A LA PRL\CESSE DE GALLES
M""^ de Maintenon est à Saint-Cyr dans l'établissement qu'elle a fondé ^ . Elle n'était point la maîtresse du roi; elle était beaucoup plus. Elle a été gouvernante des enfants de M™' de Montespan, et elle a ensuite mis le pied dans ses salons; mais elle est allée bien plus
' La correspondance de la duchesse d'Orléans comprend un grand nombre de fragments de lettres adressées à la princesse de Galles, et que nous traduisons d'après l'édition allemande de 17 89, en les rétablissant dans l'ordre chronologique. 11 est inutile de mettre en télé de chacun de ces fragments le nom de la princesse ; on les distinguera des lettres écrites à la comtesse Louise, en ce qu'ils ne portent pas d'indication de lieu, mais seulement une date.
* La maison fondée à Saint-Cyr pour l'éducation de deux cent cinquante demoiselles nobles , filles d'officiers ruinés ou tués au service de l'État, est assurément, parmi les grandes créations du règne de Louis XIV, une des plus intéressantes et des plus heureusement conçues. M. Th. Lavallée en a retracé l'histoire dans un ouvrage fort bien fait( 1853, in-8). M. de Noailles avait déjà traité le même sujet en 1843 : Histoire de la maison royale de Saint-Louis établie à Saint-Cyr; mais ce volume, qui n'a point été mis en vente, a été seulement distribué à quelques personnes.
loin. Le diable dans l'enfer ne peut être pire qu'elle n'a été ; son ambition a jeté toute la France dans le malheur. La Fontange était une bonne personne; je la connaissais bien; elle a été une de mes fdles d'honneur; elle était belle des pieds jusqu'à la tête, mais elle avait peu de jugement ' .
A LA COMTESSE LOUISE
Paris, 14 novembre 1715.
Je crois que bien des gens se déclareront contre le roi George, car le chevalier de Saint-George s'est rendu en Ecosse. On m'a raconté ce soir les détails de son évasion. 11 était à Commercy chez le prince de Vaudeniont, et il avait chassé le cerf; après la chasse, il y eut un retour de chasse, et ils restèrent à table jusque bien après minuit. En rentrant dans sa chambre, il dit qu'il était fatigué et qu'on le laissât dormir jusqu'à ce qu'il appelât. A deux heures après-midi, comme il n'avait pas donné signe de vie, ses gens eurent peur, entrèrent dans son appartement, et ne le trouvant pas dans son lit, ils coururent tout effrayés porter cette nouvelle au prince de Vaudemont. Celui-ci se conduisit comme ne sachant rien ; il dit qu'il fallait chercher le chevalier. Après une heure de recherches inutiles, le prince ordonna de lever tous les ponts-levis, de façon que personne ne pût, de trois jours, sortir du château. Pendant ce temps le chevalier se rendait en
* Marie-Angélique Scoraille de RoussiUe, née en I G61 , morte en 1G81 ; délaissée par le roi, elle s'était retirée à Port-Uoyal. Elle s'était montrée aussi peu sensible que peu spirituelle. « Il courut beaucoup de bruits sur sa uiort au désavantage de M""ide Moulcùpan » [Souvenirs de M'"'; ae Cajlus).
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 199
Bretagne; il s'est jeté dans une barque de pêcheur qui l'a conduit en mer à un navire écossais, où il y avait divers seigneurs avec lesquels il s'est rendu en Ecosse. Si demain j'apprends quelque autre chose de neuf et si je ne meurs pas cette nuit, je vous le manderai.
On ne sait ce qui résultera de tout ceci, mais je suis peinée pour les deux rivaux. Le roi George est le fils de ma chère tante l'électrice, ce qui me le rend aussi cher que s'il était mon enfant; d'un autre côté, le Prétendant est aussi mon parent; c'est le meilleur homme qu'il y ait au monde; en toutes occasions, lui et la reine, sa mère, m'ont témoigné toute l'amitié possible. Je ne puis donc vouloir de mal ni à l'un ni à l'autre.
Je dois aussi vous dire qu'il serait souverainement injuste, de la part de lord Stairs, d'accuser mon fils d'avoir pris part à la fuite du chevalier; comment pouvait-il savoir ce qui se passe à Commercy, et deviner que le chevalier voulût se rendre incognito en Bretagne? Ce n'est que huit jours après que mon fils a appris tout cela, et lorsqu'il en a été instruit, tout était terminé.
19 novembre 1715.
La Montespan ' était un diable incarné, mais la Fon-
* Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, née en 1641, morte en 1707. Il serait inutile de redire ici les détails qu'on trouve partout au sujet de cette femme si remarquable par ses charmes, son esprit et le rôle qu'elle joua pendant une partie du règne le plus brillant de la monarchie. Elle a été généralement jugée avec beaucoup de sévérité (Voir dans la Biographie universelle, t. XXIX, l'article que lui a consacré M. Dupleosis).
lange était bonne et simple ; toutes deux étaient fort belles. La dernière est morte, dit-on, parce que la première l'a empoisonnée dans du lait ; je ne sais si c'est vrai, mais ce que je sais bien, c'est que deux des gens de la Fonlange moururent, et on disait publiquement qu'ils avaient été empoisonnés.
A M. DE HARLING.
3 décembre 1715.
Le chevalier de Saint-George est le meilleur homme et le plus poli qu'il y ait au monde. Il demandait une fois à mylord Douglas : « Que puis-je faire pour acquérir la sympathie de mon peuple? » Douglas lui répondit : « Embarquez-vous, prenez douze jésuites avec vous, et, aussitôt que vous serez arrivé, faites-les pendre publiquement; rien ne saurait être plus agréable aux Anglais. »
Paris, 10 décemlirc 1715.
L'hisloirc de la dame qui a épousé un marin est plaisante; elle me fait souvenir d'une autre histoire qui est arrivée cet été. Une dame de Lorraine, qui se
Les chansonniers manuscrits disent que le roi donna au comte de Fontenac le gouvernement de Québec , pour l'éloigner de Mme (le Monlespan, à laquelle il avait su plaire avant qu'elle ne fût mariée ; le couplet suivant circula en secret:
Je suis ravi que le roi, notre sire,
Aime la Montespaa ; Moi, Fontenac, je me crève de rire,
Sachant ce qui lui pend.
Et je dirai, sans être des plus besles.
Tu n'as que mon reste, Roi,
Tu n'as que mon reste.
DE MADAME LA DUCHESSE d'orLÉANS. 201
nomme M""* de Rosière, alla rendre visite à une demoiselle qui habite dans le voisinage, et qui se nomme M"^ de Clîoiseuil; elle a été fdle d'honneur de la duchesse du Maine, et nous la connaissons toutes. En arrivant, M™* de Rosière va droit à la chambre de M"" de Choiseuil, et entrant sans dire gare, elle la trouve au lit avec son jardinier à elle, qui s'appelle grand Colas. Voilà M"'* de Rosière toute stupéfaite qui s'écrie : « Ah ! mon Dieu ! mademoiselle, qu'est-ce que mon jardinier fait dans votre lit?» M"* de Choiseuil répond qu'il est dans son lit parce qu'il est son mari et qu'elle l'a épousé par un sentiment de reconnaissance. Étant tombée dans Teau quelques jours avant, grand Colas était venu à son secours et lui avait sauvé la vie, et elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen de lui témoigner sa gratitude qu'en l'épousant. C'est ce qu'elle a fait, en dépit de tous ses parents; elle a voulu le faire anoblir par le duc de Lorraine, mais elle n'y a pas réussi ; elle a cherché à aniver à son but auprès du roi, mais elle n'a pas eu plus de succès; en sorte que la fière demoiselle de Choiseuil est restée M""* Grand Colas'. M. Leibnitz, auquel j'écris quelquefois , m'assure
* Ou'il nous soit permis de citer ici une anecdote que nout, retrouvonsdans les i»/emo/re5 de la baronne d'Oberkirch{ 1853 )-, le grand-père du duc de Choiseul, minisire de Louis XV, était envoyé du duc de Lorraine auprès du régent ; il fut un jour apostrophé par ce dernier, mécontent sans doute de quelques procédés de la part du duc : « Je crois en vérité que votre maître se f... de moi. — Monseigneur, répliqua fièrement l'envoyé lorrain, le duc mon maître ne m'a pas cliargé d'en informer Votre Altesse rovale. »
que je n'écris point mal l'allemand; cela m'a fait plaisir, car je serais bien fâchée d'oublier ma langue maternelle.
Paris, 27 décembre 1715.
On vient de me dire qu'une homme, qui est resté inconnu, se promenant dans le jardin du Palais-Royal, il y a une demi-heure, et ayant une belle bague en diamant, des filoux l'ont surpris, lui ont mis sur le visage un masque de poix, lui ont pris sa bague, une montreen or et quatorze pistoles. L'usage d'un masque de ce genre est quelque chose de neuf.
Il est positif que les rebelles ont envoyé à mon fils un émissaire avec une lettre ; il l'a renvoyé de suite et n'a pas voulu ouvrir la lettre. Ainsi, si l'on fait courir à Londres quelque réponse de sa part, vous pourrez affirmer qu'elle est supposée.
Paris, 3 janvier 1716.
La seconde fille de M"* d'Orléans est bien élevée et n'est point laide. Elle persiste fermement dans sa résolution d'être religieuse; il me semble cependant qu'elle n'en a guère la vocation. Je fais mon possible pour la détourner de ce projet, mais elle a toujours celte folie en tête... Elle a de très-jolies mains et elle a naturellement un teint rose et blanc.
Paris, 4 janvier 1716.
M™* d'Orléans a eu six filles. La première est morte à l'âge de deux ans; la seconde est la duchesse de Berry; la troisième est âgée de dix-sept ans, on l'appelle M"e de Chartres; c'est elle qui doit être reli-
DE MADAME LA Dl'CHESSE D*ORLÉANS. 203
gieuse, et, pour la figure comme pour la taille, c'est la plus jolie de toutes; la quatrième se nomme M''« de Valois; elle a quinze ans accomplis au mois d'octobre. Puis vient le duc de Chartres qui, au mois d'août, a eu douze ans. La cinquième, M"^ de Montpensier, qui est dans un couvent à Beauvais, a eu six ans le 1 1 de ce mois. Nous avons enfin ^I"^ de Beaujolais qui a un an, et la duchesse d'Orléans est encore enceinte. On n'a jamais pensé à marier M''^ de Chartres au chevalier de Saint-George ; il est vrai que le bruit en a couru, mais les gens que la chose intéresse n'en ont pas eu l'idée.
Paris, G janvier 1716.
jyjme d'Orléans ne s'inquiète pas de ses enfants; je les laisse se quereller et s'arranger comme ils voudront; tout cela s'est fait sans mon approbation; qu'ils se débrouillent comme ils voudront. Je suis persuadée que toutes les incommodités et les faiblesses de M'"* d'Orléans viennent de ce qu'elle est toujours au lit ou sur sa chaise longue ; elle mange et boit couchée; c'est chez elle pure paresse, de là vient que nous ne pouvons manger ensemble. Depuis la mort du loi, elle ne m'a pas parlé.
Paris, 7 janvier 171 G.
M""* de Berry est rouge. Lorsqu'elle veut plaire, il faut qu'elle parle, car elle parle bien ; elle a une éloquence naturelle. Elle a toujours auprès d'elle des gens qui la trompent. Je ne lui dis plus rien; elle a de l'esprit, mais elle a été fort mal élevée; je ne la regarde plus comme un de mes petits-enfants ; elle
reste de son côté; je ne m'occupe pas d'elle et elle ne s'occupe pas de moi.
8 janvier 1716.
Il n'y a jamais eu de frères plus différents que le feu roi et Monsieur; cependant ils s'aimaient beaucoup. Le roi était grand et cendré ou d'un brun clair ; il avait l'air mâle et extrêmement bonne mine ; Monsieur n'avait pas l'air désagréable, mais il était fort petit, il avait les cheveux noirs comme du jais, les sourcils épais et bruns, de grands yeux bruns, un visage fort long et assez étroit, un gros nez, une très-petite bouche et de vilaines dents; il avait les manières d'une femme plutôt que d'un homme; il n'aimait ni les chevaux ni la chasse ; il ne se plaisait qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et faire sa toilette; en un mot, il se plaisait à tout ce qu'aiment les dames. Le roi aimait la chasse, la musique, le spectacle ; Monsieur n'aimait que les grandes assemblées et les bals masqués ; le roi aimait à être galant avec les dames; je ne crois pas que, de sa vie, Monsieur ait été amoureux.
9 janvier 1716.
Mon fds a fait de bonnes études, il a une bonne mémoire, il saisit tout avec facilité. Il ne ressemble ni à son père, ni à sa mère. Monsieur avait un visage étroit et long, tandis que mon fils a une figure carrée. Sa démarche est comme celle de Monsieur et il fait avec ses mains les mômes mouvements. Monsieur avait une fort pelile bouche et de vilaines dents; mon fils a une grande bouche avec de jolies dents.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. â05
Paris, 12 janvier 1716.
