SO CORRESPONDANCE
vont au sabbat en passant par la cheminée, qu'ils chevauchent à travers les airs et qu'ils se changent en chats.
Paris, 15 mars 1719.
J'ai, sans le vouloir, brouillé la religieuse de Chelles avec sa mère, M™^ d'Orléans. Je reçus au commencement de l'affaire du duc du Maine une lettre de ma fille; je lus dessus le nom de M^ii^ d'Orléans, je ne pensais pas à celle qui est au couvent et qui a aussi maintenant le titre de Madame; je l'envoyai de suite à la femme de mon fds. Or, cette lettre était précisément la réponse à une lettre de notre religieuse, qui avait dit à l'allemande sa façon de penser sur le duc et la duchesse du Maine, et qui avait fini par plaindre son père d'être le beau-frère du duc du Maine, et d'avoir contracté un mariage insensé et qui était aussi nuisible en tout point. On peut facilement deviner que la réponse de ma fille a causé un grand vacarme. Je suis l)ien fâchée d'avoir commis cette étourderie. Pourquoi aussi la femme de mon fils a-t-elle ouvert une lettre qui n'était pas pour elle '/
17 mars 1719.
Le roi d'Espagne et Albéroni haïssent personnellement mon fils ; c'est l'œuvre de la princesse des Ursins... Mon fils est naturellement brave, cela fait qu'il ne peut se résoudre à rien craindre; il ne s'inquiète nullement de la mort.
21 mars 1719.
On a Yoproché au roi de ne pas être bien proportionné pour sa taille et d'être trop [)etit à cet égard,
tandis que Monsieur était trop grand ; on disait en plaisantant à la cour que le roi et son frère étaient mal partagés, et que l'un avait ce que l'autre aurait dû avoir.
24 mars 1719.
La reine avait une telle passion pour le roi qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir; pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée. Elle était bien aise que le roi couchât avec elle ; car, en bonne Espagnole, elle ne haïssait pas ce métier ; elle était si gaie lorsque cela était arrivé qu'on le voyait tout de suite. Elle aimait à ce qu'on la plaisantât là-dessus; elle "riait, clignait les yeux et frottait ses petites mains.
Paris, 25 mars 1719.
Lord Stairs m'a bien troublée hier; il m'a dit que le bruit avait couru en Angleterre que mon fds avait été assassiné ; cela me prouve que le parti qui s'est formé contre lui roule toujours dans sa tête le projet de l'assassiner, et d'avance on en répand la nouvelle, afin de voir comment elle sera accueillie et quel effet elle produira. J'ai appris, de plus, que la duchesse de Berri donne à souper à son père dans une maison près de Versailles ; on n'en revient qu'à trois heures du matin : en sus du danger qui en résulte pour la vie de mon (ils , cela fait le plus grand tort à sou honneur et à sa réputation. Mais il vaut mieux parler d'autre chose, car plus j'y pense, plus je suis triste et irritée.
El) Fiance, rien ne peut se passer tranquillement;
les princes ont le malheur de ne pouvoir faire un pas sans que tout le monde en soit instruit, leurs gens sont leurs plus redoutables ennemis.
Paris, 30 mars 1719.
Tous les jésuites veulent qu'on regarde leur ordre comme parfait et exempt du moindre reproche; aussi excusent-ils tout ce qui se passe oîi se trouve le confesseur ; j'ai dit nettement au mien qu'il ne pouvait y avoir aucune excuse sur ce qui se fait à Lunéville.
Il n'y a pas longtemps que Craon a acheté une terre qu'il a payée onze cent mille francs ; et l'on sait qu'il était naguère pauvre comme Job ','
Je ne puis croire qu'avec tous les embarras qu'il a sur le corps, le roi d'Angleterre ait l'intention de se rendre en Hanovre; ainsi, les dames hanovriennes ne gagneraient rien à se faire faire de belles toilettes ; ce serait, comme on dit, jeter sa poudre aux moineaux. Je reçois en ce moment votre lettre du 14; je vous remercie des deux belles histoires de revenants que vous me racontez; elles m'amusent et me fournissent un sujet de conversation avec M™» d'Orléans, à hupielle je n'ai pas grand'chose à dire.
Tout est ici d'un prix excessif; depuis un an, la valeur des objets de tout genre, meubles, vêtements, comestibles, a doublé.
On apprend cha([uo jour de nouvelles perfidies.
' Il s'agit de Marc do iJeauveau , qui acheta la terre d'Haudonvillers , et qui obtint qu'elle fût érigée en marquisat de' Craon par lettres-patentes du 21 août 1712.
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Avant-hier, le duc de Richelieu va trouver le marquis de Biron, qui est fort attaché à mon fils; il lui fait mille protestations de dévouement, et lui demande avec instance la permission de partir pour rejoindre son régiment ; en même temps on intercepte une lettre d'Albéroni à ce duc, qui rend sa trahison plus claire que le jour ; mon fds l'a fait arrêter dans son lit , et mener immédiatement à la Bastille. Ce duc fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames sont amoureuses de lui ; je ne comprends pas pourquoi , car c'est un petit crapaud en qui je ne trouve rien d'agréable; il a encore moins de courage; il est impertinent , infidèle , indiscret ; il dit du mal de toutes ses maîtresses, et cependant une princesse; du sang royal est tellement éprise de lui, que lorsqu'il devint veuf, elle voulait absolument l'épouser : sa grand'mère et son frère s'y sont formellement opposés, et avec beaucoup de raison ; car, indépendamment de la mésalliance, elle aurait été toute sa vie très-malheureuse.
31 mars 1719.
Le duc de Richelieu a fait peindre toutes ses maîtresses revêtues des costumes de divers ordres religieux. M"' de Charolais est peinte en récollette et on la dit parfaitement ressemblante; les maréchales de Villars et d'Eslrccs ont l'habit de capucines '... Aus-
* Que sont devenus ces portraits ? Ils doivent subsister encore cachés dans quelque collection peu connue, ainsi que le fameux livre dans lequel Bussy-Rabutin avait fait peindre les sainlcs de la cour.
Des lettres galantes autographes de Richelieu se trouvent
sitôt qu'on a montré au duc de Richelieu sa lettre à Albéroni, il a avoué tout ce qui le regarde personnellement, mais il n'a rien dit au sujet de ses complices.
31 mars 1719.
Avant-hier le jeune duc de Richelieu a été conduit à la Bastille, ce qui a fait couler bien des larmes, car toutes les femmes lui courent après et sont amoureuses de lui. Il a été en correspondance avec Albéroni, et il avait fait envoyer son régiment, avec celui de son bon ami, M. de Seiilant, à Rayonne, afin de livrer cette ville aux Espagnols. Dernièrement, il était allé chez M. de Biron, et lui avait dit qu'il lui faudrait bientôt partir, afin de rejoindre son régiment à Rayonne , et cela dans le but de montrer son zèle et de prouver combien il était attaché à mon fils. Son camarade, qui passe pour un poltron, un escroc et un filou au jeu, a aussi été mis à la Bastille.
2 avril 1719.
Je deviens si distraite en vieillissant, que je crois que je finirai ])ar tomber en enfance , ou par devenir comme notre tante, la princesse Elisabeth '. Un jour,
dans la bibliotlièqne de M. Lcher ( achetée par la ville de Rouenj, et le catalujj'iie, n" .'.815, ajoute qu'une des lettres du duc révèle une particularité de sa vie libertine ; il recevait de l'argent de SCS maîtresses, et, ne fùt-cc que douze louis, il ne les déclaij^nait pas. On a imprimé, à la suite du tome I"'' de la Vie privée de Richelieu, 1791, 3 vol. in-8°, p. 38.5-408, des lettres d'amour de M"*^ de Cliarolais, de M'"" d'Averne, de Villeroi , etc. ' Kiisabelh, princes.<;(' palatine, fille de Frédéric V,roi de Bdliénie, était née en ICI 8. Elle cultiva les sciences avec un zélc
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voulant aller ù un bal masqué, elle prit un pot de chambre pour un masque , et elle dit : « Mais comment se fail-il que ce masque n'ait pas d'yeux, et qu'il sente mauvais ? » Quand elle mourut, elle n'avait que soixante-deux ans ; moi, j'en ai près de soixante-sept.
