‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ (volume 2)Chapitre 1 sur 21 · Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ · texte numérisé non relu

Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \

M""* du Maine est aussi méchante que la vieille (Maintenon), mais il ne faut pas s'en étonner. Tous les enfants du roi et de la Montespan (à l'exception du comte de Toulouse) ont été élevés dans de tels sentiments de fierté qu'ils se croient fort supérieurs à nous. Mme d'Orléans croit avoir fait à mon fils une grâce insigne et beaucoup d'honneur en consentant à l'épouser ' ; ses femmes de chambre et ses domestiques n'en parlent pas différemment; ils regardent tout le bien que mon fils leur a fait comme leur étant dû. M"" du Maine est très -loin de demander gi'àce. Tout cela

' a La duchesse d'Orléans était charmante; des yeux adraitt râbles, de belles dents, la bouche jolie, une chevelure su- ■ perbe. On retrouvait en elle cette finesse d'esprit particulière « à Mme de Montespan. Elle avait delà vertu et une grande no- « blesse de caractère, mais ces éminentes qualités étaient ob- « scurcies par une fierté excessive. » (Vatout).

Elle mourut le 1er février 17 49. Le Journal de Barbier donne des détails sur la querelle entre ses aumôniers et le curé de Saint-Eustache pour savoir qui lui administrerait les sacrements, sur la réconciliation (qui ne fut sincère de part ni d'autre) entre son fi!s et son pelit-fds, sur ses funérailles qui, d'après SCS ordres, eurent lieu san:j éclat.

m'exaspère, et je crains que la colère ne m'emporte et ne me fasse dire ce qu'il vaut mieux taire. J'ai toujours délesté d'être l'occasion de nouvelles scènes.

26 septembre 1718.

Le duc du Maine et son parti ont fait savoir à sa sœur {la duchesse d'Orléans) que si mon fils venait à mourir, elle serait faite régente; qu'en toutes choses, on agirait d'après ses avis et qu'elle ferait la plus grande figure qu'il y ait au monde ; qu'on ne voulait Taire aucun mal à mon fils, mais qu'il ne pouvait vivre longtemps, parce qu'il menait une vie trop désordonnée; qu'il ne pouvait donc manquer de mourir ou de devenir aveugle, et qu'il consentirait à ce qu'elle exerçât la régence. Je tiens tout cela de quelqu'un à qui le duc du Maine lui-même l'a dit, et quand on est au fait, on ne s'étonne pas si M^^e d'Orléans a voulu forcer sa fille à épouser le fils du duc du Maine... Mon fils a fait un grand changement; au lieu des divers conseils, il a' placé des secrétaires d'État. M. d'Armenonville est secrétaire d'État de la marine, M. Leblanc de la guerre, M. de Vrillière du dedans du royaume, l'abbé Dubois des affaires étrangères, M. de Maurepas de la maison du roi, et un évêque a la feuille des bénéfices.

2G septembre 1718.

' Le père Joseph ' était en grande faveur auprès du

* t'iaiirois Lcclerc du Tremblay, connu sous le nom du Père Joseph, né en 1577, entra à vingt-deux ans dans l'ordre des capucins. 11 se trouva en rapport avec Richelieu, alors évcquc de Luçon ; devenu tout-puissant, le premier ministre le chargea

DE MADAME LA DUCHESSE D ORLEANS. à

cardinal de Richelieu, et on le consultait dans toutes les aiïaires. Un jour on appela au conseil le duc Bernard ', et le père Joseph, promenant le doigt sur une carte géographique, disait : « Monsieur, vous prendrez cette ville, ensuite vous prendrez celle-ci, puis celle-là. » Le duc l'écouta longtemps et dit enfin : « Monsieur Joseph, on ne prend pas les villes avec le. doigt. » Cela faisait rire de bon cœur le feu roi.

27 septembre 1718.

La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore' bien pis que d'aimer le cardinal Mazarin; elle l'a épousé ; il n'était pas prêtre et n'avait pas les ordres qui pussent l'empêcher de se marier ^

des affaires d'État les plus épineuses, tant au dedans qu'au de-, hors du royaume. Agent adroit et sûr, le capucin était consulté par le cardinal dans toutes les diflicultés, et les principaux per- . sonnages de la cour s'inclinaient devant l'éminence grise (on l'appelait ainsi). 11 mourut en 1638, et Richelieu s'écria : « J'ai perdu mon bras droit. » Sa vie, écrite par l'abbé Richard, Paris, 1702, 2 vol. in-12, est un panégyrique continuel, et, circonstance assez curieuse, c'est au même auteur qu'on attribue ' le Vcriiable Père Joseph, 1704 (autre édition, 1760), livre qui rassemble tous les reproches, fondés ou non, adressés à ce personnage.

' De Saxe-Weimar, l'un des plus grands capitaines du dixseptième siècle ; il prit part aux campagnes de Gustave- Adolphe, et mourut en 1639, âgé de trente-six ans.

2 De tous les libelles publiés à l'époque de la Fronde, je n'extrairai que le passage suivant, qui a trait au mariage de la reine avec le cardinal, opinion établie dès 1647, et dont la princesse palatine s'est faite le complaisant écho; la pièce est intitulée : Suite du silence au bout du doigt ; « Pourquoy tant blasmer la ie\nc de ce qu'elle ayme le cardinal? n'y est-elle pas obliàéei

4 COIIHESI'O.NDANCE

27 septembre 17 i6.

Le portrait de l'abbé Dubois est celui d'un renard qui s'accroupit sur la terre et qui guette un poule.

Malezieux et le cardinal de Polignac ont travaillé autant que la duchesse du Maine à la réponse au livre de Filz-Moritz ' . . . Mon fils est forcé à des ménagements envers ses parents; mais si j'avais autant de cent écus qu'il a de motifs de se repentir de s'être allié à tous ces gens-là, je pourrais demander au roi de me vendre la France, la payer comptant, et acquitter toutes ses dettes.

Paris, 28 septembre 1718.

Le maréchal de Tessé est fort dévoué à l'Espagne ainsi que tous les maréchaux qui sont les créatures de la vieille. Tous les Français préfèrent Paris à tout; j'aime les Parisiens, mais je n'aime pas à résider dans leur ville ; c'est un séjour auquel je ne puis m'habituer ; tout ce qu'on voit et entend est intolérable; il faut y

s'il est vray qu'ils soient mariés, et que le Père Vincent ait approuvé et ratifié le mariage? »

Voir aussi \ARequeste clville contre la conclusion de la paix. Dans une autre pièce , VArresfadon du duc de Deaufort , on suppose que l'arrestation du duc est due à ce qu'il avait surpris Mazarin dans la ruelle de la reine, lui faisant des protestations d'amour (De Laliorde, Vahiis-Mazarin , p. 158).

' Lettres de M. t'itz-Moritz sur les affaires du temps (par l'abbé Margon ) ; Amsterdam ,1718; ouvrage composé d'après les instructions du régent, et dans lequel l'auteur discute les droits de la branche d'Orléans à la couronne de France , par préférence à la brandie espagnole. La réponse qui y fut faite, et dont parle Madame, a pour titre : Conférences d'un Anglais et d'un Allemand sur les Lettres de FHz-Moritz , Cambray, 1722, in-12.

faire ce qu'on ne veut pas, et on n'y a de repos ni nuit ni jour. Il n'est que trop vrai que des femmes se font peindre des veines bleues afin de faire croire qu'elles ont la peau si fine qu'on distingue leurs veines à travers.

Je suis sûre que lorsque l'électeur se sera accoutumé au bon air d'Heidelberg, il s'en trouvera très-bien. J'aime ce prince parce qu'il aime le Palatinat; je puis facilement imaginer combien il a été peiné quand il a vu qu'à peine restait -il des ruines d'Heidelberg. ■Quand j'y songe, les larmes me viennent aux yeux et je suis toute triste.

30 septembre 1718.

Monsieur a été lui-même la cause de l'intrigue 'de Madame avec le comte de Guicbe ' . On a dit qu'il a été

' Fils du duc de Granimont et l'un des plus aimables seigneurs de la cour. Nous n'aborderons pas les questions délicates que soulève cette lettre de Madame ; il y a sans doute de l'exagération, mais probablement aussi des vérités dans le pamphlet intitulé Histoire galante de M. (Madame 'ï et du comte de G. (Guiche), pamphlet qui se trouve dans le recueil intitulé : Histoires galantes, Cologne, Jean Leblanc (Hollande), sans date, p. 424-464 ; dans les Dames ilhistres de notre siècle, Cologne, 1G82, p. 135-176; dans diverses éditions de l'Histoire amoureuse des Gaules. L'évéque de Valence, Cosnac , se rendit en Hollande pour acheter en totalité et détruire l'édition de ce libelle ; Saint-Simon raconte (t. V, p. 207) de quelle singulière façon ce prélat, arrêté dans son lit, s'y prit pour sauver des papiers qui pouvaient conipromettie Madame. On peut consulter, dans les recueils que nous venons d'indiquer, l'Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame, à la suite de l'Histoire du Palais- lîoijal ( 1007 ) ; La Beaumellc (notes sur les Lettres de Matlanie de Maintenon ) dit que le fond de cet ouvrage mal écrit est vrai.

D'après M. WakKcnaër, l'article consacré au comte de Guiche

jadis très-joli garçon, et il était un des favoris de feu Monsieur; Monsieur avait vivement recommandé à Madame d'avoir de l'attachement pour le comte et de trouver bon qu'il pût être à toute heure auprès d'elle. Le comte, qui était fort brutal avec tous les hommes, s'appliqua extrêmement à plaire à Madame; il était plein de vanité; il voulut se faire aimer d'elle, et cela arriva'. Sa tante, M™e de Saint-Chaumond, qui

dans le Dictionnaire historique de Prosper Marchand est excellent et très-complet.

^ Les recueils de chansons manuscrites contiennent des vers qui, s'ils étaient authentiques, donneraient une terrible idée des mœurs et du stjle de la malheureuse Henriette.

C'est d'abord le comte de Guiche qui adresse à Madame une que;^lion passablement hasardée :

Pour occuper la place

De votre époux.

Si l'on avait l'audace

D'entrer chez vous,

Y seriez-vous, Madame ? y seriez-vous?

La réponse attribuée à la princesse, et faite sur les mêmes rimes, ne peut se transcrire d'aucune façon.

Voici deux couplets que nous prenons dans ces mêmes recueils manuscrits, si bien qualifiés de sottisiers; ils portent la date de 1G63; nous les croyons inédits :

Dans mon amour plus d'une chose blesse

Mon bon petit époux ; Je suis pourtant une bonne princesse ;

J'ai des attraits si doux.

Que si j'osais, je n'en serais pas chiche Au comte d<! Guiche, moi, Au conilc de Guiche.

La bergère d'Angleterre

Dans Saint-CIoud s'en va chantant:

Est-ce une grande .ifT.iire

Qui' d'avoir fait ini amant?

Vous souvient-il bien, ma mère,

était gouvernante des enfants de Madame, le seconda fidèlement. Une fois, Madame vint «hez M""" de Saint- Çhaumond sous prétexte de voir ses enfants, mais, au fait, pour s'entretenir avec le comte de Guiche. Elle avait ini valet de chambre nommé Launois, que j'ai vu encore auprès de Monsieur; on le plaça sur l'escalier pour avertir au cas que Monsieur survînt. Tout d'un coup voilà Launois qui accourt et qui dit : « Voilà Monsieur qui descend le degré. » Ils furent tous épouvantés, le comte de Guiche ne pouvait se sauver dans l'antichambre; les gens de Monsieur y étaient déjà. Launois dit : « Je ne vois quim moyen, et je vais y avoir recours ; » il dit au comte : « Tenez-vous ici derrière la porte; » il court au devant de Monsieur et le. frappe si fort de la tête au milieu de la figure, que le sang coulait en abondance du nez de Monsieur; il s'écria :

Du comte de Saint-Alban, Et vous, ô ma belle-mère.

De Jule et de Buckingham?

Jules, c'est-à-dire Mazavin.

Parmi les amoureux (platoniques sans doute) de Madame, il faut citer le comte de TréviUe, personnage très-spirituel, trèsinstruit et qui brilla à la cour de Louis XIV. Saint-Simon dit qu'il fut « du grand et du meilleur monde, » et « plus que trèsbien » avec des dames du plus haut parage. Témoin de la mort affreuse de Madame, en proie à la plus violente douleur, il fut ramené de Saint-Cloud par La Fare (voir les Mémoires de ce dernier dans la coUccUon de Pelitot, t. LXV, p. 180), et il se jeta dans la dévotion.

La petite cour du duc d'Orléans était d'ailleurs un foyer d'intrigues honteuses. Le comte de Tonnerre, premier gentilhomme du prince, perdit sa place pour avoir dit un jour que Monsieur était la plus sotte femme du monde, et Madame le plus sot houiiuc' qu'il eût jamais vu.

« Monsieur, je vous demande grâce et pardon ; je ne vous croyais pas si près; je voulais vile courir pour ouvrir la porte. » Madame et M'"" de Saint-Chaumond vinrent tout épouvantées avec des serviettes qu'elles tinrent si longtemps sur le nez de Monsieur, en l'en^ tourant, que le comte de Guiche eut le temps de s'élancer au dehors et de gagner l'escalier avant que Monsieur ne pût l'apercevoir; il crut que c'était Laiinois qui se sauvait de peur, et de sa vie il n'a su la vérité ' .

INIadame était la confidente du roi ; on avait toujours voulu animer le roi contre IMonsieur; on disait que Monsieur était tellement aimé à la cour et à Paris, que la politique exigeait ([ue Monsieur eût quelque chose qui le préoccupât, afm qu'il ne songeât pas aux affaires d'État; c'est pourquoi le roi a soutenu Madame dans ses galanteries afin de tracasser Monsieur; je le tiens du roi lui-même. Madame était très-bien avec son frère le roi Charles lï, que le roi voulait gagner au moyen de sa sœur; il fallait donc qu'il fût de son parti, aussi a-t-elle été traitée beaucoup mieux que moi.

* Pareille ruse, dont les récits sont fort nombreux, se trouve àansVn'dopadcsa, sixième fable du premier livre; dans la DisclpUna clericalis (p. ■iS, édit. Schmidt); dans les Fabliaux de Legrand d'Aussy, 1820, t. IV, p. 188 ; dans les Gcsla Romanornm, eh. cxxi et r.xxui ; dans Vllcptconcron , nouv. VI; dans les Cent Nouvelles nouvelles (seizième); dans les iN'oî<t>e?Zf'idcIJandello,part. I,nov.25;deMaIcspini,^art. I,nov. 44; de Sabadino, nov. 4 ; dans les Nu'ils de Straparole, 172G, t. I, p. 400, cinquième nuit, quatrième conte; dans les Contes de d'Ouvilic, t. II, p. 215, etc.

(Voir Loisclcur des Longchamps, Fables indiennes^ p. 7C).

DE MADAME LA DUCHEïiSE D ORLEANS. 9

Fr octobre 1718.

Le roi n'avait de superstition que dans les choses religieuses, dans les miracles de la mère de Dieu, et autres objets semblables. On lui a fait croire que c'était un grand trait de politique que d'embrasser son frère, un vrai coup d'État, et que cela pouvait s'appeler gouverner... De son temps, on avait appris aux dames à ne pas parler des affaires d'État ; ce n'était pas l'usage.

T^orsque le roi apprenait que quelqu'un s'était avisé de mal parler de lui , il lui parlait avec beaucoup de fierté, mais autrement on ne pouvait s'exprimer avec plus de politesse ni être plus civil que lui,

Paris, 2 oclobre 1718.

Je ne suis pas comme le petit roi, je déteste les cérémonies. 11 serait fort gentil s'il voulait parler un peu plus, mais on a de la peine à lui arracher des paroles; il garde volontiers le silence et il semble n'aimer personne , si ce n'est peut-être sa gouvernante, M'n^ de Ventadour '.

Mon fils est, grâce à Dieu, en parfaite santé ; il vint hier soir ici , il y a couché et soupe , et retourne ce

* I.a duchesse de Ventadour était une demoiselle de La Mothe- Houdancourt, et elle joua un grand rôle à la cour. La médisance s'occupa souvent d'elle (voir Saint-Simon, t. VII, p. 36 et IST) : " Son plus que très-intime ami dès leur jeunesse, le duc deVilleroi, l'avoit servie auprès de Mn^e de Maintenon, qui, par raison de ressemblance, aimoit bien mieux les repenties que celles qui n'avoient pas fait de quoi se repentir. » Leduc de Ventadour, fort laid, fort contrefait, mourut en 1717, séparé d'elle depuis nombre d'années. Avec beaucoup d'esprit, il mena toujours la vie la plus obscure et la plus débauchée. 11 ne pouvait

matin à Paris; il a été fort gai. Il nous a dit qu en Espagne il y avait des raisins énormes et qui enivrent comme du vin, et qu'une fois, ai)rès avoir mangé une seule grappe, il s'était senti la tête toute troublée; il était allé dans un couvent, ne savait plus ce qu'il

être oublié dans les chansons de l'époque ; en voici une que nous prenons dans le recueil de Maurepas :

De l'objet le plus bizarre, Du corps le plus contrefait, J'entreprendrai le portrait, si mon pinceau ne s'égare ; Je n'eu dirai pas le nom, Sa bosse nous le déclare ; Je n'en dirai pas le nom.

