‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \ (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · A LA PRINCESSE DE GALLES · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE DE GALLES

14 avril 1720.

Lord Stairs est extrêmement épris d'une maîtresse qu'on appelle M™» Raymond ; elle est plus agréable que belle , et elle a été la maîtresse de l'électeur de Bavière ' ; elle a aujourd'hui un autre amant qui donne beaucoup de souci à milord; cet amant, c'est le comte Maurice de Saxe , qui n'est pas beau, mais qui est jeune, séduisant et de bonne mine; lady Stairs se trouve ainsi vengée de l'infidélité de son mari. Âlbéroni est allé en Suisse , dans l'abbaye de Saint- Gall ; le temps fera bien voir si ce n'est pas pour recommencer ses tours diaboliques ; cette petite méchante sorcière, la duchesse du Maine, doit venir me voir demain ; je l'en aurais bien dispensée , mais je ne puis faire différemment que de la recevoir, mon fils l'ayant vue.

19 avril 1720.

Cette grande p....n la Polignac ' a voulu séduire aussi le duc de Chartres, comme son frère de la

• Voir, au sujet des galanteries et des prodigalités de cet électeur, les Lellres de Mme Dunoycr, 17 39, t. III, p. 119.

* 11 ne faut pas trop s'cfonner de la crudité de l'expression dont Madame fait usage. On voit, d:ins les Mémoires de la duchesse de Nemours, que Mazarin se servit à l'égard de Mi"e de Chevreuse d'un mot tout à fait injurieux qui exprimait fort bien ce qu'il pensait d'elle. S'il faut s'en rapporter à Saint- Simon, l'épouse de Louis XIV ne choisissait pas davantage ses expressions pour désigner Mme de Montespan.

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main gauche, le grand-prieur. Celui-ci allant avec son gouverneur à Versailles, s'était esquivé pour aller trouver cette dame; au moment de son arrivée, elle était couchée avec un autre polisson, mais elle se leva, et alla coucher avec le nouveau venu. Mon fils ayant appris cela, voulut faire arrêter le petit jdrôle, et le conduire à la Bastille ; mais averti par un de ses amis qui était accouru la nuit, le jeune homme avait déjà pris la poste pour s'enfuir. Il a écrit à mon fils une lettre très-humble pour implorer son pardon.

Je n'ai plus de cercle, parce qu'il est fort rare que des dames à tabouret viennent chez moi, ne pouvant se résoudre à aller autrement qu'en robes battantes. Je les avais fait pi ier, comme à l'ordinaire, d'assister à l'audience que je donnerai aux ambassadeurs de Malte, mais il n'en est pas venue une seule. Lorsque le feu roi et Monsieur vivaient encore, elles venaient avec empressement à mon audience; elles n'étaient pas encore accoutumées alors au grand habit, et quand il n'en venait pas assez. Monsieur menaçait de le dire au roi.

Pourquoi tourmenterai-je inutilement mon fils pour qu'il reconnût son abbé' ? Cela lui attirerait de grands tourments, car il a beaucoup d'enfants de la Parabère. Elle voudrait aussi qu'ils fussent reconnus ; ce motif m'a retenue.

20 avril 1720.

Je n'ai connu dans la feue duchesse {de Bourbon) * C'est-à-dire son tils, l'abbc de Saiut-A'biii,

232 COURKSPONDANCE

que deux bonnes qualités , le respect et l'amour qu'elle avait pour sa grand'mère, M'"» la Princesse, et qu'elle a eu la raison de reconnaître ses torts. Pour le reste, elle ne valait absolument rien. Elle n'a ni aime ni détesté son mari ; ils ont vécu ensemble comme frère et sœur plutôt que comme des gens mariés. Elle était fausse, c'est chose sûre, et c'est par sa mauvaise conduite qu'elle s'est fait perdre la vie à elle-même.... La princesse de Modène ne perd rien à la mort de M""' la Duchesse ; M. le Duc a déclaré qu'il ne se remarierait pas.

