurs. Je l)énis le ciel d'être aussi vieille; il n'y a plus de j)]aisir à vivre; on n'entend plus que des lieux communs ou des extrava{;ances. Si j'étais plus jeune, j'irais vous voir, et je m'acconnnoderais fort Ijien d'être en tiers entre vous et le |)êre Adam; mais comme cela ne se peut pas, je vous renouvelle la demande que je vous ai déjà faite de m'envoyer toutes vos nouvelles productions; vous pouvez compter sur ma fidélité. Je n'ai jamais donné copie de vos lettres, ni de ce que vous m'avez envové; je les ai montrées à fort peu de personnes, et s'il v en a eu ime d'inqnimée, ce fut un certain M. Tur;;ot, que je ne vois plus, qui a une mémoire diabolique, <pii me joua ce tour. \u'A Princesse de Bahylone YHXYAxt, à ce (ju'on m'a dit, et encore d'autres petits ouvra{;es; envovez-moi tout cela, je vous conjure, sous l'adresse de M. ou de madame de Cboiscul; j'ai leur consentement. Il faut que je vous avoue, monsieur, une grande inquiétude que j ai. Vous aimez si fort votre Catherine, qu'il
' Madame Diipuis ('tait la j)Ctite-nièce do Corneille, (jue Voltaire avait ptotéyée, et (jiii vivait chez lui avec son mari. (A. >!.)
pourrait bien vous passer parla tête... AIi! ce serait une (jrande folie! Ne la voyez jamais que par le télescope de votre imajjination , faites-nous un beau roman de son histoire, rendez-la aussi intéressante ([ue la Sémiramis de votre tra^jédie; mais laissez toujours entre elle et a'Ous la distance des lieux, à la place de celle du temps. Si vous avez à vovajjer, venez aux l)orfls de la Seine; venez dans ma cellule, ce me serait lui {jrand plaisir de vous embrasser et de passer mes derniers jours avec vous.
M. DE VOI.TAinE A MADAME I,A MAlîQUISE DU DEFFAND.
30 mais 1768.
Quand j'ai un objet, madame, cpiand on me donne un thème, comme, par exemple, de savoir si l'âme des puces est iinntortelle; si le mouvement est essentiel à la matière; si les opérascomiques sont préférables à Cinna et à Phèdre , ou pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et le mont Jura ; alors j'écris régulièrement, et ma plunie va comme une folle.
L'amitié dont vous m'honorez me sera bien chère jusqu'à mon dernier souffle , et je vais vous ouvrir mon cœur.
J'ai été pendant (piatorze ans l'auber(jiste de l'Europe, et je me suis lassé de cette profession. J'ai reçu chez moi trois ou quatre cents Anglais qui sont tous si amoiu'eux de leur patrie, que presque pas un ne s'est souvenu de moi après mon départ, excepté un prêtre écossais nommé Brown, ennemi de 31. Hume, qui a écrit contre moi, et qui m'a reproché d'aller à confesse, ce qui est assurément bien dur.
J'ai eu chez moi des colonels français, avec tous leurs officiers, pendant j)lus d'un mois; ils servent si bien le roi, qu'ils n'ont pas eu seulement le temps d'écrire ni à madame Denis ni à moi.
J'ai bâti un château comme Béchamel, et une église comme Le Franc de Pompignan. J'ai dépensé cinq cent mille francs à ces oeuvres profanes et pies; enfin, d'illustres dél)ileurs de Paris et d'Allema.gne, croyant que ces munificences ue me convenaient point, ont jugé à j)ropos de me retrancher les vivres pour me rendre sage. Je me suis trouvé tout d'un coup presque réduit à la philosophie; j'ai envové madame Denis solliciter
DE MADAME LA MAllQUISE DU DEFFA?\D. 471
les généreux Français , et je nie suis chargé des généreux Allemands.
ÏMon âge de soixante-quatorze ans et des maladies continuelles me condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à madame Denis, qui avait forcé la nature pour vivre avec moi à la campagne. 11 lui fallait des fêtes continuelles pour lui faire supporter l'horreur de mes déserts, qui, de l'aveu des Russes, sont pires que la Sibérie pendant cinq mois de l'année. On voit de sa fenêtre trente lieues de pays; mais ce sont trente lieues de montagnes, de neige et de précipices : c'est Naples en été et la Laponie en hiver.
Madame Denis avait he.^oin de Paris ; la petite Corneille en avait encore plus ])esoin ; elle ne l'a vu que dans un temps où ni son âge ni sa situation ne lui permettaient de le connaître. J'ai fait un effort pour me séparer d'elles et pour leur procurer des plaisirs, dont le premier est celui qu'elles ont eu de vous rendre leurs devoirs. Voilà, madame, l'exacte vérité, sur laquelle on a bâti bien des fables, selon la louable coutume de votre pays, et je crois même de tous les pays.
J'ai reçu de Hollande une Prhicesse de Bahylone; j'aime mieux les Quarante écus, que je ne vous envoie point, [)arce que vous n'êtes pas arithméticienne , et que aous ne vous souciez guère de savoir si la France est riche ou pauvre. La Princesse part sous f enveloppe de madame la duchesse de Choiseul ; si elle vous amuse, je ferai plus de cas de l'Euphrate (jue de la Seine.
J'ai reçu une petite lettre de madame de Choiseul : elle me paraît digne de vous aimer. Je suis fâché contre M. le président Hénault; mais j'ai cent fois plus d'estime et d'amitié pour lui que je n'ai de colère.
Adieu, madame : tolérez la vie, je la tolère bien. Il ne vous manque que des veux, et tout me manque. Mais assurément les sentiments que je vous dois et que je vous ai voués ne me manquent pas.
MAi).\>n: LA MARonsi: Dl deffaxo a m. horack avalpole.
Paris, cliiiiniicli<^ îi avril 1708.
Votre lettre du 24 mars n'a pas été mise à la poste sur-lechamp, puisqu'elle ne me parvient qu'aujourd'hui. Je viens de
recevoir en même temps une lettre de Voltaire ; je satisferai votre curiosité en vous en faisant l'extrait :
«Quand j'ai un objet, madame, quand on me donne un « thème, comme, par exemple, de savoir si Tàme des puces est » immortelle ; si le mouvement est essentiel à la matière ; si les » opéras-comiques sont préférables à Cinna et à Phèdre, ou M pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et )) le mont Jura ; alors j'écris ré(julièrement , et ma plume va w comme une folle ' . »
Je n'ai point encore reçu cette Princesse de Bahylone , mais je l'ai lue; il y a quelques traits plaisants, mais c'est un mauvais ouvrajje , et, contre son ordinaire, fort ennuyeux. Il ne me répond point sur l'article de ma lettre où je lui parlais de la Czarine; je ne serais point étonnée qu'il l'allàt trouver. On m'attribue un bon mot sur les philosophes modernes, dont je ne me souviens point, mais je l'adopterais volontiers. On disait que le roi de Prusse ou le roi de Pologne vantait beaucoup nos philosophes d'avoir abattu la forêt de préjugés qui nous cachait la vérité ; on prétend que je répondis : Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots?
Il est arrivé un accident effrovable ces jours-ci dans un couvent appelé la Présentation. Sept petites filles couchant dans la même chambre, une d'elles mit une chandelle sous son pot de chambre pour la re[)rendre quand les religieuses qui avaient soin d'elles seraient retirées : elle s'endormit en lisant; le feu prit à son lit qui était à côté de la porte , le feu gagna la porte et tous les autres lits. Cinq ont été absolument brûlées, deux autres se jetèrent par la fenêtre; l'une a le visage brûlé et l'autre les pieds et beaucoup d'autres parties du cor])s; on ne put entrer dans la chambre, parce que la porte était en feu; jugez quelle désolation pour les pères et mères de ces enfants. Il y avait trois demoiselles de Ligny, c'est l'aînée qui a mis le feu; la cadette, qui n'a que dix ans, est une de celles qui se sont sauvées, l'autre est mademoiselle de Modave; les trois autres brûlées s'appellent Lusignan, Briancourt, Bélanger; il y avait beaucoup de fdles de condition dans cette maison.
