DIVERS OUVRAGES SATIRIQUES CONTRE LOUIS XIV ET SA COUR
Nous avions le projet de joindre aux lettres de Madame une notice sur les ouvrages satiriques relatifs au règne de Louis XIV et à la Ilégence, ouvrages qui , pour la plupart, n'ont pas été ouverts une seule fois par les historiens, et qui renferment cependant, au milieu de beaucoup d'anecdotes sans doute controuvées, des faits diuncs d'attention. Un pareil travail aurait confirmé ou rcctilic sur bien des points les a!^scrtions contenues
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dans la correspondance de la duchesse d'Orléans, mais il demanderait plus de place que nous ne pouvons lui en accorder, toutefois, afin d'en donner au moins une idée, nous placerons Ici quelques notes sur plusieurs de ces livrets peu connus, et que nous nous sommes attachés à réunir :
Almanach royal commençant avec la guerre de l'an t1 01, où est exactement observé le cours du soleil d'injustice, avec ses éclipses, ou la juste punition du Ciel, démonstré dans dixhuit emblèmes graves en taille-douce ; à Paris, à l'Imprimerie royale du petit Louis, in-folio. Ce volume, imprimé en Hollande, est un recueil de planches accompagnées de vers français et hollandais. La première figure montre Louis entouré de vingt-quatre rayons qui marquent parfaitement le cours du soleil. Voici l'explication de quelques-uns de ces rayons : Vendre des offices avec fausse promesse de succession aux héritiers.— Inceste avec la femme du Dauphin, en 1680. — Porter de fausses armoiries, trois fleurs de lys au lieu de trois crapauds. — Promettre au roy de Portugal quarante navires et n'en donner que quatre. — Empoisonner le fils dv. duc de Bavière, héritier d'Espagne. — Massacrer, en 1G73, dans les villages do Hollande, à Bodegrave et Zwammerdam '.
Parmi les figures les plus piquantes contenues dansée recueil, on distingue :
Philippe le Petit demandant à son grand-père, plein de misère, la permission de revenir en France, car les Espagnols le haïssent comme la peste.
Louis avec l'Électeur de Bavière et Villeroi ; le monarque tient un édit : « Tous ceux qui pourront me livrer de nouveaux soldats âgés depuis treize jusqu'à soixante-seize ans, recevront un faux louis d'or, car tel est mon plaisir. »
Le vacarme à Trianon, ou le nouvel hôtel des filles et fils naturels de Louis le Solelller pour le consoler à l'égard de son Mars infortuné en Europe.
* 11 existe, au sujet des scènes de dévastations commises daus ces villages pendant la guerre de 1072, un ouvrage de Wicquefort, auquel des figures gravées par Romain de Hoogo donnent de la valeur : Advis fidel aux. céritabli's Hollan.lais, in-!. Ce livre, composé dans le but de stimuler l'esprit public, est écrit avec un calme mêlé de noble amertume, qui le distingue des libelles ordinaires des réfugiés; mais le graveur n'a pas imité l'écrivain ; il représente, sous les formes les plus hideuses, les e.\cès do la guerre.
La reine d'Angleterre tenant de? ciseaux et coupant les ailes du coq gaulois, « afin qu'il ne vole pas si haut et qu'il ne s'éloiyne pas tant de son territoire. »
La boite de Pandore, ou les Lamentations de M^e de Maintenon (vers détestables en français d'Amsterdam).
Le roi de papier quittant la cour d'Espagne.
Louis XIV et Philippe essayant de scier le monde pour se le ]>artager ; M"'« de Maintenon arrose la sci« d'une fa^on qu'il est fcuperflu de décrire, mais, malgré ses rayons aquatiques (expression du graveur), la scie se brise et se rompt '.
L'idée de faire du calendrier une satire de Louis XIV est précisément la contre-partie de celle qui, en 1G89, avait inspiré un singulier monument d'adulation. Le sujet, ou plutôt le cadre de celte espèce d'apothéose, consiste dans une image orhiciilaire et très-ornée du calendrier romain, où sont représentés les douze Travaux d'Hercule, mis en parallèle avec les principaux établissements de Louis. Les deux LL entrelacés dans un soleil, douze fois répétés, occupent le centre de chaque tableau double comme un emblème commun aux deux héros; l'auteur eût dit peut-être aux deux demi-dieux (Catalogue Leber, n° 6020).
l'Almanach dont il s'agit n'offre d'ailleurs qu'une faible partie des caricatures que la Hollande fabriqua contre Louis XIV. On peut citer en ce genre : Le Mariage du don Quichotte de la France avec Espagnolette infante. — Le Scéiératisme de Louis XIV (en vers), Louis dort près de ges louis. — Les trois faux rois en France. — Louis badin meurt de chagrin.
Caractères de la famille royale, des ministres et des principales personnes de la cour de France, à Viilefranche, chez
* Cette estampe est i-eproduite dans le Musée de la Caricature; le rédacteur du icxle l'apprécie en ces leinies : « En ce temps- là le suc- « cesseur de Charles 11 n'était pas bien affermi sur son iiône; la ma- 11 lice s'égayant sur le projet d'une dynastie universelle, divisée entre " le (,'rand-pèie^ soutenu dans ses rêves de doniinuiiun par M"»t de « Mdintenun, et le peiit-tils, prêt à laisser choir le sceptre des Espugnes « et des Indes; la malice, disons-nous, imagina de rcpiéseiucr les deux " rois usant en vain les dents d'une scie sur le globe qu'ils convoitent. " L'àme des conseils de Versailles, la veuve de Scarron, faisant l'œuvre « du sabot du rémouleur, aide au partage par un effort de nature que «1 la décence peut condatnner, mais que l'esprit doit ad.'nettre comme « l'allégorie la plus juste de son influence sur les entreprises du roi. « Celte traduction grotesque d'un trop vaste projet parut sans doute « plaisante à ceux-là mômes qu'elle attaquait persunnellemeut. »
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Paul Pinceau», I703,petit in-J2de 57 pages. Il en fut fait une réimpression l'année suivante, et une autre en 1706, avec des augmentations assez étendues, sous le titre de Nouveaux portraits et caractères de la famille royale.