A M. DE HARLING.

21 avril 1720.

J'ai reçu votre lettre du 17 avril, et j'ai droit d'être surprise que votre cousin, pendant le long séjour qu'il a fait en France , n'ait pas appris les choses que je vois qu'il ignore. Est-il possible qu'il prétende que je prenne pour mon chevalier d'honneur un Allemand que j'ai élevé , tandis que huit personnes de qualité et des meilleures familles de France sollicitent cette charge? On ne fait pas ici attention aux ancêtres, mais beaucoup à la nation.

Je me serais , dans ma vieillesse , attiré beaucoup d'inimitié si j'avais voulu faire un passe-droit en faveur de votre neveu, au détriment du premier écuyer, qui est de la maison de Simiane ; c'est une chose qui n'aurait pas d'exemple. M. de Mortaigne, qui était mon premier écuyer, et qui a été chevalier d'honneur, n'est pas d'une aussi bonne maison que les Simiane. On ne connaît i)as du tout les Français, si on croit qu'il soit

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possible de leur préférer des étrangers. Il faut que quelqu'un ait mis, par jalousie, cette idée dans la tète de Harling. 11 y a h la cour des gens dangereux qui , lorsqu'ils veulent nuire à quelqu'un , se présentent à lui comme ses meilleurs amis et lui mettent de mauvais conseils dans la tète. Je n'ai pas voulu moimême lui dire qu'il avait tort; j'ai chargé un de ses amis de lui faire comprendre qu'on l'avait mal conseillé, car les choses ne vont pas comme il l'imagine. J'aime Harling , je l'ai élevé , et il n'a pas à se plaindre de moi , car tout le monde est témoin que je l'ai toujours parfaitement traité et que je n'ai, à cet égard , rien à me reprocher. Mais le mettre au-dessus de toute ma maison , c'est ce qui n'est pas possible ; je connais trop les usages d'ici. J'ai fait dire, en confidence, la vérité à votre cousin, mais au lieu de prendre en bonne part mes bonnes recommandations, il s'est fâché comme un enfant de six ou sept ans ; personne au monde ne peut regarder comme une disgrâce que je ne fasse pas passer mon capitaine des gardes avant mon premier écuyer dont la mère a été à mon service et qui était gouvernante de mes filles d'honneur. Si Harling s'en plaignait, il ferait rire tout le monde à ses dépens; quant à devenir chevalier do l'ordre du Saint-Esprit, il n'a pas besoin pour cela d'être mon chevalier d'honneur; beaucoup d'officiers font partie de cet ordre. Quand une promotion aura lieu, je serai depuis longtemps dans l'autre monde, car mon fils , comme régent , ne peut faire aucune promotion avant que le roi ne soit majeur; lui seul peut en faire. M. Harling voit donc bien que l'on a

mis en tête à son cousin des choses qui n'ont pas de sens. Je ne saurais jamais promellre ce qui n'est pas en mon pouvoir; je suis irop franclie et trop sincère pour ne pas vous dire toute ma pensée, mais l'on a cherché à monter Harling contre moi. Je connais bien ces manigances; elles sont chose habituelle ici, mais je ne croyais pas Harling assez simple pour tomber dans ce panneau.

A LA COMTESSE LOUISE

21 avril 1720.

Le comte de Horn s'était lié avec tous les fdous de Paris; il ne faut donc pas s'étonner s'il a si mal fini ; c'était un vaurien accompli sous tous les rapports, un sodomiste; en somme, il n'avait rien pour luif si ce n'est une jolie figure ; la naissance ne doit pas entrer en ligne de compte lorsqu'on n'y joint aucune vertu. Il a toutefois fait une bonne fin, et il a manifesté un grand repentir de ses fautes '. J'espère que Dieu lui aura fait miséricorde. 11 est certain qu'autre-