Mon fils est trop prévenu en faveur de sa nation; quoiqu'il voie tous les jours combien ses compatriotes sont faux et trompeurs , il croit fermement qu'il n'y a aucun peuple qu'on puisse comparer à la France.
Si mon fils l'avait voulu, son œil serait depuis longtemps guéri ; mais quand il se trouve mieux, il ne se ménage plus, il s'expose à l'air de la nuit ; il boit et il mange immodérément, ce qui n'est pas bon pour son œil.
J'assure que tout s'est passé en tout honneur entre mon fils et la reine (d'Espagne). Je ne sais si mon fils a eu le bonheur de plaire à cette reine, mais il n'a jamais été épris d'elle. Il dit qu'elle avait bonne mine et une belle taille, mais que ni sa figure, ni ses manières n'étaient de son goût. Je ne peux certainement pas nier qu'il est coquet ', mais il a ses caprices, tout le monde ne lui plait pas. Le grand air lui convient moins que l'air débauché et dégingandé comme celui des danseuses de l'Opéra. J'en ris souvent avec lui.
Paris, 14 janvier 1716.
Je ne veux pas tarder plus jongtemps à vous écrire, ma chère Louise, car hier j'en ai été bien empêchée; il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que mon appartement ne fût brûlé. J'avais recommandé de m'éveiller à sept heures, car j'avais énormément à écrire ; j'avais reçu dé la princesse de Galles une lettre
' Ce mot est en français dans le texte original.
lie vingt-huit pages, et de ma fille une de douze pages; je voulais avoir tout le temps d'y répondre. A trois heures du matin, j'entends un grand bruit; je pense que cela va passer et que je pourrai me rendormir, lorsque je vis entrer dans ma chambre le laquais qui vient habituellement allumer mon feu ; je lui dis : « Évin, que venez-vous faire? vous rêvez; il s'en faut bien qu'il soit sept heures ; trois heures viennent de sonner. » Il me répond : « Je le sais bien, madame, mais il faut pourtant que vous vous leviez, s'il vous plaît, car l'Opéra brûle ; heureusement le vent porte la flamme du côté du cul-de-sac ; mais si le vent changeait, et s'il portait la flamme du côté du théâtre, le Palais-Royal serait tout en flamme que vous n'auriez pas le temps de vous chausser. » En entendant cela, je me levai et m'habillai bien vite, comme vous pouvez croire ; TOpéra touche presque à mon appartement; le feu aurait dévoré le théâtre avec ses décorations, ses bois et ses toiles comme un morceau de paille. Un des premiers valets de chambre du roi , revenant du jeu à deux heures de la nuit, vit des flammes sortir de l'Opéra; il cria au feu et fit réveiller mon fils; on sonna le tocsin ; plus de deux cents travailleurs furent aussitôt réunis ; on se procura de l'eau de tous C/ôtés; enfin, grâce à Dieu, on se rendit maître du feu. Quand je vis que tout danger était fini, je me remis au lit et je dormis jusqu'à une heure; je me mis à table à trois heures, et je reçus beaucoup de visites, qui m'étaient faites à l'occasion de cette aventure; je l'ai mandée à la princesse de Galles et à ma fille. Vous pouvez croire que, de la sorte, tout mon temps
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 207
s'est trouvé pris, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai eu le moyen de vous écrire. Paris est détestable, car on est sans cesse forcé d'y faire ce qu'on ne veut pas, et on a toutes les peines du monde à faire ce qu'on veut. Si je vis jusqu'au printemps, j'aurai une bien grande joie à quitter cette ville qui m'est odieuse.
Notre petit roi est aux Tuileries en parfaite santé ; il n'a jamais été malade ; il est très-vif et ne reste pas un seul instant dans la même position. A vous dire vrai, c'est un enfant mal élevé; on lui laisse faire tout ce qu'il veut, de peur de le rendre malade. Je suis persuadée que si on le corrigeait, il serait moins emporté, et qu'on lui fait grand tort en le laissant agir selon tous ses caprices ; mais chacun veut gagner les bonnes grâces du roi, quelque jeune qu'il soit.
16 janvier 171G.
M"* la duchesse [de Bourbon) a appris de sa mère et de sa tante ' à tourner les gens en ridicule; elles ne faisaient pas autre chose; tout le monde était l'objet de leurs railleries, et cela sous prétexte d'amuser le roi. Les enfants qui étaient toujours là n'ont pas su ni entendu autre chose. C'était un rude tribunal, mais il n'était pas aussi dangereux que celui de la gouvernante des enfant (.M™* de Maintenon), car celle-ci y allait très-sérieusement et sans projet de divertir, et l'on disait au roi toute sorte de mal de tout le monde sous prétexte de dévotion et de charité , afin de cor-
* Mesdames de Monte span et de Thiauge.
riger le prochain; de cette façon on donnait au roi mauvaise opinion de toute la cour; la vieille empêchait ainsi le roi do prendre du goût pour quelqu'un et d'aimer à se trouver avec tout autre qu'avec elle et ses créatures : c'était les seules gens parfaites et exemptes de tout défaut. C'était d'autant plus périlleux que d'ordinaire des lettres de cachet, envoyant en prison et en exil , suivaient ces dénonciations , ce que M"* de ^lontespan n'avait jamais fait. Lorsqu'elle avait ri de quelqu'un, elle était contente et en restait là.
16 janvier 1716.
Dans un bal masqué qui a eu lieu à l'Opéra à Paris, un masque inconnu est monté dans une loge où étaient les maréchaux de Villars et d'Estrées. Ce masque demanda au maréchal de Villars : « Pourquoi n'allez-vous pas danser là-bas? » Le maréchal répondit : « Quand je serais en âge de danser, je ne le pourrais , estropié comme je suis. » Le masque dit : « Descendez et le maréchal d'Estrées aussi, car vous y brillerez beaucoup ayant de si belles cornes tous deux, » et il plaça deux de ses doigts élevés sur le front de chacun. Le maréchal d'Estrées ne fit que rire; l'autre se fâcha et dit ; « Voilà un masque bien insolent ; je ne sais à quoi il tient que je lui fasse donner cent coups de bâton. » Le masque répondit : « Pour des coups de bâton, c'est moi qui les donne aux autres; pour des insolences, ce n'est que pour en dire que je me suis masqué , » et là-dessus il s'est sauvé et on n'a pu le retrouver.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 209
17 janvier 1716.
Le roi de Danemark, Frédéric IV ', me paraît un peu niais; il voulait passer pour amoureux de ma fille, pendant qu'il était ici; en dansant il luiserrait la main, il regardait le ciel; il commença un menuet à un bout de la salle et le devait terminer à l'autre bout, mais il resta au milieu du salon sans savoir ce qu'il devait faire. Il me fit de la peine; je me levai, le pris par la main et le ramenai à sa place; je crois que sans cela il serait encore au même endroit. Le bon sire ne sait ce qui est bien et ce qui est inconvenant.
18 janvier 1716.
J'ai souvent entendu M'"* de Maintenon dire en plaisantant : « J'ai été trop loin et trop près des grandeurs pour savoir ce que c'est. »
Paris, 21 janvier 1716.
Je ne sais , ma chère Louise , ce qu'est l'hiver en Angleterre ; mais ici , nous avons le froid le plus vif que j'aie éprouvé de ma vie. Il dure depuis cinq semaines entières, et chaque jour il est plus rude. Le thermomètre est aujourd'hui de onze degrés plus bas qu'hier. Depuis que cela dure , nous n'avons aucune nouvelle d'Angleterre, et cela n'est pas étonnant, car on dit qu'à Calais la mer est affreuse et couverte de glaces; aussi les navires anglais ne peuvent-ils pas sortir de Douvres. J'en suis bien contrariée, car il me
> Né en 1671 ; en 1G92 il fit un voyage en France et en Italie; il monta sur le trône en 1099, et il donna des preuves d'apiiiration au travail et d'intelligence dans les aiïai'.os; il mourut en 1730.
tarde extrêmement d'avoir des nouvelles, et de savoir comment vont les affaires du Prétendant. La reine d'Angleterre a été bien heureuse d'apprendre l'arrivée et la bonne réception de son fds en Ecosse ; la pauvre femme n'est pas accoutumée à se réjouir; sa satisfaction a été si vive que la fièvre qu'elle avait lui a passé.
Il est positif qu'à Paris on trouve en un jour plus de choses qui empêchent d'écrire , qu'il ne s'en présente à Versailles en une semaine entière. Hier, j'avais auprès de moi vingt -neuf princes, comtes ou gentilshommes allemands. Les princes étaient le prince héréditaire de Wurtemberg, qui n'est pas beau, mais qui est un jeune homme très-convenable et bien posé ; il a pour l'accompagner un homme très-distingué, M. de Forstner. Il y avait aussi un prince d'Anhalt, qui n'est pas mal bâti, mais il est réellement fort laid et il s'imagine avoir de la beauté; il est épris d'une de mes petites-filles. M"* de Chartres ; lorsqu'il la voit, il fait des grimaces telles que, bon gré mal gré, on ne peut s'empêcher de rire. Nous avons aussi un prince de Frise, qui est un personnage fort raisonnable ; il ne se crée pas de chimères , il va son droit chemin, sans se donner aucun ridicule. En fait de comtes, il Y a le comte de Weissenwolf, les comtes d'Hoym; trois autres comtes autrichiens dont les noms m'échappent. En voyant tant d'Allemands autour de moi, je me suis souvenue d'une histoii'e assez plaisante. Lorsque votre frère Charles-Louis vint ici, j'étais assez mal avec le chevalier de Lorraine ', et le
* Philippe de Loriaine-Armugnac, chevalier de Malte et fa-
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 211
bruit courut que, pour me venger, votre frère voulait provoquer en duel le chevalier. Grand nombre de seigneurs des plus distingués de la cour vinrent me demander en grâce de les accepter comme seconds du raugrave ; je ris de tout mon cœur, et je les assurai qu'il n'était nullement question d'un pareil combat. Je ne sais si le chevalier entendit parler de ceci, mais un jour que Charles-Louis était dans mon appartement , en compagnie de beaucoup d'autres Allemands, le chevalier se présenta à la porte. Aussitôt qu'il aperçut celte réunion, il se retourna brusquement, et se sauva comme s'il avait vu le diable. Un de ses amis le rencontûa et lui dit : Où courez-vous donc si vite? 11 répondit : « Madame ne m'aime pas; elle est entourée de son raugrave et d'autres grands Allemands; j'y pourrais mal passer mon temps; c'est pourquoi j'ai pris le parti le plus sûr, car, qui sait ce qui pourrait arriver si Madame disait quelque chose au milieu de tous ces Allemands? ils sont mauvais railleurs. » Tout cela nous fit beaucoup rire.
Le Prétendant a été bien reçu en Ecosse et proclamé roi; mais je ne saurais vous en dire davantage, car nous avons fort peu de nouvelles d'Angleterre.
Vous avez bien raison de dire que mon fils est juste,
vori de Monsieur. Madame avait de très-bonnes raisons pour être mal avec lui. C'était un des personnages les plus dépravés de l'époque ; il mourut subitement et d'une façon digne de sa vie (on verra plus tard ce que Madame dit de sa mort). Cet homme, soupçonné de l'empoisonnement de la première femme de Monsieur, avait pourtant quatre abbayes dont les revenus servaient à ses débauches.
il n'est que trop bon et trop équitable, et cela lui fait commettre bien des erreurs ' .
Il y a des choses sur lesquelles on pourrait beaucoup dire en tête à tête ou par des occasions sûres , mais non par la poste ; ce qui se passe me rappelle une histoire que la duchesse de Mecklembourg m'a racontée. Du temps du roi Louis XIII, il y avait à la cour un fou qui vint une fois avec un manteau sur lequel il avait fait broder des pies. Vous savez qu'il y a un oiseau que les Français appellent ainsi. Alors le fou se mit sur le passage du roi, qui dit en voyant ce manteau : Qu'est-ce que tu as là? Le fou répondit : Sire, je vais comme votre cour. — Comment donc? dit le roi. — Le fou répondit : Je vais de pie en pie [de pis en pis), et votre cour aussi. — C'est ce que je pourrais dire à mon fils.
Paris, 26 janvier 1716.
j\Ime la duchesse (de Bourbon) a trois filles charmantes : l'une d'elles , M"* de Clermont , est fort belle, mais je trouve sa sœur, la princesse de Conti, bien plus agréable. La mère n'a pas plus de beauté que ses filles, mais elle a plus de grâce, meilleure mine et des façons plus engageantes; l'esprit étincelle dans ses yeux, ainsi que la malice. Je dis tou-
* Le laisser-aller et la nonchalance du régent sont l'objet des railleries de l'époque.
vive notre régent !
