CORRESPO>DA>CE DE MADAME DU DEFFAND
SLU LES SUI'I'RESSIO.N.S DE 1812 ET SUR SES M A ?i U SO R I T S.
Il nous a paru indispensable de donner ici quelques détails succincts et précis sur les éditions des Lettres de madame du Dcffand antérieures à la nôti-e, sur leurs défectuosités, leurs lacunes, leurs mérites; sur les efforts que nous avons faits pour corriger leurs défauts, réparer leurs erreurs, combler leurs vides, égaler et surpasser leurs qualités et leurs services. Ce sont là de ces examens de conscience qu'un éditeur sérieux se doit à lui-même, quand bien même il ne les devrait pas au public. Nous déclarons entreprendre ce travail de bonne foi, sans parti pris intéressé, sans intention maligne, sans arrière-pensée de dénigrement et de jalousie. Il est certain que nous avons cliercbé à mieux faire que nos devanciers. Il est certain que nos devanciers avaient laissé beaucoup à faire. Ceci dit, nous ne serons pas un successeur oublieux, un héritier ingrat, et nous ne marcherons pas, pour l'agrandir et le féconder, dans le sillon qu'ils ont tracé, sans rendre un sincère hommage à ceux qui y ont laissé avant nous leur sueur intellectuelle. Nous tiendrons compte du bien plutôt que du mal. Nous nous souviendrons qu'ils ont eu à lutter contre des obstacles qui n'existent plus, qu'ils ont subi des exigences qui nous sont épargnées, qu'ils ont eu affaire à des temps moins cléments, à des lecteurs moins éclairés, qu'ils sont partis dès le matin à l'aventure et que nous
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CDIUIESPO-NDAKCE. tcxix
jouissons du bienfait d'un midi tranquille et de routes fi'avées. Xous songerons enfin à nos successeurs, qui, en vertu de la loi du progrès, feront mieux que nous.
Jusqu'en 1809, il n'est pas question de madame du Deffand, morte en 1780. rSon-seulement la postérité na pas commencé pour elle , mais la publicité ne l'a point fait connaître. Anecdotiquement, la Harpe, Grimm, Marmontel, ont esquissé d'elle une première et vague physionomie. 3Iais aucune de ces lettres qui doivent la placer à côté de madame de Sévigné n'est entrée dans le domaine pidjlic , par suite de la réseive im peu égoïste qui lui en a fait dérober le trésor au premier éditeur d un Voltaire complet, à Beaumarchais. C'est en 1809 qu'elle tait une courte et discrète apparition sur la scène de la pidjlicité littéraire, où son début est étouffé pai la voix de ses correspondants. Une femme d'un esprit délicat et hardi, dont le souvenir n'est encore qu'une tradition de famille et sera un jour, quand les Mémoires inédits qu'elle a laissés sur le Directoire et le Consulat seront sortis d'une trop longue quarantaine dans les eaux domestiques, une gloire littéraire comme celle des Cavius et des Staal, madame de Rémusat, qui ne nous esl connue que par le fin porti-ait de M. Sainte-Beuve, nous a peint le désappointement mè'é d'admii'ation qui salua le recueil de 1809 '.
Elle éci'it, le 31 juillet de cette année, dans une lettre exquise qui nous est communiquée par M. Feuillet de Couches :
« Il ne manque aux Lettres de madame du Dcfliuid que des lettres de madame du Deffand. C'est une friponnerie de libraire; mais il y en a quelques-unes de madame de Staal, fort jolies, et quelques-unes de d'Alembert. Vraiment, les voulez-vous?»
^ladame de Rémusat ne parlait sans doute que d'après une première vue et sous le coup de la déception. Car dans ce recueil inaugural de 1809, il y a des lettres de madame du Deffand, il y en a même de typiques, de caractéristiques, d indispensables pour l'intelligence de son âme et de son esprit. Mais en 1809, le parti réactionnaire, nourri des souvenirs et des regrets du passé, qui
• Correspondance inédite de tnadatne du Deffand avec d' Alembert , Montesquieu, le président llenault, la duchesse du Maine , mesdames de Choiseul, de Staal, le marquis dWnjens , le clieralier d'Aydie, etc., suivie des lettres de M. de Voltaire ci madam.e du Deffand. 2 vol. in-8". Paris, Léojjold Collin, .1809.
ccxx MADAME DU DEFFAND.
seul portait quelque intérêt, au milieu de la France absorl^ée par la guerre et la gloire, aux choses de l'esprit, cherchait surtout, dans les nouvelles publications, des surprises pour sa curiosité et des ressources pour son opposition. Or, il faut le reconnaître , il n'v avait pas dans les Lettres de madame du DefFand et de ses correspondants, où celles datées de Forges, 1742, touchent seules à la chronique, le plus petit mot pour rire du gouvernement présent. Ce n'était pas, connne r AUenuKjne de madame de Staël, une protestation généreuse et une satire indirecte. Le livre, enfin, ne valant pas la peine d'être saisi, ne valait pas celle d'être lu. La stérilité de notre époque et l'indifférence qui, en matière de politique, est peutêtre le connnencement de la sagesse, nous ont rendus plus accommodants, et pour nous il y a des perles dans ce fatras dédaigné de nos grand'mères. Il y a dans le Recueil de 1809, pour qui sait les v voir, le commencement d'une histoire de la vie de madame du Deffand, de son àme, de son salon et de la société française durant la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Ce qu'il faut dire à la décharge du dédain de madame de Rémusat, c'est que le recueil de 1809, provenant des copies que madame du Deffand avait autorisé M. de Beauvau , son exécuteur testamentaire, à faire prendre de ses papiers ou plutôt du résidu de ses papiers, avant de les envoyer à lloiace Walpole, ne contenait pas la fleur mais le fond du panier, et nous faisait prendre madame du Deffand par la fin et non par le commencement. 31adame du Deffand ne connnence à penser que lorsqu'elle commence à sentir. C'est son affection pour Walpole qui a éveillé en elle la pa.ssion , l'éloquence, le style, toutes les qualités que le président llénault avait laissées dormir. Ce tardif et sénile amour, qui est l'unique émotion, le drame unique de son existence, a inspiré, on peut le dire, le génie de madame du Deffand. Avant, c'était une femme d'un grand esprit. Après, c'est un grand écrivain. Pour plaire à son dernier ami, pour le suivre jusque dans la postérité, elle déploie toutes les séductions, les seules qui lui restent, de son expérience, de sa finesse, de sa malice. Pour lui seul elle juge, pour lui seul elle raconte. Tant qu'IIoiace Walpole n'est pas là, le dieu est absent. Le recueil de 1809 nous montre une femme froide, sèche, égoïste, tyrannique, tourmentée par les nerfs et par le doute, vuie femme peu admirable, peu aimable, peu estimable même. L'ensemble est froid et terne, c'est une atmosphère de parloir, une conversation de malade ennuyée. Dans le salon de madame du Deffand, le lustre, la cheminée, le foyer ne s'allument et ne s'éclairent qu'en 17G(j.
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE. ccxxi
Ajoutons que si la Préface, quoique très-superficielle, est, grâce à la Harpe, qui en est l'officieux et rancunier souffleur, suffisamment renseignée et contient des grains de mil l>ons encore à picorer pour le biographe, le désoi'dre absolu, le défaut de logique et de progression , im classement sans soin et sans goût , la perpétuelle supercherie des dates, l'incorrection du texte, l'absence déplorable de tout éclaircissement et de toute Table, sont bien faits pour justifier le découragement et le dégoût du lecteur. Nous qui avons eu à remettre en ordre ce salon bouleversé , nous avouons que plus d'iuie fois la patience nous a manqué. Disons -le hautement néanmoins, le recueil de 1809, malgré ses défauts, a eu un grand mérite. Il a le premier lancé la renommée de madame du Deffimd , il l'a le premier signalée à l'attention du moraliste et du critique. Quel que soit l'éditeur honteux (il ne s'est pas nommé) de ce i-ecueil hàtif et disgracié, que ce soit M. Beuchot ou plutôt M. Auger, il lui reste l'honneur d'avoir inauguré une de nos gloires littéraires. Il a posé le piédestal.