!Milady Pembroke part aujourd'hui pour l'Ile-Adam, elle y restera tout le vovage; on n'en reviendra que dimanche. La pauvre Lloyd est laissée pour les gages.
* Madame du Deffaiid cite ainsi in extenso la lettre du 20 mars qui précède et fjiic lions jujjeons inutile de répéter. (L.)
Le Cha1)rillant, petit-gendre de madame d'Ai{juillon, a perdu, au trente et quarante, soixante -tieize mille francs; il avait déj)ensé, depuis son maria^je, quarante mille écus en équipages, en habits, etc. Le jeu ici est terrible; M. de la Trémouilie, à la même séance que le petit Ghabrillant, (|ui se passait chez un ^L cïe Boisgelin, cousin de celui qui est chez vous, perdit cent cinquante-six mille livres, et le maître de la maison, quarantehuit; c'est un M. le chevalier de Franc qui a {jagné toutes ces sommes. Il n'y avait que ces quatre personnes. Je ne saurais comprendre comment , dans im pavs policé , on ne puisse pas trouver quelque expédient pour remédier à un tel dérèglement.
La reine et le président vont tort mal.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mardi 2 avril 1768.
Vous m'avez cité la Nouvelle Héloïse; permettez, à mon tour, que je vous raconte une petite histoire. Feu le cardinal d'Estrées, âgé de soixante-dix, quatre-vingts ou cent ans, c'est tout de même, se trouva un jour avec madame de Courcillon, plus belle qu'un ange, plus précieuse que tout l'hôtel de Kandjouillet, d'un mahitien, d'une sagesse, d'une réputation merveilleux. Les charmes de cette belle dame ragaillardirent le vieux cardinal; il avait de l'esprit, de la grâce : il lui dit des galanteries, il voulut même baiser sa main; elle prit un ton sévère, le repoussa, le traita fort mal : «Ah! madame, madame ! s'écria le vieux cardinal, !'Oî/6y>?0(^/<7?ieï vos rif/ueurs.y Soudain sa flamme s'éteignit, et, comme dit madame de Sévigné, U lui vit des cornes.
Je n'en verrai jamais à la (;rand'maman : elle n'est que trop bonne, trop indulgente, trop modeste; elle veut être parfaite, c'est son défaut, et le seul quelle jtuisse avoir. Quoi(iue je coînpte assez sur ses bontés pour l'avouer de tout ce qu'elle peut dire de moi, j'affirme et je proteste qu'elle n'a point concerté avec moi ni ne m'a connnuniqué la lettre que vous avez reçue d'elle : apparemment c'était une réponse à ce que vous lui avez écrit; je ne lui parle jamais de vous, que quand elle m'interroge; si vous ne vous en rapportez pas à ma prudence, rapportez-vous-en du moins à mon amour-propre; mais lais-
sons là tontes cos noises et ces chicanes , elles sont onnnveuses pour vous, et lort peu divertissantes pour moi; i! vaut Lien mieux conter des histoires; en voici une trajjique et bien singulière.
Un certain comte de Sade ', neveu de l'abbé auteur de Pétrarque, rencontra, le mardi de Pâques, une femme {grande et bien faite, àjjée de trente ans, rpii lui demanda l'aumône; il lui fit beaucoup de questions, lui marqua de l'intéi'ét, lui proposa de la tirer de sa misère, et de la faire concierge d'une petite maison qu'il a auprès de Paris, Cette femme l'accepta; il lui dit de venir le lendemain matin l'y trouver; elle v fut; il la conduisit d'abord dans toutes les chambres de la maison, dans tous les coins et recoins, et puis il la mena dans le grenier; arrivés là, il s'enferma avec elle, lui ordonna de se mettre toute nue; elle résista à cette j)roposition, se jeta à ses pieds, lui dit qu'elle était une honnête femme; il lui montra un pistolet qu'il tira de sa poche, et lui dit d'obéir, ce qu'elle fit surle-champ; alors, il lui lia les mains, et la fustigea cruellement. Quand elle fut tout en sang, il tira un pot d onguent de sa poche, en pansa ses plaies, et la laissa; je ne sais s'il la fit boire et manger, mais i! ne la revit que le lendemain matin. Il examina ses plaies, et vit que l'onguent avait fait l'effet qu'il en attendait; alors, il prit un canif, et lui déchiqueta tout le corps : il prit ensuite le même onguent, en couvrit toutes les blessures, et s'en alla. Cette femme désespérée se démena de façon qu'elle rompit ses liens, et se jeta par la fenêtre qui donnait sur la rue. On ne dit point qu'elle se soit blessée en tombant; tout le peuple s'attroupa autour d'elle; le lieutenant de police a été informé de ce fait ; on a arrêté M. de Sade , il est, dit-on, dans le château de Saumur. L'on ne sait pas ce que deviendra cette affaire, et si l'on se bornera à cette punition, ce qui pourrait bien être, parce qu'il appartient à des gens assez considérables et en crédit ; on dit que le motif de cette exécrable action était de faire l'expérience de son onguent.
Voici la tragédie, tâchez de vous en distraire, et écoutez ce petit conte :
^ Le trop fameux ci-otoinane dont les ouvraj'cs ne se nomnient jw.s, quoique se vendant fort bien (sous le manteau), et dont les cruelles et làclics déhauclies ne se racontent pas. Tout ce qu'on petit en dire se trouve dans les Cnriositéx de l'hixtoire de France (Procè.i celèbrex), parle bibliophile Jacob. Paris, Delabays, 1858, p. 223 à 2'i;J. (L.)
Un curé de villa(je éleA'ait un petit {jarçon nommé Raimond ; quand il en était content, il l'appelait Raimonet. Raimond était gourmand : il allait dans le jardin man(;er les fruits; le curé ne le trouvait pas bon. Un matin, avant que de dire sa messe, le curé s'alla promener et surprit Raimond à un espalier de muscat, dont il maii(;eait avec grand appétit. Le curé fut en grande colère , et fouetta Lien fort le petit Raimond ; et jjuis tout de suite il alla à la paroisse dire sa messe, et ordonna au petit Raimond de venir lui répondre, comme il avait coutume. Le petit drôle, bouffi de colère, fut o])ligé d'ol)éir; le ciué commence su messe, se retourne, dit : Dominus voln'sciini.
Point de réponse Dominus vobisciun; Rainiotid, réjwnds
donc. Point de réponse Dominas vohiscum; Raimonet,
réponds donc : ■ — Et cum spii'itu tiio , fichu Jlalleur ! 11 faudrait que cela fût bien conté, pour faire l'ire.
Alcrcrcdi 13, à onze heures.
Depuis liier j'ai appris la suite de M. de Sade. Le village où est sa petite maison, c'est Arcueil ; il fouetta et déchiqueta la malheureuse le même jour, et tout de suite il lui versa du baume dans ses plaies et sur ses écorcluues; il lui délia les mains, l'envelopjja dans beaucoup de linges, et la coucha dans un bon lit. A peine fut-elle seule, qu'elle se servit de ses draps et de ses couvertures pour se sauver par la fenêtre. Le juge d' Arcueil lui dit de porter ses plaintes au procureur général et au lieutenant de police. Ce dernier envoya chercher M. de Sade, qui, loin de désavouer et do rougir de son crime, prétendit avoir fait une très-belle action , et avoir rendu un grand service au public par la découverte d'un baume qui guérissait sur-le-champ les blessures ; il est vrai qu'il a produit cet effet sur cette femme. Elle s'est désistée de poursuivre son assassin, apparenmient movennant quehpie argent; lunsi il y a tout lieu de croire qu'il en sera quitte pour la prison.
Le fds de l'Idole, qui n'est pas encore de retour de ses vovages, mais qui arrive bientôt, doit épouser mademoiselle des AUeurs, fille de celui qui a été à Constanlinople; sa mère est Lul)on)irska, qui s'est remariée à ÎNL de Liié; elle en est séparée, et elle est dans un couvent; sa fille a dix-sept ans '; elle est jolie, elle a vingt-deux mille livres de rente, elle est
1 La tille de niadanie des Alleiirs. (A. IN.)
47f) corresponda:<cf: complète
nièce de madame Sonin, et c'est Pont-de-Vevle qui fait ce mariajje.