11 est si débonnaire, Qu'il est comme un enfant Qu'on tient à la lisière,
Toujours, Et la nuit et le jour. • ■
DE MADAME LA DUCHESSE d' ORLÉANS. 213
jours qu'elle ressemble à un joli chat qui , tout en jouant , fait sentir ses gritîes. Elle se moque de tout le monde; elle est fort amusante, et elle tourne tout en ridicule d'une manière si plaisante, qu'on ne peut s'empêcher de rire. Elle est de bonne compagnie, toujours gaie, et elle a de fort jolies saillies. Elle est fort insinuante, et quand elle veut plaire à quelqu'un, elle peut prendre toutes les formes; de sa vie elle n'a eu un moment de mauvaise humeur, et, si elle n'était pas fausse, comme elle l'est en effet, il n'y aurait pas de personne plus agréable ; elle sait se plier à l'humeur de chacun , et l'on pourrait croire qu'elle a une véritable sympathie pour les gens à qui elle en témoigne, mais il ne faut pas du tout se fier à elle.
6 février 171G.
Le cardinal de Noailles ' est certainement un cardinal vertueux et d'un grand mérite; ce qu'ils ne sont pas tous. Nous en avons quatre ici, tous différents les uns des autres. Trois ont ceci de commun entre eux qu'ils sont faux comme bois de potence, mais ils sont de figure et d'humeur diverses. Le cardinal de Polignac est bien élevé; il a de la capacité; il est insinuant , il a une voix douce ; il est trop adonné à la faveur et à la politique, ce qui lui fait faire toutes
' Louis-Antoine de Noailles , d'abord évêque de Chàlons , nommé archevêque de Paris en 1690, mort en 1729. Le cardinal de Dausset l'a apprécié avec beaucoup de justesse dans son Histoire de Fcnelon : « Avec ses vertus et ses qualités infi- « niment estimables, il avait ce mélange d'entêtement et de « faiblesse, apanage irop ordinaire des caraclères plus recom- « mandables par la droiture des sentiments et des intentions « que par la rcttiU'.dc et l'étendue des idées. »
214 COKKESPO.NDANCE
les fautes qu'on peut lui reprocher. Le cardinal de Ilohan a belle mine comme madame sa mère ' , mais il n'a pas de taille; il est vain comme un paon, plein de fantaisies, Iripotier, intrigant, esclave des jésuites; il croit tout gouverner et il ne gouverne rien ; il croit être sans égal au monde. Le cardinal de Bissi ' est laid; il a la mine d'un paysan bien lourd; il est lier, méchant et faux, plus dissimulé qu'on ne saurait l'imaginer, flatteur jusqu'à la fadeur; on voit sa fausseté dans ses yeux ; il a des moyens, mais il ne s'en sert que pour faire du mal. Ces trois cardinaux pourraient mettre le Noailles dans un sac et le vendre sans qu'il s'en aperçût, comme dit le proverbe; ils sont tous trois bien plus fins que lui. Le Bissi ressemble au Tartufe comme deux gouttes d'eau ; il en a toutes
les manières.
6 février 1716.
Les dames de ce pays sont extrêmement joueuses ; c'est la source de bien des maux. On m'a souvent dit en face : Vous n'êtes bonne à rien ; vous n'aimez pas le jeu.
6 février 1716.
Quant à la reine d'Angleten-e, femme de Jacques II,
* Mme de Soubise, qui fut l'une des maîtresses de Louis XIV. Son fils fut le plus beau des cardinaux, au dire de Saint-Simon, qui en parle à plusieurs reprises.
* Henri de Thiard, cardinal de Bissy , né en 1657 , nommé évéque de Toul en 1687 ; en 1704, il succéda à Bossuet sur le siège de Meaux; en 1715, il fut nommé cardinal; il mourut le 27 juillet 1737. Il prit une part active aux querelles du jansénisme dont il fut l'adversaire déclaré. De nombreux auteurs rendent un témoignage très-honorable en faveur de ses vertus et de sa charité.
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 2l5
que nous connûmes à Saint-Germain, il est cerUiin que , comme sa belle-fille voulait lui soutenir qu'elle n'était pas enceinte, elle aurait dû prendre de plus grandes précautions; j'en ai parlé moi-même à Sa Majesté; elle m'a dit qu'elle avait prié la princesse Anne de mettre la main sur son ventre et de sentir comme quoi l'enfant se remuait, mais que celle-ci n'avait pas voulu le faire ; la reine dit qu'elle n'avait jamais pu penser que des gens, qui chaque jour la voyaient grosse, pussent croire qu'elle n'avait pas accouché.
Paris, 11 février 1716.
Un cavalier du régiment du prince de Lambesc avait un frère à Nancy; ils convinrent d'un endroit où ils se rencontreraient. Le cavalier étant arrivé au rendez-vous, n'y trouva que la tête de son pauvre frère et une main qui tenait encore un sabre nu ; le malheureux avait été dévoré par les loups. Ces animaux vont par bandes de huit ou dix et attaquent les voyageurs; ils ont tué beaucoup de monde '; l'extrême rigueur du froid est la cause de ces malheurs. A Paris, huit pauvres blanchisseuses étaient à travailler sur un bateau; la glace a coupé le câble comme aurait fait un rasoir ; le bateau a été mis en pièces ; une des blanchisseuses a eu la présence d'esprit de sauter de glaçon en glaçon ; on a eu ainsi le temps de lui jeter des cordes et de la sauver; mais toutes les autres ont péri. La glace a coupé la tête à l'une et a coupé une
' Des récits semblables, et qui ne paraissent point exempta d'exagération, se trouvent dans V Histoire notable de la rage des loups advenue l'an 1500^ par Jean Rauhin, imprimée A Montbelliard en 1591.
autre par le milieu du corps; c'était chose affreuse; mais ce qu'il y a de plus terrible, c'est qu'une de ces femmes était enceinte, et la glace lui ayant ouvert le ventre, on a vu la tête d'un petit enfant qui en sortait. On ne peut rien imaginer de plus eflroyable.
14 février 171C.
Le comte de Nassau a perdu ici vingt mille francs au jeu avec quelques dames; je ci^ois qu'elles l'ont quelque peu attrapé , car elles ont la réputation de savoir très-bien jouer ' .
15 février 1716.
J'avais entièrement gagné mon mari durant les trois dernières années de sa vie ; je l'avais amené à rire avec moi de ses faiblesses et à tout prendre en plaisanterie et sans s'irriter. Il n'a plus souffert que l'on me calomniât et m'attaquât auprès de lui ; il avait en moi une juste confiance ; il prenait toujours mon parti ; mais auparavant, j'avais horriblement souffert. J'étais justement en train de devenir heureuse, lorsque >'otre- Seigneur Dieu a enlevé mon pauvre mari, et j'ai vu disparaître en un instant le résultat de toutes les peines et les soins que je m'étais donnés pendant trente ans pour devenir heureuse... Je suis sujette au
* Pareils soupqons atteignaient alors des personnages haut placés; Saint-Simon (111, 1G8) larîe d'un individu « beaucoup du grand monde qui trichoit au jeu du roi, » et dans ses notes sur le Journal de Dangeau, il signale le duc de Créquy, grand joueur, et ne «s'y piquant pas d'une fidélité bien exacte. Plu- « sieurs grands seigneurs en usaient de même, et on en riait. » M. L. de Laborde, Palais-Mazarin, Notes, p. 233, parle de ces tricheries, qui rencontreraient aujourd'hui beaucoup moins d'indulgence.
HR MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 217
mal de rate ; lorsciuc quelque chose m'agite , mon côté gauche s'enfle comme la tête d'un enfant... Je n'aime pas à rester au lit ; aussitôt que je suis éveillée , il faut que je me lève.
18 février 171C.
La grand'tante de mylord Standley, M^e de Gordon, a été longtemps ma dame d'honneur ; c'était une persoime fort étrange ; elle rêvait toujours. Un jour, étant dans son lit et voulant cacheter une lettre, elle s'appliqua la cire toute bouillante sur une jambe et se brûla cruellement. Quand elle jouait étant couchée, elle jetait les dés par terre et crachait dans son lit. Un jour, elle cracha dans la bouche de ma première femme de chambre qui bâillait ; je crois que celle-ci l'aurait battue , si je ne l'avais empêchée , tant elle était en colère. Le soir, quand elle me donnait ma coilTe pour aller à la cour, elle tirait ses gants, me les jetait à la figure , et se mettait ma coin"e sur la tête. Elle avait l'habitude, toutes les fois qu'elle parlait à un homme, de jouer avec les boutons de sa veste. Un jour, elle avait à parler à un capitaine des gardes de feu Monsieur, le chevalier de Beuvron ' , comme il
* Le nom de cet officier se trouve parfois dans les chansonniers manuscrits; nous nous contenterons de citer deux passages :
£t la Bcltin massive
Jette chez la Graiiccy, dit-on,
Mainte œillade lascive
Au chevalier de Beuvron, . . /
On ût à ceci la réplique suivante : « •
Si l'on savoit le Philistin Qui a médit de la Belliu,
était d'une grande taille, elle ne pouvait atteindre que les boutons de son haut-de-chausse ; elle se mit à les lui défaire. 11 sauta en arrière tout effrayé en s'écriant : « Madame, que me voulez-vous? » Cela occasionna de grands éclats de rire dans le salon de Saint-Cloud.
On dit que mylord Peterborough a dit en parlant des deux rois d'Espagne : « Nous sommes bien sots de nous faire tuer pour ces deux benêts. »
Montchon a bien raison d'aimer la princesse des Ursins ; c'est elle qui a fait sa fortune ; il n'était qu'un petit officier, mais il avait des moyens , et il s'est attaché à cette dame et elle l'a fait ce qu'il est.
18 février 17 IC.
La princesse de Conti s'est plainte à moi de ce que M. le duc était allé à un bal derrière elle et avait chanté tout haut : Maman çà, maman-là, maman carogne. Alors des masques ont crié dans tous les coins : Non, non, ce n'est pas celle-là; c'est l'autre qui est la carogne.
20 février 1710.
L'abbesse de Maubuisson, Louise Hollandine, lille de Frédéric V, électeur palatin du temps d'Henri IV, avait eu tant de bâtards , qu'elle jurait par ce ventre qui a porté quatorze enfants.
Paris, 21 lévrier 171G.
Jo sais de bonne source que le pape et le roi d'Eb-
Yoici à peu près son destin ; BcuTfon de sa pertuisaue rourroit bien le mettre a mort, ilà, Puisque niàcho!re d'âne Au nioude il r-iporta.
DK MADAME LA DUCHESSE D OKLÉANS. 219
pagne ont fourni de l'argent au Prétendant ; le pape a donné trente mille livres et le roi trois cent mille écus ; quant à mon fils, il n'a donné ni un liard ni une obole. Adieu, chère Louise, je m'endors au point que je ne puis plus tenir ma plume; il faut cependant que je vous dise que j'ai vu mon cousui le landgrave George de Hesse. On me l'avait à l'avance dépeint comme étant si beau que je ne l'ai point du tout trouvé tel. 11 a une grande et très-vilaine bouche, et il rit d'une façon désagréable.
25 février 17 IC.
Le cardinal Mazarin ne voulait pas souffrir auprès de lui des gens malheureux. Quand on lui proposait quelqu'un pour entrer à son service, sa première question était celle-ci : « Est-il heureux ? »
26 février 1716.
Je déjeune rarement, et si je le fais, je ne prends qu'une tartine au beurre. Je ne puis souffrir toutes les drogues étrangères ; je ne prends ni chocolat, ni thé, ni café ; tout cela m'est contraire ; je suis en tout de la souche allemande; je ne trouve, en fait de manger et de boire, rien de bon que ce qui est de la vieille souche.
27 février 1716.
Ma tante, la princesse Elisabeth, abbesse d'Hervord, était fort distraite. Un jour, voulant aller à un bal masqué, elle demanda, au lieu de masque, un vase de nuit; quand on le lui eut apporté, elle cherchait les rubans pour se l'attacher; elle le prit par l'anse et
elle dit fort sérieusement : Comme ce masque seul mauvais! enfin, y ayant regardé de plus près, elle s'aperçut que c'était son pot de nuit en argent. Un autre jour, voulant aller à la chaise percée, elle s'assit dans le feu et se brûla tout le derrière.
27 njvrier »71G.
Si M™^ desUrsins n'avait pas été soutenue par M'"" de Mninlenon, elle aurait été perdue avant que la reine d'Espagne ne l'eût chassée, car au fond du cœur le roi ne pouvait la souffrir ; mais tout ce que M™« de Maintenon soutenait l'emportait sur toutes choses.
Pari?, 28 février 1716.
Je crois que le diable est sorti de l'enfer afin de me tx)urmenter. Je m'étais levée hier à sept heures du matin dans l'espoir de trouver le temps d'écrire à la princesse de Galles, à ma fille, à M"^ de Malause et à vous. J'ai pu faire les deux premières lettres, mais quant aux deux autres , impossible. 11 est venu une demi-douzaine de duchesses qui m'ont pris tout mon temps ; puis est arrivé mon fils avec une migraine horrible; il s'est donné, en jouant à la paume, un coup qui lui a presque crevé un œil ; il ne s'est pas épargné durant les trois derniers jours du carnaval, veillant jusqu'à six heures du matin cl menant une terrible vie; cela me rend toute troublée.