Le Recueil de 1809 ne frappa point un coup inutile. Il ne comprenait, parmi quelques lettres de madame du Deffand, rares comme des palmiers dans les sables , que la correspondance tronquée de ses premiers correspondants, le président Hénault , Montesquieu, d'Alembert , le chevalier d'Aydie , M. de Formont , M. Scheffer, ^I. de Bernstoi'fî, M. de Broglie, M. de Beauvau, etc., et quelquesuns des cadres de sa galerie de Portraits et caractères. En 1810, la correspondance avec Horace Walpole nous arrive d'Angleterre , et madame du Deffand est immortelle. Il importe de nous arrêter à cet ouvrage, type de toutes les éditions suivantes, et véritable monument de la gloire de madame du Deffand, celui qui apporta la statue et les bas-reliefs qui manquaient au piédestal. Le recueil est intitulé :
Letters of tlie )iiar</uise fin Deffand tn (lie Hon. Horace Walpole afterwards cari of Orford , froin the ycar 1 7()6 to flie year 1780; c'est-à-dire : Lettres de la marijitise du Deffand à l'/ionorahle Horace Walpole, plus tard comte d' Orford , depuis l'an ll(î6 jusqu'à l'an 1780 '.
* 4 vol. iii-l2. London. l'iinted for Lon{;man, Hiirst, Rocs, anJ Orme, ;}9, l'aternoster-Row. Cette édition, qui nous était indispensable, est anjourd'hui rare et chère. Elle vaut une livre sterling.
cijxxii :\IADA.ME DU DEFFA^D.
Ce recueil était au{jmenté des lettres de madame du Deffand à Voltaire, de 1751) à 1775. Il était pul>lié d'après les originaux des archives de Strawberry-Hill. Une bonne Pr^'/^'/ff biographique (en anglais), qui nous apprenait pour la première fois que madame du Deffand avait été la maîtresse du Régent (l'unique témoignage que nous en avons est celui de Walpole, écho de ses confidences) , des îiotcs excellentes pour le temps, bonnes encore aujourd'hui, un Portrait d'après le croquis unique de Garmontelle, xxn fac-similé de l'autographe irrégulier de l'illustre aveugle, complétaient les mérites et Tattrait de ce curieux et intéressant ouvrage, sorte de testament authentique des mœurs anciennes , confession de la société évanouie dans le tourbillon révolutionnaire, et remplacée un peu brusquement par cette société nouvelle , plus militaire que civile, plus boiu-geoise qu'aristocratique, sortie des moules éclectiques et bâtaids du Directoire. Cette fois la bonne fortune était complète pour la curiosité et l'opposition, pour ceux qui regrettaient et pour ceux qui voulaient seulement connaître. Les quatre volumes parus à Londres en 1 8 1 0 furent admirablement reçus. Les circonstances conspiraient avec leur mérite pour leur faire un succès bruyant. On les lut avidement, plus avidement qu'un roman de Ducrav-Duminil ou de madame Gottin, plus avidement qu'un bulletin de la Grande Armée. A beaucoup, ces volumes qui rendaient des ancêtres à l'élite de la société française , qui reconstituaient la tradition des anciens salons et de l'antique politesse, firent oublier les enfants, plus incultes, mais plus héroïques que les pères. Dès 1811, l'ouvrage était traduit, et en 1812 il en paraissait une deuxième édition française. Écoutons, sur cette impression d'admiration pour le passé , qui trouvait dans la critique du présent un si opportun point d'appui , le témoignage d'un contemporain qui est encore , grâce à Dieu ! le nôtre.
■< Les lettres de madame du Deffand à Horace Walpole parurent à Londres en 1810. Qe.and, un ou deux ans après, elles furent imprimées en France, elles produisirent dans le monde, je m'en souviens encore, une grande sensation. Comme dans un pays bien gouverne la littérature doit inspirer plus d'intérêt que la politique, elles occupèrent les salons de Paris plus que l'attente de la campagne de Russie, et l'on n'en parla {{uère moins que de l'incendie de Moscou et des désastres de la Bérézina. Grâce à cette précieuse liberté d'esprit, les lecteurs de 1812 accueillirent, avec la curiosité la plus vive et la moins distraite , ce nouveau témoignage des idées et des mœurs du siècle qui venait de finir, et l'on se plut à retourner par l'imagination jusqu'au milieu d'une société dont tous les contemporains n'avaient pas disparu. Une maîtresse du Régent,
NOTICE Sn; LES EDITIONS DE SA CORKESI'O.NDA^'CE. ccxxiri
une correspondante de Voltaire, une amie du duc de Choiseul, racontant avec un esprit rare ses pensées et son temps , mêlant aux anecdotes et aux portraits de piquantes réflexions, était bien faite pour captiver l'attention d'un inonde cjni aimait encore la conversation et qui ne parlait pas du présent. »
3Iais ce n'était pas là le seul attrait du livre, ou plutôt, par ime siiifjulière bonne fortune, il avait des attraits et presque des flatteries pour toutes les opinions et tous les partis. Pour les uns, c'était la peinture du passé, auquel la distance et le temps donnaient une sorte de majesté touchante et de {jrandeur re(^;rettable; pour les autres, c'était la critique du passé et la justification du présent et surtout de l'avenir. Si l'ouvrafje était de nature à faire regretter les salons, l'influence des femmes, de la littérature et de la politesse, il n'était pas de nature à faire estimer les philosophes, que madame du Deffand détestait avec d'autant plus d'autorité qu'elle n'était pas dévote. Les aristocrates et les anti-idéologues trouvaient également leur compte à cette apparition subite d'un si digne témoin du siècle des conquêtes et des excès de l'esprit.
« Madame du Dofl'and détestait les pliilo.soplios et ne savait guère que ce qu'ils lui avaient appris. Désabusée de tout, dégoûtée de ses souvenirs, sans foi comme sans espérance, elle s'ennuyait et s'irritait de l'empire même des opinions ipi'elle partageait, et dont elle entrevoyait avec effroi la future application ; elle jugeait avec une sagacité malveillante tout ce qui l'entourait, et dénonçait d'un ton chagrin son siècle à la postérité; elle présentait sous le sombre jour d'un déclin ce qui parut un moment briller de la lumière d'une belle aurore : elle aurait eu cent fois moins d'esprit, qu'elle se fût toujours fait lire avec avidité de la société incrédule et repentante qui fleurissait il y a quarante ans '. «
A l'empressement universel pour ces archives de la politesse et de l'esprit français si opportunément retrouvées, devait répondre un mouvement proportionnel de résistance dans les .sphères d'un pouvoir ombrageux connue tous les gouvernements nouveaux, et justement inquiet de ces subites prédilections pour le passé, qui ne sont le plus souvent que le déguisement de l'antipathie pour le présent. Mais nous nous empressons de le dire, et uniquement parce que c'est la vérité, et que nous ne reculons pas devant la vérité, même quand elle semble flatter celui qu'il fut si longtemps
1 L'Antjletcirc au dix-huitième siècle. Étude!; et Portraits, pai M. C.li. de Rémusat. Paris, Didier, 1856, t. II, p. 1 et 2.
ccxxiv MADAME DU DEFFAND.