On ignore le nom de l'auteur de cet écrit , il n'en est pas question dans le Dictionnaire des Anonymes de Barbier. L'édition de 17 03 est mal imprimée et fort incorrecte. L'écrivain, quel qu'il soit, ne brille point par le style ; il assure, dans son avertissement, qu'il a bdti son ouvrage sur des matériaux moralement vrais, et il ajoute qu'il n'a pour but que le naïf. M. du Roure a parlé de ces Portraits dans son Analectabiblion, t. II, p. 418; mais nous sommes étonné de le voir regarder cette satire comme « du petit nombre des productions de son espèce, imprimées en France à cette date. » II est évident que Villefranche est là un nom supposé ^, tout comme le nom de l'imprimeur. On n'aurait jamais pu publier dans les États de Louis XIV un écrit qui exprime franchement des vérités parfois fort dures ou des critiques amères. Le portrait de Mme de Maintenon n'est pas flatté : « Elle est partiale et in- « téressée dans son crédit, vaine et ambitieuse au dernier point, « haïe beaucoup, et encore plus crainte. On parle diversement « de ses aventures avant son mariage avec M. Scarron. Que sa « dévotion soit sincère ou masquée, il est toujours certain qu'elle • se maintient avec son prince par une étroite liaison avec le ■ confesseur. »
Le Dauphin est représenté comme « un bon prince, mis jus- « qu'ici hors d'état d'entrer dans les alTalres, insensible à tout n autre plaisir que la chasse, quoiqu'il ne se donne cet exercice « que pour prévenir les méchants effets de sa trop grande rén plétion. »
ï Paul Pinceau est un imprimeur imaginaire de la même famille que Pierre Marteau et ses gendres Adrien Lencaime et Paul de la Tenaille Charles de la Vérité, F. Gaillard, Robert le Turc, Jean l'Ingénu, Jacques le Sincère, Jean pleyn de Courage, Boccafranca, Simon l'Africain, et bien d'autres typographes tout aussi fantastiques, étaient des masques sous lesquels se cachaient les éditeurs ho:iandais.
* 11 serait facile d'indiquer bien d'autres ouvrages publiés sous cette rubrique de Villefranche; en voici quelques-uns qui s'offrent à nous .- Traité sur l'enlèvement du prince de Funlemberg, Charles de la Vérité, I67G; l'Enfant sans souci, Nicolas l'Enjoué, I6S2; le Justin moderne, Pierre le Petit, 1667; il ilercurio postiglione, Villafranca, Claudio del Monte, 1667.
Le caractère de l'illustre archevêque de Cambray, Féneîon, a été ratifié par la postérité : a C'est en tout sens ce qu'on appelle
« un honnête homme Je ne connais point d'ecclésiastique
« d'une dévotion plus aisée ni plus sincère... Son grand atta- •'. chemcnt à li probité lui a attiré tout le venin des dévols qui « ont voulu le perdre à roceasion d'un livre où il dément luio même son bon tour d'esprit {V Explication des Maximes n des saints). Son Télémaque a fait rougir le despotisuie, et
" immortalisera l'auteur Il sait se passer de la cour, et je ne
« crois pas qu'il sente son exil. »
On remarque quelque sévérité à l'égard de Bossuet : « C'est un des plus savants ecclésiastiques et des plus raffinez « courtisans, défenseur infatigable des sentiments de la cour... « Créature dévouée à une personne qui est maintenant l'arbitre « de la France ( iV"ie de Maintenon). Son acharnement contre « M. l'archevêque de Cambray, le rare et presque singulier « advocat des hommes, a gâté toute sa controverse et l'a rendu « méprisable parmi les honnêtes gens. »
Nous observerons, à ce propos, que des accusations bien autrement vives contre Bossuet se rencontrent dans un livre peu commun et avidement recherché des bibliophiles : Mémoires, Anecdotes de la cour et du clergé de France, par J.-B. Denis, Londres, 17 12, in-12. C'est là qu'on trouve, pour la première fois (page 108), l'histoire du mariage de Bossuet avec mademoiselle *'^* (Desvieux de Mauléon). On y vuit aussi ce prélat faisant faire la fraude pour ne pas payer lés droits d'entrée des étoffes avec lesquelles il meuble ses maisons de Mcaux et de Germigny, et doublant ses revenus d'une manière illicite. Mais le mépris public a fait justice de toutes ces calomnies.
Esquissons rapidement, d'après l'auteur de ces Caractères, le portrait de quelques autres personnages importants de la cour de Louis XIV.
Monsieur. Idolâtre de sa personne et ne connaissant que lui seul d'aimable, toujours avide d'argent et presque toujours brouillé avec ce précieux métal, jouant avec beaucoup d'attachement, perdant pourtant en prince, mais gagnant en bourgeois ; l'oracle de l'étiquette.
Le dcc oe Bouhgogne. Air grave, sombre, atrabilaire, vif jI n'être jamais coulent de ceux qui l'approchent; la fierté l'emporte et tiès-souvcnt mal à prop( s.