Le chevalier de Saint-George est auprès de sa mère; mon fils l'a fait sortir de France.
ri- mars !7IG.
Depuis que la duchesse de Berri a sa huitième année, on l'a laissée faire toutes ses volontés; il ne faut donc
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 221
pas s'étonner si elle est comme un cheval échappé... Elle est fort rouge et se fait souvent saigner, mais cela n'y fait rien... Elle ne peut pas danser, et elle déteste la danse.
13 mars 1716.
L'hiver dernier il est arrivé une chose plaisante. Une dame qui est jeune et jolie vint voir mon fils dans son cabinet. Il lui fit cadeau d'un diamant de deux mille louis d'or et d'une boite de deux cents. La dame avait un mari jaloux; mais elle était si effrontée, qu'elle vint à lui, et lui dit que des gens qui avaient besoin d'argent lui olfraient ces bijoux pour une bagatelle ; elle le pria de ne pas laisser échapper cette bonne occasion. Le mari crut tout cela, il donna à sa femme l'argent qu'elle demandait. Elle le remercia cordialement et prit l'argent; elle mit la boîte dans son sac, et le diamant au doigt, et se rendit ensuite dans une société distinguée. On lui demanda d'où provenaient la bague et la boite. Elle répondit : « M. de Parabère (c'est ainsi qu'il se nomme) me les a données. » Le mari était présent, et il dit : « Oui, c'est moi qui les lui ai données. Peut-on faire moins quand on a une femme de qualité qui n'aime uniquement et exclusivement que son mari? » Cela fit rire; car les autres personnes n'étaient pas si simples que le mari, et elles savaient bien d'où provenaient ces cadeaux ' .
« Une aventure du même genre fut attribuée à la femme d'un dCiplus éminents fonctionnaires de l'Empire (elle est désignée par de nombreuses initiales dans le catalogue des livres de M. Lajarrie, 1854, n» Î920; voir aussi les Mi-langes de Boisj lurdaiu, t. 1, p. 213) ; le comte Bavruel-Beauvert fit de cette anecdote l'objet d'une comédie intitulée : Les Bracelets, ou le
18 mars 1716.
Des Anglais et des Anglaises ont tracé hier un portrait horrible de la reine Anne; ils ont dit qu'elle s'enivrait, qu'elle avait de la passion pour les femmes, mais qu'elle était inconstante et qu'elle changeait souvent. Madame de Sandwich ne m'en a pas parlé; mais elle l'a raconté à mon fils.
19 mars 1716.
On dit ici que la reine d'Espagne est encore plus
aimée de son mari que n'était sa devancière; mais elle a moins de pouvoir, car l'abbé Alberoni mène le roi et la reine comme de vrais enfants; c'est lui qui a la toute-puissance.
Du temps de M. de Louvois, tous les maîtres de danse et d'esciime étaient salariés, afin d'espionner ce qui se passait dans les tours d'AUcnîagne.
19 mars I7|6,
Si j'avais pu donner mon sang pour empêcher le mariage de mon fils, je l'aurais fait; mais depuis que
mari, la femme et l'amant dupes les uns des autres , 'pièce qui ne puuvait être jouée et dont la police arrêta l'imiiression. Semblable hislfriette avi.it déjà fait le sujet d'un proverbe de Cariiiontelle. Nous ajouterons que nous trouvons dans un ralalogue d'autographes vendus à Paris en avril 1844 (L... n"44l , un extrait d'une lettre d'amour de Mmeiie Parai ère adressée àR.chelieu. La maniu se écrit au jeune duc : « Ne me dcnnerés-vous pas de vos nouvelles, mon amour, ma tendiesse mérite la vostre, le ne suis pas un instant sans eslre occupés de vous, ie. suis plus folle de vous que jamais, que ne feraiue | as pour vous le prouver aussi vivement que ie le resent. » Elle termine ainsi : « le vous repeteray sans cesse que ie vous adore, que ie vous aime de toute mon àme, ie donnerois ma vie pour vous le prouver, ic vous embrasse mille et mille l'ois. •
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 223
la chose est faite, je n'ai consulté que la concorde. Monsieur a eu beaucoup d'attachement pour sa bellefille dans le premier mois, mais depuis qu'il s'est figuré qu'elle regardait d'un œil trop favorable le chevalier de Roye ' , il l'a haïe comme le diable ; et pour l'empêcher d'éclater, il a fallu que je lui représentasse journellement, et de toutes mes forces, qu'il se déshonorerait, ainsi que son fils, par une scène, et qu'il n'arriverait à rien qu'à la disgrâce du roi. Comme personne n'avait souhaité ce mariage moins que moi, je n'étais pas suspecte; il était clair que je parlais, non pas par attachement pour ma belle-fille, mais dans l'intention d'éviter le scandale, par amour pour mon fils et pour toute la maison. Tant qu'on évitait l'éclat, on laissait au moins la chose en doute aux yeux du public ; par une conduite opposée, on donnait la preuve qu'elle était vraie.
24 mars 1716.
Feu Monsieur n'a jamais de sa vie été épris d'une seule femme, mais par respect humain et pour plaire au roi, il a fait semblant de l'être; mais il n'a pu se contraindre longtemps.
20 mars 1716.
Je suis satisfaite de M""^ d'Orléans; elle me témoigne
de grands égards ; je fais aussi de mon mieux pour lui
plaire en tout, et je vis avec elle aussi poliment que
possible. Elle n'a pas pu se résoudre à dîner avec le
* Bartliélemi de la Rochefoucauld, d'abord chevalier de Roye, connu depuis sous le litre de marquis de la Rochefoucauld. 11 était capitaine des gardes du corps de la duchesse de Berri. 11 mourut en 1724.
roi son père, ainsi elle ne voudra pas prendre celte peine pour moi ; elle est toujours couchée lorsqu'elle mange, ayant auprès d'elle une petite table et sa favorite, la duchesse de Sforce; à midi, son fils est avec elle.
31 mars 1716.
11 n'y avait rien de surprenant à ce que M. le Dauphin' aimât M""^ la Dauphine; elle avait beaucoup d'esprit et était fort agréable quand elle en avait envie; son mari était dévot, d'humeur un peu mélancolique; elle était toujours gaie; cela l'animait et dissipait sa mélancolie, et comme il avait beaucoup de penchant pour les dames (comme tous les bossus) et qu'il était si pieux qu'il croyait commettre un grand péché en regardant une femme autre que la sienne, il est tout simple qu'il était fort épris d'elle. Je l'ai vu une fois loucher pour se rendre laid, parce qu'une dame lui avait dit qu'il avait de beaux yeux, mais ce n'était pas nécessaire, car le bon sire était déjà bien assez laid sans qu'il eût besoin de se rendre tel. Il avait une vilaine bouche, un teint maladif, il était fort petit, bossu et contrefait... Sa femme vivait bien avec lui, mais elle n'en était pas éprise, et elle le voyait tel que le voyaient les autres; le bon sire avait une taille affreuse et le visage n'était pas des plus beaux ; je crois cependant qu'elle était touchée de la passion qu'il avait pour elle; il est certain qu'on ne saurait avoir un attachement plus vif que celui que le Dauphin avait pour sa femme... 11 avait beaucoup de
' Le duc de Bourgogne,
DE MADAME f.A DLCHtSSE D ORLÉANS. 225
bonnes qualités, était fort charitable; il a assisté beaucoup d'officiers, sans que personne le sût. Lorsqu'il était né, la joie avait été universelle'.
31 mars 1716.
Trois ou quatre ans avant la mort de Monsieur, je me suis, pour lui plaire, réconcilié avec le chevalier de Lorraine; depuis il ne m'a plus fait de mal. Ce chevalier est mort si pauvre qu'il a fallu que ses amis payassent les frais de son enterrement. Il avait cependant cent mille écus de rentes, mais il était mauvais administrateur ; ses gens l'ont toujours volé. Pourvu qu'ils lui doimassent mille pistoles quand il en avait besoin pour jouer et pour ses débauches, il les laissait dissiper et piller son bien à leur fantaisie. La Grançay hii a soutiré beaucoup d'argent. Il a fait une bien vilaine fin. 11 était avec M™* de Mare, sœur de M"* de Grançay; il lui racontait qu'il avait passé toute la nuit en débauches et lui disait les plus grandes horreurs du monde; il fut alors frappé d'apoplexie, perdit aussitôt la parole et ne recouvra pas sa connaissance.
■ Une appréciation judicieuse des qualités et des défauts de ce prince se trouve dans l'ouvrat'e de M. Léopold Monty : M. le duc de Bourgogne, in-8, 120 page?. Les flatteurs n'avaient pas même eu la patience d'attendre qu'il fût né pour en faire un prodige; voir la Querelle des dieux sur la grossesse de 3f"i« la Daupfune, Vay]?,, 1G82, in-12. «Leducde Bourgogne était grave, vertueuxjusqu'àl'austérité, mais noble, délicat et tendre. M^e de Maintenon appelle son amour pour sa femme effrayant. Il croyait à de légères imprudences de sa part, plutôt qu'à des torts dont rien ne donne la preuve et dont on aime à la supposer exempte. » \ NoUce sur la ducfiesse de Bourgogne dans les mélanges jniblics par la Société des bibliophiles, 1860.)
2 avril 1716.
Mon fils n'est plus un jeune homme d'une vingtaine d'années; il en a quarante-deux, aussi on ne peut lui pardonner à Paris de courir après les dames au bal comme un écervelé, lorsqu'il a toutes les affaires du royaume sur les bras. Lorsque le feu roi prit possession de sa couronne, tout était dans un état prospère; il pouvait donc se divertir, mais aujourd'hui il n'en est plus de même; il faut travailler nuit et jour afin de réparer ce que le roi ou plutôt ses ministres infidèles
ont gâté.
14 avril 1716.
Je ne sais s'il est bien vrai que M"' de Maintenon ait fait empoisonner Louvois, mais il est sûr qu'il a été empoisonné, ainsi que son médecin qui l'avait fait périr ' ; en mourant ce médecin a dit : « Je meurs empoisonné, je l'ai bien mérité, pour avoir empoisonné mon maître, M. de Louvois, et cela dans l'espé-
• L'empoisonnement de Louvois est présenté comme chose certaine dans un couplet que fournissent les recueils manuscrits, mais ce sont là des autorités peu sûres :
Grand Louvois, lorsque du poisoa Tu sentis la mortelle atteinte, Une éternelle pâmoison Nous saisit d'horreur et de crainte,
Saint-Simon affirme que Louvois a été empoisonné, et son récit charge le roi de ce crime. D'autres ];ensent que ce fut une vengeance du duc de Savoie, ou que Louvois s'empoisonna luimême. L'abbé de Choisy dit dans ses Mémoires : « M. de Louvois mourut dans ce teuips-là d'une manière assez brusque; sa famille fut persuadée qu'on l'avait empoisonné ; je n'en crois rien ; ces manières ne sont point du roi, qui commençait depuis plusieurs années à songer à son salut. »
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 227
rance Je deveuir médecin du roi, comme M°'* de Maintenon me l'avait promis. » Mais on a voulu faire passer ici ce discours du docteur Séron pour une extravagance; si elle a empoisonné Louvois, c'est qu'il avait entrepris de lui résister et de désabuser le roi sur son compte; afin de mieux arriver à son but, il avait donné au roi le conseil de ne pas mener cette femme à l'armée. Le roi eut la faiblesse de lui raconter la chose, de là suivit la mort de Louvois. C'était un méchant diable qui ne craignait ni Dieu ni diable, mais il faut convenir qu'il a fidèlement servi son roi.
15 avril 1716.
Tant que M. le Dauphin ' a été dans les mains de la gi'ande princesse de Conti, j'ai été fort bien avec lui ; mais depuis qu'il a passé dans les mains de M™^ la Duchesse {de Bourbon ) , il a complètement changé à mon égard ; il a fait comme si de sa vie il ne m'avait ni vue, ni connue.
16 avril 1716.
