‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans, né princesse palatine, mère du régent \Chapitre 19 sur 21 · it · texte numérisé non relu

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n'a bougé d'auprès do lui ni jour ni nuit ; on ne sait comment elle a pu y résister. Vous avez bien raison, ma chère Louise, de faire son éloge.

Notre chère princesse de Galles m'inspire tant de compassion, qu'hier j'en ai pleuré. Sa sortie de Saint- James, comme la comtesse de Buckenburg me le décrit, est une chose vraiment déplorable ; elle a eu plusieurs évanouissements coup sur coup, lorsque ses trois petits princes, tout en pleurs, ont pris congé d'elle ; cela m'a tout à fait touchée.

Je n'ai pas de cuisiniers allemands , je n'en ai que de français ; j 'en ai , depuis peu de temps , un qui a servi le maréchal de Chamilly tant qu'il a été à Strasbourg ; il sait assez bien apprêter la choucroute, mais elle n'a pas le goût frais comme chez nous. Rien n'est ennuyeux , selon moi , comme de manger seul , et ici il faut s'y résigner ; j'aime bien mieux Saint-Cloud , car, à la campagne, on dine toujours en compagnie, Le feu roi dînait toujours à Marly avec beaucoup de monde.

Paris, 2 janvier 1718.

Mon fils est tellement absorbé par les affaires de l'intérieur, que M. Zachmann n'a encore pu recevoir d'audience. La Bretagne est au moment de se soulever tout entière ; on y envoie des troupes. Mon fils est bien à plaindre ; il a bien du tracas ; depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir il est au travail ; pas moyen de lui parler; ensuite, pour se distraire un peu, il fait les repas dont je vous ai parlé.

On dit que les assassins de l'abbé sont découverts. Son valet avait une femme qui le trompait et qui ai-

mail un soldat aux gardes. Ils formèrent le projet d'assassiner l'abbé pour s'emparer de son argent. La femme a été arrêtée ; elle a tout avoué, mais le coquin de soldat s'est sauvé.

C'est la faute de l'électeur de Bavière si l'on fait en France si peu de cas de lui ' : il s'est abaissé lui-même, au lieu de se placer au niveau qui lui revenait ; il s'est contenté de dîner avec les princes et princesses du sang et de les suivre à la chasse ; au lieu de rechercher la société des dames de qualité, il s'est entouré de grisettes.

4 janvier 1718.

M. de Louvois était d'un très-méchant caractère*;

• Cet électeur entretenait quinze cents chevaux et quatre mille chiens. Ses folles prodigalités contribuèrent lieaucoiip à lui faire perdre ses États. 11 fut tour à tour, et toujours mal à propos, l'allié ou l'antagoniste de la France. Dangeau dit dans son Journal, en date du 8 décembre 1094 : « L'électeur de Ba- « vière, avec qui nous sommes en guerre, prépare à Bruxelles « de grands divertissements pour recevoir l'électrice; il veut « lui donner un opéra magnifique, et le roi a permis à beaucoup ■ de chanteurs et de danseurs de Paris d'y aller; il y va aussi « beaucoup de filles de l'Opéra. »

* M. Cléraeïit [Gouvernement de Louis XIV, 1846, p. 52) apprécie judicieusement Louvois : a Fier, hautain, absolu, mais « intègre et juste, il traita les grands seigneurs de l'armée comme « Richelieu avait traité ceux qui vivaient sur les marches du « trône, et Colbert ceux de la finance. » Montesquieu a été bien rigoureux lorsqu'il a dit que les plus mauvais citoyens de la France furent Richelieu et Louvois. Quand vinrent les désastres qui affligèrent la fin du règne de Louis XIV, on sentit quelle perte avait occasionnée la mort de Louvois. Un couplet pris duns une chanson faite en 1709 en fournit la preuve :

Oublions tout le mal soutTert, Dansons un nouveau braule.i»

364 CORRESPONItAXCE

il haïssait son père et son frère; et comnie ils élaient mes bons amis, j'avais à porter le poids de leur iniquité. Ce qui augmentait encore sa haine, c'est que, comme il avait maltraité mon père, il savait bien que je ne pouvais l'aimer. 11 craignait que je ne me vengeasse : voilà pourquoi il a toujours excité le roi contre moi. C'était là le seul point pour lequel il tombait d'accord avec la vieille vilaine.

Paiif;, fi janvier 1*18

Écrire ne me fait aucun mal ; il faudra que je sois morte depuis longtemps quand il en sera autrement ; il ne se passe pas un seul jour sans que j'écrive. Entre l'Angleterre et ici il se perd beaucoup de lettres ; quatre des miennes ne sont pas parvenues à la princesse de Galles ; il ne faut donc pas vous étonner, ma chère Louise, si la lettre que vous a écrite la comtesse de Buckenburg s'est égarée. L'abbé Dubois est parti pour l'Angleterre après la Noël; je lui écrirai demain et le chargerai de présenter mes compliments au comte et à la comtesse de Degenfelt. Si nos braves Allemands avaient beaucoup d'argent, ils se corrompraient peutêtre et vivraient comme les autres nations. Ce qui cor-

Rappeloas Louvois de l'enfer.

Tout reprendra sou branle.

Comme preuve du peu de scrupule de ce ministre, nous citerons sa lettre au maréchal d'Estrades, en date du IG janvier 1G74, dans laquelle il parle du baron de Lisola, auteur de divers écrits politiques contre les prétentions de Louis XIV. Louvois redoute ce pamphlétaire, et il dit que « ce scroit un grand K avantage de pouvoir le prendre, et même il n'y auroit pas « grand inconvénient de le tuer. »

DE MADAME LA DUCHESSE o'ORLÉANS. 365

rompt ici les gens , c'est l'intéiêt et une débauche affreuse.

10 janvier 17 18.

J'ai été fortement contrariée lorsque j'ai dû congédier mes filles d'honneur. J'en avais quatre ou cinq avec leur gouvernante et sous-gouvernante; elles m'amusaient, car c'était de jeunes personnes fort gaies'. La vieille guenipe craignait que parmi ces demoiselles il ne pût s'en trouver quelqu'une qui plût au roi ; elle avait devant elle l'exemple de Ludre et de Fontange. Je n'ai gardé mes filles d'honneur qu'un an après la mort de Monsieur ; le roi a toujours aimé les femmes, si la vieille ne l'avait pas tenu si court, il lui aurait échappé, malgré toute sa dévotion.

Paris, 13 janvier 1718.

Les dernières tempêtes ont amené de grands malheurs en Hollande et dans la Frise; trois villes ont été submergées, et vingt mille personnes ont péri ; c'est effroyable. Je suis bien affligée de ce qui se passe à Saint-James et je crains que les choses n'aillent de mal en pis; personne ne saura ce que vous mandez à ce sujet. Les Anglais ont toujours été une méchante race ; mais, depuis leur roi Guillaume, ils se sont encore gâtés et sont tombés dans de grands vices ; on a observé que tous les insulaires étaient constamment plus faux et plus méchants que les habitants de la terre-ferme.

' Les filles d'honneur attachées à la cour furent souvent uu motif de scandale ; en les supprimant, Louis XIV fit acte d'une ëage JuËtice.

SU

On a plus que jamais besoin des grâces de Dieu, car c'est une terrible époque que la nôtre; on n'entend parler que de querelles, de discussions, de vols, de meurtres, de vices de tous genres ; le vieux serpent, le diable, a été délivré de ses chaînes et règne dans l'air; il faut donc que tous les bons chrétiens se livrent à la prière. La guérison de l'œil de mon fils ne marche pas; il ne veut se ménager en rien et il me fait perdre patience. La princesse de Nassau-Siegen n'est pas la femme de ce prince de Nassau qui est un peu fou et qui rôde à Paris, où il meurt de faim. Chaque semaine je reçois une lettre de lui et je n'y réponds jamais, car je ne suis nullement en mesure d'aider ces princes. Je n'ai juste que ce qui m'est nécessaire, et, pour ma situation, je suis plutôt pauvre que riche. Pourquoi le prince de Nassau ne retourne-t-il pas en Allemagne? Ici il ne fait que faire rire tout le monde à ses dépens. Ce sont de singuliers personnages que lui et son frère, celui qui a épousé la sœur du marquis de Nesle. Il voulait à toute force que je lui disse pourquoi sa femme ne peut pas le soutiiir ; il sent horriblement mauvais de la bouche; je lui ai dit que je croyais que c'était là le motif de celte aversion ' .

Vous ne perdez rien à ne pas voir le prince de Waldeck; il est fort laid et parait très-peu intelligent; je

* Nous lisons dans le Journal de Dangeau, 4 mai 1710; « On a mis à la Bastille Mnie de Nassau, sœur du marquis de ■ Nesle. C'est sa famille qui a demandé qu'on l'y mit. Son mari t( Taccuse de choses effroyables, et avoit présenté il y a quelques « jours au roi un placet où il prioit S. M. de lui permettre de « convaincre sa femme d'adultère , et de pouvoir attaquer ea s justice ceux qui l'avoient commis avec elle. •

ne sais cependant pas au juste ce qui en est, car je n'ai pas beaucoup causé avec lui.

PaiU, 20 janvier 1718.

Je suis bien aise que vous me rendiez un aussi bon témoignage au sujet de mon cousin le prince de Hesse- Philipsthal , car on m'avait assuré que le landgrave Philippe avait fait élever ses fils comme des paysans, et qu'il vivait lui-môme comme un bourgeois hollandais.

Paris, 27 janvier 1718.

Je craignais que la paix , dont nous avons tant besoin, ne fût troublée, car l'empereur et le roi d'Espagne pourraient avoir bien des choses à démêler ensemble; mais je crois que nous pourrons maintenant chanter, comme dans l'opéra de Thésée :

Que la guerre sanglante passe en d'autres Estais,

0 Minerve savante, o guerrière Palas, o guerrière Palas ',

Je ne serais pas fâchée que l'empereur chagrinât un peu le pape, il a grand besoin que son orgueil soit humilié. Je ne hs jamais ce qui concerne le pape; je n'ai donc pas vu la lettre qu'il a adressée à l'électeur de Saxe; et puis d'ordinaire, ces lettres sont en latin, dont je ne comprends pas un mot.

Je ne sais, au sujet du roi de Pologne', d'autre

* Autre échantillon de l'orthographe de la princesse. Il s'agit de l'opéra de Quinault, musique de Luliy, représenté pour la première fois le I 2 janvier 1G7 5, et qui se maintint longtemps sur la scène. Il a été retouché par Mondonville en 1767, et par Gossecen 1782.

* Auguste II, électeur de Saxe, nommé roi de Polujjuc eu

368 COIUŒSPONDANCE

prophétie que celle qui annonce qu'il sera le dernier de sa race, et il y a grande apparence qu'il en sera ainsi ; car un homme aussi débauché que lui doit, à cinquante ans, être plus tombé qu'un autre à soixantedix. Mon cousin le landgrave de Cassel m'a écrit luimême que sa belle-fdle était enceinte. Il y avait ici, il y a quelques années, un noble nommé Boyer, qui s'occupait de la découverte du mouvement perpétuel , mais il n'y parvint pas, et mon fds disait que la chose était impossible. J'ai appris l'incendie de Neuburg; c'est le théâtre qui a brûlé.

Paris, 3 février 1718.

Je crois vous avoir mandé que l'assassin de l'abbé de Bonnœil et de son laquais s'était poignardé après avoir été arrêté; l'abbé lui-même menait une vie désordonnée ; non-seulement il jouait, mais encore il avait des maîtresses ; le gros jeu a toujours amené avec lui bien des malheurs; c'est une affreuse chose. Le petit jeu a, comme vous dites fort bien, fait plus de bien que de mal, et empêché bien des médisances, chose qui est plus multipliée ici qu'en aucun lieu du monde ; mais il faut dire la vérité, les femmes sont trop effrontées et trop étourdies, surtout celles des grandes maisons; elles sont pires que celles des mauvais lieux'. C'est une honte que ce qu'on raconte qu'elles ont fait

1G97 ; il était fort ami du luxe et des plaisirs, et il eut de ses maîtresses une multitude d'enfants naturels ( plus de trois cents, dit-on^, entre autres le télèbre Maurice, comte de Saxe, que lui donna la comtesse de Kœnijsmarck. Il mourut en 1733, âgé de soixante-trois ans.

* .Us die in clen Inucn Imussern.

publiquement au bal ; on devrait les enfermer ; on ne peut comprendre la patience du mari ; son grand-père a, pour des motifs bien moins graves, fait enfermer sa femme dans un château où elle est morte '. 11 y a de quoi rougir quand on voit comment se conduit cette maison ; la belle-mère, la mère, la tîlle, mènent toutes une vie scandaleuse; mais c'est leur affaire et non la mienne ; je regrette seulement qu'elles me soient alliées de si près, et qu'elles aient une grand'mère aussi respectable, qui meurt de chagrin en voyant ce qui se passe.

Mes dernières lettres d'Angleterre sont du 16 janvier ; tout n'y était dans un triste état. On dit à Paris que les réfugiés ont fait leur possible afm d'exciter l'un contre l'autre le roi et le prince de Galles, dans l'espoir qu'un régent serait désigné par le parlement, et qu'ils échapperaient ainsi à l'autorité du prince. Cela parait très-vraisemblable; mais il me semble que le père et le fils devraient s'apercevoir de ce calcul et en conclure que tout doit les porter à se réunir, sinon

' Ceci se rapporte à des scandales survenus dans la maison de Condé. Le grand Condé avait épousé, malgré lui, ClaireCiémence de Maillé, nièce de Richelieu, morte le IG avril 1G94 ; quoiqu'elle fût fort belle, il la négligea; elle vivait retirée, paraissait peu à la cour; soupçonnée aintrigues avec des gens de sa maison, elle fut enfermée.

Lord Mahon,dans son Histoire du prince de Condé, a soutenu que la princesse était innocente, qu'elle avait été calomniée et indignement persécutée par son mari et par son fils. M. Walckenaër a combattu cette façon de voir ; il pense que la rigueur employée contre la princesse fut motivée par la nécessité de pourvoir à l'honneur et aux intérêts de la maison du premier prince du sang {Mcm. sur M""-' de Sévigné, t. V, p. 399).

il peut en résulter de grands malheurs. Il n'est au monde aucun motif qui puisse amener un fils à ne pas se soumettre à son père, lorsque, de plus, ce père est son roi. Je crois qu'il n'a jamais existé entre eux beaucoup de tendresse ; notre chère électrice disait que c'était le fils qui avait tort. L'abbé Dubois est tombé malade en Angleterre, ce qui l'a empécfié de voir le comte de Degenfelt.

Paris, 10 février 1718.

Le roi d'Angleterre, si j'ose le dire, traite trop durement la princesse de Galles ; elle n'a rien fait qui justifie la défense de lui laisser voir ses enfants qu'elle aime avec tant de tendresse. Où peuvent-ils être mieux élevés qu'auprès d'une mère si raisonnable et si vertueuse? Selon moi, c'est tout à fait blâmable. Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que disent les journaux allemands au sujet de la petite-fille du czar; ce ne serait pas d'ailleurs la première princesse moscovite qui aurait été reine de France. Henri l^"^ épousa, il y a plusieurs siècles, la fille d'un grand-duc '.

13 février 1718.

Nous espérons que, vendredi prochain, ma fille et son mari seront arrivés ici ; je m'en réjouis fort, mais Dieu

* Consulter le curieux ouvrage du prince Alexandre LabanofT: Recueil de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse d'Henri 1er, roi de France, et fille de larosloff pr, grand-duc de Russie, Paris, 1825^ in-8°. Le Journal des Savants (avril 1826, p. 254) fait de ceUe publication l'objet d'un article qui a été reproduit dans \c Bulletin de M. deFéru8sac, Sciences historiques, t. VI, p. 172.

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 371

veuille que tout cela se passe sans malencontre ! Je crains la mauvaise compagnie que ma fille sera forcée de voir, et qui fera son possible pour la gâter ; il pourrait en résulter des conséquences fâcheuses, car le duc de Lorraine n'est pas aussi indifférent sur l'honneur, et n'entendrait pas raillerie si l'on venait à faire quelque historiette sur ma fille. Si j'entreprenais de la diriger à cet égard, je passerais pour un trouble-fête, pour une personne de mauvaise humeur, et on nem'-en aurait nulle reconnaissance. C'est ainsi qu'on ne peut jamais éprouver une satisfaction entière et exempte d'inquiétudes. Les débauches de la maison de Condé sont par trop affreuses et publiques. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'ils ont pour grand'mère la femme la plus vertueuse et la plus estimable qu'il y ait dans la chrétienté; les médisants les plus acharnés n'ont pas trouvé à mordre sur le compte de M™^ la Princesse ; mais tous ses rejetons, mariés ou non, ont la plus horrible réputation du monde. On rougit d'entendre ce qu'on en raconte et ce qu'en disent les chansons. Ma fille a d'excellents principes, mais elle est d'humeur légère et elle est complaisante pour sa belle-sœur, laquelle, entre nous, tient un peu de la fausseté et de la malice de sa mère (M"'* de Montespan). Il est donc bien naturel que ma satisfaction soit troublée.

Je comprends la raison pourquoi M''« de Degenfelt n'a pas reçu le nom de Caroline ; il est peu de maisons où il n'y ait pas de semblables idées sur des noms heureux ou malheureux. Dans la maison royale, aucun des Henri n'est mort de mort naturelle ; ils ont fini prématurément et misérablement.

372 CORRESPONDANCF.

18 février 1718.

Il est vrai que la reine d'Espagne a d'abord extrêmement aimé la princesse des Ursins, et qu'elle a été désespérée quand celle dame a été renvoyée la première fois; ce qu'on raconte au sujet du confesseur estégalement vrai; il n'y manque qu'une circonstance, c'est que le duc de Grammonl, qui était jadis ambassadeur (à Madrid), a parlé comme le confesseur et a été congédié pour cette raison. La reine avait un moyen assuré d'obtenir du roi d'Espagne tout ce qu'elle voulait ; le bon sire est terriblement amateur des femmes ' ; la reine faisait ainsi du roi tout ce qu'elle voulait; elle avait dans sa chambre un lit à roulettes; si le roi nevoulait pasfaire sa volonté, elle éloignait son lit du sien; lorsqu'il avait consenti à en passer parce qu'elle voulait, elle le laissait entrer dans son lit, ce qui était pour le roi la plus grande des félicités. Le confesseur du roi avait été, il n'y a pas longtemps, renvoyé d'Espagne, mais aussitôt que M^^^ des Ursins a été congédiée, le roi a fait revenir de Rome le confesseur, et il l'a maintenant auprès de lui.

Paris, 20 février 1"I8.

Mes enfants de Lorraine sont arrivés; ma fdle était hors d'elle-même dans l'excès de sa joie; je ne l'ai pas trouvée fort changée ; mais son mari l'est horriblement. 11 avait autrefois les plus belles -couleurs; il a

> Greidich erpicht auf den Beischlaf.

Philippe V perdit sa santé, et même sa raison, en s'abandonnant à son tempérament. Voir les Mémoires de Duclos et surtout ceux de Louville.

DF. MADAMF. i.\ mf.IlFSSE h'oRI.FANS. ^7i

aujourd'hui le teint d'un brun rouge , el il est pins gros que mon fils; je puis dire que mes enfants sont aussi gras que moi.

Ma fille est gaie et contente ; mais son mari paraît préoccupé. Hier elle a eu un fort accès de fièvre : Dieu veuille que ce ne soit pas l'avant-coureur de la petitevérole; car ni le duc de Lorraine, ni mon fils ne l'ont eue, et le duc ne manquerait pas de venir voir sa femme; trois de ses frères sont déjà morts de cette alTreuse maladie ; je suis donc inquiète à cet égard. Je vous écrirai mercredi ce qui en sera.

On disait hier qu'une religieuse était morte à l'âge de cent trente-cinq ans ; elle avait donc eu une bien longue vieillesse ' ; je ne la lui envie pas ; mais si l'on pouvait toujours rester jeune, ce serait autre chose, et il y aurait de quoi faire venir l'eau à la bouche.

23 février 1718.

On a voulu une fois me marier au duc de Courlande; matante, l'abbesse d'Hervord, voulait faire ce mariage. Il était amoureux de la princesse Marianne, fille du duc Ulrich de Wurtemberg. Son père et sa mère ne voulaient pas lui permettre d'épouser la princesse, parce que leur intention était qu'il m'épousât. Lorsqu'il revint de France, je lui parlai de telle sorte , en me promenant avec lui à Heidelberg, qu'il ne voulut

* Nous n'avons trouvé la circonstance qu'indique ici Madame, ni dans la Galerie des Centenaires anciens et moiJernes, par M. Lcjoncourt (Paris, 1842, in-l2 , ni dans VAlmanach des Centenaires, collection assez raie dont il existe douze voluaiea in-24 ;i'aris, \:(il-\'n].

plus entendre parler de mariage, mais qu'il prit la résolution d'aller à l'armée... !•

La vieille guenipe a tout fait pour que la Dauphiiie me détestât; celle-ci me disait souvent des duretés, suivant ainsi le conseil de la vieille, qui espérait que je m'emporterais contre la Dauphine, et que celle-ci aurait sujet de porter au roi plainte contre moi, et d'attirer ainsi sur moi le courroux de Sa Majesté ; mais je ne suis pas tombée dans ce piège, et je ne leur ai pas donné sujet de me jouer un vilain tour ; j'ai ri de tout ce qu'on me disait de malhonnête. La Dauphine, selon moi, n'agissait ainsi que par enfantillage, et elle se corrigerait en avançant en âge. Quand je lui parlais, elle ne répondait pas, et elle se moquait de moi avec ses dames : « Mesdames, disait-elle, entretenez-moi, je m'ennuie, » et elle me regardait avec dédain.

Je dis en riant à la vieille guenipe : « M^^^ la Dauphine me traite mal ; je ne veux avoir aucune querelle avec elle, mais si la chose devient trop grossière, je pourrais bien aller demander au roi si le bon plaisir de Sa Majesté est qu'il en soit ainsi. » Lavieille eut peur, car elle savait bien que le roi donnerait l'ordre d'agir avec politesse à mon égard. Elle me pria avec instance de ne pas dire au roi un mot de tout cela, et que je verrais que les choses changeraient. Depuis, il y eut en effet du changement, et la Dauphine a mieux vécu avec moi. Si j'avais été me plaindre au roi, le roi aurait été fort irrité et aurait témoigné son mécontente • ment; mais la Dauphine m'en aurait détestée bien davantage; elle et sa vieille tante (comme elle l'appelait) m'auraient joué les plus vilains tours.

A M. DE HARLING.

24 février 1718.

La pauvre princesse {de Galles) me cause une peine réelle ; d'après sa lettre du 3 de ce. mois , son mari et elle ont trois fois demandé pardon au roi comme l'on demande pardon à Dieu, mais ils n'ont rien pu obtenir. Je ne puis comprendre pareille chose. Je crains que le prince n'ait part au malheur de sa mère ; il me semble cependant que si le roi reconnaît ce prince pour son fils, il doit aussi le traiter comme son fils, et ne pas se conduire aussi rigoureusement avec la princesse qui, de sa vie, n'a rien fait contre lui, qui l'a toujours honoré et aimé comme son père. D'après ce que je vois, je ne pense pas qu'il puisse de tout ceci résulter quelque chose de bon, l'irritation est trop grande; mais le roi ferait bien de mettre fin à pareille chose, car cela fait dire cent impertinences, et cela renouvelle de vieilles et vilaines histoires qu'il serait mieux de laisser entièrement oublier. Dieu veuille mener tout pour le mieux.

A LA COMTESSE LOUISE

Paris, 24 février 1718.

J'ai l'idée que le roi d'Angleterre croit que le prince de Galles n'est pas son fils ; car il n'est pas possible qu'il voulût agir avec son enfant de la façon dont il se conduit.

26 février 1718.

J'ai entendu dire qu'un point d'honneur avait poussé Ravaillaç à assassiner le roi Henri IV, parce que ce roi ayant séduit sa sœur et l'ayant laissée enceinte, il

376 r,ORF<ESPONI»ANCK

avait fait le sernieul de se venger. D'autres accusent le duc d'Épernon : il était assis sur le devant de la voilure, et il s'est baissé de façon que l'assassin pût faire son coup '.