Le prince de Condé *. D'un caractère difficile et turbulent; emporté et prenant les choses par le mauvais endroit; capable néanmoins de faire beaucoup, mais très-peu disposé à faire quelque chose ; la faiblesse de son tempérament va jusqu'à la manie ; s'échappant quelquefois en présence du roi qui ne s'étonne point de ses écarts ; extrêmement avare , excepté pour les repas et pour les parties de plaisir, dont il entend parfaitement l'ordonnence; libéral en ce point jusqu'à la prodigalité ; incommode à ceux qui le servent; pour tout dire, un grand chez qui le faible l'emporte infiniment.
Le duc de Bourbon. On l'a vu dans les champs de Mars ; mais là, comme ailleurs, a-t-il fait parler de lui? Son caractère approfondi, je craindrais qu'on ne trouvât plus de mal que de bien ; il ne semble être né que pour de petites choses.
Le duc du Maine. Fort peu de mérite, mais beaucoup de vanité; il voudrait bien qu'on le jugeât digne de son père. Heureux d'être le fils de Louis XIV, car, s'il était obligé d'être luimême l'artisan de sa fortune, on peut assurer qu'elle serait fort mince. Sa valeur est fort équivoque, mais on le croit encore plus espion que soldat. Très-fier et d'une délicatesse outrée à soutenir son rang; supérieur au plaisir du vin et des femmes; ne vivant pas trop mal avec la sienne, et gardant passablement le décorum.
L'archevêque de Reims {Le Tellier). Savant, de la discipline la plus sévère, cherchant pour ses fonctions des hommes qui n'aient jamais bronché, lui-même étant le prélat du monde le plus irrégulier; indomptable sur l'article de ses intérêts; souverainement brutal , et cependant assez bien en cour, où il ne laisse pas de se faire souvent des affaires par son imprudence.
ViLLEROi. Sa valeur paraît médiocre ; il a besoin de secours même pour les petites choses, et quand il a le courage d'y entrer, il voudrait qu'on les crût importantes ; il est plus propre pour une fête que pour une campagne. Il ne fut pas plutôt général qu'il se regarda dans l'armée comme dans son hôtel ; tous les officiers ne lui paraissaient dignes que de la seconde table , et il croyait faire beaucoup d'honneur aux princes de les ad-
* Il s'agit du fils du grand Condé ; il fut le dernier de sa race qui porta exclusivement le titre de Monsieur le Prince. « Jamais tant de lalents inutiles, de génie sans usage » (Saint-Simon;.
mettre à la première. Infiniment ambitieux ; tonjours hors de son chemin, et se donnant des airs avec ceux mêmes auxquels il doit le plus de respect; fou de la magnificence; nuit et jour occupé de son luxe ; l'ombre de sa faveur et de ses richesses lui procurent une foule de courtisans qui le méprisent.
Le Tellier, marquis de Courtenvaux. C'est un pygmée en matière de grandeur ; sa famille n'en retire aucun lustre *.
Le kuc de Lauzun. Aventurier étourdi , ballotté par la fortune qui lui a joué les meilleurs et les plus mauvais tours , il a pleuré dans une longue prison ses rodomontades envers son roi ; le bonheur qu'il a eu de faciliter la fuite d'une grande princesse {la reine (i Angleterre, femme de Jacques II) et de contribuer à la sûreté d'un petit prince équivoque l'a remis en grâce, et si depuis il n'a\ait point paru sur la scène des armées, peut-être l'eùt-on jugé capable d'y f;iire quelque figure*.
Le duc de la Ferté. C'est le Silène des courtisans et le père du cabaret qui lui lient presque lieu de domicile; ratlinaut sur la déhanche ; très-jaloux de sa Messaline^ avec laquelle il est
' « Polit homme, méprisé et compte pour rien "(Saint-Simon). Un couplet du lomps représente Louvois examinant ce qu'il fera de ses quatre enfants, et songeant qu'il faut modérer ses désirs; aussi se borne-t-il à taire réyler l'État par un de ses lils; un autre remplacera Turenne; l'abbé sera cardinal:
Pour Courtenvaux, j'en suis en peine;
Il est sot et de mauvais air;
Nous n'en ferons qu'un duc et pair.
2 Pour bien connaitre ce personnage celèbio, il faut recourir à Saint- Simon ei aux Mémoires de M. ^\■alcUenacr sur Mme ^g Sévigné, t. Jll. La Kruyère en a trace le portrait de main de maître, sous le nom de Straton. 11 existe un livret peu facile à trouver: Les Amours de Madamoiselle {s\c) avec M. de Lauzun, Cologne, Michel Baur, 1673; [il est d'ailleurs réimprimé sous le titre de : Le Perroquet ou les Amours de Mademoiselle, dans le recueil iniilulé : Amours des Dames illustres ; on le retrouve dans l'Histoire amoureuse des Gaules, et dans les Mémoires de Ml'"; de Montpensier, t. VU.
3 Elle était sœur de la comtesse d'Olonne, fameuse par son inconduitc et que les Mémoires de Uetz, ainsi que VlJistoire amoureuse des Gaules, font trop bien connaitre. La Hruyérc a tr.xé le portrait des doux sœurs, sous les noms de Claudic et do Messaline, dans un caractère ([u'il lit paraître, pour la piomière fois, dans ht septième édition ( 1092 ) de son immortel ouvrage. « Le débordement (1(^ leur vie lit grand bruit; aucune femme, même des plus décriées, n'osoit les voir ni ))aroitrc avec elles » (Saint-Simon). La duchesse de La t'cité se convertit vers lu lin de sa vie, et mourut prcsipie ociogeuairo, en I7ij, laissant deux lils, dont l'un entra dans l'ordre des Jésuites.