Le prince de Conti est certainement fort laid et d'une humeur et d'une figure très-désagréables ; le visage n'est pas ce qu'il a de plus laid, mais il est fort petit et contrefait d'une façon effroyable; il est toujours distrait, et cela lui donne un aspect tout effaré, comme s'il n'était pas dans son bon sens ; lorsqu'on s'y attend le moins, il tombe sur sa canne comme une grenouille. On y était si habitué chez le feu roi que lorsqu'on l'entendait tomber, on disait : « Ce n'est rien, c'est le prince de Conti qui tombe. » Sa femme n'est pas aussi
* Le grand Dauphin, fils de Louis XIV,
éprise de lui qu'il l'est d'elle, et c'est en effet chose impossible; mais elle est adroite et elle est bien avec lui; elle le gouverne absolument, et elle a si bien capté tous ses favoris qu'elle les a pour créatures. Elle est seigneur et maître de toute la maison. C'est une personne fort agréable, grande, bien faite, de bonne mine; elle a de beaux yeux et elle est toujours gaie. Son mari en est fort épris, ce qui est d'autant plus étonnant que les dames ne sont pas son faible, et, quand il va dans de mauvaises maisons, ce n'est que pour tourmenter les pauvres créatures qu'il y trouve. Avant son mariage, il n'avait eu d'attachement pour aucune femme, si ce n'est pour sa mère qui l'aimait beaucoup ; quelque étrange qu'il soit, il a de l'esprit et il est ta môme de bien parler. Sa mère est jalouse de n'avoir plus de crédit sur son fils et de ce qu'il n'a plus d'affection que pour sa femme ; cela occasionne beaucoup de querelles. La mère veut se séparer d'eux et prendre un hôtel à Paris, atin de ne plus être dans leur compagnie. Elle voudrait prendre son pelit-fils avec elle et bien l'élever; la belle-fille ne le veut pas et elle entend garder son enfant, aussi sont-ils tous ensemble comme chiens et chats.
1i avril 171G.
L'ancien margrave d'Anspacli était épris de M'" d'Armagnac, mais il ne voulait pas en convenir; il disait qu'il n'avait jamais songé à l'épouser, car la familiarité qu'il y avait entre elle et le marquis de Villequier (aujourd'hui duc d'Aumont) l'avait choqué. La mère de cette demoiselle aurait voulu surprendre le mar-
bE MADAME LA t)LCHÉSSË D*ORLÉANS. 229
grave couché avec sa lUle, et on lui donnait beau jeu; mais il remarqua la chose et mit tant de modestie dans ses visites qu'on ne put le surprendre. A dire vrai, je l'avais prévenu d'être sur ses gardes, car je connaissais la mère pour une méchante femme.
28 avril 1716.
Le grand -père du duc de Noailles était un des hommes les plus polis du monde. Il avait un nez comme celui d'un hibou, une grande bouche, de vilaines dents noires et gâtées, une petite tète, un tout petit visage et un très -long corps maigre et tout voûté ; il était toujours de mauvaise humeur et acariâtre. Son grand -père s'appelait Chimel. M'"^ de Cornuel , lisant un jour sa généalogie , s'écria : « Je m'étais toujours bien doutée, en voyant le duc de ^'oailles , qu'il fallait qu'il sortit des lamentations de Jérémie ' . »
Quand le roi d'Angleterre, Jacques II, vint en France, M'"^ de Cornuel alla à Saint-Germain pour le voir. On dit peu de temps après, que notre roi travaillait à remettre ce prince sur le trône; M™^ de Cornuel branla la tête et dit : « J'ai vu ce roi Jacques ; notre roi a beau faire, il n'en fera jamais que de la sauce au pauvre homme. »
' Une des lettres de l'alphabet hébraïque , appelée ghimct , est la première lettre du mot par lequel commencent les lamenlalions du prophète dont il s'agit.
Mrae (le Cornuel est souvent citée, pour ses bons mots, dans les écrits du temp;. Mme Je Sévigné en parle à diverses reprises (Lettres du 7 octobre 1G7C, 3 novembre 107 7, etc., \ On trouve une notice sur cette dame à la suite de Y Histoire de Ninon de l'Enclos, par M. Quaticmèrc de Roissy. Paris, 1824.
Elle alla à Versailles voir la cour ; c'était à l'époque où MM. de Torcy et de Seignelay étaient ministres ; tous deux étaient fort jeunes ; elle les vit, ainsi que la dame de Maintenon , et lorsqu'elle fut de retour, comme on lui demandait si elle était contente de son voyage, elle dit : « J'ai vu à la cour ce que je n'aurais jamais cru y voir, l'amour au tombeau et le ministère au berceau, » car la bonne Maintenon était déjà joliment vieille.
1er mai 1716.
Si mon père avait eu pour moi autant d'attachement que j'en avais pour lui, il ne m'aurait pas envoyée dans un pays aussi dangereux que celui-ci ; je n'y suis venue que par obéissance et contre mon gré.
La première Dauphine est morte tranquille et résignée. On l'a envoyée en l'autre monde tout comme si on lui avait tiré un coup de pistolet dans la tête.
2 mai 1716.
La vieille était implacable, et, lorsqu'elle avait une fois pris quelqu'un en haine, c'était pour la vie, et il était en butte à une persécution secrète qui ne cessait pas. Je l'ai éprouvé, et elle m'a tendu beaucoup d'embûches, auxquelles j'ai échappé avec le secours de Dieu. Cette femme était cruellement lasse de son vieux mari, qui la retenait dans sa chambre. Beaucoup de gens prétendent qu'elle a fait empoisonner le pauvre Mansard. On dit qu'elle avait découvert que Mansard voulait le même jour montrer au roi des papiers qui auraient prouvé combien cette femme s'était procuré d'argent sur les postes sans que le roi en eût connais-
sance. Le roi n'a de sa vie rien su de cette aventure, ni de celle de Louvois, car personne n'avait envie d'être empoisonné ; cela tenait les langues en respect.
5 mai 171G.
\vant que la vieille guenipe ne régnât ici, la religion était en France fort raisonnable; mais elle a tout gâté et introduit toutes sortes de sottes dévotions , comme les rosaires, etc., etc. ; et lorsque des gens voulaient se montrer raisonnables, la vieille et le confesseur les faisaient jeter en prison ou exiler. Ils sont tous deux cause de toutes les persécutions qu'on a dirigées en France contre les pauvres réformés et les luthériens. Ce jésuite aux longues oreilles , le père La Chaise , a commencé cette œuvre d'accord avec la vieille guenipe, et le père Le Tellier l'a menée à fin; c'est par là que la France a été entièrement ruinée.
5 mai 1716.
Le Dauphin n'avait pas un assez bon caractère pour savoir ce que c'est que la véritable amitié ; il n'a aimé que les gens qui lui procuraient du divertissement ; il a haï tous les autres. Il aimait volontiers qu'on l'entretînt sur la chaise percée, mais cela se passait d'une façon tout à fait modeste , car on lui tournait le dos en causant avec lui. Je me suis souvent entretenue de la sorte avec lui dans le cabinet de sa femme, qui en riait de tout son cœur ' .
M™« la Duchesse ( de Bourbon ) est fort divertis-
' Citons à ce sujet les observations de M. de Laborde {Palais Mazarin, note, p. 306) : « Le rôle presque politique qu'a joué la chaise percée dans toute cette époque permet d'en parler bans
232 CORRESPONDANCK
santé et elle a des saillies fort agréables ' ; elle aime la table ; tout cela faisait l'affaire du Dauphin ; il trouvait tous les matins un bon déjeuner chez elle, et
fausse honte et nous autorise à dire qu'on en était réduit à ce meuble et au passeres provençal. Une des maîtresses d'Henri IV, Mme de Verneuil, voulait avoir son pot dans sa chambre (Tallemant, t. I, p. 83}. Un mot de Marais, bouffon de Louis XIII, rapporté chez le même écrivain (t. III, p. 63 }, montre quel était l'usage suivi par le monarque. Tout le monde a lu les Mémoires de Saint-Simon; ils sont remplis de ces singuliers détails ; nous indiquerons un seul passage de ce glorieux écrivain ; la liberté avec laquelle il traite la question prouve à elle seule ce qu'elle avait de simple et d'ordinaire; il s'agit de3 habitudes du duc de Vendôme (t. V, p. 39). Quant à la malpropreté du dix-septième siècle, les gravures de Lagniet peuvent édiûer le plus incrédule; la boutique de cet éditeur-graveur devait sa réputation à la large concession qu'il faisait au goût du public en publiant les sujets les plus orduricrs. » Ajoutons que le comte de Brienne rapporte que toutes les entrées de la chambre de Sa Majesté {de Louis XIV) lui étaient permises et qu'il y entrait à toute heure, mémo dans la garde-robe quand S. M. était sur la chaise percée Jlcvioires, t. Il, p. 37 2). Ces étranges usages étaient aussi en vigueur à la cour d'AngleteiTe, comme le montre un passage Je» Mémoires de Brienne le père.
* On trouvera dans les J/e/noùes de Maurepas, t. I, p. 273, de longs détails sur la duchesse et sur son mari. Elle ne l'épargnait nullement, et, dans la manie qu'elle avait de lancer des couplets malins , elle fit sur son compte cette chanson qu'elle chanta plusieurs fois :
Cocu par un grand capitaine, Gendre d'une Samaritaine, Prince grâce à la Faculté, Petit-fils d'une gourgandine.
D'où tiens-tu tant de fierté?
Serait-ce de ta bonne mine?
Le prince de Conti était ce grand capitaine ; M^ie de Montespan la Samaritaine, et on sait que le duc était contrefait. Quant à la Faculté, il faut se souvenir que la trisaïeule du
le soir une collation. Ses filles ont les mêmes goûts, de sorte que le Dauphin passait la journée entière dans une société amusante. H avait d'abord eu beaucoup d'attachement pour sa bellc-riUe {la duchesse de Bourgogne ) ; mais , après qu'elle se fut brouillée avec M""* la Duchesse, il a complètement changé, et ce qui l'irrita encore, ce fut que la duchesse de Bourgogne fit décider le mariage de son fils, le duc de Berry, mariage qu'il ne voulait pas. En celte circonstance , il n'avait pas tort, et on n'a pas bien agi à son égard; j'en conviens , quoique ce mariage fût à notre avantage.
5 mai 1716.
La reine d'Espagne est restée plus longtemps chez madame sa mère que notre Dauphine ' ; aussi a-t-elle été beaucoup mieux élevée. La Maintenon ne s'entendait guère à l'éducation; pour gagner l'afTection de la jeune Dauphine et pour en être aimée toute seule, elle
duc accoucha treize mois après la mort de son mari. La Faculté décida que le chagrin et la douleur avaient pu retarder l'accouchement du fils qu'elle avait mis au monde.
* Adélaïde de Savoie, femme du duc de Bourgogne. On trouve à son égard une courte et judicieuse notice dans les Mélanges de littérature et d'histoire publiés par la Société des bibliophiles, 1850; elle précède diverses lettres de cette princesse adressées au duc de Noailles et à M'"* de Maintenon; nous en citerons seulement quelques lignes :
« Saint-Simon, si amer quand il blâme, trouve, pour la louer, « des grâces qui semblent inspirées par elle; Dangeau la fait « aimer par lesimple récit de ses moindres actions... b Cette jeune princesse commit des imprudences; elle eut autour d'elle des observateurs malicieux et des fats jaloux de la compromettre, mais il n'y a nulle preuve qu'elle ait été coupable.
234 CORRESPOXDA.NCE
lui laissa faire toutes ses volontés. Cette jeune personne avait été bien élevée par sa vertueuse mère; elle était gentille et drôle, et la plaisanterie lui allait bien ; elle n'était pas laide quand elle avait de belles couleurs. On ne saurait dire quelles folles tètes brûlées entouraient cette princesse; par exemple la maréchale d'Estrées. La Maintenon a été mal payée de lui avoir donné ces animaux insensés, car il en est résulté que madame la Dauphine n'a plus aimé sa société. Cependant la Maintenon, voulant en connaître la cause, tourmenta la princesse pour qu'elle le lui avouât. A la fin, la Dauphine lui dit que la maréchale d'Estrées lui répétait journellement ; « Que voulez-vous faire auprès de cette vieille? ne soyez qu'avec des gens qui vous divertissent mieux que cette vieille carcasse; » et qu'elle y disait d'elle beaucoup de mal. La Maintenon m'a raconté cela elle-même depuis la mort de la Dauphine, pour prouver que c'était uniquement la faute de cette drôlesse si la Dauphine avait si mal vécu avec moi. Cela peut être vrai à moitié, mais il n'en est pas moins certain que la vieille vilaine l'avait excitée contre moi. Presque toutes les jeunes folles qui entouraient la Dauphine étaient des parentes ou alliées de la vieille; c'est par l'ordre de celle-ci qu'elles chercliaient à divertir et à amuser la princesse, pour qu'elle n'eût pas d'autre société que la leur et qu'elle s'ennuyât partout ailleurs.
C mai 1716.