de bon {joût de maudire; il arrive souvent, surtout sous les rétames dits despotiques, que l'homme le plus libéral de son gouvernement est le despote lui-même, intéressé d'ailleurs à le paraître autant que ses agents le sont à le pai'aitre peu, et ce que nous allons raconter à propos de madame du Deffand nest pas la seule occasion où l'Empereur a fait preuve d'un bon sens et d'une tolérance inattendus. Il avait, comme tous les chefs de dynastie, obligés à la fois de se défendre et de séduire, l'esprit beaucoup plus large que les principes. Il faisait volontiers infidélité à ses maximes militaires et dictatoriales, il échappait autant qu'il le pouvait à son propre arbitraire, et dans les choses littéraires surtout, il se plaisait par de généreux contrastes, par de brusques bienfaits , par des accès irrésistiblement subis ou admirablement joués, d'insoucieuse clémence ou de féconde protection, à (Contredire, à modifier, à détendre, à amabiliser, à faire souriant et français, ce type inexorable du nouvel Auguste qui se gravait trop fidèlement dans les mémoires, et lui faisait paver trop cher le respect par la crainte. On n'a pas assez remarqué combien de fois le tyran lui-même, ennuyé de son rôle, a cherché à l'attendrir ou à l'égaver. Dominé par des circonstances qui l'obligeaient surtout d'être fort. Napoléon eût aimé à être juste, et il eût préféré à toutes les autres la protection de la popularité. Ce fut là le rêve de son génie, ce fut là la dovileur secrète de son pouvoir. Ses derniers actes témoignent de cette estime pi'ofonde de la liberté, à laquelle rien n'est préférable que la sécurité. Après en avoir préparé et assuré le règne, il eût volontiers abdiqué entre ses mains tout ce qu'il est raisonnable de lui laisser. Ses conversations avec Benjamin Constant, son estime pour la Fayette, étal)lissent qu'il entrait dans cette dernière phase de sa conviction qui l'eût changé en souverain constitutionnel, et qu'il eût volontiei's payé à la France en liberté, durant la seconde moitié de son règne , ce qu'il lui avait payé durant la première, et jusqu'à satiété, en gloire. Il aimait du passé ce qui est aimable, et il en estimait ce qui est estimable. Ses avances, ses caresses, ses faveurs prodiguées aux Montesson, aux Narbonne, aux Geidis, aux Ségur, aux llémusat, prouvent qu'il rendait justice à l'influence dessalons et des fenniies sur les mœurs, et aux charmes de l'ancienne politesse et de [ancien esprit français. Il en donna la preuve frappante, à propos justement de ces lettres de madame du Deffand, où quelques insignifiantes suppressions, de pure convenance, ont si longtemps passé pour des lacunes profondes, creusées par mi impitoyable arbitraire. Nous allons, en effet, frouver une leçon de
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE. ccxxv
discrétion et de tolérance donnée par l'Empereur au zèle excessif et importun de sa censure, là où l'on avait jusqu'ici signalé un chef-d'œuvre d'inquisition et un coup d'Etat de la tyrannie. Napoléon se donnait volontiers le malin plaisir d'être du parti du public et de l'opinion contre les susceptibilités souvent puériles des hommes qu'il avait placés aux frontières des choses de l'esprit non en sentinelles aveugles, mais en sentinelles intelligentes. Malheureusement, soit méfiance d'un piège, soit fatalité d'an rôle qui paralyse les plus éclairés, la censure tremblait de se laisser prendre à ces coquetteries hbérales de l'Empereur, et redoublait de rigueur à mesure que le maître se déridait. C'est la perpétuelle contradiction, le permanent malentendu des gouvernements arbitraires. On aimait encore mieux se tromper conti^e le public qu'au détriment du pouvoir, et souvent on embarrassait le monarque victorieux, qui, las de conquérir l'Europe, songeait aussi à conquérir la France, de questions humiliantes et d'agaçantes vétilles , et le lion s'impatientait contre ces ax'délions trop bien intentionnés et leur indiscret aiguillon, contre ces amis impatients de tuer l'esprit public sous prétexte de l'endormir. Que de fois il cita à ces compromettants serviteurs la fable de l'Ours, que de fois il leur rendit en dures semonces, en vertes volées d'épigrammes , l'ennui qu'ils donnaient consciencieusement au public et à lui-même ! Que de fois il écrivit des lettres semblables à celle qui clôt l'épisode curieux et instructif dont les lettres de madame du Deffand en 1812 furent l'occasion.
C'est à M. Artaud de ÏMontor, dont les soins consciencieux avaient présidé à la publication de l'édition française de 1811 et de 1812, faite chez les libraires Treuttel et Wurtz , que nous devons le récit ' des tribulations du Recueil de 1812, signalé enfin aux ombrages de la censure par un succès de mauvais exemple.
Dans une lettre de madame du Deffand , publiée intégralement dans l'édition originale anglaise , elle appelle Suard et Delille des polissons.
« M. Artaud (il ne se nomme pas, mais il est évident que c'est de lui qu'il parle), d'accord avec M. d'Hauterive, qui lui avait communique le livre, pensait qu'il fallait supprimer les mots si injurieux pour deux hommes de lettres vivants et d'un caractère honorable. Une autre personne, au contraire, voulait maintenir l'accusation, mais demandait des ratures considérables. La discussion alla jusqu'à Napoléon , ajoute M. Artaud : il devait partir pour sa malheureuse campagne de 1812; il ordonna qu'on mît dans sa voiture les épreuves de l'ouvrage qu'on avait
^ Article Roger, du Supplément de la Biographie universelle de Michaud. I. o
ccxxvi MADAME DU DEFI AND.
imprimé , sauf à supprimer ce qui déplairait, et il dit : « Je m'ennuie en >• route; je lirai ces volumes, et j'écrirai de Mayence ce qu'il y aura a n faire. » On reçut de Mayence une lettre où il disait : « Ceux qui veulent » ôter le mot de polissons ont raison; ceux qui veulent qu'on en ôte ^davantafje n'ont pas le sens commun, et en cherchant à me plaire, ils » n'amaient trouvé que le moyen de me déplaire. A deux mots près, il » faut laisser la cour d'alors telle qu'elle était. »
« Il est certain pourtant que plusiems autres passades furent suppiimés; ce qui a fait dire au savant bil)IiogTa|)he M. lîrunet, que cette édition avait été revue et mutilée par les soins de M. Artaud '. «
C'est là une accusation injuste, et il suffit de coUationner comme nous l'avons fait l'édition de Londres avec toutes les éditions sul)séquentes françaises, pour constater, avec un étonnement dont la vérité exige l'aveu, dût-il diminuer nos mérites, que les suppressions de la censure de 1812 soutien nombreuses et insiyiiifltintcs, et ne portent guère, dans le texte de madame du Deffand, que sur l'épithète plus familière qu'injurieuse de polisson, décernée à deux hommes dont le talent ne se privait pas des secours de Tintxigue... Les autres suppressions ont été faites sm' le texte des réponses d'Horace Walpole, souvent cité en note par l'éditeur, et où il ])arlait des conquérants et des flatteurs avec une franchise d'autant plus inopportune qu'il était Anglais. Ce qui prouve le peu d'importance de ces suppressions, c'est que les passages altérés n'ont pas été rétablis en 1824 et en 1827, alors que la réaction leur assurait un succès de circonstance. ^I. Ai'taud de ^lontor n'a pas montré la même réserve de Lon goût dans certaines appréciations de ses notes, systématiquement hostiles à l'Empereur et à l'Empire, et que nous avons , nous , très-résolûment biffées , non comme dangereuses, mais comme inutiles, parfois même comme ridicules. Il ne faut pas permettre aux passions politiques de passionner jusqu'aux lieux réservés du commentaire , et au scoliaste de dégénérer en tribun. Un livre comme les Lettres de madame du Deffand s'adresse à des lecteurs de tous les partis, et il ne doit en déranger aucun dans cette innocente jouissance d'ua plaisir exclusivement littéraire.
