DU CLASSEMENT DES LETTRES DANS LA PRESENTE EDITION
Le classement de la Correspondance de madame du Deffand avec ses amis a été pour nous l'objet de méditations approfondies. Il s'agissait, en elVet, non pas d'en trouver un, mais de trouver le meilleur, le plus convenable, le plus commode, le plus rationnel, non pas seulement au point de vue de la logique ordinaire , mais de cette logique supérieure , de cet ordre en quelque sorte psychologique, de cette gradation morale, qui sont le principal attrait des Correspondances , qui en forment l'action, et ([ui en font comme un drame à cent actes divers, avec son intérêt et sa moralité. Il fallait disposer ces lettres si diverses, si variées, émanées de mains plus ou moins illustres , de façon à éclairer à la fois la vie extérieure et la vie intérieure de celle qui en personnifie l'unité, à peindre à la fois l'àme de madame du Deffand et sa société. Il fallait éviter la confusion, le pêle-mêle, la promiscuité d'épîtres dont le voisinage non ménagé serait une maladresse ou une profanation. D'un autre côté, il fallait aussi éviter de montrer par trop la main importune du commentateur et du critique, il fallait laisser à ce livre et aux lettres dont il se compose cette charmante irrégularité, ce piquant désordre de la conversation I. 1
2 AVArsT-PROPOS.
elle-même; il était danjjereux de se trop montrer, de dissiper l'illusion, de troubler le rêve de ce monde évanoui, si cher au lecteur sincère.
Il en est d'une Correspondance comme d'un salon. Les lettres éparses v figurent les fauteuils placés çà et là, selon le hasard ou le choix, la répugnance ou la sympathie. On croit, avec un peu de bonne volonté , assister au spectacle de ces réunions célèbres. A force de regarder, on distingue chacune de ces ombres spirituelles, venant prendre leur place de causerie. Il demeure dans ce silence comme une dernière impression du discours qui vient de finir, comme un dernier murmure, comme un dernier s.ourire de contradiction ou de plaisanterie. Le premier des devoirs de l'éditeur n'est-il pas de respecter, de ména- {>^er ces apparences de vie, ces restes de mouvement, ces reflets du fover, ces ombres de la lampe, ce bruit des pas et cette illusion du chuchotement, que donne une Correspondance rangée, par un naturel plein d'art, dans la liberté même du salon, où chacun prend la parole à son tour, quelquefois tous à la fois, où le dialogue a tant de droits, et où le monologue seul est interdit. De temps en temps, la porte s'ouvre et se feraie, et un nouveau venu , étranger ou habitué , fait son entrée solennelle ou discrète, selon le rang ou la réputation, l'humeur ou le mérite, et c'est là le charme éternel des Recueils de lettres.
D'un autre côté, car nous avons fouillé dans tous les sens et vu se dresser devant nous les doutes les plus spécieux, le.-> scrupules les plus inconcihables , n'y a-t-il pas avantage, pour l'historien et le moraliste , à trouver les Correspojidances préparées en quelque sorte pour leur analyse, c'est-à-dire groupées par ordre d'événements, de personnes, d'idées, offrant, dans leur progression savante, l'échelle eu quelque sorte de la vie d'une personne illustre, la progression de ses sentiments, les degrés de son àme ?
On le voit, le métier d'éditeur n'est pas toujours commode ni facile, et nous n'avons donné qu'une faible idée des inconvé-