27 février 1718.

Je ne veux pas de bien à Mercy; il a joué un vilain tour au duc de Lorraine son maître : il vint à Nancy, et il persuada au duc de lever trois régiments, qui devaient rester sa propriété. Le duc les recruta, persuadé qu'il en serait propriétaire ; mais quand ils furent levés, Mercy pria l'empereur de les lui donner ; il les obtint en eflet , et il n'a pas été permis au duc d'y placer un seul officier.

iw mars 1718.

Le voyage que le duc de Lorraine a fait à Paris lui coûte cent mille écus.... On ne peut nier que sa maitresse, la Craon, ne soit une personne fort agréable; quoiqu'elle ne soit pas une beauté accomplie, elle a une belle taille, une belle peau, de belles couleurs, elle est

* Il existe une tradition selon laquelle, avant d'être attaché aux chevaux qui l'écarlelèrent, Ravaillac flt appeler le greffier du parlement, et lui dicta une déposition que cet homme aurait écrite volontairement d'une manière illisible. Le testament de Ravaillac n'aurait point été annexé aux dossiers du procès, et serait tombé par diverses circonstances entre les mains de la famille Joli de Fleuri. M. de Fonlanieu , dont la bibliothèque impériale possède les précieux portefeuilles historiques, rapporte qu'un savant distingué et digne de foi lui assura avoir vu celte pièce et avoir cru reconnaître parmi des mots indéchiffrables le nom de la reine et celui du duc d'Épernon ; il se croyait sur au moins du dernier nom [Poitc/cuilles de Fontanieu, n^s 456-7 ).

Cependant tous les témoignages contemporains afllrment que Kavaillac soutint sans ccssc qu'il n'avait eu aucun complice.

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 377

fort blanche; mais ce qu'elle a de mieux, c'est la bouche et les dents. Ses yeux ne sont pas des plus beaiLx; elle a fort bonne mine et un air modeste qui plait. Elle traite le duc de haut en bas comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine et lui M. de Luné^^lle; elle rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec beaucoup de politesse et d'égards; si sa conduite était sous les autres rapports aussi exempte de blâme que sous celui-là, il n'y aurait rien à dire contre elle.

4 mars 1718.

A l'un des derniers bals de cet hiver, quelqu'un se fit une bosse, s'habilla comme le prince de Conti et s'assit près de lui. Le prince lui demanda : « Qui êtesvous, masque? » Celui-ci répondit : « Je suis le prince de Conti. » Le prince, sans se fâcher, ôta son masque, se mit à rire et dit : « Voilà comme on se trompe; il y a plus de vingt ans que je crois l'être. » Il ne se mit pas du tout en colère, ce qui est rare.

Paris, 6 mars 1718.

Les nouvelles d'Angleterre ne sont pas meilleures; la pauvre bonne princesse est bien à plaindre : il faut qu'il y ait au fond de tout cela quelque chose que l'on ne sait pas. A Paris, où Ton fait volontiers des romans, on dit que le motif de la haine du roi contre son fils et contre la princesse de Galles, c'est qu'il est lui-même amoureux de la princesse, et qu'elle n'a pas voulu l'écouter. Je n'en crois rien ; car je regarde le roi comme n'étant nullement d'une complexion amoureuse. Il n'aime que sa personne et sa grandeur. Ces dissensions seront la cause de nouvelles factions.

Paris, 10 mars 1718.

Mes enfans de Lorraine partent dans trois jours ; j'en ai le cœur gros; ma fille serait volontiers restée ici davantage, mais le duc a voulu s'en retourner. Ma fille est, grâce à Dieu, si bien affermie dans ses bons principes, qu'elle peut se mêler à toute société sans crainte de s'y gâter; mais jamais rien de pareil ne s'est vu à ce qu'est la jeunesse d'à présent, les clieveux en dres^ sent sur la tête. Il y a une fille qui favorise les débauches de son père; elle n'a pas honte de lui procurer une jolie femme de chambre; la mère voit et laisse faire, afin que de son côté on la laisse tranquille '. En somme, on ne voit et on n'entend que d'horribles choses; ma fille dit que, bien que je lui eusse écrit tout cela, elle ne pouvait le croire, jusqu'à ce que, chaque jour, elle l'eût vu de ses yeux. La jeunesse ne croit plus à Dieu et oublie tout exercice.de piété, aussi Dieu l'abandonne. Il est triste de vivre à une époque où les honnêtes gens ont autour d'eux un pareil entourage; cela inspiic un dégoût universel. Je rends grâce à Dieu de ce que ma fille sait encore ce que c'est que la vertu, et qu'elle a une juste horreur pour la vie qu'on mène ici; c'est pour moi une grande consolation. D'après ce que vous me dites du fils de ce marchand,

1 Allusion très-claire à la duchesse de Barri, au régent et à l'apathie de la duchesse d'Orléans. Malgré les vices de la duchesse de Berri, il s'est trouvé des écrivains qui ont eu le courage de la louer.

« On doit avouer que sa vertu et sa beauté étaient égales, « et J'avoue que je ne puis faire sou éloge, tel que je le sou- « haiterois e> tel qu'il devioil ctre » i^ Mémoires sur la Régence, t. Il, p. 81).

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je vois que nos Allemands commencent à adopter la mode anglaise, de mettre fin à leur vie; c'est ce qu'ils pourraient très-bien se passer d'imiter; les parents sont bien à plaindre, surtout s'ils sont de braves gens. La princesse de Galles m'a raconté l'histoire de ce jeune homme de dix-huit ans, que le roi d'Angleterre a fait assassiner : il n'en a jamais témoigné le moindre embarras ; mais il paraît croire au contraire qu'il a fait là la plus belle chose du monde. Je crains que ce roi n'ait une mauvaise fin. Sa querelle avec son fils s'envenime chaque jour davantage. Je l'ai toujours trouvé un peu dur lorsqu'il était en Allemagne; l'air de l'Angleterre l'aura endurci encore plus. A l'époque où il était ici, je lui ai dit en face qu'il était trop réservé et trop sombre; je ne lui ai, de ma vie, vu un air amical; il était poli, mais avec des manières très-froides ; tout le monde ici, les sages comme les fous, le blâment de sa conduite au sujet de son fils unique.

Rien de plus vrai que l'adage que chacun ici-bas a SCS peines : M"*deRatzenhaussenn'en est pas exempte; son malheur vient de la conduite de sa fille, M»» de Bernholdt; si elle n'était que débauchée, ce serait aujourd'hui chose fort commune; elle ne serait que comme cent mille autres ; mais elle fait des faux et des escroqueries. Je vous prie de ne pas en parler, mais elle a fabriqué de fausses lettres de change sur sa mère, sur sa sœur et sur le comte de Manderscheydt : afin que la chose n'éclate pas, et pour éviter que la fille ne soit mise en jugement, il faut que la pauvre dame trouve de l'argent pour payer ces lettres de change. Elle est vraiment bien à plaindre. En outre de cette

fille, qui est l'aînée, elle en a deux autres : Wilhelmine, et M"'* de Reding qui est veuve.

12 mars 1718.

L'affaire de Loube ' n'est qu'une des moindres peines

qu'on m'a données ici.

13 mars 1718.

Le mariage de la princesse de Hombourg avec le

• 51'le de Loube était une des filles d'honneur de Madame; nous n'avons pu trouver dans les ouvrages que nous avons consultés de détails sur l'affaire dont parle Madame. Voici un cou-, plet que les recueils manuscrits nous offrent à l'égard de cette demoiselle :

La petite Loube enrage D'être taut fille d'hounenr; Elle voudroit iiu vainqueur Qui veuille sou pucelage ; Elle veut de tout son cœur Ne l'être pas davantage.

Elle veut de tout son cœur.

Cesser d'être fille d'bunueur.

Le Journal de Dangeau (25 octobre 1686) contient ceci : « La petite Loube, qui a été longtemps Glle de Madame, s'est résolue à se faire religieuse; elle s'est éprouvée dans le couvent où elle se mit en sortant de la chambre des filles. »

Nous prenons sans choix dansées mêmes recueils deux couplets relatifs aux ûlles d'honneur de la Dauphine.

Quelle joie surprenante.

Pour les filles d'honneur,

D'aller sans gouvernante,

Faire avec Monseigneur, FloD, flon, flon, lariradondaiue, Flon, flon, flon, lariradondon.

Laval attire tous les yeux

Avec sa bonne mine, La BiroQ a l'air un peu vieux,

Bambure est des plus fines, Lb Tonnerre, au visage long, ... i

Affecte un air fort prude.

général major de Schlieben est une mésalliance complète; je croyais d'abord que c'était pire encore et qu'elle avait épousé un Schlieben qui se trouve maintenant à Berlin, qui s'est marié en Gascogne à une vieille dame, et qui a, de plus, à ce que disent les médisants, quatre femmes à h fois vivantes. — Il parait qu'on laisse maintenant en Allemagne les princesses aller, venir et agir tout comme en France; ce n'était pas l'usage de mon temps. On a bien raison à Cassel dêtre mécontent de ce mariage. Le temps est venu où, comme dit la sainte Écriture, sept femmes courront après un homme; jamais les femmes n'avaient été comme on les voit à présent ; elles agissent comme si leur bonheur consistait à dormir auprès d'un homme. Ce que l'on voit et ce que l'on entend chaque jour ici, et au sujet des personnages les plus éminents, ne peut se décrire. Du temps de ma fille, ce n'était pas l'usage; aussi s'est-elle trouvée dans un étonnement qui la mettait tout hors d'elle-même et qui, plus d'une fois, m'a fuit rire. Elle ne peut s'habituer à voir, en plein Opéra, les dames qui portent les plus grands noms, traiter les hommes avec une familiarité qui indique tout autre chose que de la haine ; elle me dit : « Madame! Madame! » Je lui réponds : « Que voulezvous, ma fille, que j'y fasse? Ce sont les manières du temps. — Mais ces manières sont fort vilaines, » réplique-t-elle avec raison ' . En Allemagne, on a la ma-

' Les écrits du temps attestent que le tableau tracé par la duchesse est fidèle; citons seulement une chanson datée de 1709 {Recueil Maurepas).

• Ce n'est pas la mode à Paris, Que, pour avoir pris un mari,

nie d'imiter la Fiance ; et lorsqu'on saura comment vivent les princesses, tout sera gâté et corrompu.

Ceux qui sont toujours à blâmer les autres tombent souvent dans les mêmes défauts; la princesse de Hombourg, qui vient de se mésallier avec ce Schlieben, avait autrefois les plus grandes prétentions du monde; un des plus grands seigneurs de l'empire n'aurait point paru assez bon pour elle ; il faut qu'elle se soit amouracliée de cet homme : l'âge ne préserve pas de la folie.

là mars 1718.

Notre bon roi (d'Espagne) a grand besoin d'avoir auprès de lui des gens capables, mais il a de bonnes intentions; il est le meilleur sire du monde, quoiqu'un peu opiniâtre, 11 est d'un naturel un peu mélancolique, et il n'a rien trouvé en Espagne qui ait pu lui donner de la gaieté.

Paris, 17 mars 1718.

Je remercie la princesse de Siegen de son bon souvenir. Lorsqu'elle était ici, je ne l'ai point vue, car elle prétendait être saluée et pouvoir s'asseoir; cela ne s'accorde pas aux personnes qui ne sont point de maisons souveraines. Je ne crois pas que Paris lui ait été favorable, et je pense qu'il vaudrait mieux pour elle qu'elle n'y eût jamais mis les pieds; car c'est ici que la jalousie de son mari a éclaté, et il s'est donné tellement de ridicule que personne ne veut plus avoir de rapports avec lui. Nous n'avons d'ailleurs rien de neuf,

A lui seul on s'engage ;

On n'a jamais en ce pays

Suivi un tel usage, *

DE MAOAMR LA DUCHESSE n'ORLÉANS. 383

si ce n'est qu'une vieille femme, âgée de cent deux ans, et qui conservait encore toute sa tête, a été brûlée avant-hier dans la nuit avec son chien et son chat.

Tout va de mal en pis en Angleterre; on n'ose rien écrire à cet égard ; tout Paris dit que le roi Georges veut déclarer publiquement que le prince de Galles n'est pas son fils, et, pour le contrarier encore davantage, qu'il veut épouser la SchuUenbourg, aujourd'hui duchesse de Munster. J'ai dit tout cela à lord Stairs; il m'a répondu qu'il n'arriverait rien de pareil, et que je n'avais point à m'en inquiéter. Vous aurez vu par une de mes lettres précédentes que je savais depuis longtemps la mort du petit prince; la princesse croit que cette mort n'a pas été naturelle ; elle est livrée à la plus grande désolation.

Lunati et sa femme ne sont pas venus ici; elle est une franche coquine". L'électeur de Trêves en était aussi amoureux que son frère, notre duc de Lorraine, l'est de la Craon ; la Lunati lui a enlevé jusqu'au dernier sou et l'a complètement ruiné. Ma tante l'électrice regardait la Lunati comme une véritable folle.

19 mars 17l8.

Le duc de Berri ' s'est lui-même donné la mort par

» Il est question dans le Journal de Marais de Mme Lunati, et d'une façon qui confirme l'assertion de Madame. Elle mourut de la peUte-véïole, ce qui donna lieu à des propos peu charitables (Voir la Revue rétrospective, 2*^ série, t. IX, p. 266 et 287).

* Fils du Grand-Dauphin, né le 31 août 1C86, mort à Marly le 4 mai 1714. Il avait dissimulé les incommodités qu'il ressentait de sa chute de cheval, afin de ne pas augmenter les afflictions qui accablaient alors Louis XIV.

son horriblo intempérance dans le boire et le manger; (le plus, en tombant de cheval à la chasse, il s'était rompu une veine, ce qui lui faisait perdre beaucoup de sang. Il avait menacé ses valets de chambre de chasser celui qui parlerait de cet accident et qui dirait qu'il rendait du sang. Après sa mort on a trouvé, sous son lit et sous les meubles, des assiettes toutes pleines de sang. Lorsqu'il avoua ce mal il était trop tard pour qu'on pût y porter remède, et comme personne ne savait cette chute, les médecins ont pensé qu'il était malade par suite de ses excès de table; on lui a fait prendre force prises d'émélique, ce qui a encore avancé sa mort. Il a dit lui-même à son confesseur, le père de La Rue : « Ah! mon père, je suis la seule cause de ma mort. » Il s'en est repenti, mais il était trop tard.

24 mars 1718.

J'ai fait rire une fois de bon cœur la comtesse de Soissons ' ; elle me demanda ' « D'où vient. Madame,

' Olympe Mancini, comtes?e de Soissons, surintendante du palais de la reine. Décrétée d'accusation en France lors de la célèbre affaire des poisons en 1680, elle se réfugia à Bruxelles, puis alla à Madrid, où elle obtint la confiance de la jeune reine contre laquelle elle exerça, si l'on on croit divers auteurs, cette science funeste qui l'avait forcée de sortir de France, Elle se vit dans ses derniers jours délaissée et méprisée de tous, même de son flis, le célèbre prince Eugène. Elle avait épousé le duc de Soissons le 19 février 1657. « Les chansons du temps ne l'ont « pas épargnée, mais je n'ai pas besoin de les citer, et c'est « avec plaisir que je m'en épargne la peine. On l'appelle trop « souvent la Bécasse de Soissons pour qu'au contraire de ses « sœurs elle ne se soit pas fait une réputation d'esprit borné » (M. deLaborde). Elle était laide et méchante selon Urienne. Elle fut fortement soupçonnée d'avoir empoisonné son mari et la reine d'Espagne ^S;iint-Sjmon, t. Xll,-p. H2).

DE MADAME LA DirHESSF, D'oRLI^.ANS. 3^5

que vous no vous regardez pas en passant devant un miroir comme tout le monde le fait ici? » Je répondis: « C'est que j'ai trop d'amour- propre pour aimer à me voir, étant laide comme je suis. »

Paris, 24 mars 1718.

La princesse de Galles m'annonce que la duchesse de Schoresburg s'est jetée aux genoux du roi pour lui demander la grâce de son frère qui a été condamné à être pendu. Le roi a répondu que s'il accordait cette grâce il enflammerait la colère de tous les Anglais, car on dirait que le coupable est épargné parce qu'il est étranger, tandis que, s'il élait Anglais, il eût été pendu impitoyablement. 11 a bien mérité un châtiment sévère, mais c'est sa sœur que je plains. Le présent que M™* de Berri a fait à ma fille est fort joli ; elle lui a donné une commode, c'est-à-dire une table munie de tiroirs où il y avait toutes sortes d'étoffes, des écharpes, des coiifures, etc., le tout à la dernière mode; cette commode est décorée d'ornements dorés; il y en a pour un millier de pistoles. Mon tîls a donné à sa sœur un nécessaire, c'est-à-dire une petite caisse carrée où se trouve tout ce qui est nécessaire pour prendre du thé, du café ou du chocolat. Les tasses sont en porcelaine blanche avec des ornements en or et en émail.

27 mars 1718.

Ma fille a retardé son départ jusqu'à mercredi ; ce

jour viendra bientôt, car ce qui nous peine arrive plus

sûrement et plus vite que ce qui nous réjouit. Le roi

doit beaucoup d'argent au duc, et, à valoir sur celte

dette, on lui a donné cent mille francs pour payer les frais de son voyage.

Le prince de Galles a fait une belle action, et si cela ne touche pas le roi d'Angleterre, rien ne pourra rétablir la paix entre eux. Des gens sont venus trouver le prince pour l'engager à se mettre à la tête de leur parti : il a répondu que, de toute sa vie, il ne se mettrait d'aucun parti contre son père et son roi. Il ne faut pas s'étonner si une Anglaise, comme M"" de Bellement, fait des tracasseries; cette nation ne vaut rien, soit dit entre nous. Le roi d'Angleterre est un méchant homme; il n'a jamais eu aucune considération pour sa mère, qui l'aime si tendrement, et sans elle il n'aurait cependant pas été roi d'Angleterre. Tous ses enfants, même la reine de Prusse qu'elle adorait, n'ont pas vécu avec elle comme ils le devaient. Il est heureux que la princesse d'Ussingen, qui est veuve depuis peu, ait mis au monde un garçon ; j'espère que l'enfant ressemblera à son grand-père plutôt qu'à son père ; le grand-père était poli, bien élevé, agréable et de bonne mine; le père, laid et stupide.

29 mars 1718.

Je me souviens que feu M. le Duc, qui était horriblement contrefait, disait à feu Monsieur : « Étant masqué, on m'a pris pour vous. » Monsieur ne fut pas flatté de ce compliment et trouva mauvais qu'on l'eût confondu avec le Duc; aussi répondit-il : « Je mets cela au pied du crucifix. »

Paris, 31 mars 1718.

Mes enfants de Lorraine sont contents de moi et je-

le suis d'eux. Je suis aussi satisfaite de ma petite-fille, la duchesse de Berri; elle s'est bien conduite à leur égard; elle a du jugement et elle manifeste un retour vers la religion et du dégoût pour le vice; j'espère que Dieu aura pitié d'elle et qu'il lui fera la grâce d'une conversion sincère '. Quant à la troisième fille (jy"*(Ze Valois), je n'en ai nullement bonne opinion, aussi je ne prie pas pour sa vie ; elle n'a aucun bon mouvement; elle ne s'inquiète nullement de sa mère et trèspeu de son père; elle me déteste plus que le diable, elle hait toutes ses sœurs; elle est fausse, menteuse et horriblement coquette; en somme, elle nous donnera à tous bien du chagrin. Je voudrais qu'elle fût déjà mariée et bien loin d'ici ; je la voudrais mariée dans une cour étrangère, afin que l'on n'en entendit plus parler. Je crains aussi que nous n'ayons du chagrin au sujet de la seconde, qui veut à toute force être religieuse; si l'on contrarie sa volonté à cet égard, elle menace de tomber dans le désespoir, et elle est capable de se tuer elle-même, car elle a du courage et ne craint pas du tout la mort. Elle est fort agréable de sa personne, grande, bonne tournure, le visage gracieux, la bouche belle, les dents comme des perles ; elle danse bien, elle a une jolie voix, elle connaît bien la musique, chante à livre ouvert ce qu'elle veut, sans faire de grimaces; elle a une éloquence naturelle, et le naturel

* Cet espoir ne fut pas de longue durée. On lit dans les Mémoires de Maurepas, que Louis XIV reprocha un jour à Madame les défauts de la duchesse de Berri , et lui dit : « Quelle personne nous avez-vous donnée ? » Madame répondit qu'elle ne la connaissait pas plus que S. M., et qu'elle ne s'était jamais mêlée de son éducation.

fort bon; elle aime tout ce qu'elle doit aimer; elle dit à tout le monde qu'elle ne regrettera rien, si ce n'est moi. Je la chéris tendrement et il n'est pas difficile de l'aimer, car elle le mérite bien; aussi je regrette sincèrement qu'elle se fasse religieuse. La quatrième de mes petites-filles est une bonne enfant, mais fort laide et désagréable. La cinquième (M"* de Beaujolais) est une belle enfant, jolie, vive, amusante; je l'aime beaucoup; elle ne manquera pas d'esprit. La sixième n'est pas laide, mais elle est hargneuse et maussade; sitôt qu'on la regarde, elle se met à crier. Le duc de Chartres est un joli garçon ; il a des moyens, mais il est trop sérieux pour son âge, et il est si terriblement délicat que sa santé est bien faite pour nous donner des inquiétudes fort sérieuses. Je crains qu'il ne vive pas longtemps, ce qui serait pour nous un terrible malheur. 11 a d'ailleurs une capacité rare; il apprend tout ce qu'on veut lui enseigner ; il ressemble plutôt à sa mère qu'à son père, et il a des dispositions pour toutes les vertus. J'ai beaucoup d'affection pour lui. Mais en voilà assez à l'égard de mes petits-enfants. M"" d'Orléans avait eu, avant la duchesse de Berri , une fille qui n'a vécu qu'un an ; que Dieu me le pardonne, mais la mort de cette enfant ne me causa pas beaucoup de chagrin.

Les historiens disent souvent bien des mensonges. On a mis dans l'histoire de mon grand-père, le roi de Bohême, que ma grand'mère, la reine de Bohême, entrahiée par son ambition, n'avait jamais laissé un seul instant de repos à son mari jusqu'à ce qu'il se fût déclaré roi. 11 n'y a pas un seul mot de vrai là dedans ;

la reine ne songeait qu'à voir des comédies et des ballets et à lire des romans. On a dit aussi, dans l'histoire du feu roi, que c'était par générosité qu'il s'élait retiré de la Hollande et avait consenti à faire la paix. La vérité est que M™* de Montespan, après être accouchée de sa fille (aujourd'hui M™' la Duchesse), était revenue à Versailles et que le roi voulait la revoir.

On attribue la première guerre de Hollande à la grande ambition du roi, et je suis positivement sûre que cette guerre ne fut entreprise que parce que M. de Lionne, alors ministre, était jaloux de sa femme, au sujet du prince Guillaume de Furstemberg. Pour le faire sortir de France, il fit entreprendre la guerre contre la Hollande et l'empereur. Si l'on ment de la sorte pour des choses qui se sont passées devant notre nez, que faut-il croire de ce qui est loin de nous et de ce qui est survenu il y a bien des années? Je crois que les histoires, excepté ce qui regarde la sainte Écriture, sont aussi fausses que les romans ; la seule différence, c'est que ces derniers sont plus amusants'.

Rien de neuf d'ailleurs. On m'a dit qu'un homme, ici, avant de battre sa femme dont il était mécontent, faisait cette prière : « Mon bon Dieu, faites que le coup

* L'idée que Madame indique ici a été développée avec quelque érudition dans un ouvrage de l'abbé Lancelloli : Farfalloni de gli antichï hlstorici, Venetia, 17 36. Ce livre a été traduit par J. Oliva et a paru eu 17 70 : Les Impostures de l'histoire ancienne et profane, 1 vol. in-12. L'auteur a réuni, pour en montrer l'absurdité, toutes les fables , tous les farfalloni racontés par les historiens, tel que l'emploi du vinaigre dont Annibal fit usage pour faire fondre les rochers des Alpes, et la perle qu'avala Cléupàtre.

que je vais donner à votre servante la corrige et la rende sage. »

8 avril 1718.