Je soupai, hier au soir, chez le président avec la miladv', que de plus on plus je trouve ainiahle, et avec ma honne amie LIovd, qui ne m'a pas encore démis le poignet * : mais à la fin elle y parviendra.
Si je reçois cette après-dinée une lettre, je joindrai la réponse à ceci; sinon ceci partira toujours.
La traduction de Tacite, par l'abbé de la Bletterie, auteur de la Vie de Julien, paraît depuis quelques jours; on en a tiré deux mille exenq)laires, ipii sont tous enlevés; j'en ai pris deux, un ])Our moi, l'autre pour vous, si vous en avez envie.
J'ai fait ime réponse à Voltaire, dont la fjrand'maman est fort contente ; mais je ne vous l'enverrai pas que vous ne me la demandiez.
A deux heures.
Voilà votre lettre, j'en suis contente. Considérez, je vous prie, qu'on n'a pas le temps de se brouiller et de se raccommoder à mon âge.
Vous ne me répondez point sur le portrait que je vous ai fait de madame de IMaintenon; vous n'en êtes peut-être pas content; je ne le suis pas des épithétes que vous mettriez sous les quatre portraits '. Voici celles que j'y mettrais : à madame
* Lady Penilirokc. En jj.nlant de certe dame, dans une antre lettre qu'on ne publie pa.s, madame du Detland dit : " J'aime beaucoup la miladv (PcmbiOekej ; plus je la vois, plus je la trouve aimable. 8a simplicité, son naturel, sa douceur, sa modestie, ont quelque chose de piquant. Sans être vive, elle est animée; elle a de la justesse dans les ju{;ements qu'elle porte, et je lui crois <lu discernement. Sa jiolitesse, toutes ses manières, sont extrênu,'ment nol)les. J ai le projet d'aller souper dimanche à son hôtel garni, entre elle et ma bonne amie Lloyd. Si j'en reviens sans (jue mes poignets soient démis, j; vous prierai d'en rendre grâce à Dieu, n
- Elle veut dire : en secouant sa main, manièi-e de saluer générale en Angleterre dans toutes les classes. Cetusajje, presque inconnu en France il y a cinquante ans, s'est introduit au commencement de la révolution, et entre chaque jour davantage dans nos habitudes sociales. (A. î\.)
■^ M. Walpole avait dit dans sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réponse : « Je serais charmé, à mon retour en France, de lire les Lettres de madame de ^laintenon et de la princesse des Ursins. Je ne crois pas cependant que ces lettres ressemblent aux vôtres et à celles de madame de Sévigné. Que de fausseté, d'hypocrisie, ne doit-on pas trouver dans la correspondance de ces deux créatures andjitieuses, adroites, glorieuses, pleines de bon sens, et cherchant à I envi à se tromper et à se surpa:;ser l'une l'autre ! Je voudrais avoir les portraits de ces deux femmes ensemlde, non pas pour faire pendant, mais pour
DE MADAME LA MAP.QUISE DU DEFFA>D. Ull
(le Mainteiiou, j)rudence, persévérance. ^ladame des Ursins, à peu prés la même que vous. Celle delà grand'maman , j'ajouterais à la raison, la justice et la bonté. Et pour moi, l'allectation, le roman, etc. On m'v reconnaîtrait d'ahord.
MADAMF, LA MARQUSE DU DKFFANI) A 31. DK VOI.TAIRK.
P.iiis, tO avnH768.
Vraiment, vraiment, monsieur, j'ai l)ien d'autr-es questions à vous faire que sur l'àme des puces, sur le mouvement de la matière, sur l'opéra-comique, et même sur le départ de madame Denis. Ma curiosité ne porte jamais sur les choses incompréhensiides, ou sur celles qui ne tiennent qu'au capi'ice. Vous m'avez satisfaite sur madame Denis, satisfaites-moi aujourd'hui sur un bruit qui court et que je ne saurais croire. On dit que vous vous êtes confessé et que vous avez communié; on raflirmc connue certain. Vous devez à mon amitié cet aveu, et de me dire (juels ont été vos motifs, vos pensées, comment vous vous en trouvez aujourd'hui, et si vous vous en tiendrez à la sainte table, ayant réformé la votre. J'ai la plus extrême curiosité de savoir la vérité de ce fait; s'il est vrai, quel double vous allez mettre dans toutes les têtes, quel triomphe et rjuelle édification! quelle indignation, quel scandale, et pour tous en général quel étonnement! Ce sera, sans contredit, faire un grand Itruit.
J'ai reçu votre Princesse de Bahylone , qui m'a fait grand plaisir. II v a bien de nouvelles brochures dont on m'a parlé, et que vous devriez m' envoyer; je suis plus curieuse de ce (jui vient de vous (et à plus juste titre), que vous ne pouvez ni ne devez l'être des prétendues merveilles du Nord. Vous avez lu l'Honnéle criminel; vous a-t-il fait fondre en larmes? C'est l'effet général fju'il a produit, excepté sur quelques mauvais c(eurs comme moi, qui, pour justilier leur insensibilité, prétendent qu'il n'v a pas un sentiment naturel.
opposer nu tableau do vous et tle la {{iMud'inautaii. J'y écrirais sous le vôtri^, le naturel; sous celui île la {{raiurniainau, la raison; sous la Mainteuou, l'aitilicc; et sous la princesse, Tainhition. Savez-vous ce (pii s'ensuivrait? le {jrainl noinhre aimerait, leur vie durant, à être les dernièies, et après leiu- mort, d'avoir été les premières, n (A.iN.)
Le monde est devenu l)ien sot depuis que vous l'avez quitté ; il send)le que chacun cherche à tatous le vrai et le l)eau, et que personne ne l'attrape; mais il n'y a personne qui puisse ju(;er des méprises. Je ne prétends pas à cet avanta^je; je ne suis pas plus éclairée qu'un auti'e, mais j'ai des modèles du heau, du hou et du vrai, et tout ce (jui ne leur ressemhle pas ne saurait nie séduire.
Quand je ne vous lis pas, savez-vous quelle est ma lecture favorite? C'est le Journal cncyclopédùjiic ; j'en ai fait l'acquisition de])uis peu; c'est le seul journal que j'aie jamais lu avec plaisir. Ai-je tort ou raison? Mais, monsieur, ai-je tort ou raison, de causer si familièrement avec vous, et appartient-il à une vieille sihvlle, renfermée dans sa cellule, assise dans un tonneau, d'interroger et de fati^juer l'Apollon, le philosophe, enfin le seul honmie de ce siècle? Je crains que nous ne perdions Itientùt celui qui était peut-être le plus aimahle, le pauvre jirésident; il s'affaiblit tous les jours ; je lui ai lu votre lettre, il ne m'a point fait voir la vôtre, il m'a seulement dit que vous n'aviez pas lu le supplément à son article Tolérance.
Ah! monsieur, si vous connaissiez madame la duchesse de Ghoiseul, vous ne diriez pas qu'elle est digne de m' aimer, mais vous diriez que personne n'est di{;ne d'être aimé d'elle, et qu'elle est aussi supérieure à toutes les feunnes passées, présentes et à venir, que vous Têtes à tous les heaux esprits de ce siècle.
Adieu, monsieur; en me répondant, laissez courir votre plume comme une folle, vous me prouverez que vous m'aimez; vous me divertirez et vous me ferez grand bien.
MADAME LA MARQl ISE DC DEFFAND A M. HORACE WALPOI.E.
Paris, dimanL-lie 22 mai 17G8.