Or, écoutez ma chanson.

De la bouche de ce faune.

D'un gnome le rejeton.

Il coule sur son menton Une bave épaisse et jaune ; Je n'en dirai pas le nom.

Sa maison est à Charonne, Je n'en dirai pas le nom.

Il est parent d'un grand prince; Son père jusqu'à sa fin, Quoique d'un esprit fort mince, Gouverna le Limousin; Je n'en dirai pas le nom, Son titre est dans la province, Je n'en dirai pas le nom.

Sa femme, par sa prudence.

L'a quitté depuis vingt ans, N'a souffert que trop longtemps Son iuiporluue présence ; Je n'eu dirai pas le nom.

Elle a soin des fils de France, Je n'en dirai pas le nom.

« Madame de Ventadour était fort belle et fort agréable ; son mari très-laid et très-contrefait; ils étaient fort mal ensemble, et les clioscs éluicut souvent allées fort loin. Sur la démission

DE MADAME LA DUCHESSE o'ORLÉANS. H

disait, et avait dit aux religieuses toutes sortes de folies.

4 octobre 1718.

Le duc du Maine sait bien qui a été sa mère; mais il n'a aimé que sa gouvernante, et il ne lui a jamais témoigné de mécontentement povu^ le mauvais service qu'elle a rendu à sa mère, qu'elle a jetée à bas et dont elle a pris la place '.

6 octobre 1718.

M"* de Valois est Ijrune, elle a de fort beaux yeux, mais son nez est vilain et trop gros... Selon moi, elle n'est pas belle ; il y a pourtant des jours où elle n'est pas laide, car elle a de belles couleurs et une belle peau; lorsqu'elle rit, une grande dent qu'elle a à la mâchoire d'en haut fait un vilain eflet. Sa taille est courte et laide; sa tête enfoncée dans ses épaules; et ce qu'elle a de pire, à mon avis, c'est la mauvaise

de Mme de Cléranibault , Monsieur donna gratis la charge de dame d'honneur de Madame à Mme de Ventadour ; cela parut si éU'ange au roi, qu'il demanda à Monsieur si sa famille y consentait; on se soucia peu du mari, dont la débauche et une absence continuelle de la cour ne lui donnaient pas grande considération » {note de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau). 1 La bibliothèque impériale du Louvre renferme (t. III de la seconde sério de la Correspondance des Noailles) vingt-sept lettres de Mme de Montespan écrites de 1691 à 1707. Quelquesunes sont fort intéressantes, car elles témoignent des elïorts inutiles que lit , à diverses reprises , la maîtresse délaissée pour entretenir des relations avec celle qui l'avait supplantée dans le cœur du roi. Des lettres et documents relatifs à Mme de Màintenon se trouvent dans cette bibliothèque et dans celle de la rue Richelieu (voir V Al hcnœum français, 10 décembre 1854, p. 1185).

grâce qu'elle met en tout ce qu'elle fait; elle va comme une femme de quatre-vingts ans.

8 octobre 1718.

Ma tante Elisabeth, abbesse d'Hervord, avait les cheveux très-noirs. Un jour, sortant du bain et s'enveloppant d'un peignoir qui avait un grand trou sur le devant, elle se mit à gronder sa femme de chambre : « N'êtes-vous pas les gens les plus négligents et les plus malpropres du monde de me donner un peignoir avec une si horrible tache noire? » La femme de chambre se mit à rire et pria ma tante de mettre la main sur celte tache afin de s'assurer de ce que c'était. Ma tante suivit le conseil de sa femme de chambre, et courut toute honteuse se cacher dans son lit.

9 octobre 1718.

Ce qui a porté la pauvre demoiselle d'Orléans à se faire religieuse, c'est tout simplement le peu d'affection qu'elle a trouvée auprès de sa mère et la peur qu'elle a eue qu'on ne la tourmentât afin de la forcer à épouser le fils ahié du duc du Maine; elle a mieux aime se retirer du monde que s'exposer à attirer sur elle toute la haine de sa mère '. C'est une bien mauvaise mère qu'elle a là, et Dieu le sait bien, mais il ne faut pas confier des choses de ce genre à la poste.

M'«etle Dangeau n'a pas lieu de s'inquiéter que j'aille dîner chez elle; en dix ans il ne m'est arrivé qu'une

' Un passage curieux et touchant dos Mémoires de la baronne d'Oberk'iveh prétend faire connaître la véritable cause de la dét(!rniination de M"c d'Oriéans, mais nous avons des doutes sur l'aullienticité de ces Mémoires.

DE MADAME I.A DUCHESSE d'oRLÉANS. . 13

seule fois de diner chez quelqu'un, et c'était chez jf me (Je Venladour. Le fait est que M™^ de Dangeau est fort réservée et ne veut pas se répandre beaucoup dans le monde. M"* de Valois n'a pas du tout été de son goût ; elle ne veut plus voir personne de la maison royale, si ce n'est moi; elle évite la duchesse de Berri tout autant que sa sœur. Son seul défaut c'est qu'elle regarde la vieille sorcière [Maintenon] comme une personne respectable et pieuse, tandis que c'est un véritable diable; mais ceci fait l'éloge de ses bons sentiments, puisqu'elle ne peut penser du mal d'une personne qu'elle aime. J'ai regretté souvent qu'elle ne fût pas duchesse , et en voyant tant de duchesses assises, je souffrais de voir debout M"'^ de Dangeau, qui est d'une si bonne famille de comtes.

Je parlerai à mon fils du colonel Sclnvartz, mais je crains de ne pas réussir ; l'argent est chose rare à la cour, et il est plus difficile de trouver mille livres que deux fois autant du temps du feu roi. Les finances sont dans un état déplorable , et on peut dire avec raison de notre roi qu'il est un pauvre roi.

11 octobre 1718.

M""* du Maine n'est pas plus grande qu'un enfant de dix ans. Quand elle ferme la bouche, elle n'est pas laide. Elle a de vilaines dents mal rangées. Elle n'est pas très-grosse, elle met horriblement de rouge, elle a de johs yeux, elle est blanche et blonde ; si elle était aussi bonne ([u'clle est méclianle, il n'y aurait rien à dire contre elle, mais sa méchanceté est intolérable... Elle est Iranquille durant toute la journée, et elle la !.. 2

passe à jouer aux cartes; mais lorsque le jour esl fini, alors commencent les colères et les extravagances; elle tourmente son mari, ses enfants, ses domestiques au point qu'ils ne savent que devenir.

La Polignac faisait croire à M. le Duc qu'elle l'aimait. Lui, qui sait bien le train qu'elle mène, la fit espionner et apprit qu'elle avait une intrigue cachée avec le chevalier de Bavière. Il lui en fit des reproches; elle nia la chose. M. le Duc l'avertit de ne pas s'imaginer qu'elle pût le tromper; elle jura qu'il était mal informé, et dès qu'il l'eut quittée, elle se rendit chez le chevalier. M. le Duc, qui l'avait fait suivre, l'apprit aussitôt. Le lendemain, il lui donna rendezvous chez lui ; elle se rendit dans la chambre à cou-? cher, elle croyait qu'il ne savait rien. Cependant M. le Duc ouvrit grandement la porte, en sorte qu'on pouvait la voir du cabinet qui était tout rempli d'hommes ; il appela le chevalier de Bavière, et lui dit : « Monsieur ! venez prendre votre compagne, elle n'aura pas besoin d'aller si loin pour vous trouver... » Quoique M. le Duc et le prince de Conti soient doublement beaux-frères, ils n'ont de leur vie pu se souflrir mutuellement.

14 octobre m 8,

M™« la princesse {de Conti) est fort petite et elle est contrefaite, sans être cependant bossue. Elle a de beaux yeux comme en avait son père, mais autrement elle n'est pas du tout belle; mais elle a beaucoup de vertu et de piété.

Mon fils aime le comte de Toulouse; il le trouve fort raisonnable en toute circonstance ; et si le duc du

DE MADAMK LA niCIll.SSE D'ORLÉANS. 15

Maine avait suivi le conseil de son frère, il n'aurait pas ce qui lui est arrivé ; malheureusement pour lui, il a mieux aimé agir d'après les avis de sa femme.

•jyinie (jij Maine n'est pas une beauté, mais elle a beaucoup d'esprit, elle est fort instruite, elle peut parler de toutes sortes de sujets ; cela attire auprès d'elle tous les savants; elle sait tlatler tous les mécontents et les animer contre mon fils. Elle est seigneur et maître de son mari. Il a beaucoup de charges et peut donner des places à beaucoup de monde, dans le régiment des gardes, dont il est général ; dans l'artillerie, dont il est grand-maitre, dans les carabiniers, où il nomme tous les ofliciers; il a aussi son régiment ; cela rallie à lui beaucoup de monde.

Quelqu'un m'a raconté qu'il avait surpris Madame et Mnie de Monaco se livrant ensemble à la débauche.

15 octobre 1718.

L'affaire du duc du Maine n'est pas de ces choses qu'on puisse oublier, du moins tant que les deux vieilles drôlesses (zoten) seront en vie {M^^ de Maintenon et la princesse des Ursins), car elles excitent le duc du Maine ' et sa petite diablesse de femme à manigancer toutes sortes de choses contre mon fils. M^^e (les Ursins a du moins cela de bon qu'elle ne fait pas intervenir le bon Dieu dans ses intrigues ^

' « Le duc du Maine, comblé de dignités, n'avait su mériter « aucun respect; il était affligé d'une maladie mortelle en « France, même pour les vertus ; il était sans courage. » (Lemontey. )

* Lsi Revue d'Edimbourg, n'88; sej)teinbre 182G, renferme,

Mon fils n'est pas en sûreté, et cela m'inquiète extrêmement. Je fais de mon mieux pour me résigner à la volonté divine, et pour accepter tout ce qu'elle dé' cidera ; mais le cœur d'une mère est trop tendre à l'égard d'un fds unique.

On attendrirait des lions, des tigres et toutes sortes de bêtes féroces plutôt que de méchantes gens, surtout lorsque l'ambition et la cupidité sont la cause de leur inimitié. Tous les raisonneurs ne savent pas dans quel état déplorable mon fds a trouvé le royaume; lorsque survient un changement, chacun s'imagine qu'il va devenir riche, on loue celui qui gouverne et on attend de lui des merveilles ; mais comme elles ne se réalisent pas, car elles sont impossibles, alors le blâme se substitue à l'éloge. 11 n'y aurait pas de mal si ces plaintes s'exhalaient seulement en paroles, mais les mécontents forment des intrigues et des complots ; les Français ne se gênent en rien et ne savent pas ce que c'est que la reconnaissance.

IG oclobre 1718.

Le roi a oublié La Vallière aussi bien que si de sa vie il ne l'avait ni vue ni connue... Elle avait autant de vertus que la Montcspan avait de vices. La seule faiblesse qu'elle ait eue pour le roi était bien excusable; le roi était jeuiu;, galant, beau ; elle-même était fort jeune; tout le monde l'a poussée et amenée à sa faute; au fond, elle était modeste et vertueuse, et elle avait un très-bon cœur. Je lui disais quelquefois qu'elle

au sujet des lettres de M"ic je Maiulcnon ù la princesse des Ursins, une appréciation judicieuse do ces deux femmes célèbres.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 17

avait fait une transposition de son amour, et qu'elle avait rapporté à Dieu tout ce qu'elle avait eu dans son cœur pour le roi.

On a fait à La Vallière la plus grande injustice en l'accusant d'aimer quelque autre personne que le roi ; mais les mensonges ne donnaient nul souci à la Montespan. Le comte de Vermandois était un très-bon enfant ; le pauvre jeune homme m'a aimée comme si j'avais été sa mère. Lorsque tout fut découvert au sujet de ses débauches, je fus avec raison très-fàchée contre lui , car je l'avais fait avertir sérieusement que s'il se comportait ainsi, je cesserais de l'aimer. Cela lui tint au cœur; il envoya tous les jours chez moi, et me fit prier de lui permettre de me dire seulement un couple de mots. Je tins bon pendant quatre semaines ; à la fin, je le fis venir : il tomba à genoux devant moi, en pleurant beaucoup, et me demanda pardon en me promettant de se corriger, et me suppliant de lui rendre mon amitié , sans laquelle il ne pouvait pas vivre, disait-il, et de l'assister de nouveau de mes conseils. 11 me raconta toute son histoire. Il a été horriblement séduit. Lorsque madame la Dauphine accoucha du duc de Bourgogne, je dis au roi : «Votre Majesté ne me refusera pas à présent, je l'espère, une humble prière que j'ai à lui faire. » Le roi se mit à rire, et dit : « Que demandez-vous donc? » Je répondis : « Monsieur, la grâce du pauvre M. de Vermandois. » 11 rit de nouveau, et dit : « Vous êtes bonne amie; mais pour M. de Vermandois, il n'a pas encore été assez puni pour ses crimes. » Je dis : « Le pauvre garçon est si repentant de ses fautes ! » Le roi répondit : « Je ne me

sens pas encore en disposition de pouvoir le voir; je suis encore trop en colère contre lui. » Il s'est écoulé encore quelques mois avant que le roi ait voulu le voir; mais le pauvre enfant m'a su beaucoup de gré d'avoir parlé pour lui; et mes propres enfants n'auraient pu m'êlre plus attachés qu'il ne l'était. 11 était i)ien fait ; mais sa figure, sans être cependant désagréable, n'était pas jolie : il louchait un peu.

18 octobre 1718.

Plût à Dieu que mon fils eût aussi peu de confiance en l'abbé Dubois que j'en ai moi-même ; ce qu'il y d'étonnant, c'est qu'il le connaît mieux que qui que ce soit au monde, et que cependant il se fie à lui comme il fait, mais il en est ainsi de tous les gens de sa famille; il faut qu'ils fassent ce dont ils ont contracté l'habitude. Cet abbé a été son précepteur, mon fils s'est accoutumé à tout lui dire, et les choses doivent continuer à marcher de la sorte.

19 Oflolne 1718.

La cour craignait horriblement le duc du Maine, d'abord à cause de la Maintenon, ensuite parce qu'il disait au roi du mal de tout le monde ; ceux qu'il avait promis de servir étaient ceux auxquels il jouait les plus mauvais tours... Le premier président de Mesmes n'a pas tort d'être l'ami du duc du Maine, qui lui a fait avoir sa place, et qui conserve encore toutes ses charges. On ne peut lui ôter celle de grand-mailre de l'artillerie sans faire tomber sa tête à ses pieds.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 19

Paris, 20 octobre H 18.

Pour dire la vérité, il faut convenir que les femmes galantes sont plus amusantes que les femmes vertueuses, mais il faut moins s'y fier. La princesse de Siegen prétend que parce qu'elle ne fait aucun mystère des visites et des rapports qu'elle entretient avec le jeune Dornberg, rien de mal ne se passe entre eux ; cela s'appelle une finesse cousue de fil blanc. Toutes les coquettes prétendent que leurs amants se bornent à les admirer et qu'il n'y a là que de la plaisanterie ; mais c'est un jeu périlleux, et les femmes qui ont contracté l'habitude de la coquetterie trouvent difficile d'y renoncer.

Paris, 23 octobre 1718.

11 est facile de se rendre compte pourquoi mon fils est haï dans toute la France; la vieille, et le duc du Maine et sa femme, ainsi que tout le parti espagnol, ont leurs agents qui vont de maison en maison, dépeignant mon fils comme un monstre, comme un empoisonneur, comme un voleur, tandis qu'il est le plus désintéressé des hommes et qu'il ne saurait faire de mal à un animal ; mais ils ont leurs raisons pour agir ainsi; ces choses se voient de tout temps. En attendant, on répand contre lui des écrits atroces, et on l'injurie de la façon la plus mensongère et la plus horrible '.

1 M. Capeflgue a publié des vers jusqu'alors inédits de Voltaire, alors très-jeune, contre le Régent, et enfouis dans la colleclion Maurepas, t. XllI.

De l'État sujet inutile.

Plus que feu ton père imbécile.

20 COIlHESI'ONDANCl£

28 oclobre 1718.

Il faut qu'on ait dispensé le fils de l'électeur de Bavière de fournir des preuves pour le faire évèqiie de Cologne et de Munster ; on sait bien que le roi Sobiesky

Plus que Ion oucle détesté, îlauvais donneur de faux breuvage, Non, tu ne l'a jamais été ; Il faut pour cela du courage.

Une éplfaphe où était contenue une allusion aux projets prêtés au duc sur la couronne de Philippe V fut faite d'avance :

Philippe est mort à la sourdine.

Il est descendu dans l'enfer; C'est pour enlever Proserpine, Ou pour détrôner Lucifer.

On connait les fameuses PhiVppiqiies de La Grange-Chanccl. fjlles sont divisées en quatre odes ; le poêle accuse sans ménagement le réu'cnt d'avoir empoisonné plusieurs membres de la famille royale, et d'inceste avec sa fille.

Nocher des ondes infernales, Prépare-toi, sans t'cffE-ayer, A passer les ombres royales Que Philippe va t'envoyer.,,.