Du reste, I'^i'i'a- des éditeurs de 1812 ne permettait aucun doute en ce qui touche ces suppressions ou corrections qu'on a si
1 Ces détails sont empruntés à une Note adressée en 1860 à M. Ludovic Lalanne , directeur de la Correspondance littéraire, par M. Taillandier, conseiller à la cour de cassation, et un de nos érudits les plus distinjjnés. — Voir dans le même recueil un excellent article de M. Rathery (n" du 10 déceiidjre 1859 j, sur les Lettres de M. le Blanc et de la duchesse de Choiseul, à propos de la Correspondance inédite de madame du Deffand.
^'OTICE SUR LES ÉDIÏlO>"S DE SA CORRESPOXDA>CE. ccxxvii
légèrement tlétries du nom de mutilation. Ils disent formellement, et ils ne se fussent pas exposés à un trop facile démenti, qu'ils n'ont pas touché au texte de madame du Deffand et ont seulement modifié quelquefois le texte des notes, où l'éditeur anglais donnait des extraits abondants et même indiscrets des lettres de Walpole à madame du Deffand.
« Parmi ces notes cependant, disent-ils, il s'en est trouve quclquesnnes que le goût national et un juste sentiment des convenances devaient condamner; d'autres qii'ime connaissance plus particulière des localités rendait superflues pour des Français.
« Quant aux lettres ejlcs-mcuies, elles paraissent ici, aux fautes tvpographiqucs prés, telles qu'elles ont été publiées à Londres. Quelque erronées que puissent avoir été dans certaines circonstances les opinions de madame du Deffand, par respect pour la mémoire d'une femme célèbre, on ne s'est permis aucune observation. »
C'est là une assertion dont, à très-peu de chose près, nous avons minutieusement vérifié l'exactitude, et nous avons constaté que, sauf quelques passages soigneusement relevés par nous et dont l'absence n'altérait en rien la physionomie morale ou littéraire de madame du Deffand et d'Horace Walpole, le texte de l'édition de Londres ne nous apportait, pour notre édition définitive, qu'une garantie d authenticité et, chose humiliante à dire, de correction; car les éditeurs français ne se sont pas gardés de plus d'une faute évitée dans l'édition anglaise, et leur texte est incontestablement moins sûr. Nous avions d'abord l'intention de guillemeter ou de mettre entre crochets les passages supprimés par l'éditeur de 1812 et rétablis par nous, nous aurions voulu pouvoir dire victorieusement. Mais ces conquêtes sur l'arbitraire, ces rédemptions de l'oubli sont tellement insignifiantes, nous le répétons, que nous avons condamné à la modestie de la note, où nous les avons signalés , ces titres dérisoires à la curiosité du public. Un travail bien plus utile et bien plus obscur, c'a été celui de l'échenillement grammatical, celui du redressement des phi'ases souvent tronquées , d après le type si français et si littéraire du style habituel à madame du Deffand. Il a fallu bien delà peine et bien du dévouement à une illustre mémoire, pour entreprendie et pousser jusqu'au bout sur chaque phrase du texte , ce travail de minutieuse et pieuse restauration , de relèvement de la phrase d'après l'idée , comme on répare , d'api'ès le modèle, une statue brisée.
L'édition de 1812 contenait une traduction de lintroduction biographique anglaise et une table des matières.
ccxsviii MADAME DU DEFl-AND.
Il y a eu, en 1824et en 1827, deux autres édition?, des Lettres de madame du Deffand à Horace Walpole\ avec des améliorations plutôt tvpogx-aphiques que littéraires.
L'édition de 1827, quoiqu'elle porte le nom du libraire Ponthieu, a été faite, croit-on, par les soins et aux frais de M. Schubart , qui , sans être breveté , se livrait à des opérations de librairie. La Notice sur madame du Deffand, placée en tête, est sifpiée des initiales de deux hommes de lettres dont la destinée a été très-différente. On hésitait entre M. Adolphe Thiers et iM. Adolphe Thibeaudeau. Enfin, le masque est tombé, et ÎM. Thiers demeure l'auteur avoué de ce morceau, sur lequel la célébrité actuelle de son auteur a jeté un éclat rétrospectif. Ce « chef-d'œuvre en son genre » n'a, selon nous, rien que d'élégamment superficiel. C'est de la critique à fleur de peau, de l'observation avant l'expérience, et du talent avant le style. Chez les Cliinois, les hommes illustres ennoblissent leurs ancêtres. Chez les Français, la gloire postérieure fait sortir de l'ombre bien des jiivenilia aussi injustement exaltées que d'abord injustement dédaignées. Cette Notice agréable et légère, qu'en 1827 M. Thiers n'osa risquer que sous les initiales de son nom, ce chefd'œuvre incognito est aujourd'hui célébré comme une merveille et imprimé comme un trophée. ^1. Thiers, qui a trop d'esprit pour ne pas se rendre justice , doit rire sous cape de ce fétichisme subit pour ses moindres commencements.
Combien il est plus juste et plus sage de rendre aux mérites et aux services de l'éditeur de Londres, qui le pi'emier nous a mis en possession d'un des chefs-d'œuvre de la littérature du dix-huitième siècle, un sincère et i-espectueux hommage ; car l'éditeur de Londres était une femme, une amie d'Horace Walpole, qui a mis à monter ces perles épistolaires un soin et une hal)ileté toute féminine.
Madame du Deffand avait légué à Horace Walpole tous ses manuscrits, qu'elle avait eu un moment l'idée d'offrir à madame de Choiseul*, ses lettres et ses livres de toute espèce, avec la permission au prince de Beauvau, son exécuteur testamentaire avec le marquis d'Aulan (son neveu) , de faire un choix dans ses livres et de faire copier dans ses recueils les papiers qui pourraient lui faire plaisir.
1 Ponlhieu et 0'"=, libraires, au Palais-Royal, 4 vol. in-8°. — 1827, id.
2 Correspondance inédite, 1859, t. II.
^"OTICE SUIl LES ÉDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxsix
Dès les piemieis jours de son commerce épistolaire avecWalpole, elle avait religieusement gardé ses lettres. Le 5 mai 1766, elle lui écrit :
'■ Il faut que je vous dise uue chose que je répugne à vous dire; je garde vos lettres , et je ne serais pas facliee que vous gardassiez les miennes ; je nie flatte que je n'ai pas besoin de vous assurer que ce n'est pas que je pense qu'elles en vaillent la jieine; mais c'est pour me préparer l'amusement de revoir par la suite ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre. Je viens d'acquérir un petit coffre pour serrer les vôtres ; encore du roman, direz-vous. Allez, allez, mon tuteur, vous êtes insiq)portable. »
Le 2 janvier 1771 , elle écrivait, au moment de faire son testament :
«Je vais incessamment avoir une occupation assez sérieuse; mais il m'est nécessaire, avant de m'y mettre, que vous répondiez avec amitié à la demande que je vais vous faire. Je veux avoir votre consentement, avant que de rien commencer. Je désire de vous confier tous mes manuscrits; je suis décidée à ne pas vouloir qu'ils soient en d'autres mains que les vôtres. Il n'y a certainement rien de précieux, et si vous ne les acceptez pas, je les jetterai tous au feu sans aucun regret. Vous comprenez bien dans quelle occasion ils vous seront remis. Ne craignez point que la façon dont j'énoncerai ma volonté puisse jeter sur vous le plus petit ridicule. Je sais trop combien vous êtes délicat' sur cet article, pour vouloir continuer, par delà ma vie, à vous tourmenter et vous déplaire. Deux mots suffisent pour m'apprendre ce que je dois faire ; écrivez-les, je vous supplie, et c'est la dernière gnice que je vous demande ; ces mots sont : J'y consens. Commencez par là votie réponse, et qu'il n'en soit plus question dans le courant de la lettre. »
La lettre du 9 janvier contient un rappel de cette prière :
« Adieu, je compte trouver pour commencement dans votre première ou seconde lettre les mots que je vous ai demandés : J'y consens.»