* Le comte de Horn, petit-ûls du prince de Ligne, duc d'Aremberg, était allié à l'empereur d'Allemagne et au régent; son exécution eut lieu le 2G mars 1720, quatre jours après son crime. Les lois de l'époque confisquaient les biens du Condamné, le régent les donna à son frère aîné, Maxiniilien de Horn; celui-ci les refusa par une lettre qui circula alors, mais qu'on regarde généralement comme apocryphe ; elle se terminait ainsi : « J'espère que Dieu et le roi vous rendront un jour une justice u aussi exacte que celle que vous avez rendue à mon malheu- « reu\ frère. » Saint-Simon (t. XXXIV, p. 48) donne de.^ détails sur cette aiTaire célèbre; il opina pour une commutation de peine, c'est-à-dire pour la décapitation ; mais le régent et Law crurent que le supplice de la roue était nécessaire à la sûreté des ayiotcurs (voir le Journal de Uarbier, t. 1, p. 2a).

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fois les Allemands étaient bien plus verlueux qu'à présent ; ils ont reçu de la France toutes sortes de dérèglements, et surtout le vice contre nature, qui est effroyable à Paris.

26 avril 1720.

M. le Duc [de Bourbon) ne savourera guère la joie que lui avait causée la mort de sa femme ; elle a tout légué à sa sœur, M"^ de la Roche-sur-Yon, et, d'après la coutume de Paris, le mari et la femme sont en communauté; M. le Duc doit donc rapporter la moitié de tout ce qu'il a gagné à la Banque.

27 avril 1720.

L'histoire du corberest arrivée l'an dernier en Angleterre; la princesse de Galles l'a également raconlée. Ce cocher ne devait pas avoir une longue barbe comme en portent ceux d'ici, et l'anecdote de son accouchement me fait souvenir du comte de Kœnigsmark, frère cadet de celui qui eutunefin tragique à Hanovre. Une jeune fille anglaise le suivait, habillée en page'; je

* Ce page était la belle comtesse de Southampton que Charles- Jean de Kœnigsmark avait rencontrée à Venise. On trouve des détails intéressants sur cet aventurier plein de charmes et de la plus brillante valeur, dans la Revue des Deux-Mondes (octobre 1852). Après avoir couru toute l'Europe, se montrant avec éclat sur tous les champs de bataille, reçu chevalier de Malte, quoique protestant (circonstance sans exemple), il périt en 1686 , à l'âge de vingt six ans, au siège de Négrepont. Il avait soutenu à Londres un procès criminel d'étrange espèce. Pour épouser la plus riche héritière de la Grande-Bretagne, lady Élizabeth Percy, il n'avait p:is trouvé de meilleur moyen que de faire assassiner par trois spadassins son second mari, le célèbre Thomas Thyun, Thomas aux millions. Le mari ne mourut pas,

l'ai vue; elle avait le visage rond, de longs cheveux bruns et frisés en grosses boucles, de vives couleurs, de belles dents et une jolie bouche, mais elle était petite et grosse. Comme nous revenions de la chasse, le comte m'ayant raconté toute l'histoire, je me plaçai comme si j'étais curieuse de voir son pavillon turc; il appela le page, et lui dit de descendre de cheval; celui-ci obéit promptement et aida son maître à descendre aussi ; j'eus de cette façon toute facilité pour le voir de très-près. Le comte étant plus tard à voyager en Italie, on lui dit un jour dans une auberge: «Monsieur, votre page est fort malade d'une colique », et un moment après : « Monsieur le comte, votre page accouche » ; elle mit au monde une fille. Ce prétendu page s'est retiré depuis dans un couvent, où elle ne s'est point faite religieuse, mais où elle a vécu honorablement et pieusement jusqu'à sa mort. M. le marquis de Thiange , qui était un grand ami du comte , a , après sa mort, pris soin de la petite fille et lui a fait obtenir une pension du roi, qui lui donne les moyens de vivre. M. de Thiange est mort aussi; c'était un brave et digne homme, quoi(|u'il eût une mère bien méchante, un vrai diable aussi bien que sa sœur, la Montcspan, mais elle était encore pire. Elle ne pouvait soiifliir son fils pour deux raisons : la première, c'est qu'il n'était pas débauché et qu'il aimait sincèrement sa femme; la seconde, c'est qu'il craignait Dieu et se livrait ù la prière; aussi disait-elle souvent : «Mon fils n'est qu'un sot.» Le roi riait de bon cœur de voir