Il n'est pas vrai que le chevalier de Saint-Georges ait été pris à Milan, mais on a arrêté lord Mar, lord Perth et un autre encore que je crois fds de lord Mar; ils ont été relâchés ; leur maître est en Espagne ; le pape et les Espagnols le soutiennent fort, et l'on assure qu'il a beaucoup de partisans en Angleterre, en Ecosse et en Irlande ; la princesse de Galles affirme que , de ce côté , il n'y a rien à craindre.
La duchesse de Berri est malade ; elle a la fièvre et des vapeurs; c'est l'effet des parfums horriblement forts qu'elle a toujours dans son appartement, et qui font beaucoup de mal; j'en ai prévenu, mais on ne m'a pas écoutée ; il est , d'ailleurs , impossible de se bien porter avec son affreuse gloutonnerie; chaque soir, elle se met à table à huit ou neuf heures, et elle mange jusqu'à trois heures du matin. S'il lui arrivait quelque chose de fâcheux, mon fils en serait inconsolable , car c'est au monde la personne qu'il aime le mieux.
remarquable et reçut des leçons de Descartes qui affirme, dans la dédicace de ses Principes de philosophie , qu'il n'avait trouvé personne, si ce n'est elle, qui fût parvenu à l'intelligonce parfaite de ses ouvrages. Elisabeth fut demandée en mariage par Wladislas IV, roi de Pologne ; mais elle refusa d'écouter aucune proposition d'établisscmeut, dans la crainte d'être détournée par là de sa passion pour l'étude. Elle obtint l'abbaye luthérienne d'Hervorden, et y mourut en IGâO.
4 avril 1Î19, •
]^Ime la Princesse a fort engagé mon fils à laisser M™^ du Maine quitter Dijon ; elle dit que l'air y est fort malsain. Mon fils a consenti à ce qu'elle se rendît dans son carrosse de Dijon à Châlons-sur-Saône, escortée par des gardes de Sa Majesté. Elle s'était imaginée qu'elle y aurait plus de liberté, et qu'elle aurait seulement la ville pour prison ; elle a été fort étonnée qu'on la tînt d'aussi près à Châlons qu'à Dijon. Quand elle en a demandé la raison, on lui a dit que tout était découvert maintenant, et que tous les détenus avaient jasé. Elle a d'abord été fort troublée, mais ensuite elle s'est remise et elle a dit : « M. le duc d'Orléans croit que je le hais ; s'il voulait suivre mes conseils , je le conseillerais mieux que personne. » Son mari se tient fort tranquille.
8 avril 171!).
En accouchant du duc de Berri , la Dauphine fut si mal traitée qu'elle est devenue contrefaite; auparavant, elle avait une jolie taille. Depuis ce temps, elle n'a pas eu une heure de bonne santé. La veille de sa mort, pendant que le petit duc de Béni était assis sur son lit, elle dit : « Mon cher Berri, je t'-aime bien, mais tu me coûtes bien cher. » M. le Dauphin n'était point afflige ; la Monlchevreuil lui avait dit tant de mal de sa femme, qu'il ne pouvait l'aimer. La vieille guenipe espérait, comme cela est arrivé, gouverner le Dauphiii par le moyen de ses maîtresses, ce qu'elle n'aurait pu faire , s'il avait continué d'ainior la Dauphine. La vieille avait conçu une haine d oH'royable contre cette
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pauvre princesse, que j'ai cru (lu'elle avait donné ordre à Clément, l'accoucheur, de la traiter si mal ; ce qui m'a confirmée dans cette idée, c'est qu'elle a failli faire mourir la Dauphine en venant chez elle avec des gants parfumés ; elle disait que c'était moi qui en portais, ce qui n'était pas vrai '.
Saint-Cloud, 8 avril 1719.
De grandes pei sonnes s'amusent ici , comme des enfants, à faire des châteaux de cartes.
Mi'e de Chasteautier se divertit fort de cette manière, car elle aime les plaisirs innocents ; mais il y a beaucoup de personnes qui pensent, à cet égard, comme la dernière duchesse de Longueville , qui est morte dans la plus haute dévotion, mais qui, dans sa jeunesse, avait été très-coquette et très-galante % Son mari était gouverneur de Normandie ; il fallait qu'elle allât le rejoindre, mais elle ne se souciait nullement de quitter la. cour, car elle y laissait des gens qu'elle aimait bien mieux que son mari; et, comme on la voyait fort triste, et qu'on lui proposait déjouer, de chasser ou de se promener pour se distraire, elle répondit : « Je n'aime pas les plaisirs innocents. » Cette
' Saint-Simon, dans ses notes sur le journal de Dangeau, s'exprime ainsi à cet égard : « On a toujours cru que Clément, son 0 accoucheur, l'avait blessée en sa dernière couche. iM™« la « princesse de Conti fut aussi fort accusée d'avoir approché « d'elle aussitôt après avec des senteurs dont elle n'est pas re- « venue. »
' Voir, au sujet de cette femme célèbre, une série d'articles de M. Cousin, dans la Revue des Deux-Mondes, 1851 , et dans le Journal des Savants.
duchesse de Longueville était la sœur du prince de Condé ; elle avait mené une vie fort irrégulière, mais elle s'en était repentie, avait fait pénitence, et n'avait fait que jeûner et prier le reste de sa vie ; elle était tellement changée qu'on ne pouvait plus se douter qu'elle eût été belle ; sa taille seule avait conservé de la grâce ; mais ce sont de vieilles histoires.
9 avril 1719.
Ni le roi," ni la première dauphine, ni moi, n'avons de notre vie pris un liard ; mais la vieille guenipe a pris de toutes mains, et la seconde dauphine a appris à prendre de l'argent ; les autres ont suivi cet exem" pie ; voilà la vérité.
11 avril 1719,.
Le roi a sincèrement aimé M. le Dauphin, et ce n'est pas sans motif, car jamais un fils n'a pu avoir pour son père plus de vénération, d'amour et de soumission que M. le Dauphin n'en avait pour le roi ; aussi le roi a-t-il été inconsolable lorsque son fils est mort. Le roi n'avait jamais eu beaucoup d'inclination pour le duc de Bourgogne , la vieille sorcière l'a desservi auprès du roi , le faisant passer pour un ambitieux, qui trouvait que le roi vivait trop longtemps. Elle agissait ainsi de crainte que, si ce prince venait un jour à ouvrir les yeux et à voir comme sa femme avait été mal dirigée par la vieille, le roi ne l'écoatât point, en cas qu'il vînt se plaindre à Sa Majesté ; c'est en effet ce qui est arrivé.
12 avril 1719.
Le roi a toutes les nuits dormi dans le lit de la
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reine, mais pas toujours comme elle, avec son tempérament espagnol, l'aurait souhaité. La reine remarquait bien ainsi quand il avait été courir par-ci par-là. Le roi a toujours eu de la considération pour elle , et il a voulu que ses maîtresses la respectassent fort. 11 l'a aimée à cause de sa vertu et de l'attachement sincère qu'elle a toujours eu pour lui , malgré ses infidélités. Il a été sincèrement affligé lorsqu'elle est morte.
Paris, 13 avril 1719.
J'ai un chagrin sincère de savoir l'affliction que vous cause la perte de votre petite-nièce. Mon Dieu ! ma chère Louise, le sort des femmes est si malheureux, qu'on doit promptoment se consoler de la mort d'ijne petite fille, car c'est de moins une créature destinée à souffrir. Je suis aujourd'hui, et avec raison, plus contrariée que jamais ; mais cela ne peut s'écrire. Je m'étonne de ce que la France entière ne soit pas engloutie comme Sodome et Gomorrhe; car on ne peut se faire une idée de toutes les horreurs qui se commettent ici. Des femmes expérimentées en savent plus, pour soigner des enfants malades, que les docteurs en médecine ; car elles ont été à même d'observer ce que les autres n'ont pu étudier. Je suis bien peinée d'apprendre que votre nièce est malade; si vous pouvez la sortir d'Angleterre et la conduire dans notre bon air allemand, elle sera bientôt guérie ; c'est l'air de Londres qui la rend malade.
14 avril 1719.
La Montespan était plus blanche que La Vallière ; elle avait une belle bouche, de belles dents, mais elle
avait l'air effronté; on voyait sur sa figure qu'elle avait quelque projet en vue. Elle avait de beaux cheveux blonds, de belles mains, de beaux bras ', ce que La Yallière n'avait pas , mais celle-ci était fort propre, et la Montespan une sale personne.