Le 19 janvier, elle accusait réception de lettres de Walpole du 8 et du 12. L'une de ces deux letti'es contenait l'acceptation sacramentelle de Walpole, car elle lui écrit par cette même lettre :
<' Je suis contente au delà de toute expression, de ces deux mots : « jy consens. » Je ne vous en parlerai plus jamais. »
Le dimanche 17 février 1771 , madame du Deffand écrit à Walpole :
« J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des Cendres {iZ février), je fis usage de votre "J'y consens. « Ce fut une scène assez comique; j'étais avec deux messieurs qui étaient les actems, et
ccxxx MADAME DU DEFFAND.
j'avais Poiit-do-Veyle pour spectateur. La scène, qui naturellement devait être sérieuse, fut fort gaie : les deux messieurs sont personnages de comédie ', ils furent fort embarrasse's à designer le siège que j'occudais; ce n'était point, disaient-ils, une chaise, ni im fauteuil, ni un canapé, ni mie bergèie, ni une duchesse; un tonneau ou une ravaudeuse les ainaient trop siupris ; ils n'aïuaient pas voulu se servir de ces mots; enfin ils ccviviicnt J au (cuil.
» J'ai nne vraie satisliution que cette affaire soit tcruiiuée, et jamais vous ne m'avez fait iui plus véritable plaisir qu'eu prononçant ces deux mots. J'en attends tzois autres cpii me rendraient bien contente : devinc/.-les. »
Ce qui nous étonne et. ce que nous ne pouvons expliquer que par un nouveau testament ou im nouveau codicille, c'est que madame du Defïand, à vine date très-éloignée du 13 février 1771..., le mercredi 5 mai 1773, dans une lettre à l'abbé Barthélémy', parle encore de dispositions et de notaire :
« Rien n'est plus surprenant; il n'est que deux heures après midi; je suis levée, ma toilette est faite, je suis établie dans mon tornieau; jefHle mes chiffons et je vous écris en attendant... Devinez qui?... Un notaire! Pour placer de l'argent? me direz-vous. Oh! pour cela, non. Pour emprunter? pas davantage. Mais pour faire mon testament. Je vous jure que je n'en suis pas attristée. »
Par une lettre à Walpole, du 28 octobre 1774, nous apprenons qu'Horace Walpole, toujours par suite de cette peur panique du ridicule qui semble avoir été le mobile et le tourment de sa vie morale, avait profité du séjour du général Comvay, son meilleur ami, à Paris, pour se faire rendre par madame du Deffand les lettres qu'il lui avait écrites. Il faut même que, préoccupé exclusivement du but, il n'ait pas respecté toutes les convenances de ce sujet délicat; car madame du Deffand lui écrit ces lignes attristées , pleines de plaintes discrètes et d'indirects reproches.
« Je ne me flatte point de vous revoii- l'année prochaine, et le renvoi que vous voulez cpie je vous fasse de vos lettres est ce (pii m'en fait douter. Ne serait-il pas plus naturel, si vous deviez venir, que je vous les rendisse à vous-mêuie? Car vous ne pensez pas que je puisse vivre encore un an. L'idée de ravoir vos lettres d'abord est singulière. Il n'était pas besoin de Pont-de-Veyle pour que vous fussiez sûr qu'elles vous fussent remises fidèlement ; il y a longtemps que Wiart a ses instructions. Mais vous me faites croire, par votre méfiance, que vous avez en vue d'effacer toute trace de votre intelligence avec moi, et c'est ce qui m'a fait vous demander, dans ma dernière lettre, si vous
* Des notaires.
2 Correspondance inédite de madame 'du Deffand, jiiibliée par "SI. de Sainte-Aulaire, 1859, t. II, p. 201.
NOTICE SUR LES ÉDITIONS DE SA CORRESPO^"DANCE. ccxsxi
consentiez toujours à être nommé dans mon testament; expliquez-vous sur ce point très-ncttenicnt , pour que j'ordonne à Wiart de brûler tout ce qui sera de moi, et pour laisser à quelques autres de mes amis les manuscrits de recueils de différentes bagatelles; que la crainte de me tacher ne vous arrête point. »
Mais nous avons la réponse de Walpole, car l'édition de Londres, qui confie volontiers au lecteur d'intéressants extraits de la correspondance littéraire ou morale de Walpole, a scrupuleusement réservé tout ce qui pouvait toucher à l'intimité du connnerce entre Walpole et madame du Deifand, et qui était sans doute de nature à donner une fâcheuse idée de son caractère.
Le 12 février 1775, madame du Deffond lui écrit :
« Vous auriez longtemps de quoi allumer votre feu, surtout si vous joigniez à ce que j'avais de vous ce que vous avez de moi, et rien ne sera plus juste; mais je m'en rapporte à votre prudence; je ne suivrai pas l'exemple de méfiance que vous me donnez. »
Il résulte de ces divers passages , que madame du Deffand avait renvoyé à Walpole, sur sa demande, par le général Conway, les lettres qu'elle avait reçues de lui jusqu'à la fin de 1774. Ce paquet de lettres restituées était allé rejoindre, dans les coffres de Walpole, celles que, sous le coup d'une susceptibilité et d'une irritation fort excusables, elle lui avait renvovées, et dont il est question en plusieurs endroits de ses lettres, notamment dans celle du 9 janvier 1771.
Le 2:2 juillet 1778, madame du Deffand annonce à Walpole une détermination qui semble la revanche du peu de galanterie de son procédé : elle va brûler les lettres qu'elle en a reçues depuis trois ans.
" Je me fais lire actuellement ma correspondance avec Voltaire. Je ne doute pas qu'on ne fasse un recueil de toutes ses lettres; mon recueil en pourra Iburnir plusieurs de très-bonnes , ce sera à vous à en faire le choix... A propos de cela, j'en ai un si grand amas des vôtres {lettres), que je compte les brûler; celles que j'aurais du plaisir à relire et que j'ai remises entre vos mains, le sont sans doute; celles qui subsistent dans Ifs miennes, dont un grand nombre sont remplies d'esprit et d'idées, ne sont pas |)ropres à satisfaire mon amour-propre ni mes sentiments, si sentiment y a. «
Le dimanche 6 septembre, elle annonce la consommation de l'auto-da-fé.
« Je suis fort aise que la grande chaleur vous ait été favorable, mais la voilà passée, et le froid qui y a succédé a été plus vif qu'on ne s'y
ccxxxii MADAME DU DEFFA:<D.
attendait : il a fallu faire du feu, j'ai tenu parole, et le premier jour que j'en ai allume, tout a été cousumé. Il ne reste plus que certain portrait le sien s(tns doute) ^ dont l'objet et l'auteur sont anonymes et ne seront point reconnus. »
Au mois de septembre 1780, comme on le sait, madame du DefFand mourut en laissant à Walpole ses papiers et son petit cliien Tonton, (jui devint le favori de Walpole et qui afficha pendant dix ans, par un embonpoint toujours croissant, les soins hospitaliers dont il était comblé.
C'est sur ces manuscrits légués par madame du Deffand que fut faite l'édition de 1810. Mais il est l)on de raconter par qui fut faite cette édition, et à quelles mains délicates Walpole avait confié le soin de sa mémoii-e.
Walpole avait soixante et onze ans, et, comme tous les vieillards moroses , ennuyés , désabusés , il ne trouvait quelque charme et quelque intérêt qu'au commerce de quelques femmes aimables dont il était le courtisan et le correspondant assidu. C'est ainsi qu'il avait remplacé ses amis d'enfance et de jeunesse, successivement disparus, Gray, Montagu, Cole, sir Horace ^lann, toute cette famille de son esprit et de son cœur dont il ne restait que le vieux feld-maréchal Conway,parsa nièce, lady Waldegrave, que la beauté et l'esprit avaient élevée au rang de duchesse de Glocester ; par mistress Damer, fille du dernier ami survivant Conway, et qui enrichit de ses dessins et de ses sculptures le musée de Strawberrv-llill ; enfin par miss Ilannah jMore et lady Ossory, c'est dans une letti'e à cette dernière, du 1 1 octobre 1788, que nous trouvons le récit de ses premières relations avec les deux personnes dont le dévouement presque filial devait embellir ses derniers jours et honorer sa mémoire.