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toujours brouillé; piquant et emporté jusqu'à la dernière violence , en opprobre à la cour par son travers d'esprit et de conduite ; avec cela i)on ofllcier, ce qui lui procure du commandement.
Le comte d'âi'bigné. C'est un fat dans toutes les règles ; il se persuade, à cause du règne de sa sœur ( 3/"'« de Maintcnon ), qu'il est la troisième perscmne du royaume. Il a passé sa vie dans la débauche. On l'a contraint d"embrasser le parti de la dévotion dont il purte le masque d'assez mauvaise grâce '.
Le duc de Bouillon. C'est un seigneur de bonne trempe ; peutêtre aurait-il été moins malheureux si, dans son mariage, il avait plus cherche l'assortiment que la fortune ; il n'a jamais pu parvenir à la faveur, quoique, dans le fond, le roi ne le mésestime pas; il est d'une tournure à s'attirer de grands chagrins domestiques, assez éclairé pour voir ce qui se passe et trop bon pour y remédier -.
Le duc d'Aumont. U doit tout à sa bonne fortune; il n'est en place que pour montrer sa petitesse; emporté, fier, infiniment éloigné du mérite qu'il croit avoir et ne promettant rien'.
Le duc de Gesvres. C'est une vieille béte, de service incommode à la cour ; sa bêtise lui fait du bien ; un plus habile homme que lui ne se serait pas soutenu si longtemps *.
Le maréchal de Boufflers. Il a surpris le monde et s'est fait une fausse réputation de bravoure; il doit le commencement de
1 11 faut lire dans Saint-Simon le portrait de ce dissipateur fou à enfermer, et qui ne se gênait pas, même dans la galerie de Versailles, pour dire le beau-frère, en parlant Ju roi. Sa sœur redoutait exirèmemént cette intempérie de langue. Elle le fit jusqu'à 1 époque de sa mort, en ni3, garder à vue par un prêtre de Saint-Sulpice, nomme Madot.
* Les Mémoires du cardinal de Ketz et ceux de Saint-Simon font assez connaître ce personnage qui, après avoir été mêlé à beaucoup d'intrigues, mourut en 1721, à quatre-vingt-deux ans. La duchesse de Bouillon, fameuse pour avoir été l'amie de La Fontaine, « éloit dans « Faris^ malgré sa conduite peu régulière, une espèce de reine avec la- « quelle il falloit compter « (Saint-Simon ).
8 11 était cité comme gastronome. Saint-Simon dépeint la duchesse comme une grande et grosse femme, impérieuse, méchante, grande joueuse, grande dévote à directeur.
* Cet original se minait en équipages et en dépenses folles pour ne pas laisser, disait-il, son bien à ses enfants ; à quatre-vingts ans, il épousa, en secondes noces, une demoiselle de La Chenelaye, belle et riclie, que l'anil)ition d'un tabouret à la cour fit consentir. Voir une note de M. Walckenaér dans son édition de La Bruyère, 1845, p. T17.
sa fortune à la haine de M. de Louvois, qu'un parti jaloux voulait mortifier ; il a eu l'esprit de se ruiner deux ou trois fois pour s'enrichir des bienfaits de son prince ; il affecte le mystère pour se faire croire pénétrant , mais les gens d'esprit ne sont point ses dupes ; fils du bailli de Beauvoisis, il se figure que Hugues Capet l'a créé duc et pair ; esclave de la faveur jusqu'à la respecter dans le dernier laquais d'un ministre*.
Nous arrêtons ici nos extraits de ces Caractères; nous en avons parlé avec quelque détail , parce que, selon l'observation de M. Walckenaër, ils paraissent un écho fidèle de l'opinion publique sur les personnages du temps. Nous regrettons de ne pas y trouver un portrait de Madame; mais la vie retirée de cette princesse et son éloignement des intrigues de la cour font qu'il est rarement question d'elle dans les écrits de l'époque. Le célèbre philosophe Locke, qui assista, le 26 septembre 1G77, à un opéra à Fontainebleau, consigne dans une note du journal de son voyage en France, que Madame, coiffée d'une perruque d'homme et habillée comme un homme jusqu'à la ceinture, lui parut fort singulière. Voir Dfe 0/ /. Locke^ ivith extracts.,, by lord King. Londres, 1829, 4°, p. 271.
La Confession réciproque, ou Dialogues du temps , entre Louis XIV et le Père La Chaise, Cologne, 1 G94.
Il existe une autre édition de cet écrit, 169 (le dernier chiffre manque). Un avis du libraire signale comme auteur Pierre Lenoble, et lui attribue quelques ouvrages du même genre, tels que les Amours d'Anne d'Autriche et VOmbre de Louvois. Cet avis indique aussi comme étant imprimés plusieurs autres livres :
Le Bouleversement de la France, prédit par Nostradamus ;
— le Traité d'alliance offensive et défensive du Turc d'Orient et du'Turc d'Occident; — l'Établissement du sérail de Louis le Grand avec le portrait des dames ; — l'Horoscope des Jésuites;
— la Cour de sainte Maintenon ; — Le Pèlerinage de Louis XIV ù Saint-Cyr, etc. Ces ouvrages sont supposés 2. h' Avis annonce
1 L'ouvrage imprimé en Iluliande, sous la rubrique de Paris, Ilis~ toire des Amours du maréchal de Boujilcrs, IC9C, n'esl qu'un roman fort peu digne de foi.