Ce que le duc de Bourgogne avait de bon, il le tenait de son précepteur ; ce qu'il avait de mauvais lui venait de lui-même... Il était fort dévot et n'a jamais eu daltachemcnl que pour sa femme, mais cet amour était le partage de Montgommery : tout d'un côté , rien de l'autre , car elle n'aimait pas son mari.
14 avril 1719.
C'est à l'instigation de la Montespan que le roi ^ si mal traité La Yallière; elle en avait le cœur percé; mais la pauvre créature s'imaginait qu'elle ne pouvait faire un plus grand sacrifice à Dieu, qu'en lui sacrifiant la source de ses péchés , et elle croyait être d'autant plus agréable à Di(Hi , que la [lénilence viendrait du même lieu où elle avait péché. Aussi restait-elle, par pénitence, chez la Montespan ^ Celle-ci, qui avait
* « La nature avait prodigué tous s^es don» à M^c de Muntcspan ; des flots de cheveux Ijlonds, des yeux Ideus ravissants avec des sourci» plus foncés, qui unissaient la vivacité à la langueur, un teint d'une biaiu-liour éblouissante, une de ces ligures enfin qui éclairent les lieux où elles paraissent. » [Histoire de M'^e de Mnmicnon, par M. de NoaiUes, t. I, p. -450.) Elle cultivait la poésie, et il existe d'elle des lettres en vers écrites dans les dernières années de sa vie au savant II net, qu'elle voyait beaucoup.
' Voici un des couplets que l'on lit à cette époque :
L'on dil que La Valliùrc S'en va sur goii dcclin ;
plus d'esprit, se moquait d'elle publiquement, la traitait fort mal, et obligeait le roi à en agir de même. Il fallait que le roi traversât la chambre de La Yallière lorsqu'il voulait aller chez la Montespan. Le roi avait un bel épagneul appelé Malice : à l'instigation de la Montespan, il prenait ce petit chien, et le jetait à la duchesse de LaVallière, en disant : «Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c'est assez. » Cela était d'autant plus dur, qu'il ne restait pas chez elle, mais qu'il allait chez la Montespan. Cependant elle a souffert tout cela en patience. Elle avait autant de vertus que la Montespan avait de vices. La fail)lesse qu'elle avait eue pour le roi était bien pardonnable : tout le monde le lui avait conseillé et y avait contribué. Le roi était jeune, galant et beau; elle-même était encore très-jeune, mais dans le fond elle était modeste et vertueuse, et avait un très-bon cœur. Lorsqu'on la fit duchesse et qu'on légitima ses enfants, elle fut désespérée , car elle avait cm que personne ne saurait qu'elle avait eu des enfants. Ses regards avaient un charme qu'on ne peut décrire ; elle avait une taille fine, mais de vilaines dents ; ses yeux me paraissaient bien plus beaux que ceux de M""* de Montespan ; tout son maintien était modeste. Elle boitait légèrement, mais cela ne lui allait pas mal.
Paris. 15 avril 1719.
Mon fils ne peut se résoudre à se faire craindre, et
Ce n'est que par manière Que le roi va son train ; Montespan prend sa place ; Il faut que tout y passe Ainsi de main en main.
c'est ce que ses ennemis ne savent que trop bien. Le jour où il envoya à la Bastille le jeune duc de Richelieu , il était troublé tout comme s'il lui était arrivé un grand malheur; et pourtant il ne devait guère avoir d'égard pour ce petit drôle , qui lui a souvent manqué de respect , et qui a parlé de lui et de ses fdles d'une façon qui, à elle seule, aurait mérité la Bastille; mais mon fds ne fait qu'en rire.
M'»^ de Montpensier n'a pas eu la petite vérole ; les deux petites, qui l'ont eue, viennent à présent me voir chaque jour ; la petite Beaujolais est plus jolie et plus gentille que jamais '. La maladie de M™* la duchesse {de Berri) vient d'avoir bu trop d'eau-de-vie, et d'avoir énormément mangé; dès qu'elle est un peu mieux , elle se remet à boire et à faire de nouveaux excès, et elle éprouve une réduite ^
18 avril 1719.
Aujourd'hui il faut que je commence ma lettre comme M™« de Ponikau en Saxe. Étant une fois en couches et se trouvant seule, elle vit venir à elle une petite femme vêtue à l'ancienne mode fi ançaise, qui la pria de permettre qu'une compagnie put faire une noce dans son appartement ; (lu'on prendrait bien
1 Cette jeune princesse avait reçu de la nature une âme tendre et un naturel charmant; elle mourut avant la fin de sa vingtième année, de douleur de voir rompre le mariayc qui avait été convenu entre elle et l'infant Don (larlos.
2 Saint-Simon raconte un Irait assez i)i(iuaul relatif à la d :cliessc de Berrl : Kllc accoucha d'un prince qui vint à sept mois; la llaUerie fut telle, que presque toute la cour se trouva avoir des enfants àccternic (t. XXI, p. 1 1}.
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garde que ce fût dans un temps où Madame serait seule. M™* de Ponikau y ayant consenti , il vint un jour dans la chambre une grande compagnie de nains et de naines; on apporta une petite table, on y mit le couvert et un grand nombre de plats, et toute la compagnie et la noce se placèrent à cette table. Au milieu du festin, une de leurs petites femmes accourut en s'écriant : « Dieu merci, nous voilà sauvés d'un grand embarras, la vieille g.... est morte! » 11 en est de même ici aujourd'hui, la vieille g.... est crevée à Saint-Cyr samedi passé, 15 avril, entre quatre et cinq heures du soir. La nouvelle de l'arrestation du duc du Maine et de sa femme l'a fait tomber évanouie, et cela peut avoir été la cause de sa mort, car depuis ce temps elle n'a plus eu un seul moment de repos et de contentement. La colère et la perte de l'espoir qu'elle avait de régner avec lui, lui ont tourné le sang et lui ont donné la rougeole, puis elle a eu durant vingt jours une fièvre continuelle. Un orage qui est survenu a fait rentrer la maladie ; ce qui l'a étoufiée. Elle devait avoir quatre-vingt-six ans. J'ai dans la tête que ce qui lui a fait le plus de chagrin lors de sa mort, c'est de laisser derrière elle mon fds et moi en bonne santé ' .
A M. DE HARLING.
20 avril 1719.
Samedi soir nous avons perdu une pieuse âme à
' « Si Mme de Maintenon était inorto avant le roi , c'eût été un événement dans rEurope entière ; deux lignes dans la gazette apprirent sa mort à ceux qui ignoraient si elle vivait encore. » (Duclos.)
Saint-Cyr, la vieille Maintenoii. C'est à un orage qu'il faut s'en prendre de sa mort, car il a fait rentrer la rougeole qu'elle avait. Elle est morte comme une jeune personne ; elle a caché quatre années de son âge, car elle ne se donnait que quatre-vingt-deux ans, et elle en avait quatre-vingt-six. Si elle était morte vingt ans plus tôt, je m'en serais cordialement- réjouie; mais maintenant cela ne me fait ni plaisir ni peine.
11 n'y a pas tant à s'étonner que la Maintenon soit morte que de ce qu'elle est morte comme une jeune personne. Si dans l'autre monde, où tout est égal et où il n'y a aucune différence de rang , on pouvait décider si elle resterait avec le roi ou avec son premier mari, le paralytique Scarron , et si le roi savait tout ce qu'on lui a caché, il n'y a pas de doute qu'il ne la rejidit bien volontiers à Scarron.
A LA COMTESSE LOUISE
Paris, 20 avril 1719.
Feu Monsieur ne voulait pas que l'épouse de son fils fût coquette, Je ne désapprouvai point cela, mais je ne voulais point qu'il avertit le mari et qu'il fit de l'éclat 5 ce qui n'aurait eu d'autre résultat que de forcer mon fils à garder une femme déshonorée.
Voyez , ma chère Louise , si je n'ai pas lieu d'être inquiète ; avant-hier, on a arrêté un homme, nommé La Jonckère, qui s'était engagé à enlever mon fils et à le livrer, vivant ou mort, dans les mains d'Alhéroni. 11 ne l'a manqué, au bois de Boulogne, que d'un quart d'heure.