«Je n'ai pas recueilli de récente anecdote dans nos champs; mais j'ai fait, ce qui vaut beaucoup mieux pour moi , une précieuse acquisition : c'est la connaissance de deux demoiselles du nom de Berry, que j'ai rencontrées l'hiver dernier, et qui ont par hasard pris une maison ici avec leur père pour cette saison... Il les a conduites, il y a deux ou trois ans, en France, et elles en sont revenues les personnes de leur âge les plus accomplies et les plus instruites que j'aie vues. Elles sont extrêmement sensées, parfaitement naturelles, franches, sachant parler de tout. Rien d'aussi aisé et d'aussi agréable que leur entretien ; rien de plus à propos que leurs réponses et leurs observations. L'aînée, à ce que j'ai découvert par hasard, entend le latin et parle fiançais absolument comme une Française. La plus jeune dessine d'une manière charmante... Leur figure a tout ce qui plaît. Marie, la plus âgée, a un visage doux avec de beaux yeux noirs (jiii s'animent quand elle parle, et
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA COR^RESPOINDAINCE. ccxxxiii
la rejjiilarité de ses traits emprunte à sa pâleur quelque chose d'intéressant. Agnès, la cadette, a une physionomie agréable, intelligente, qu'on
ne peut dire belle, mais presque Le bon sens, l'instruction, la
simplicité, la bonne grâce, caractérisent les Berry — Je ne sais laquelle j'aime le mieux. »
Nous ne saurions mieux faire que de citer les paroles émues par lesquelles ÎM. de Rémusat a peint la charmante surprise et les féconds résultats de cette dernière et tendre affection, dans laquelle Walpole mit le i^este de son cœur et de son esprit.
('Ce fut une singulière bonne fortune pour Walpole que de rencontrer ainsi à la campagne et tout près de lui une société telle qu'il l'aurait cherchée, telle qu'il l'aurait choisie. Lui-même, il était pour ces nouvelles amies une ressource précieuse. Ses livres, ses tableaux, son jardin, et mieux encore, ses souvenirs et sa conversation , tout devait intéresser deux jeunes personnes distinguées qui recevaient là, pour ainsi dire, la dernière éducation de leur esprit. Il s'habitua à les aimer comme sa vraie famille ; il leur consacra les soins d'une amitié délicate, empressée, charmée. On dit même qu'il comprit mieux alors les sentiments que madame du Deffand avait éprouvés pour lui, et soit qu'il voulut assurer et relever la fortune d'une famille profondément intéressante, soit que la beauté et la jeunesse eussent produit sur son cœur une impression qu'il s'avouait à peine, il ofHit à miss Mary Berry de prendre son nom. C'était lui proposer de devenir comtesse d'Orford, car bien qu'il n'eut jamais voulu se faire recevoir à la chambre des lords, il avait hérité, par la mort de son neveu, en 1791, du titre de son père et des restes de la fortune laissée à l'aîné de la famille. Mais il s'adressait à une àme élevée, sincère, et n'obtint qu'une tendre et pieuse reconnaissance que plus d'un demi-siècle n'a point affaiblie. Il n'y a guère que deux ans, on pouvait entretenir encore miss Mary Berry de l'homme remarquable dont la renommée doit tout à ses soins. Dans l'âge le plus avancé, privée depuis peu de la sœur tendrement aimée qui n'avait vécu que pour elle, elle conservait tous les souvenirs et toutes les facultés de l'esprit qu'admirait Walpole, et jusqu'à son dernier jour, elle est restée l'objet du respect et de l'affection de l'élite de la société anglaise. L'âge n'avait pas plus altéré sa bienveillance que son esprit '. »
Horace Walpole mourut le 2 mars 1 797, dans sa quatre-vingtième année.
« Ses biens de famille passèrent au fils de sa sœur, à lord Cholmondeley, dont le représentant actuel était encore, dans ces derniers tcnqis , propriétaire du domaine de Houghton. Strawberry-IIill fut légué pour sa vie à mistress Damer, et a passé par substitution, croyons-nous, aux héritiers de la comtesse douairière de Waldegrave.
Il Au sud de Twyckeidiam, il y a, vers Teddington, un petit cottage élégant, longtemps habité par mistress Clive, cette actrice célèbre que
* Cil. de Rémusat, L' Angleterre au dix-huitième siècle, t. II, p. 110, 111.
ccxxxiv MADAME DU DEI lAND.
Walpijlc avait aimée. Sur une unir (1<> uiarbre, consacrée à :;a niémoiro, il y avait gravé une inscription en vers , et comme cette maison était devenue sa ])ropriété, il en lé{;ua pai- testament la jouissance viagère à miss Marv et à miss A{;nès Berry. Il y a bien peu d'ainiées qu'elles l'habitaient encore. Mais Walpole a laissé d'autres biens; ce sont ses écrits. De ceux-là aussi il a disposé par dernière volonté , et ce legs devait nous valoir cpielque chose de plus dmable que lepavillon maniéré et le mobilier précieux de Strawberry-Hill. Longtemps avant sa mort, il avait projeté et commencé une édition de ses OErivres. ~Se l'avant pas continuée, il en commit le principal soin à M. Robert BeiTy, le père de ses jeunes amies. L'aînée était éminemment propre à seconder et plus tard à remplacer son père dans le travad d'éditeur; elle a publié pour son compte mi Tableau comparatif des mœurs et de la société en France et en Angleterre, et quebpies écrits moins considérables qui n'ont pas été moins remarqués. Les papiers de lord Orford ne ])Ouvaient pas être mieux placés qu'en ses mains. Dès l'année 1798 , il parut une édition en cinq volumes in-([uarto; elle contient tous les ouvrages littéraiies, petits ou {frands , et (pielques lettres choisies; le temps seul pouvait permettre la publication du reste. En 1810, miss Berry donna à la France et à l'xVngleterre les Lettres de madame du Deffand. Cette édition, plus complète qu'aucune de celles de Paris, car la censure fiançaise a prescrit d'inexplicables suppressions % laisse désirer les réponses de Walpole ([uon prétend perdues ou détruites, ce dont je m'obstine à douter ^. »
Les réponses de AYalpole à madame du Deffand ne sont ni perdues ni détruites. Miss Berry a donné au bas des pages des Lettres de madame du Deffand, dans son édition de 1810, de copieux passages de ces lettres, dont les originaux doivent faire partie de ses papiers, jusqu'en 1774. Nous savons que dès 1778 madame du Deffand brûla les lettres reçues de Walpole depuis la fin de 1774, et nous connaissons les motifs de cette destruction. Des scrupules du même genre ont dû empêcher miss Berry de puljlier dans les lettres de Walpole qui lui avaient été léguées , celles que déparaient par trop cette dureté et cette insensibilité qui tenaient, nous l'avons dit, à sa peur implacable du ridicule. Ces observations foites, nous ne pouvons que nous associer à ces regrets de 31. de Rénnisat :
" On a dit que les lettres de Walpole à madame du Deffand n'avaient pas été conservées; elles méritaient de l'être, à en juger par les passages cités en note au bas de celles de sa correspondante. L'Anglais était inquiet de son style; il craignait que son esprit ne perçât pas à travers son fiançais. Peut-être aussi avait-il sur la conscience les ombrages et les rudesses dont il payait quelquefois le tendre dévouement, qui aurait
1 ?xous savons maintenant à quoi nous en tenir sur ce giief un pea im;iginairc.