Du taffetas pour des coupures ne voudrait rien dire; mais s'il y a pour des coupures, on peut bien ne pas le comprendre, si on n'en a jamais entendu parler; mais on voit ])ien que cela veut dire quelque chose, et on s'informe '. Enfin tout est
1 La tliirhesse de Clioisciil avait fait prier M. Walpole, par madame du Deflaiid,de lui envoyer du taffetcn; pour des coupures. >L Walpole, qui n'avait pas compris qu il s'af|issait du taffetas d'Angleterre pour mettre sur les coupures (Jtlack slickiitf/ plaisler)^ envoya des coupures de taffetas de différentes espèces, méprise qui amusa beaucoup madame de Glioiseul. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFI•A^'D. -"iTO
éclairci, cela a extrêmement diverti la {pand'maman, et sauf votre respect et la soumission que j'ai à vos décisions, je crois que vous feriez bien de lui écrire un mot. Elle est à Chanteloup , fort occupée à faire un petit ouvrage sur un pot de cljambre et des petits pois que j'ai reçus , il y a aujourd'hui quinze jours, sous le nom de la grand'maman, avec une lettre de l'ahbé Barthélemv; le tout imaginé, donné et composé par madame de la Vallière. M. de Choiseul était dans la confidence; il y a eu des lettres à l'infini; l'ahbé a recueilli toutes les pièces, il en formera un roman, une histoire ou un poëme , qui sera dédié à M. de Choiseul.
Ce chevalier de Listenay ', dont je vous ai parlé, est positivement celui avec lequel vous avez soupe ; il est paiti aujourd'hui pour Chanteloup. Je le trouve un bon homme, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit, il a à peu près le nécessaire, sans sel , sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuveux ; quand il ouvre la bouche, on croit quil baille, et qu'il va faire bailler; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni béte; et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable.
Je ne connais point ^I. de Monaco " ; mais il y a vingt-cinq ans que je lui trouvais l'air d'un héros de roman, non pas (VAsh'ée ni de Clëlie, mais de la Princesse de Clèves, ou de la reine de Navarre. Je ne connais pas non plus le petit Rochechouart; M. Sehvvn m'en paraît coiffé. Je crois que vous voyez un |)eu en beau le baron de Breteuil ' ; homme d'esprit, c'est
* A la mort de son frère aîné, il devint prince de Beaufreniont. Son fils épousa mademoiselle Pauline de la Yaiifjuvon , Hlle du duc de la Yau{;nyoii , pair de France. (A. N.)
2 Le prince de Monaco, qui se trouvait alors en Anjjleterre, j)ère du (irince Josepli de Monaco, marié, comme nous l'avons dit plus haut, à l'ime des tilles de la dncliesse de Staiiiville. (A. IN.)
3 Alors en Aujjleterre. Il fut d(!puis andjassadeiu- à Naples et à Vienn(>. Revenu en France en 1783, le haron de Breteuil fut nommé ministre d'illtat •lu département de Paris et de la maison du roi. Il montra beaucoup d'acliarnoment contre le cardinal de Rolian dans l'affaire du Collier. Eu 1787, l'arclievcfjue de Toulouse le força à donner sa démission du ministère de la maison du roi. II emporta, cependant, dans sa retraite, la conliancc du roi et de la reine; aussi fut-il mis, en 1789, à la tète du ministère, après le renvoi de M. Xecker, qui ne dura fpu; trois jours. L'époque du retour de ce ministre fut celle du départ de M. d(' Rrelouil. Après qu'il eut quitté la France, Louis XVI lui coidia un pouvoir illimité pour traiter avec les cours étrangères. En 1802, il rentra en France, et il est mort à Paris eu 1807. (A. ^^)
beaucoup dire; sa manière ne me déplait |)a,s, et il m'aurait peut-être plu davantage, s'il m'avait paru foire plus de cas de moi, mais après m' avoir vue ([uclcpietois, il m'a laissée là. On a beau se flatter qu'on juge sans prévention, notre amoiu'-propre entre toujours dans les jugements (pie nous portons.
Je ne puis vous rendre raison de la conduite de madame de Guercbv; je me suis enfin lassée d'envoyer et de me faire écrire chez elle, elle ne voit encoie que ses parents et ses plus intimes amis. Il n'v avait que treize ou quatorze personnes à la noce de sa fille (avec le comte d'Ossonville), et jamais enterrement ne fut plus triste. Je trouve M. Elie de Beaumont' un impertinent; il V a quelfpie temps que je le rencontrai avec sa femme chez votre and)assadri(e : ils me parlèrent l'un et l'autre de votre Richard, qu'ils louèrent; ils devaient me venir voir, et je n'en ai point entendu parler. M. de Nivernois est, ce me seml)le, le mâle de l'Idole*; tout cela est ridicule. Mon Dieu, mon Dieu! qu'il y a peu de gens supportables! mais de gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plus j'observe; car moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tout le monde détestable : celle-ci (madame de Forcalquier) est honnête personne, mais elle esthète, entortillée, obscure, pleine de galimatias qu'elle prend pour des pensées ; celle-là (madame de Jonsac) ^ est raisonnable, mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses attentions; cette autre (madame d'Aubeterre) * jabote comme une pie, son élocution est celle des filles d'opéra; cette autre (la duchesse d'Aiguillon) parle comme une inspirée, ne sait ])resque jamais ce qu'elle dit; et tout ce qu'elle veut
^ II(3imnc de robe et honiine do lettres , qui a commencé à se faire connaître par son Mémoire pour la famille tle Cnlas, dont Voltaire avait embrassé la cause avec tant de chaleur. Madame Elie de Ijeanmont, sa femme, s'est également distinf|iiée dans le nionde littéraire, par les Lettres du marijuis de Rozelle, rcjinan qui n'est pas sa7is mérite, et par quelques autres ouvrajjes. (A. N.)
- Le duc de Nivernois, Louis-Jules-Mancini , ne à Paris en 1716. Il fut un des plus majjuiHqiies seijjneurs et l'un des hommes les plus aimables de son temps, (^n a souvent cité l'éclat de son ambassade à Londres, oii il fut appelé en 17(Jo. A son retour il fut nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles -lettres. La collection de ses OEuvres comprend huit volumes in-S". Mais on ne lit plus guère de lui qu'un certain nombre de poésies fugitives et de fables écrites avec grâce et avec esprit. (A. IN.)
'■'' Steur du président Hénault. (A. >\)
* ]Nièce du président et de madame de Jousae. (A. N.j
conclure, c'est qu'elle est un grand esprit, qu'elle e.st savante, brillante, etc., etc. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurait bien d'autres à j)eindre qui seraient encore bien pis, car du moins dans celui-ci il n'v a pas trop de fausseté, de jalousie, ni de mauvais cœur. Il est très-vrai qu'il n'v a que la {pand'niaman qu'on puisse aimer, et qui dégoûte de tout le reste.
Enfin , vous êtes donc content de cette lettre de madame de Sévigné '. Je soubaite que a-ous puissiez avoir les trente-trois autres; mais j'en doute. La première, qui vous a tant déplu, venait de M. de Gastellane , c'était de celles qu'on avait mises au rebut; il n'en a que de celles à sa fdle, et elle fut prise au liasard.
La reine ' reçut avant-hier T extrême-onction ; elle est peutêtre morte au moment présent. On dit que le roi ira à Marly tout de suite, et v passera six semaines, et qu'ensuite il ira à Gompiègne ; ces arrangements ne m'intéressent que par rapport à la grand'maman ; son retour en est dépendant.
J'ai fait vos compliments à madame de Forcalquier; elle les a reçus très-agréablement, et consent avec plaisir à vous donner la troisième place dans notre loge. Je vis bier votre ambassadrice; l'ambassadeur^ ne voit encore personne; il a été fort mialade. J'aurai ce soir à souper peut-être vingt personnes, entre autres M. Saint-John, qui m'apporta du thé, du taffetas pour des coupures, avec une grande lettre de M. Sebvvn. Il me paraît qu'il n'a pas le projet de venir ici cette année. Il me dit qu'il ne compte plus retrouver le président; mais qu'il espère encore me revoir, que je suis moins vieille que sa mère, qui se porte bien, et qui ne mourra pas si tôt.
C'est une chose assez fâcheuse que toutes les lettres soient ouvertes; cela gêne beaucoup. Mandez-moi où en est la Cornélie * du président; je suis fâchée que vous avez entrepris cet ouvrage.