La Fontange était une petite bête, mais elle avait un fort bon cœur et elle était belle comme un ange. Lorsque le roi fut épris d'elle, il me fallut rester beaucoup auprès de lui, car elle m'aimait fort'.

8 avril 1718.

Le Grand-Duc donne peu d'argent à sa femme ; il est toujours en arrière de quinze mois avec elle, et la pau^Te Duchesse a grand besoin d'argent pour sa santé et i)Our pouvoir retourner prendre les bains de Bourbonne.

Paris, 10 avril 1718.

Ma fille et son mari sont partis avant-hier à neuf heures; ma fdle m'a éci it de Villers-Coterets où ils ont couché; c'est à seize lieues de Paris; il y a un joli château qui appartient à mon fils; j'y ai souvent été avec Monsieur; il est au milieu d'une belle forêt; le seul inconvénient, c'est que l'eau n'y vaut rien. Le feu roi y vint à ma rencontre lorsque j'arrivai en France.

La femme de mon fds est avec lui aussi bien que

* On peut consulter sur Jl"e de Fontange les Lettres de Mme de Sévigné, celles de Mme de Maintenon, t. II, p. 118-126, édition de 1808, les Mémoires de Maintenon, par La Beaumelle, 1755, 1. VI, p. 186, 201, l'Bisloirc de La Fontaine, par M. Walckenaër, 1820, p. 17 3 et 431, etc. On sait que cette favorite donna son nom à une coiffure nouvelle qu'elle inventa, et qui (it rapidement le tour de l'Europe; une petite comédie, jiubit c en 1096, est inliluléc : La Fontan'je bernée ou les Façonnières.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 391

son humeur le lui permet, mais si elle étai'. morte, les choses n'en iraient pas plus mal, et les filles recevraient une bonne éducation. C'est chose pénible que de vouloir faire ici son devoir, car alors on n'a plus de tranquillité, et, à mon âge, le repos est nécessaire. La troisième de mes petitcs-fiUes est une méchante personne, qui nous donne bien du chagrin ; elle s'est donné tout le mal possible pour brouiller sa mère et sa sœur aînée avec leur père ; elle est fausse comme le diable et elle me déteste ; elle remplirait de chagrin le temps qui me reste à vivre ; et qui sait si son père ne consentirait pas à quelque mésalliance, car les Français, et mon fils surtout, ne se tracassent guère à cet égard ; mais ce serait pour moi une telle affliction que j'en mourrais. Vous voyez donc bien que j'ai eu de bonnes raisons pour me tracasser de la maladie de M'"^ d'Orléans.

Paris, 13 avril 1718.

Je dois convenir que ma fille n'est pas d'un naturel ardent, comme les femmes d'ici ; elle est d'un grand sang-froid et pas du tout portée à la débauche; elle a horreur de tout ce qui n'est pas honorable et ne peut se consoler de trouver sa patrie tellement changée. J'ai souvent pensé à ce que ferait l'Allemagne en présence de l'horrible dérèglement qui prévaut maintenant en France; l'imitera-t-elle, ou en aura-t-elle horreur Me crois que les deux suppositions auront heu ; les uns suivront ces mauvais exemples, les autres les repousseront avec dégoût. Plaise à Dieu que ces derniers soient les plus nombreux! Je n'ai aucun espoir de voir ici quelque amélioialion, car il ne peut pas en survenir

jusqu'à ce que le roi se marie, et qu'une reine raisonnable remette tout dans le droit chemin. Dites-moi si la princesse de Nassau-Siegen n'est pas cette demoiselle d'Hohenlohe dont l'électeur palatin, lorsqu'il n'était encore que le prince Charles, s'était si fort épris et qu'il voulait absolument épouser, ce qu'il aurait fait si l'impératrice sa sœur ne l'avait empêché.

Il s'est passé hier une chose terrible. Un cocher avait demandé avec insolence ses gages à son maître; le maître lui dit : « Tu es ivre aujourd'hui, je te les donnerai demain. » Le cocher s'emporte, il arrache à son maître son épée et veut le frapper ; le maître se jette sur lui alin de le désarmer; le cocher, plus robuste que le maître, le terrasse et le traîne par les cheveux dans la cour en le rouant de coups; il se rend ensuite chez un procureur et intente à son maître un procès qu'il a perdu; il a été condamné à être mis au carcan. Lorsqu'il y est, il appelle la livrée à son secours; plus de mille laquais s'assemblent, l'arrachent du carcan, se portent sur la maison du maître, la prennent d'assaut, pour ainsi dire, et la saccagent si affreusement qu'ils n'y laissent pas une croisée ou un miroir sans les mettre en pièces. Le maître s'était caché dans sa cave; le guet à cheval arrive enfin; les laquais l'attaquent à coups de pierre, le guet les charge avec vigueur. Trois sont restés morts sur la place ; il y a eu beaucoup de blessés, et des prisonniers qui seront pendus; ils l'auront bien mérité, surtout l'insolent cocher, cause de tout ce tumulte ' .

1 Le Journal de Barbier, 1. 1, 12 mars et 15 novembre 1721, raconte des circonstances semblables.

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16 avril 1718.

La reine-mère avait l'habitude de manger énormément quatre fois par jour; c'est ce qui a été cause du cancer qui lui est venu au sein ; elle l'a entretenu avec les forts parfums d'Espagne dont elle se servait, et elle en est morte.

Paris, 17 avril 1718.

Le frère de la duchesse de Schoresbourg a été pendu, il le méritait bien ; c'est cependant pour des nobles une chose affreuse que d'être accroché à la potence.

J'ai reçu hier une lettre de ma fille, qui était partie d'ici il y a dix jours ; elle et son mari sont, grâce à Dieu, de retour à Lunéviile en bonne santé. Elle m'a envoyé la mesure de la taille de son fils aîné, prise huit jours avant qu'il eût accompli sa onzième année; il est juste aussi grand que le duc de Chartres qui aura quinze ans le 4 août prochain. Je crains que mon petitfils de Lorraine ne soit un géant, car le duc de Chartres n'est point petit pour son âge. Tous mes enfants de Lorraine sont robustes ; leur mère aussi est saine et bien portante, ce n'est pas une bonne à rien comme M*"^ d'Orléans. On n'a jamais entendu parler d'une pareille paresse. Elle s'est fait faire un canapé sur lequel elle reste couchée lorsqu'elle joue au lansquenet; nous nous moquons d'elle, mais cela n'y fait rien. Elle joue couchée, elle mange couchée, elle lit couchée; bref, presque toute sa vie se passe couchée. Cela doit être mauvais pour la santé, aussi est-elle presque toujours malade; un jour elle se plaint de la tête, un autre jour de l'estomac. 11 semble qu'avec cela on ne peut

faire des enfants robustes; cependant ses trois filles aînées sont fortes et bien portantes ; la première et la troisième sont grandes et grosses ; elles ont l'air bâties comme des hommes, M"* de Valois surtout.

Rien de neuf d'Angleterre ; le roi est méfiant et soupçonneux. Les Anglais sont rusés et ne songent qu'à leurs propres intérêts ; ils voient bien qu'ils peuvent pêcher en eau trouble et que, tant qu'il y aura mésintelligence entre le père et son fils, le roi ne manquera pas de besogne et ne songera point à ratTermir sur eux son autorité; ils le maintiennent donc dans une humeur qui est dans sa nature. Je ne crois pas qu'il retourne en Hanovre aussitôt que bien des gens le voudraient. L'abbé de Buquoy est un bon gentilhomme d'une ancienne famille, mais en Flandre tous les nobles se donnent le titre de comte; en ce pays, chacun est comte ou prince, mais cela ne leur donne aucun rang. On sera bientôt las d'un fou aussi turbulent que cet abbé ' . Je ne m'étonne pas que mon cousin le landgrave l'ait renvoyé en Hanovre, car il est pauvre et il cherche de l'argent de tous côtés. Je ne crois pas que les remontrances de l'empereur produisent quelque effet à Cassel; de mon temps, tous les souverains se pi-

^ 11 existe un volume assez difficile à rencontrer, intitulé: Événement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé Jean- Albert d' Archambaud , comte de Bnquoy, singulièrement son évasion du For l'Évêque et de la Bastille (en français et en allemand), avec plusieurs ouvrages, vers et prose, et spécialetnent la Game des femmes , se vend chez Jean de la I-'ranchise, rue de la Réforme, à Bonnefoy, 1719. Il est question de ce personnage dans le livre de M. Gérard de Nerval, les Illuminés^

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quaient de ne dépendre que de Dieu et de ne point reconnaître l'empereur pour maître.

Paris, 19 avril 1718.

Le duc {de Lorraine) avait autrefois une grande passion pour la chasse, mais aujourd'hui Sihio est devenu un amant; il veut cacher sa passion, et plus il veut qu'elle soit ignorée, plus on la remarque. Lorsqu'on croit qu'il doit regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses épaules et ses yeux restent fixés sur M"* de Craon; c'est drôle à voir. Je ne puis comprendre que tna fille puisse aimer son mari comme elle le fait, et qu'elle ne soit pas jalouse. On ne peut pas être plus épris d'une femme qu'il ne l'est de la Craon.

Paris, 24 avril 1718.

La personne que j'espère voir se corriger ' a du ju-

* Sa petite- fille, la duchesse de Berri. Personne n'ignore quelles accusations pèsent sur la mémoire de cette princesse. D'après les Mémoires de Maurepas [i. I, p. 52}, « sa conduite « avec son père était si publique que le duc de Berri, souffrant « impatiemment tous les discours qui se tenaient à ce sujet, fit tt mettre l'épée à la main au duc d'Orléans sur la terrasse de « Marly, où il le trouva. Ils furent bientôt séparés l'un de l'aut tre, et l'affaire fut étouffée de façon qu'on n'en a presque ■ point parlé. » On peut consulter, au sujet de cette piinces-e trop célèbre, les Mélanges de Eoisjourdain, t. I, p. 231-253, et le Jùurnal de Barbier, t. I, p. 23. « Dans ses amours, elle suppléa à l'adresse par l'effronterie. Dans le nombre de ses amants, elle aima du vivant de son mari un nommé La Haie, homme de cheval qu'elle fit écuyer du due de Berri. Elle voulut se faire enlever par lui, et lui proposa de fuir en Hollande. Celui-ci effrayé et désespéré de cette proposition , s'en ouvrit au duc d'Orléans, qui dit : « Que diable ma fille veut-elle faire en Hol-

396 nORRESPONDANCE

gement et un bon cœur; on pourrait se flatter de son retour au bien si elle n'était pas au milieu de la mauvaise compagnie; ses tantes et cousines du côté maternel lui donnent aussi de mauvais exemples, car elles mènent une vie bien irrégulière. La mère n'agit que par caprice ; un jour elle hait sa fille sans savoir pourquoi; un autre jour elle approuve tout qu'elle fait, que ce soit bien ou mal : cela me fait craindre que les bonnes résolutions qu'on a prises à Pâques n'aient pas de résultat et que le démon ne re\ienne dans la maison qu'il a quittée, accompagné de sept autres malins esprits encore plus méchants que lui, comme dit la sainte Ecriture. En somme, on ne voit et n'entend que des choses fâcheuses; je ne puis rien y faire, et je m'en afflige sincèrement. Ma fdle n'est pas restée ici assez longtemps pour que son bon exemple ait pu amener quelque eflet. On m'a demandé comment je m'y étais prise pour l'élever aussi bien : j'ai répondu que c'était en lui parlant toujours raison, en lui montrant pourquoi telle ou telle chose était mal ou bien, en ne lui passant aucun caprice, en cherchant autant que possible à ce qu'elle ne vit aucun mauvais exemple, en ne la rebutant point par des accès de mauvaise humeur, en louant la vertu et en lui inspirant l'horreur du vice en général. C'est ainsi que j'ai élevé ma fille qui, grâce à Dieu, s'est conciliée l'estime générale; mais il ne faut pas croire qu'on puisse élever un enfant sans se donner du mal; la vigilance et l'activité sont indispensables.

lande! il nie semble qu'elle passe fort joliment sa vie dans ce pays. » 11 empccii.T l'exécution de ce projet » [Vie privée de Richelieu, 1791, t. 1, p. 96).

ni- MADAME r.A DUCHESSE D'oRLÉANS. 397

En Allemagne il y a cela de bon qu'on méprise les gens qui se conduisent sans frein : ici il n'en est pas de même ; aussi la jeunesse s'imagine que les sermons des vieillards sont tout simplement le résultat de l'aigreur de gens qui ont agi de même autrefois. Les personnes dont la réputation est mauvaise sont aussi bien traitées que celles qui ont mené une bonne conduite ; cela perd la jeunesse.

Entre nous, les deux princes de Nassau sont de singuliers personnages et ils ont des aventures désagréables ; le plus jeune fit mettre sa femme à la Bastille ; lorsqu'il voulut l'en retirer et la reprendre, elle déclara qu'elle aimait beaucoup mieux passer sa vie en prison que se trouver avec lui. C'est une Mailly, sœur du marquis de Nesle. Les princes allemands qui épousent des Françaises et qui sont méprisés de leurs femmes, n'ont que ce qu'ils méritent.

Je ne trouve pas que la reine de Prusse écrive mal ; elle écrit ce que son cœur lui inspire et elle parait avoir de très-bons sentiments; lorsque cela se rencontre, je trouve que tout est bien. Assurez-la donc que je suis contente de ses lettres. Lorsque vous dépréciez votre propre correspondance, ma chère Louise, c'est par coquetterie, et afin d'obtenir des éloges, car vous savez que vous écrivez bien.

26 avril 1718.

Lorsqu'on vit que la maréchale de Clérambault m'était attachée, on l' éloigna de moi et l'on mit ma fille dans les mains de la maréchale de Grancey qui était la créature du chevalier de Lorraine, le plus acharné

de mes ennemis, et dont la fille cadette était la maîtresse déclarée de ce chevalier. On peut croire quel bel exemple c'était là pour ma fille; mais ni mes remontrances, ni mes prières n'eurent aucun eiïet.

Paris, 28 avril 1718.

J'ai reçu hier des nouvelles de la princesse de Galles : elle a écrit au roi d'Angleterre une lettre des plus soumises ; le roi lui a répondu avec dureté et en lui faisant des reproches sur sa conduite. Il se fera moquer de lui en agissant de la sorte, car la bonne réputation de la princesse est parfaitement établie : je ne puis comprendre la conduite du roi.

C'est une drôle de manière de vouloir persuader les gens de changer de religion, que de les mettre à une diète forcée; si l'on avait envoyé des dragons pour les convertir de force, c'eût été exactement semblable à ce que M. de Louvois a fait ici '.

Saint-Cloud, 1er mai 1718.

Mme (Je Ratzenhausen a le bonheur d'avoir été aimée des plus grands seigneurs ; le roi lui-même la voyait

• Les conversions qui résultaient des dragonnades ne passaient point pour sincères, et nous trouvons à leur égard, dans les recueils manuscrits, l'épigramme suivante :

Calvia surpris de l'édit qu'on publie,

La larme à l'œil, disoit à Lucifer :

Ah I c'en est fait, ma secte est convertie.

Il faut songer à rétrécir l'enfer.

— Il ne faut pas que cela te chagrine,

Lui repartit le pénétrant démon;

Le mal n'est pas si grand qu'on l'imagine.

Car la plupart ne le sont que de uoiu.

avec plaisir; elle le faisait rire; elle divertissait aussi beaucoup M^^e i^ Dauphine. M"'^ deBerri avait de l'affection pour elle et la faisait souvent venir. Il n'est pas étonnant que nous soyons amies; nous sommes ensemble depuis l'enfance et nous nous connaissons depuis que je n'avais que neuf ans; parmi cent vieilles femmes on n'en trouverait pas une qui ait conservé autant de gaieté que Lénore ' .

Saint-Gloud, 5 mai 1718.

J'avoue que je ne regrette pas plus M^^^ de Vendôme' qu'elle ne m'eût regrettée si c'était moi qui fusse morte. J'ai d'ailleurs deux raisons pour ne pas m'affliger de sa perte : la première, c'est qu'elle était l'ennemie de mon fils, et qu'elle n'aimait pas sa mère, ^rae la Princesse, dont elle était cependant tendrement chérie; la seconde, c'est qu'elle menait une conduite qui ne faisait certes pas honneur à sa famille; et, quoiqu'il ne faille damner personne, nous lisons dans la sainte Écriture, que l'arbre tombe du côté où il penche ; avoir mené une vie déréglée et mourir sans penser à Dieu et sans se repentir de ses péchés, ce n'est

* Éléonore de Ratzenhausen avait accompagné Madame lorsqu'elle vint en France, et elle jouit toujours auprès d'elle d'une faveur que justiflait son dévouement.

2 Marie- Anne de Condé, neuvième enfant du ûls du grand Condé, née en 1678, mariée en 1710 à Louis-Joseph, duc de Vendôme, morte le il avril 1718. Elle mourut d'apoplexie, et, d'après les Mémoires du temps, devenue veuve, elle avait contracté un mariage secret avec son écuyer. Elle était extrêmement laide, et selon Saint-Simon, elle mourut o sans testament, ni sacrements, de s'être blasée surtout de liqueurs fortes dont elle avoit sou cabinet rempli » (t. XX.X, p. 2),

pas rassurant, et M"e la Princesse a certes bien raison de s'inquiéter du sort de sa fille et de s'en affliger ; mais, après tout, il faut nous fier à la miséricorde divine.

6 mai 1*!18.

I^Ime la Princesse [de Conti) aurait volontiers donné M"<' de Condé à feu le margrave, frère aîné de Votre Altesse; M''^ de Condé était incomparablement plus belle que sa sœur, mais il me semble que le margrave avait plus d'inclination pour M™^ de Vendôme; il la trouva plus calme et plus tranquille... M™^ la Princesse a eu beaucoup à souffrir de son mari ; elle le regrette cependant tous les jours. Il avait l'air d'un petit singe. Feu la reine avait deux perroquets : l'un était le portrait -vivant de M. le Prince, l'autre ressemblait comme deux' gouttes d'eau au maréchal de Luxembourg.

Saint-Cloud. G mai 1718.

Ma fille est laide, et elle l'était moins autrefois, car elle a eu une fort belle peau, mais elle est maintenant toute brûlée par le soleil ; cela la change et la fait paraître vieille; elle a un vilain nez camus; ses yeux se sont creu'sés, mais sa taille s'est bien conservée , et comme elle dansait bien, elle a encore de bonnes façons, et l'on voit bien qui elle est. Je connais des personnes qui se piquent d'avoir de bonnes manières, et qui sont fort loin d'en avoir d'aussi bonnes qu'elle. Telle qu'elle est, j'en suis fort contente, et j'aime mieux qu'elle soit vertueuse et point belle que si elle était belle et coquette comme tant d'autres.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORI.ÉANS. 401

Sainl-Cloud, 8 mai 1718.

Je VOUS écris, le cœur bien troublé, et j'ai pleuré hier toute la matinée. La bonne et pieuse reine d'Angleterre est morte hier matin à Saint-Germain, à sept heures. Assurément, elle doit être au ciel. Elle ne gardait pas un liard pour elle, et donnait tout aux pauvres; elle faisait vivre des familles entières; elle n'a jamais tenu un propos méchant sur qui que ce soit, et si Ion se mettait à l'entretenir sur le chapitre du prochain, elle disait : « Si c'est du mal de quelqu'un, je vous prie, ne le dites pas. » Elle a soutenu ses malheurs avec une résignation parfaite; elle était polie et agréable, quoique bien loin d'être belle ; elle était toujours gaie et faisait constamment l'éloge de notre princesse de Galles. Je l'aimais beaucoup; sa mort me serre le cœur ' .

Je m'amuse à voir danser les ours, et cela me rappelle une histoire fort originale, au sujet d'une demoiselle de qualité de la maison de La Force, qui a longtemps été à la cour, où elle était fille d'honneur de M™e de Guise. Le fils d'un conseiller, qui était fort riche, et qui s'appelait M. de Briou, lui inspira une vive passion et l'épousa malgré la volonté de son père; celui-ci voulait faire rompre le mariage, et il défendit

• Malgré sa piété, cette princesse fut en butte aux attaques d'un esprit de parti exaspéré. On publia contre elle un pamphlet aussi calomnieux qu'ordurier : Les Amours de Messaline, ci-devant reine d'Albion, qui parut en 1G89, et qui fut bientôt réin)primé quatre ou cinq fois avec additions de nouveaux mensonges, tels que : Les nouvelles intrigues de Messaline avec l'abbé de ; la vengeance de it/me (/e Maintenon, etc.

à son fils de voir la dame et d'avoir aucun rapport avec elle. Elle chargea un trompette de lui dire que lorsqu'il entendrait une certaine fanfare, et lorsqu'il verrait des ours dans sa cour, de ne pas manquer de descendre ; elle se fit couvrir d'une peau d'ours, et M. de Briou, sous prétexte de voir danser cet animal, d'admirer sa douceur et de le caresser, trouva moyen de se procurer un entretien avec sa femme. Je n'ai rien lu de pareil dans aucun roman '.

10 mai 1718.

La maréchale de Grancey était la femme la plus sotte du monde. Feu Monsieur feignit d'être amoureux d'elle , mais si elle n'avait pas eu d'autre amant, elle aurait certes conservé toute sa bonne réputation. 11 ne s'est jamais rien passé de mal entre eux ; elle-même disait que s'il venait à se trouver seul avec elle, il se plaignait aussitôt d'être malade, il disait avoir mal de tête ou mal de dents. Un jour, la dame lui proposa une liberté singulière. Monsieur mit vite ses gants; j'ai vu

> 11 résulta de cette affaires un procès dans lequel l'avocat général Talon porta la parole. Le mariage, contracté le 16 juin 1087, fut déclaré nul. M. de Laborde, Palais Mazarïn, p. 376, parle de M^e Caumont de La Force : a Le laisser aller de sa « morale, la vivacité de son esprit et la tournure romanesque « de son imagination, unie à beaucoup de charme dans les ma- « njères, lui attiraient des succès partout où elle se présentait, « et la rendaient nécessaire au Temple et à Ihôtel de Bouillon. « M. Walckenaër, dans son Histoire de La Fontaine, Z' édition, p. 608-51 1, raconte en détail l'histoire de Ml'*^ de La Force et du jeune Briou, dont la sœur, devenue veuve, s'éprit d'un joueur de flûte. La Bruyère lui a donné place dans ses Caraclèies sous le nom de Ccsonie.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 403

souvent qu'on le plaisantait à cet égard, et j'en ai bien ri. Cette Grancey avait une fort belle figure et une belle taille lorsque je vins en France, et tout le monde n'avait pas pour elle le même dédain que Monsieur, car avant que le chevalier de Lorraine ne fût son amant, elle avait déjà eu un enfant.

13 mai 1718.

Le grand-duc est adroit, il se figure que sa femme mourra bientôt, et qu'il sera ainsi dispensé de lui payer ce qu'il lui doit ; aussi est-il toujours en retard pour sa pension... Elle m'a juré que lorsqu'elle avait fait le voyage de Florence, elle n'avait eu d'autre idée que celle de revenir le plus tôt possible, et c'est ce qu'elle a exécuté aussitôt qu'elle en a eu le moyen.

16 mai 1718.

Je suis allée hier à Paris voir le roi, que j'ai trouvé fort grandi.

On disait hier que l'électeur de Trêves voulait renoncer à l'état ecclésiastique et épouser une archiduchesse, sa petite-nièce; ce serait un mauvais tour qu'il jouerait à sa nièce et à ses neveux de Sultzbach ; écrivez-moi si ce bruit court aussi en Allemagne. Il faut que le prince héréditaire de Darmstadt ait été bien débauché, puisqu'il a donné à sa femme une maladie honteuse pour présent de noces ; de pareils cadeaux n'entretiennent pas Tamitié. Le landgrave feia bien de se remarier, car il me semble qu'il n'a pas d'héritiers à attendre de son fils. C'est un sot mariage pour un comte de Witlgenstein que d'épouser une [>or-

sonne dont le père a été maître d'école. Je ne puis souffrir les mésalliances.