DE MADAME I-A DUCHESSE d'oRLÉANS. 95
Paris, 22 avril 1719.
J'ai lu, ce matin, mes doaze chapitres de la Bible, les 37, 38, 39 et 40^ psaumes, les quatre premiers de l'Ecclésiaste, les 22, 23 et 24« de saint Luc, et le 4* de saint Jean; je vais ni'entretenir une demi-heure avec vous, et j'irai ensuite au couvent du Val-de-Grâce où ma petite-fille va arriver en venant de Chelles, qu'elle quitte momentanément, tandis que l'abbesse actuelle se retire et rend ses comptes à ses religieuses. On lui fait une pension de 12,000 francs, jusqu'à ce qu'il y ait quelque autre abbaye vacante à laquelle on puisse la transférer. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une abbesse aussi jeune que ma petite-fdle ; elle aura vingt et un ans au mois d'août prochain.
Lundi, j'irai chez le prince de Conti, qui m'a invitée à venir à son château de Choisy, à deux heures d'ici. C'est une belle résidence que la grande Demoiselle fit bâtir, et qu'elle légua à M. le Dauphin ; mais le feu roi la trouva trop loin de Versailles, et il voulut que le Dauphin l'échangeât contre Meudon , qui appartenait à M'°^ de Louvois, dont les héritiers ont vendu Choisy au prince de Conti. C'est un endroit fort agréable , situé le long de la Seine ; les jardins sont si près de l'eau, qu'on peut prendre le plaisir de la pêche. Mercredi étant mon grand jour de correspondance, je n'irai que le soir prendre congé du roi, et assister au spectacle ; jeudi matin je serai de retour à Paris ; je vous écrirai deux lignes ; et , après avoir été à l'église, je partirai à midi pour mon cher Saint-Cloud, afin d'y passer tout l'été, si Dieu le permet. Vous connaissez ainsi tout mon plan.
Ce qu'a dit lord Stairs m'a choquée, sans m'effrayer, car je savais bien que mon fils était sain et sauf; ce pauvre lord est lui-même fort malade; les dames françaises lui ont appris trop de français; sa vertueuse femme me l'ait éprouver une compassion réelle.
22 avril 1719.
Le feu roi n'était pas aussi brave que Monsieur, mais il n'était pas poltron... Il se plaisait beaucoup avec le comte de Grammont, qui était, en effet, fort amusant ' ; il lui a accordé beaucoup de grâces et l'admettait à tous les voyages de Marly; ce qui a toujours été une faveur marquée.... Le roi s'est plaint souvent de ce que, dans sa jeunesse, on ne l'avait pas assez laissé s'entretenir avec le monde ; mais c'est dans le naturel, car Monsieur, qui avait été élevé avec le roi, était toujours disposé à parler avec toute sorte de gens. Le roi disait en riant que le bavardage de Monsieur l'avait dégoùlé de parler : « Ah! mon Dieu,
* Tout le monde connaît les Mémoires du comte de Grammont, si spirituellement rédigés par Ilamilton; les éditions publiées en Angleterre, en 1792 et 1802, renferment de nombreux portraits qui leur donnent un prix tout particulier. L'édition mise au jour en 17 7 2, par les soins d'Horace Walpole, est la première oii il y ait des notes. Celle imprimée chez Didot en 1783, 3 vol. in-18, est un bijou typographique d'une netteté admirable ; le texte a malheureusement été l'objet de quelques corrections peu heureuses.
« Grammont fut riiomme le plus à la mode de son temps, l'idéal du courtisan fran(;ais à une époque où la cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes cl les folies par un coup d'épéc ou par un bon mot. » (Sainle-Ueuvc,)
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disait-il, faut-il que, pour plaire au monde , je dise autant de pauvretés et de sottes choses que mon frère ? »
25 avril 1719.
Le 17 avril, on a amené un drôle qui, l'an passé, a failli surprendre mon fils au bois de Boulogne. C'est un colonel réformé, nommé LaJonckère; il avait écrit à mon fils, en faisant des demandes exorbitantes de pensions et de cliarges , ayant été refusé, il va en Espagne, et promet à Albéroni de livrer mon fils mort ou vif, et de l'enlever. Il vient avec deux cents hommes qu'il met en embuscade aux environs de Paris. Il n'a manqué mon fils que d'un quart d'heure au bois de Boulogne , que celui-ci avait traversé pour aller dîner chez sa fille à la Muette. Cet homme en a été désespéré, et s'est sauvé dans les Pays-Bas. Là il a dit avec jactance que puisqu'il avait manqué mon fils une fois, il prendrait désormais si bien ses mesures , qu'on entendrait bientôt parler d'un grand coup. Par bonheur, on a rapporté cela à mon fils, et on a ajouté que l'homme était à Liège. Mon fils y a envoyé un rusé compère qui a attrapé l'homme en le conduisant hors de la porte; là, il lui a mis un pistolet sur la gorge, et l'a menacé de le tuer sur-le-champ s'il ne le suivait pas et s'il faisait du bruit. Saisi de frayeur, le coquin s'est laissé conduire au bateau; mais quand il a vu qu'on le conduisait sur le territoire français, il n'a pas voulu aller plus loin, et il a dit : « Je suis perdu, et je serai écartelé. » On l'a lié, et on l'a conduit à la P.aslille.
li. 0
26 avril 1719.
Le premier Dauphin avait suivi l'exemple de son père , et pris une vilame et puante créature , qui avait été fille d'honneur auprès de la grande princesse de Conti; elle s'appelait M'" Chouin; elle vit encore à Paris. On a pensé qu'il l'avait épousée clandestinement ; je jurerais que cela n'a pas eu liéii. Elle avait l'air d'un carlin. Elle était petite; elle avait de petites jambes, un visage rond, un nez court et relevé, une grande bouche remplie de dents pourries qui avaient une puanteur telle qu'on pouvait la sentir à l'autre bout de la chambre. Elle avait une gorge horriblement grosse; cela charmait Monseigneur, car il frappait dessus comme sur des timbales. Mais cette créature courte et grosse avait beaucoup d'esprit. Je crois que le Dauphin s'était habitué au tabac pour ne pas sentir Thorrible odeur des dents pourries de la Chouin. Il faisait beaucoup de cas du maréchal d'Uxelles , parce que celui-ci feignait d'être ami intime de cette femme; mais dès que le Dauphin eut fermé les yeux, le maréchal a cessé de la voir, et n'a pas remis le pied chez elle, tandis que, tant que le Dauphin a vécu , il passait toutes les journées chez elle.
25 avril )7li).
On a trouvé dans la cassette du duc de Richelieu d'autres lettres que des billets doux. Albéroni s'est lié à un drôle qui l'avait précédemment servi et qui est un espion de mon fils. Celui-ci a apporté à mon fils la lettre d'Albéroni; on l'a ouvorlr, lue, copiée, pro-
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 99
prement recachetée et envoyée au petit duc (de Richelieu), qui y a répondu. Mon fils a celte réponse; mais il ne peut en faire usage, parce qu'elle parle en termes cachés... J'ai bien recommandé à mon fds de faire attention à lui; il m'a promis de ne plus sortir la nuit, mais je ne me fie nullement à lui... On vient d'arrêter M. de Laval, le frère de la duchesse de Roquelaure.
Saint-Cloud, 27 avril 1719.
Vous dites que vous n'êtes pas fatiguée d'entendre vos deux prédicateurs : je dois avouer, à ma honte, que je ne connais rien de plus ennuyeux qu'un sermon; nul opium ne m'endormirait aussi bien, surtout le soir.
J'ai trois belles bibles : celle de Mérian, que ma tante, l'abbesse de Maubuisson, m'a laissée; une édition de Lunebourg, qui est fort belle, et une autre que la princesse d'Oldenbourg, fille de la princesse de Tarente, m'a envoyée l'an passé. Elle est comme ma personne, petite et grosse ; mais ni l'impression ni les gravures ne sont aussi belles que chez les deux autres. Quand je vins en France, il était défendu à tout le monde, si ce n'est à moi, de lire la Bible '; depuis une couple d'années, c'était permis , mais la constitution ' au sujet de laquelle on fait tant de
' Cette assertion n'est pas fort exacte ; il parut, sous le règne de Louis XIV, diverses traductions de la Biltle ; celle de Le JMaistre de Sacy surtout fut souvent réimprimée (Paris, 17 07, 8 vol. in-12; 1716, .'5 vol.in-fol., etc.).