1 Cette lettre est une des trente-quatre lettres orijjinales de madame de Sévigné , qui étaient entre les mains de deux dames âgées, de Montpellier, et que le comte de Grave, ami de madame duDeffand, obtint d'elles pour M. Walpole. Toules ces lettres se trouvent à Strawberrv-Hill, et ont été pnl)liées depuis. (A. ?s.)
- Marie Lcczinska, fille de Stanislas, roi de Pologne, et femme de Louis XV. (A. .N.)
•^ Le comte d'IIarcourl, père du comte actuel de ce nom, a succédé au lord Korhford comme and)assadeur d'Anjjlctcrre en France. (1827.) (A. N.)
^ Tragédie du président Héuuult, qu il avait composée dans sa première I. 31
» Paris, (limanclie 26 juin 1768.
Vous êtes un être ineffable, vous êtes l'éternité ou le commencement, le vide ou le plein, incompréhensible de toute manière. J'abandonne la recherche de tout ce qui est de ce genre, et je conclus qu'il ne m'est pas nécessaire de le comprendre. Vous êtes un second Daniel : vous devinez fort bien ce qu'on a rêvé; mais votre science ne va pas si loin que la sienne, puisque vous n'en tirez pas le pronostic.
Ah! oui, je vous permets toute licence; mon indulgence est extrême, elle va jusqu'à souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Le grand-papa se porte bien; mais la reine n'est plus; elle mourut vendi'edi 24 , entre dix et onze heures du soir. Le roi est à Marly pour plusieurs jours. Je crois que la grand'maman reviendra la semaine prochaine. Je suis très-déterminée à ne lui pas dire un mot de ma pension '. Je ne doute pas qu'elle ne fasse son devoir de grand'maman, ainsi que son époux celui de grand-papa : si l'amitié ne les y engage pas , mes sollicitations seraient inutiles ; je suis fort tranquille sur cet article.
Voulez-vous (|ue je vous envoie notre pièce du Joueur? Je l'ai excessivement approuvée. L'auteur, qui est M. Saurin, en a été flatté et me l'a apportée avec de jolis vers. Je ne vous envoie plus rien de Voltaire, parce f[u'il dit toujours les mêmes choses, et je trouve qu(*la prédiction du chevalier de Boufflers, pour dans cinquante ans, est déjà arrivée; que tous les écrits sur cette matière sont aussi superflus , aussi plats et aussi ennuyeux que s'ils étaient contre les sorciers et les magiciens.
Votre Cornélie ^ n'est point encore arrivée ; mais M. de
jeunesse, et dont M. Walpole a fait imprimer nn certain nombre d'exemplaires à Stravvljerry-Hill. Cette tragédie n'a point été imprimée en France dans les OEuvres du président Hénault, où l'on trouve seulement son Marias à Scyrthe. Voltaire a dit du président :
Les femmes l'ont pris fort souvent
Pour un ignorant agréable ;
Les gens en us pour un savant. (A. N.)
1 Madame du Deffand jouissait d'une pension de six mille livres, que lui faisait Marie Leczinska. (A. N.)
- Les exemplaires de la tragédie du président Hénault, imjirimée à Strawberry-Ilill. (A. N.)
Montigny en a eu dts nouvelles, et il m'a dit qu'elle ne pouvait pas tarder. Le président est fort sensible à cette marque d'amitié, mais il est dans la crainte que cet ouvragée ne lui attire des critiques. ^ladame de Jonsac et moi nous le rassurons, en lui disant que, comme elle ne sera pas en vente, il sera le maître de ne la donner qu'à qui il voudra. Je voudrais que madame Greville en reçût un exemplaire de ma part.
J'ai, dites-vous, l'esprit critique, et vous, vous l'avez orjjueilleux : cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous , vous amusez ; vous trouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi, qu'il serait heureux d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer; je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dé(joùt de la vie qui est peut-être bon à quelque chose; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses.
Ne sachant que lire, j'ai repris, à votre exemjjle, VHéloïse de Rousseau; il v a des endroits fort ])ons; mais ils sont novés dans un océan d'éloquence verbiageuse. Je cravonne les endroits qui me plaisent : ils sont en petit nombre, en voici un :
« Les âmes mâles ont un idiome dont les âmes faibles n'ont » pas la grammaire. »
Dites-moi quel est un Anglais dont madame de Forcalquier m'a donné la connaissance ; il me paraît comme un assez bon homme; on l'appelle le général Irwin '. Je regrette tant soit peu la miladv Pembroke et la Ijonne fille Lloyd; je les aimais mieux que deux princesses polonaises, dont l'une s'appelle Radziwil, et l'autre Lubomirska. Je suis quelquefois eifravée quand je passe en revue tout ce que je connais; je ne suis plus étonnée qu'il y ait si peu d'élus; pour peu que Dieu fût plus difficile que moi, il n'v en aurait point du tout.
Ma relation avec la grand'maman n'est plus de la même vivacité que dans les commencements : c'est plus ma faute que
* Le gcnéi'.il Irwin entra dans le monde comme pa{[c d'Iionneur de Lionel duc de Dorset, hjr.sfjue ce seijjneur occupait la place de lord lieutenant d'Irlande. Par la protection de ce duc, il fut poussé dans l'armée, et obtint un régiment. Il se maria ensuite, et se livia à de folles dépenses, rjui linirent ])ar le mettre dans de grands embarras. (A. N.)
la sienne; je n'aime point à écrire : vons direz avec raison que vous n'êtes pas payé pour le croire. Adieu.
Je vais tout à riieiue chercher dans les Nouvelles de la reine de Navarre le sujet de votre tragjédie ' .
3IADAIVIE LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE
Dimanche, 3 juillet 1768.
•Vous vous applaudissez peut-être, monsieur, de m'avoir perdue. Oh! que non, de telles ])onnes fortunes ne sont pas faites pour vous, vous ne me perdrez jamais. Soyez saint ou profane, je ne cesserai point d'entretenir une correspondance qui me fait tant de plaisir; je ne savais cependant comment m'v prendre poiu' la renouer; mais voilà le président qui m'en fournit une occasion admirable. M. Walpole, qui a une trèshelle presse à sa campagne', vient de lui faire la galanterie d'inq)rimer son premier ouvrage^; il veut que ce soit moi qui vous l'envoie; il n'oserait pas, dit-il, vous faire lui-même un tel présent. Cette pièce et votre OEdipe sont des productions du même âge, mais qui ne sont pas faites, dit-il, pour être comparées.
K Je ne déride point entre Genève et Rome. »
L'amitié que j'ai pour les deux auteurs me garantit de toute partialité.
Aurai-je toujours à me plaindre de vous, monsieur? vSans madame la duchesse de Ghoiseul, j'aurais la honte, et encore plus lennui, de ne rien lire de vous; est-ce ainsi qu'on traite sa plus ancienne amie? Vous êtes pis que Lamotte et Fontenelle; ils préféraient les modernes aux anciens, mais ces anciens étaient morts, et les modernes étaient eux-mêmes. Moi, je suis vivante, et ceux que vous me préférez ne vous ressemblent point, mais point du tout, monsieur, soyez-en persuadé ; protégez-les comme votre liviée et rien par delà. L'humeur que j'ai contre vous me rend caustique; faisons la paix, et reprenons notre commerce.
1 La mère mystérieuse. (A. N.)
2 A Strnwberry-Hill. (A. IN.1
3 Cornélie , tr.igf'die. (A. N.)
J'enverrai mon paquet à madame Denis; j'imagine qn'elle a des moyens pour vous faire tenir ce qu'elle veut. Je suis trèscontente du discours à votre vaisseau ; mais pourquoi des coups de patte à ce pauvre La Bletterie? ne savez-vous pas par qui il est protégé ' ?
« Enfants du même Dieu, vivez du moins en frères. »
J'aime votre galimatias pindarique, et par-dessus tout je vous aime, mon cher et ancien ami.
Du 13 juillet 1768.
Vous me donnez uu thème, madame, et je vais le remplir, car vous savez que je ne peux écrire pour écrire. C'est perdre son temps et le faire perdre aux autres. Je vous suis attaché depuis quarante-cinq ans ^. J'aime passionnément à m'entretenir avec vous; mais encore une fois, il faut un sujet de conversation.