La reine d'Espagne [femme de Philippe V) est restée plus longtemps auprès de madame sa mère que notre Dauphine {la duchesse de Bour(jogne)\ aussi
DE MADAME LA ULCHESSE d'oRLÉANS. 235
a-t-elle été bien mieux élevée. La Maintenon n'était pas du tout propre à faire une éducation. Mais quand la Dauphine est arrivée à l'âge de raison, elle s'est corrigée d'une façon étonnante et elle s'est bien repentie de ses enfantillages, ce qui montre qu'elle avait du jugement. Elle était agréable et enjouée; la plaisanterie lui convenait... Elle avait reçu de sa vertueuse mère de bons principes; lorsqu'elle arriva en France, elle était fort bien élevée; mais la vieille guenipe, voulant gagner son amitié et être seule à avoir ses alfections, lui a laissé faire toutes ses volontés et ne l'a contrariée en aucun de ses caprices. Cela a duré jusqu'à l'année qui précéda le mariage du duc de Bcrry ; elle désirait ce mariage par affection pour M""* d'Orléans, et elle conçut le désir d'obtenir de la part de tout le monde une estime supérieure à celle qu'on accordait à sa parente. Elle changea donc tout son genre de vie, devint réservée et raisonnable, enfin elle se souvint de sa première éducation, et, comme elle avait beaucoup de jugement, elle s'aperçut parfaitement de ses défauts ; elle prit la résolution de s'en corriger et de se rendre agréable, et, en un mois, elle sut amener de son côté tous ceux dont elle s'était fait haïr. Elle a continué ainsi jusqu'à sa mort. Elle disait franchement combien elle regrettait d'avoir été si étourdie, mais elle s'excusait en disant que c'était chez elle le résultat de sa très-grande jeunesse, et qu'elle savait fort mauvais gré aux jeunes dames qui lui avaient donné de si mauvais exemples et de si mauvais conseils. Elle leur donna publiquement des marques de son déplaisir, et elle lit que le roi ne les
mena plus à Marly ; de cette façon, elle ramena tout le monde de son côté.
9 mai 1716.
Longtemps avant sa mort, le roi s'était entièrement converti et n'avait plus couru après les femmes; il avait même exilé la duchesse de La Ferté , qui se posait comme éprise de lui. Quand elle ne pouvait le voir, elle avait son portrait dans son carrosse pour le regarder sans cesse. Le roi dit qu'elle le rendait ridicule, et il lui envoya l'ordre de rester dans ses terres. On a soupçonné aussi la duchesse de Roquelaure , de la maison de Laval, d'avoir fait la conquête du roi ; mais Sa Majesté ne s'est pas fâchée comme à l'égard de la duchesse de La Ferté. La médisance a beaucoup parlé de cette intrigue, mais je n'y ai pas mis le nez '.
' Mmt^ de Cajlus s'exprime ainsi dans ses Souvenirs : « M"e de Laval avait un grand air, une belle taille, un visage agréable et dansait parfaitement bien. On prétend qu'elle plut au roi. H la maria à M. de Roquelaure. » Saint-Simon en parle aussi sans la nommer, mais il mentionne son boulFon de mari. On fit sur cette duchesse de nombreux couplets disséminés dans les chansonniers manuscrits; nous nous bornerons à en citer deux :
Nous portons des fontangcs, C'est la mode enlre nous ; Ne trouvez pas étrange Si Roquelaure, aussi belle qu'un ange, En donne à son époui.
Charmante Roquelaure, Votre mari discret Vous aime et vous adore, Et sait qu'on vous a fait Flon, flon, lariradonda'ue, Flon, flon, lariradondon,
12 mai 1710
Le roi de Sicile est toujours de mauvaise humenr, et il a constamment été disposé à se quereller avec ses maltresses. Je suis étonnée de ce que la reine ait toujours eu pour lui un attachement sincère; c'est une femme d'un grand mérite ; elle est encore mieux avec lui depuis qu'il est devenu dévot.
19 mai 1716.
Personne n'a approuvé la grande-duchesse ' de quit' ter son mari , et cela d'autant plus qu'elle dit de lui toute sorte de bien , et qu'elle décrit la vie qu'elle menait à Florence comme un paradis terrestre. Elle ne regarde point comme un malheur d'avoir changé sa position, et toutes les grandeurs dont elle jouissait à Florence ne lui paraissent pas à comparer avec la liberté qu'elle a maintenant. Elle est amusante lorsqu'elle raconte son histoire. Je lui dis souvent : « Savez-vous bien, ma cousine, que vous parlez contre vous-même? — Ah! répond-elle, je m'en soucie fort peu, pourvu que je ne voie point ce grand-duc. «
20 mai 1716.
Mon fils n'est pas prodigue d'éloges; lorsqu'il donne des louanges, il faut que la vérité l'y contraigne. Je n'ai jamais été brouillée avec lui; il le fut grandement avec moi, il y a vingt-quatre ans, lorsqu'il se maria contre ma volonté; mais comme je l'aime, je lui ai pardonné. Je ne crois pas qu'à l'avenir nous
* Femme de Cosme III, grand-duc de Toscane ; c'était une princesse do la maison d'Orléans ; il en sera question plus loin.
soyons mal l'un vis-à-vis de l'autre. Si j'ai quelque chose à lui dire au sujet de sa conduite, je lui dis nettement ma façon de penser, et je ne me gêne point ; il montre un grand respect pour moi.
21 mai 171G.
J'ai vécu en très-bonne intelligence avec le Dauphin pendant plus de vingt ans , et il avait grande confiance en moi, jusqu'à ce que M""^ la Duchesse s'emparât de lui; dès lors il a changé entièrement avec moi ; et comme après la mort de Monsieur, je n'ai plus chassé avec Son Altesse, je n'ai plus eu que peu de relations avec lui jusqu'à sa mort, et il s'est conduit comme s'il ne m'avait jamais, ni vue ni connue. S'il avait eu un bon esprit , il aurait préféré la princesse de Conti à M"* la Duchesse , car elle avait un bien meilleur cœur , et elle l'aimait sans intérêt , tandis que l'autre n'aimait rien au monde et ne songeait qu'à ses plaisirs , à ses intérêts et à son ambition; aussi, pourvu qu'elle atteignit son but, elle se souciait fort peu du Dauphin, qui, par condescendance pour elle, a donné une preuve bien claire de sa faiblesse.
21 mai 1716.
M""^ la Duchesse [de Bourbon) peut boire beaucoup sans être ivre ' ; ses filles veulent l'imiter, mais elles
' « Madame la Duchesse ne connaît de plaisirs qu'à table; le « vin est son Hippocrène, et quand elle a un peu trinqué, elle « fait les plus jolis vers du monde, et n'épargne ni le roi, ni le CI petit duc «on mari, ni qui que ce soit au monde » [Lettres de .1/rae Dunoyer, 1739. t. 1, p. 12).
DE MADAME LA DrCHESSE d'ORLÉANS, 239
n'y réussissent pas ; elles ne sont pas maîtresses d'elles-mêmes comme M™® leur mère, et elles se trouvent bientôt ivres... On croirait que malgré toute son ambition, elle ne songe qu'à s'amuser et à divertir les autres. Elle sait si bien se plier aux goi'its des gens, que chacun peut croire qu'elle trouve le plus grand plaisir à être avec lui; mais dès qu'elle est dans une autre société, elle tourne en ridicule celle qu'elle vient de quitter.
22 mai 171G.
Ma fdle ne manque pas de faire ses adieux lorsqu'elle approche du terme de sa grossesse; elle s'attend à mourir, mais tout se passe bien... Lorsque la jalousie est entrée dans l'esprit , il n'y a pas moyen de l'arracher ; il faut de bonne heure savoir prendre son parti. Ma fille ne laisse rien remarquer, mais elle souffre souvent intérieurement , et il ne peut pas en être autrement; elle chérit tendrement ses enfants. La femme que le duc aime et son mari ne lui laissent pas un liard ; ils le ruinent entièrement. Craon est un cocu, un misérable et faux personnage. Le duc de Lorraine sait bien que ma fille est instruite de tout , mais je crois qu'il lui sait gré de ne pas le tourmenter et de tout prendre en patience ; il vit bien avec elle, et elle a tant d'affection pour lui que, pourvu qu'il lui dise une couple de bonnes paroles, elle est tout à fait contente et joyeuse.
29 mai 17IC.
Je ne puis nier que mon fils n'ait une grande inclination pour les femmes ; il a une sultane-reine ,
â40 CORRESPONDANCE
Mme de Parabère. Sa mère, M"* de la Vieuville, était dame d'alour près de la duchesse de Berry; c'est là qu'il a fait sa connaissance. Elle est veuve , de belle taille, grande et bien faite; elle a le visage brun et elle ne se farde pas; une jolie bouche et de jolis yeux ; elle a peu d'esprit, mais c'est un beau morceau de chair fraîche...' Mon fils est devenu effroyablement délicat , il ne pourrait plus se mettre à genoux sans tomber en faiblesse.
31 mai 1716.
Quand mon fils boit un peu trop, il ne fait pas usage de fortes liqueurs, mais de vin de Champagne Ml ne se soucie pas de la chasse.
5 juin 1716.
Le cardinal de Richelieu, malgré tout son talent, a eu de grands accès de folie; il se figurait quelquefois qu'il était un cheval : il sautait alors autour d'un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer, et, quand il s'é-
* 11 est plusieurs fois question, dans les Mémoires de Saint- Simon, de Mn»e de Parabère « qui a vécu si publiquement avec le régent et depuis avec tant d'autres. » On dit qu'un jour, rendant visite à Duboii, elle avait sous sa jupe un bâton dont elle régala téte-à-téte les épaules du visité, pour se venger de ce qu'il avait mal parlé d'elle au régent.
* De nombreux témoignages attestent l'intempérance du régent. Se trouvant un soir encore plus ivre que de coutume, il exigeait absolument que La Fare, son capitaine des gardes, lui coupât la main droite.
veillait, il n'avait aucuii souvenir de ce qui s'était passé'.
5 juin 1716.
Lorsque le grand Condé était amoureux de M"' d'Épernon, il alla à l'armée et il s'habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne pouvait plus souffrir les dames ; il donna pour excuse qu'il était tombé malade et qu'on lui avait tiré tellement de sang, qu'on lui avait ôté toute force et tout amour. La dame qui aimait sincèrement le prince ne se paya pas de cette réponse; elle chercha à savoir ce qui en était, et lors-qu'elle connut la véritable raison de cette indifférence, elle en éprouva un tel désespoir qu'elle se relira au couvent des grandes Carmélites, renonça entièrement au monde et se lit religieuse \
* Nous avons consulté de nombreux écrits relatifs à Richelieu sans rien trouver qui conQrme l'étrange récit de Madame. Tallemantdes Réaux, si fertile en médisances et en anecdotes hasardées, est muet à cet égard.
* M. Monmerqué, dans son édition des Petils Mémoires du comte de Coligny, 1838, note, p. 49, observe que Madame se trompe sur les causes de la retraite aux Carmélites de Mile d'Ëpernon. Cette aimable personne ne paraît pas avoir eu d'inclination pour le prince de Condé; elle honorait d'une honnête et tendre amitié le chevalier de Fiesque, tué au siège de Mardick. Peu après elle se lit carmélite. [Mémoires de M^e de Moltcvillc, 1751, t. I, p. 369.) C'est M"e du Vigeon qui a été ainaée du grand Condé.
Une chanson du temps, en latin macaronique, contiendrait une sorte d'aveu, mais doit-elle être regardée comme authentique? Le duc d'Enghicn, descendant le Rhône en 1C43, avec le marquis de La Moussayc, fut surpris par un violent orage et fit, dit- on, ce couplet :
Carus amlcus, Musssus ,
Ah ! Dc'us boue ! quod tenipus!
9 juin 17f6.
M"* d'Orléans paraît plus vieille qu'elle n'est, car elle met beaucoup de rouge et elle a le nez et les joues pendantes ' ; il lui est resté de sa petite vérole qu'elle branle la tête comme une vieille femme. Elle est tellement paresseuse qu'elle ne saurait faire deux pas; elle voudrait que les alouettes lui tombassent toutes rôties dans la bouche, et, comme nous ne sommes pas dans le pays de cocagne, cela n'arrive pas. Elle voudrait bien gouverner, mais elle ne comprend pas la véritable hauteur, elle a été trop mal élevée pour cela; elle sait vivre comme une simple duchesse, mais non comme une petite-fille de France.
16 juin 1716.
Le feu roi disait : « J'avoue que je suis piqué quand
Landeriretfe, Imbre sumus perituri, Landeriri.
La Moussaye riposta ainsi :
Securse sunt nostrae vitae, 0 Sumus enim Sodomitae,
Igné lantum perituri, Landeriri.
« Le b qu'il est et je le maintiens b..;., sur les saints
Évangiles, » dit le marquis de Coligny, mais il ne faut pas accueillir sans méfiance ce témoignage d'un ennemi passionné qui écrivait : « Je ne reprends jamais la plume que ma première pensée ne soit pour dire pis que pendre de M. leprincedeCondé... Je proteste devant Dieu que je n'ai jamais connu une âme si terrestre, si vicieuse, ni un cœur si ingrat, ni si traitre, ni si malin. »
1 Elle avait de la beauté, de beaux bras, de belles mains, mais peu de proportion dans les traits. [Souvenirs de Mme de Caj'lus. )
je vois qu'avec toute mon autorité de roi, en ce pays-ci, j'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne n'a eu la moindre envie d'avoir la complaisance, pour moi, de les baisser. On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre, avec une petite coiffure basse : tout d'un coup toutes les princesses vont d'une extrémité à l'autre ' . »
18 juin 1716.