11 apostrophe en ces termes la duchesse de Berri :

Toi qui joins, au nœud qui vous lie,

Des nœuds dont tu n'as pas d'effroi,

Ni Mtssaliue, ni Julie,

Ne sont plus rien auprès de toi ;

De ton père amante et rivale.

Avec une fureur égale,

Tu poursuis les mêmes plaisirs.

Et toujours plus insatiable,

Quand le nombre même t'accable,

11 n'assouvit point tes désirs.

La première édition des Philippiques vit le jour en Hollande en 17 23; il en existe plusieurs autres, notamment celle imprimée ù Paris, chez Didot, 179S, de 132 pages dont C5 pour les notes, et celle de Bordeaux, 1797. M. Pcignot (Dictionnaire

DE MADAME LA DLCHESSl-: d'oKLÉANS. 21

était un simple gentilhomme polonais, et sa lemme était fille de Darquin, qui a été capitaine dos Suisses de feu iMonsieur. On soupçonne i'ort un docteur italien, nommé Simoni, d'avoir fait tous les princes bavarois, savoir l'électeur et ses frères et sœurs; on dit seulement à la cour qu'il a donné à l'électeur et"à sa femme des drogues si fortifiantes que les enfants en sont survenus; à en juger par la physionomie, ils appartiennent au docteur.

Le maréchal de Villars était excessivement passionné pour un prince d'Kiscnach ; il lui fit une déclaration d'amour; celui-ci n'entendit pas raillerie; il voulait faire donner des coups de bâton au maréchal,

Baudelot dit un jour des douceurs à M'"* la douairière, qui était masquée et qu'il ne connaissait pas. Elle lui donna rendez-vous au Palais-Royal, il y vint, et, quand il la reconnut, il fut saisi d'effroi; elle faillit 6C rendre malade à force de rire.

29 oclobre 1718.

Monsieur aimait si fort le son dos cloches qu'il venait exprès à Paris passer la nuit de la Toussaint, car toutes les cloches sonnent pendant cette nuit. Il n'aimait aucune autre musique. Il en riait lui-même, mais il convenait que cette sonnerie lui faisait un plaisir extrême... Je ne l'ai jamais laissé aller seul quelque part sans son ordre exprès...

des livres condamnés, ISOfi, t. I, p. 209) a donné des extraits de ces odes. (Voir aussi son Précis historique de la maison d'Orléans, 18-30, p. 48.) Elles ont été insérées, mais avec beaucoup de fautes et de contre-sens, dans l'ouvrage de Moullled'Argcnville, Vie privée de Louis XV, 1772, 4 vol. in-12.

Monsieur a toujours fait le dévot. Les soldats disaient de lui à l'armée : 11 craint plus la poussière et le soleil que les coups de fusil. Et c'était bien vrai.

Le chevalier de Lorraine était un méchant homme, mais tous ses bons amis ne valaient pas mieux que lui. Ses dernières paroles ont été des infamies ; il a perdu soudain toute connaissance, et il est mort une heure après. Quelques années avant la mort de feu Monsieur, il m'avait demandé pardon.

30 octobre 1T18.

M. le Duc et le prince {de Conti) ont travaillé avec beaucoup de véhémence à la chute du duc du Maine. Mon fds ne pouvait s'y résoudre, jusqu'à ce qu'on lui eût fait voir si clairement toutes ses trahisons qu'il a bien compris qu'il serait lui-même la victime s'il ne prévenait pas ses ennemis.

l<^'" novembre 1718.

Mon fils ne nie point qu'il soit indiscret et inconstant. Nous voyions dans une comédie Valère qui est fatigué de sa maîtresse ; il me dit : « Voilà comme je me suis très-souvent trouvé... » 11 a très-vivement recommandé à milord Slanhopc de parler au roi d'Angleterre en faveur de Votre Altesse ( la princesse de Galles). Il dit qu'il n'a pas de désir plus vif que de voir Votre Altesse rentrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté, et qu'il ne laissera échapper nulle occasion pour y contribuer de son mieux ; car il est persuadé que ce qu'il y a de i)lus favorable pour les intérêts do Votre Altesse et pour ceux du roi, c'est de vivre ensemble en bonne harmonie.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS, 23

Il est certain que mon fils est à plaindre à cause de sa femme, et, n'y eût-il que cette raison, je ne puis comprendre qu'il puisse si fort aimer l'abbé Dubois ; car c'est cet abbé qui l'a persuadé de consentir à ce mariage et qui l'a plongé dans ce malbeur. .. Mon fds voit sa femme tous les jours ; si elle est de bonne humeur, il reste longtemps avec elle ; si elle est de mauvaise humeur, ce qui arrive souvent , il s'en va et ne dit rien.

Paris, 1" novembre 1718.

jyjme ^'Orléans ne croit pas avoir sa pareille au monde sous le rapport de la beauté, de l'esprit et de toutes les perfections. Je la compare toujours à Narcisse, tant elle se regarde constamment dans son miroir. Elle joint à son ambition un caractère fort vindicatif; elle ne pardonne ni à M"" de Valois, ni à la religieuse de Chelles , de n'avoir pas voulu épouser son neveu aux longues lèvres ( le fils du duc du Maine). Je lui pardonnerais tout cela, si elle n'était pas aussi fausse; par exemple, elle me (latte, et sous main elle fait tout pour exciter M"" de Berri contre moi; elle lui dit qu'elle croit peut-être que j'ai de l'attachement pour elle, mais que je ne m'en soucie plus depuis que j'ai sa sœur avec moi.

! 11 est certain que W de Berri vit avec magnificence, mais elle le peut, car elle a six cent mille livres de revenu... Elle a pris Meudon pour son douaiie au lieu d'Amboise... Si elle avait eu auprès d'elle des gens bien intentionnés, qui auraient eu plus de souci

24 correspondancf:

(lo riionnonr de leur [)rincesse que de leurs propres intérêts, elle serait digne d'admiration, car d'ellemême elle a de bons sentiments ; mais, comme dit le proverbe, les mauvaises compagnies gâtent les bonnes mœurs.

3 novembre 1718.

J'éprouve une douleur amère quand je pense à tout ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat ; je crois qu'il brûle terriblement dans l'autre monde, car il est mort si brusquement qu'il n'a pas eu le temps de se repentir. Il a été empoisonné par son médecin, que l'on a ensuite empoisonné ' ; mais avant de mourir, il a fait l'aveu de son crime, avec des détails si circonstanciés, qu'il n'y avait pas moyen d'en douter. Comme il était l'ami de la vieille, on a prétendu qu'il avait un transport de fièvre chaude : on voit ainsi , quand on examine bien les choses, la justice de Dieu en tout , et ordinairement on est en ce monde puni par où l'on a péché. L'électeur palatin s'est toute sa

' Nous lisons dans le Journal de Dangeau : « On a fait cm- « prisonner un fioUeur savoyard qu'on soupçonne avoir mis du • poison dans une aiguière, qui était dans la chambre de M. de 0 Louvois, dans laquelle il buvait souvent; il y avait même bu «( après son dîner, le jour qu'il mourut. » Saint-Simon et divers autres écrivains de l'époque parient de ces circonstances, et tous les médecins, un seul excepté, déclarèrent qu'il y avait indication de poison; mais, d'après le témoignage du docteur Dionis, qui assista Louvois à ses derniers moments, et qui en parle avec grands détails dans son Tiailc des vioiis subites ( 1720), on ne saurait douter que le célèjjre minisire n'ait succombé à une attaque d'appnpk'xic pulmonaire ( voir la nouvelle édition dcDailgeau, à la (in du tome III).

DE MADAME LA ni'CHKSSF: d'oRLKANS. '15

vie fait aimer à cause de son cuiuilé ; mais les ministres ne se piquent pas d'être justes ; ils ne voient que leur propre intérêt; ils le prélèrent à l'honneur et à la gloire de leur maître, et plus celui-ci est bon, plus les ministres sont insolents.

4 novembre 1718.

11 n'est pas étonnant que le roi n'ait pas été affligé de la famine. D'abord il n'a rien vu , ensuite on lui a fait croire que les nouvelles qu'on répandait étaient fausses, et que ces bruits n'étaient pas vrais. La guenipe a agi de la sorte afin de gagner énormément d'argent ; elle a acheté du blé bon marché et l'a revendu extrêmement cher. On avait recommandé à tout le monde de ne pas parler de la disette , afin de ne pas causer au roi une peine mortelle.

Le roi aimait mon fils et mon petit-fils; mais il s'est peu soucié de mes petites-filles... 11 a sincèrement aimé feu Monsieur, et il avait raison , car un enfant ne saurait avoir pour ses parents ime obéissance plus aveugle que n'était celle de Monsieur pour le roi. C'était de l'idolâtrie.

La Dauphine passait fortement pour aimer les femmes.

Mon fils dit qu'il prend toutes les précautions possibles ; mais si Dieu a décidé qu'il devait passer par les mains de ses ennemis, il ne saurait l'en empêcher; il va donc de l'avant.

Il a trop de penchant pour les femmes; il ne le nie pas, et il convient qu'il a couché avec des femmes (pril IIP roiuiaissait pas (hi tout.

4 novembre 1718.

La guenipe voulait bien faire déclarer son maudit mariage , mais le roi n'a pas voulu y consentir "... 11 y a longtemps qu'on l'a accusée d'aimer les femmes.

8 novembre 1718.

Le Dauphin n'aimait pas qu'on lui témoignât beaucoup de respect; il aimait qu'on fût libre avec lui. 11 était plus partial que juste, comme le montre-ce qu'il a fait au sujet de la régularisation du rang de la femme de mon fds. S'il l'avait voulu, il aurait eu le plus grand crédit du monde auprès du roi son père. Le roi lui avait oflert, s'il voulait faire du bien à quelqu'un à la

1 Lemontey [Essai siir le gouvernement de Louis XfV , 1820, p. 418) apprécie jnclicieiisement ce mariage secret : « Mme de Maintenon ne put jamais parvenir à être déclarée après en avoir frisé le moment de bien près par deux fois » (Saint-Simon, t. XX, p. 173). M. Th. Lavallée, dans son Histoire.de la maison de Saint-Cyr, démontre, autant qu'il est possible d'établir un fait si bien caché, que le mariage date des derniers mois de 1684. On sait que le curé de Versailles, François Hébert, fut nommé évéque d'Agen en remplacement de Mascaron. On a toujours supposé que cet évéché fut le prix de la bénédiction nuptiale donnée par le curé de Versailles à ses illustres paroissiens, Louis le Grand et la Scarron. Quoi qu'il en soit, Hébert avait laissé des Mémoires dont La Beaumellc connaissait l'existence, mais qui paraissent aujourd'hui perdus; l'intimité de l'auteur avec Mme de Maintenon leur donnerait sans doute de l'intérêt. Un courtisan, qui avait épousé une aventurière sans naissance et sans mœurs, imagina qu'il donnerait au roi un exemple agréable et encourageant en publiant cette alliance. Il le fit hardiment; le roi fut choqué de l'intenlion , M'>'p de Maintenon très-blessée du parallèle, et une disgrâce complète fut le prix de ce dévouement maladroit.

DE MADAME LA DL'CÏIESSE d'oRLÉANS. 27

cour, de prendre au trésor ce qu'il voudrait, et il avait donné l'ordre de lui compter tout ce qu'il demanderait. Mais le Dauphin lui répondit que cela lui donnerait trop d'embarras ; il ne voulut pas se mêler des affaires publiques, de peur d'être obligé d'assister aux conseils secrets et de n'avoir pas le temps d'aller à la chasse ' . Quelques personnes ont pensé qu'il agissait ainsi par politique, pour ne pas donner au roi sujet de soupçonner qu'il était ambitieux ; moi, je suis persuadée que ce n'était chez lui que paresse et indolence, afin de mener la vie d'un fainéant et de n'avoir à se tracasser de rien ^

9 novembre 1718.

Avant que le parlement ne se fût mis en vacance, ses membres ont eu une conférence avec mon fils ; ils l'ont prié de leur rendre de bons offices auprès du roi et de permettre que leurs camarades fussent relâchés ; ils voulaient, s'ils étaient coupables, les punir euxmêmes. Mon fils a répondu qu'ils ne devaient pas douter qu'il ne conseillât toujours au roi d'user de clémence ; que le roi se montrerait gracieux pour leur

* « Le roi paya les dettes de Monseigneur qui allaient à cinquante mille livres, se chargea de payer ses bâtiments de Meudon, et, au lieu de quinze cents pistoles qu'il avait par mois, le mita cinquante mille écus. Pontchartrain , en habile homme, fit sa cour de cette affaire-là, et combla par ce présent un fils accoutumé à trembler devant son père, et que le père n'avait pas envie d'en désaccoutumer » (Saint-Simon, t. IV, p. 108).

* Bossuet a dit en parlant de ce prince maussade : <( Représentons-nous ce jeune prince que les Grâces sembloient ellesmêmes avoir formé de leurs mains. « (Oraison funèbre de Marie- Thérèse d'Autriche). La fiction était un peu forte.

28 CORHESPONDAXCE

corps, s'il en était cligne, et que, de plus, chacun d'eux pourrait en particulier avoir espoir en ses faveurs. Quant aux prisonniers, on les relâcherait lorsque le moment serait venu.

Paris, 10 novembe 1718.

Lord Stairs ' est derechef frais et bien portant ; sa femme voudrait beaucoup qu'il revînt en Angleterre , car elle meurt ici de jalousie ; son mari a une vivo passion pour une jolie femme qu'on appelle M"'* Raymond*, et qui, en outre de sa gentillesse, est spirituelle, l)ien élevée, instruite ; l'électeur de Bavière en a été fort épris. A son air modeste, on la prendrait pour une vestale, ce qu'elle n'est certes pas, à ce que dit la médisance, et à ce que pense M™^ Stairs. Je n'ai pas encore vu celle-ci , car son mari n'a pas fait son entrée, et jusquc-lù les ambassadrices n'ont aucun rang à la cour. 11 n'est point exact que la femme d'un envoyé ait eu le tabouret en ma présence ; la femme de l'envoyé de l'empereur ne l'a jamais eu, et même

1 John Dalrymplc, comte de Stairs, mort en 17 47, après avoir, comme militaire et comme diplomate , joué un rôle distingué.

2 Nous trouvons dans le recueil Maurepas une chanson trèsvive sur cette dame, et une note qui nous apprend que son mari, bourgeois d'Angoulème, fut assassiné d'un coup de pistolet par le sieur Arnold, lieutenant-général de rAngoumois. Voici un couplet que nous empruntons à une autre chanson :

La maîtresse d'un électeur

rrofcre ces paroles: (

Je suis une feiTiine d'honneur, Mais si quelque jeune enjôleur

Me dit des fariboles, Peut-on lui refuser son cœur

S'il a mille pislolcs?

I)K iMAUAMK L\ Dl.CIlKSSE U'OI'.LÉANS. 20

il y a i)lus, c'est que toutes les dames de bonnes maisons qui peuvent dîner avec moi, ne le peuvent plus aussitôt que leurs maris deviennent envoyés; mais les ambassadrices sont traitées comme les duchesses et placées au même rang ; je les salue et elles peuvent s'asseoir devant moi. Ce qui a pu faire croire que M"ie de Zachmann avait eu le tabouret, c'est que, lorsqu'il y a jeu dans ma chambre et qu'il y vient des dames qui n'ont pas le tabouret, je leur dis, pour leur faire faveur : « Mesdames, soyez du jeu ; » alors on leur avance un siège auprès de la table ; mais , le jeu fini, elles se tiennent debout ; le jeu est de si peu de conséquence que mes femmes de chambre ellesmêmes pourraient s'asseoir.

Je n'ai de ma vie vu de plus belles dents que celles de notre religieuse de Chelles ; ce sont comme des perles qu'on vient de tirer d'un écrin.

11 novembre 1718.

C'est par pure paresse que M'"'= d'Orléans ne dine pas avec nous à Paris; si elle mangeait avec moi, elle aurait à se contenter d'un tabouret, tandis que lorsqu'elle mange dans sa chambre , avec son fils et ses favorites, elle est couchée sur un canapé ou sur un grand fauteuil; ce qu'elle trouve bien plus agréable... Selon moi, elle n'est pas du tout séduisante; ses mines ne me plaisent pas du tout, et sa démarche est toute vacillante. M'"" de Ratzenhausen appelle cela aller sur une oreille. Je ne sais pas si mon fils aime fort sa femme, mais elle fait de lui tout ce qu'elle veut. La populace et toutes les femmes de chambre aiment

30 CORRESrONDANCE

M"»» d'Orléans, mais autrement elle n'est pas fort aimée. Elle est inconstante dans ses amitiés.

Quand je suis venue en France, j'y ai vu des gens comme on n'en retrouvera plus dans beaucoup de siècles. C'étaient LuUi, pour la musique; Beauchamp, pour les ballets; Corneille et Racine, pour la tragédie; Molière, pour la comédie; la Chamelle et la Beauval, actrices ; Baron, Lafleur, Torilière et Guérin, acteurs. Tous ces gens ont excellé dans leur genre. La Ducloset la Raisin étaient également très-bonnes; la dernière avait beaucoup d'agrément. Son mari était excellent dans les rôles comiques. 11 y avait aussi un bon arlequin et un excellent scaramouche. Il y avait de bons acteurs à l'Opéra, Clédière, Pomereuil, Godenarche, Duménil, La Rochechouard, Mauvry, la Saint-Christophe, la Brigogne, la Beaucreux. Tout ce qu'on voit et entend maintenant n'approche pas de ceux-là.