les trois assassins fiirciil prndiis, cl, ^làceà rintcrvonlion personnelle du roi Cliarlcs 11, le comle pul aller batulller en G:ccc.

mon étonnement au sujet des étranges propos de ces dames ' .

Le cardinal Mazarin disait • « La nation française est la plus folle du monde; ils crient et chantent contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et je fais ce que je veux. » Voici un tour plaisant dont il s'avisa ; il faisait parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on faisait contre lui, et il les faisait vendre en secret ; il a de cette manière gagné dix mille écus.

Il n'est pas étonnant que M°''= la duchesse de Bourbon soit morte ' ; il faut plutôt être surpris qu'elle ait pu vivre si longtemps. Je ne parle pas de sa vie extraordinaire; elle était, en outre, horriblement contrefaite. Tous ceux qui connaissent M. le Duc aflirment qu'il est bien dégoûté du mariage, et qu'il se gardera bien de se remarier.

' Mme de Thiange est vivement attaquée dans les chansons du temps, d'une façon qui rend les citations impossibles; voici, du moins, un couplet qu'on peut transcrire :

0 vous dont les vers odieux

Disent qu'on aime la Thiange, Médisants, connaissez-la mieux, Elle est aussi chaste qu'un ange ; Que diable voulez-vous qu'elle puisse charmer.

Cette masse de chair?

Cette marquise eut pour fille aînée la duchesse de Nevers, que Saint-Simon représente comme ayant une « beauté de toutes les sortes, » et comme s'étant, à défaut du roi, contentée de monsieur le Duc, fils du prince de Condé (voir La Bruyère, édition de Walckenaër, p. 057 ).

* Marie-Anne de Bourbon-Conti, morte sans enfants le 2 1 mars 1720, épouse du duc de Bourbon, qui fut premier ministre après la mort du régent.

M™« de Verrue, qui a été la maîtresse déclarée du roi de Sicile ', avait de lui une fille qu'il avait donnée au prince de Carignan, qui est aujourd'hui à Paris. Ce prince s'en est allé, plantant là sa femme.

On ne sait plus ce que c'est que la cour; aucune dame ne veut plus venir me voir, parce que je ne veux pas souffrir qu'on se présente devant moi comme devant M^'^ d'Orléans, sans corps d'habit, en écharpe et eji robe battante ; c'est ce que je ne puis ni ne veux tolérer. J'aime mieux ne voir personne que [jermettre ces familiarités.

J'ai écrit à l'abbé Dubois, aujourd'hui archevêque de Cambrai, pour le remercier de m'avoir envoyé, par exprès, la nouvelle qu'une réconciliation était opérée entre le roi d'Angleterre et ses enfants, et que tous ceux du parti du prince avaient été admis à baiser la main du roi.

30 avril 1720.

Aucune femme ne pourrait avoir de l'amour pour M. le Duc; il est très-grand, maigre comme un éclat de bois ; il marche voûté , il a des jambes longues comme une cigogne, le corps très-court, point de mollets, les deux yeux si rouges qu'on ne saurait distinguer quel est le mauvais et lequel est le bon, des joues creuses, un menton si long qu'on ne croirait pas qu'il appartient au visage, de grosses lèvres ; en somme, il est très-laid, et je n'en ai guère vu de pareil. On prétend que sa maîtresse, M""= de Prie, lui est infidèle;

• Il a déjà été question de cette daine; voir aussi lu nouvelle édition du Journal de Dangeau, t. 111, p. 268.

nE MADAME I.A mifJIF.SSR o'ORLÉANS. 239

cela Tafflige prolondénient et fait grand tort à sa santé. Il est vrai que la reine d'Espagne ' avait aime pardessus tout la princesse des Ursins, et qu'elle a été au désespoir lorsqu'on l'a chassée pour la première fois. Ce que l'on a raconté du confesseur est vrai aussi ; il n'y manque qu'une circonstance, c'est que le duc de Grammont , qui était alors ambassadeur, a parlé comme le confesseur, et c'est pour cela qu'il a été renvoyé.