* La constitution Vn'igenïhis, qui condamna cent une propoeitions extraites du livre du père Qucsnel. Cette querelle Ihéo-
bruit, l'a derechef défendu ; il est vrai qu'on ne veut pas s'y soumettre; moi, j'ai dit en riant que j'étais toute disposée à obéir à la constitution et à m' engager à ne lire aucune bible française; de fait, je n'ouvre que mes bibles allemandes. La Bible est une bonne et salutaire nourriture, et, de plus, fort agréable ; mais les catholiques allemands n'y recourent pas, et sont enclins à la superstition; de ce nombre est la margrave de Bade, la femme du prince Louis; au lieu de faire faire de l'exercice à son fds et de le faire voyager, elle le conduit en pèlerinage à Notre- Dame-de-Lorette, mais on ne peut se figurer combien chacun en rit. Je partage votie affliction pour la perte de votre nièce, mais on a tort de tant regretter une petite fdle. Mon Dieu! quel bonheur c'eût été pour mon fils s'il avait perdu ses trois premières fdles dans leur enfance! Je ne veux pas en dire davantage ' .
logique enfanta des milliers de volumes parfaitement oubliés aujourd'hui ; nous n'en citerons qu'un seul, à cause de la singularité de l'idùe qui l'a dicté : Virç/ilii Maronh Sibijlla capilo- Vna, pocmalion intcrprcla/um et nol'ts illaslralian a S. L, (P. Daude), Oxonii, (lloJlandc), 1Î2G, in-8. C'est un centon composé de vers ou de fragments empruntés à l'auteur de i'Énéide.
On ne s'attendait guère A voir Virgile en cette affaire.
* La duchesse ne ferait-elle pas allusion aux bruits qui couraient à l'égard do l'atlachcmcnt incestueux qu'on prétendait exister de la part du Uégcnt pour deux de ses fdles!' Quant à M"" de Valois, Lemontcy fait judicieusement observer que des lettres nombreuses , échangées entre son père et elle, existent aux archivcodcsalVaires étrangères, et que cette corrospondanco,
DE MAUA)JE LA DUCHESSE d'oIîLEANS. lOl
Le duc de Richelieu est lui arcliidébaiiché ' et un poltron ; il ne croit ni en Dieu ni en sa parole ; de sa vie il n'a rien fait et ne fera jamais rien qui vaille; il est ambitieux et faux comme le diable. Il n'a pas encore vingt-quatre ans. Je ne le trouve pas aussi bien que toutes les dames qui sont folles de lui. Il a une fort jolie taille et de beaux cheveux, le visage ovale et des yeux très-brillanls , mais tout, dans sa figure, indique le drôle; il est gracieux et ne manque pas d'esprit, mais il est d'une insolence rare; c'est le pire des enfants gâtés. La première fois qu'il fut mis à la Bastille, ce fut pour avoir dit qu'il avait été au mieux avec M»'" la Dauphine [la diœhcsse de Bourgogne) et avec toutes ses jeunes dames, ce qui était le plus horrible des mensonges ; la seconde fois , ce fut parce qu'il fit lui-même savoir que le chevalier de Bavière
souvent tracée dans des circonstances orageuses, mais toujours empreinte de dignité paternelle et de respect filial, ne permet pas le plus léger soupçon. On ne saurait élre aussi afTiimatif au sujet de la duchesse de Derri. Les chansonniers du temps nel'cpargnèrent pas ; l'un deux lui disait :
Un nouveau Loth vous sert d'époux ;
Reine des Moabites, Faites bientôt sortir de vous
Un peuple d'Ammonites.
Il faut d'ailleurs reconnaître que la conduite du Régent justifiait les suppositions peu charitables de ses ennemis. 11 professait et alTichait l'irréligion la plus efïrontée. Les jours consacrés à la dévotion étaient ceux qu'il choisissait de préférence pour quelques débauches d'éclat. Le chilfrc dont il se servait dans sa correspondance pour ks afl'iiircs étrangères était composé des mots les plus orduriers qu'il y ait dans la langue française.
* Ein crlz desbeaiichitler.
voulait se battre avec lui. 11 y a deux jours qu'on a mis à la Bastille un autre homme de qualité de la maison de Laval , qui trempait dans les manigances du duc et de la duchesse du Maine.
28 avril 17 J 8.
Le Dauphin avait de bonnes qualités et aussi beaucoup de mauvaises. Ce qu'il avait de mauvais venait de M"-* de Montespan , chez laquelle il était toujours fourré, et ensuite chez M'^^ la Duchesse; le roi l'aimait beaucoup , mais le connaissait bien. Il était plutôt petit que grand et loin d'avoir la taille du roi. Sa maxime éiait de ne pas montrer qu'il fit plus de cas d'un homme de la cour que d'un autre.
29 avril 17)9.
Il est certain que M^e de Montespan se moquait de la reine , mais elle se moquait de tout le monde. Elle n'avait d'ailleurs aucune impertinence de hauteur avec la reine ; c'est ce que le roi n'aurait point souffert.
Elle avait marié un de ses cousins, M. de Moulpipeau, avec la fille d'un simple bourgeois, M''^ Aubry, qui élait très-riche. Pour lui montrer qu'elle avait fait un bon mariage, elle la fit venir un jour dans le petit particulier. Cette jeune personne ne savait pas du tout vivre; elle sauta sur le coin d'une table, croisa les jambes, et se mit h se balancer tout comme si elle eût été dans sa cliamlne. On j)ei.it s'imaginer quel rire cela causa et r,omni(> M™" d(! M()nles|)aii raconta plaisamment la chose pour divertir le roi. La petite
créature s'imagina qu'elle prenait son parti et lui fit compliment sur compliment.
Saint-Cloud. 30 avril 1719.
Le tluc de Richelieu n'est pas dans la conspiration du duc et de la duchesse du Maine; il avait ourdi une intrigue de son côte; il s'était mis dans la télé de se rendre un personnage tellement considérable, qu'on ne pourrait lui refuser un mariage très-audessus de tout ce qu'il pourrait prétendre '; lorsqu'il a vu que cet espoir s'évanouissait, il s'est, par dépit, jeté dans un complot'. Ce n'est pas pour lui que deux dames ont voulu se battre en duel , mais pour le prince de Soubise, fils du prince de Rohan; il n'est
* Ceci se rapporte à une intrigue qu'avait Richelieu avec M"e (le Charolais, de la maison de Condé; il s'était flaUé de l'épouser. Les chansons du temps font parfois allusion à ces amours :
Que Charolais jeiine et fringante Pour Richelieu soit complaisante, N'est-ce pas le sort de son sang?
Mais pour un seul, c'est bien la peine, Quand, à son âge, sa maman En avait plus de deux douzaines.
Vingt ans plus tard, les faiseurs de couplets continuaient leurs attaques. Voici ce que nous trouvons dans le recueil Maurepas, sous la date de 1737.
Princesse, en vain, aux amours.
Tous les jourS; Vous offrez votre prière; Apprenez qu'à quarante ans.
Les enfants Vous prennent pour leur grand'raère; Vos yeux ne sont plus louchants,
Et vos dents Sont noires comme votre âme...
pas mal, mais il ressemble à un veau qui tette encore; le duc, les oubliant bien vite, s'est mis à se distraire avec une troisième dame , mais le mari de celle-ci a découvert ce qui se passait, et il a battu sa femme au point de la rendre toute noirç et bleue. Le gouverneur de Metz, M. de Saillant, est arrivé à Paris depuis quelques jours pour disculper son neveu; je donlc qu'il y réussisse, mais je crains que le drôle ne soit pas puni comme il le mérite; mon fds ne peut se résoudre à verser le sang; je pense qu'il se repentira de sa clémence , car lorsqu'on ne se fait pas craindre des Français, on n'a aucune prise sur eux.
Je dois convenir que je suis étonnée que Paris soit encore debout et n'ait pas été englouti , car tout ce qui s'y fait d'affreux, le jour et la nuit, fait dresser les cheveux sur la tète.
2 mai 1719.