Ce que j'ai trouvé de plus joli dans la vie de Beauvernois, c'est sa réponse au prince de Vaudemont. S'étant enfui d'ici , et étant arrivé à Bruxelles, il s'y faisait passer pour un prince de Lorraine. M. de Vaudemont le fît venir, et lui dit en le voyant : « Je connais tous les princes de Lorraine, mais je ne vous connais pas. — Je vous assure, Monsieur, répondit Beauvernois, que je suis prince de Lorraine, tout comme vous. »

A M. DE HAULING.

1'» novembre 1718.

■ Albçroni est un mauvais drôle qui ne cherche qu'à

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 31

mettre du désordre partout. 11 vaudrait mieux qu'il lut resté, comme son père, un garçon jardinier, et qu'il vendit des choux et des herbes plutôt que de soulever toutes les puissances de la chrétienté , l'une contre l'autre, comme il le fait à présent. Certes, on peut bien dire de lui que c'est de la mauvaise herbe. M. Law est digne d'éloge, à cause de ses talents; mais il faut avouer qu'il est détesté en ce pays. Mon fils est charmé de son habileté en affaires... Mon fils est comme toutes les personnes de sa famille; il faut que les choses auxquelles ils ont été habituées dès leur jeunesse aillent leur train ordinaire : voilà pourquoi il ne peut se séparer de l'abbé Dubois, dont il connaît cependant toute la fourberie. Cet abbé a voulu me persuader à moi-même que le mariage de mon fils était très-avantageux pour lui. J'ai répondu : « L'honneur, qui est-ce qui peut le réparer? » La Maintenon lui avait en secret fait de grandes promesses, ainsi qu'à mon fils; mais, grâce à Dieu, elle n'a tenu parole ni à l'un ni à l'autre.

17 novembre 1718.

Ce n'est nullement à son mérite que ce scélérat d'Albéroni a dû sa fortune ; l'histoire est un peu sale; mais comme elle est plaisante et comme elle vous fera rire, je vais vous la raconter exactement. Dans le temps que M. de Vendôme commandait l'armée en Italie, le duc de Parme envoya auprès de lui l'évêque de sa résidence pour traiter avec lui. M. de Vendôme '

• M. de Laborde, Palais-Muzarin, p. 37 4, observe que Saint- Simon abuse de la sévérité et du talent de bien écrire, en traçant

32 CORRESPONDANCi;

avait beaucoup de bonnes qualités, mais elles étaient mêlées de défauts, comme chez la plupart des gens. Il en avait deux énormes : c'étaient ses débauches avec des hommes, et son horrible et dégoûtante saleté; il n'a jamais donné à l'armée audience que sur sa chaise percée. Aussi ne fit-il pas plus de façon avec l'évoque de Parme qu'avec tous les autres grands officiers. L'évêque vint avec un grand train de clergé; il fut introduit dans la chambre du duc de Vendôme, et le trouva sur son beau trône. On donna une chaise à l'évêque, afin qu'il pût parler avec lui. L'évêque vit que le visage de M. de Vendôme était très-bourgeonné, et il dit : « Il me semble, Monsieur, que vous êtes échauffé ; il faut que l'air de ce pays-ci ne soit pas bon. » M. de Vendôme répondit : « C'est bien pis à mon corps qu'à mon visage... Voyez. » En même temps il se lève, et montre son derrière au bon évêque. Celui-ci se dispose aussitôt à s'en aller , en di-

le portrait de ce grand général. Chanlieu, La Fare, La Bruyère et autres contemporains font allusion aux travers honteux des deux frères. On appelait riiùtcl Vendôme l'hôtel Sodome (Brienne, Mémoires, t. II, p. 295). Les recueils de chansons sont remplis de vers faisant allusion à la bravoure, aux vices, à la saleté du duc; nous mentionnerons seulement celle qui commence par :

Qu'on pi'cpai'C sur nos musctles Pour Yciidosiuc des chaiisouucltes.

M. Morcl [Quinze ans du rl-.gnc de Louis XfV, t. I, p. 241) a tracé un portrait bien fait de Vendôme, « mélange do crapule et de grandeur; il y avait en lui du César et du Vitellius. »

Quant à l'anecdote ci-dessus, Madame la raconte aussi dans une Iciire adressée â la princesse de Galles; nous ne reproduirons pas ce nouveau itcit.

DE MADAME LA DtCHESSE DORLÉANS. 33

sant : « Je vois bien , Monsieur, que je ne suis pas propre à traiter avec vous. Vos manières et votre rang ne s'accordent pas ensemble; mais je vous enverrai un de mes aumôniers qui sera bien votre fait. » Et il lui envoya Âlbéroni. Celui-ci fut introduit chez le duc de Vendôme, au moment il se torchait le derrière. Aussitôt il accourt, se jette à genoux, et s'écrie : « Ah! quel cul d'ange! » Cela charma le duc de Vendôme au point qu'il le voulut garder toujours auprès de lui, et qu'il en fit son favori. Âlbéroni trahit son maître le duc de Parme pour le duc de Vendôme; puis quand M. de Vendôme fut en Espagne, il le sacrifia à la princesse des Ursins, et trahit celle-ci auprès de la reine d'Espagne. Voilà comme cet honnête homme a fait sa fortune. Ce que je viens de raconter a été tout son mérite et le seul fondement de son élévation ' .

18 novembre 1718.

J'ai obéi à feu Monsieur en ne l'importunant plus de mes embrassements, et j'ai vécu avec lui avec beaucoup de respect et de soumission.

La première Dauphine parlait bien l'italien; elle parlait le patois des paysans de la Bavière. Au commencement, lorsqu'elle parlait vite avec Bessola, je ne pouvais comprendre un seul mot.

La vieille était extrêmement redoutée à la cour;

i Tout ceci se retrouve dans les Mémoires de Duclos. Saint- Simon, qui raconte les mêmes détails, t. IX, p. 40, expose comment \il)éroni se rendit cher au duc de Vendôme en l'amusant par des contes orduricrs , et en lui faisant préparer des soupes au fromage et des ragoûts que le duc trouvait excellents.

on aurait mieux aimé offenser Dieu qu'elle... Ses amants lui disaient autrefois qu'on voyait bien qu'elle n'avait pas couché seule , car elle avait les yeux battus et était fatiguée.

Mon fils n'est pas beau et ne se pique pas de l'être ; il a une vilaine démarche; mais lorsqu'il danse, il sait se tenir de bonne grâce, et il ne danse pas mal.

^me d'Orléans se pique d'être dévote, mais elle ne considère pas que mentir et tromper sont des œuvres du diable et non de Notre-Seigneur Dieu. L'ambition , l'orgueil et l'amour-propre l'ont complètement gâtée ; je crains que tout cela ne finisse mal ; afin de vivie en paix, je fais comme si je ne savais rien... Il est impossible de trouver une personne plus paresseuse qu'elle; elle en convient elle-même, mais elle ne se corrige pas.

Paris, 24 novembre 1718.

Je vous prie , si vous pouvez me procurer un plan d'Heidelberg, de le faire coller sur toile pour qu'il ne se déchire pas et de me l'envoyer. Je vous en rembourserai volontiers la valeur.

Nous savons maintenant qu'il n'y a rien de vrai dans la nouvelle que le prince Eugène était mort empoisonné, et comme on passe à Paris d'une extrémité à l'autre, on affirme maintenant qu'il va se marier.

M"« do Quadt a été ma première gouvernante et celle de mon frère; elle était déjà vieille : elle voulut une fois me donner le fouet, car j'étais un peu volontaire dans mon enfance ; mais je me débattis si fort

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 35

et je lui donnai avec mes jeunes pieds tant de coups dans son vieux ventre qu'elle tom])a tout de son long avec moi et faillit se tuer. Depuis elle ne voulut plus rester avec moi; on me donna alors pour gouvernante M'»'^ d'Oflen , qui , depuis , a épousé à Hanovre M. Harling.

Chez les méchantes gens comme Louvois, tout n'est que vice et perfidie. On croit généralement en ce pays que Louvois, la Montespan et la vieille [Maintenon) encore vivante, avaient tous trois appris l'art de la Brinvilliers ; cette dernière le connaît parfaitement. Dieu veuille qu'il périsse avec eux. Cette mode est venue aussi à la cour de Berlin, car l'électeur et son frère ont été empoisonnés; le plus jeune est mort tout de suite, et lorsqu'on l'a ouvert, on a trouvé de la poudre de diamant dans ses entrailles.

25 novembre 1718.

M"* d'Orléans ne se couche pas tard; elle est tellement paresseuse qu'elle ne saurait rester au lit assez longtemps; elle ne lit pas; ses femmes de chambre lui font la lecture, surtout lorsqu'elle a sa migraine ; elle fait lire pour s'endormir. Elle va souvent au salut aux Quinze-Vingts, et ses femmes de chambre vont répétant qu'elle est une sainte et qu'elle a de grands chagrins, parce que mon fils a des maîtresses. Cela attendrit le peuple, et la fait passer pour la meilleure et la plus estimable des femmes. Au fait, elle est pleine d'artifice comme son frère aîné [le duc du Maine).

M. le Duc est fort poli, c'est vrai ; mais il est inca-

pable de s'occuper strrieusement d'affaires : d'abord il est fort ignorant, ensuite il n'aime pas à s'appliquer, enfin il n'a [»as de patience; il est donc dépourvu des diverses qualités qu'exigent les affaires... 11 est fort épris de M""= de Prie, qui a déjà, pour ce motif, reçu quelques coups de bâton de son mari, mais cela ne fait rien.

Mon fils n'a pas tenu la parole qu'il m'avait donnée; il a été au bal, quoiqu'il n'en convienne pas... Lorsqu'il n'avait rien à faire, il a fait orner un petit cabinet de M™« d'Orléans avec des sujets d'un petit roman pastoral qu'on appelle Daph7iis et Chloé, et il les a gravés sur cuivre '.

1 Ce fut en 1 7 1 4 que le duc d'Orléans fit ces dessins, au nombre de vingt-huit; Ils furent gravés par l'habile Benoît Audran, et ils parurent en 1718, accompagnant la traduction faite par Aniyot du célèbre roman de Longus. L'intention du prince était que ce livre fût tiré à petit nombre ; mais, ainsi que le remarque M. Nodier, « on sait comment les grands seigneurs suivent les « volontés des princes et comment les imprimeurs exécutent les « ordres des grands seigneurs qui font imprimer. C'est un vo- « lume assez commun. »

A la vente des livres de M. de Pixérécourt, en 1829, il s'est trouvé (n" 1 17 1 ) un exemplaire renfermant, entre autres objets précieux, un dessin à la plume de la main du Régent et un feuillet autographe contenant le premier projet des gravures qu'il voulait ajouter à celte édition, et qu'il n'a pas exécutées toutes. Ce volume unique a été adjugé au prix modique de '.'C2 francs.

Le duc s'occupait aussi de peinture. 11 fit un portrait de la duchesse de lîirri avant son mariage. Il l'avait peinte , dit Mme lie Caylus, sans beaucoup de draperies, ce qui fut trop envenimé.

Les planches, gravées par Audran, ont reparu, niirùs avoir élé retouchées, dans une édition nouvelle de 17 4 6.

DE MADAME I.A DUCHESSE d'oRLÉANS. 37

A M. DR BEAUSOBRE, CAPITAINE AU RÉGIMENT SUISSE DE COURTEN, A MORGES EN SUISSE '.

Je VOUS suis bien obligée du compliment que vous me faites sur ma fête et des vœux que vous renouvelez pour ma conservation ; je vous prie aussi d'être bien persuadé de Testimc que j'ai pour vous, et que je suis, monsieur de Beausol)ro, votre bien bonne amie.

5 décembre 17 IS.

Le roi, feu Monsieur, M'' le Dauphin et M. le duc de Berri étaient de grands mangeurs'. J'ai vu souvent le roi manger quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiette do salade, deux grandes tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et puis encore du fruit et des œufs durs. Le roi et feu Monsieur aimaient beaucoup les œufs durs.

1 Cette lettre, de même que celle en date du 15 septembre 1715, que nous avons publiée ci-dessus, se trouve dans la collection de M. le docteur J. -F. Payen.

2 La dissertation de M. Paul Lacroix, que nous avons déjà citée, donne des extraits du Journal des médecins de Louis XIV, extraits qui montrent souvent le roi incommodé par suite d'excès de nourriture, « alïeclé d'une tension de ventre pour avoir trop mangé de fruits. » Quand on connaît son menu, tel que le retrace Madame, on ne s'étonne pas qu'il eût souvent recours aux purgations et aux lavements qui excitaient davantage cette invincible faim, capable de surpasser les exploits gastronomiques de Gargantua. Saint-Simon rapporte qu'à l'ouverture du corps de Louis XIV, « on lui trouva la c-ipacité de l'estomac et des intestins double au moins dot» hommes de sa taille. »

6 décembre 1718.

[^es frères et sœurs de M'"" d'Orléans ont dit ce printemps que l'on avait, à mon insu et à celui de mon fds, donné du contre-poison à M'"'' d'Orléans, et qu'autrement elle serait morte. Je ne veux me mêler en rien de ce qui regarde M'^'^ d'Orléans, mais j'ai eu la consolation de dire un peu à Mo^<= du Maine ma façon de voir ; je lui ai dil ; « Ma nièce (car c'est ainsi que je l'appelle), je vous prie de me dire qui vous a dit que ]\fme d'Orléans avait pris du contre-poison à notre insu. C'est la plus grande fausseté du monde, et vous pouvez le dire de ma part à tous ceux qui vous l'ont dit. » Elle devint rouge comme du feu et dit : « Il n'est pas vrai que j'en ai parlé. » Je répondis : « J'en suis bien aise; ce serait bien infâme à vous si vous teniez de pareils propos, et vous ne devriez pas souflrir qu'on vous donne de tels paquets. » Elle s'en alla bien vite aussitôt que je lui eus parlé ainsi.

9 décembre 1713.

Toute ma vie, et depuis ma première jeunesse, je me suis trouvée si laide que je n'ai jamais été tentée de faire beaucoup de parure; les bijoux et la toilette ne font qu'attirer les yeux snr les gens qui les portent. Il était heureux que je fusse de celle humeur, car feu Monsieur, qui aimait extrêmement la parure, aurait vn mille quorollos avec moi, pour savoir qui porterait les diamants les plus beaux... Jamais on ne m'a parée sans qu(! lui-même n'ordonnât ma toilette entière; il me m(;(lail liii-niêmo le rouge sur les joues.

Lu yrand Goerz que j'ai vu ici a l'air poli, mais il a

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 39

une physionomie qui ne prévient pas en sa faveur; je ne crois pas qu'il meure d'une belle fm.

9 décembre 1718.

Mon fils s'est vu obligé de faire arrêter l'ambassadeur d'Espagne, le prince de Cellamare ', parce qu'on a trouvé sur son courrier, qui était l'abbé Porto-Carrero et qui a été arrêté, des lettres de cet ambassadeur qui ont fait découvrir une conspiration contre le roi et contre mon fds. On a fait arrêter l'ambassadeur par deux conseillers d'État.

Paris, 11 décembre 17/8.

Je m'empresse de vous dire à quel point je suis inquiète et agitée au sujet d'une affreuse manigance qu'on vient de découvrir et qui était dirigée contre mon fils. Un banquier anglais, ou soi-disant tel, se rendant en Espagne, on a donné avis à mon fils qu'il convenait de l'arrêter; on a couru après lui et on l'a saisi a Poitiers; il avait des dépêches secrètes de l'ambassadeur espagnol à Paris; vous pouvez croire qu'on les a saisies aussi; l'ambassadeur mandait à Âlbérom qu'il fallait bien se garder de se mettre d'accord avec mon fils parce qu'aussitôt qu'un traité serait signé, il empoisonnerait le petit roi; cet ambassadeur ajoutait qu'il donnerait à mon fils trop de besogne pour qu il pût songer à la guerre, ajoutant qu'il travaillait a

1 Le tome 11 des Mémoires de la Régence, par le chevalier de Piusseins. renferme de nombreux documents officiels sur celle affaire, connue sous le nom de conjuration de Cel amare Voir aussi l.cmontey, Histoire de la Régence, Pans, 1832, 2 vol. in-8,t. 11, p. 39'Jetsuiv.

amener plusieurs provinces à se révoIl(!r, que leur parti était puissant à Paris, qu'il n'y avait qu'à envoyer de l'argent sans l'épargner. Je crois bien que le frère de ma belle-fille, le boiteux [le clvc du Maine), se trouvera dans cette affaire. L'ambassadeur a été interrogé par deux conseillers d'Étal; il est convenu en riant qu'il avait écrit ces lettres a(in d'écarter les maux de la guerre, et avait voulu faire peur à mon fils. Quand on lui a demandé pourquoi il disait de telles liorreurs du régent, il a répondu qu'il devait convenir qu'il y avait bien un peu de poison dans cette correspondance, mais que du poison était nécessaire pour composer le contre-poison. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le beau-père du fils de M"™^ de Dangeau, le maréchal de Noailles, second gouverneur de mon fils, est impliqué dans ce complot; cela vient de ce qu'il est parent de ce diable incarné, la princesse des Ursins, qui poursuivra mon pauvre fils jusqu'à sa mort, et le seul motif de sa haine, c'est qu'il l'a trouvée trop vieille pour vouloir être son amoureux ' .