* Un pamphlet do Lenoble, la Pierre de louche politique, H90, renferme une liste de livres supposés, relatifs aux affaires d'Angleterre. A l'égard des ouvrages imaginaires, souvent inventés jiar l'esprit de la Balirc, il faut consulter deux articles fort curieux dus à MM. Uacnscl
de plus que Pierre Lenoble, vendant ses manuscrits fort clicr, la Confession sera le dernier ouvrage qu'on donnera de lui. 11 est vraisemblable que tout ceci n'est qu'une plaisanterie de l'éditeur, dans le but de donner le change au public ; on ne connaît pas d'écrivain du nom de Pierre Lenoble, et il ne faut pas le confondre avec Eustache Le Noble de Saint-Georges. Celui-ci était un pamphlétaire qui ne manquait ni d'esprit, ni de verve, mais c'était contre les adversaires de Louis XIV, et surtout contre Guillaume 111, qu'il faisait courir sa plume. Sa conduite fort déréglée lui valut des désagréments, même à Paris ; arrêté en 1G90 eten 1691, et ses papiers saisis, il fut, en JC98, condamné au bannissement ; mais il ne sortit pas de France, et , quand vint la guerre de la succession, il reprit, avec privilège royal, son rôle de libelliste. H donne à entendre qu'il recevait des ministres des communications officieuses. Les bibliographes ont fort peu parlé de ses nombreux écrits qu'ils ont à peine connus et dont la collection complète n'existe sans doute nulle part. On trouve à ce sujet de curieux détails dans le catalogue des livres de M. M. (Moreau), 1846, n° 319.
La Confession réciproque se termine par les mots : Fin de la première partie {\a suite n'a point paru); elle se compose de trois dialogues, dont voici le résumé succinct :
Louis convient qu'il ne s'est jamais exposé à aucun péril ; il donnerait toutes ses conquêtes pour qu'on put dire qu'il a été blessé ; lorsqu'il parle du prince d'Orange, la fièvre le saisit si bien qu'il doit en hâte recourir au quinquina. De son côté, le confesseur lui déclare qu'il peut, en sûreté de conscience, violer tous les traités, brûler des villes, faire périr ses ennemis, car les casuistes sont tous d'accord sur ce point qu'on peut tuer son adversaire. — « Je vous absous, dit-il, de tout péché passé, présent
(P. Jannet) et Ed. Fournier, dans le Journal de l'Amateur de livres, \8iS, no 17, t. 1, p. 237-271, et t. 111, p. 6-19.
Le catalogue de la Bibliothèque (\m&g\nairo) du comte de Forlsas (facétie très-piquante qui lit, en 1840, du bruit dans le monde des bibliophiles) mentionne deux ouvrages relatifs à Louis XIV, mais que nul bibliophile ne possède, et pour cause.
Le Sarrianapale de ce temps, IC99.
Les Suites du plaisir, ou Desconlitures du grand roi dans les Pays- Bas. Au Ponent (Hollande), 168G. —Libelle d'un cynisme dégoûtant, à l'occasion de la fistule de Louis XIV. Une des figures représente k« derrière royal sous la forme d'un soleil entouré de rayons, avec la fameuse devise, Neo pluribus impar,
« et futur, et vous donne pour pénitence de dire votre Credo o tous les jours, de vous sevrer de vos plaisirs ordinaires deux « fois la semaine, et de faire un fonds de 300,000 livres, pour « assassiner trois ou quatre grands que je vous nommerai. »
Histoire des Amoui's du maréchal de Luxembourg, Cologne, 1694, in-12.
Ce roman mal écrit représente le maréchal sous un aspect odieux et ridicule. On donne pour motif de son exil de la cour « la mort du duc de Soissons, dont on l'accusait, et que l'on « croyait avoir Qni ses jours par le poison, et l'art magique dont <f il se servait pour enchanter les personnes à qui il voulait « plaire, particulièrement aux dames les plus aimables et qu'il « trouvait à son goût. »
L'auteur raconte les passions successives du maréchal pour M"es de Chevreuse et de Tilladet; il le montre consultant un sorcier qui lui apprend que chez les femmes un nez long est l'indice de la constance, et un nez arrondi le signe d'une humeur volage et changeante. On voit l'illustre guerrier se déguiser en femme, courtiser une bergère qu'il rencontre à la campagne, et se trouver en danger d'être fort maltraité par des paysans armés de faux. A tout ceci, l'écrivain mêle le récit d'autres intrigues ; le Dauphin est « fortement charmé despuis- « sauts attraits de la duchesse de Verneuil », et le roi est épris, au siège de Namur, de M™<' de Castello, femme d'un colonel ennemi.
Nous avons déjà mentionné un pamphlet satirique contre le maréchal ; en voici un autre : Luxembourg apparu à Louis XIV, la veille des Rois; Cologne, Ifi!).'). On trouve des détails curieux dans les Mémoires pour servir à l'hisloire du maréchal de Luxembourg, La Haye, 17 58, in-4'*.
Histoire secrète des moijms injustes et perfides dont Louis XIV s'est servi pour arriver à la monarchie universelle, Cologne, 1G91, I GO pages.
Vol urne que nous ne rencontrons pas sur les catalogues des collections les plus riches en livres de celle espèce, celle de M. Le- Ler entre autres.