17 mai 1720.

Feu Monsieur était lui-même cause que mes enfants me craignaient, car il leur faisait toujours des menaces de ma sévérité... Il n'était pas d'ailleurs d'humeur à s'affliger longtemps. Il aimait beaucoup ses enfants, ne pouvait les gronder, et venait toujours me porter ses plaintes; je disais : « Mais, Monsieur, ne sont-ils pas vos enfants comme les miens ; que ne les corrigez-vous? » 11 répondait : « Je ne saurais gronder et ils ne me craignent pas, il ne craignent que vous. »

23 mai 1720.

jjme d'Orléans gâte ici toutes les dames , elle ne se fait pas respecter et ne sait pas ce que c'est que le rang; M^'^s^e Montesson et de Maintenon, qui l'ont élevée, ne le savaient pas non plus; elle est trop fière pour vouloir apjjrcnJre quelque chose de moi : elle croit que ce serait au-dessous d'elle, et elle se croit bien supérieure à moi , lorsqu'elle voit sa chambre reniplie de luonuc; elle ne veut point m'imiler, et jo

* La première lemmo de l'iiilippe V.

ne veux pas l'imiter davantage ; chacune de nous reste donc de son côté.

Il n'y a plus de cour en France, et c'est la faute de la Maintenon qui , voyant que le roi ne voulait pas la déclarer reine , ne voulut plus qu'il y eût de grandes réceptions, et persuada à la jeune Dauphine {la duchesse de Bourgogne) de se tenir dans sa chambre à elle, oîi il n'y avait plus de distinction de rang ni de dignité. Sous prétexte que co n'était qu'un jeu, la vieille amena la Dauphine et les princesses à la servir à sa toilette et à table ; elle leur persuada de lui présenter les plats, de changer ses assiettes, de lui verser à boire. Tout fut donc mis sens dessus dessous, et personne ne savait plus quelle était sa place ni ce qu'il était. Je ne me suis jamais mêlée à tout cela; mais, lorsque j'allais voir la dame, je me mettais près de sa niche sur un fauteuil , et je ne l'ai jamais servie ni à table ni à la toilette. Quelques personnes me conseillaient de faire comme la Dauphine et les princesses ; je répondis : « Je n'ai jamais été élevée à faire des bassesses, et je suis trop vieille pour me livrer à des jeux d'enfants. » Depuis on ne m'en a plus reparlé.

31 mai 1720.

Mon fils a été obligé de dépouiller de sa charge Law, que l'on avait ici adoré comme un Dieu. 11 faut qu'on lui donne des gardes; sa vie n'est pas en sûreté, et c'est effroyable de voir combien grande est la peur de cet homme... On continue de répandre des satires de toute sorte ' ,

' Nous citerons un cchanlillon de ces satires : les Vins de la

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉAXS. 241

4 juin 1720.

Law n'est plus contrôleur-général, mais il est encore directeur-général de la Banque et de la Compagnie des Indes... On a mis auprès de lui des conseillers au parlement devant lesquels se règle tout ce qui se fait à la Banque.

4 juin J720.

Madame du Maine n'a pas encore paru à la Comédie, ce qui signifie qu'elle est encore affligée do vivre dans la disgrâce de son mari. On prétend qu'elle lui a écrit, mais qu'il a renvoyé la lettre sans l'ouvrir.