La iM'incesse de Galles m'écrit que le duc de Saxe- Zcitz est mort; ce n'est pas une grande perte; il était livré aux plus affreuses débauches, s'imaginant peutêtre par là qu'il se conformait à la mode.

' L'iiisloire ne dit pas jusqu'à quel point cette assertion est exacte. M'»e des Ursins avait « des mœurs à l'cscarpoleUe, » selon l'élrani-'e expression de Louville, mais tlle était d'une vingtaine d'années plus ;ii;ée que le duc d'Orléans. A soixante ans et plus, elle avait encore des auianls. « La galanterie et l'enlétt-menl de sa personne fut en elle la foildesse dominante et surnageante à tout, jusque dans sa dernière vieillesse w (Saint- Siinon).

DE MADAMK i-A DLCUKSSE i/oKLÉANS. 4l

Paris, 13 décembre 1718.

Il faut que M"" des Ursins soit un vrai diable pour exciter contre mon fils M. de Ponipadour; quoiqu'il ne soit pas un grand personnage, sa femme est fille du duc de Noailles, qui a été gouverneur de mon fils, et M"* de Pompadour elle-même était gouvernante du petit duc d'Alençon, l'enfant du duc de Berri. Je connais bien l'abbé Brigau; M'"° de Ventadour l'a tenu avec le premier Daupbin sur les fonts de baptême où il a reçu le nom de Philippe. Il a de l'esprit, mais c'est un drôle d'intrigant et un vaurien; il a longtemps fait le dévot et il voulait se faire père de l'Oratoire. Il s'est ensuite fatigué de cette vie, et il s'est fait entremetteur (Kupler); il a attiré auprès de lui déjeunes filles qu'il vendait en secret, puis il est devenu le factotum de M""" du Maine dont il a été serviteur, et il a pris part à tous les libelles, vers et chansons, dirigés contre mon fils.... M'"e d'Orléans a un grand crédit sur l'es- })rit de mon fils; il a vivement aimé tous ses enfants, mais par-dessus tout sa fille aînée. Lorsqu'elle était encore toute petite, elle fut extrêmement malade et abandonnée de tous les médecins. Mon fils, désolé de voir mourir cette enfant, entreprit de la guérir; il la traita lui-même et si bien qu'il la sauva; depuis il u eu plus d'affection pour elle que pour ses autres enfants. Quant à sa femme, on peut dire qu'il aime toutes les femmes avec lesquelles il a couché; car, soit dit enft-e nous, ce n'est }>as un homme à la mode, mais un vrai fou à l'égard des fouîmes.

L'abbé Dubois est le plus insinuant de tous les

hommes, et cela lui assure un grand empire surtout sur un homme qu'il a dirigé dès l'enfance.

15 décemlire 1718.

Il est vrai que j'ai présenté au roi le prince de Dourlach; il est vrai que j'ai failli épouser son frère; mais il n'est pas vrai du tout qu'il fût de mon goût, c'est le plus grand mensonge qu'il y ait au monde : le hon sire était Irop aflecté et trop peu agréahle pour avoir pu me plaire.

J'ai entendu parler du ridicule sérail qu'entretient le margrave de Dourlach. D'après co que j'apprends des princes et des seigneurs de l'Allemagne, il paraît qu'ils sont tous aussi fous que s'ils sortaient de petitesmaisons. J'en ai vraiment de la honte.

Paris, 16 clL'cemlire 1718.

Doux Allemands sont iuiplicjués dans l'affaire du duc du Maine; il y en a un qui m'a causé bien de l'élonnement, le brigadier Sandrasky, qui était tous les jours avec moi et en faveur duquel jai souvent parlé, parce que son père avait servi mon frère et avait été commandant à Frankenlhal ; il est mort celte année. L'autre est le comte de Schiicben, qui n'a qu'un bras. Je n'ai pas été surprise de celui-ci, qui était l'ami et le serviteur de M'''^ des IJrsins, et je savais aussi comment il avait perdu son bras. On l'a arrêté à Lyon. Sandrasky était encore avant-hier à ma toilette; il avait mauvaise mine. Je lui demandai : « Qui est-ce qui vous donne ainsi un air tout troublé? y H nie répondit: «Je suis malade tant j'ai de souci; j'aime beaucoup ma

DE MADAME LA Ul CHESSE o'ORLÉANS. 43

femme qui est une Anglaise ; elle m'aime aussi, mais nous n'avons pas les moyens de soutenir un ménage; il faut qu'elle se retire dans un couvent ; cela me préoccupe tellement que j'en suis malade. » Je fus vraiment affligée de ce qu'il me disait, et je formai le projet de parler pour lui à mon fds.

23 décembre 1718.

Si l'abbé Dubois en était à son premier mensonge, il serait mort depuis longtemps; il est passé maître dans l'art de mentir, surtout lorsque c'est pour son avantage personnel; si j'écrivais là-dessus tout ce que je sais, ce serait une longue litanie. C'est lui qui a clandestinement fait savoir au roi ce qu'il fallait dire et faire à l'époque du mariage de mon tlls, pour amener la chose à une conclusion ; il a aussi eu pour cela des conférences secrètes avec la Maint enon.

Tout ce que j'ai pour vivre dci)end du roi et de mon fils; mon douaire n'est rien. Quant à ce qui m'était dû pour mes pensions, je n'ai été payée qu'après la mort du roi; on me devait trois cent mille francs....

Feu la Daupliine de Bavière me disait: « Ma pauvre chère maman (c'est ainsi qu'elle m'appelait), oîi prendstu toutes les sottises que tu fais? »

23 liécembre 1718.

Mme de Fiennes, qui a été dans sa première jeunesse auprès de la reine {Anne d'Autriche), disait à feu Monsieur : « La reine votre mère était une sotte femme ; Dieu veuille avoir son àine. » Ma tante, l'abbesse de Maubuisson, m'a raconté que la reine Marie avait au-

44 COKKKSl'ONDANCt;

près d'elle un homme que l'on appelait le raccommo- (leur du visage de la reine; la reine et toutes ses dames et demoiselles, jusqu'aux plus vieilles, étaient toutes lardées de rouge et de blanc.

Le roi était bien bâti : il avait de belles jambes, de jolis pieds, une figure agréable et toute naturelle, sans la moindre affectation, une voix charmante, ni trop forlc ni trop faible. On trouverait difficilement son pareil ; il est resté agréable jusqu'à sa mort. Mes dames, qui l'ont vu après sa mort, m'ont dit qu'il ne lui restait rien alors qui pût le faire reconnaître.

27 décembre 1718.

Mme d'Orléans a une vraie et une fausse migraine; mon fils et moi, nous l'avons souvent plaisantée à cet égard lorsqu'elle se met à se plaindre. On voit chez elle plus d'attachement pour son frère que pour ses enfants. Son frère aîné lui a mis dans la tète qu'elle devait être régente et, comme elle est très-ambitieuse, elle ne peut et ne veut plus dès lors aimer un autre que lui.

Paris, 27 décembre 1718.

On peut saisir le fil de toute la conspiration en lisant les lettres de Cellamare qui ont été imprimées. l>'abbé Brigau commence aussi à jaser joliment. Tout cela me cause tant d'inquiétude que je ne dors que par suite de mon accablement. J'ai le cœur toujours brisé; mon (ils ne se préoccupe absolument de rien. Je l'ai sujtplié, pour l'amour de Dieu, de ne pas courir la nuit eu voiture; il m'a fait de belles promesses, mais il ne les tiendra pas jibis qu'il ne l'a fait la première fois.

DE MADAMK LA DLCllKSSK d'oULÉANS. 45

Paris, 29 décembre 1718.

Je suis tellement troublée que la main me tremble: mon fils est venu me dire qu'il avait été obligé de se décider à faire arrêter son beattfrère, le duc du Maine et la duchesse. Ils sont les chefs de l'affreux complot espagnol ; tout a été découvert ; on a saisi des pièces de la main de l'ambassadeur d'Espagne, et les gens arrêtés ont tout avoué; on a fait arrêter la duchesse, comme princesse du sang, par un des quatre capitaines des gardes, et son mari, qui était à la campagne, par un lieutenant. Cela fait une grande dilTérence entre eux : la duchesse a été envoyée à Dijon ' , et son mari à Doulens, qui est une petite citadelle. Tous ceux de leurs gens qui étaient du complot ont été mis à la Bastille.

>lrae d'Orléans est fort troublée, mais beaucoup plus raisonnable que M"^*^ la Duchesse; elle dit que puisque son mari a adopté à l'égard de son beau-frère des mesures aussi rigoureuses, il fallait qu'il eût de bien fortes raisons.

1 Le réijent conçut l'adroite combinaison de donner pour geôlier à la duchesse du Maine son neveu, le duc de Bourbon. D'une part, on la croirait bien coupable, puisque sa propre famille consentait à sa punition; de l'autre, on avilirait le duc et on lui t'itérait cette puissance de l'opinion qui, un jour peut-être, en eût fait un rival dangereux. Après quelques diflicuités de forme, le duc consentit à une mesure qui flattait la haine qu'il nourrissait contre sa tante, haine qui avait pour cause un procès entre la duchpsse et la maison de C.ondé pour le iiaitagc de la succession du dernier prince deCondé. Le duc de Bourbon était i:ouverncur di^ la Bourgogne, ce qui fit choisir la ville de Dijon pour séjour forcé de la duchesse.

Il y a panni le clergé la plus grande discorde : tous les évêques sont désunis : les uns sont pour le pape et pour la doctrine des jésuites; les autres appuient les opinions des jansénistes. Je voudrais que les uns et les autres eussent souci de vivre chrétiennement et de bien mourir, laissant les disputes à ceux qui les trouvent de leur goût. Je ne me préoccupe ni de l'un ni de l'autre parti.

30 décembre 1718.

On ne peut arrêter les cardinaux, mais on peut les exiler. Le cardinal de Polignac a donc reçu l'ordre de se retirer dans une de ses abbayes et d'y rester. L'amour lui a fait tourner la tête. Il était autrefois le bon ami de mon fils; mais il avait changé depuis qu'il s'était attaché à cette grenouille {la duchesse du Maine). Magny n'est pas encore arrêté; il se cache de couvent en couvent; il est longtemps resté avec les jésuites.

|c>- janvier 1719.

On a intercepté une lettre d'AlItéroni, écrite au bâtard boiteux, et dans laquelle il dit: .< Dès qu'on déclarera la guerre en France, mettez le feu à toutes les mines. » Ce qui me fait bondir d'impatience, c'est que M™'' d'Orléans et IM'"*^ la Princesse veulent encore faire croire que le duc et lu duchesse du Maine sont entièrement innocents , quoique leur crime se montre de pins en [jIus au grand jour. .M'"^ la Piincesse vint me prier de parler pour sa fille, afin qu'on lui envoyât ses gens, ses dames d'honneur, sa femme de chambre et son chirurgien. Je mi; mis à rire et je dis : « Ml'<" de Launay est une des plus dangereuses intrigantes qui

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 47

aient conduit toute cette affaire. » M'"^ la Princesse lY'pondit : « Elle est à la Bastille. » Je dis : « Je le sais, et elle l'a bien mérité. » Cela a fortement offensé ^me la Princesse.

3 janvier 1719.

On assure que la duchesse du Maine a engagé de toutes ses forces son mari à s'enfuir ; mais qu'il a répondu que , puisque' ni lui ni elle n'avaient rien écrit de leur propre main, on ne pourrait lion [irouver contre eux, et qu'en s'évadant, ils paraîtraient coupables. Ils n'ont pas pensé que M. de Pompadour a pu dire tout ce qu'il fallait pour les faire arrêter.

Dès qu'on arrêté Schlieben , il a dit : « Si M. le régent n'a point pitié de moi, je suis perdu. » Schlieben a été longtemps à la cour d'Espagne, où il a joui de la faveur de la princesse des Ursins. Il a de l'esprit, sait bien jaser, et est un excellent espion pour une pareille dame. Ceux qui l'avaient arrêté le conduisirent par la diligence à Paris sans faire semblant de rien. Arrivé à Paris, la diligence fut menée à la Bastille; les autres voyageurs, ne sachant pas pourquoi, puisqu'on ne leur avait rien dit de Schlieben, crurent mourir de peur, et s'attendirent à être tous enfermés; aussi, lorsqu'on les fit sortir, ils furent bien contents. Sandraski a peu d'esprit; c'est un Silésien. Il a épousé une Anglaise, dont il a dissipé tout le bien ; c'était un grand joueur.

Paris, 5 janvier 1719.

Je vous ai mandé que le duc et la duchesse du Maine étaient les meneurs du complot ; on a depuis trouvé

la preuve de la culpabilité du duc ; c'est une lettre que lui écrivait Âlbéroni et où se trouvent ces mots : « Dès que la guerre sera déclarée , mettez le feu à toutes vos mines. » Il n'y a rien de plus clair. Ce sont de grands misérables. On vient de m'annoncer une nouvelle qui m'afllige fort, que le roi de Suède avait péri dans une tempête '. Je m'en consolerais, si mon cousin, le prince héréditaire de Hesse-Cassel, lui succédait.

6 janvier 1719.

Quoique la trahison soit découverte, tous les traîtres ne sont pas encore découverts. Mon fils a dit en plaisantant : « Je liens la tète et la queue de ce monstre, mais je ne tiens pas encore le corps. » Je n'ai pas de peine à comprendre pourquoi des marchands ont écrit que mon ills devait être arrêté ; c'était en effet le projet des conspirateurs , et il devait s'effectuer deux jours après celui où tout a été découvert ; c'est ce que des gens de leur parti avaient mandé en Angleterre.

Paris, G janvier 1719.

11 était temps que la trahison de l'ambassadeur d'Espagne- fût mise au jour. Un valet de l'abbé Portocarero avait un mauvais cheval, et ne put suivre son maître; il resta eu arrière de deux relais, et rencontra le courrier ordinaire de Poitiers. Le valet demanda à

* Cette nouvelle était fausse.

' Voir dans les Mémoires de Saint-Simon, t. XXXII, de longs détails sur celte allaite ; l'auiliassadcur fut conduit à la frontière ; le roi d'Espagne, pour lui témoigner sa satisfaction , le nomma vice-roi de Navarre.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉAXS. 49

celui-ci : « Quelle nouvelle? » Le postillon répondit : « Je n'en sais point, sinon qu'on a arrêté à Poitiers un Anglais banqueroutier, et un abbé espagnol qui portait un paquet. » Quand le valet entend cela, il prend un cheval frais, et, au lieu de suivre son maître, il revient le plus vite qu'il peut à Paris. 11 y mit tant de hâte, qu'il en a été malade à la mort; il devança de douze heures le courrier de mon fils ; il eut donc le temps d'avertir le prince de Cellamare douze heures avant qu'il ne fût arrêté, ce qui laissa à l'ambassadeur le temps de brûler les lettres et autres papiers les plus importants. Les ennemis de mon fils prétendent partout que c'est la dernière bagatelle du monde ; mais je ne puis comprendre comment on peut regarder comme une bagatelle, qu'un ambassadeur cherche à soulever tout le royaume et tous les parlements contre mon fils, et médite le projet de l'assassiner, lui, son fils et sa fille; on ne voulait laisser vivre que moi seule.

Paris, 7 janvier 1719.

Le duc et la duchesse du Maine ont écrit de tous côtés pour se justifier : il y a tant de fausseté et de scélératesse dans tout ce qu'ils ont imaginé, que je ne puis en supporter l'idée. On ne s'imagine pas les libelles qu'ils ont répandus dans les provinces contre mon pauvre fils ; ils en ont envoyé aussi à l'étranger ' .

» La duchesse du Maine écrivait ou faisait écrire des pamphlets, on les envoyait en Espagne. Je trouve dans une dépêche d'Albé'roni : « La reine a fort agréé la satire que vous savez; Leurs Majestés s'en sont diverties deux jours entiers; 25 mai 1718 » (Capefiguc).

50 CORRESPONDANCR

Paris, 8 janvier 1719.

Un nouveau malheur est survenu : le château de Luncville est entièrement brûlé, avec tout le mobilier. C'est le 3 de ce mois que c'est arrivé ; tout le gardemeuble a été consumé. On a voulu sauver les archives et les papiers; mais cent personnes ont péri. La chapelle, qui venait d'être rebâtie et qui était magnifique, est réduite en cendres. On évalue la perte de 15 à 20 millions. On a emporté les enfants en chemise. Ma fille s'était mise dans une chaise , les jambes nues ; mais les porteurs tremblaient si fort qu'ils ne pouvaient avancer; ma pauvre fille a donc été forcée de traverser tout le jardin, pieds nus, dans la neige, qui était haute de deux pouces. Vous pensez quelles ont été ses angoisses, jusqu'à ce qu'elle a su que ses chers enfants étaient retrouvés.