Après avoir annoncé que le roi déclare la guerre h tout l'univers et que, de toute évidence, son projet est de s'emparer de l'Allemagne entière pour la joindre à la France, l'auteur entre Uuns de longues considérations sur la conduite ambitieuse des
rois de France depuis des époques fort éloignées, et sur les prétentions de Louis XIV an sujet des provinces qu'il a déjà réunies à la France ou qu'il revendique à divers titres. 11 y a beaucoup d'acrimonie dans cet écrit, mais il est d'un bout à l'autre du ton le plus sérieux.
Comme modèle de contraste, on peut placer à côté de quelques-uns des libelles composés en Hollande, certains ouvrages français où Louis est exalté de la faqon la plus ridicule. Nous citerons comme des chefs-d'œuvre en ce genre deux volumes fort peu connus :
Les heureux augures du triomphe de Louis XIV sur tous les rois du inonde, par J.-B. de Ciissillac, capucin. Paris, 1665, in-4**. En décomposant vingt-quatre fois le nom du roi, l'auteur y trouve autant d'augures de sa grandeur future.
L'Apollon français, ou le Parallèle des vertus héroïques du très-auguste, très-puissant et très-invincible roi de France et de Navarre, Louis le Grand, avec les propriétés et les qualités du soleil, par Brice Bauderon, seigneur de Senecey, lieutenant général au bailliage de Maçonnais, Màcon, lG81,in-12.
Louis XIII avait été l'objet d'adulations non moins bizarres; dans un opuscule imprimé vers tG18, \' Horoscope dit Roy, la ville de Lyon est introduite pour revendiquer ridiculement l'honneur d'être le lieu où le monarque a été conçu !
Sommaire des chapitres contenus en la chronique du chevalier Sotermelec.
Cette chroniiiue, imitation du style de Rabelais , est dirigée contre le Régent; elle se trouve à la suite des Aventures de PompUius, chevalier romain, 1724 (autres éditions, 1725 et 1728), roman satirique et parfois licencieux , dont une partie (chapitres xxiv et suiv.) porte sur le duc d'Orléans; ce prince est très-facile à reconnaître sous l'anagramme de Relosan^ et ses actions n'y sont presque pas déguisées. Les chapitres les plus intéressants de cette prétendue chronique devaient être ceux-ci :
Comment Sotermelec (sauveur du roi; le Régent) fut mis entre les mains des précepteurs à cette fin d'être élevé en tout honneur et vertu. De ses ébats et passe-temps , et comment il donnoit bon témoignage de sa sufllsance.
Comment Soteimelec, devenu grand, commençoit à se confesser à Dieu, à la Sainte Vierge et à tous les saints, et leur
détailloît par le menu ses péchés, puis ne s'en challoit et re-
tournoit pécher.
Comment Sotermelec trop dévotement ne comptoit ses patenôtres et commençoit à pécher aux huîtres.
Comment une nuit il vit en songe une couronne et cuidoit que régner pourroit, puis s'éveillant ne trouva que bran.
Comment après le décès du roi don Sadik ( Louis XIV) , son oncle, il amadoua les bonnets-ronds [ le Parlement) et les supplia dolenternent de vouloir dérompre les tables testamentaires dudit roi.
Comment de prime abord furent chassés certains gouverneurs et anciens Solipses (jésuites), lesquels, par conseils précipités, auroient mis l'État en péril.
Comment Sotermelec requit les bonnets-ronds de lui octroyer la gouverne des Gaules, sous tel pacte qu'il feroit tout bien, qu'oncques en nul rien mal ne feroit, ce qu'en son cœur nepensoit, si qu'au partir de là n'en tint cure.
Comment il fit démolir la citadelle de Damur (Dunkerque pour complaire au roi d'Albion.
Comment il humoit le piot et donnoit gourmades à ses com- . pagnons de plaisir, puis se repatrioit avec eux.
Comment il alloit en pèlerinage à l'abbaye de Tetemu {le Château de la Muette à la duchesse de Berry, ou l'abbaye de Chelles), et là faisoit longues retraites, puis y consoloit abbesse et nonnains.
Comme étoient réglées les nonnains de Tetemu.
Comment la règle étoit que feroient tout le rebours de ce que autres religieux et nonnains doivent faire.
Comment Sotermelec inventa un grand creuset ( la Banque) pour y fondre or et argent.
Comment il fit nombre de detteurs et d'emprunteurs.
Comment Sotermelec et les detteurs payoient leurs dettes avec son et donnoient fumée pour or.
Comment, malgré misère, il menoit bombance et joyeuseté, marchandoit filles, achetoit femmes, consoloit veuves et se solacioit.
Comment il étoit entouré de vaticins , aruspiccs et autres telles gens qui elfaçoicnt le passé, et lui faisoient voir un bel avenir par le pertuis d'une bouteille.
Comment il créa la charge de grand calculateur es marches
des Gaules et en accoutra un certain charlatan, transfuge calédonien {l'Écossais Lato).
Comment princes et autres grands seigneurs se firent marchands de papiers et baillèrent torche-c... pour monnaies; aucuns vendirent épices, autres vendirent joyaux, etc. ! Comment un beau jour le pontife de Cambrav (Dubois) voulut se faire cardinal, et supplia Sotermelec de l'assister auprès du pape de Rome.
Comment fut conclu par le pontife de Cambray qu'il falloit honorer la dive pancarte du pape romain (la bulle Unigenilns).
Des choses étranges qu'aucuns théologiens gallicans découvrirent en ladite pancarte.
Comment ceux qui ne voulurent honorer la dive pancarte furent relégués en l'île des Papefigues [la Hollande).