2 L'Ainjleterre au dix-!iuiticme siècle, t. II, p. 114.
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxssv
dû désarmer rorjjueil, ne fût-ce que par la pitié. Il aura désiré de n'être pas jugé sur pièces, et ses éditeurs auront respecté ou partagé ses craintes. Nous doutons cpi'ils aient eu raison. Cette réserve a pu leur nuire. Ses lettres françaises n'auraient pas déprécié son espiit, et elles auraient prouvé , elles prouveraieut encore, que s'il eut dans ses rapports avec ui^ulaïue du Deffanil des craintes puériles, les souptous d'une vanité inquiète, et par suite la sécheresse et la dureté que les hommes portent même dans des affections plus vives et plus puissantes, il ne fut pas insensible à l'attachement qu'il insj)irait — ' »
Ce qui restait des papiers de madame du Deffimd, légués à Walpole, détlorés par le premier choix du prince de lîeauvau . d'ouest résulté le Recueil de 180i), et par le second choix de miss Berry, auquel nous devons les quatre volumes de l'édition de Londres, 1810, a été adjugé pour une somme peu considérable (cent cinquante livres, croyons-nous), à la vente du mobilier de Stravvbei-ry- Hill en 184.., à M. Dyce Sombre, mort depuis, et dont la veuve, fille de lord Saint-Vincent, s'est remariée. Il y avait, dit-on, dans ce rebut quelques pièces dignes de l'impression, un Joiiriutl de madame du Deffand, par exemple. Nous ignorons si la pul^lication par quelque heureux conquérant de cette Toison d'or littéraire serait une bonne fortune ou une déception. ?ious penchons pour la seconde hypothèse, toujours en nous fondant sur ce que sans doute miss Berry n'a rien négligé en 1810 qui ne méritât son dédain.
En 1859, le libraire Cliché! Lévy a publié deux volumes, in filés : Correspondance inédite de umdame du Deffand, précédée d'une notice, par M. le mnrcpiis de Sainte-Aulaire . Cet ouvrage, fort intéressant d'ailleurs, et dont la publication fait honneur au goût et aux lumières de son noble éditeur, a été pour ceux qui comptaient y trouver une madame du Deffand nouvelle, inconnue, ou au moins des traits nouveaux pour la physionomie ancienne, l'objet de la même déception qui avait paralysé le succès du recueil de 1809. Les lettres de madame du Deffand sont en effet peu nombreuses, et surtout d'une monotonie fort inattendue, dans ces deux volumes, dont le résultat a été exclusivement d'introduire sur la scène de la comédie .sociale et littéraire au dix-huitième siècle deux personnages dont jusqu'à ce jour le rôle était perdu, l'abbé Barthélémy et madame la duchesse de Choiseul. Pour cette
^ Cil. deRéniusat, L'Angleterre au dix-huitième siècle, t. II, p- 84, 85.
ccxxxvi iMADAME DU DEFFAND.
dernière, le recueil est toute une révélation, il lui assure un rang parmi les feninics les plus remarquuhles du dix -huitième siècle et nous la montre on ne peut plus digne d'avoir été la femme de son ministre le plus distingué, et très-capable de donner la réplique à madame du Deffand. C'a été là le véritable intérêt, le véritable succès d'un ouvrage où madame du Deffand ne gagne ni ne perd. On le comprendra sans peine, quand on saura qu'elle ne peut que s'y répéter, cette correspondance avec les Glioiseul et avec l'abbé Barthélémy pendant l'exil et le séjour de Chanteloup ' n'étant pour ainsi dire que l'écho et presque la copie de ses lettres du même temps à Horace Walpole et à Voltaire. Sa phvsionomie morale et littéi'aire reste la même après cette lecture qu'avant. Et comme détails de société, révélation de caractères, anecdotes, on peut dire que tout ce qu'elle dit à madame de Ghoiseul et à l'abbé Barthélémy, elle l'a déjà dit à Walpole et à Voltaire. Nous avons fait soigneusement ces rapprochements, dont nous épargnerons au lecteur le détail fastidieux. ISotie conclusion est que ^I. de Sainte- Aulaire a rendu, par cette publication, un signalé et honorable service à l'histoire et aux lettres, mais qu'en ce qui touche à madaine du Deffand , il n'a pu rien changer à la somme de connaissances acquises depuis 1810 sur son compte.
Ces conclusions, qui sont celles de M. Sainte-Beuve, dans les remarquables Etudes qu'il a consacrées à madame du Deffand et à madame de Choiseul, sont confirmées par le double témoignage qui leur donne la précieuse autorité de la vérité et de l'impartialité par madame du Deffand et madame de Ghoiseul elles-mêmes.
Le lundi 7 septembre 1776, madame du Deffand écrit à la duchesse de Ghoiseul * :
« J'ai rehi ces jours-ci une de vos anciennes lettres, et j'ai été frappée de l'étendue et des lumières de votre esprit. Je confierai un jour au p,raiul abbé le dépôt de ces lettres. Il en fera bien plus de cas, j'en suis sure, que de toutes ses médailles. »
Le dimanche 16 août 1778', madame du Deffand écrit à la même duchesse de Ghoiseul :
«Non, non, chère (jrand'maman , je ne ferai point imprimer vos lettres à Voltaire , je ne les ferai même lire à personne ; mais je ne vous
1 Cette Correspondance inédite va du 7 mai 1761 au 20 août 1780. Mais les lettres anti'rieurcs à avril 1766, éporpic où coininencpnt les relations épistolaircs avec Wjilpole, ne comprennent jjnère que quatorze pages.
2 Correspondance inédite, t. II , p. 376.
3 Ibid., p. 420.
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxvn
les renverrai point. Je vous les ai toutes rendues à mesure que j'en ai eu tire copie. Elles sont clans un volume in-folio, et je crois (pie celles que vous m'offrez y sont inscrites. Je ne compte point du tout faire imprimer ma correspondance particulière, et je j)rojetais ces jours-ci, en la relisant, de vous en laisser le manuscrit par mon testament. Je n'admets personne à la lecture que j'en fais. »
Les lettres de madame de Choiseul méritent l'éloge qu'en faisait la femme la plus compétente de son temps , madame du Deffand , et celles de madame du Deffand à madame de Choiseul et à l'abbé Barthélémy ne nous paraissent pas moins supérieurement et décisivement jugées, dans ce passage de sa lettre d'envoi de ses recueils manuscrits à l'évêqued'Alais (cardinal de Bausset), le 1" avril 1 793 :
« Les lettres de madame du Dcfl'and ont })Our elles le charme du naturel, les expresions les plus heureuses, et la profondeur du sentiment dans l'ennui. Pauvre femme! elle m'en fait encore pitié. Mais il y a peu de mouvement, parce que les événements qui étaient hors d'elle n'étaient rien pour elle. En effet, il ne pouvait plus y avoir d'événements poui' une feuune de son âge; ainsi ses lettres se ressentent un peu de la monotonie de quelqu'un qui ne parle que de ses sentiments et qui en parle toujours à la même personne. Cependant l'abhé {Barthélémy) m'a assuré, monseigneur, (pt'elles vous avaient intéiessé, et je me suis fait un plaisir de vous en faire hommage '. "
Madame de Choiseul se trompait, ou plutôt ne voulait pas s'avouer la vérité tout entière. Si les lettres que madame du Deffand lui écrivait lui paraissent vides et monotones, la faute en est à Walpole , au curieux et impérieux Walpole , qui aimait les anecdotes, les nouvelles et les noms propres, qui en demandait sans cesse, et pour qui madame du Deffand faisait le quotidien effort d'interroger et d'apprendre. La fleur des nouvelles allait à l'insatiable ami qu'elle adorait comme un amant, ses restes et ses rebuts allaient à ChanteloLip. Chanteloup n'a eu que les baguettes noircies du brillant feu d'artifice ([ue Tesprit de madame du Deffand, complice de son cœur, a tiré pendant quatorze ans pour le^' plaisir égoïste d'Horace Walpole.