J'ai entendu dire que ces deux amants {le roi de Sicile et M"" de Verrue) passaient des jours entiers à se quereller... Il est certain que notre bonne reine de Sicile est une personne vertueuse et la patience même. Le roi est beaucoup mieux avec Sa Majesté depuis qu'il n'a plus de maîtresse; car la dévotion a adouci son cœur et son caractère.
Je crois que Madame a eu plus de malheur que de torts ; elle avait affaire à de bien méchantes gens sur le compte desquelles je pourrais dire bien des choses si je voulais. Madame était fort jeune, belle, agréable, pleine de gi'ace; elle se trouva entourée des plus grandes coquettes du monde qui étaient les maîtresses des ennemis de Madame; ils ne cherchaient qu'à la jeter dans le malheur et qu'à la brouiller avec Monsieur. M"* de Coatquen était la maîtresse du chevalier de Lon-aine sans que Madame le sût, et le maréchal de Turenne devint épris de cette dame. Madame avait confié au maréchal le secret de toutes les négociations secrètes avec l'Angleterre ; il le dit à M™' de Coatquen
* Ceci se rapporte à une révolution dans les modes qu'introduisit lady Sandwich, ambassadrice d'Angleterre.
qu'il croyait sincèremonl dévouée à Madame. Celleci alla, dans la nuit, trouver le chevalier de Lorraine et lui révéla tout. Le chevalier en prit occasion d'exciter Monsieur contre Madame; il lui dit qu'on le faisait passer auprès du roi pour un pauvre homme, incapable de savoir se taire et ne jouissant d'aucune confiance, puisqu'il était laissé à l'écart, tandis que les plus grandes affaires de l'État passaient par les mains de sa femme.
Monsieur voulait que Madame le mît au fait de tout; elle ne voulut pas lui raconter les affaires du roi son frère; c'est ce qui les brouilla. Elle fut irritée, elle fit chasser le chevalier de Lorraine et son frère M. de Marsan, mais il lui en coûta la vie.
22 juin 1716.
Les bâtards du feu roi, voulant qu'on pût juger Jeurs prétentions et celles des princes du sang, ont attiré à eux beaucoup de membres de la noblesse, et ils ont ensuite adressé une supplique tout à fait injuste contre les ducs et pairs. Mon fils n'a pas voulu recevoir leur pétition et leur a fait défendre de se réunir, parce que, dans leurs assemblées, il n'était question que de projets de révolte. Malgré cela, ils ont continué de s'assembler par l'entremise du duc du Maine et de sa femme, et ils sont devenus tellement insolents qu'ils ont envoyé à mon fils un mémoire et un autre au parlement, où il est établi que la noblesse seule a le droit de décider les contestations des princes du sang contre les princes légitimes. Trente nobles ont signe ce mémoire. Mon fils en a fait arrêter si.x des principaux;
DE MADAME LA DLCIIESSE d'oRLÉANS. 245
trois ont été envoyés à la Bastille et trois à Vincennes. Ils se nomment MM. de Chàtillon, de Rieux, de Beaufremont, de Polignac, de Clermont et d'O : ce dernier fait partie de la maison du comte de Toulouse, dont il est gouverneur. La femme de Clermont est dame auprès de la duchesse de Bcrry ; elle n'est pas des plus fines et elle a dit tout haut devant la duchesse de Berry : « Que les choses aillent comme elles pourront, mon mari et moi, nous donnerons notre vie et notre tête pour le comte de Toulouse, » ce qui montre clairement que tout ceci est suscité par les bâtards. Je dois remarquer combien ces gens sont ingrats. Chàtillon était un noble très-pauvre dont le père avait une petite charge auprès de M. Gaston [duc d'0)iéans, frère de Louis XIII) ; c'était un de ces emplois qui ne permettent pas à ceux qui en sont revêtus de dépasser l'antichambre et qui ne leur donnent pas le droit de monter dans les carrosses de leur maître; les vrais descendants de l'ancienne maison de Chàtillon ne voulaient pas reconnaître le Chàlillon qui a épousé la fdle d'un procureur; ils soutenaient qu'il n'était point descendu de la véritable maison de Chàtillon, mais seulement d'un de ses bâtards. Son fds était cadet dans les gardes du corps du roi ', et lorsqu'en été les jeunes officiers allaient se baigner, ils amenaient avec eux le jeune chevalier de Chàtillon pour garder leurs habits, et ils
' Nous trouvons dans les recueils manuscrits un couplet assez plat relatif à ce personnage :
Le chevalier de Chàtillon, Est un fort aimable garçon ; Disant cela, l'on ne dit guère, Laire, là, laire Ion, iaire.
246 CORKESPOXDANCE
lui donnaient un écu pour qu'il eût de quoi souper. Monsieur prit ce pauvre homme dans sa maison, lui fit obtenir le cordon bleu, l'engagea à recommencer son procès, lui donna de l'argent, et lit si bien qu'il gagna sa cause et qu'il fut déclaré membre de la maison de Châtillon ' . 11 le prit pour capitaine des gardes, lui accorda une forte pension que mon tils lui a continuée en lui laissant aussi son logement au Palais- Royal, et c'est dans ce même logement que cet ingrat a tenu ses réunions contre mon fils. Le grand-père de Rieux avait négligé que le roi en lui écrivant signa mon cousin; mon fils lui a rendu cet honneur, a donné à son frère une charge dans la gendarmerie et lui a encore fait d'autres grâces.
Châtillon a soulevé toute la noblesse contre mon fils, voilà la façon dont il a reconnu ses bienfaits. La femme de mon fils est consolée et contente, parce qu'elle pense que les affaires de son frère vont bien.
Paris, 23 juin 1716.
Les intentions de mon fils sont toujours droites et bonnes; s'il survient quelque chose qui ne devrait pas être, à coup sûr c'est l'œuvre d'un autre que lui. Il est trop bon et n'est pas assez méfiant, aussi est -il souvent trompé, car de méchantes gens qui connaissent sa bonté en abusent effrontément. Il est sûr que mon fils a assez d'instruction pour trouver moyen de
* Saint-Simon en parle à plusieurs reprises : « C'étoit l'homme de France le mieux fait; sa figure fit sa fortune chez Monsieur » (t. IX, p. 189; voir aussi t. XIX, 42); « il n'avoit ni pain, ni sens, ni esprit » (t. V, p. 231 J,
DE MADAME LA DLCUESSE d'oRLÉANS. 247
ne jamais s'ennuyer. 11 connaît fort bien la musique et il ne compose pas mal; il peint très-joliment; il sait plusieurs langues et il aime à lire. Il est instruit dans la chimie et il comprend sans peine les sciences les plus difficiles. Tout cela n'empêche pas qu'il ne trouve de l'ennui à tout.
2G juin 1716.
Il y avait un Français réfugié en Hollande qui m'écrivait comment allait l'alfaiie du prince d'Orange; je m'imaginai que je rendrais service au roi en lui communiquant ce qu'on m'annonçait; je le fis. Le roi m'en sut gré et me remercia ; le soir il dit en riant : a Mes ministres soutiennent que vous êtes mal instruite et qu'on ne vous a pas écrit un mot de vérité. » Je répondis : a Le temps apprendra qui est le mieux instruit des ministres de Votre Majesté ou de celui qui m'écrit; mes intentions ont été bonnes, monsieur. » Quelque temps après, lorsqu'il fut bien constaté que le roi Guillaume était en Angleterre, M. de Torcy vint me dire que je devrais lui faire part des nouvelles que je recevais; je lui répondis : « Vous avez assuré au roi que je ne recevais que de fausses nouvelles; sur cela j'ai ordonné qu'on ne m'en écrive plus, car je n'aime pas à débiter de fausses nouvelles. » 11 rit comme il faisait toujours, et il dit : a Vos nouvelles se sont trouvées fort bonnes. » Je répondis : « Un grand et habile ministre doit en effet en avoir de plus sûres que moi , et il sait tout. » Le roi me dit : « Vous vous êtes moquée de mes ministres. » Je répondis : « Je leur rends ce qu'ils m'ont prèle. »
M. de Louvois seul était bien servi par ses espions, mais il n'épargnait pas l'argent; tous les Français qui étaient en Allemagne ou en Hollande étaient des espions à ses gages; maîtres de danse ou d'escrime, écuycrs, serviteurs, dans toutes les cours. Après sa mort on n'a pas continué ce système ; voilà pourquoi les minisires d'aujourd'hui sont si ignorants.
Lauzun a les idées les plus étonnantes du monde, et tout ce qu'il dit prend une tournure divertissante; par exemple, voulant faire savoir au roi que M. le comte de Marsan s'attachait fort à M. de Chamillard, alors ministre, il dit : « Sire, j'ai voulu changer de perruquier et prendre celui qui est le plus à la mode, mais je n'ai pu l'avoir, car il y a déjà quelques jours que M. de Marsan le tient renfermé chez lui, afin de faire des perruques pour toute la maison et tous les amis de M. de Chamillard. » 11 dit cela du ton du monde le plus simple et comme s'il n'y avait pas entendu malice.
2 jnillel 17 IG.
11 est certain que l'histoire de Théodora dans Procope ' ressemble à celle de la guenipc. Il y a aussi
* Le parallèle est chargé ; Théodora, fille d'une courtisane du plus bas étage, avait elle-même mené publiquement une conduite des plus déréglées, lorsque Justinien , séduit par ses charmes et la vivacité de son esprit, l'épousa, après en avoir fait sa maîtresse. Elle disposa à son gré de l'autorité souveraine, que Tavcuglement et la faiblesse de l'empereur ne lui disputaient pas. C'est dans ses Anecdotes ou Histoire secrète que Procope (voir l'article que lui a consacré le savant Daunou dans la Biographie universelle, t. XXXVI j a raconté sur Théodora des anecdotes d'un caractère tel, que les anciens éditeurs
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 249
dans l'histoire de Suède une dame de ce genre , une Hollandaise nommée Sigbritte, qui devint la femme de Christian II, roi de Suède, de Danemark et de Norwége. La ressemblance est tellement frappante, que je fus toute saisie quand je lus cela. Je ne puis comprendre qu'on l'ait laissé imprimer ici. Par bonheur pour l'abbé de Vertot, qui a écrit cette histoire, le roi n'a jamais aimé à lire; autrement le pauvre abbé eût, à coup sûr, été mis à la Bastille. Beaucoup de gens ont pensé qu'il avait fabriqué un récit à plaisir pour faire une plaisanterie, mais il jure fort et ferme qu'il n'a mis que ce qu'il a trouvé dans les annales de la Suède.
3 juillet 1716.
M™e Je Montespan assistait une fois à une revue ; quand elle fut auprès des soldats allemands, ils se mirent à crier : Konigs Hure, Hure! (voilà, voilà la catin, la catin du roi !) Le soir, le roi lui demanda comment elle avait trouvé la revue; elle répondit : « Parfaitement belle; je trouve seulement que les Allemands sont trop naïfs d'appeler toutes choses par leur nom , car je me suis fait expliquer ce que signifiait ce qu'ils criaient. »
jS. B. Le duc d'Ântin est le seul des enfants de M™* de Montespan qui ait été affligé de la mort de leur mère.
5 juillet 1716.
J'ai lieu d'être satisfaite de mon fils; il vit bien avec moi et ne me donne nul sujet de me plaindre de
ont retranché divers passages insérés en 1715 par La Monnoje dans le Ménagiana.
250 COHRESPONDANCE
lui. 11 me témoigne beaucoup d'égards, et je connais peu de gens en lesquels il ait plus de confiance qu'en moi.
7 juillet 1716.
Au moment où je termine ma lettre à la princesse de Galles, on est venu m'annoncer que M""* d'Orléans était en mal d'enfant; il était juste onze heures lorsque mon carrosse fut prêt; à midi trois quarts j'entrais dans l'anlichambre et on me dit à voix basse : « 11 y a près d'une heure que S. A. R. est accouchée très-heureusement. » Mais cela fut dit d'un ton si triste que je ne pus douter que M™' d'Orléans n'eût mis au monde une septième fille , et c'est malheureusement ce qui est arrivé.
11 juillet 1716.
Il est bien dommage que la jeune princesse de Conti ne soit pas avec des gens pieux et honnêtes , car elle a un fort bon naturel; mais elle est entourée d'une mauvaise compagnie, et elle a pour mari un vilain fou mal élevé; elle n'a de tous les côtés sous les yeux que de mauvais exemples; cela la gâte entièrement, et cela empêche qu'elle ne veille elle-même sur sa réputation, comme elle devrait le faire.
12 juillet 1716.
J'ai VU mon fils fort irrité contre mylord Stairs, parce qu'il croit que ce lord lui rend de mauvais services auprès du roi [d'Angleterre)^ et qu'il a emi)êché le roi de conclure une alliance intime avec la France et la Hollande. On lui a reproché d'avoir laissé partir le Prélendant ; mais en cela il n'y a nullement de sa
faute : il a lidclemcnt et loyalement exécuté ce que le traité porte, c'est-à-dire de n'assister en rien le Prétendant, et de ne lui fournir ni argent ni armes. Il pense que les Anglais ne voient pas avec plaisir que leur roi s'allie avec la France.