Comment le pape romain fit le pontife de Cambray cardinal, et lui octroya dix-huit quarantaines de pardons pour les péchés à venir, avec rémission des passés.
Comment le pontife de Cambray ne disoit messe et juroit comme un payen.
Comment Sotermelec trépassa et ne fut dans son mal secouru à temps, et comment d'aucuns fut interprété cettui défaut de remède et médecins.
L'Histoire du prince Papyrius, surnommé Pille-argent , gouverneur des Francs -Sots. Le nom de Papyrius s'explique de lui-même par les billets de banque qui, émis outre mesure, avaient fait disparaître le numéraire. Cette facétie, qui est citée dans la Bibliothèque historique de la France, n° 24,5G5, n'avait pas, à ce que nous croyons, été imprimée avant M. Peignot qui l'a insérée dans son Précis historique de la maison d'Or~ léans; elle ne renferme que les titres détaillés de dix-sept chapitres; nous nous bornerons à quelques extraits :
Comme quoi le prince Papyrius fit patte de velours aux Druides [aux membres du Parlement) pour être gouverneur des îles des Francs-Sots, et leur fit entendre par biaux semblants qu'il vouloit qu'on lui rognât les griffes pour l'empêcher de prendre ni faire mal, et que même son vouloir étoit que les Druides pussent ouvrir la bouche quand il leur plairoit pour crier au chat, et comme quoi, après maintes harangues et maints biaux sermonages mis en paroles et écritures, le prince Papyrius entra dans l'isle pour icelle gouverner.
Comme quoi Papyrins, à son entrée, fit moult bonne mine aux Francs-Sots et prenoit consultation des Druides qui lui firent remonstrations que plusieurs harpies du temps avoient mangé ce qu'il y avoit de bon dans les isles ; sur quoi tant fut procédé que lesdites harpies furent pourchassées. Mais leurs plumes furent mises dans les poches de plusieurs p et maq dont
se servoit souvent ledit Papyrius pour s'ébaudir, si bien que toute la chevance s'en alla. à rien du tout, comme si de rien n'avoitété, mais au contraire arriva pis que devant.
Comme quoi Papyrius, prenant si s éhîits avec gentes donzelles, passoit les nuits à moult manger et grandement boire et d'autant dormir la grasse matinée.
Comme quoi le prince Papyrius fut grandement courroucé contre le soudan d'iljérie qui lui mandoit par ses écrits que son cheval n'étoit qu'une béte et qu'il auroit affaire à lui s'il touchoit tant seulement du bout du doigt au petit Ascagne {le jeune Louis XV). Sur quoi Papyrius prit une hallebarde et envoya une grosse troupe de Francs-Sots pour guerroyer le Soudan d'ibérie.
Comme quoi Papyrius retint bien joyeusement en ses isles le fameux droguiste et grand charlatan Pille-Avoine, pour lui aider à duper et piper les Francs-Sols, et faisoit ledit Pille-Avoine de jolis tours de souplesse et des boîtes de papier dans lesquelles il disoity avoir de bonnes drogues et recettes admirables pour bien manger, boire et dormir, puis quand on les ouvroit, n'y trouvoiton souventes fois rien du tout.
Les Amours de Louis le Grandet de M"« dti Tron, Rotterdam, sans date (vers 1G'J8).
Ce volume, recherché des bibliophiles, quoiqu'il soit mal écrit et assez plat, reproduit, avec quelques différences, un pamphlet imprimé en IG'JO : Nouvelles Amours de Louis XI W Cette satire est fondée sar un fait que relate Saint-Simon ; M'Ie du Tron est la nièce de Bontomps, valet de chambre du roi, M^c de Maintenon figure dans l'ouvrage et elle adresse au monarque des remontrances qui lui déplaisent fort : « 0 sens rebelles et désobéissants, quand triompherons-nous de vous? Je veux, sire, qu'un ange m'emporte si vous ne perdez pas le peu de santé qui vous reste. » Les finances royales se trouvent dans un état désastreux; Pontchartrain propose de mettre un impôt sur le vent; les bateliers, mariniers, meuniers, etc., ne pourront s'en
servir qu'en payant des droits qui rapporteront beaucoup d'argent. Louis pense qu'il y aurait plus de profit à taxer les heures et surtout l'heure du berger. Un autre émet l'avis d'une contribution qui rendrait bien plus que toutes celles dont on pourrait s'aviser, ce serait une taxe perçue sur les femmes galantes.
Abaissement de la France présagé par le songe de son roi, par le sieur G. R. P. A. de Prague; Jacques le Roy (Hollande), 1G90, in-4°, 12 pages.