Saint-Cloud, 19 mai 1718.

Je fus hier à Paris pour voir mon fils et sa famille, et pour assister à la représentation d'une pièce nouvelle où il n'y a rien de bien extraordinaire, quoiqu'il s'y trouve deux beaux morceaux ; elle a pour titre : Artaxarte. Au moment où j'entrais dans la loge, on me remit votre lettre du 7. Je me trouve bien à Saint- Cloud, où je suis tranquille, tandis qu'à Paris on ne me laisse jamais un instant de repos; l'un me présente un placet , l'autre demande que je m'intéresse pour lui, un autre sollicite une audience, un autre réclame une réponse à des lettres qu'il a écrites; c'est à n'y pas tenir. On a l'air ensuite d'être étonné de ce que je ne suis pas charmée de mon sort. En ce monde, les grands ont leurs peines comme les petits, ce qui n'est pas étonnant; mais ce qui est le plus fâcheux pour les premiers, c'est qu'ils sont toujours entourés d'une foule nombreuse, de sorte qu'ils ne peuvent ni cacher leurs chagrins, ni s'y livrer dans la retraite ; ils sont toujours en spectacle.

21 mai 1718.

La princesse de Conti ' est maintenant dans une grande dévotion ; elle sait fort bien vivre et elle est très-polie. Elle est celle que le roi a le plus aimée de ses fdles du côté gauche.

26 mai 1718.

Hier au soir j'étais couchée avant dix heures; j'ai * Fille de La VaHicre.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 405

donc eu ce matin tout le temps de vous écrire ; il a fait cette nuit une chaleur aussi forte que dans la canicule , et elle dure encore ; le ciel est couvert et il pourrait bien y avoir de l'orage. Je ne crains pas du tout le tonnerre, mais il épouvante bien des personnes; la duchesse de Berri ne l'aime pas; je le considère comme un magnifique spectacle, et il me fait admirer la toute-puissance de Dieu, qui a fait dans la nature des choses si admirables. En répondant à votre dernière lettre, j'en étais restée à ce que vous me dites de ma saignée; mon fds a été plus maltraité que moi, car on lui a tiré vingt onces de sang ; mais cela ne l'a pas du tout incommodé ; au contraire, il se sent mieux et plus robuste. 11 a meilleure mine et n'est plus aussi violet qu'il l'était. Il ne voulait pas d'abord entendre parler de saignée; mais, observant qu'il avait mal à la tête lorsqu'il avait travaillé, il s'y est décidé tout d'un coup, et a fait appeler son chirurgien. Je me promène longtemps sans avoir la moindre fatigue, mais j'ai beaucoup de peine à monter les escaliers.

Ce n'est pas une chose agréable que la vieillesse, et je vais avoir mes soixante-six ans accomplis. Mon fds ne va ni mieux ni plus mal de son œd ; il ne se ménage nullement; il lit et écrit beaucoup. Je crois que cela ne lui nuirait pas s'il voulait régler sa vie pour le boire, le manger, etc.; mais tout conseil, toute remontrance à cet égard sont inutiles; quand on lui parle, il répond : a Depuis six heures du matin jusqu'à la nuit je suis assujetti à un travail prolongé et fatigant; si je ne m'amusais pas un peu ensuite, je ne pourrais pas y tenir, je mourrais de mélancolie. » —

Les dégâts causes à Paris par l'incendie seront bientôt réparés ; on a fait des quêtes en faveur des incendiés ; il n'est pas vrai que rHôtel-Dieu ait été brûlé; le feu n'est pas venu jusque-là ; on a abattu des maisons pour préserver cet hôpital , et les personnes qui sont mortes ne sont mortes que de peur, comme des femmes en couche ou enceintes.

Saint-Cloud, 29 mai 1718.

Je fus hier aux Carmélites pour remercier les bonnes sœurs, car elles m'avaient envoyé de leur ouvrage ; et, comme la mode est à présent de faire des nœuds, elles m'ont offert un sac à nœuds. Dites-moi, ma chère Louise, si vous en faites aussi. M""' d'Orléans ne fait pas autre chose , le jour, la nuit, à la comédie, partout.

La reine {d' Angleterre, veuve de Jacques II) est morte avec une satisfaction sincère, et en remerciant Dieu de la délivrer de ce monde ' . Je crois bien, comme vous, qu'on peut la regarder comme une sainte, plutôt que son mari; mais je crois qu'il est aussi au ciel; il a souffert avec beaucoup de résignation ; la reine avait une grande fermeté et de vraies qualités royales, beaucoup de générosité, de politesse, de jugement ; elle me plaisantait toujours sur la passion que j'ai d'aller à la comédie. Elle disait en riant qu'il y avait eu un temps où elle ne pouvait plus sortir parce que ses chevaux étaient morts, et qu'elle n'avait pas d'argent pour en acheter d'autres; elle ne se plaignait jamais

' « La reine d'Angleterre faisoit le plus saint usage de ses malheurs j elle étoit contente de mourir » (Saint-Simon, t. XX).

DE jrADAME LA DUCHESSE n'ORLÉANS. 407

de ses malheurs. Elle était très-maigre, mais plutôt de corps que de visage qu'elle avait long, les yeux spirituels, les dents blanches et grandes, le teint blafard, ce qui paraissait d'autant plus qu'elle avait quitté le rouge; elle avait bonne mine et était toujours fort propre. Mon fds, par compassion pour ses pauvres serviteurs, laissera à beaucoup d'entre eux leurs pensions.

Les princes de Bavière ne sont pas beaux, mais ils ont de l'esprit; s'ils ressemblent à leur père, ils courront après les grisettes. Il est fâcheux que la maison de Schomberg soit éteinte ' ; c'étaient de braves gens. Je trouve que c'est beaucoup que le comte de Degenteldt soit encore épris de sa femme ; peu de ménages résistent à une année d'épreuve, et il y a ici un proverbe qui dit que : Si de nouveaux mariés passent un an sans que ni l'un ni l'autre regrettent de s'être mariés, ils ont droit à une vigne qui appartient à l'archevêque de Paris; aussi, lorsqu'on voit de nouveaux époux se quereller, on dit : Us n'auront pas la vigne de M. l'archevêque. La La Force est une personne fort romanesque, autrement elle ne se serait pas déguisée en ours; elle a eu beaucoup d'aventures. On veut la regarder un peu comme sorcière, mais je n'en crois rien. On m'a raconté qu'un gentilhonmie de la

* Il est souvent question, dans les lettres de Madame, d'Armand-Frédéric de Schomberg, maréchal de France, qui, étant protestant, passa au service de l'étranger après la révocation de l'édit de Nantes , et fut tué en 1690 à la bataille de la FJoyne. C'était « un homme aimable au dernier point, » selon Sainl- Simon (note sur le Journal de Dangeau, édit. de 1854, t. 111 , p. 181).

maison de Mailly, qui a été fort de mes amis, mais qui est mort depuis longtemps, en avait été éperdument amoureux, et qu'il voulait mourir s'il ne l'épousait pas ; mais comme elle n'était pas en bonne réputation, et qu'elle était excessivement pauwe, son père ne voulait pas consentir à cette union, et il pria M. le Prince de lui faire entendre raison. On le conduisit à Chantilly, et toute la maison de Condé et de Conti se mit à l'exhorter pour qu'il obéît à son père ; il s'enfuit comme un désespéré dans les jardins, et il voulut se noyer. En arrachant ses habits pour se jeter à l'eau, il brisa un ruban où était attaché un sachet que la La Force lui avait remis sous prétexte de sa santé, et en lui recommandant de ne jamais le quitter; aussitôt qu'il ne l'eut plus sur lui, il se trouva tout autre, et très-indifférent à l'égard de la La Force; il alla trouver M. le Prince, et lui raconta ce qui était arrivé, en disant qu'il fallait qu'il eût été ensorcelé. J'ai bien ri de cette histoire ' .

Ma petite-fdle, la duchesse de Berri, se conduit fort bien avec moi, et n'oublie rien pour me témoigner son affection ; aussi je l'aime smcèrement. Mon pauvre fils se donne une peine mortelle pour tout réparer dans l'administration, et on ne lui sait pas gré de ses efforts; il me fait souvent tant de compassion, que j'en pleurerais. 11 a affaire à des gens avides et sans honneur ;

1 Charlotte-Rose Caumont de La Force, morte en 1724, à l'âge de soixante-quatorze ans , après une existence agitée, a laissé divers romans soi-disant historiques, oubliés aujourd'hui, tels que l'Histoire secrète de Bourgogne et V Histoire de Marguerite de Valois,

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 409

je crains que sa santé n'y tienne pas, et qu'il ne succombe .sous ce fardeau , mais Dieu l'a soutenu jusqu'à présent.

31 mai H 18.

Mon fils n'aime nullement la campagne , il n'aime que la vie de la \illc. Il lui arrive comme à M'"" de Longueville, qui s'ennuyait extrêmement en Normandie où était son mari. Ceux qui étaient auprès d'elle lui dirent : Mon Dieu, Madame, l'ennui vous ronge; ne voudriez-vous pas quelque amusement? il y a des chiens et de belles forêts; voudriez-vous chasser? Non, dit-elle, je n'aime pas la chasse. Voudriez-vous de l'ouvrage? non, je n'aime pas l'ouvrage. Voudriez-vous vous promener ou jouer à quelque jeu? non, je n'aime ni l'un ni l'autre. Que voudriez-vous donc? lui demanda-t-on. Elle répondit : Que voulez-vous que je vous dise? je n'aime pas les plaisirs innocents.

Saint-Gloud, 2 juin 17 18.

Rien de neuf, si ce n'est que mon fils est venu cette après-midi et nous a apporté l'arrêt qui modifie le cours du numéraire ; le louis d'or vaut désormais trente-six livres ; ceux qui ont beaucoup d'argent gagneront joliment ; je ne suis pas du nombre, car il y a longtemps que l'argent et moi nous ne nous tenons pas compagnie.

Vous me demandez si des étrangers professant la religion luthérienne peuvent obtenir ici des emplois mihtaires : on ne les y admet jamais, si ce n'est dans If régiment d'Alsace et dans les corps suisses.

Saint-Clouri, 9 juin 1718.

Je suis revenue liier soir à dix heures de Paris , oîi j'avais été à onze heures du matin pour assister à une longue et ennuyeuse cérémonie dans un couvent qu'on nomme l'Abbaye-aux-Bois. Il s'agissait de poser la première pierre d'une église que l'on construit. On est venu à ma rencontre avec des tambours, des fifres, des trompettes, et il m'a fallu suivre une longue rue; j'en avais vraiment perdu contenance. Vous pouvez penser quelle foule s'était réunie. Après la messe , qui fut accompagnée d'une très-bonne musique, nous allâmes à l'endroit où étaient creusés les fondements; les prêtres chantèrent des psaumes et récitèrent, en latin, des prières dont je ne compris pas un mot. J'étais sous un dais, dans un endroit couvert de tapis et dans un fauteuil ; quand je fus assise on m'apporla la pierre sur laquelle était gravé mon nom et au milieu était ma médaille ; on jeta dessus de la chaux, dont je fus tout éclaboussée ; puis on plaça dessus une autre pierre, à laquelle je dus donner ma bénédiction; j'avoue que cette idée me fit rire. J'envoyai ensuite le premier de ma maison, M. de Montagne, mon chevalier d'honneur, placer la pierre, car je ne pouvais monter et descendre les échelles; cette cérémonie dura une heure et demie ; il y eut ensuite beaucoup de musique, et le tout se termina par un Te Deum.

J'allai ensuite au Palais-Royal ; il faisait horriblement chaud ; je dînai avec mon fils et trois de ses filles, puis je me rendis au Luxembourg pour voir M""' de Berri. J'étais si fatiguée qu'aussitôt que je me trouvai dans un appartement frais, je m'endormis comme une

DE MADAME LA DUCHESSE d'oULÉANS. 411

marmolte ; j'eus bien honte quand je me réveillai, mais la chose était faite. A cinq heures je retournai au Palais-Royal et je fus, avec M™* d'Orléans, au spectacle voir un nouvel acteur qui faisait ses débuts, 11 jouait Oreste dans Andromaque ; mon fils nous rejoignit au quatrième acte ; pour petite pièce on donna les Fendanges de Siiresne '; ce serait une comédie amusante si on ne l'avait viie cent fois. La chaleur était si forte que je fondais en eau.

Saint-Cloud, 12 juin 1718.

On a pendu hier un nègre qui avait dit qu'il était las de la vie et qu'il tuerait le premier individu qu'il rencontrerait. Il sort en effet, se trouve au devant d'un cordonnier, et, d'un coup de son couteau, il tue le pauvre diable. 11 s'est laissé pendre sans se plaindre, et il est mort avec joie. La chaleur a été si forte cette nuit que je n'ai pu m'endormii , et maintenant le sommeil me gagne ; mais c'est dimanche et je vais aller à l'église. J'y vais tous les jours, car la règle des enfants de France est d'aller tous les jours à la messe.

j^jme d'Orléans est tellement indolente qu'il est impossible de voir une personne plus paresseuse ; toujours couchée sur un sofa, elle joue couchée. Je suis persuadée que cela nuit fort à sa sauté; elle a l'aii' plus vieille qu'elle ne l'est en etïet.

15 juin 1718.

Le roi a bien montré à sa mort qu'il était véritablement grand ; on ne saurait mourir avec plus de fer-

' Cette comédie de Dancourt, en un acte et en prose, fut représentée pour la première fois le ib octobre 1696.

meté et de courage que lui. 11 a eu pendant huit jours la mort devant les yeux sans manifester de crainte ni d'effroi, et il a tout ordonné comme s'il s'agissait d'un voyage.

19juinni8.

Il est de toute fausseté que la reine d'Angleterre (la veuve de Jacques II) ait laissé de grosses sommes. Elle a entretenu son fds ainsi que tous ses gens, elle a donné des pensions à la plupart de ses dames, elle a soutenu des familles entières d'Anglais; elle se privait du nécessaire afin de secourir les pauvres dans les hôpitaux. Sous le rapport de la cupidité, elle n'était nullement Italienne , car elle n'a jamais mis un liard de côté. On peut dire qu'elle avait toutes les vertus royales. Son unique défaut (personne n'est parfait) est d'avoir poussé la dévotion à l'extrême ; mais elle l'a payé cher, car c'est la cause de tous ses malheurs. Elle ne pouvait ici faire des économies, car elle n'était pas régulièrement payée; elle a été forcée d'emprunter de l'argent et de contracter des dettes; il n'est pas vrai que ses domestiques aient pillé ses meubles, car elle était logée à Saint-Germain, dans les meubles du roi.

On a vu peu de reines d'Angleterre être heureuses, et, en ce pays-là, les rois non plus n'ont pas beaucoup de bonheur.

21 juin 1718.

M°'* de Berri a gardé sa mère pendant sa maladie avec tout le zèle d'une sœur grise. Je serais fort ingrate si je n'avais pas d'attachement pour elle, car

DE MADAMlî LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 413

elle me témoigne tonte l'amitié possible, et me montre une politesse telle que je me sens souvent tout attendrie. La Maintenon avait si grand'peur que le roi n'aimât la duchesse de Berri et ne se détachât ainsi de la Dauphine, qu'elle lui a rendu tous les mauvais services qu'elle a pu; mais, après la mort de la Dauphine, elle a tout raccommodé ; à dire vrai, l'inclination du roi pour la duchesse n'a jamais été grande.

Saint-Cloud, 24 juin 1718.

Je suis aujourd'hui fort abattue, car les ennemis de mon fils ont excité tout le parlement contre lui. Jl a beaucoup d'ennemis , et surtout parmi les gens auxquels il a fait le plus de bien. Ou ne saurait croire combien cette nation est ingrate. 11 peut résulter de tout ceci des révoltes et des guerres civiles; Dieu veuille nous en préserver ! Vous voyez bien, ma chère Louise, que j'ai lieu d'avoir bien des inquiétudes. Je ne peux longtemps causer avec vous ce matin, car il faut que j'aille à l'église ; c'est aujourd'hui une grande fête, et je n'ose niander par la poste ce que je pense là-dessus.

La princesse de Galles ne m'a point mandé qu'elle ait fait une fausse couche, mais elle m'avait écrit que la foudre était tombée sur un arbre non loin d'elle, ce qui lui avait causé une frayeur très-vive. Le tonnerre est dangereux pour les femmes enceintes, indépendamment de la terreur qu'il peut leur causer ; il est mauvais pour toute la nature; il m'a tué vingt-cinq serins. Je ne sais quand les choses s'arrangeront en Angleterre; il en serait bien temps.

Plût à Dieu que mon fils et le roi fussent riches, mais le fait est que le feu roi s'élait grandement endetté, et par-dessus les oreilles; c'est l'omTage des ministres et de la Maintenon ; il a laissé plus de deux cents millions de dettes ; il faut que mon fils s'efforce de les acquitter. Il n'est pas ici sans exem[»le que, comme à Hombourg, une chatte ait mis bas un chien et des petits chats ; une chienne a aussi fait une souris. Gemment est-il possible que vous haïssiez les chats? l'électeur notre père les aimait tant ; notre mère avait une frayeur extrême des rats. Les chats sont, à mon avis, les plus jolies bêles qu'il y ait au monde.

25 juin 1718.

Il est certain que M. le Duc a beaucoup de politesse; il tient cela de M"^ sa mère... Il a des qualités solides, il est fort noble en toutes ses actions, et il n'a pas mauvaise mine, mais l'œil que le duc de Berri lui a crevé le défigure fort.

28 juin 1718.

Depuis que M"* de La Vallicre est entrée aux Carmélites, elle n'a plj^is aimé que Dieu ; et elle m'a souvent dit que, si le roi venait dans son couvent, elle ne voudrait pas le voir, et qu'elle se cacherait si bien qu'il ne pourrait la trouver ; mais elle n'a pas eu besoin de prendre cette peine, car le roi n'y est jamais venu.

28 juin 1718.

La cour de France est restée fort agréable jusqu'à ce que l§ roi a eu le malheur d'épouser la vieille sorcière;

elle l'a séquestré de tout le monde et lui a inspiré de ridicules scrupules au sujet des spectacles, lui représentant que, puisque les comédiens étaient excommuniés, il ne devait pas les voir ; mais elle a fait dresser dans ses appartements un joli théâtre où l'on jouait deux fois par semaine en présence du roi ; elle a aussi fait des comédiens de la Dauphine, de mon 61s, du duc de Berri et de sa nièce, et elle ne laissait pas jouer les comédiens qui avaient été congédiés. C'était bien plus méritoire. Le roi n'était pas à sa place ordinaire, mais derrière moi, dans un coin auprès de la Maintenon. Cela a tout gâté, car il en est résulté que le roi se laissait voir rarement, et la cour s'est trouvée toute dispersée.

Saint-Cloud, 30 juin 1718.

Le temps était fort beau depuis huit jours, mais ce soir il y a eu de la pluie et de la grêle. A propos de grêle, elle a ruiné sept villages dans la Lorraine, et elle a tout détruit en bien des endroits ; il y avait des grêlons qui pesaient deux livres. Ma fille me dit qu'on attribue ces désastres à des sorciers qui ont le pouvoir de faire réunir les nuages et tomber la grêle où il leur plait. A Paris, on ne croit pas aux sorciers el on n'en entend pas parler ; à Rouen, on y croit fort, et on en entend parler sans cesse.

Ma fille ne ressemble pas à M°'* de Venigen; elle a bonne mine et une taille bien faite, mais sa figure n'est pas jolie; elle n'a pas ce qu'on appelle ici des traits. Grâce à Dieu, elle a des penchants honnêtes et un goût prononcé pour la vertu, ce que je préfère à la beauté. Elle a raison d'être contente de ne pas être encemte.

Je crains qu'elle n'ait que trop d'enfanls, car il y a déjà trois princes et deux princesses, et ce n'est pas du tout amusant que la grossesse et tout ce qui s'ensuit. Je regarde comme heureux de pouvoir maintenant parler de tout cela comme un aveugle des couleurs, car c'est de tout point, du commencement jusqu'à la fin, une vilaine, dangereuse et sotte chose, qui ne m'a jamais plu. M"^ de Chasteautier dit que si l'on veut dégoûter les gens du mariage, il faut me charger de leur parler. M™° de Ratzenhaussen répond que je n'ai jamais été réellement mariée, et qu'un vrai mariage est celui où les deux époux ont l'un pour l'autre un attachement sincère, et qu'alors les choses changent bien. Je l'accuse de faire l'éloge des plaisirs de l'amour ' ; elle se fâche, et je me ris d'elle.

Mon fils est comme une âme en peine ; il travaille tellement qu'il a à peine le temps de dormir et de manger; cela m'affecte au point de me faire venir les larmes aux yeux. 11 fait du bien à des centaines de gens qui ne lui en ont aucune reconnaissance; tant d'ingratitude me révolte.

l" juillet 1718.

11 faut que l'amabilité de la Raisin ait été bien pénétrante, puisqu'elle avait pénétré dans le cœur épais de notre Dauj)hin qui l'a beaucoup aimée'.

2 juillet 1718.

La jeune princesse de Conti est sûre de se faire aimer

* Len heyschloff tu loben.

* La Raisin s'ai'pclait Françoise Pétel Lonucliamp ; son mari mourut, en 1693, d'excès de boisson, âgé de moins de quarante ans.

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 417

quand elle le veut; elle a des manières fort agi'éables, elle est douce et sans humeur; elle dit toujours quelque chose d'obligeant.... Elle est lasse des folies de son mari ; elle a mis des fusils et des épées auprès de son lit, et elle l'a assuré que dès qu'il viendrait avec ses pistolets chargés elle lui tirerait un coup de fusil, et que si elle le manquait, elle l'attendrait l'épée à la main. Depuis il n'a plus eu recours à ses pistolets.

3 juillet 1718.

Je trouve l'intrigue {de Madame) avec le duc de ^lonmouth plus coupable que celle avec le comte de Guiche ; quoiqu'il fût bâtard, il était cependant le fUs de son frère {de Charles II). M"* de Thiange, sœur de M"^ de Montespan, a conduit cette intrigue avec le duc de Monmouth'.

4 juillet 1718.

Je n'ai jamais pu comprendre le changement de religion du duc Max; d'après ce que j'ai entendu dire de tous côtés à l'égard de sa foi, il était très-peu dévot;

» L'abbé de Choisy {Mémoires, 1729, t. II, p. 160) parle de celte aCfaire : « On crut qu'il y avoit entre Madame et le prince une sorte de jargon dont il n'est que trop aisé de soupçonner ceux qui sont naturellement galnnts. u l^''^ de Caylus représente dans ses Souvenirs M™^ de Thiange comme « folle sur deux chapitres, celui de sa personne et celui de sa naissance ; elle étoit dénigrante et moqueuse, et avoit pourtant beaucoup d'éloquence, et rien de mauvais dans le cœur. » Selon les Mémoires de La Fare, le chevalier de Rohan, décapité en 10" 4, avait eu ses bonnes grâces, et on prétendait qu'il avait aimé Mme de Montespan cUc-ménie. Voir à l'égard de M^e de Thiange, une lettre intéressante publiée par M. Cousin dans la Revue des Deux- Mondes, l^rmars 1854, p. 873.

il n'a trouvé aucun avantage temporel dans cette conversion, et aucun de ses parents ne l'y a poussé; ces trois motifs sont ceux qui amènent les gens à changer de religion ; ce n'est donc certainement point la foi qui l'a décidé, l'intérêt encore moins, puisque par là il perd une principauté. Je ne vois nul autre motif, si ce n'est qu'une bouche trop aimée l'a persuadé d'agir ainsi.

5 juillet 1718.

Quand je pense à des incendies, je suis tout en frisson, car je sais combien on a brûlé, dans le pauvre Palatinat ', durant plus de trois mois. Aussitôt que je voulais m' endormir, je voyais tout Heidelberg en flamme; je m'éveillais pleine d'effroi, si bien que j'en ai été malade.