Je vous remercie d'ahord de Cornélie Vestale. Je me souviens de l'avoir vu jouer il v a cinquante ans; puisse l'auteur la voir représenter encore dans ciiKjuante ans d'ici ! ]Mais malheureusement ses ouvrages dureront plus que lui; c'est la seule vérité triste qu'on puisse lui dire.
Saint ou profane, dites-vous, madame. Hélas! je ne suis ni dévot ni impie; je suis un solitaire, un cultivateur enterré dans un pays harhare. Beaucoup d'hommes à Paris ressemblent à des singes; ici ils sont des ours. J évite autant que je peux les uns et les autres ; et cependant les ongles et les dents de la persécution se sont allongés jusque dans ma retraite ; on a voulu empoisonner mes derniers jours. Ne vous acquittez pas d'un usage prescrit, vous êtes un monstre d'athéisme ; acquittezvous-en, vous êtes un monstre d'hypocrisie. Telle est la logi([ue de l'envie et de la calomnie. 3Iais le roi, qui certainement n'est jaloux ni de mes mauvais vers ni de ma mauvaise prose, n'en croira pas ceux qui veulent m'immoler à leur rage, il ne se
1 Par le duc de Choiseul. (A. N.)
- La liaison de Voltaire et de madame du Deffaud avait donc commencé c.i 1723. (L.)
486 CORRESPO'DAKCE COMPLETE
servira pas de son pouvoir pour expatrier, dans sa soixantequinzième année, un malade qui n'a fait que du Lien dans le pays sauvage (ju'il habite.
Oui, madame, je sais très-bien que le janséniste la Bletterie demande la protection de 'SI. le duc de Glioiseul; mais je sais aussi qu'il m'a insulté dans les notes de sa ridicule traduction de Tacite. Je n'ai jamais attaqué personne ; mais je puis me défendre. C'est le comble de l'insolence janséniste que ce prêtre m'attaque; il trouve mauvais que je le sente. D'ailleurs, s'il demande l'aumône dans la rue à M. le duc de Choiseul, pourquoi me dit-il des injures en passant, à moi, pour qui 31. le duc de Choiseul a eu de la bonté avant de savoir que la Bletterie existât? Il dit, dans i^nPrrface, que Tacite et lui ne pouvaient se quitter; il faut apprendre à ce capelan que Tacite n'aimait pas la mauvaise compagnie.
On croira que je suis devenu dévot, car je ne pardonne point; mais à qui refusé-je grâce"? C'est aux méchants, c'est aux insolents calonmiateurs. La Bletterie est de ce nombre. Il m'impute les ouvrages hardis dont vous me parlez, et que je ne connais ni ne veux connaître. Il s'est mis au rang de mes persécuteui'S les plus acharnés.
Quant aux petites pièces innocentes et gaies dont vous me parlez, s'il m'en tombait quelqu'une entre les mains dans ma profonde retraite, je vous les enverrais sans doute ; mais par qui et comment? et si on vous les lit devant le monde, est-il bien sûr que ce monde ne les envenimera pas? La société à Paris a-t-eilc d'autres aliments que la médisance, la plaisanterie et la malignité? Ne s'y fait-on pas un jeu de déchirer, dans son oisiveté, tous ceux dont on parle? Y a-t-il ime autre ressource contre l'ennui actif et passif, dont votre inutile beau monde est accablé sans cesse? Si vous n'étiez pas j)longée dans l'horrible malheur d'avoir perdu les veux (seul malheur que je redoute), je vous dirais : Lisez et méprisez ; allez au spectacle et jugez ; jouissez des beautés de la nature et de l'art. Je vous plains tous les jours, madame; je voudrais contribuer à vos consolations. Que ne vous entendez-vous avec madame la duchesse de Choiseul pour vous amuser des bagatelles que vous désirez? ;\Iais il faut alors que vous soyez seules ensemble; il faut qu'elle me donne d(>s ordres très-positifs, et que je sois à l'abri du poison de la crainte, qui glace le sang dans les veines usées. Montrezlui ma lettre, je vous en supplie; je sais qu'elle a, outre les
grâces, justesse dans l'esprit et justice dans le cœur; je m'en rapporterai entièrement à elle.
Adieu, madame, je vous respecte et je vous aime autant que je vous plains, et je vous aimerai jusqu'au dernier moment de notre courte et misérable durée.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Paris, marili 28 juin 1768.
Vous me faites beaucoup plus d'honneur que je ne mérite; vous ne savez pas que quand on me demande mon avis ' , je ne sais plus quel il est; toutes mes lumières sont premiers mouvements; je ne juge que par sentiment; si je demande à mon esprit une opération quelconque, je reconnais alors que je n'en ai point du tout. Cependant le désir de vous complaire va me faire parler; je vous demande de me pardonner tout ce que je dirai de travers.
Le style me paraît très-bien; si j'y trouve quelques fautes, je les attribue à la traduction ^ , ce sont des riens ; il y a une seule phrase qui, quoique noble et juste, pourra choquer Voltaire; la voici :
« N'ayant rien dit que ce que je pensais, rien de malhonnête ni messéant à un homme de condition , etc. »
Ces mots « homme de condition » blessent une oreille bourgeoise; ils lui paraîtront une vanité, et peut-être il dira qu'il ne savait pas que les gens de condition eussent des piiviléges différents des autres, quand ils se font auteurs*. Voilà la critique
* M. Walpole avait communiqué à madame du Deffand la lettre qu'il avait reçue de Voltaire, en date du 8 juin, et sa réponse du 21 du même mois, sur laquelle il lui demande son opinion. (L.)
- La lettre de M. Walpole à Voltaire était écrite en anglais; il l'avait traduite pour madame du Deffand, qui n'entendait pas cette langue. (A. K.)
3 C'était une faute <:oinmise dans la traduction, que M. Walpole explique à madame du Deffand comme il suit : « jNc soyez pas en peine de Y homme de condition (gentleman); c'est la faute de ma traduction, et non pas de ma letti-e. Il fallait traduire honnête homme; mais venant d'empiover le mot malhonnête , et ne voulant pas le réjiéter, je me suis servi d'un mot qui ne rendait pas le véritable sens de ce que j'avais dit. C'était avec raison que je craignais de me servir de termes équivoques, ce qui m'a fait écrire en anglais, dont je me trouve bien.
» Du reste, n'allez pas dire des injures de votre jugement. C'est précisé-
que vous avez à craindre de lui , et il n'y a pas grand mal : d'ailleurs votre lettre est charmante, rien n'est plus poli, plus élégant; enfin j'en suis enchantée. Vous ne pouviez pas vous dispenser de lui parler de votre préface '. Je viens de me la faire relire, elle est terrible; il n'est pas vraisemblable qu'il l'ignore; mais s'il l'ignorait, il l'apprendrait un jour, et en ce caâ il est bon de le prévenir : il y a de la noblesse et de la franchise dans ce ])rocédé. Vous vous tirez d'affaire aussi bien qu'il est possible, et cela était très-embarrassant; car, je le répète, elle est terril)le, et je ne conçois pas, le connaissant comme je fais, que s'il l'a lue, il vous l'ait pardonnée.
Il me vient dans l'esprit que n'ayant rien à faire, il ne serait pas fâché de vous attirer à une correspondance littéraire , qui se tournerait en discussion, en dispute, et lui donnerait l'occasion de se venger de vous. Vous avez décidé que Shakspeare avait plus d'esprit que lui : croyez-vous qu'il vous le pardonne? c'est tout ce que je peux faire, moi, de vous le pardonner; mais malgré cela votre lettre est très-bien : vous déclarez qu'il serait indigne de vous rétracter, que vous n'avez dit que ce que vous pensiez, qu'il n'a pas besoin d'être flatté, etc. Tout cela est à merveille, et vous prendrez le parti qu'il vous plaira, suivant la conduite qu'il aura.
Vous auriez très-mal fait de lui parler de votre lettre à -T. -Jacques. Eh, mon Dieu! pourquoi lui en auriez-vous parlé? Pour lui faire votre cour, pour l'adoucir? Oh! vous êtes trop fier, et vous êtes incapable d'une pareille lâcheté.