Elle vint, il y a quelques jours, trouver mon fils, pour le prier de ne pas s'opposer à ce que son mari se raccommodât avec elle. Mon fils se mit à rire et ré-

cour en 1720, pièce que nous trouvons dans le recueil Maurepas, et dont voici quelques traits :

Du Roi. — 11 est de bonne espérance.

Du Régent. — Diabolique.

De Madame. — Il sent la vieille futaille, i

De M. le Duc. — Rude et plat.

Du maréclial de Villars. — Il monte à la tête.

De la Duchesse. — Il tourne à la graisse.

De Law. — Empoisonné.

Du peuple. — Vin de pressoir.

Un autre écrit du même genre, les Logements des seigneurs de la cour, est souvent d'une insolence extrême. Le duc du Maine, au Diable boiteux, vallée de Misère. M. de Nesle, à la Précaution inutile, rue du Croissant. T.e marquis de Gèvres, à la Poupée, rue Chapon, jime jg Polignac, au Cœur volant, rue Perdue. M"'^' de Parabère, à la Sultane, rue Putinière. M'"'= de la Vrillière, au Champ-de-Mars, rue de la Petite-Vertu.

Nous en passons, et des plus vifs.

pondit : « Je ne m'en mêlerai pas; car j'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre et Técorce il ne faut pas mettre le doigt. » On dit à Paris qu'ils se raccommoderont. Si cela a lieu, je dirai comme Son Altesse mon père avait toujours coutume de dire : « Accordez-vous, '^anailles. »

11 juin 1720.

Les orfèvres ne veulent plus travailler, car ils évaluent leurs marchandises trois fois plus cher qu'elles ne valent maintenant à cause des billets de banque. J'ai souvent désiré que le feu de l'enfer brûlât tous ces billets. Ils donnent à mon fils plus de peine que de consolation. Il n'y a pas moyen de décrire tous les résultats qu'ils ont amenés. Mon fils n'épargne aucune peine, mais, après avoir travaillé du matin jusqu'au soir, il aime à s'amuser, à souper avec son petit corbeau brun '... Personne en France n'a plus un sou ni un liard , mais avec votre permission , et en bon langage palatin, on a des torche-culs de papier à foison.

12 juin 1720.

D'après la clameur universelle, il paraît que tout va horriblement mal. Je voudrais que l.aw fût au diable avec son système, et qu'il n'eût jamais mis le pied ea France. On me fait trop d'honneur en disant que, si mes conseils avaient été suivis, les choses auraient été mieux; je n'ai aucun avis à émettre en ce qui touche le gouvernement et je ne m'en mêle en rion ; mais les Français sont tellement habitiH''s à voir des femmes se

• Nom (lue le Uégriit iloiiiittit à W"^ de Parabère.

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mêler de tout, qu'il leur paraît impossible que je reste étrangère à ce qui se passe; les bons Parisiens, auprès desquels je suis en faveur, veulent m'attribuer toute sorte de bien ; je suis fort obligée à ces pauvres gens de l'affection qu'ils ont pour moi, mais je ne la mérite nullement.

14 juin 1720.

Le bon ami de Law, le duc d'Ântin, a voulu avoir sa charge de directeur de la Banque... M. le Duc avait d'abord parlé contre Law ; quatre millions l'ont amené à se déclarer en sa faveur ; il y a eu trois millions pour lui et un pour M"" de Prie... On ne saurait être plus effrayé que n'est M. Law; mon fils, qui n'est point intimidé, malgré les menaces qu'on lui adresse, rit à se rendre malade de la lâcheté de Law.

16 juin 1T20.