Je vous envoie le manifeste de la déclaration de guerre à l'Espagne et .la copie d'une lettre que l'ambassadeur adressait au nonce ; il n'y a pas une ligne qui ne soit une atrocité et un mensonge.

10 janvier 1719.

On a voulu arrêter à Painpelune le duc de Saint- Aignan, mais il a changé de vêtements avec sa femme et il s'est sauvé... Lorsqu'on a arrêté le duc du Maine, il a dit : « Je ne suis pas inquiet, car je reviendrai bientôt, puisque mon innocence ne peut tarder k être reconnue ; mais je ne réponds que de moi et non de ma femme. » Celle-ci pensait bien ne pas revenir de sitôt. M""î d'Orléans ne peut croire que son frère eût conspiré ; elle dit que c'est sa femme qui a agi en son

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLEANS. 51

nom. D'autre part, M-^e la Princesse croit que sa fille est exempte de tout blâme, et que c'est le duc du Maine seul qui a conspiré.

11 janvier 1719.

Mon fils charge trop son estomac à table ; il s'imagine qu'il est bon de ne faire qu'un seul repas ; au lieu de dîner, il ne prend qu'une tasse de chocolat; quand vient ensuite Iheure du souper, il a grand'faim et soif. Quelque chose qu'on lui dise contre un tel régime , il prétend qu'il ne peut travailler après avoir mangé.

12 janvier 1719,

Toutes les intrigues du duc et de la duchesse du Maine viennent de la vieille Maintenon et de la princesse desUrsins; ce sont deux démons incarnés'. Les jésuites pourraient bien être mêlés dans tout cela; mais on ne peut les accuser, on n'a rien trouvé contre eux.

> A l'égard de ces attaques perpétiienes contre Mme de Maintenon, nous pensons, comme M. Walckenaêr, qu'elles sont de même que celles de Saint-Simon, le résultat d'une haine aveugle et de la plus injuste paitialilé. « 11 en est de même de presque « tous ceux qui ont écrit sur cette femme célèbre dans le temps « de sa faveur. Pendant tout le dix-huitième siècle, les philo- « sophes. a cause de sa dévotion, lui ont attribué sur les alfaires

• une influence qu'elle n'avait pas, afin de pouvoir rejeter sur « elle les malheurs et les désastres du règne de Louis XIV. Ce

• n'est que de nos jours que l'on a commencé à la juger impar- « tialement » (Mémoires sur Mme de sévigné, t. 11^ p. 46o). Elle est défendue avec habileté et talent dans VHis/oire qu'a publiée M. de Nuailles ( 1848, grand in-8), et dont il n'a paru encore que les deux premiers volumes ; M. Ampère en a rendu compte dans la nevue des Deux-Mondes, 1848, t. XXIV p. 538-

13 janvier 1719.

Un jour, le Dauphin lit venir la Raisin à Clioisy, et la cacha clans un moulin sans manger ni boire, car c'était jour de jeune; il pensait que le i)lus grand de tous les péchés était de manger de la viande un jour maigre. Après le départ de la cour, il lui donna pour tout souper de la salade et du pain rôti dans l'huile. La Raisin en a bien ri elle-même et l'a raconté à plusieurs personnes. L'ayant appris , je demandai au Dauphin à quoi il avait pensé en faisant jeûner ainsi sa maîtresse ; il me dit : « Je voulais bien faire un péché, mais pas deux, » et il rit lui-même de bon cœur.

15 janvier 1719.

La Mainlenon se piquant de dévotion , on la craignait tellement à la cour, qu'on aurait plutôt oflensé le bon Dieu qu'elle. A Versailles , elle avait cliaque semaine une assemblée oîi toutes les dames étaient

655- Ajoutons que cette même Revue renferme ( 1849, t. IV) un article sur les apocryphes de la peinture, dû à M. Feuillet de Conciles, et dans leiiuel ce judicieux auteur d'autographes cite un i)as&ai,'e extrait d'une lettre inédite de Ninon de Lenclos à Saint-Évremoud, lettre qui fait partie de son cabinet, et qui est de nature à elVraycr les défenseurs de M"ie de Maintenon. « Scarron était mon ami; sa fennne m'adonne mille plaisirs « par sa conversation , et dans le temps je l'ai trouvée trop « gauche pour l'amour. Quant aux détails, je ne sais rien , je « n'ai rien vu, mais je lui ai prêté souvent ma chambre jaune « à elle et à Villarceaux. » Remarquons que « Mn^e de Maintenon avait été plus que très-amie de Villarceaux, » selon Saint- Simon (t. XIX, p. 35), et on a dit avec raison que Villarceaux était un fort grand débauché de corps, de cœur et d'esprit.

DE MAUAJIH LA Ut CHESSt; l) OKLEANS. 53

obligées de se rendre pour faire la charité aux pauvres. Le curé, appelé M. Âuclion, leur adressait chaque fois une exhortation pour les engager à faire l'aumône. A la sortie d'une des dernières réunions, où on leur avait fait une exhortation , elles pouffaient toutes de rire. Le curé leur avait dit ces mots : u Mesdames, je sais que vous êtes bien bas percées (c'est une expression triviale des gens du commun, pour dire que la bourse est mal garnie); mais nos besoins sont grands ; attendrissez-vous ; ouvrez-vous pour recevoir les membres de Jésus - Christ , tout roides de froid et de misère! » C'était pour attendrir ces dames que le curé leur avait adressé ce discours de la manière la plus sérieuse du monde.

17 janvier 1719.

Le manifeste n'est pas mal écrit; notre petit prestolet (Dubois) n'écrit pas mal quand il veut; il a composé ce document et mon fils l'a corrigé. Plus on examine la chose, plus on voit que le duc et la duchesse du Maine sont coupables; il y a trois jours que Malézieux, qui est à la Bastille, a livré sa cassette'. La première chose qu'on y a trouvée est un projet que Malézieux a écrit à côté du lit de la duchesse et que le cardinal de Polignac a corrigé de sa propre main. Malézieux disait que c'était une lettre adressée d'Espagne, et qu'elle l'avait chargé de traduire avec l'aide

' « Malézieux rassemblait dans son état servile les avantages d'une médiocrité universelle; à quelque conspiration qu'on l'emplojàt, il ne pouvait craindre que d'en être le valet et jamais le complice » (Lemontey).

du cardinal; mais les lettres d'Albcroni au prince de Cellamare se rapportent si clairement à ce projet, qu'il est facile de voir que tout cela vient de la même boutique. M'"'^ du Maine a fait savoir à M™« la Princesse que M. le Duc est la cause de tout; il n'ose pas venir devant M""* la Princesse, quoiqu'elle ait toujours vécu avec elle avec beaucoup d'amitié et de respect, tandis que M. et M™'" du Maine ne l'ont pas vue pendant quatre ans, par suite d'un procès qu'ils soutenaient contre elle ; mais depuis que M™« la Princesse a recueilli le grand héritage de M'"« de Vendôme, ils se sont réconciliés.

19 janvier 1719.

Chez mon fils et chez ses maîtresses, tout va tambour battant, sans la moindre galanterie. Cela me rappelle les vieux patriarches qui avaient beaucoup de femmes. Mon fils a beaucoup du roi David; il a du courage et de l'esprit ; il est musicien, petit, brave, et il couche volonlieis avec toutes les femmes. Il n'est pas difficile à cet égard; pourvu iju'elles soient de bonne humeur, bien elTrontécs et qu'elles boivent et mangent beaucoup, il s'inquiète peu de leur figure '.

Paris, 21 janvier 1119.

Le duc du Maine avait bien fait de ne pas se mettre dans le complot, non plus que sa diablesse de naine ^

' On trouve d'étranges détails sur les orgies du régont dans les pièces jointes par Soulavie à s-on édilion des Mrmoircs de Saint-Simon, 1791,1. Vil, p. 240. et dans la Vie privée du maréchal de iiichduu, 1791, trois vol. in-8.

* « Lu duchcbac du Maine, ainsi que ses sujurs, était presque

DE iMADAME LA DUCHESSE D'oKLÉANS. 55

Mme d'Orléans ne mérite pas de grands éloges dans cette circonstance, car elle n'a pas longtemps été raisonnable. M"» la Princesse (de Condé) n"a pas grand motif d'aimer la duchesse du Maine; elle lui a fait un procès terrible durant cinq ans, et elle n'a voulu la voir, non plus que ses enfants; mais sitôt que M"" de Vendôme est morte et que M™« la Princesse a fait un riche héritage, ils se sont tous mis à lui courir après.

26 janvier 1719.

Le parlement est derechef en bonne amitié avec mon fils ; il a rendu un arrêt tout en sa faveur : cela montre bien que la du Maine les avaient excités contre lui. Les jésuites pourraient bien en secret machiner contre mon fils , car tous les partisans de la Constitution sont ses adversaires ; mais ils se tiennent tranquilles et on ne découvre rien qui les compromette. Ce sont d'habiles gens. M™^ d'Orléans recommence à montrer de la satisfaction et à rire; cela me tracasse bien , d'autant plus que j'ai su qu'elle avait consulté le premier président et d'autres personnages pour savoir si, en cas de mort de mon fils, elle ne pourrait pas être nommée régente et son lils régent. Le premier président a répondu que ce n'était pas possible, et que la régence reviendrait à M. le

« naine ; elle qui étnit une des plus grandes do la famille, ne

« paraissait pas plus (lu'un enfant de dix ans. Quaud le duc du

« Maine l'épousa et qu'il eut à choisir entre les lilles non encore

« mariées de M. le Prince, il se décida pour celle-ci, sur ce

« qu'elle avait peut-étie quelques lignes de plus que son aînée.

« On ne les appelait pas k's princesses du sang, mais les pou-

« pécs du saiiy » (Saint:,-Deu\c).

56 CORUESPO.NDANCt:

Duc. Cette réponse paraît lui avoir cause une contrariété extrême.

Paris, 2T janvier 1719.

Si mon fils avait voulu acheter un peu cher le cardinal de Polignac ', il aurait trahi tous ses complices. 11 est maintenant dans son abhaye, et il se console en traduisant Lucrèce. Le manifeste du roi d'Espagne a servi mon tils au lieu de lui nuire, car il était troj» partial et trop violent. Il faut qu'Albéroni soit un violent meneur d'ours. Comment un garçon jardinier pourrait-il savoir le langage que doivent tenir des personnes royales? On a envoyé à Paris un millier d'exemplaires imprimés de ce document; on en a adressé à tous les gens de la cour, h tous les évoques, à tous les membres du parlement; et ceux-ci, h Paris et à Bordeaux, ont bien pris la chose, comme le montrent les arrêts qu'ils ont rendus. J'avais cru qu'au lieu de laisser distribuer ce manifeste, il fallait brûler tous les exemplaires saisis à la poste, mais mon fils a dit qu'on l'avait fait ainsi à dessein et pour connaître les partis, car on avait à la poste note des noms de ceux qui avaient reçu des paquets. Les gens de bien rapi)Oitent eux-mêmes les paquets qui leur ont été envoyés, les autres les gardent et ils sont couchés par écrit à la poste, sans (lue le public ait connaissance de tout cela. On a crié dans la ville un arrêt contre les poules d Inde. Quand on regarda de près ce que c'était, il se trouvait que c'était un arrêt

» Voir le portrait que Saint-Simon, t. VIII, p. 239, U-acc do re prélat.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 57

rendu contre les jésuites qui uni [)erdu un procès au sujet d'un prieuré qu'ils s'étaient appliqué. Tout le monde achète cet arrêt, excepté les partisans de la Constitution et de l'Espagne.

Mon fds aime ses fdles légitimes et illégitimes beaucoup plus que son fds.

Paris, 31 janvier 1711».

L'incendie de Lunéville n'est pas arrivé par accident ; on sait que des gens ont fermé la bouche à une femme qui voulait appeler au secours; on a entendu un homme crier : « Ce n'est ])as moi qui ai mis le feu ! » Ma fille écrit que c'est la vieille guenipc qui voulait tous les faire brûler, car Thomme auquel celui-ci parlait a servi chez le duc de Noailles. Je crois plutôt que la jeune drôlesse, la Craon, a part là dedans, car Lunéville est l'habitation de ma fille, comme on dit ici, et son douaire.

30 janvier 1719.

La duchesse de Zell sortait d'une famille tout à fait commune ' ; elle aurait regardé comme un bien grand bonheur d'épouser le père d'un des premiers valets de chambre de Monsieur, qui rem{)lissait alors celle charge. Dans cette position, on peut apprendre à être

' Éléonore Desmicrs, dame d'Olbreusc , devint duchesse de Zell de simple demoiselle de compagnie qu'elle était près de la duchesse de la Trciiioilic. Née en 1C38, elle séduisit, par les charmes de sa ligure et les agréments de son esprit, le prince Georges-Guillaume de Dnmswick, ducde Zeli, qui l'épousa et en Ut, par sa fille Sophie-Dorothée, la souche des familles royales de Prusse et d'Angleterre.

58 COKRESPONDANCE

charitable, mais non à s'associer avec des familles princières... Le feu roi était capable de reconnaissance, mais aucun de ses enfants ou petits-enfants ne l'était. Il ne pouvait souffrir qu'on se fit attendre... Le reversi était le seul jeu qu'il jouait et qu'il aimail... Dans les cabinets, après souper, il n'y avait (|ue M"'" la Duchesse [de Bourbon) et moi qui lui parlassions; je ne sais pas si M'^^f^ la Dauphine parlait dans les cabinets avec le roi , car, tant qu'elle vécut, on ne m'y laissa jamais entrer; la Maintenon avait fait si bien que la Dauphine s'y était opposée ; le roi le voulait bien , mais il n'osait commander, dans la crainte de déplaire à la Dauphine et à la vieille. Ce n'est donc quaprès la mort de la Dauphine, qu'on m'a laissé entrer, parce que le roi était tellement affligé de cette mort, qu'il voulait avoir une personne qui causât avec lui le soir pour le distraire de ses tristes pensées; c'est ce que j'ai fait de mon mieux. Il était mécontent de ses filles de droite et de gauche , qui , au lieu de chercher à le consoler de ses chagrins, ne pensaient qu'à leurs amusements, et le bon roi eût été souvent tout seul le soir si je ne fusse toujours entrée dans son cabinet. Il s'en aperçut bien, et il dit à la vieille : a 11 n'y a que Madame qui ne m'abandonne pas. »

Paris, 2 février 1119.

J'ai eu ce matin à écrire à ma pauvre fille, qui a grand besoin de consolations. C'est une bien détestable chose (jue ces maîtresses; elles tiaîiuîiit à leur suite toute sorte de maux et se conduisent comme des diu-

bles incarnés. Celle à laquelle ma fille à affaire est une méchante femme, qui fait tout son possible pour lui enlever entièrement son mari. Je ne voudrais pas jurer qu'elle n'a point fait mettre le feu au château de Lunéville, car la haine qu'elle a contre ma fille est bien plus forte que l'attachement qu'elle porte au duc. Il s'est trouvé un homme qui a menacé une femme qui, au début de lincendie, voulait donner l'alarme; il lui a mis la main sur la bouche, en lui disant : « Si vous a criez au feu, vous êtes morte. » Un autre a dit : « Ce « n'est pas moi qui ai mis le feu au château. » Ma fille pense que la vieille i^Maintenon) est la cause de tout cela, et qu'elle voulait la l'aire brûler, afin de se venger sur moi et sur mon fils de ce qui est survenu au duc du Maine et à sa femme. Je ne jurerais point qu'elle n'ait pas assez de malice pour agir de la sorte. On peut s'attendre à tout de sa part, après sa méchanceté et après la conduite qu'elle a toujours menée '.

* Nous ne savons si Madame eut jamais le plaisir de lire les écrits imprimés en Hullaude contre Mme de Mainienon, mais, à coup sûr, elle se serait singulièrement délectée à les parcourir. 11 existe en ce genre un libelle fort plat, qui flgurc dans le recueil intitulé: Amours des Dames illnslres, imprimé à diverses reprises, 1(;80, IGSI, 1694, sans date (vers 1737), etc., (voir le Manuel du Libraire de M. Brunet, t. I, p. 91); il en existe des étilliono séparées; la première porte au frontispice: La Cassette ouverte de l'illustre crude (créole}, ou les Amours de 3/me de ilaintenon , épouse de Louis XIV; ce libelle reparut une troi.-iiènic l'ois uwc suppreàsion de quelijues potsies peu édifiantes qui accompagnaient les premières impressions, et avec un titre nouveau : Le Passe-temps royal de Versailles, ou les Amours secrètes de iVrae de Maintenon, Cologne, 1704. Il il d'ailleurs été inséré sous le titre des Derniers dérégie-' luents de lu cour, dans les éditions de Vllistoirc amoureuse

Tout se découvre et tout vient au jour : les scélératesses dont j'entends parler depuis quelque temps ne peuvent avoir été inventées que dans l'enfer; il est

des Gaules. Dans celle qui porte la dnte de 1777 et la rubrique de F.ondres (5 vol. in-18), il remplit les pages l-liO du tome IV.