J'aurais été bien aise et très-honorée que vous lui eussiez parlé de moi ''; le motif qui vous en a empêché est une marque
ment votre pensée que je vous demande, parce que je sais qu'elle est toujours juste , quand vous parlez ou raisonnez de sang-froid. Si je ne faisais jias cas de ce jugement- là, vous savez très-Lien que je ne vous le demanderais point.
1) Je ne vois pas le moyen de lui dérober la préface après avoir donné promesse de la lui envoyer. Il aurait fallu donner une autre tournure à ma lettre. Je crois, comme vous, qu'elle le fâchera. Mais est-il possible qu'il s'avoue offensé de ce (ju'on lui conteste le rang du premier génie? Moi, je me ferais brûler pour la primauté de Shakspeare. C'est le plus beau génie qu'ait jamais enfanté la nature. " (A. N.)
' La préface du Château d'Olranle, roman de M. Walpole, publié longtemps auparavant. (A. j\.)
2 M. \Val[)ole avait dit dans sa lettre à madame du Deffand : « J'avais voulu lui vanter l'amitié dont vous m'honorez; mais de peur qu'il ne vous sût mauvais gré de ne lui avoir point parlé de cette préface, j'ai bu ma gloire, et n'en ai pas soufflé. » (A. N.)
d'amitié à laquelle je suis fort sensible; mais je ne crains point d'entrer dans vos querelles, dépouser tous vos intérêts : ain>i, à l'avenir, avez moins de ménagement, et donnez-moi toutes sortes de marques de confiance, excepté celle de demander mes avis. Hélas! hélas! en puis-je donner, moi f[ui ai besoin de guide et de conseil à tous les instants de ma vie?
Je ne sais si vous devez envoyer votre préface à Voltaire , et si vous ne feriez pas aussi bien de ne lui en plus parler. S'il l'a lue, c'est inutile; s'il ne la pas lue, pourquoi le forcer à la lire? ne suffit-il pas de lui en avoir fait l'aveu? ne serait-ce pas une sorte de bravade, si vous en faisiez davantage? Je suis fâchée d'avoir laissé tomber mon commerce avec lui; ce n'est pas le moment de le reprendre, il v aurait de l'affectation.
LA MÊME AU MÊME
Paris, mardi 19 juillet 1768.
Vous voilà donc revenu de chez M. de Richmoud', et })eutétre étes-vous de retour aujourd'hui de chez M. Con^vay. J'aime assez que toutes vos courses soient finies ; mais savez-vous, mon cher monsieur, ce que je n'aime point du tout? C'est l'ironie. C'est votre genre favori : gardez-le pour vos ennemis, et ne l'employez jamais pour moi. Vous vous récriez; sur quoi est fondé ce reproche? le voici : sur ce que je dois être accablée, dites-vous, de l'abondance de vos lettres; il y avait aujourd'hui huit jours que je n'en avais reçu; et si je ne m'étais pas interdit d'épiloguer, et si je n'étais pas décidée à trouver tout bon, je pourrais critiquer le petit papier où il n'y a pas trois pages complètes; mais je dis, conmie le Barnabite des épigrammes de Rousseau :
Ceci pour nous n'est ciicnr ^110 trop bon ;
c'est bien moi qui vous accable de lettres; mais comme je n'exige point de réponse, je ne vous en fais point d'excuse. Je me divertis à vous écrire : ne me lisez pas si vous voulez; mais laissez-moi jaser tant qu'il me plait.
Je suis bien aise que vous ayez écrit à la grand'maman; cela me plait dans tous les sens et de toutes les façons. Je ne l'ai
* De Goodwood, château du duc de Ilichmond. (A. N.)
490 CORRESPOiNDANCE COMPLETE
encore vue qu'une fois, qui était samedi, le grand-papa y était : mais demain je soupe avec elle; et s'il n'y a fjue notre petit cercle, je lui lirai la lettre de Voltaire et votre réponse; je l'ai fait voir hier au ffrand abbé, qui en a été très-content; j'ai supprimé l'homme de condition.
Vraiment, vraiment, je savais la grossesse de milady S... Je loue votre discrétion; c'est aj)paremment parce que vous vous défiez de la mienne, que vous ne voulez pas m' apprendre ce qui regarde milord*"*: je l'apprendrai, je le crois, mais ce ne sera pas par des Anglais; je n'en vois plus, excepté votre général '. 11 a l'air d'un juge du peuple de Dieu; je le crois peu instruit de ce qui regarde les filles d'Israël; le grand-papa en sait plus long que lui, et c'est lui que j'interrogerai. Adieu.
Bon! je crovais n'avoir plus rien à vous dire; je viens de relire votre lettre, elle me fournit beaucoup d'autres choses. J'ai eu mille fois envie de vous envoyer l'écrit de Saint-Foix sur le Masque de fer; mais j'ai craint vos dédains; je vois que vous le savez par cœur; vous voulez pourtant l'avoir, je vous l'enverrai par la première occasion; je me ferais scrupule de vous en faire payer le port. Les trois suppositions qu'il fait sont toutes trois absurdes, mais la troisième, qui est le duc de Monmouth, est la plus al)surde de toutes, elle n'a pas le sens commun : le fait est vrai, et ce Masque de fer pouvait devenir un homme bien considérable, s'il avait connu sa naissance, ou, pour mieux dire, s'il avait pu la révéler^ : il ne mourut qu'en
^ Le {{éuéral Irwin.
- Madame du Deffand a ici en vue une autre supposition au sujet du Masque de fer , la seule qui ne soit pas en contradiction avec le sens commun ou avec la notoriété générale, et qui, depuis qu'il est certain qu'un tel personnage a existé, prouve assez la nécessité où l'on fut de le dérober à la société, et la convenance de le traiter avec les égards qu'on lui a montrés. Cette supposition, inie fois admise, parait véritablement être contii-mée par toutes les petites circonstances qu'on connaît sur l'air, les habitudes et les particulaiités de ce prisonnier mystérieux.
^Ladame du Deffand a donc supposé que ce personnage ne pouvait être que le frère, et le frère aine de Louis XIV, im fils de la reine Anne d'Autriche, qui, d'après la manière dont elle vivait alors avec le roi son époux, ne pouvait être regardé comme son enfant.
L éditeur de la Vie de Voltaire, ])ar ^L de Condorcet, duimc, dans une note sur cet ouvrage, le développement de cette idée : « Le Masque de fer était sans doute \m frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère (Anne d'Autriche) avait ce goût pour lu linge fin sur lequel M. de Voltaire s'appuie. Ce fut en lisant les Mémoires de ce temps qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce même goût du Masque de fer, je ne
1704; et je me souviens d'en avoir entendu parler dans ma jeunesse et dans mon enfance; ce serait un sujet de conversation en allant ou en revenant de Rueil.
doutai plus (jii'il ne fût son fils; co dont toutes les autres circonstances m'avaient déjà persuadé. On sait que Louis XIII n'lial)itait plus depuis lon;;temps avec la reine; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu'à un heureux hasard, habilement amené, hasard qui obligea absolument le roi à coucher au même lit avec la reine. Voici donc comme je crois que la chose sera aiTivée.