Tant que j'ai été à Heidelberg, je n'ai jamais lu de roman, mais depuis que je suis ici, je m'en suis bien dédommagée, car il n'en est pas que je n'aie lu, Astrée, Cleopatre', Alefie, Cassandre, Poliscandre\ Son Altesse, mon père, m'avait permis de les

» Ce roman de la Calprenède parut en 1 648, en douze volumes petit in-8. M. Pieters {Annales de Vimprhnerie des Elzévirs, V 294) indique une édition donnée à Leyde en 1648; il en existe une autre, Leyde, h Sambix, 1657, également en douze volumes, qui est jolie, et que les bibliophiles recherchent. Il a paru à Paris, en 17 89, un abrégé de Cléopâtre en trois vol. in- 12, fait par M. Benoist. Cassandre est aussi sorti de la plume féconde de La Calprenède, et forme dix volumes.

« Polixandre, par Le Roy de Gomberville, Paris, 1637, trois volumes.

lire ; j'en ai lu bien d'autres petits, Tarcis et Celte ' , Lissandre et Caliste ', Caloandro -, Endimiro, Ama~ dis, mais de celui-ci je n'ai été que jusqu'au dix-septième tome, et il y en a vingt-quatre % le Eommi des romans^ Théagène et Clariclée, dont il y a des peintures à Fontainebleau, au cabinet du roi.

La duchesse de Hanovre n'a pas besoin de se presser devoir sa nouvelle petite-fdle, notre demoiselle de Valois, qui n'est nullement pressée de se rendre à ^lodène. C'est une personne singulièrement fantasque et têtue; sans tenir compte des pressantes recommandations de son père, elle veut se promener dans toute la Provence et visiter Toulon , qui est tout à fait en dehors de sa route ; elle veut aussi aller à la Sainte-

* Par !e Vayer de Boutigny ; l'édition originale est de Paris, 1CG5, en six volumes. On a pris la peine assez inutile de réimprimer avec un certain luxe, en 1774, cette production que personne ne lit.

2 Histoire des Amours de Lysandrc et de Caliste, par Henry Daudignier. Ce roman avait vu le jour sans nom d'auteur, à Paris, en 1CG5, sous le titre A' Histoire tragi-comique de notre temps, et 11 obtint dans le cours du diK-septiùme siècle l'honneur de réimpressions nombreuses. 11 en existe des éditions clzéviiicnncs qui ont de la valeur.

3 II s'aj-'it du Caloandrc écrit en italien par J.-.\. Marini, trèssouvent réimprimé, traduit en français par Scudéry, Paris, 1GG8, ;} vol. in-8,' et depuis par (>a\lus (voir le Manuel du libr., t. 111, p. 282). On trouve dans la Bibliothèque des romans, octobre 1779, p. 1 à 1.36, un extrait de cet ouvrage qui serait parfaitement oublié si Boileau n'avait placé son nom dans le poëme du Lutrin.

* La suite complète des Amadis, en petit format, se compose de 2G volumes, à l'égard desquels le Manuel du libraire entre dans de minutieux détails.

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 'i4.'>

Baume; elle n'a pas le moindre souci de toute la dépense que cela entraîne et qui retombe sur son père ; cela me met de très-mauvaise humeur, quoique le père et la mère aient bien mérité de n'avoir de cette fille que du chagrin, tant ils l'ont gâtée '. J'ai vu bien des femmes qui avaient la tête à l'envers, mais je n'en ai jamais trouvé de cette force ; le sang de la Montes-

* On trouve des particularités piquantes au sujet de cette princesse dans une notice de Lemontey sur les filles du Régent, insérée au t. 1 de la Revue rétrospective.

La duchesse de Villars, chargée d'accompagner Ml'o de Valois jusqu'à la fronUère, lui était devenue odieuse. Elle prétendait, par son titre, partager avec elle les hor.neurs de la soucoupe, c'est-à-dire Loire dans un \erre à pied présenté sur une soucoupe. La princesse hautaine refusa d'y consentir ; afin d'humilier la vanité de cette dame, elle cessa de manger avec elle, et lorsqu'elle y fut obligée, elle s'abstint de boire pendant tout le repas. Mme de Villars l'imita , décidée à mourir de soif plutôt que de compromeUre pour une goutte d'eau le corps des duchesses.