En août 1864, MM. Firmin Didot ont publié deux volumes indouze contenant la correspondance de madame du Deffand avec Horace Walpole, revue par l'ingénieux et spirituel éditeur de tant de Mémoires et rédacteur de tant de notices, M. F. Barrière, toujours
l Correspondance inédite, etc., t. ]<"■. Notice préliminaire , p. iv.
ccxxxviii mada:sie dit deff.\:nd.
jeune vétéran du Journal des Débats. Les réponses de Voltaire à uiadauie du Deffand, la plupart des Portraits de la galerie de contemporains dont madame du Deffand a esquissé la physionomie, manquent à cette édition portative et économique, qui remplira à merveille un objet de vulgarisation inférieur à celui que nous nous sommes proposé, et qui est un peu pompeusement précédée de la Police biofjrapliùiue de l'édition de 1827, due, nous le savons maintenant, à la plume de 31. Tliiers, enccs heures difficiles et obscures où l'on produit plus qu'on ne travaille et où l'on devine plus qu'on ne sait.
Il nous reste à parler de nous , à dire ce que nous avons voulu faire et ce que nous avons fait. Nous le ferons sans haine et sans crainte, sans orgueil ni sans modestie, sans phrases, ne voulant nous exposer ni au ridicule de nous louer, ni à l'héroïsme de nous blâmer nous-mêmes.
IXotre édition contient, même pour les yeux d'un ennemi, de plus que toutes les éditions précédentes :
1° Une Introduction bioijraphltjue et critujue , où sous ce titre : Madame du Deffand, sa vie , ses amis, son salon, ses lettres, nous avons dit sur ce quadruple sujet tout ce qu'on savait avant nous, et donné quelques détails nouveaux ou inconnus.
2' Une Notice biblio(jraphicjue et criticpie , contenant l'histoii^e des éditions antérieures à la nôtre et celle des papiers de madame du Deffand.
3" Un Avant-propos explicatif et justificatif de notre classement. Nous avons fait tous nos efforts pour placer comme des trophées, ù la suite de noti-e Etude, quelques pièces dont nous avons ardemment, et nous l'espérons encore, heureusement poursuivi la conquête. Les nombreuses investigations et négociations auxquelles nous nous sojnmes livré n'ont pu encore nous procurer l'acte de naissance de madame du Deffand; nous avons été plus heureux pour son acte de décès, son contrat de mariage, son testament, ses lettres inédites à 3LM. Schetfer, de Benistorff et Saladin. ÎVous n'abandonnons point nos rechei'ches, qui ont enfin , après bien des tâtomiements, bien des démai'ches, touché le but, et nous fex'ons. le cas échéant, fidèlement part à nos lecteurs, au moyen (Vun supplément, des découvertes qui en auront été le résultat et la récompense. Mais nous ne pouvions tarder plus longtemps à les mettre
ISOTICE S ru LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxix
en possession d'une édition complète et correcte de la Correspondance (le madame du Deffand, réclamée par un public de plus en plus nombreux, de plus en plus impatient et rançonné par une hausse de prix telle, que, grâce à la rarelé de l'office et à l'abondance de la demande, les six volumes que nous donnons intéjjralement dans nos deux ne coûtaient pas à leur heureux conquérant moins de q lia rante ou chujiiante francs. Experte crede Roberto
4° Nous avons soigneusement et minutieusement revu notre texte sur toutes les éditions antérieures, depuis celle de Londres, 1810, jusqu'à celle de 1827 inclusivement. Nous osons en dire aujourd'hui la version authentique et la correction à peu près irréprochable. Nous affirmons aussi avoir rétabli les rares passages supprimés en 1812 et depuis.
5° Nous avons coordonné, numéroté et classé suivant Tordre chi'onologique , le plus intéressant, le plus commode et le plus ratiomiel, les lettres des Recueils de 1809 et de l'édition de Londres.
6° Nous y avons ajouté des lettres inédites de madame du Deffand au chevalier del'lsle, dont nous devons la libérale communication au digne descendant et héritier du correspondant de Voltaire , du commensal des Choiseul et des Polignac, de l'ami du prince de Ligne; du plus spirituel des capitaines de dragons qui aient jamais servi dans la littérature, — à 31. Henri de Tlsle, officier comme son cousin, lettré comme lui, aimable comme lui, mais, à coup sûr, plus laborieux.
7° Nous avons éclairé d'un commentaire permanent les lettres nombreuses du Recueil de 1 809 , Recueil , comme nous le savons , irrégulier, désordonné, fautif, et en fait de commentaires :
Nu comme un plat d'eçlise,
Nu comme et(,'.
Nous avons revu, corrigé, augmenté, multiplié les notes consciencieuses et instructives de l'éditeur de 1827, qui enahéritédel'édition de Londres, sauf la peine de les traduire; comme nous en avons hérité nous-mème, sauf à les corriger, et à leur enlever cette àpreté et cette aigreur antiphilosophique et parfois antilittéraire qu'expliquent sa qualité et les exigences d'une époque de réaction. Nous avons du reste loyalement, scrupuleusement dénoncé au lecteur, par une initiale indicatrice, ce qui, dans ce commentaire, est l'œuvre de M. Artaud et la nôtre. A ces heures d'enivrement et d'illusion où l'on rêve un livre complet comme son sujet, et où
ccxL MADAME DU DEFI AIND.
une généreuse ambition prête à l'œuvre qu'on commence les proportions d'un monument, nous avions pensé à donner des lettres de madame du Deffimd une édition itrinceps, enrichie d'un de ces commentaires copieux, curieux, minutieux, qui ne permettent pas le moindre doute, qui satisfont la moindre question, qui ajoutent à chaque page comme un horizon d'idées et de faits. Vous vous souvenez, lecteurs, avec admiration et recoimaissance , de ces notes magistrales et ingénieuses, si savantes, si intéressantes, si amusantes, oii les maîtres du genre : les Walckenaër, les Monmerqué, les Paulin Paris, les Lavallée, ont déposé comme dans des ruches le miel d'une encyclopédique et infaillible érudition. Un pareil travail eût été trop long, trop volumineux et trop cher. Nous vivons à une époque terrible pour les gros livres. Il faut des lecteurs sédentaires à des auteurs l^énédictins. ^lais la France du chemin de fer, du télégraphe électrique, veut, même en littérature, des voyages rapides , faciles , la fleur des choses et la fleur des idées. Notre nécessaire faisait déjà un fort bagage, nous avons supprimé le superflu, chose si nécessaire à l'époque des diligences et des lettres à douze sous.
8" Nous avons, dans un Appendice^ recueilli jusqu'aux moindres traces du talent de madame du Deffand pour les parodies et les chansons , et installé la galerie complète des portraits des personnes de sa société intime, le plus souvent tracés par madame du Deffand elle-même, et où , selon Walpole , il y a de vrais chefs-d'œuvre d'observation, de style et de ressemblance.
9° Ce qui n'était pas superflu, c'était une Tahlc analytique et alpliabétknie, digne de ce nom : nous l'avons faite avec le même soin et la même peine que nous voudrions que prissent pour nous les auteurs de tant de bons livres dont cette lacune diminue le crédit et l'usage.
Enfin nous avons cru être agréable à nos lecteurs en leur donnant deux beaux portraits de madame du Deffand et d'Horace Walpole, gravés d'après Garmontelle et d'après Reynolds, par le burin délicat d'un de nos jeunes ailistes les plus distingués, M. Adrien Nargeot, et \e fac-similé de deux lettres, l'une de madame du Deffand, l'autre de Walpole (en français) , dont nous devons la précieuse communication à l'obligeance d'un homme qui rend tous les jours, par ses ouvrages et ses conseils, tant de services aux lettres et aux lettrés, IM. Feuillet de Couches.
M. DE Lescure.