Si l'on avait pu me donner encore moins qu'on ne l'a fait, on n'y aurait pas manqué. Monsieur a joui de tout ce que je possédais; je n'ai pas au delà de quarante-cinq mille francs {de revenus); cela mène à peine jusqu'au bout de l'année.

Siiint-Cloud, 7 juillet 1718.

J'ai été hier au Palais-Royal rendre visite à M""' d'Orléans; mon fils est venu s'excuser de ce qu'il ne pouvait diner avec moi. L'ainée de ses filles est aussi

» La dévastation du Palatinat, en 167 4, fut une de ces mesures plus que rigoureuses que les né.essités de la guerre ne justifient pas toujours. On en tira parti pour renrire Louis XIV odieux. Une gravure de J. Luykcn repré^enle les Français portant le fer et le feu dans les provinces rhénanes j elle eut une grande vogue.

t)E MADAME LA nCCHI-SSE d'oRLÉANS. 419

paresseuse que sa mère, car, à une lieure et demie, clic n'était pas encore habillée; sa mère souiïre qu'elle reste toute la ioiirnée, du malin jusqu'au soir, sans corps d'iiabit, ce qu'elle n'oserait pas faire devant moi. Son corps était égaré; on fut très-longtemps avant de pouvoir le retrouver; elle ne vint qu'au second service. Mon fils revint de suite après le dîner ; je m'acquittai auprès de lui de quelques commissions, et, à trois heures trois quarts, je montais en voiture avec le duc de Chartres, M"^ de Valois et mes dames de compagnie, pour me rendre au collège des Jésuites, qui est assez loin du Palais-Royal. Nous y vîmes les écoliers jouer une pièce intitulée : le Point d'honneur '. Les entants jouèrent fort bien ; mon petit-cousin de La Trémouille avait un rôle, dont il s'acquitta à merveille. 11 s'en fallut de peu cependant que la chose ne finît mal pour moi : on avait placé mon fauteuil sur une estrade; quand je fus pour m'en aller, j'oubliai qu'il y avait des degrés qu'il fallait descendre; je fis un faux pas, et je tombai. On s'empressa de me relever, comme vous pouvez le croire, et je ne me fis pas du tout de mal; seulement le verre d'une de mes montres fut cassé. Je ne fis qu'en rire jusqu'à mon retour au Palais-Royal, et j'en ris encore, surtout quand je pense à la gravité avec laquelle deux grands jésuites vinrent me relever : c'é-

* Cette comédie est du père Du Cerceau ; elle il'a point été reproduite dans l'édition des poésies de ce jésuite publiée à Paris, 1785, 2 vol. in-i2, ni dans son Théâtre à l'usage des collèges, édité par le père Adry (Paris, 1807J, qui ne put la retrouver. Le catalogue de la bibliothèque dramatique de M. dé Soleinne(t. 111, p. 27 9) l'indique sous la date du 11 mai 1728, ui.iis ou croit qu'elle fut rcpréôentcc avant celte date.

tait un tableau à faire. Lorsque je fus de retour au Palais-Royal, il sonnait six heures. Je fus au spectacle avec mon fils, sa femme et les personnes qui étaient dans ma voiture. On donnait Ariane et le Sicilien. A neuf heures trois quarts, je remontais en voiture pour revenir ici ; mais aux Tuileries nous fûmes arrêtés, car le beau temps avait amené tant de monde pour se promener dans le jardin, qu'il y avait devant les portes une multitude de carrosses ; le passage était intercepté ; il était plus de dix heures quand nous fûmes libres, et je ne pus me mettre au lit qu'à minuit et demi.

Je sais positivement que M. de Bernstorff excite le roi d'Angleterre contre le prince et la princesse de Galles; mon fus a voulu les rapprocher, mais M. de Bernstorff est venu tout en colère dire à l'abbé Dubois qu'il n'avait pas à se mêler de pareilles affaires et qu'on ne lui saurait nul gré de son intervention. Mon fils m'a répété que c'était Bernstorff qui animait le roi contre ses enfants et contre son parent le roi de Prusse. 11 faut que cet homme soit un vrai diable et un méchant diable; il a là dedans un intérêt que je ne m'explique pas.

8 juillet 1718.

Quoique Versailles ait les plus belles promenades du monde, personne ne s'y promène, si ce n'est moi. Le roi avait coutume de dire : « Il n'y a que vous qui jouissez des beautés de Versailles.... » J'ai toujours eu ma maison à moi, mais tant que Monsieur a vécu, il ne m'a pas laissée maîtresse d'y nommer qui ce fût; tous ses favoris en profitaient et il ne se vendait chez moi aucune charge sans qu'on donnât un pot de vin

DE MADAME LA Dl'CHESSE n'ORLÉANS. 421

à la Graiieey, au chevalier de Lorraine, à Locarte ou à M. Spiesou... J'ai été souvent voir la Maintenon et j'ai fait de mon mieux pour gagner son amitié, mais je n'ai pu y parvenir.

8 juillet 1718.

La reine-mère d'Angleterre n'a pas bien élevé ses deux lîiies; elles ont été élevées par des femmes de chambre qui leui' laissaient faire tout ce qui leur passait par la tête ; elles ont ensuite été mariées fort jeunes, et elles ont suivi ensuite le mauvais exemple de leur mère ; mais toutes deux ont eu une triste fin : l'une a été empoisonnée et l'autre est morte en couches.

Ce qui me persuade de l'innocence de feue Madame, c'est que lorsqu'elle eut reçu le viatique, elle demanda pardon à Monsieur de toutes les inquiétudes qu'elle lui avait données et qu'elle dit . qu'elle espérait aller au ciel, car elle ne l'avait pas olîensé dans le fond '.

Saint-Cioud, 8 juillet 1718.

On a déchaîné tout le parlement contre mon fils ; il est certainement soutenu par l'aîné des bâtards {le duc du Maine) et sa femme. Dès que quelqu'un parle mal de mon fils et se montre mécontent, la duchesse le fait venir à Sceaux, le caresse, le plaint et n'épargne rien pour l'exciter contre mon fils. Je suis étonnée de

* « Pour s'expliquer qu'au milieu des pièges et des périls où elle se jouait, Madame n'ait point failli ; pour qu'elle ait pu dire sincèrement à Monsieur, à l'arlicle de la mort. Monsieur, je ne vous ai jamais manqué, il faut se rappeler et les difTicullés de sa situation si observée, et aussi son âge avec cette sorte d'innocence qui accompagne les imprudences de la première jeunesse. » (M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VJ, p. 253).

sa patience. Il a du courage, va son droit chemin et ne se tracasse de rien. Le parlement de Paris a fait une adresse à tous ceux de France pour les engager à se joindre à lui, mais aucun n'a voulu faire une pareille folie; au contraire, ils sont tous demeurés fidèles à mon fds. On a tout fait pour soulever le peu[)le par des libelles répandus contre mon fils, mais la chose est restée sans effet; je crois qu'elle en aurait produit davantage si le bâtard et sa femme ne s'en étaient pas mêlés, car ils sont détestés à Paris.

10 juillet 1718.

On m'a raconté au sujet du duc Max quelque chose qui m'ôte toute amitié pour lui. On m'a assuré qu'il avait accusé, auprès de l'empereur, sa mère, qui l'aime si tendrement, parce qu'elle ne lui envoie pas huit mille écus qu'il demande ; c'est une chose horrible et que je ne saurais endurer. Il ne peut avoir de bonheur en ce monde ni en l'autre s'il se conduit d'une façon aussi indigne et que je ne puis lui pardonner, de sorte que de ma vie je ne veux plus avoir nul rapport avec lui. Je comprends bien oîi ce plat a été apprêté; c'est de la cervelle du père Wolf que le coup est parti; ce qui in'irrite encore contre ce maudit moine, c'est qu'il ne peut souffrir que le duc Max ait auprès de lui un seul gentilhomme, rien que de plats manants, comme ce co(|uin de Wolf lui-même.

12 juillel 1718.

L'amant tenant de M'°' du Maine est le cardinal de Polignac, mais elle en a encore beaucoup d'autres, le premier président, et même des drôles {Burschen).

12 juillet 1718.

Mon fils est éloquent, et, lorsqu'il veut, il parle avec beaucoup de noblesse... Il a dit que le parlement ne devait pas se mêler des affaires de la monnaie, et qu'il maintiendrait l'autorité royale pour la remettre au roi, dès qu'il serait majeur, telle qu'il l'avait trouvée.

12 juillet 1718.

Je crois que ce qui empêche mon fils d'agir de rigueur avec le duc du Maine, c'est d'abord parce qu'il craint les pleurs et les emportements de sa femme, et ensuite parce qu'il aime son autre beau-frère, le comte de Toulouse.

14 juillet 1718.

Le feu roi prononçait bien nettement, mais tous ses enfants ont grasseyé, depuis M. le Dauphin jusqu'au comte de Toulouse ; au lieu de dire Paris, ils disaient Pahi.

M. le Duc {de Bourbon) est fort amoureux de M™* de Prie ' ; elle a déjà reçu pour cela un petit ragoût de

* On trouve des détails curieux sur cette dame dans les Mémoires du président Hénaut, publiés tout récemment : « Elle étoit d'une taille déliée et au-dessus de la commune; une figure, un air de nymphe, le visage délicat, de jolies joues, le nez bien fait, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais, en tout une physionomie fine et distinguée. » On peut aussi consulter les Mémoires de d'Argenson : « Je ne crois pas qu'il ait jamais existé créature plus céleste... Elle se rendoit incognito chez le duc de Bourbon ; leur carrosse gris avoit à l'extérieur tout lair d'un fiacre, et étoit au dedans d'une magnificence extrême... Quand le duc fut exilé, quand elle-même partit pour l'exil, dans son empressement à faire ses adieux à tout autre qu'au ministre disgracié, elle oublia de fermer ses fenêtres, et, des malsons voieineS; cbacun put mesurer l'excès de sa douleur. »

coups de bâton de son mari, mais cela n'empêche rien. On dit qu'elle a de l'esprit. Elle règne sur M. le Duc d'une manière absolue, et celui-ci n'est occupé qu'à faire eu M. de Prie. Elle a consolé M. le Duc du congé de M""* de Nesle, mais on prétend qu'elle ne lui est pas du tout fidèle et qu'elle le trompe avec deux autres galants : l'un est le prince de Carignan, et l'autre Livry, le premier maître d'hôtel du roi; c'est le plus beau des trois.

14 juillet 1718.

Je ne sais pourquoi la poste a la fantaisie de ne faire partir les lettres que deux à la fois; on n'a pas encore, depuis que je suis en France, appris à respecter mon cachet; M. de Louvois faisait ouvrir et lire toutes mes lettres ' ; M. de Torcy a marché sur ses nobles traces et ne s'est pas mieux conduit ; on le faisait jadis, afin de trouver dans mes lettres quelque chose qui pût me nuire; les gens de M. de Torcy continuent par la force de l'habitude, car, grâce à Dieu, on ne trouvera nul moyen de me brouiller avec mon fils.

14 juillet 1718.

Nous n'avons ici rien de neuf, si ce n'est le mariage du duc d'Albret, fils aîné du duc de Bouillon, qui a épousé la fille de M. de Barbezieux ^ avec le consentement du marquis et de la marquise d'Allègre , son

* « C'est à Louvois qu'est dû le fatal décret d'ou\Tir toutes les lettres à la poste, qui a été si longtemps caché, qui est enfin devenu si public. » (Saint-Simon, note sur le Journal de Dangeau, 1854, t. III, p. 3G6.

' Le marquis de Barbezieux, fils de Louvois, était mort jeune

OE MADAMK LA DUCHESSE D'oRLHANS. 425

grand-père et sa grand'mère du côté maternel. Tous les Louvois se sont prononcés contre ce mariage; ils le regardent comme une mésalliance, car la demoiselle a une très-grande fortune, et apporte en se mariant cinq cent mille livres. Elle aime le duc d'Albret autant qu'elle en est aimée. Mon fils a consenti au mariage ; le prince de Conti y a assisté ; il s'est célébré lundi à Saint-Sulpice. Les Louvois voulaient faire un procès au curé, mais il s'est justifié en disant que le prince de Conti lui avait remis une lettre de cachet de la part du roi, et que le cardinal de Noailles avait donné son autorisation. Mon fils dit que la lettre de cachet n'a été donnée que parce qu'il n'y avait pas eu d'opposition formée ; les Louvois affirment qu'ils avaient précédemment remis une opposition au curé; celui-ci déclare qu'il ne l'a jamais vue : l'affaire fait un bruit terrible. Le comte d'Évreux, mon cousin, le prince de Talmont et tous les Yillerois sont contre ce mariage ; mais il me semble que puisqu'il est consommé, et puisque les jeunes époux s'aiment tant, il n'y a plus à en parler ' .

encore, à la suite de ses excès; nous rencontrons le couplet suivant dans les recueils manuscrits :

Pour avoir au Dieu de l'amour i Trop su marquer son zèle,

I Barbczicux a perdu le jour

I D'une façon cruelle ;

Si le clairvoyant Pontchartrain

Trouvoit quelque Nanette Qui le menât le même train, 0 la belle défaite !

• Saint-Simon parle en détail de ce mariage, t. XXHI, p. 70. La jeune femoie mourut en couches avant la fin de l'année

Il n'est que trop vrai que mon fils a des embarras avec le parlement, mais il est faux qu'il ait parlé contre sa grand'mère au sujet du cardinal Mazarin ' ; il m'a dit que les gens du parlement voulaient se mêler de ce qui ne les regardait pas, et que tant qu'il serait dépositaire de l'autorité royale, il la maintiendrait

* Parmi les libelles écrits contre la mère de Louis XIV, il faut placer en première ligne celui qui a pour titre :

Amours d'Anne d'Autriche^ épouse de Louis XIII, avec 31. le C. de R., le véritable père de Louis XIV. On en connaît six ou sept éditions. Le Manuel du Libraire (t. I, p. 89 ) donne à leur égard des détails étendus. Ce qu'il y a de piquant, c'est que les dernières donnent tout au long, sur le titre, le nom du cardinal de Richelieu, tandis que les initiales signiflent le comte de Rivière. Si les libraires qui réimprimèrent cet écrit avaient pris la peine de le lire, ils auraient vu que le cardinal y joue un rôle tout différent de celui que l'auteur attribue au comte.

Le savant auteur du Manuel regarde ce livre comme sans intérêt. Telle n'est pas l'opinion de M. Leber (Catalogue, t. I, p. 334) : « J'ose dire que le thème de cette composition est « un des plus piquants, ou, si l'on veut, des plus audacieux « qu'ait pu concevoir un esprit ennemi du grand roi. Il n'a rien « d'ailleurs qui blesse absolument la vraisemblance dramatique, « et s'il était vrai.... Mais c'est un roman, personne n'en peut « douter. »

Quant aux liaisons de la reine avec Mazarin, les chansons du temps et quelques-uns des innombrables pamphlets connus sous le nom de Mazarinades s'expriment avec une crudité cynique; mais ce ne sont pas là des autorités historiques. M. H. Martin, dans son Histoire de France, apprécie ainsi cette question délicate : « La correspondance de Mazarin et de la reine, publiée « en 1836 par M. Ravenel, ne laisse aucun doute sur la pas- « sion qu'affectait le ministre et qu'il inspirait à la reine, quoi- « qu'à la rigueur des esprits très-bienveillants puissent encore « admettre, avec M""^ de Motteville et Henri deBrienne, Tinno- « ccnce de leurs relations. »

Les recueils de chansons manuscrites renferment bien des

DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 427

entière, afin de la remettre au roi, à sa majorité, telle qu'il l'avait reçue, sans souffrir qu'on l'attaquât. Il n'y a ici rien à craindre ; la populace ne s'est pas émue et les parlements de province n'ont pas remué ; les plus cruels ennemis de mon fils sont son beau-frère et sa femme {le duc et la duchesse du Maine) ; ce sont eux qui ont amené tous ces embarras.

Mon fils trouvera bientôt moyen de payer les dettes du feu roi, car Law (c'est ainsi qu'on l'appelle) est un Anglais qui a beaucoup de talent ' . Le peuple n'est

couplets contre la légitimité de Louis XIV, mais ils sont, pour la plupart, d'un genre qui interdit toute citation. En voici un des moins vifs :

Son père, le roi des Français, Tous les jours faisoit des souhaits Pour que la reiue fût enceinte ; Il prioit les saints et les saintes; le cardinal prioit aussi ; Il a beaucop mieui réussi.

Nous plaçons dans une note, à la fin de ce volume, quelques détails sur ce sujet scabreux.

• Mentionnons parmi les ouvrages spéciaux relatifs au fameux système :

Histoire dic système des finances sous la minorité de Louis XV , (par Marmont du Hautchamp); La Haye, 1739, 6 vol. in-12.

Secret du système de Law; La Haye, 17 21.

Mémoires de la vie et du caractère de Law, 1721.

Un poëme manuscrit sur « les heureuses opérations de M. Law, le bonheur qu'elles procurent à la France et la reconnaissance qu'elles méritent, » est indiqué dans le Catalogue de la Bibliothèque d'un amateur (M. Renouard), 1. 111, p. 32.

Les opérations de Law ont trouvé des critiques fort judicieux dans Y ox\)(inxid\% [Recherches et Considérations sur les finances de France, t. Il ), et dans M. Daire ^Aotice sur Law, dans le recueil des Économistes financiers du dix-huitième siècle, Paris, 1843). En revanche, elles sont l'objet d'un panégyrique élo-

pas plus pressé qu'il ne l'était du temps du roi ; mais on n'a pu le soulager, et les ennemis de mon fils profitent de ces circonstances malheureuses pour exciter contre lui la haine publique. 11 est faux qu'il entasse de l'argent; il n'a jamais voulu toucher ce qui lui revient comme régent. Je ne crois pas qu'il existe au monde un être plus désintéressé ; il l'est même trop, et il fait ainsi de ses enfants autant de mendiants. Presque tout ce que disent les gazettes sont des mensonges.

15 juillet 17)8.

Feu Monsieur s'est trouvé mal à dix heures du soir; il n'est mort que le lendemain à minuit. Je ne puis penser à cette nuit sans frémir ; je suis restée avec lui depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin, qu'il a perdu toute connaissance.

quent dans V Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc (t. I, liv. II, ch. vu). On consultera d'ailleurs avec profit M. deTocqueville, Histoire philosophique du règne de Louis XV, 1. 1, p. 1 1 0-1 GO ; de Sismondi, Histoire des Français, t. XXVII, p. 389; H. Martin, Histoire de France, t. XXVII, p. 173.

De curieux détails sur Law se rencontrent dans l'ouvrage de M. de LaLordc sur le Palois-Mazarin, p. 394-398. Il fait remarquer que le travail de M. Thicrs {Law et son sytème financier) dans la Revue progressive, 1836, p. 1-45, dispense de toutes les autres recherches, tant la netteté des idées et la justesse des appréciations s'y trouvent exposées avec méthode. Il n'a paru de cette Revue que ce remarquable numéro, aujourd'hui recherché et rare. On peut citer aussi Laio et les chemins de fer (par M. Bauthiler del'Isle), 1845, in-18 : résumé assez exact des faits connus, et une notice dans VHistorischer Taschenbuch de M. Raumer, septième année, 1845.11 a été publié récemment des Recherches philosophiques sur le système de Law, par M. A. Levasseur, 1854, in-8°.

DE MADAME LA DUCHESSE d'orlÉANS. 429

Feu Monsieur était tellement importuné de l'attachement que j'avais pour Votre Altesse et du plaisir que j'avais à me trouver avec elle , qu'il m'a priée , pour l'amour de Dieu, d'avoir moins d'alTection pour elle.

16 juillet 1718.

Mon fils est éloquent, et quand il veut il parle avec noblesse. 11 a pour confesseur un jésuite, mais il ne se laisse pas gouverner par lui ' .

20 juillet 1718.

Mon fils est allé hier à Chelles, et a fait venir le cardinal de Noailles afin de faire un dernier effort pour arracher sa fille au couvent.

21 juillet 1718.

Si les prêtres de tous les côtés étaient ce qu'on appelle de bonne foi, les trois religions chrétiennes seraient bientôt réunies, mais le diable se foure trop dans tous les prêtres pour qu'on puisse voir l'unité dans la religion ; leur intérêt et leur ambition passent par dessus tout.

La noblesse s'acquiert facilement en France; qu'un riche paysan ou un bourgeois achète une charge de

* Nous n'avons pu découvrir le nom de ce confesseur du Régent; ses fonctions se réduisaient à la plus insignifiante des sinécures, et il n'a laissé nulle trace dans les écrits du temps. Un autre personnage, placé dans une situation à peu près semblable, nous est du moins connu de nom; le père Parotet, jésuite, était chargé de la conscience de Louis XV. Ducios [Mémoires, 1. 1, p. 2Ô2 ) parle d'un certain père Reiglet, complaisant commensal des sociétés de la duchesse de Berri, et soi-disant confesseur.

secrétaire du roi, et elles sont très-multipliées , son fils devient un gentilhomme; si le fils d'un bourgeois entre dans le service personnel du roi par quartier, au bout de vingt ans d'exercice, il reçoit des lettres de noblesse. Je ne peux me faire à de telles choses ' .

Saint-Cloud, 24 juillet 1718.

J'ai été hier au couvent des Carmélites; mais la princesse de Nassau n'est pas venue au rendez-vous que je lui avais donné. On m'a dit qu'elle avait la prétention de venir demeurer avec moi ; mais je ne me charge point de pareils objets, Dieu m'en préserve! Je n'ai pas voulu me charger de mes petites-filles; jugez si je le ferais pour une étrangère qui ne m'est rien du tout ; je me suis nettement expliquée à cet égard. Le père du prince ne voit personne de la cour; il passe pour un cerveau détraqué : je crois qu'on n'a pas eu tort de le regarder comme tel; personne ne veut avoir de relations avec lui, à causé de la mauvaise société à laquelle il se li\Te. Il ne joue pas, il ne va à aucun spectacle, personne ne sait ce qu'il a fait de toute la journée; il a beaucoup de dettes, et il tient chaque jour une table de quatorze ou quinze couverts, où il est seul avec ses gens.

Nos Carmélites, où M""^ de Berri et moi avons été si souvent , ne sont point des bigotes , mais des personnes fort raisonnables. Si l'on ne voyait pas leur

* Madame était très-sévère sur la noblesse et l'étiquette. Saint- Simon raconte assez plaisamment comme quoi elle refusa de se laisser embrasser par la fille de l'ambassadeur de Hollande, et se recula brusquement au moment où celle-ci approchait son minois (t. 111, p. 130).

Î)E MADAME LA bL'CHESSE D'orLÉANS. 4'51

hal)it, on les prendrait pour des personnes du monde, car ollcs jxirlent et raisonnent de tout sans façon. On ne m'a pas positivement proposé, de la part du prince de Siegen , d'entretenir la princesse; mais on m'a dit que c'était une honte qu'une jeune princesse comme elle tut en de si mauvaises mains , qu'elle pouvait se perdre, et que si quelqu'un s'en chargeait, ce serait un acte très-recommandable de charité. Là-dessus j'ai répondu très-catégoriquement; et, pour couper court à toute espérance, j'ai dit que je n'avais ni les moyens ni la volonté de me charger d'une jeune fille; que j'étais vieille, et que je voulais me procurer tout le repos que je pourrais.

C'est la faute de la princesse palatine si je suis ainsi gênée; elle a fait rédiger mon contrat de mariage plus désavantageusement que celui de la fille d'un bourgeois. 11 ne me sert de rien que mon fils soit régent ; l'argent du roi n'est pas le sien, et je ne voudrais pas en toucher un seul liard ; lors même que mon fils en serait capable, ma conscience ne le souffrirait pas; qu'importe l'argétit si l'on n'a pas l'esprit tranquille? — L'altération des monnaies n'a pas jusqu'ici amené de désordres ; le temps apprendra ce qui en résultera plus tard. Mon fils aurait déjà gagné la faveur publique, s'il n'avait pas des ennemis cachés, qui répandent sans cesse des libelles contre lui.