Cherchant tous les moyens possibles d'exprimer la haine qui les animait, les ennemis de Louis XIV s'avisèrent de demander compte à ce prince des idées qui pouvaient traverser son cerveau durant son sommeil. Us supposèrent qu'il faisait des rêves où il voyait la France humiliée, ruinée, presque conquise, et ils joignirent au récit de ces visions prétendues des commentaires où l'injure était versée à flots. Cette idée parut si inuénieuse que ce fut à qui l'exploiterait. On vit paraitre les Remarques curieuses sur plusieurs songes de quelques personnes de qualité et spécialement sur ceux de Louis XIV et de .V«« de La Vallière, Amsterdam, 1690; les Brièves remarques sur le songe de la reine d'Angleterre et sur celui de Mme de la Vallière, 1690; le Songe de Louis XIV le jour de la prise de Menin, Cologne, sans date (vers 1706); les Explications de quelques songes prophétiques qu'il a plu à Dieu d'envoyer à des dames réjugiées, par J. Massard, D.-M. Ce Massard, médecin réfugié, avait quitté la France avant la revocation de l'éJit de Nantes ; il était préoccupé de la divination de l'avenir, au moyen des prophéties et des songes; on le crut fou, on n'avait pas absolument tort. 11 annonçait le massacre général, en 1 691, de tous les protestants résidant en France, la disparition du catholicisme et l'avénement du Millenium pour 17 59. Au milieu de toutes ces extravagances, il eut pourtant une de ces rencontres que le hasard se plait à accorder de loin en loin. 11 trouva, en 168G, dans les prophéties de Nostradamus, que le prince d'Orange triompherait, en 1 089, de la ligue papiste. Quant au songe qu'expliquaient les Remarques curieuses et le soi-disant astrologue de Prague, il fut également le but des travaux de Vau-Bennigen [Explication du songe du Roy, 1G9G). Mme du Noyer raconte, dans ses Lettres galantes et historiques, t. IV, p. 151, que le Songe fut réimprimé à Londres, en 1710, avec les explications de l'un des martvrs de la Réforme, nommé Brousson, et qu'il se vendit
fort Lien. Elle ajoute qu'on lui fit voir une ancienne gazette dans laquelle il était raconté tout au long. Cette gazette est l'Histoire journalière du 17 novembre 1689, qui, la première, en a donné le récit, ou la Gazette de Harlem du 12 janvier 1690, qui y a ajouté le songe de la reine, femme de Jacques II. (Nous devons ces renseignements à M. Moreau, le savant auteur de la Bibliographie des Mazarinades , et qui a fait une étude spéciale des livrets relatifs à l'histoire de Louis XIV.)
Ajoutons que Louis XIV n'est pas le seul monarque auquel on ait prêté des songes dans une intention satirique. L'avocat Barbier raconte [Journal historique et anecdotique, 1849, t. II, p. 289) que le roi Louis XV, alors fort jeune, eut un rêve dans lequel il vit quatre chats, l'un aveugle, l'autre borgne, un gras et un maigre. Il demanda à son valet de chambre ce que cela signifiait. Le valet convint de bonne foi qu'il n'en savait rien, mais il indiqua un soldat des gardes françaises fort habile en ce genre. On le fit venir, et, après bien des instances et la parole du roi donnée pour sa sûreté, il expliqua que le chat aveugle c'était le roi lui-même, qui ne voyait rien de ce qui se passait; le chat borgne, le cardinal de Fleury, qui ne voyait les choses qu'à demi ; le chat maigre, le peuple, et le chat gras, les gens d'affaires.
Dans rOrient, l'usage s'est conservé de prendre fort au sérieux les songes des souverains. Tippoo-Saëb laissa un manuscrit qu'il cachait à tous les yeux, et dans lequel il inscrivait tousses rêves avec autant d'exactitude que de mystère. Ce manuscrit fut traduit en anglais, et M. Barchou de Penhoën (Histoire de l'empire anglais dans l'Inde, t. IV, p. 370) rapporte cinq de ces songes. Du reste, la grande et curieuse théorie des phénomènes du sommeil mérite d'être envisagée sous un aspect qui échappait nécessairement aux libcUisles de 1690, tout comme au despote du Mysore. Selon un penseur profond, « il n'y a rien « de plas instructif pour l'homme éveillé que l'histoire des son- « ges, comme rien de plus utile pour l'homme raisonnable « que l'histoire de la folie » (Maine de Biran, Œuvres, t. II, p. 250).
Les Heures françoises, ou les Vêpres de Sicile et les Matinées de la Saint-Darthélemy. Amsterdam, 1690, in-12.
Ce livret, dont on ne connaît (pie quelques exemplaires, s'est payé cent cinquante à cent soixante-dix francs dans certaines
ventes ; il a dû sa célébrité à son titre qui le faisait regarder comme une menace adressée à Louis XIV, à l'occasion de ses envahissements et des rigueurs exercées contre les protestants. L'auteur dit dans sa préface que la France, en 1G7 8, trouva bon d'abandonner honteusement la Sicile; il souhaite qu'elle ait la consolation de chanter indéflniment le cantique des trois nourrissons de Daniel au milieu de l'incendie universel qu'elle a allumé. On peut tout au plus déduire de ces expressions vagues, que les descendants des victimes de la Saint-Barthélémy, en butte à des persécutions nouvelles, menacent la France d'une revanche terrible. Quant au corps de l'ouvrage, il ne serait pas déplacé dans l'histoire positive du treizième ou du seizième siècle; c'est un récit des événements accomplis en Sicile depuis le couronnement de l'empereur Henri V jusqu'à la mort de Pierre d'Aragon, et une relation du massacre de la Saint-Barthélémy. — Il a été fait, en 1852, à la librairie Panckoucke, une élégante réimpression de ces Heures à cent dix exemplaires seulement.
Bibliothèque satirique; elle se trouve dans le Journal de Paris, par Mathieu Marais , publié par extraits dans la Revxie rétrospective. Les lecteurs au fait de la chronique scandaleuse de la Régence comprendront sans peine ce qu'il y a de malice dans les titres de quelques-uns de ces livres supposés :
L'Art de diviser les ho)nmes à l'infini et de profiter de leur division, par le duc d'Orléans;
L'Art de mener les maris par le nez, dédié à la reine d'Espagne;
Nouveau traité des infiniment petits, dédié aux grands de la cour de France, par un auteur anonyme ;
Traité des Jubilés et des indulgences plénièrcs, par la présidente Fillon, dédié au cardinal Dubois.