M"'^ la Dauphine {la duchesse de Bourgogne) ne s'est jamais souciée du duc de Richelieu, quoiqu'il s'en soit vanté, et il est allé pour cela à la Bastille. M'"« la Dauphine était un peu coquette; elle bavard.iit avec tous les jeunes gens; mais si elle a vraiment aimé quelqu'un, ce n'a été que Nangis '. Elle lui avait recommandé de se poser comme s'il était amoureux de
1 Voir Saint-Simon, t. Ylll, p. 35. Nangis avait un visaij;e gracieux sans rien de rare ; il était élevé dans l'intrigue et la
galanterie 11 était le favori des dames, t. VII, p. 109. — 11
est fort question , dans les inênics Mcmoires, t. IX, p. 60, du comte (le Mauievrier, qui lit beaucoup piiricr de lui à cause de sa passion pour la Dauphine et qui liuit par se suicider, circonstance fort rare à celle époque.
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 105
M""® de la Vrillicre , qui n'avait pas une aussi belle taille ni de si bonnes manières que M™* la Daiipliine, mais qui avait une figure beaucoup plus jolie et qui était d'une coquetterie inouïe. On croit que de ce jeu il est résulté quelque chose de sérieux. Le bon Dauphin était comme les maris de toutes les femmes galantes, qui sont toujours les derniers à remarquer pareilles choses. Le duc de Bourgogne n'a jamais pensé que sa femme songeât à Nangis, ce qui était pourtant très-visible et ce que tout le monde voyait. Il aimait sincèrement Nangis, et il croyait que c'était pour lui plaire que sa femme parlait à Nangis; il était bien persuadé que son favori avait une intrigue avec M"'« de la Vrillière.
3 mai 1710.
Mon fds s'est toujours si bien disculpé des accusations que la Mainlenon et le duc du Maine dirigeaient contre lui, que le roi l'a cru et qu'il lui a rendu justice après avoir tout examiné avec soin. M™'= d'Orléans ne s'est pas bien conduite dans cette circonstance; elle a laissé ses créatures mal parler de mon fds et aller jusqu'à dire qu'il avait voulu l'empoisonner ; pat là elle a fait la paix avec la vieille guenipe, qui précédemment ne pouvait la souffrir. J'ai souvent admiré la patience de mon fds, car il sait tout cela tout aussi bien (jue moi.
Saint-Cloud, 4 mai 1119.
La cérémonie de rendre le pain bénit ne se fait nulle part ailleurs qu'en France; elle est d'une ori-
106 COKUESI'ONDANCE
gine fort ancienne et vient de la distribution du pain qu'on faisait, dans la primitive Église, pour la communion ; il y a, parfois, de grandes querelles ici, au sujet de savoir qui le rendra ou non, mais l'Église n'y perd pas , car l'on donne des cierges avec de l'argent ; la maison royale présente treize écus d'or, avec le cierge qu'offre le grand-aumônier.
Je ne me mêle nullement de ce qui se passe à Rome ; le pape et moi n'avons aucun rapport ensemble; il ne faut donc pas songer à s'adresser à moi pour avoir quelque dispense.
Il n'est pas vrai que j'aie changé de nom; je n'ai jamais pu avoir en France aucun autre titre que celui de Madame, car mon mari était le frère du roi, et la femme du frère du roi ne porte pas d'autre nom ; les filles du roi l'ont aussi, mais, pour les distinguer, on ajoute le nom de baptême; ainsi, les trois filles de Henri IV se nommaient : Madame Élisabetii , qui fut reine d'Espagne; Madame Henriette, qui fut reine d'Angleterre, et Madame Christine, qui fut duchesse de Savoie; les filles du frère du roi se nomment Mademoiselle; la première porte ce titre, sans rien n'y ajouter; les autres y ajoutent le nom de leurs apanages ; c'est ainsi qu'il y a Mademoiselle de Chartres, Mademoiselle de Valois , Mademoiselle de Monlpensier; il en est de même des fils du roi : l'ainé s'appelle Monsieur, les autres prennent le titre de leurs apanages; c'est par abus qu'on a dit le duc de Bourgogne , le duc de Berri ; il fallait dire Monsieur de Bourgogne, Monsieur de Borri.
J'ai clé hier ù Paris rendre visite à notre abbesse,
DE MADAME LA DVCHESSE d'oRLÉANS. 107
qui est au Val-de-Grâce ; sa mère et elle sont fort mal ensemble, et c'est la mère qui a tort. C'est une méchante femme, qui n'aime ni son mari ni ses enfants ; elle n'a d'attachement que pour son frère, et elle veut faire regarder son arrestation comme un acte trèsinjuste; elle dit que c'est un homme d'une piété fervente, un véritable saint, et que la conspiration était uniquement l'œuvre de sa femme, où il n'avait aucune part.
J'admire la patience de mon fils, et, à sa place, je ne l'aurais pas. Je me réjouis d'être hors de Paris, afin de ne plus voir et entendre tant de choses pénibles.
5 mai 1719.
La nouvelle abbesse de Chelles a une grande querelle avec madame sa mère ; M""^ d'Orléans dit qu'elle ne pardonnera jamais à sa fille d'être convenue à son insu, avec le père, de se faire abbesse; la fille a répondu que , puisque sa mère avait toujours pris le parti de l'ancienne abbesse contre elle, on ne lui avait pas confié ce secret, car elle s'y serait opposée; alors la mère s'est mise à pleurer amèrement ; elle a dit qu'elle était bien malheureuse avec son mari et ses enfants, que son mari était l'homme le plus injuste du monde, puisqu'il tenait captif son beau-frère, l'homme le meilleur et le plus pieux du monde, un saint, et que Dieu l'en punirait. La fille ayant répondu qu'elle se taisait par respect, la mère est devenue encore plus furieuse ; cela montre que cette femme nous hait tous comme le diable, et qu'elle
108 CORRF.SPONDANCR
n'aime personne que son frère^ le boiteux et ceux qui l'aiment ou qui lui louchent de près.
6 mai 1717.
Au commencement, la vieille Maintenon n'était pas aussi mt3cliante , mais elle l'est toujours devenue de plus en plus. Pour nous, il eût suffi qu'elle eût crevé il y a vingt ans; mais, pour l'honneur du feu roi, cela aurait dû arriver depuis trente-trois ans, car elle a, à ce que je crois, épousé le roi deux ans après la mort de la reine, et il y a bien trente-cinq ans que la reine est morte '.
7 mai 1717.
Le cousin de la vieille, qu'elle avait fait archevêque de Rouen, et qui s'était donné beaucoup de mouvement au sujet de la constitution, a suivi sa chère parente dans l'autre monde, huit jours après, jour pour jour et heure pour heure.
10 mai 1717.
La grande princesse de Conti n'était pas mal avec la Maintenon; celle-ci voulait se faire honneur de distinguer cette princesse, qui avait mené une vie ré-
1 Les Mémoires de l'abbé deChoisy expluiuent les motifs du mariage secret île Louis XIV :
« Le roi ne vouluit point se remarier par tendresse pour son 0 peuple ; il se voyoit trois petils-fils otjiiecoit prudemment que « des princes d'un second lil pourroicnt, dans la suite des temps, « cauM'r des guerres civiles. I)";uilrc colc, il no pouvoit se pas- « ser de fenmies; M""-- de Maintenon étoit encore aimable; ses « yeux étoient vifs et per(;ants, et son ;\gc la nieltoil hors d'état « d'evoir des enfants. »
DE MADAME LA DICIIF.SSE D'oRLÉANS. 109
gulière et renoneù aux bagatelles... Lorsqu'on lui annonça la mort comme prochaine, elle dit : « Mourir est le moindre événement de ma vie. »
12 mai 1717.
Le nonce est fourré dans toutes les trames contre mon fils; c'est un méchant prêtre et un mauvais diable... M. de Pompadour a accusé le comte de Laval d'avoir été en rapport avec le prince de Cellamare, et de lui avoir servi de cocher pour le mener la nuil chez M""* du Maine à TArsenal... Ce comte est toujours malade, couvert de blessures; il a un bandeau qui lui entoure le menton et va d'une oreille à l'autre; il boite et il a souvent un bras en écharpe, et, avec tout cela, c'est un intrigant infatigable ' ; il écrit nuit et jour contre mon fds... On dit que M""' de Maintenon a envoyé beaucoup d'argent dans les provinces pour exciter des révoltes en faveur du duc du Maine; mais, grâce à Dieu, cela n'a pas réussi.