En lG9i, le libraire Chavance, accusé de distribution de pareils libelles, fut mis à la torture, et deux garçons imprimeurs furent pendus après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire ( Depping , Correspondance administrative sous Louis XIV, t. H, elBrunei, Manuel du Libraire^ t . IV, p. 217). Les deux écrits suivants n'ont pas été réimprimés et sont assez rares : Scarron apparu à Mme de Maintenon, et les rC' proches qu'il lui fait sur ses amours avec Louis-le- Grand, Cologne, 1694.

Entretien entre Louis XIV et 3i™e de Maintenon pour la conclusion de leur mariage. Marseille (Hollande), 1710, in-12 de 94 pages.

Ajoutons qu'en Angleterre on se déchaîna aussi contre la vieille que détestait Madame. Voici le titre d'un écrit qui n'est sans doute pas facile à trouver sur le continent, et que nul bibliogr;iphe français n'a connu : The frenck king's loedding, or the royal froUck, being a pleasant account of the intrigues, comical cour/ship, catlerwauling and surprising marriage cérémonies 0/ Lctiùs the XIV wilh Madame de Maintenon, wifh a comical wcdding song sung to his Mojesty, 1708.

Voici encore quelques étliantillons des couplets satiriques que nous olfre la collection Maurepas :

Louis le Grand aime la gloire ;

Il a commandé son histoire

Pour immortaliser son nom.

De quoi scra-t-elle remplie?

De la noce de Maintenon,

De la fin de la monarchie.

On dit que c'est la Mainteuou

Qui renverse le trône.

Et que cette vieille guenon

.N'iMis réduit h Paium'ine ;

DE MADAME LA DlCtlF.SSF. It'or.LÉANS. 6l

affreux que des clirétiens agissent de la sorte, et si je pouvais tout vous dire, ma chère Louise, vous seriez hors de vous-même et vos ciieveux se hérisseraient d'horreur ; vous ne pourriez croire ce qui n'est pourtant que la vérité pure. Je puis aimer mes parents aussi bien qu'un autre; mais lorsque je les reconnais pour indignes de mon amitié, alors je les repousse encore plus que des étrangers. Par exemple, j'ai su que le duc Max s'était réjoui de la mort de sa mère, notre chère électrice, et que, par motifs d'intérêts, il l'avait accusée auprès de l'empereur; depuis ce temps, je ne puis plus le souffrir, ni en entendre parler. Si j'avais un frère qui eût commis des méfaits tels que ceux du duc du Maine, certes, je voudrais, non-seulement ne pas prononcer son nom de tout le reste de sa vie, mais je ne le reconnaîtrais même plus pour mon frère.

Louis le Grand soutient que non^ Et que tout se règle par lui,

Blribi, A ia façon de Barbari,

Mon ami.

Pour bien défendre le royaume, Il nous faudrait un roi Guillaume.

Louis ne fait que radoter, Et quoi que l'on en puisse dire.

Le plus court est de l'onftTmer, Avec sa mégère, à Saint-Cjr,

Maintenon a beau se targuer ' '

D'instruire la jeunesse ; Dès lors qu'où ne peut plus pécher On prêche la sagesse ; Mais nous savons qu'au Canada Elle avait fait plus de fracas, Qu> J.'an de Vert.

Quant à ce qu'on dit des projets du roi de Prusse, c'est complètement invraisemblable, car on assure qu'à la suite de maux de tête très-violenls, il est devenu tout à fait fou; cela m'afflige, surtout à cause de la reine, qui est une princesse pleine de vertu.

3 février 1T19.

A Berlin, il y avait jadis une vieille princesse de Schœningen qui s'était éprise du prince Maurice de IVassau. Elle ne pouvait plus marcher, mais elle avait des porteurs qui la transportaient partout après lui. 11 en fut impatienté, et comme elle le tourmentait un jour pour qu'il lui donnât son portrait, il lui demanda ce qui donc la charmait si fort en sa personne. Elle dit que c'était sa belle taille, son dos arrondi et ses belles jambes. Il répondit : « Puisque vous voulez à toute force avoir mon portrait en pied, je me ferai peindre dès que je serai de retour en Hollande. » Quelque temps après qu'il fut parti, son portrait arriva. Tout le mond accourut pour voir s'il était ressemblant, mais, quand on l'eut déroulé, on vit qu'il s'était fait peindre par derrière, et il écrivait qu'il envoyait le portrait de ce qui, en sa personne, avait le plus charmé la princesse.

Pari», 4 févripr 1719.

Ce n'était pas assez pour ma pauvre fille de l'incendie du château de Lunéville; son mari est tombé trèsgravement malade, à la suite de cette nuit fatale où il a été saisi par le froid. Il a eu une fluxion de poitrine; il a été saigné trois fois, et il a été saisi d'une forte fièvre continuelle. Vous imaginez aisément les

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 63

angoisses de ma fille; elle aime son mari de toute son âme et nullement comme les dames françaises amieni les leurs. 11 faut vraiment que M">e de Craon ait ensorcelé le duc, car lorsqu'il ne la voit pas, il est dans une telle agitalion, qu'il est tout en sueur. Il y a la quelque chose qui n'est pas naturel, et elle se conduit avec beaucoup d'adresse. Elle n'a d'attachement pour lui que par cupidité, et elle serait enchantée de l'exaspérer contre ma fille; mais celle-ci se conduit avec tant de sagesse et de prudence, qu'elle n'a jamais fourni de prétexte à ce qu'on irritât son mari contre elle. Le feu a certainement été mis à dessein, car on empêchait d'apporter des secours et de donner l'alarme. Tout ce qui se passe en Lorraine est bien fait pour me donner les plus grands soucis, car les Craon y dirigent tout; et comme ils ne pensent qu'à placer leurs créatures et à prendre de l'argent de tout côté, les choses vont de mal en pis, et mes pauvres petits-enfants se trouvent ruinés. Je doute que les sujets du duc de Deux-Ponts aient lieu d'être satisfaits de leur souverain, car, entre nous c'est un singulier original; il voulait épouser M'"*^ de Vendôme, et quand il vit qu'il n'y réussirait pas et qu'on se moquait de lui, il s'en retourna a Strasbourg, et manifesta son mécontentement de la façon la plus ridicule. Vous le connaissez bien d'ailleurs. , , •

Le roi Philippe n'est pas mort, mais il est tres-serieusement malade'; ce n'est pas un méchant homme,

1 11 ivc mourut que furt loiislcmiis après, en 17 46. Porté naturellement à la mélancoUe, scrupuleux à rcxcés, faible et timide, paresseux d'esprit, comeul de la vie la plus triste, la plus

mais il est extrêmement opiniâtre; quand il s'est mis une fois quelque chose dans lu tète, le diable ne k lui sortirait pas. La princesse des Ursins lui avait fait croire que mon fils en voulait à sa vie; rien n"a pu le faire revenir de cette idée, aussi a-t-il pour mon fils une haine implacable.

Paris, 9 février 1719.

J'ai eu des nouvelles de la maladie du duc de Lorraine; il est, Dieu merci, hors de danger; il n'y a pas de doute que le feu n'ait été mis à dessein; ma fille soupçonne la vieille qui est à Saint-Cyr et qui aura voulu se venger de ce qu'on a fait contre son duc du Maine; on a reconnu, comme il s'échappait des appartements où l'incendie avait commencé, un homme qui est au service de la nièce de la vieille. Il serait bien temps que cette vieille femme se convertit, si elle veut éviter l'enfer que depuis sa jeunesse jusqu'à présent elle a bien mérité.

14 février 1719.

Quand la vieille gnenipc vit que la récolte avait manqué, elle fit acheter sur tous les marchés tout le blé (jui s'y trouvait. Elle a ainsi gagné horriblement

isolée, n'ayant d'autre iiasse-temps que tle tirer sur des bêles fju'on faisait défiler devant lui, ce prince éprouva toule sa vie le besoin de se laisser dominer. Ses successeurs ne furent guère plus sensés que lui. Ferdinand VI, mort en 1759, devint aliéné vers la fin de sa vie. « il ne veut pas se laisser raser, va sans autre vêtement qu'une clieuiise, dont il n'a pas voulu clianger depuis très-longtemps et une robe de chambre » (dépêche de l'ambassadeur anglais citée par lord Mahon , Histoire de l'Europe depuis In paix d'Utrevfif, cliap. xxxvi).

M-; MADAMH, LA DLCilKSSI-. ij'ohLbA.N :. Go

d'argent, mais tout le monde mourait de l'aim. Elle n'avait pas fait faire assez de greniers, aussi i)canconp de blé s'est-il gâté dans les bateaux; il a fallu le jeter à la Seine ; le peuple criait que c'était un cbâtiment de Dieu.

15 février 1719.

M"e de Montauban et M"e de Launay ', qui est une personne spirituelle et qui a toujours été en correspondance avec Fontenelle, et qui était femme de chambre de M""* du Maine, ont toutes deux été mises à la Bastille.... Le duc du Maine est bien fâché d'avoir suivi le conseil de sa femme; il semble qu'il n'a voulu le suivre que dans ce qu'il y a de pire,

Paris, 16 février 1719.

Depuis huit à dix jours, il y a un vent effroyal^le, et cet ouragan a occasionné des choses incroyables. Il a enlevé le plomb de dessus des clochers et l'a jeté bien an loin par delà la rivière ; il a arraché deux grandes portes dans une église, brise des arbres par le milieu, renversé des murailles. Si cela se passait dans la

• Connue plus tard sous le nom de Mme de Staal. Ses Mémoires, qui font si i)ien connaître la petite cour de Sceaux, sont entre les mains dé tout le monde. M. Sainte-Beuve a fait sur cette femme remarquable une notice des plus intéressantes ( Derniers portraits Utléraires, 1852, p. 427-441.) I.e catalogue des autographes du bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix) indique (1840, p. 45) un manuscrit de ces Mémoires, corrigé et augmenté par l'auteur, contenant un grand nombre d'additions qui n'ont jamais été recueillies, et de beaucoup de suppressions qui mériteraient de Télre sous les ratures oîi elles sont cachées. M. le comte IÎ(Pdcrcr a composé une comédie inlltuléc : Mcidcinoiselle de Launay à la Bastille.

66 COUHESPONDANCK •

Westphalie, on y veiruil l'œuvre des sorciers, mais à Paris on ne croit plus aux magiciens et on ne les brûle plus.

Les divertissements qui ont lieu à Heidelberg me rappellent qu'un Italien disait une fois à Versailles, à M^^e la Duchesse : « Je vois à la cour de France beaucoup de fêles, mais je n'y aperçois pas de gaieté. » 11 me semble qu'aujourd'hui la mode n'est plus nulle part de se réjouir et de se livrer à une joie réelle. L'électrice palatine fait bien de ne pas songer à se remarier ; sa fille est bien en état de faire assez de princes pour gouverner 1 eleclorat. Le bruit court que cette princesse est brouillée avec son mari et qu'il a raison d'être jaloux, mais on ne dit pas de qui; il paraît, toutefois, que sa fennne ne veut plus le souffrir ; c'est pourtant un bel homme, mais d'une beauté trop délicate et troj) féminine; il ressemble à deux de nos dames à la mode ici : M"e de Clermont, sœur de M. le Ikic, et M°>e de Flamarin.

J'aime mieux voir des arbres et des prairies que les plus beaux palais; j'aimemieuxun jardin potager que des jardins ornés de statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de somptueuses cascades; en un mot, tout ce (|ui est naturel est infiniment plus de mon goût que les œuvres de l'art et de la magnificence; elles ne f)luisont qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles inspirent la fatigue et on ne s'en soucie plus.

17 Icvricr 1719.

Mon fils a marié au marquis de Ségur la fille qu'il

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 67

a eue de la Desmares ' . La mère n'a pu voir cette enfant qu'une seule fois depuis qu'elle l'a mise au monde ; c'est celte année qu'elle la vit dans mie loge; les larmes lui vinrent aux \eux dans l'excès de sa joie. La fille est fort gentille, mais pas de beaucoup aussi jolie que sa mère.

17 février 1719.

Feu le duc d'Ossune ' avait, dit-on, une femme trèsbelle et très-vive, qui était jalouse d'une comédienne. Elle apprit que son mari avait choisi une très-belle étoile pour un habillement qu'il donnait à sa maîtresse. Elle alla chez le marchand et se la fit donner, car le duc n'avait pas confié au marchand pour qui était cette emplette. Elle s'en fit faire un costume et alla ensuite ainsi vêtue vers son mari et lui dit : « Ne trouvez-vous pas cette étoffe admirable? » 11 fut piqué et répondit : a Oui, l'étoflé est belle, mais elle est mal emplo}ée. » La duchesse dit : « Tout le monde dit la même chose de moi. »

* Entre autres couplets que les recueils manuscrits consacrèrent à cette actrice, nous citerons, comme l'un des plus vifs, celui-ci où nous ferons une suppression nécessaire.

Oq vit de la même façou,

Chez la Desmares que chez Fillon,

Plus qu'uue louve.

Elle en preud par où elle eu trouve.

La Desmares , après avoir eu pour amant le fils de l'acteur Baron et un banquier suisse, se maria avec le fils aîné du comédien Poijson. Voir les Mélanges de Boisjourdain, 1807, t. 1, p. 209.

* Pedro Tcllcz y Giron, duc d'Ossune, né en 1579, mort en 1624. Voir son hislorictle daus Tallcinant, t. I.

t)8 CORKESl'ONDANCE

Connue les ancêtres de la maison d'j^rpajon, en France, ont rendu à l'ordre de Malte de grands services, elle a obti'iui le privilège que le second fds de la maison est chevalier de Malte, dès qu'il est né, sans avoir besoin de faire de preuves et s^ns qu'on s'occupe de sa mère.

20 février 1719.

Quant à M™^ d'Orléans, je ne pnis empêcher son étrange conduite; j'ai entendu feu le bon roi à son lit de mort lui en faire des reproches, mais il ne pouvait rien em[)èclier. Il lui adressa alors des conseils tressages et pieux ; mais, comme dit le proverbe : on a beau prêcher à qui n'a cœur de bien faire.... Elle est souvent malade, ce qui, je crois, joint à ce qu'elle a de si longues dents, la fait paraître plus vieille qu'elle ne l'est. Elle est un peu marquée de la petite vérole.

Il est certain que nous avons peu de sympathie l'une pour l'autre, mais nous vivons ensemble avec beaucoup de politesse.... Elle croit qu'il n'y avait rien au monde de plus parfait que sa mère, qu'elle ne peut cependant regarder comme ayant été reine, car elle a fort bien connu la reine, qui l'appelait toujours ma fille et la traitait avec beaucoup de bonté, mieux que toutes ses sœurs, je ne sais jiourquoi, car elle n'élait pas la plus agréable de toutes.... Elle aime beaucoup les jiierreries; elle aune fois i)leuré pendant vingtquatre heures parce que mon (ils avait donné de belles pendeloques à la duchesse de IJcrri.

21 rôvricr H 10.

La colère a rendu M'"^' (hi .Maine malade Ea vieille

DE MADAME LA DUCHESSE d'oULEANS. 69

doit s'être terriblement emportée; elle doit avoir plus de dépit que personne au monde, car c'est elle seule qui a jeté ce couple dans le malheur, en leur mettant en tête que s'ils ne régnaient pas, c'était le résultat d'une grande injustice, et que ce royaume leur ap|)artenait aussi bien qu'au roi Salomon.

23 février 1719.

Aucun des deux Dauphins et aucune des Dauphines ne s'est jamais inquiété de leurs enfants; le roi les a fait élever sans leur avis et leur a désigné tous leurs gens; il n'aurait pas trouvé bon qu'ils s'en fussent mêlés. Le Dauiihin ne savait pas vivre; lui et son tlls étaient de grossiers personnages.... 11 est certain que les femmes des halles ont eu pour le premier Dauphin une véritable passion ' ; on leur avait fait croire qu'il prenait le parti du peuple de Paris, et il n'y avait pas un mot de vrai là dedans. Le peuple le croyait meilleur et plus compatissant qu'il ne l'était ; il n'aurait pas été méchant en ellct, mais le maréchal d'Uxelles, la Chouin et la Montespan, auprès desquels il avait été fourré dans sa jeunesse, ainsi que M'"« la Duchesse {de Bourbon), l'avaient tout à fait gâté et lui avaient fait croire que la jnéchanceté était une manpie d'esprit.

23 février 1719.

Je ne puis être en repos tant que je vois mon fils l'objet de la haine des plus grands seigneurs de ce ))ays. Lorsqu'ils sont en sa présence, ce n'est de leur jiartque protestations de dévouement; mais ensuite ils

' Voir Saint-Simon, t. V, p. 190, et t. XVI, p. 227.

70 COIUIKSI'ONUANCË

vont dans leurs assemblées el ils disent de lui des horreurs et font tous leurs efforts pour exciter contre lui la colère publique. Tant de fausseté m'exaspère. Connue l'on ne se gène pas pour exprimer des souhaits à l'égard de sa mort, j'ai peur que quelque enrage ne se mette dans la tête de faire un mauvais coup, afin de gagner ime grande récompense. Dieu soit loué de ce que le carnaval est fini, car, en dépit des promesses qu'il avait faites, il avait recommencé à aller au bal. 11 a les meilleures intentions du monde ; il aime sa patrie plus que sa propre vie; il travaille tout le jour et y consume sa vie et sa santé, et il voudrait voir tout le monde content.