» La reine aura pu s'iinajjiner que c'était par sa faute qu'il ne naissait point d'héritiers à Louis XIII. La naissance du Masque de fer l'aura détroiupée. Le cardinal (de Richelieu), à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, pour plus d'une raison , tirer parti de ce secret. Il aura imaginé de tourner cet événement à son profit et à celui de l'État. Persuadé par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d'un seid lit pour le roi et la reine fut arrangée en conséquence. Mais la reine et le cardinal, également pénétrés de la nécessité de cacher à Louis XIII l'existence du Masque de fer, l'auront fait élever en secret. Ce secret en aura été un pour Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal Mazarin. Mais ce monarque, ajjpreuant alors qu'il avait un frère, et ini frère aîné, que sa mère ne pouvait désavouer, qui peut-être portait d'ailleurs des traits marqués qui annonçaient son ori{;ine; faisant réflexion que cet enfant, né durant le mariage, ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, être déclaré illégitime après la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne pouvoir user d'un moven plus sage et jilus juste ([ue celui qu'il employa pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l'Etat; moyen qui dispensait de commettre une cruauté <jue la ])olilique aurait représentée conune nécessaire à un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV. Il me semble que plus on est instruit de l'histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de celte supposition. »
L'existence de ce prisonnier d'Etat ne fut connue dans le monde qu'en 1704. Lorsqu'on le transporta du château de Pignerol à l'ile de Sainte-Marguerite, on a remarqué avec justesse qu'aucun jiersonnagc distingué n'avait disparu en Europe; de sorte que ce ne pouvait être aucun homme qtii eût déjà joué un rùle imj)ortant sur le théâtre du monde. Les trois suppositions de M. de Saint-Foix, que c'était ou M. le duc de Beaufort , le héros de la fronde; ou le comte de Vermandois, le fils naturel de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière; ou le duc de Monmouth , paraissent donc également contraires au bon sens et à toute possibilité. On ne doit pas regarder comme moins ridicule l'idée produite par quelques écrivains de ces derniers temps, que c'était un certain .Magni ou Mattioli, secrétaire ou ministre d'un duc de .Mantoue, qui avait contrarié les intérêts et trahi les secrets de la France. Les ministres et la police de ce tem|)S-lù n'avalent pas coutume de traiter d(!s ennemis subalternes avec tant de cérémonie et d égards. Mais quand on admettra que ce mystérieux personnage avait des droits sacrés et imprescrij)tiblcs ; que la découverte; de son existence (quels que fussent d'ailleurs son origine ou son état) pouvait devenir dangereuse pour le prince qui occupait le truie, il faudra convenir que, placé
LA MÊME AU MÊME
Jeudi 21, à 8 heures du matin.
Comme je n'ai pas d'autre manière de juger des autres qu'en les jugeant par moi-même, je suis persuadée que vous avez la plus grande impatience d'avoir la réj)onse de Voltaire. — Eh bien, eh bien, la voici; c'est h la grand'maman qu'il l'a envoyée : elle l'avait reçue hier matin; le soir nous en fîmes la lecture , je la })riai de me la remettre , et de me donner la lettre de Voltaire pour elle, parce que la poste partait ce matin, et que je serais bien aise qu'il n'v eût pas un moment de perdu ; vous recevrez donc le tout dimanche ou lundi.
Je n'ai point eu le temps d'examiner la lettre de Voltaire, elle m'a paru extrêmement polie; mais c'est la première escarmouche, pour établir une petite guerre entre vous et lui, sur Shakspeare. Au nom de Dieu, ne donnez point dans ce panneau ; tirez-vous de cette affaire le plus poliment qu'il vous sera possible, mais évitez la guerre; c'est le sentiment et le conseil de la grand'maman; c'est celui du grand abbé, et par-dessus tout, c'est le mien ; je suis bien sûre que ce sera aussi le vôtre ' .
dans des circonstances fort délirâtes et fort dilliciles, Louis XIV a adopté les moyens les moins cruels j)our assurer sa propre conservation.
Toutes les hypothèses, plus ou moins vraisendjlaLIes sur le Masque de fer se trouvent réunies dans la Biofjrapliie universelle, t. xxvii , à l'article Masque de fer. M. le comte de Valori a composé un ouvrage nui jusqu'ici na point été pulilié, et dans lequel il ))rétcnd démontrer, d'après des pièces originales, que l'iiomme au masque de fer était, non point Mattioii, mais don Jean de Gonzague, frère naturel de Ferdinand duc de Mantouc, dont ^lattioli fut le secrétaire. Sous le consulat, on essaya de publier un petit volume dans lequel on faisait descendre Bonaparte du Masque de fer. Le premier Consul trouva l'ouvrage si ridicule et cette ilatterie si gauche, que Fouché eut ordre d'en faire arrêter la publication. Il eu circula cependant quelques exemplaires. (A. N.)
' L'extrait suivant de la réponse de M. Walpole prouve que c'était bien le parti qu'il voulait prendre. «Venons à la lettre de Voltaire, elle est très-belle, mais ne me persuade nullement que les merveilleuses beautés de Shakspeare ne rachètent pas ses fautes. Ce que Voltaire n'arrivera jamais à me ))ersuader encore, c'est que ces deux vers de Racine' ne soient parfaitement ridicules; et si vos bienséances et la rime réduisent vos poètes à la nécessité de faire le plan de l'hôtel, je dirai que cette gène-là est très-alisurde. Mais ce que je vois encore moins,
* De son appartement cette porte est prochaine. Et cette autre conduit dans celui de la reine. ( Titus et Bérénice.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DErFAND. 493
J'ai résisté, comme de raison, au désir de faire faire une copie de ce que je vous envoie, parce que, la poste partant ce matin, je n'ai pas voulu risquer de manquer son départ; j'aurais pu attendre un courrier de M. du Chàtelet, il ne vous aurail point coûté de port ; mais j'ai cru que vous ne regretteriez pas les frais,, et que vous êtes plus impatient qu'avare.
Voici la grâce que je vous demande : c'est de me renvoyer la lettre de Voltaire à la grand'maman, de me faire faire une copie de sa lettre à vous, et de votre réponse, et tout cela le plus promptement qu'il vous sera possible.
Je viens de relire la grande lettre de Voltaire ; en vérité je la trouve parfaitement bien; celle qui est pour la grand'mamau vous choquera beaucouj) ' , mais vous sentez 1 )ien que Voltaire
c'est ])Ourqu()I il fallait entrer dans ce détail minutieux de ce que Titus et Bérénice représentaient Louis XIV et sa Ijclle-sœur. Voltaire voulait faire jiarade de son information , et prétendait faire jiasser une anecdote pour un argument. Mais vous verrez, par ma réponse, que je lui passe tout ce qu'il veut. Ji; n'ai jamais pensé entrer en lice avec lui.
"Quant à cette lettre à la {;rand'maman , vous voyez la bonne foi de cet homme-là! Il me recherche , il me demande n\on liichaid , je le lui envoie', et puis il en parle comme si je m'étais intrigué à le lui faire lire. Sa vanité est blessée de ce qu'on a osé lui donner un rival , et il a la faiblesse de se démasquer, et la faiblesse plus grande encore de vouloir le rejeter sur la part qu'il prend à l'honneur de Corneille et de lîacine. «
I Voici la lettre de Voltaire à madame la duchesse de Choiseul; elle est du 15 juillet 1768. A cette lettre était jointe une longue réplique de Voltaire à la réponse d'Horace Walpole dont nous allons donner quelques extraits, ainsi que de la lettre à Horace Walpole (voyez ci-après la note a).
II La femme du protecteur est jirotectrice; la femme du ministre de la France pourra prendre le ])arti des Français contre les Anglais , avec qui je suis en guerre. Daijjnez juger, madame, entre M. Walpole et moi. Il m'a envové ses ouvrages dans lesquels il justifie le tyran Richard III , dont ni vous ni moi ne nous soucions {juère; mais il donne la ]>référ(;nce a son grossiei' bouffon Shakspcarc sur Racine et sur Corneille ; et c'est de quoi je me soucie beaucoup.
« Je ne sais par qtielle voie M. Walpole m'a envoyé sa déclaration de guerre ; il faut que ce soit par M. le duc de Choiseul, car elle est très-spirituelle et très-polie. Si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient (|u'à vous. J'en passerai par tout ce que vous voudrez. Je vous supplie d'être juge du coudjat. Je prends la liberté de vous envoyer ma réponse. Si vous la trouvez raisonnable, permettez que je prenne encore une autre liberté, c'est de vous supplier de lui faire parvenir ma lettre, soit par la poste, soit par M. le comte du Chàtelet.
u Vous me trouverez bien hardi ; mais vous pardonnerez à un vieux soldat qui combat pour sa patrie, et qui, s'il a du goût, auia combattu sous vos ordres, n
ne doit pas savoir que vous en avez connaissance : ne laissez donc rien échapper dans votre réponse qui puisse le lui faire soupçonner, et surtout renvoyez-la-nioi promptement.