Sainl-Cloud, 13 mai 1719
Vous me demandez ce qui m'a récemment mise
fort en colère; je ne puis le raconter en détail, mais
en gros; c'est l'effroyable coquetterie de M"" de Valois
avec ce maudit duc de Richelieu , qui a montré les
' C'était un gentilhomme ruiné, défiguré par une blessure, bilieux, haineux et farouche (Sismondi). Pour s'entretenir des relations au dehors, il s'aidait du chirurgien, qui faisait aussi les fonctions d'apothicaire. 11 prétendit, afin d'avoir plus d'occasions de le voir plus souvent, qu'd lui fallait deux lavements par jour, i.'abbé Dubois se récria sur cette quantité de lavements; le duc d'Orléans lui dit : « L'îibbé, puisqu'ils n'ont que ce divertissement, ne le leur ôtons pas. » [Mémoire de Sfaal.)
110 CORRESPONDANCR
lettres qu'il avait d'elle, car il ne l'aime que par vanité '. Tous les jeunes seigneurs de la cour ont pu voir les lettres où elle lui assigne des rendez-vous. Sa mère voulait que je la reprisse avec moi , ce que j'ai refusé tout net; mais on ne cesse de revenir à la charge, et je suis horriblement vexée ; l'espèce humaine me fait horreur. Je ne peux supporter l'idée de revoir M"^ de Valois, et il faut cependant le faire, afin d'éviter un bien fâcheux éclat ; la vue de cette étourdie me fera mal. Tout cela est la suite de l'apathie et de la nullité de la mère; que Dieu lui pardonne ! mais elle a bien mal élevé ses filles.
Le duc est hardi et plein d'impertinence; il connaît la bonté de mon fils et il en abuse; si on lui rendait justice, il payerait de sa tête toutes ses témérités et ses manœuvres; il l'a triplement mérité. Je ne suis pas cruelle, mais je verrais, sans répandre une larme, ce drôle accroché à un gibet. Je suis vraiment irritée contre lui, et je le déteste de tout mon cœur. Notre religieuse a été élue abbesse de Chelles; on a envoyé hier un courier à Rome pour obtenir la confirmation de cette élection. Je crains que la Maintenon ne meure que comme la Gorgone, et qu'après sa mort elle ne produise encore beaucoup de monstres. Si elle était morte il y a trente ans , tous les pauvres réformés seraient encore en France, et leur temple de Charcnton n'aurait pas été rasé. La vieille sorcière a été , avec le jésuite le père La Chaise , la cause de tout cela; à eux deux ils ont produit tout le mal.
' Les Mémoires de Richclinu parlent avec impertinence de
euii iiiliiuuc uvcc M"<-" de Valois.
DE MADAME LA DICHF.SSR D'ORLKAXS. 111
16 mai 17 19.
La vieille gucnipe a fait répandre rto maison en maison que mon fils avait empoisonné tontes les personnes de la famille royale qui sont mortes. Elle avait gagné nn des médecins du roi pour disséminer ce bruit. Si ISIaréchal, chirurgien du roi, avec tous les autres honnêtes gens qui ont été présents à l'ouverture des cadavres, n'avait pas affirmé qu'il n'y a pas eu de poison, et s'il n'eût confirmé cela au roi , cette méchante créature eût jeté dans le plus grand malheur mon fils innocent.
17 mai 1719.
Les sommes dont les Noailles, neveu et nièce de la Maintenon, héritent d'elle, sont immenses; mais on ne sait pas tout ce qu'elle avait caché.
1G mai 1719.
W" d'Orléans en a voulu longtemps à sa fille, parce que c'est à cause d'elle qu'on a fait sortir de son couvent l'abbesse, sœur de Villars ; c'est que le maréchal est dans les intérêts du duc du Maine. Je trouve cependant que cette abbesse n'est pas fort à plaindre, puisqu'on lui donne 12,000 livres de pension, en attendant la première abbaye vacante ; mais M">e d'Orléans ne peut soulïrir l'idée que la sœur du maréchal de Villars soit obligée de céder à la fille de mon fils ; ce qui pourtant , selon moi , n'est pas inconvenant'.
< Voir à ce sujet Saint-Simon , qui ne blâme point Mme de Villars, et qui trace un portrait assez curieux de la nouvelle ab-
112 COHUESPONUAKCE
19 mai 1719.
M"' de Charolais dit que l'affaire de Bayonne ne peut être vraie , parce que le duc de Richelieu ne lui en a pas parlé, et qu'il n'avait rien de caché pour elle. Elle dit aussi qu'elle ne veut pas voir mon fils, puisqu'il a fait mettre le duc à la Bastille. Ce duc se promenait sur la terrasse, frisé et paré, et toutes les dames se tenaient dans la rue pour voir cette belle image.
23 mai 1719.
J'allais voir M™» de Berri dimanche dernier; je la trouvai dans un triste état; elle avait des douleurs si affreuses aux plantes et aux doigts des deux pieds que les larmes lui en venaient aux yeux. Je vis que ma présence l'empêchait de crier, et là-dessus je par-
bessc : « tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant de la religieuse o que l'habit, musicienne, chivuruienne, théologienne, et tout '( cela de saut et par bonds, mais avec beaucoup d'esprit ; tou- « jours fatiguée et dégoûtée de ses diverses situations et inca- « pablc d'eu prendre une ; clic obtint enfin la permission de se « déineltre. » 11 existe un petit volume intitulé : Lettre d'un ecclcsiastiquc sur la vocation et la profession de Mme d'Orléans, ubbcsse deC/iclhs, Dijon, 17 19.
Le quatrièuie volume, réccuinient publié, du Catalogue de la Bililiollièque de M. Leber, fait connaître (page 127) un manuscrit remarquable ; c'est un examen de consciente de l'abbesse de dii'Ues , fait par elle-mcuic, et dans lequel celte princesse, conslanmient partagée entre les joies du monde et les austérités du cit. ilrc, rappelle sans ménageuiçut les circonstances les plus curieuses et les moins connues de sa vie intérieure, et des inlluencis secrètes qu'elle a subies. Voici un extrait qui ne laisse auciui doute sur la sincérité de la pénitente, qui s'accuse en présciici' de Dieu :
« Mon père mourut. Je rcQus ce coup si sensible à mon cœur
DE MADAME LA ULCHESSE u'oilLÉANS. 113
lis. Je lui trouvai très-mauvaise mine; on a fait tenir une consultation par trois docteurs : ils ont résolu de la saigner au pied. On a eu de la peine à l'y déci' der, car sa douleur aux pieds était si insupportable, qu'elle jetait les hauts cris lorsque les draps du lit ne faisaient que la froisser. La saignée lui a bien réussi ; elle a moins souffert ensuite. C'était la goutte aux deux pieds.
Saiot-^loud, 28 mai 1719.
Ma petite-filie ne pouvait plus supporter la hauteur de son abbesse, qui est sœur du maréchal de Villars, et qu'elle a remplacée. Je ne trouve pas l'ancienne abbesse fort à plaindre, car on lui donne 18,000 livres de pension par an, et elle a la promesse de la première abbaye de son ordre qui deviendra vacante ;
« avec soumission à votre volonté. Le dirai-je? J'eus un moment « de consolation que vous fussiez vengé d'un pécheur qui vous « avoit tant offensé. Que je revins promptement au déchirement « que cette perte faisoit à mon cœur ! L'autorité que son amitié « pour moi me donnoit fut anéantie avec lui. Ses ministres, ja- « dis si soumis à mes ordres, si assidus à me faire leur cour, « reprirent leur orgueil naturel. Ma famille elle-même m'aban- « donna sur un léger prétexte... J'arrivai au Val-de-Gràce : « quelle dilférence pour une âme aussi vaine que la mienne ! « Mes chambres qui , du temps de mon père , ne désemplis- « soient point de monde, étoient vides. Ces milliers de placets « et de mémoires que mon amour-propre s'amusoit à recevoir, « se changèrent en demandes ordinaires de pauvres. Je m'en « retournay dans mon abbaye, la rage dans le cœur, et bien dé- « terminée à m'en consoler par tout ce que je pourrois. Cette n malheureuse aventure a été la source de toutes les fautes que « j'ai faites dans la suite , et qui ont duré depuis l'âge de n vingt-cinq ans jusqu'à' celui de trente-trois » (de 1125 à
« nai ).
cependant elle crie , ainsi que son frère , comme si mon fils leur avait fait la plus grande injustice du monde. 11 y a en France une insolence extrême, surtout parmi les ducs et pairs; ils se figurent être les égaux du roi, et le grand-père de ce Villars était un simple procureur de village.