Je ne puis comprendre toutes ces brouilleries qu'il y a dans la famille royale [d'Anyleterrc')', si le roi croit que le prince de Galles n'est pas son fds, pourquoi l'îi-t-il mené à Londres? Pourquoi l'a-t-il fait élever, l'a-t-il marié et ne s'est-il brouillé avec lui que depuis deux ansï il faut qu'il y ait là-dessous des choses que l'on ne sait pas. A mon sens , c'est le roi qui a tort '.

1 Georges l*^' était en effet un personnage fort peu aimable. On connaît ses scandaleux débats avec sa femme légitime, la Itrincesic Soiiliic Durotliée, qu'il tenait reufcrnu'c dans une forteresse du Hanovre. 11 avait deux ni;iî!re?scs, loutcsdeux vieilles et laides, mais il y avait entre elles une différence notable : l'une, la comtesse de Schulembuurg, créée duchesse de Keudall, était d'une maigreur cllV;i\aiite; l'autre, la baronne de Kielmanseck, qui fut éle\ée au rang de comtesse d'Ailiuglon, ollVait un cmboniioinl mouiitrueux. Les railleurs les avaient surnonunées la Perche et Vf:i('i)h(mt. Ce roi n'avait aucun goût pour les Anglais; il ignorait leur langue et passait la majeure partie de son temps u fumer dans sa pipe cl à boire do la bière. Ses querelles

DE MADAME LA DICHRSSE d'ORLÉANS. ^l

Quoique l'on sache bien que la Maintenon est mêlée dans toutes ces aiïaires, on ne peut cependant rirn lui dire, car son nom ne se trouve nulle part... Quand on nomme à mon fils les gens qui le haïssent et qui en veulent à sa vie, il ne fait qu'en rire, et il dit : « Ils n'oseraient; je ne suis pas si faible que je ne puisse me défendre. » Cela me fait trépigner d'impatience... Sa femme croit qu'elle a fait grand honneur à mon fils en l'épousant, puisqu'il n'est que le neveu d'un roi, tandis qu'elle est fille d'un roi ; elle ne veut pas comprendre qu'elle est l'enfant d'une p....n '.

25 février 1719.

J'ai causé hier avec mon fils et j'ai voulu savoir s'il était vrai que sa femme lui ait conseillé de sortir la nuit et d'aller au bal masqué. Il en est convenu, et il a ajouté que AW de Berri avait dit que je voulais être la seule à le gouverner, et qu'il levait tort à sa réputation s'il montrait de la crainte pour sa vie. Ditesmoi s'il peut y avoir dans l'enfer un diable pire que cette femme; elle commence bien à marcher sur les traces de sa mère. Vous comprenez bien combien mes angoisses augmentent, quand je vois que mon fils ne trouve chez sa femmme nul souci de sa sûreté. C'est pour moi un plaisir que de penser que j'ai toujours regardé ce mariage comme un fléau, mais il est bien pénible pour moi d'avoir chaque jour devant les

avec son fils vinrent au point qu'un de ses courtisans put un jour lui pruposer sérieusement de le débarrasser du prince royal en l'emmenant de force au fond de l'Amérique. ^ Ein huretikmd.

72 CORRESPONDANCR

yciix cette maudite femme ; elle ne peut souffrir que ses enfants aient de l'affection pour moi.

Je reviens à ce mécliant duc Max; ne vous étonnez pas si le père Wolf a voulu vous persuader que le duc avait mené une bonne conduite à l'égard de sa mère l'électrice, et qu'il était exempt de reproches; tous les jésuites sont de la sorte ; mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et M™* de Craon ; je lui ai répondu : « Mon père, tenez ces discours dans vostre couvent, « à vos moines, qui ne voyent le monde que par le « trou d'une bouteille , mais ne dittes jamais ces « choses-là aux gens de la cour; nous savons trop « que quand un jeune prince , très-amoureux , est « dans une cour où il est le maistre, quand il est avec « une famé jeune et belle 24 heure qu'il n'y est pas « pour cnliler des perles, sur tout quand le mary ce « lève et s'en va si tost que le prince arive, et pour « les tesmoin qui sont dans la chambre cela n'est « pas vray , mais quand cela seroit, ce sont tous do- « mestique à qui le maistre n'a (ju'a faiie un clin « d'œil pour le faire partir, ainsi si vous croyes sau- « ver vos i)ere jessuwiste qui sont les confesseur vous « vous trompes beaucoup, car tout le monde voit « qu'ils toUercnt de double adulterre '. » Le père de Liguière se tut et ne m'en a [ilus [)arlé. Vous voyez ainsi, ma chère Louise, ce que sonl les jésuites, et

' Ce passage est en fianrais dans la Icllic de Madame ; nous le ropi-dduisonf avec son orlhoi-'vafilie f.t sa i>onctiialion.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 73

VOUS ne devez pas être surprise de ce que vous a dit le père Wolf.

Le duc de Lorraine ruine ses enfants pour enrichir la Craon et son mari ; ma fille fait assurément son purgatoire en ce monde.

28 février 1919.

J'ai fait avant-hier rire mon fils. Je lui demandais comment se portait la Maiutenon, il me répondit: « Elle se porte à merveille. » Je lui dis : « Connnent cela se peut-il à son âge? » Il me dit : « Ne savez-vous pas que le bon Dieu, pour punir le diable, le fait demeurer longtemps dans un si vilain corps? »

3 mars 1719.

Si les preuves contre Malezieux ' ne sont pas mises au Jour, et si l'on ne fait son procès à ce coquin, c'est que ses délits sont tellement entremêlés avec ceux de M me tin Maine qu'il faudrait qu'elle comparût et qu'elle fût jugée par le parlement, mais le parlement est mieux disposé pour le duc et la duchesse du Maine que pour mon fds, de sorte qu'il pourrait bien les déclarer innocents et les retirer des mains de mon fils , ce qui mettrait toutes choses dans un état pire qu'à

1 Malezieux avait été le fondateur de l'ordre des Chevaliers de la mouche-à-miel, ordre joyeux et burlesque imaginé par la duchesse du Maine, et qui couvrait peut-être une pensée plus sérieuse que celle d'un divertissement frivole. On en trouve les statuts dans les Divertissements de Sceaux, Trévoux, 1712, in-1 2. Des pièces inédites, relatives à cette association et aux affaircb du temps, figurent au numéro 5S08 du Catalogue de la Liiiiiolliètiue de M. Leber, appartenant aujourd'hui à la ville de Uoui n.

74 CORRESPONnANCE

présent. Orl dierche donc à se procurer une évidence telle que, daus le parlement, il ne puisse y avoir de contradiction ni de justification.

5 mars 1719.

La Montespan est cause que le roi s'est épris de la vieille guenipe. D'abord, afin de l'avoir auprès de ses enfants, elle a caché au roi que cette bête ' avait mené une vie fort désordonnée ; elle a recommandé à tous ceux qui approchaient le roi de louer cette femme et de vanter sa vertu et sa piété; on a persuadé de la sorte au roi que tout ce qu'on disait de mal et de défavorable sur son compte n'était que .mensonge, et il ne s'est plus écarté de cette opinion fort erronée. La Montespan était une créature pleine de caprices, qui ne pouvait se contraindre en rien, aimait toute espèce de divertissements, s'ennuyait d'être seule avec le roi; elle ne l'aimait que par intérêt et par ambition, et se souciait fort peu de sa personne. Pour l'amuser, elle avait imaginé de faire venir la Maintenon, afin qu'il ne s'aperçût pas qu'elle {la Montespan) jouait et se divertissait. Cependant le roi , qui aimait fort la vie retirée, aurait volontiers passé son temps auprès de celle-ci; il lui reprochait souvent de ne pas l'aimer assez; il en résultait des brouilleries; ils se querellaient fort. Alors paraissait la Scarron, et elle mettait la paix et consolait le pauvre roi. Elle lui faisait remaifpicr de plus en i)lus la mauvaise humeur de la Montespan, jouait la dévote, et faisait entendre au roi que Dieu lui envoyait cette aflliction à cause du péché

' Cet animal, ce Ijétail, dièses vleh.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 75

qu'il commettait avec la Montespan ; cette femme est éloquente et a de fort beaux yeux. Le roi s'habitua ainsi à elle, et crut qu'elle ferait de lui un saint. 11 la poursuivit ; mais elle tint bon, et lui lit entendre quf bien qu'elle lui portât la plus grande inclination du monde, elle ne voulait pourtant pas offenser Dieu. Cela donna au roi une si grande admiration pour cette femme, et un tel dégoût pour la vie dissipée de la Montespan, qu'il songea à se convertir. La vieille employa son duc du Maine pour persuader à s'a mère que, puisque le. roi avait pris d'autres maîtresses, comme la Ludre et la Fontanges, elle n'aurait plus d'autorité, et serait un objet de mépris pour toute la cour. Cela l'irrita ; elle était de mauvaise humeur quand le roi venait chez elle. La Maintenon au contraire ne cessait de plaindre le roi ; elle lui disait qu'il se damnerait, s'il ne vivait pas mieux avec la reine. Le roi redisait cela à la reine , qui , étant la meilleure femme du monde, croyait avoir de très-grandes obligations envers la Maintenon; elle la distinguait, et consentit à ce qu'elle fût nommée deuxième dame d'atour de la dauphine de Bavière ; en sorte que la Maintenon n'avait plus rien de commun avec la Montespan. Celle-ci en devint si furieuse, qu'elle raconta au roi toute la vie de la Scarron. Mais le roi, qui savait bien que c'était un méchant diable, et que, dans sa colère, elle n'épargnait personne, n'en voulut rien croire, quelque chose qu'elle pût lui dire. Le duc du Maine persuada à sa mère de se retirer de la cour pour quelque temps, et que cela engagerait le roi à la rappeler. Elle aimait son fils, elle croyait qu'il lui voulait du bien, clic alla

à Paris, et écrivit au roi qu'elle ne reviendrait plus. Le duc du Maine fit bien vite expédier pour Paris tous les bagages de sa mère, sans qu'elle en fût instruite. Quant à ses meubles, il les fit tous jeter par la fenêtre, en sorte qu'elle ne pouvait plus revenir à Versailles. Le roi avait été traité si mal et si durement par la Montespan , qu'il fut cordialement satisfait d'en être débarrassé , n'importe de quelle manière. S'il l'eût gardée plus longtemps, excédé comme il l'était, il n'y aurait plus eu de sûreté pour lui auprès d'elle, tant elle était emportée quand elle était en. colère. La reine crut avoir à la Mainlenon les plus grandes obligations du monde d'avoir chassé la Montespan, et d'être cause que le roi revenait coucher avec elle; car, en bonne Espagnole, elle ne haïssait point ce métier. Comme elle avait un bon cœur, elle pensa que la reconnaissance l'obligeait à tout faire pour la Maintenon ; ainsi elle ne s'opposa point à ce que cette femme fût nommée dame d'atour. Ce n'est que fort peu de temps avant sa fin qu'elle a appris que la Maintcnon l'avait trompée. Après la mort de la reine, Louis XIV crut triompher de la vertu même en couchant avec la vieille {Miltterchen) ; cela avait lieu toutes les après-midi : elle le gagna au point de l'amener enfin à l'épouser, ce qui eut lieu'.

6 mars 1719.

Le duc de Deux-Ponts est un bien triste sire, et

' M. Cousin (Jeunesse de M"'<^ de Longitevllle, p. 31), en [inilanl do Mme do Maintcnon , signale « les laleuls sans lin de n sa I nuii nef mondaine et les scrnimlcs tardifs d'une piété qui « vint toujours à l'appui de sa fortune. »

DE MADAME LA DUCHESSE d'ûRLÉANS, 77

pour la figure comme pour les manières, c'est assurément l'ctrc le plus désagréable que Dieu ait jamais fabriqué. 11 s'imagine que lui et moi nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau : je me Hattc . d'être moins désagréable que lui et d'avoir un peu plus de bon sens. Sa femme est contrefaite ; c'est un couple de vilains êtres très-déplaisants. Je me réjouis de ce qu'ils n'aient pas d'enfants ; c'aurait été des fous, et j'ai déjà assez de fous parmi mes parents d'Allemagne.

9 mars 1719.

Chacun veut surpasser son voisin par le luxe des équipages, de la table, de la toilette; et comme pour cela il faut beaucoup d'argent, on s'efforce de s'en procurer, n'importe par quels moyens. Si tous les méchants étaient enlevés par une attaque d'apoplexie, le monde n'en irait que mieux.

Je ne connais pas l'affaire du baron de Goertz, qui été arrêté en Suède ', car j'ai la tête tellement rem-

1 Ministre de Charles Xll; après la mort de ce monarque tué (ou assassiné) au siège d'une ville de Norwége, il fut arrêté, conduit à Stockholm, traduit devant un tribunal extraordinaire, et condamné à avoir la tète tranchée. Il demanda à se justifier, ■ mais il ne put l'obtenir, et la sentence fut exécutée le 2 mars >719 Voir la Bmjraphie universelle, t. XVll, p. 68G ; Samt- Simon, t. XXXII, p. 235, etc. Au dire de Voltaire, jamais hompe ne fut si souple et si audacieux à la fois, si vaste dans ses desseins, si actif dans ses démarches ; nul projet ne l'effrayait, nul moyen ne lui coûtait; il eût été capable d ébranler l'Europe, et il en avait conçu l'idée.

Il marcha au supplice avec pompe, dans une voiture à six chevaux paré de tous ?es ordres, et entouré des gens de sa maison. Arrivé sur l'écliafaud, il se lit déshabiller par ses valets de chambre, cl livra intrépidement sa tète au bourreau.

plie de ce qui se passe ici, que je ne m'occupe guère de l'étranger. Si le baron a commis les crimes qu'on lui impute, il mérite les châtiments les plus sévères; aussi je voudrais, à cause de sa famille, qui est trèshonorable, qu'il ne passât pas par les mains du bourreau, mais qu'il fût condamné à une prison perpétuelle; mon fils a écrit à cet égard, mais il ne pense pas que son intervention ait grand résultat. On dit que les Impériaux ont voulu arrêter, à Milan, le chevalier de Saint-Georges, mais ils n'ont pris que milord Mar et milord Pertli ; le chevalier s'est rendu par mer en Espagne, où Albéroni lui équipe une flotte pour se rendre en Irlande.

Après dîner, je ne peux jamais aller au sermon, car je m'endors aussitôt; et comme ici on n'est pas à l'église dans une tribune, mais en face de la chaire et dans une chaise à bras où tout le monde vous voit, ce serait un vrai scandale; de plus, depuis que je suis devenue vieille, je ronfle très-fort en dormant; ce serait un sujet de risée, et le prédicateur lui-même en serait déconcerté.

10 mars «719.

La maréchale de Schomberg avait une nièce qui s'appelait M"' d'Aumale; ses parents la mirent à Saint- Cyrdu temps du roi. Cette créature est laide, mais elle a beaucoup d'esprit , et elle sut si bien amuser le roi que cela donna du souci à la vieille guenipe. Elle chercha à susciter une querelle, et à la faire entrer dans un couvent. Mais le roi ne voulut pas le soulfrir, et il fallut que la vieille la laissât revenir. 0>i<ind le roi mourut, elle ne voulut plus rester auprès do lu vieille.

Le duc du Maine a écrit à sa sœur : « Ce n'est pas en prison qu'on devrait me mettre, mais m'ôter mes habits et me mettre en jaquette pour m'ôtrc ainsi laissé mener par ma femme. » Et il a écrit à M""' de Langeron qu'il éprouvait maintenant une tranquillité telle qu'il la regardait comme une grâce de Dieu, qu'il ne s'occupait plus que de ses enfants, et qu'il ne désirerait rien s'ils étaient auprès de lui.

Le duc [de Lorraine) a pour la Craon la plus grande passion que j'ai vue de ma vie; quand elle entre dans la chambre, sa figure change; tant qu'elle n'y est pas, il est inquiet et regarde toujours du côté de la porte; quand elle est venue, il rit et .il est tranquille ; c'est un drôle de spectacle.

Mon fils m'a donné, comme à toute la famille royale, deux millions de livres que j'ai partagées dans ma maison.

Feu Monsieur était bon au fond ; les faiblesses qu'il avait m'ont plus affligée qu'irritée. Parfois, j'ai témoigné de l'impatience, mais lorsqu'il est venu me prier de le pardonner, je lui ai toujours accordé son pardon.

Paris, n. mars 1719.

A Paris on ne croit plus aux sorciers, et vous ne seriez pas la fille de notre père si vous ajoutiez foi à la sorcellerie, car il était bien au-dessus de ces superstitions; mais lorsque le poison se glisse sous le masque de la sorcellerie, ou lorsqu'il y a du sacrilège, alors on ne saurait punir trop rigoureusement, et je ferais, sans aucun scrupule, brûler de pareils coupables; mais on ne doit pas brûler les gens sous prétexte qu'ils

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