La princesse une fois à Modène, les choses prirent une tournure des plus originales. Le prince héréditaire était un jeune homme de vingt-deux ans, faible, timide, avare et sans esprit. On le crut impuissant ou peu s'en faut. Lemontey rapporte de très-singuliers passages des lettres de l'abbé CoUbeaux, confesseur de la princesse, conservées aux archives des affaires étrangères. Tout ceci roulait sur une intrigue très-compliquée ; le duc de Modène détestait son fils aine et fomentait avec joie un procès d'impuissance qui lui permettrait de donner sa succession à son fils cadet. Enfin, après deux ans d'hésitation, la princesse devint enceinte. Sa vie fut fort agitée ; elle détestait l'Italie et n'aspirait qu'à revenir en France, mais on craignait son caractère indomptable et on était bien aise de la tenir éloignée.

En septembre 17 37, le parlement prononça sur un procès que cette princcs.^e intenta, au sujet du payement de sa dot, à son frère le duc d'Orléans. Voirie Journal de Barbier (t. 11, p. 166), qui était un des conseils de la princesse.

pan se montre en plein chez elle; mais ce n'est pa3 ma faute, et je puis dire à mon fils, comme dans la comédie : « Tu l'as voulu, George Dandin. » Le duc de Modène s'est montré très-peu convenable à l'égard de sa parente, la duchesse de Hanovre, comme s'il était d'un rang supérieur, tandis qu'elle a droit à toute sorte de respect, car elle a élevé ses enfants avec le plus grand zèle et le plus grand soin. Quant à trouver au monde une Française qui ne mette pas au-dessus de tout les manières de France, qui n'en parle sans cesse et qui ne veuille se mêler de tout ', c'est impossible; de[iuis la plus éminente jusqu'à la servante de cuisine, on n'en trouvera pas.

Je ra'éionne que la princesse de Galles ne m'ait pas écrit la mort de la duchesse de Zell ; cela me fait croire que cette nouvelle est fausse; je voudrais qu'elle fût moite depuis quarante ans; elle aurait échappé à beaucoup de malheurs et de chagrins ; elle n'était pas toujours d'humeur accommodante, mais comme toutes les Françaises qui sont capricieuses, pleines d'ambition, et qui veulent que tout leur soit soumis; plût à Dieu qu'elle fût restée dans sa petite noblesse du Poitou ! il' fut un temps où elle aurait regardé comme un grand honneur d'épouser le premier valet de chambre de mon mari, feu Monsieur.

' Longtemps avant Madame , le cardinal Mnzarin tenait le même langage : il disait au premier ministre d'Espagne : a Les Fraii'jaisys, soit prudes, soit galantes, soit vieilles ou jeunes. Belles ou habiles, veulent se mêler de toutes choses. Elles veulent tout voir, tout connaître, tout savoir, et, qui pis est, tout faire et tout brouiller » ( voir les Causeries du lundi de M. SaiatO' I3eu\e, t. Y, p. 519y.

18 juin 1720.

Mon fils m'a raconté que la petite duchesse (du Maine) l'a prié de la raccommoder avec son mari. Il lui a répondu que cela dépendait d'elle plutôt que de lui. Je ne sais si elle a pris cela pour un compliment ou ce qui lui a passé par la tête, mais tout à coup elle s'est levée de dessus le canapé, elle a sauté au cou de mon fils et l'a embrassé plusieurs fois.

A M. DE HARLIXG.

23 juia 1720.

Je suis fermement persuadée que mes heures sont comptées et je ne m'en préoccupe pas un instant. Je remets tout aux mains de Dieu tout-puissant et je ne me donne plus aucun souci sur ce qui en résultera, car ce serait une grande folie aux hommes et aux femmes de s'imaginer que tous les hommes ne sont pas égaux devant Dieu et qu'il doit faire pour eux quelque chose de spécial ; je n'ai point, grâce à Dieu, pareille présomption, ni autant d'orgueil ; je sais qui je suis, et je ne m'abuse point à cet égard.

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