L'électeur ferait bien de faire rebâtir la pauvre ville de Manheim et d'y habiter, car c'est un endroit fort agréable, et je m'y plaisais beaucoup ainsi qu'à Heidelberg; mais je ne pouvais souffiir le couvent de Neubourg.

26 juillet 1718.

11 est fâcheux , mais il est trop wai, que M^^^e d'Orléans n'est pas du tout jalouse de la personne de mon fils, mais seulement de l'autorité; elle est vexée de l'idée qu'une autre qu'elle pourrait le gouverner... Elle est désagréable , mais elle croit ne pas avoir sa pareille.

Le maréchal d'Uxelles ' a détesté mon fils toute sa vie, mais, depuis la mort du roi, il fait le chien cou-

* Ce maréchal est assez souvent maltraité dans les chansonniers. Voici quelques couplets qui le regardent et que nous croyons inédits :

Censeur public du ministère, En secret flatteur mercenaire.

Méprisant la guerre et la cour, Par la Chouin ou par la table Prétends-tu devenir un jour Surintendant ou connétable ?

D'Uxelles doit être content

D'avoir rendu Mayence ; Il en a sauvé son argent,

C'est là sa récompense.

Mais pour l'honneur il en fait cas Moins que n'en faisoient les goujats De Jean de Vert.

Pour nettoyer beaucoup de plats,

Et bien vider les verres,

D'Uxelles est un dieu des combats:

C'est un foudre de guerre.

Mais on ne l'eût pas pris du temps • ' '

De Jean de Vert.

D'Uxelles, écoutez ma leçon

Et mon conseil fidèle; Allez-vous-en de Maintenon

Reprendre la ruelle; Vous y aurez bien plus d'honneur, Etde là vous ferez grand'peur A Jean de Vert.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 433

chant, afin que mon fils lui pardonne et lui rende ses bonnes grâces. Cette fois, il a voulu encore agir un peu à sa tête ; mon fils a montré quïl ne s'en souciait nullement, et il a dit : « Qu'il fasse ce qu'il voudra; à lui permis. » Quand le maréchal a vu que mon fds prenait ainsi la chose, et ne se préoccupait du tout de lui, cela a rais de l'eau dans son vin, et il a fait tout ce que mon fils voulait.

Quand je suis venue en France, on m'a fait tenir des conférences avec trois évêques sur la religion. Ils avaient tous trois des opinions différentes; j'ai tiré de ces trois opinions et de la Sainte Écriture de quoi former ma religion.

Pari?, 28 juillet 1718.

M""* de Berri vint dhier hier avec moi et resta toute la soirée. J'ai à remercier M. Harling pour deux excellents boudins qu'il m'avait envoyés. M""* de Berri les a trouvés si bons, qu'elle a emporté ce qui en restait. Je n'ai de ma vie entendu parler du comté de Wurmbrandt; il faut que ce soit quelque chose de nouvelle fabrique, ou que ce soit autrichien ; à coup sûr, cela n'appartient pas à l'Empire.

L'électeur de Trêves, à ce que je crois, n'est pas un ecclésiastique farouche. Nous avons ici un évêque ' qui

* C'était l'évêque de Beauvais, frère du duc de Beauvilliers. 11 fut d'abord un ange de piété; malheureusement une jeune créature se mit en tête d'aller se confesser à lui pour le séduire, et n'y réussit que trop. Sa famille, le cardinal de Noailles, tous vinrent à son secours pour le cacher et le convertir. Lui-même fit tout l'éclat, et la tête lui tourna si entièrement, qu'après de longs scandales avec différentes maitresses qui le ruinèrent, il projeta de passer en Angleterre. Il falut enfin le reléguer à Ci- I. 37

avait commencé par donner dans l'austérité la plus rigoureuse; il ne voulait arrêter la vue sur aucune femme. Il est encore jeune ; il a, je crois, trente-deux ans. Je ne sais comment cela s'est fait, mais le diable, qui rôde partout, comme un lion cherchant une proie à dévorer, a voulu détruire toute cette dévotion ; il a mis en jeu une de ses inventions les plus subtiles, et il a inspiré à une jeune fille, qui avait même une conduite fort légère, l'idée d'aller se confesser au pauvre jeune évêque; elle est belle comme un ange et extrêmement adroite ; elle a si bien parlé au bon évêque, qu'il n'a plus voulu vivre sans elle. Il a congédié tous ses vieux serviteurs; il s'est mis à faire friser ses cheveux, qu'il portail courts et plats; il s'est mis à se promener tous les jours avec la demoiselle, ce qui a si fort ému le peuple qu'on a poursuivi sa voiture à coups de pierre. Ses ecclésiastiques sont venus lui adresser des remontrances; il les a mis à la porte; ses

teaux, où l'abbé n'oublia vlen pour se faire décharger d'un pareil hôte. Il resta enfermé et presque gardé à vue le reste de ses jours. La donzelie avait été mise aux Madelonnettes. Dangeau raconte toute cette adaire, sur laquelle on trouve aussi des détails dans les Mémoires de Maurepas(t. 1, p. 333, et dans Saint-Simon, t. XX, p. 16, t. XXI, p. 28G); la dame s'appelait Delacroix et était fllle d'un exempt des gardes du corps qui, accablé de dettes et de mauvaises affaires, s'était noyé. Lorsqu'elle eut été mise en prison, l'évéque fut demander sa liberté au Régent, qui la refusa en disant : « M'"^ de Beauvilliers ne me pardonnerait jamais; mais il y a tant d'autres filles à Paris sans celle-là ! » On trouve dans le piquant ouvrage de M. tiarnére, la Cour et la Ville, p. 7C, une lettre du Père Senez, bénédictin, sur la conduite de ce prélat : « Deux petites créatures qui le volaient, et pour lesquelles il se ruinait, furent successivement eufcimécs. «

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 433

parents se sont réunis pour lui parler , il a renvoyé ses parents sans les voir , et il n'a voulu recevoir que sa mère. Il lui a dit qu'il ne savait pas pourquoi on faisait tant de vacarme parce qu'il se promenait avec M™' de Rickart (ainsi se nomme la damej ; qu'il ne l'avait près de lui qu'afin d'étudier la musique, qu'elle connaît parfaitement. Lorsque les parents ont vu qu'ils n'obtenaient rien, ils se sont adressés à mon fils, et l'ont prié de faire enfermer la dame dans une maison de correction. Quand cela a été fait, l'évêque a juré que, de sa vie, il ne reverrait aucun de ses parents. Ainsi finit l'histoire ; elle m'a fait plaisir ; car je ne puis souiTrir les gens rigides qui ne veulent voir personne et qui affectent une sainteté extraordinaire ; ce sont ordinairement des fourbes, et quand la fourberie est dévoilée, je m'en réjouis.

Mon Dieu ! que la conduite du roi d'Angleterre est extraordinaire ! Je suis tout à fait en disgrâce auprès de lui ; mais comme je n'ai rien fait à son égard qui mérite un reproche, et comme je ne suis pas dans sa dépendance, c'est un malheur dont je me console facilement, et je prie Dieu qu'il dissipe l'aveuglement de ce prince. Il ne veut voir ses petits-enfants qu'une fois tous les trois mois; cela n'indique pas beaucoup de tendresse.

29 juillet 1718.

Si M"* de Valois était de ces gens qui ne se soucient pas de plaire, je ne m'étonnerais pas qu'elle se négligeât tellement dans ses façons d'agir; mais elle aime qu'on la trouve jolie, elle a du goût pour la toilette, et elle ne peut pourtant pas comprendre que la meil-

leure toilette c'est la bonne mine et la boinie grâce, et que, lorsque cela manque, nulle toilette ne peut eu tenir lieu.

30 juillet 1718.

C'est une fâcheuse destinée pour mon fils d'avoir une femme qui veut se mêler des affaires et qui le contrarie. On dit que l'homme est ordinairement puni par où il a péché; c'est ce qui arrive à mon fils à l'égard de sa femme et de son beau-frère, car s'il n'avait pas consenti à son mariage, et s'il ne s'était pas fourré dans cette canaille, il pourrait maintenant avoir les mains libres.

Saint-Cloud, 31 juillet 1718.

Nous savons que la paix est faite avec la Turquie; le courrier qui en apportait la nouvelle au comte Koeuigseck est tombé malade à Lunéville, et un courrier du duc a apporté ses dépèches; ma fille m'a mandé cette nouvelle par celte occasion. On ne parle aujourd'hui que de la flotte espagnole qui a envahi la Sicile et qui a pris possession de Palerme. La reine de Sicile m'écrit qu'Albéroni a trompé le roi d'une manière affreuse, mais bien des gens pensent qu'ils sont d'accord entre eux; le temps montrera ce qui en est. Cola me rappelle ce qu'il y a dans la Mort de Pompée :

le destin se déclare, et nous \enons d'entcudre Ce qu'il a décidé du beau père et du gendre.

Mon fils ne se fâche jamais que lorsqu'on parle contre ses plaisirs. Je ne prétends plus à être heureuse en ce monde; que Dieu me préserve seulement de survivre à quelque malheur arrivé à mou fils! Mais

m MADAME LA DUCHESSE d'oULÉAXS. 43}

lorsque je reçois des lettres comme on m'en écrit souvent, qui me préviennent que l'on veut assassiner mon fils, ou mettre le feu au Palais-Royal, on semblables gentillesses, alors je ne puis rester tranquille. Lui ne fait qu'eu rire.

M. de Bernstorlf a demandé avec tant de chaleur à l'abbé Dubois de ne pas se mêler de la querelle du roi cl du prince de Galles, qu'il n'y pas de doute que les choses ne pussent s'arranger. C'est un misérable ingrat; après avoir reçu tant de faveur du duc Georges- Guillaume , comment peut-il ainsi s'acharner contre son pelit-fds?

Saint-Cloud, 2 août 1718.

M"* de Verrue avait, je crois, quarante-huit ans ' . J'ai profité du vol qu'elle a fait au roi de Sicile, car elle

^ Il s'agit ici d'une dame célèbre par sa beauté, son esprit, son goût délicat et ses aventures, Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes, peiite-fille du connétable et femme du comte de Verrue, Piémonlais. Sa vie fut un étrange roman. M. Paulin Paris en a tracé une fidèle esquisse, que nous reproduisons volontiers :

« Mme de Verrue avait d'abord subi les persécutions d'un beau- « frère amoureux fou de sa beauté, puis devenue à son corps « détendant l'objet des hommages du duc de Savoie, elle avait « liai par envoyer promener amant , maii , parents, et s'était « elle-même réfugiée dans un couvent de Paris. Elle attendait « dans celte pieuse retraite la mort de son mari , qui eut la « bonté de se faire tuer à Hochsiedt, en n04. Après le temps « convenable accordé au deuil, l'iiimable veuve acheta un hôtel • qu'elle consacra bientôt par le culte des belles-lettres et des « beaux-arts. Ses nombreux admirateurs la désignaient sous le « nom de la dame de volupté, mais de cette volupté chaste et « gracieuse, qui n'exchit la vivacité d'aucun plaisir permis. » Saint-Simon en a tracé un charmant portrait. Elle rassembla

m'a vendu cent soixante médailles d'or qu'elle a dérobées à ce prince. Je n'ai eu cependant que la moitié des médailles qu'elle avait volées au roi. Elle avait aussi des cassettes pleines de médailles d'argent ; tout cela a été vendu en Angleterre.

Saint-Cloud, 4 août 1718,

Je regrette que vous ayez à aller cet automne en Angleterre; c'est une chose périlleuse et désagréable qu'un voyage par mer. On prétend ici que le prince de Nassau ne possède pas un liard et qu'il n'a que des dettes. S'il avait de l'argent, ce serait une chose affreuse de sa part que de laisser sa fille mourir de faim. Il est difficile de vivre dans le monde ou à la cour avec un millier de florins, mais avec cette somme elle peut fort bien subsister dans un couvent d'une manière conforme à son rang.

J'ai reçu avant-hier une lettre de la princesse de Galles ; elle ne me dit pas un mol de la conspiration. A propos de conspirations, il n'est hors de propos de vous dire qu'hier, au spectacle, mon fils a dit que le czar avait réuni un grand Conseil où assistaient tous les évêques et les conseillers d'État. Il a fait venir son fils en leur présence, l'a embrassé et lui a dit : « Est-il possible qu'après que j'ai épargné ta vie, tu veuilles m'assassiner? » Le prince a tout nié ; alors le czar a

chez elle un excellent chois de livres que la respectable tribu des bibliophiles recherche et reconnaît encore aujourd'hui.

Elk' mourut en 17 1 6, à peine ài;ée de quarante-sept ans. Selon Saint-Simon, t. V, p. 32, elle avait été em|)0lbounée en Piémont ; un contre-poison exquis la sauva.

IJE MADAME LA DUCHESSE O'ORLÈANS. 439

remis au Conseil des lettres qui avaient été saisies et il a dit : « Je ne puis juger mon fils; jugez-le afin qu'il éprouve de la clémence et pour qu'il ne soit pas procédé contre lui selon toute la rigueur de la loi. » Il s'est retiré ensuite. le Conseil a, d'une voix unanime, condamné le prince à perdre la vie. Lorsque le czarewitz a entendu cette sentence, il a été en proie à l'émotion la plus vive; il est resté quelques heures sans pouvoir parler. Il a ensuite demandé à voir son père encore une fois avant de mourir; il lui a tout avoué et il a sollicité son pardon en versant des larmes; il a encore vécu deux jours, et il est mort avec de grands sentiments de repentir. Entre nous, je crois qu'on l'a empoisonné, afin de ne pas avoir la honte de le voir dans les mains du bourreau. C'est une alTreuse histoire, elle a l'air d'une tragédie et ressemble beaucoup à Andronic'.

Je croyais que M. Law était Anglais, il est Écossais; il est de fait qu'il est horriblement laid; il me parait un brave homme et il a beaucoup de talent ; avant-hier il a failli mourir d'une attaque de colique. Le parlement n'est pas encore tranquille; il fait toujours des remontrances. Tout est si horriblement gâté dans ce

* Tragédie de Campistron. Le sujet est intéressant, mais le poète n'a su tirer que fort peu de chose d'un fond aussi riche. La mort d'Alexis a d'ailleurs fourni le sujet d'une tragédie à Cairion de Nisas. Consulter, sur cette catastrophe : Lévesque, Histoire de Riissie, t. V, p. 1-10 ; Leelerc, Hist. de la Russie, t. 111, p. 419; Van Halem, Leben Pelers des Grossen, t. II, p. 205 ; liûhle, article dans V Encyclopédie d'Eisch et Gruber, t. 111, p. 64-72; E. Tolze, Don Cuihs und Alexis Pelrowit:i, Greifswald, 17 76, iu-8.

royaume que mon fils ne pourra de toute sa vie avoir ni repos ni satisfaction.

On n'a jamais mis du vin du Rhin dans le grand tonneau d'Heidelberg , mais seulement du vin du Necker. L'électeur actuel passe pour ne pas haïr le vin. Quant à moi, le vin du Rhin est celui que je préfère; je ne puis souffrir le Bourgogne : son goût me semble désagréable; et puis ce vin me fait mal à restomac.

5 août 1718.

Le roi a toujours haï ou aimé suivant la volonté de la Maintenon ; il n'est donc pas étonnant qu'il n'ait plus voulu souffrir la Montespan ; la vieille lui a découvert toute la malice de la Montespan, et son fils aîné, le duc du Maine, l'a fortement aidée en ceci.... Dans ses dernières années, la vieille a fait plus grande figure que, de toute sa vie, elle n'avait pu le prévoir. La cour la regardait comme une divinité.

6 août 1718.

Par suite de la régence en France de la reine-mèré (Anne d'Autriche), toutes les femmes sont devenues intrigantes jusqu'aux femmes de chambre. On dit qu'il était très-singulier de voir comment toutes les femmes se mêlaient des affaires à l'époque de la régence de la reine-mère. Au commencement, la reine ne savait rien de rien. Elle donna un jour à sa première femme de chambre les cinq grandes fermes dont le produit fait vivre toute la cour; lorsqu'elle vint au conseil et proposa la chose, tout le monde se mit à rire et on demanda à la reine avec quoi elle comptait

m MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 441

vivre. Lorsqu'on lui eût expliqué le fait, elle fut tout étonnée ; elle croyait n'avoir donné qu'une petite ferme qui s'appelait les cinq fermes. Cette anecdote est trèsvraie; le vieux chancelier Le Tellier, qui assistait à la séance du conseil où la reine fit cette proposition, me l'a racontée ; elle-même en a souvent ri depuis et reconnu son ignorance. On a sur la régence bien d'autres historiettes du même genre'.

On ne peut croire à quel point l'abbesse de Mauhuisson ' était agréable et divertissante ; je la voyais toujours avec plaisir; le temps ne me semblait pas long avec elle. J'étais mieux dans ses bonnes grâces que toutes ses autres nièces, car je pouvais lui parler de tout ce qu'elle avait connu dans sa vie, et c'est ce que les autres ne pouvaient faire. Elle parlait souvent allemand avec moi ; elle connaissait bien cette langue. Elle m'a raconté ses aventures ; je lui demandai comment elle avait pu s'habituer à la sotte vie du couvent. Elle me répondait en riant : « Je ne parle à mes religieuses que pour leur donner mes ordres. » Elle avait dans sa chambre une religieuse muette, afin d'être dispensée de lui parler. Elle disait qu'elle avait toujours aimé la vie de la campagne et qu'elle se figurait maintenant être une demoiselle vivant à la campagne. « Mais, lui dis-je, se lever la nuit et aller à l'église? »

* Un homme d'esprit disait alors que tous les mots de la langue française se réduisaient à ceux-ci : la reine est si bonne. On donna à un solliciteur importun un impôt sur les messes.

* Louise-Hollandine, abbesse de Maubuisson, près Pontoise. Elle mourut à quatre-vingt-six ans fort regrettée. Saint-Simon \ante son esprit, son savoir, ses bonnes qualités, t. XII, p. 19G.

442 CORRESrONDANCE

Elle répondit en riant que je ne savais pas comment taisaient les peintres qui rehaussaient l'éclat du jour par les ombres mises à côté. En général, elle savait peindre toutes choses de manière à leur ôter ce qu'elles avaient d'absurde.

7 août 1718.

La vieille guenipe a, en toute occasion, montré sa haine contre mon fils, et elle n'y a jamais manqué, soit de près, soit de loin. Elle n'aimait pas plus mon mari que mon fils et que moi. Elle hait de même ma fille et son mari. Elle a une fois dit à une dame que le plus grand défaut qu'elle lui connaissait était de m'être attachée. Ni moi, ni mon fils, nous n'avons jamais de notre vie rien fait pour la fâcher ; car nous n'avons pas pu empêcher que Monsieur n'ait raconté à la duchesse de Bourgogne une partie de la vie de la Maintenon; Monsieur le fit parce qu'il était piqué de ce que la dame lui enlevait son neveu, et de ce qu'elle ne pouvait soufirir que la Dauphine ( la duchesse de Bovryogne) témoignât quelque attachement à son grand-père; elle était jalouse de la Dauphine comme un galant l'est de sa maîtresse.

8 août 1618.

M""* d'Orléans aime ses enfants et surtout son fils, mais pas autant que ses frères, ni que tout ce qui appartient à la famille Mortemart.

9 août 1718.

Je dois être fort laide; je n'ai aucuns traits, de petits yeux, un nez court et gros, les lèvres longues et plates,

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 443

tout cela ne peut former une jolie figure ; j'ai de grandes joues pendantes et une longue figure; je suis trèspetite, grosse et épaisse, le corps et les jambes courtes; en somme, je dois être une vilaine petite laideron. Si je n'avais un assez bon caractère, personne n'aurait pu me soulFrir. Pour voir si j'ai de l'esprit dans les yeux, il faudrait qu'on les regardât avec un microscope ou tout au moins avec une lorgnette, ou plutôt il faudrait être sorcier pour le deviner.

Le roi ne pouvait d'abord souffrir M"* de Montespan ; il reprochait à Monsieur et à la reine de la garder dans leur société, et il en devint ensuite éperdument amoureux.... Il s'est ensuite aussi peu tracassé d'elle que de la Fontange.... Elle était encore plus ambitieuse que débauchée, mais méchante comme le diable....

M"^ de Montespan a inventé les robes battantes pour cacher ses grossesses, parce que ces robes-là ne laissent pas voir la taille, mais lorsqu'elle les prenait, c'était comme si elle eût écrit sur son front ce qu'elle voulait cacher; tout le monde disait à la cour : « M"* de Montespan a pris sa robe battante, donc elle est grosse.» Je crois qu'elle le faisait à dessein et dans l'idée que cela lui doimerait plus de considération à la cour; c'était ce qui arrivait en effet.

12 août 1718.

On avait placé des gardes du corps chez M"" de Montespan et c'était raisonnable, car le roi était nuit et jour dans ses appartements; il y travaillait avec ses ministres. Mais comme l'appartement était fort grand et se composait de beaucoup de chambres, la dame

pouvait bien faire ce qu'elle voulait, et le maréchal de Noailles, pour être dévot, n'en était pas moins homme... Quand elle sortait en voiture, elle avait des gardes , de peur que son mari ' ne lui fit quelque affront; il l'en avait toujours menacée.... Elle a causé beaucoup de chagrins à la reine.... Elle, LaA'allière et Fontange ont eu toutes trois leur tabouret chez la reine.

La maréchale de la Ferté voulut un jour montrer à mi de ses amants combien elle l'aimait ; je ne sais lequel c'était, car elle en a eu autant qu'il y a de jours dans l'année ^ Si je ne me trompe, c'était le petit

1 Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan. Les écrivains du temps assurent qu'il aurait d'abord pu éloigner sa femme sans que le roi, faiblement amoureux, s'y fût opposé ; il se flatta de tirer de cette faveur des avantages qui lui échappèrent; de là vinreut son dépit et ses éclals. 11 reçut l'ordre d'aller vivre dans ses terres, d'où il ne sortit plus jusqu'à sa mort. Un arrêt du Chàtelet de Paris prononça en 1676 sa séparation d'avec sa femme ; lorsque celle-ci se fut convertie, elle écrivit au hiarquis dans les termes les plus humbles, lui offrant de se remettre dans ses mains, et de se retirer dans le lieu qu'il indiquerait. Il répondit qu'il ne voulait ni la recevoir, ni entendre parler d'elle, et il mourut sans lui avoir pardonné. Selon des écrits du temps, il avait cherché à sàter sa santé pour altérer celle de sa femme, avant leur séparation.

2 Madeleine d'Angennes, femme du maréchal de La Ferté; elle mourut en 17 14, âgée de près de quatre-vingts ans. Elle était sœur de la comtesse d'Olonne, fameuse par son inconduite, et elle ne valut pas mieux. « Le débordement de leur vie « fit grand bruit, dit Saint-Simon. Aucune des femmes, même a des plus décriées pour la galanterie, n'osoit les voir, ni pâte roitre avec elles. On en étoit là alors, la mode a bien changé « depuis. Quelque impétueux que fût le maréchal de La Ferté, « il fut dupe de sa femme toute sa vie, ou le voulut bien pa-

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 445

comte de Marsan , frère du chevalier de Lorraine. 11 lui avait une fois reproché de ne pas l'aimer assez. Elle dit : « Je vous donnerai une preuve du contraire. Quand je vous sais seulement dans le même lieu où je suis, je me sens une agitation comme si j'avais la fièvre. » Il ne voulait pas la croire; et elle lui donna un rendez-vous pour la nuit. Quand il était au lit avec elle, elle lui tire la couverture par dessus la tête, et lui dit : « Ne parlez pas, ou vous êtes perdu ! » En même temps elle appelle ses gens, et fait venir son médecin. Pendant que celui-ci lui tàtait le pouls, elle dit : « Eh bien ! que trouvez-vousï » Madame, répondit le docteur, vous avez une grande agitation et une ficvTC très-violente; vous devriez vous faire saigner. « Une autre fois; répliqua-t-elle; jen'en ai pas le temps présentement. » Quand le docteur et la femme de chambre furent partis, la maréchale dit : « Eh bien ! êtes-vous content? je vous ai tenu parole. — Oui , répondit-il , mais vous m'avez fait grande peur. »

18 août 1718.