31 mai 1719.
Le roi fut fort touché de la mort de la reine , mais ce vieux et méchant diable de Fagon l'avait amenée à dessein, dans le but d'assurer par là la fortune de la vieille.
La reine ne pouvait renier son pays; elle avait beaucoup de manières espagnoles... On dit que c'était le grand usage de prendre du chocolat, qui avait rendu ses dents noires et cassées ' .
!«' juin 1719.
Un jour, la reine, après avoir causé une demi-heure avec le prince Kgon de Furstenberg % me prit à part et me dit: « Âvcz-vous entendu M. de Strasbourg? Je ne l'ai pas compris. » Un moment après, l'évoque me dit : « Votre Altesse a-t-ellc entendu ce que la reine m'a
' ('cite reine, dont le riMe fut si insicnifiant, est l'objet d'un panégyrique inséré dans un volume peu commun : Abn'gé de la vie de frh-aiiguste et très-vertueuse princesse , Marie- Thérèse d'Autriche, reine de France et de Navarre, par le R. P. Bonaventure de Soria, sou conIVssour, Paris, 1083. L'ouvrago fut réimprimé en Hollande la même année, augmenté de VOraison funèbre prononcée par llossuet.
» Cardinal et évcque de Slraslioiirg. Voir ce que Saint-Simon (t. IV, p. 23») dit do ce prélat et do sa délresse au milieu d'imniiiiâCà revenus.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. Il5
dit? Je n'en ai pas compris un mot. » Je lui dis : « Pourquoi avez-vous doue répondu? » 11 dit : « Je pensais qu'il serait impoli de faire voir que je ne comprenais pas la reine. » Le rire me prit si fort qu'il me fallut m'en aller promptement.
4 juin ni9.
Hier est mort à Paris, à l'âge de quatre-vingts ans, un homme qui, durant les trente années que j'ai passées avec mon mari, m'a fait bien du mal; Dieu veuille le lui pardonner! C'est le marquis d'Effiat, qui était grand-écuyer et grand-veneur de Monsieur, et qiii avait gardé ces fonctions auprès de mon fds. Il lui a légué une belle maison d'une valeur de cent mille livres; mon fds n'a pas voulu l'accepter, il l'a rendue aux héritiers. C'était un homme extrêmement riche; il avait des caisses pleines d'or et d'argent, et, le feu ayant pris dans son appartement, six hommes ne purent les emporter, tant elles étaient lourdes. Il n'a pas laissé d'enfants, et ses héritiers sont dans l'allégresse ' .
Ce matin, en allant à Paris, je suis descendue chez les Carmélites , et j'y ai trouvé la bonne duchesse du Lude, qui était à son dîner. Elle souffre nuit et jour de la goutte, et elle est encore tranquille et gaie ; elle a soixante-seize ans, et ne parait pas en avoir plus de cinquante. J'y trouvai aussi une cousine, la nièce de 5[me la Princesse. Elle a épousé le comte d'Ourches,
» Voir Saint-Simon, t. XIX, p. 25 : « D'Efflat étoit un homme de beaucoup d'esprit et de manège, qui n'avoit ni âme, ni principes; qui vivoil dans un désordre public de mœurs et de religion, également riche et avare; avec le chevalier de Lorraine, dont il étoit l'àme damnée, il gouvernoit Monsieur et sa cour. »
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qui a été élevé au rang des comtes de l'empire, mais qui n'a ici aucun rang, de sorte qu'elle ne peut s'asseoir à la cour; aussi ne vient-elle jamais me voir au Palais-Royal, mais seulement dans un couvent où l'on reste constamment debout. La sœur de son père , la princesse Christine de Salm, déteste mortellement sa nièce , parce qu'elle n'a pas voulu se faire religieuse , et elle l'a si bien brouillée avec M"'* la Princesse, qu'elles ne se voient pas. Cette pauvre comtesse voudrait que j'amenasse une réconciliation avec sa tante ; mais ce n'est pas chose facile , car M""® la Princesse aime trop la princesse Christine pour ne pas prendre son parti. La comtesse est si petite qu'elle me vient à peine à la hauteur du nez ; elle est blanche et a de grands yeux bleus, de sorte qu'elle n'est point laide; elle a du jugement, parle avec une grande vivacité, s'exprime bien en français , mais pas si bien en allemand; on finit par s'habituer à sa figure, mais le premier aspect surprend et effraye tout net.
11 fait à Paris une chaleur épouvantable. Il est mort hier une femme d'une façon vraiment étonnante; elle était en peu de temps devenue si énormément grosse qu'on pensait qu'elle était hydropique et on lui avait fait force remèdes à cet égard ; mais comme elle ne faisait qu'enfler davantage , on l'a menée de Flandre à Paris pour consulter le docteur llelvétius, qui jouit d'une grande réputation et qui est un homme d'un grand talent. Il a dit qu'il fallait qu'il observât la nature de la maladie. Deux jours après, on a trouvé la femme morte dans son lit; la graisse s'était fondue tout à coup et l'avait éloun'éc : n'est-ce pas une chose
DE MADAMK LA DLCHKSSE d'oULÉANS. 117
étrange? Elle se nommait M""" Doujat. J'ai bien connu son père, car il était intendant de la grande Mademoiselle; je ne sais pas s'il vil encore ; il se nommait Rolinde; c'était un homme fort capable, mais méchant. J'ai toujours aimé les gens sérieux, posés ; la pauvre Dauphine de Bavière s'amusait à m'adresser tous les jeunes freluquets de la cour , sachant bien qu'ils me déplairaient, puis elle riait aux larmes de l'air vexé qui se voyait sur ma figure.
6 juin 1719.
On a envoyé la Dauphine dans l'autre monde comme si on lui avait tiré un coup de pistolet dans la tête... Elle m'a dit souvent : « Nous sommes toutes deux malheureuses; mais la différence entre nous c'est que Votre Excellence s'est défendue contre son sort autant qu'il lui a été possible, tandis que moi j'ai travaillé de mon mieux pour venir ici ; je mérite donc bien ce qui m'arrive... » Elle aimait M. le Dauphin non comme un mari , mais plutôt comme s'il eût été son fils... On voulait la faire passer pour folle lorsqu'elle se plaignait'. Une couple d'heures avant sa mort, elle me dit : « Je montrerai aujourd'hui que je n'étais
• La Dauphine fut peu regreUée ; elle avait beaucoup d'esprit, mais les mœurs allemandes s'y laissèrent trop sentir dans une cour qui n'était occupée qu'à adorer les volontés et les inclinaisons du roi. Le joug de Mn^e de Maintenon parut lui peser, et celle-ci ne lui pardonna pas. Ses grossesses et ses couches difficiles altérèrent souvent sa santé. Le roi, qui mesurait à sa propre santé celle des autres, lui en sut mauvais gré, et il lui a fallu mourir pnur qu'on crût à ses maladies. Elle n'avait jamais élé belle, ni rien d'approchant (Saint-Simon, notes sur le/owrnal de Dangeau).
pas folle lorsque je me plaignais et que je disais que j'étais malade... » La vieille guenipe a envoyé de ses gens parmi le peuple pour faire répandre le bruit que la Dauphine haïssaitla France et qu'elle voulait créer de nouvelles taxes et surcharger le peuple d'impôts.
8 juin 1719.
M"ie de Berri n'est pas dévote et n'en joue nullement le rôle ; M"« de Valois ne signifie rien et restera toute sa vie parfaitement insignifiante; elle ne mérite pas que nous parlions d'elle. Il faut reconnaître la vérité ; là où les jésuites gouvernent, il en résulte rarement de bonnes choses : personnellement, ce sont des gens dignes d'estime, mais en corps ils sont fort dangereux. L'électeur a le tort de se laisser gouverner par des moines et des prêtres ; mais j'espère que lorsqu'il reconnaîtra qu'il s'attire ainsi la haine de ses sujets , il changera de sjstème et ne suivra plus ses mauvais conseillers. J'ai appris avec peine que la princesse de Sulzbach s'était blessée pour avoir trop dansé pendant ce carnaval.