J'aimais mieux, dans mon enfance, m'amuser avec des fusils et des sabres qu'avec des poupées; j'aurais bien voulu être un garçon, et cela faillit me coûter la vie, car ayant entendu dire que Marie Germain était

« roitre. Vers la fln de ses jours, la maréchale de La Ferté de- « vint dévote. » On pense que La Bruyère avait en vue ces deux sœurs dans les portraits de Claudine et de Messaline, qu'il fit pariiitre pour la première fois dans la septième édition des Caractères. L'hiiloire si peu éiiifiante de la niarécliale de La Ferté fait partie des diverses éditions de Y Utsloire amoureuse des Gaules et de la France (jolarde, recueils de libelles du temps.

devenu un homme en sautant ' , je me mis à sauter d'une façon si e(rroyal)le que c'est un miracle si je ne me suis pas cassé le cou cent fois.

J9 août I7i8.

J'ai fait répondre par la chancellerie au prince (Je Wurtemberg qui m'avait demandé d'être la marraine de son fils. Mon fds est si peu intéressé qu'on n'a jamais pu lui persuader de prendre ce qui lui revient de droit : il dit qu'il est régent afin d'épargner pour le roi et non pour lui occasionner de la dépense. Les dettes du feu roi sont énormes et donnent lieu aux plus grands embarras. Mon revenu ne peut en rien être augmenté.

Pour que la princesse de Siegen entre dans un couvent, il faut y payer une pension, et c'est ce que je ne puis faire, lors même que je le voudrais. 11 est difficile de trouver aujourd'hui un couvent où les enfants soient bien élevés ; les Carmélites ne reçoivent pas de pensionnaires, et tous les autres couvents qui en prennent sont tellement remplis de débauche et de vices qu'on frémit rien que d'y penser. La princesse n'est pas assez riche pour faire un bon mariage en France,

' Montaigne, dans son Voyage en Italie et dans ses Essais, (liv. 1, ch, XX ), parle de Marie Germain qui habitait aux environs de Vitry-le-Français. « Est encores en usage entre les filles delà une chanson par laquelle elles s'advertissent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçon comme MarieGermain. » Jouhert, Ambr. Paré, Schurig et d'autres auteurs relatent des faits du genre de celui dont parle l'immortel philosophe périgourdin. Il en est aussi question dans des écrivains arabes qu'a cités M. Quatrcmère {Journal des Savants, t84 6, p. 417).

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 447

et je ne lui conseillerai pas d'en faire un mauvais. Il y a en Lorraine des chanoinesses, mais il n'y en a pas en France.

20 août 1718.

Je suis toujours fort inquiète au sujet de mon flls , il a malheureusement beaucoup d'ennemis et encore plus de faux amis; on peut tout craindre de leur part. Une de mes petites-filles veut être religieuse, malgré ma volonté et celle de son père. La mère élève ses enfants d'une façon qui est un objet de dérision et de honte : il faut que j'assiste à cela toute la journée, et tout ce que je peux dire ne sert à rien.

23 août 1718.

J'ai le cœur tout troublé aujourd'hui quand je pense que c'est en ce jour que notre pauvre M"* d'Orléans fait sa profession. Je lui ai représenté tout ce que j'ai pu imaginer afin de la détourner de celte maudite résolution, mais cela a été sans résultat '.

23 août 1718.

La femme du bossu a voulu avoir un éclaircissement avec mon fils ; elle a parlé avec emphase comme lorsqu'elle joue la comédie, et elle a dit qu'il ne pou-

' Nous ne reviendrons pas sur les détai's que nous avons donnés concernant cette princesse. Quant à sa résolution d'entrer en religion , elle est expliquée dans les Souvenirs de la baronne d'Oberkirch (chap. xxvi), par un récit du chevalier de Mornay, qui avait été témoin de la scène émouvante qu'il raconte.

vait croire assurément que la réponse au livre de Fitz- Moris émanât d'elle; qu'une princesse du sang comme elle ne descendait pas à écrire des libelles; que le cardinal de Polignac avait été employé dans de trop grandes affaires pour se mêler de pareilles bagatelles, et que M. de Malezieux était un trop grand philosophe pour songer à autre chose qu'à la science; qu'elle ne s'occupait de rien, si ce n'est d'élever ses enfants et de les rendre dignes du rang de princes du sang, rang dont on les avait dépouillés avec tant d'injustice. Mon fils s'est borné à répondre : « J"ai lieu de croire que ces libelles ont été faits chez vous et pour vous ; des gens qui ont été à votre service attestent qu'ils les ont vu faire ; du reste, on ne me fait rien croire ni décroire. » Quant au dernier article, il n'a rien répondu, et il s'en est allé. La dame s'est vantée partout de l'énergie et de la fermeté avec laquelle elle avait parlé à mon fils.

SainUCIoud, 25 août 1718.

Le parlement tracasse mon fils et excite plus que jamais contre lui les bomgeois et le peuple de Paris ; il peut en résulter de grandes calamités. Le soir , en me couchant, je remercie Dieu de ce qu'il n'est pas survenu quelque malheur dans la journée. Beaucoup de gens voudraient avoir ici pour roi le roi d'Espagne ; c'est un personnage faible et qui se laisserait mener plus facilement que mon fils. Chacun ne songe qu'à son intérêt. On prétend que le roi d'Espagne a des droits réels au trône de France et qu'on lui a fait tort eu le faisant renoncer à sa patrie. Cela se combine dans la prévision de la mort du petit roi ; s'il venait à

DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 449

mourir, mon fils se trouverait roi; mais il ne serait pas plus en sûreté qu'à présent, et cette mort serait un grand malheur pour lui.

Je n'ai jamais vu un été tel que celui-ci. Il n'a pas plu depuis trois semaines, et la chaleur augmente chaque jour; les feuilles sur les arbres sont desséchées comme si le feu y avait passé. Il y a des prophéties qui disent que la pluie commencera à tomber mercredi. Dieu le veuille! mais jusqu'à ce qu'il pleuve, on ne me verra certainement pas à Paris. Nous trouvons ici qu'il fait chaud, mais tons ceux qui reviennent de Paris s'écrient : Ah ! que Saint-Cloud est frais ! Paris est un endroit horrible, puant et trùs-chaud ; les rues y ont une si mauvaise odeur qu'on ne peut y tenir; l'exti-ème chaleur y fait pourrir beaucoup de viande et de poisson, et cela, joint à la foule de gens qui pissent dans les rues ', cause une odeur si détestable qu'il n'y a pas moyen d'y tenir.

' In dcn gassen pisscn. Ce mot, qu'un écrivain sérieux n'oseiait tracer aujourd'liui, Saint-Sin;on le plaçait dans ses .Vemoires (\o\r les anecdotes racontées, t. III, p. 159 et t. XX, p. 4). On le retrouve dans les leUres spirituelles que le che\alier de Lille écrivait au prince de Ligne ^voir les Tableaux de genre et d'histoire puiiliés par F, Burrière, Paris, 1S28, p. 24 1 ), et des plaisanteries de ce genre se produisaient à la table du grand Frédéric (p. 342). On joua à Fontainebleau un mauvais tour à Mlle de La Fayette, en versant sur le parquet du jus d'orange, ce qui donna lieu à un couplet de Louis XIII, transcrit duns le Recueil Maurepus, 1. 1, f° 445, et que M. L. de Laborde a inséré dans les Notes de son ouvrage sur le Palais-Mazarin (p. 363; voir aussi p. 2!)1 ). Il ne faut pas oublier, à cet égard, les récits de Tallemant, Historiettes, t. Yll, p. 146, et t. X, p. 7 3. Quant à la saleté des rues dont se plaint Madame, elle est

Je ne peux comprendre la conduite du roi d'Angleterre; tant qu'il a clé électeur, il a passé pour un prince équitable ; maintenant on n'entend parler que de sa dureté et de son injustice.

La comtesse de Portland n'a point eu d'attaques d'apoplexie, comme le bruit en a couru; c'est une méchante femme qui fait tout ce qu'elle peut pour chagriner le prince et la princesse de Galles.

Saint-Cloud, 27 août 1718.

Plus je vais, plus j'ai lieu de regretter ma tante l'électrice et de respecter sa mémoire ; vous avez bien raison de dh-e que dans bien des siècles on ne reverra pas une personne comme elle. Il s'en faut malheureusement de beaucoup que j'aie son jugement et sa vivacité ; ce qu'on peut louer en moi, c'est de la bonne volonté et de la franchise, et, grâce à Dieu, je ne suis pasdébauchée, comme c'est uiaintenant la mode parmi

attestée par divers écrivains du dix-septième siècle. Berthod, dans son Paris burlesque, apostrophe ainsi la capitale :

Ville toujours pleine de boue.

Faite d'ordure et de pissat.

Et plus loin :

Tiens, tiens, vois-tu pas un qui pisse Coutre un pilier? Ha ! par ma foi!

Tout droit suus l'image du roi.

On lit dans le Furetiériana : « Ce n'est pas une chose fort extraordinaire de voir pisser un homme contre une maison dans les rues. » Suivent des anecdotes à cet égard, entre autres la distraction du comte de Brancas, qui quitte la main delà reine pour pisser contre la tapisserie (p. 263 de l'édition de 1696). Ce détestalile ana a dos exemplaires qui porteul pour titre : F....una; il a été réimprmié dans la collecUon des Ana (17 89,10 vol., 1. 1 ].

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 451

les personnes princières de la maison royale de France. Je suis persuadée qu'Albéroni ', qui est un méchant coquin, a trahi le pauvre roi de Sicile; ce roi n'est pas le premier que ce cardinal ait trompé; il a trahi son premier maître' pour plaire à M. de Vendôme; il a sacrifié celui-ci à la princesse des Ursins , et ensuite la princesse à la nouvelle reine. Le temps nous montrera ce dont il est encore capable. Il y a longtemps, Dieu merci, que je n'ai pas reçu de lettres anonymes ; on sait aujourd'hui de quelle boutique elles partaient ; elles venaient de la duchesse du Maine '. Je ne puis

' « Albéroni était un esprit éminent, un caractère habile et fort. Tout ce qu'on a écrit sur lui est faux et emprunté à son prétendu Testament politique, ouvrage de Rousset, et à sa Vie apocryphe, 1719. Ces livres ont été le principe des nombreuses erreurs biographiques sur le Mazarin de l'Espagne » (Capeflgue ). Lemontey [Histoire de la Régence, t. I, p. 278-286) ne semble pas avoir apprécié Albéroni avec sa sagacité habituelle. Coxe (l'Espagne sous les Bourbons, t. II, ch. xxx; a mieux jugé ce ministre célèbre. La Nouvelle Biographie universelle, publiée par MM. Firmin Didot, lui a consacré un article remarquable.

' Le duc de Parme.

^ Consulter, sur la duchesse du Maine, une bien judicieuse notice de M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III, p. 160. Le, caractère et l'existence de cette femme hardie, impérieuse et fantasque, sont tracés de main de maître. « Comme toutes les « femmes irritées, elle se laissait aller à la légèreté de certains « propos, cruels seulement dans l'expression; la pauvre prin- « cesse, qui s'évanouissait à la vue d'un peu de sang, voulait, <' comme Judith, couper la tête de sa propre main à un nouvel « Holopherne, ou lui planter le clou sanglant de Jael ; c'était « propos de femme colère, dont le Régent aimait à rire avec ce « cynisme de paroles qui caractérisait sa causerie intime » Capeflgue). Saint-Simon la montre courageuse à l'excès, entreprenante, furieuse (t. X, p. 112j.

452 nORRESPONDANCK

comprendre comment Madame la Princesse, qui est une excellente femme, a pu avoir une fille aussi méchante ; M"* du Maine n'a pas dans les veines une goutte de sang allemand ; l'ambition et la manie de l'intrigue lui mettent le diable au corps. Son mari et la Maintenon et d'autres mauvais conseillers la soutiennent ; ils prétendent qu'on a fait au duc du Maine la plus grande injustice en le privant de la régence, et qu'il devrait être roi si le petit roi venait à mourir; cela leur inspire envers mon fils une haine effroyable; lui est le meilleur homme du monde, il ne saurait haïr personne.

Il me semble que le monde est pire qu'il n'a jamais été; dans toutes les familles je ne vois que dissensions ; je crois que l'on a prédit à Francfort que la fin du monde arriverait l'an prochain.

29 août m 8.

Les dames qu'on appelle enfants de France ont toutss le titre de Madame; voilà pourquoi il y a dans nos brevets Madame, duchesse de Berri, Madame, duchesse d'Orléans; mais dans les conversations, on dit la duchesse de Berri, la duchesse d'Orléans; de fait, on devrait dire connue M"' de Berri l'exige à son égard. Le titre de duchesse d'Orléans appartient à M™^ la duchesse d'Orléans, comme petite-fille. Telle est la règle ici. 11 est d'usage que le frère et la belle-sœur du roi s'appellent Monsieur et Madame tout court, et ces titres se trouvent aussi dans nos brevets ; mais je ne me suis jamais inquiétée d'être appelée Madame la duchesse d'Orléans. M'"'= de Berri, de son côté, se fait

DE MADAME LA DUCHESSE d'uHLÉANS. 463

a})peler Madame, duchesse de Berri, attendu qu'étant enfant de France en troisième ligne, il faut qu'elle fasse ressortir cette descendance par son titre. A cela il n'y a rien à dire; si le feu roi avait eu des filles non mariées, on appellerait chacune Madame, en ajoutant le nom de haplème.

Saiat-Cloud, 30 août 1718.

Le parlement avait formé le beau projet, si mon fils avait encore différé vingt-quatre heures, de faire le duc du Maine roi de France, en déclarant le roi majeur, et en rendant le duc maître de la direction de toutes les affaires; mais mon fils les a déconcertés, il a éloigné le duc du Maine du roi, et il Ta dégrade de son rang. On dit que le premier président a ressenti une telle crainte qu'il est resté pétriOé comme s'il avait vu la tête de Méduse; mais Méduse ellemême ne pouvait être plus en furie que la duchesse du Maine; elle s'emporte en menaces horribles, et on lui a entendu dire publiquement chez elle qu'on trouverait bientôt moyen de donner au régent une croquignole telle qu'il mordrait la poussière. On croit que la vieille guenipe intrigue sous main avec son élève.

Saint-Cloud. 31 août 1718.

Je vais ce matin à Paris où il y a bien du tapage ; mon fils a fait tenir par le roi un lit de justice ; il a mandé tout le parlement, et lui a formellement enjoint, au nom du roi, de ne pas se mêler du gouvernement, mais de se renfermer dans ses attributions, de rendre la justice et juger les procès. On a installé le nouveau garde des sceaux dans sa charge, et comme

l'on sait positivement que lo dun du Maine et sa femme excitent le parlement contre le roi et contre mon fils, on lui a ôlc la surveillance de la personne du roi ' , et on l'a donnée à M. le Duc; on l'a privé, lui et ses enfants, du droit d'être traités en princes du sang, mais l'on maintient dans tous ses privilèges son frère cadet, qui s'est toujours bien et honorablement conduit; les gens du parlement et la duchesse du Maine sont tellement furieux contre mon fils, que j'ai toujours peur qu'ils ne le fassent assassiner ; la duchesse tient les propos les plus révoltants ; elle a dit à table : « On dit que je pousse le parlement à la révolte contre le duc d'Orléans, mais je le méprise trop pour prendre une si noble vengeance de lui; je saurai bien me venger autrement. » Vous voyez quelle furie est cette femme, et si je n'ai pas raison d'être dans des angoisses continuelles.

Je crains que nous ne conservions pas le duc de Chartres; il est trop délicat; il est petit et mince pour son âge ; il n'a, l'année dernière, rien gagné en force ni en croissance, et il a pourtant quinze ans accomplis. C'est dommage, car il est bon et honnête; il a des moyens et il n'a aucun vice*. Il est bien élevé; plût à Dieu que ses sœurs l'eussent été comme lui ! mais je ne veux pas parler d'elles ; elles sont comme des colosses, tant elles sont grandes et fortes.

' Saint-Simon exagère fort et la portée et la noirceur du duc du Muine ; il n'avait aucune des qualités nécessaires au rôle que sa femme lui imposait.

' Le régent s'npnrçnt bien vite que son ûls n'était bon à rien (Uémolresde HénaultJ.

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 455

Je connais très-bien la tragique aventure du czarewitz ' ; des gens de là-bas en ont rendu à mon fds un compte exact. On a mis beaucoup de mensonges dans les journaux ; le czar n'est pas aussi barbare qu'il l'était avant d'avoir voyagé ici et en d'autres cours. Le czarewitz avait pris part à un complot, dont le but était de tuer son père ; c'est d'après les pièces écrites de sa main qu'il a été condamné à mort. Il avait commencé par tout nier, et on n'aurait pu le convaincre, si sa maîtresse ne l'avait trahi et n'avait livré ses papiers.

2 septembre 1718.

Le parlement a demandé pardon à mon fils, ce qui

* Cette catastrophe est loin d'être racontée de la même manière par les divers historiens. « On sait qu'Alexis fut condamné à mort, et que son arrêt et sa grâce, qui lui furent annoncés presque en même temps, lui causèrent une révolution si violente, qu'il mourut le jour suivant » ( Duclos, t. II, p. 335). Le czar manda à ses ministres, dans les cours étrangères, que son fils était mort d'une attaque d'apoplexie. Quelques personnes prétendent que le czar dit au chirurgien qui fut appelé pour saigner le prince : « Comme la révolution a été terrible, ouvrez les quatre veines. » Ainsi le remède serait devenu l'exécution de l'arrêt. Voltaire n'a pas dissimulé toute son horreur en rapportant les détails de ce terrible procès ; mais, ajoute M. Michaud {Biographie universelle, t. XXXIV, p. 356), « le com- « plaisant historien n'a pas dit que Pierre fut présent aux in- « terrogatoires, aux tortures de la question qu'il fit subir à son « fils pour lui arracherun aveu de crimes qu'il n'avait pas commis, « que le confesseur de ce malheureux fut aussi mis à la question, « puis décapité pour n'avoir pas révélé les secrets du confes- « sionnal. Voltaire n'a pas dit non plus qu'il est resté constant « qu'Alexis eut la tête tranchée par l'ordre, et même, si l'on « en croit l'historien Lamberti, par la main du czar lui-même. »

monlre bien que le duc et la duchesse du Maine étaient l'âme de ce grand corps.

2 septembre 1718.

Le comte d'Albert était ici l'an passé ; il s'attacha à M"^ du Maine. Le cardinal de Polignacen fut jaloux; il la suivit masqué à un bal, mais lorsqu'il vit le comte avec la duchesse, il ne put se retenir et il s'emporta. On découvrit aussi qu'il s'était rendu masqué au bal, et on en a bien ri. •

2 septembre 1718.

La reine Marie d'Angleterre a été un peu coquette en Hollande. L'ambassadeur de France, le comte d'Avaux, m'a raconté à moi-même qu'ils se voyaient en secret chez une de ses dames d'honneur, M"'' de Treslaine. Le prince d'Orange le sut et chassa la dame d'honneur sous un autre prétexte; il ne se souciait pas que l'affaire transpirât.

2 septembre 1718.

Dès le temps du marquis d'Ancre on avait commencé à dire bien des impertinences; quand la reine fut grosse, on dit à Paris : «L'enfant de la reine ne saurait être blanc, car il est d'encre ' . »

> Ce jeu de mots se trouve dans les couplets du temps :

si la reine alloit avoir Un enfant dans le ventre,

Il seroit bien noir,

Car il seroit d'encre.

La reine, étant un jour au moment de sortir, demanda son voile; le comte de Lude dit à demi-voii : « 11 ne faut pas de voile à un vaisseau qui est à l'ancre. »

DE MADAME LA DLCIIESSE D'oRLKANS. ^57

3 seplcinbre IT18.

M"** de Ludre, qui a été la maîtresse du roi , était une fort belle femme; elle était fille d'honneur de ma devancière [Henriette d'Angleterre), et, après sa mort, elle le fut de la reine ; lorsque la chambre des filles fut cassée, Monsieur reprit les deux demoiselles qui avaient passé de chez lui chez le roi, M"es ^q Ludre et de Dampierre. M'^^ de Ludre avait le titre de Madame, parce qu'elle était chanoinesse en Lorraine. Le roi ne s'était pas soucié de cette belle tant qu'elle fut auprès de la reine, il en devint épris lorsqu'elle fut près de moi '. Son règne a duré deux ans. La Montespan fit prévenir le roi que Ludre avait des dartres sur le corps qui étaient la suite du poison que M'^^ de Cantecroix lui avait fait prendre dans sa première jeunesse, lorsqu'elle n'avait que douze à treize ans , parce que le vieux duc de Lorraine' était si fort amoureux de cette enfant qu'il voulait l'épouser. Le poison fit éruption et la couvrit de taches depuis la tête jusqu'aux pieds. Le mariage fut ainsi empêché. Elle fut assez bien soi-

1 Elle semblait , par le bruit qu'elle faisait, songer plus à passer pour maîtresse qu'à l'être (Bussy-Rabutin). Parmi ceux qui se disputaient ses bonnes grâces, on cite Villeroi, Vendôme et le chevalier de Sévigné. Saint-Simon en parle, t. XXIV, p. ICI.

* Charles IV, né en 1604, mort en 1G76. Sa vie fut des plus agitées; après avoir répudié sa femme, la duchesse Nicole, sous prétexte que son mariage était nul, il épousa en 1637 Béatrix de Casane, princesse de Cantecroix, qui joignait l'esprit à la beaut!?. La cour de Rome déclara cette union illégitime, mais en 1663, quelques heures avant la mort de la princesse, le duc l'épousa derechef. Il en avait eu deux enfant?.

gnée pour sauver sa figure, mais de temps en temps elle a encore des attaques de son mal. Elle a maintenant soixante-dix ans et elle est encore belle. Elle a les plus beaux traits qu'on puisse voir, mais une voix désagréable, elle grasseyé horriblement. C'est une bonne personne qui s'est convertie, ne pense qu'à bien élever ses nièces et s'ôte le pain de la bouche pour les enfants de son frère... Elle est à Nancy, dans un couvent d'où elle sort quand elle veut. Elle a une pension du roi et ses nièces aussi.

4 septembre 1718.

La maison d'Autriche ne montre guère de reconnaissance pour le duc de Lorraine, quoiqu'elle ait été bien servie par le père du duc. Le Montferrat revient de droit aux princes de Lorraine après la mort du duc de Mantoue, et cependant l'empereur veut le donnel' au duc de Savoie.

On ne peut être plus jolie ni plus agréable que la jeune princesse de Conli : elle connaît tous mes goûts; elle ne prend de moi rien en mauvaise part , car elle est bien sûre que je ne veux pas la fâcher, mais que je veux seulement plaisanter. Le pauvre prince Ragotzki s'est bien aperçu qu'elle est charmante, mais, malgré toute sa bonne mine, il n'a pu lui plaire ; il est grand et bien fait; sa figure, sans être belle, n'est point laide ; il n'est pas vieux , il a maintenant quarantequatre ans. 11 est fort à plaindre; je crois que nous le reverrons ici. Il est fort dévot, mais il ne fait pas de sermons; il est de bonne humeur, rit et plaisante volontiers. Il réside à la campagne, à ciiKj ou six lieues

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 459

de Paris, dans un couvent de moines qu'on appelle Camaldules, et qui ont une règle aussi austère que les Chartreux. Il est parmi ces moines comme s'il était l'un d'eux, assiste à leurs prières et à leurs veilles, jeûne souvent. Je ne sais comment, avec tous ses malheurs, il peut être aussi gai. Il faut toutefois qu'intérieurement il ait beaucoup souffert, car il est trèschange; il est devenu maigre et pâle, et, lorsqu'il arriva en France, il était gros, fort et frais.

6 septembre 1718.

La vieille guenipe et le précédent chancelier doivent avoir sous main trempé dans toutes ces affaires. Ce chancelier, qui a indignement trahi mon tîls, lui a les plus grandes obligations du monde.

6 septembre 1718.

Dans les couvents on prend des noms de saints ; ma pelite-fille prend celui de sœur Batilde... Personne n'a envie de s'affliger au point de pleurer, et c'est ce qui me serait arrivé si j'avais assisté à sa profession. Mon fils n'a pas voulu non plus en être témoin. Je ne connais pas les motifs qui ont déterminé Mademoiselle ; elle a dit seulement qu'elle se trouvait fort capable de supporter cette vie.

M"e de Valois n'est pas bien avec sa mère, qui a voulu lui persuader d'épouser le prince de Dombes, fils aîné du duc du Maine. La mère reproche constamment à sa fille que, si elle avait épousé son neveu, le malheur qui a frappé son frère et son fils ne serait pas arrivé ; elle ne peut avoir sa fille devant les yeux, et

elle m'a priée de la garder quelque teiu[)!s auprès do moi.

Le duc du Maine et le parlement ont résolu de tenir un lit de justice où la maison du roi se trouverait sous les armes; on devait déposer mon fils et donner toute la régence au duc du Maine. M. le Duc et le prince de Conti ont soutenu mon fils sans tout savoir. Le duc du Maine n'est pas relégué à la campagne; il est libre d'aller où il voudra avec sa famille ; mais il ne veut pas être à Paris, parce qu'il n'y a plus le rang dont il jouissait; il habite Sceaux, où il a un hôtel magnifique, admirablement meublé et avec de beaux jardins.

Mme Je Sforce est une fille de M™e de Thiange; elle et M'"^ de Montespan étaient sœurs ; elle se trouve ainsi cousine germaine de M'"*' d'Orléans; celle-ci hait sa sœur et son neveu plus que le diable... Sa maison est bien réglée; mon fils ne s'en est jamais mêlé et l'a laissée libre de choisir qui elle a voulu... Elle a peu d'inclination pour ses enfants, et il me semble qu'elle s'en cache trop peu, car les enfants remarquent bien que leur mère ne les aime pas ; cela fait qu'ils préfèrent être avec moi ; cela la vexe ; elle leur témoigne de l'humeur, et par là elle fait qu'ils l'évitent encore plus.

7 septembre 1718.

La reine-mère ne pouvait soulîrir Boisrobert ' à cause de son impiété; elle n'aurait pas voulu qu'il fréquen-

' François le Mélel de Boisrobert, né en 1592, mort en 1652. Il clul il son liumour Ijoullonne et à sa gaieté la faveur de Riclieiicu. Quoique lor.rvu d'un bon canonicat, il menait une vie fort dissolue, jouait ;;ros jeu, perdait, jurait et s'enivrait. Il publia

tât ses deux fils, le roi et Monsieur ; mais ils l'aimaient parce qu'il les amusait. Quand il fut au moment de mourir, la reine-mère envoya chez lui des prêtres pour le convertir et le préparer à la mort. Boisrobert se montra disposé à se confesser * « Oui, mon Dieu ! ditil en joignant les mains, je vous demande pardon et j'avoue que je suis un grand pécheur; mais vous savez, mon bon Dieu, que l'abbé de Villarceaux est encore plus méchant que moi. »

8 septembre 1718.

Boire beaucoup est une mauvaise mais vieille habitude allemande; le margrave d'Anspach me paraît si délicat que je ne croyais pas qu'il fût en état de se livrer à la boisson. Je vous ai dit que j'avais été priée d'être marraine de l'enfant du prince héréditaire de Wurtemberg. Le sage prince de Darmstadt, que nous avons ici, a payé son tribut à Paris ; il est tombé malade.

Je me suis trouvée hier au milieu d'une bataille : eu passant le soir auprès des Tuileries, il y avait une foule de carrosses; on nous barrait le passage; mes pages disent à un cocher de se ranger; celui-ci n'en fait rien, et lance un coup de fouet à l'un de mes pages; ses

des Poésies fort oubliées aujourd'hui et d'assez nombreuses pièces de théâtre. Ses Épitres, première partie, 1G47 ; deuxième partie, 1659, ont un coté curieux, à ce que dit M. Monmerqué fnote sur Tallemant, t. III, p. 156). On peut consulter surcepersqnnage la Bibliothèque française de Goujet, les Mémoires deNicéron, t. XXXV; les Historiettes de Tallemant; la Nouvelle ■Biographie universelle [Y . Didot, 1863), t. VI, p. 445; une notice de M. Labilte, dans la Eemie de Paris, 1837, et une autre de M. Liret, 1853.

trois camarades viennent à son secours et frappent le cocher. Le maître, qui était dans le carrosse, tire son épée et veut attaquer mes pages ; on lui crie que c'est mon équipage, et que je suis là. Aussitôt il est saisi de crainte, et s'enfuit dans les Tuileries , dont la porte était ouverte. C'est ainsi qu'a fini ce grand combat.

Je puis dire que « je reconnais mon sang, » car si l'électeur palatin n'aime pas les cérémonies, moi je les déteste comme le diable. Envoyez-moi, je vous prie, la description de l'entrée de l'électeur, et, si l'on en fait «ne gravure, je voudrais bien l'avoir.

10 septembre 1718.

Il faut que la vieille guenipe se croie immortelle pour vouloir encore régner à quatre-vingt-trois ans. Le coup qui frappe le duc du Maine l'atteint rudement. Elle ne perd pas cependant encore tout espoir, et elle n'est pas scrupuleuse sur les moyens d'arriver à ses fins ; cela m'inquiète fort, car je sais quel usage la vieille femme sait faire du poison.

10 septembre 1718.

Ce qui arrive au duc du Maine est un terrible coup pour la vieille guenipe; elle perd ainsi tout espoir; ce qui m'inquiète d'autant plus que je sais qu'elle peut fort bien faire usage du poison, et mon tîls ne se lient nullement sur ses gardes ; il court la nuit aux environs de Paris dans des carrosses étrangers ; il soupe tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre de ses gons, parmi lesquels il en est beaucoup qui ne valent rien, et qui ont de l'esprit, mais aucune bonne qualité... On parle

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 463

de diverses manières de la duchesse du Maine; quelques personnes disent qu'elle a battu son mari et mis en pièces les rpiroirs qui étaient dans sa chambre, ainsi que tout ce qui s'y trouvait de fragile; d'autres disent qu'elle n'a pas proféré un seul mot, et qu'elle n'a fait que pleurer. M. le Duc est chargé de l'éducation du roi. Il a dit que d'abord il n'avait pas voulu demander cet emploi, parce qu'il n'est pas encore majeur, mais que, dans l'état actuel des choses, il le demandait, ce qui lui a été accordé.

Saint-Cloud, Il septembre 1718".

J'ai tenu hier, avec mon fils, un juif sur les fonts de baptême. Il a très-bonne mine, et pas du tout l'air juif ; je lui avais prédit, il y a un an, que je lui servirais de marraine. Il m'avait apporté une lettre de la part de la duchesse de Lorraine ; en lisant cette lettre de ma fille, et en voyant qu'il était juif, je fus tout étonnée, et je lui dis en riant : « Je ne sais pas si vous « êtes juif, mais je parierais que vous ne le resterez « pas; et vous avez l'air si peu juif, que je crois que « vous avez eu un chrétien pour père. » Il m'assura bien qu'il voulait vivre et mourir juif. Il se rend à Paris, et loge dans une maison où demeurait un Aieii abbé très-savant sur l'hébreu; ils disputent ensemble, et l'abbé discute le texte : « Le sceptre ne passera pas de la maison de Juda jusqu'à ce que le Seigneur vienne. » 11 lui démontre que notre Seigneur Jésus- Christ est le vrai Messie. Le juif passe un an entier à étudier l'Écriture sainte, et se trouve ensuite persuadé; il demande le baptême. 11 n'agit point par iu-

464 COKRESPONDANCE

téi'êt, car il est liche, et c'est un banquier de Metz. Quoique né à Metz, il parle allemand aussi bien que moi, et n'a point l'accent juif ni français. 11 disait hier à M"^ de Ratzcnhaussen : « Que je serais heureux a si Dieu me faisait la grâce de m'appeler à lui, main- « tenant que le baptême a elfacé mes fautes! » Ce discours me fait espérer qu'il est sincèrement converti. Le prince de Darmstadt qui est ici est le fils de celui qui s'est si fort mésallié, et qui a pris la fille d'une duchesse dont le nom ne me revient pas en ce moment. 11 est dommage que ce prince ait mal tourné, car^ quoiqu'il ne soit pas beau de visage, il est fort agréable. Âh î le nom de cette duchesse me revient; c'est la duchesse d'Havre; elle est d'une bonne famille noble de Normandie ; elle était une grande amie de Monsieur, et je l'ai vue souvent; elle est affreusement bossue et tout à fait contrefaite, mais elle a beaucoup d'esprit et elle cause fort agréablement. Je crois que son petit-fils ne lui ressemblera pas sous ce rapport. Nous aurons le joli petit prince de Dourlach de retour ici dans deux jours ; quand je l'aurai revu, je vous dirai s'il est grandi, il me fait l'effet d'un nain. Nous avons autrefois joué le Pastor fido; Scyller avait le rôle d'Ergaste et mon frère celui de Silvio : j'ai tout cela devant les yeux comme si cela s'était passé aujourd'hui même. Le théâtre m'a toujours trop amusée pour que je perde le souvenir de ce qui s'y rattache, quoique j'aie une mauvaise mémoire.

12 septembre 1718.

La vieille guenipe est malade de crève-cœur de ce

DE MADAME LA DUCHESSE b'oRLÉANS. 465

([110 le coup tenté avec le duc du Maine ait si mal réussi.

13 septembre 1718.

M'"edu Maine a failli mourir de colère; elle était dans une époque critique lorsque sa chute survint; cela l'arrêta tout net et faillit l'étoulTcr, mais c'est revenu... Elle a constamment réuni chez elle tous les beaux esprits; elle raisonne très-bien sur toutes les sciences.

14 septembre 1718.

Bien des gens se livrent à des écarts dans leur jeunesse, mais ils se corrigent quand ces premiers moments sont passés et lorsqu'ils se trouvent parmi des personnes raisonnables, comme nous le voyons par la duchesse de Berri, qui est maintenant sans hypocrisie. Elle a vingt-trois ans, trois ans de plus que sa sœur qui se fait rehgieuse, et six ans de plus que M^^^ je Valois. Je crains que la religieuse ne nous donne de sérieux chagrins ; elle ne se soucie nullement de la mort ; elle dit que, si elle vient à se repentir du parti qu'elle a pris, elle se débarrassera elle-même de la vie.

On ne peut imaginer combien la régence a fait d'ennemis à mon fils, mais il ne craint rien ; il dit qu'il ne peut lui arriver que ce que Dieu a décrété pour lui, et il ne redoute rien en ce monde. Les gens ici sont tellement persuadés qu'avoir des maîtresses leur fait plus d'honneur que de honte, que personne ne se corrige à cet égard. Les édits sur les monnaies ne sont qu'un prétexte; tant que mon fils sera régent, le duc du Maine et sa femme feront tout leur possible pour

exciter contre lui le parlement et le peuple ; on reconnaît aussi là l'œuvre de la vieille sorcière qui est à Saint Cyr, et qui est malade de colère de ce qu'elle a manqué son coup. Selon moi, M°^^ d'Orléans élève son fils d'une façon trop délicate , mais je ne veux donner là-dessus aucun conseil , car s'il tombait malade, on en rejetterait la faute sur moi. 11 est sûr que cet enfant s'est toujours montré jusqu'ici très-vertueux et très-raisonnable, mais il ne s'est pas encore mêlé à la mauvaise compagnie; c'est alors que viendra le danger, car les jeunes gens d'ici sont si corrompus, si livrés à leurs vices contre nature ' , qu'ils ne croient ni à Dieu ni au diable, et qu'ils regardent l'impiété et la dépravation comme une gentillesse. Je ne saurais vous dire toutes les méchancetés que les ennemis de mon fils répandent contre lui, et comme ils l'attaquent en vers et en prose; c'est un sujet dont je ne veux pas parler, car cela me met tout hors de moi *.

* Ihrm sodomischen sûnden.

* Voici quelques échantillons des écrits dont parle Madame, et que les recueils manuscrits ont conservés en partie :

Vous n'êtes pas, Madame, La mère du Régent; Ce scélérat infâme N'est pas de votre sang ; C'est un monstre exécrable Que l'eufer a vomi, Un tyran détestable Qui se croit tout permis.

Le ciel dans sa colère Contre le genre humain, Comme un fléau sur terre.

Le forma de sa maiu ; L'ivresse et ["adultère, Ji'iuceste et le poisoo

DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉAXS. 467

18 septembre 1718.

Mon fils croit à la prédestination tout autant que s'il avait été, pendant dix-neuf ans, de la religion réformée, comme je l'ai été... Ce qui me semble étrange, c'est qu'il ne haïsse pas son beau-frère, le boiteux, qui voudrait le voir mort. Je ne crois pas que l'on ait jamais vu son pareil ; il n'a aucun fiel dans le corps, je ne l'ai jamais vu avoir de la haine pour quelqu'un.

Il n'y pas un mot de vrai dans ce qu'on a dit qu'un

Marquent son caractère Et sa religion.

On dit qu'il ne crut pas à la divinité, C'est lui faire une injure insigne ; Flutus, Vénus et le dieu de la vigne Lui tinrent lieu de trinité.

Caligula, Néron, Domitien, Tibère, Près du nôtre n'étaient que de faibles tyrans ; Philippe les surpasse, et ce n'est pas chimère. Nous l'éprouvons depuis cinq ans.

Philippe est un joli garçon Qui se soûle comme un cochon.

Le soir avec la Parabère, Laire la, laire lan taire.

Sa grosse fille est du trio.

Elle joue à la magni-raagno

Avec son propre père,

Laire la, laire lan laire.

On dit que sous le Régent

La paix, l'abondance.

Vont enfin dans peu de temps

Revenir en France ; Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent.

Sous la date de 1718, nous avuns trouvé dans le recueil Mau-

projet de mariage avait été arrêté entre le prince de Piémont et M"^ de Valois ; il est encore très-douteux que la chose se fasse '. M. le Duc demande M"e de A^alois pour son second fils, le comte de Charolais. Ce mariage-là pourrait avoir lieu plutôt que l'autre; la veuve du duc de Berri a six ans de plus que le prince de Piémont. Quant à la seconde des fdles de mon fils, c'est celle qui s'est faite religieuse contre mon gré; on lui a donné un emploi dans le couvent, elle est

repas un petit conte, dont nous ne citerons que les deux premiers vers et le dernier :

Maître Godard voyoit de sa boutique Maints noir-vêtus s'assembler au Sénat,. , Bouclez la fille et chàtrez-nioi le père.

Un autre poëte lançait des épigrammes qui ne manquaient pas d'àcreté.

Que la peste soit en Provence, Ce n'est pas notre plus grand mal ; Ce serait un bien pour la France Qu'elle fût au Palais-Royal.

Le Régent fuira la crapule,

Les chimistes et les devins,

De sa fille aura des scrupules,

Quaud je cesserai d'aimer le vin. ■

A ses appétits la princesse Mettra sagement quelque fiu, Elle aura de la délicatesse.

Quand je cesserai d'aimer le vin.

' 11 y eut au sujet de ce projet d'union une intrigue que raconte Saint-Simon (t. XXXIII, p. 121). Dubois avait laissé transpirer et revenir la négociation à Madame, dans l'espérance de quelque trait de férocité allemande; Madame donna dans le piège et empocha le mariage, en écrivant à la reine de Sicile qu'elle était trop son amie pour lui faire un aussi mauvais présent que Ml'8 cU" Valois. Le régent, selon l'expression de D'iclos, ne fil que rire de l'incartade germanique de sa mère.

DE MADAME LA DL'CHESSE d'oRLÉANS, 469

sacristine. Je suis bien aise qu'on lui ait donné quelque chose à faire, cela chasse la mélancolie et éloigne l'ennui. M"^ de Valois n'a encore que neuf ans; vous voyez donc que, lors même que le mariage avec le prince de Piémont serait décidé, il serait forcément retardé de quelques années. Ce mariage ne me ferait d'ailleurs nul plaisir ; il aurait lieu contre la volonté de la reine de Sicile, que j'aime mieux que toutes mes petites-fdles ; car j'aime celte vertueuse reine tout comme si elle était ma propre fille , et je lui ai servi de mère (car elle n'avait que six mois lorsque la sienne est morte). Aussi me regarde-t-elle comme sa mère; elle a en moi une confiance sans bornes. Je lui souhaite donc toute sorte de bonheur et l'exemption de tout chagrin ; or, le plus grand de tous, c'est de voir un fils unique se marier contre votre volonté ; toute la vie se trouve par là empoisonnée, je ne le sais que trop. Alberoni a certainement trompé le roi de Sicile d'une façon indigne; c'est un des plus mauvais coquins qu'il y ait au monde et un des ennemis les pins acharnés de mon fils ; un Italien perdu de débauche, un scélérat comme on n'en voit pas; il n'a ni foi ni loi. Beaucoup de gens croient qu'il a empoisonné son bienfaiteur, le pauvre duc de Vendôme ' , afin de plaire à M""® des Ursins , qu'il a ensuite fait chasser pour bien se mettre avec la reine d'Espagne. Maintenant il a fait rentrer cette méchante vieille sorcière en grâce auprès de la cour d'Espagne ; tout cela vous démontre

1 Assertion des plus hasardées ; il pavait certain que le duc de Vendôme, au milieu de ses victoires dans la Péninsule, mourut d'une indigestion de poisson,

quel homme c'est; il mérite bien d'être humilié. 11 faut que je vous rende compte d'un dialogue divertissant entre lord Stairs et l'ambassadeur d'Espagne, le prince de Cellamare. Celui-ci avait répandu dans tout Paris qu'il était complètement faux que la flotte anglaise eût battu la flotte espagnole; et les partisans de l'Espagne ici avaient si bien fait qu'on ne croyait plus à cette nouvelle, lorsque le fds de l'amiral Bing est arrivé avec la relation officielle et la liste des navires qui avaient été capturés, brûlés ou coulés. Lord Stairs ayant reçu ces pièces, dit au prince : « Eh bien! monsieur, que dites-vous maintenant de votre flotte? — Je dis, répliqua l'ambassadeur, que la flotte est heureusement entrée à Cadix. — Je ne vous parle pas de celle de Cadix, repartit le lord, je vous parle de celle de Messine. — Celle de Cadix et tous les galionsrichement chargés sont entrés, » repartit le prince. Jamais on ne put tirer de lui autre chose.

20 septembre 1718.

La petite naine a dit qu'elle avait plus de cœur que son mari, ses fils et son beau-frère, et que, comme une autre Jaël , elle tuerait mon fils de sa main en lui enfonçant un clou dans la tête. Mon fils ne se tracasse en rien de ses menaces. Quand je lui dis qu'il doit se tenir sur ses gardes, il se met à rire et il secoue la tête comme si je lui racontais des contes... Il n'a pas encore relâché les trois drôles du parlement, quoique le parlement lui en ait deux fois adressé la demande.

A M. DE HARLING.

21 septembre 1718.

Quant à ce qui regarde M. et M^^^du Maine, on découvre chaque jour de nouveaux complots de leur part contre mon fils; cela fait dresser les cheveux sur la tête. Je ne crois pas que le grand diable d'enfer puisse être pire que la vieille Maintenon , que son duc du Maine et que la duchesse ; celle-ci a dit tout haut que son mari, son beau-frère et ses fils, n'étaient que des laquais, tant ils étaient dépourvus de cœur; elle n'était qu'une femme, mais elle voulait demander une audience au régent dans le but de lui enfoncer un stylet dans le cœur ; vous voyez quelle est la bénignité de l'humeur de celte dame; il est clair que, de la part de telles gens, tout est à craindre, d'autant plus qu'ils ont pour eux un parti nombreux, puissant; tous les plus grands seigneurs de la cour et les plus riches sont pour eux et sont liés avec le parti espagnol ; ils veulent avoir ici le roi d'Espagne. Ils trouvent que mon fils est trop habile, et ils voudraient avoir un souverain qu'ils pussent gouverner à leur gré; c'est à quoi le roi d'Espagne serait très-bon; ils n'auront donc ni repos, ni cesse jusqu'à ce qu'ils l'aient ici, et la vie de mon fils court les plus grands dangers.

A LA COMTESSE LOUISE

22 septembre 1718.

11 n'est jusqu'ici, grâce à Dieu; arrivé aucun malheur, mais je n'ai nulle assurance qu'il n'en arrive pas.

L'individu contre lequel mon fils ne prend pas de précautions, le duc du Maine, est né et a été élevé dans la méchanceté ; sa mère était la plus méchante femme du monde. Je connais trois personnes qu'elle a empoisonnées : M"° de Fontange', son petit garçon, et une demoiselle qui était auprès de la Fontange, sans parler de celles que je ne connais pas'. Lui a été élevé par la vieille sorcière de Maintenon, qui est un diable incarné, et qui n'a songé toute sa vie qu'à placer un bâtard sur le trône, afin de régner de concert avec lui. Elle l'a fait déclarer prince du sang et elle voudrait aujourd'hui le mettre à la tête du gouvernement, en privant mon fds de la liberté et de la vie. Elle a attiré

' Madame a répété plusieurs fois cette accusation que l'histoire n'a point adoptée. Personne ne songe aujourd'hui à reconnaître dans Mnas de Maintenon une émule des Locuste et des Brinvillier.

* Ces accusations sont des calomnies qui ne méritent pas d'être réfutées ; mais si Madame a tort de les admettre aussi légèrement, il faut reconnaître qu'à cette époque (et ces lettres en fournissent d'autres exemples) pareilles inculpations étaient chose fréquente : le maréchal de Luxembourg fut accusé d'avoir fait empoisonner à l'armée un intendant des contributions de Flandre, duquel il avait tiré l'argent du roi. A l'égard de la célèbre affaire des poisons, où furent impliqués do hauts personnages, on peut recourir à la Bastille dévoilée, 17 88, première livraison ( mais un grand nombre des pièces contenues dans ce livre sont assurément apocryphes), et à Peuchct, Mémoires lires des papiers de la police, 1838, t. 1, ch. x et xi. M"ie de Motleville rapporte que le bruit courut qu'on avait trouvé du poison chez le surintendant Fouquet, et qu'il fut soupçonné d'avoir empoisonné le cardinal Mazarin. Le lieutenant général espagnol Salazar était très - soupçonné d'avoir empoisonné sa femme, ce qui ne l'empêcha point d'être nommé gouverneur d'un infant (Saint-Simon, t. XXXVI, p. ?30).

DE MADAME LA LiLCHESSE DORLEANS. 473

dans son [)aili les ducs les plus puissants, et ils se disent soutenus par le roi d'Espagne. Les périls que court l'existence de mon fils me font passer bien des nuits sans sommeil, et certes sa régence n'a pas été pour moi un motif de satisfacli-m. Je ne connais que trop la malice de cette cour et de la vieille [Maintenon), et vous pouvez croire si je suis inquiète et tracassée. I^e premier président est amoureux de la duchesse du Maine et tout à fait à sa disposition. Elle est encore plus ambitieuse et plus méchante que son mari. Les ennemis du feu roi ont eu beau jeu pour lui reprocher l'empire qu'il avait laissé la vieille prendre sur lui '.

' Citons encore, d'après le» recueils manuscrits , quelquesunes dc^ pièces de vers qui circulaient dans les dernières années du règne de Louis XIV :

Il faut être ignorant parfait Pour régler maintenant la France ; * Soyez cructie, soyez baudet.

Vous réglerez guerre et finance ; La Maintenon vous chérira.

Le reste ira comme il pourra.

Pour eipliquer tout en deux mots, Ce qui se passe en France, Désordres, abus, édits, impôts. Les circonstances et dépendances, Louis ne prête que son nom, Tout se fait à la Maintenon.

Ab ! Scarron. qui l'eut jamais dit Que, de Villarceaux pensionnaire, On eut dû te voir en crédit.

Et prendre part au ministère ?

D'autres couplets accusent Mme de Maintenon d'avoir eu des faiblesses pour Barillon ; voici un passage extrait d'un noël :

Le grand Louis s'avance Avec la Maintenon j

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