13 juillet 1716.
On dit ici que Madame n'avait point de beauté, mais elle avait tant de grâce que tout lui allait bien ; elle n'était pas capable de pardonner : elle voulut faire chasser le chevalier de Lorraine et elle y réussit, mais il ne l'a pas manquée. Il a envoyé de l'Italie le poison par un gentilhomme provençal qu'on appelait Morel, et, pour récompenser celui-ci, on l'a fait premier maître d'hôtel. Après qu'il m'eut amplement volée , on lui a fait vendre sa charge à un prix fort élevé. Ce Morel avait de l'esprit comme un diable, mais c'était un homme sans foi ni loi. Il m'a avoué à moi-même qu'il ne croyait à rien. Quand il a été au moment de mourir, il n'a pas voulu entendre parler de Dieu, et il a dit en parlant de lui-même : « Laissez ce cadavre, il n'est plus bon à rien. » Il volait , il mentait, il jurait , il était athée et sodomite ; il en tenait école , et il vendait de jeunes garçons comme des chevaux; il allait au parterre de l'Opéra pour y faire ses marchés. Il est très-vrai que Madame a été empoisonnée, mais sans que Monsieur le sût. Lorsque ces coquins tinrent conseil entre eux pour décider que l'on empoisonnerait la pauvre Madame , ils discutaient s'ils devaient ou non en prévenir Monsieur. Le chevalier de Lorraine dit ; « Non, ne le lui disons pas; il ne sau-
rait se laire. S'il n'en parle pas la première année, il nous fera pendre dix ans après. » Et l'on sait que ces misérables ajoutèrent : « Gardons-nous bien de le dire à Monsieur , qui le dirait au roi , qui nous ferait pendre. »
Ils ont fait croire à Monsieur que les Hollandais avaient donné à Madame un poison lent dans du chocolat. On voit ainsi que cette méchante Gordon n'a eu aucune part à cette affaire; mais elle a calomnié Madame auprès de Monsieur ; elle en a dit beaucoup de mal à tout le monde, et lui a rendu tous les mauvais services qu'elle a pu : voilà la vérité.
Le chevalier de Lorraine avait mauvaise mine, parce qu'il avait deux fois eu le mal français; mais auparavant il avait fort bonne mine et était un bel homme, bien fait ; si l'intérieur avait été aussi bien que l'extérieur, je n'aurais de ma vie rien eu à dire contre lui. Le maréchal de Turenne était un grand général et il avait de grands talents pour la guerre , mais à la cour il jouait un triste rôle. D'Effiat n'avait point empoisonné l'eau de chicorée, mais la tasse de Madame, et c'était bien imaginé : car l'on a bu l'eau de chicorée, mais personne ne boit dans notre tasse. La tasse ne fut pas rapportée aussitôt qu'on la demanda ; elle s'était égarée, à ce qu'on dit; on avait voulu avoir le temps de la nettoyer et de la faire passer au feu. Un valet de chambre que j'ai eu et qui avait été au service de feu Madame (il est mort maintenant) m'a raconté que le matin , tandis que Monsieur et Madame avaient été à la messe, d'Effiat vint au buffet, il trouva la \i\s^Q et la frotta avec un papier. Le valet
DE MAHAVR LA DICIIESSE D'oRLÉANS. 253
de chambre lui dit : « Monsieur, que faites-vous à noire armoire et pourquoi louchez-vous à la tasse de Madame? » 11 répondit : « Je crève de soif, je cherchais à boire, et voyant la tasse malpropre, je l'ai nettoyée avec du papier. » Le soir, Madame demanda de l'eau de chicorée; aussitôt qu'elle eut bu, elle s'écria qu'elle était empoisonnée. Ceux qui étaient là burent de la même eau, mais non de celle qui était dans la tasse ; ils ne piu-ent donc avoir aucun mal. Il fallut la porter au lit ; elle se trouva de plus mal en plus mal, et mourut deux heures après minuit dans d'effroyables souffrances ' .
16 juillet 1716.
Je suis d'avis que la duchesse de La Vallière a tou-
' M. Walckenaër , dans ses Mémoires sur M^e de Sévigné (t. III, p. 220 et 461), n'hésite pas à regarder comme positif rempoisonnement de Henriette d'Angleterre; ce fut le chevalier de Lorraine qui, de son exil à Rome, envoya le poison à ses complices, le comte de Beuvron et le marquis d'Efliat. Voir les nombreux auteurs qu'il cite à cet égard, et notamment les Lettres de Mme de Sévigné ( 12 février 1G12), les Négociations l'clatives à la succession d'Espagne, rédl^ées^ar M. Mignet (t. III, p. 184, 180, 208), la Biographie universelle {\. XX, art. de M. Monmerqué). M. Sismoiidi est, de tous les historiens, celui qui a le mieux raconté cette mort ; il hésite dans son opinion, et ne semble pas bien persuadé que le duc d'Orléans ne fût pas coupable; puis il incline ensuite vers le choléra-morbus. Mais les caractères de l'agonie de la princesse n'ont point le caractère de cette maladie. Selon M. Walckenaër, le poison est constaté par la description de l'état des viscères, dans le procès-verbal d'autopsie, quoique ce procès-verbal conclût qu'il n'y a pas eu d'empoisonnement. Saint-Simon, t. VI, p. 245, raconte l'empoisonnement de Madame et le rôle de d'ElIiat tout comme la Palatine; il nomme, p. 244, Beuvron, capitaine des gardes, comme un des complices. Voir aussi La Place, Pièces intéressantes et peu connues, t. I, p. 208.
254 coRRKSPONn.wcR
jours bien aimé le roi ; la Montespan l'a aime par ambition, la Soubise par intérêt, et la Maintenon par l'un et l'aiUre motif. La Fontange l'a beaucoup aimé aussi, mais en héroïne de roman ; elle était terriblement romanesque. Ludre l'a aussi aimé, mais cet amour a bientôt passé. Pour M'^^ de Monaco, je ne voudrais pas mettre la main au feu qu'elle n'ait pas couché avec le roi. Pendant que le roi était amoureux d'elle, Lauzun tomba pour la première fois en disgrâce ; il avait une affaire réglée avec .sa cousine, mais en secret. Il lui avait défendu de voir le roi , et une fois qu'elle était assise par terre et qu'elle entretenait le roi, Lauzun, qui, en sa qualité de capitaine des gardes, se trouvait dans la chambre, fut saisi d'une telle jalousie qu'il ne put se contenir, et que, faisant semblant de passer, il marcha si rudement sur la main que M'"^ de Monaco avait appuyée contre terre qu'il faillit l'écraser; le roi, qui pur là remarqua la chose, le réprimanda ; Lauzun répondit avec arrogance ; alors il fut envoyé pour la première fois à la Bastille '.
19 juillet 1716.
M. le Dauphin vécut très-bien avec sa femme durant deux ou trois ans, c'est-à-dire tout le temps que la vieille fut satisfaite de la pauvre Dauphine ; mais dès qu'il y eut un peu de froideur entre elles , alors la vieille Montchevreuil se mit à dire au Dauphin que sa
1 « Le roi eut envie de Mme de Monaco; son cousin Lauzun, du temps qu'elle étoit fille, avoil eu ses bonnes grâces; il étoit encore fort amoureux d'elle, et il parla au roi sur son chapitre avec tant de hauteur et de fierté qu'il lut mis à la Bastille. » [Mémoires de La Fare.j
DE MADAME LA DUCHESSE d'OHLÉANS. 255
femme ne l'aimait pas ; qu'elle n'avait d'attachement que pour la Bessola ' ; que tout le monde le regardait comme un sot, puisqu'il passait toute la journée dans une chambre où l'on parlait plus en allemand qu'en français; que la Bessola était la confidente des galanteries de la Dauphine ' ; que pour la ramener à lui, il f'îllait qu'il lui donnât de la jalousie et fit des parties de plaisir avec les fdles d'honneur. Je tiens tous ces détails de la Dauphine elle-même, car son mari, qui l'aimait encore, lui raconta tout; mais la vieille sorcière revint si souvent à la charge et donna au Dauphin tant d'occasions dans les promenades, qu'il finit par devenir fortement amoureux de M^^^ de Rambure ', qui fut depuis M'"^ de Polignac ; dès que cet amour commença , toute amitié pour la Dauphine disparut.
20 juillet 1716.
J'ai souvent entendu la Maintenon dire en plaisan-
' Femme de chambre allemande que la Dauphine avait amenée avec elle, et qui avait une grande influence sur sa maîtresse.
• La Dauphine mena toujours une conduite irréprochable; nous lisons dans les Mc'moires de la cour de France, par Mmede I.aFayettf (1731, p. 199)^ que M. delà Tiémoille, s'élant avisé d'en faire l'amoureux publiquement, elle lui fit défendre de se présenter devant elle.
' « Elle éloit vive, hardie, avec l'esprit qu'il faut pour plaire sans être belle. » ( Souvenirs de W^e de Caylus. ) Sa mère, la marquise de Ramhnre, est fort m.iUraitée dans la France devenue italienne, qui lui reprocha d'aimer le jeu, de s'encanailler aisément, et qui raconte en fort grands détails son intrigue avec le duc de Caderousse. La marquise de Montchevreuil, née Boucher d'Ori;ay, était une des personues les plus en faveur auprès de Mn»e de Maintenon,
tant : « J'ai été trop loin et trop près des grandeurs pour savoir ce que c'est '. »
21 juillel 171G.
Autrefois on m'appelait toujours sœur pacifique parce que je faisais mon possible poiu' maintenir l'harmonie entre Monsieur et sa cousine, la grande Mademoiselle, ainsi qu'avec la grande-duchesse - ; ils se querellaient fort souvent et comme de vrais enfants pour les plus grandes bagatelles du monde... Monsieur était jaloux de ses enfants; il les tenait tant qu'il pouvait éloignés de moi; il me laissait avoir plus d'autorité sur ma fdle et sur la reine de Sicile que sur mon
1 II s'en fallut de peu que la veuve de Scarron ne devînt point la femme de Louis XIV. Le paralytique écrivain s'imagina que le soleil de l'Amérique pourrait rendre à ses membres leur souplesse; il s'intéressa pour mille écus dans une compagnie des Indes, qui voulait fonder un établissement dans la Guyane, et il se mit en route au commencement d'octobre 1652. Le gazetier Loret, à l'affût de tous les petits événements du jour, ne manque point de consigner celui-ci dans sa Muse historique; il annonce que Scairon :
Est sorti de cette cité,
Ayant sa fonime à son côté,
Ou du moins en estant bien proche,
Lui dans une chaise, elle en coche,
Pour, devers la ville de Tours,
Aller attendre quelques jours
L'embarquement pour l'Amérique.
Arrivé à Tours, Scarron apprit que les directeurs de la compagnie avaient déjà fait de mauvaises affaires, et que la flotille qui devait porter les colons en Amérique , ne partirait pas. Il revint à Paris, il y mourut peu d'années après; on connaît le reste de l'histoire de sa veuve.
- La duchesse de Toscane et Mademoiselle (f/c Mont pensier) étaient ûUes de Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis MU.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉAXS. 257
fils, mais il ne pouvait empêcher que je ne lui disse nettement la vérité. Ma fille n'a, de sa vie, rien fait qui pût me donner de l'inquiétude.
Feu Monsieur n'aimait pas la chasse. Si ce n'est à la guerre, il n'a de sa vie pu se résoudre à monter à cheval. Il écrivait si mal qu'il m'apportait souvent, pour les lire, les lettres qu'il avait faites, et il disait en riant : a Vous êtes, madame, accoutumée à mon écriture; lisez-moi un peu cela, je ne sais ce que j'ai écrit. » Nous en avons souvent ri de bon cœur.
22 juillet 1716.
Je n'ose pas penser à ce que le roi m'a dit à son lit de mort; il y avait dans sa chambre toutes les personnes qui avaient le droit d'y entrer et tous les membres de la famille royale, excepté M°* la Princesse et jyimes ses filles, la princesse deConti et M""" de Vendôme; ces trois dernières n'ont pas vu le roi. Il a recommandé l'union à ses filles légitimées. J'ai été la cause innocente de ce que le roi leur a dit de désagréable; en l'entendant dire : « Je vous recommande surtout d'être unis, » je crus qu'il disait cela pour moi et pour la femme de mon fils, et je répondis : « Oui, je vous obéirai, Monsieur ; » le roi se retourna alors vers moi et dit d'une voix rude : « Vous croyez que je dis cela pour vous : non, non, vous êtes raisonnable et je vous connais; c'est à ces princesses que je parle qui ne le sont pas autant que vous. »
24 juillet 171G.
Madame de Colonne a beaucoup d'esprit; notre roi en a été tellement amoureux que, si son oncle le cardi-
nal l'avait voulu, il l'aurait épousée. C'était pourtant louable du cardinal Mazarin de n'avoir pas voulu souffrir ce mariage ' ; d'ailleurs ce cardinal ne valait absolument rien du tout.
25 juillet 1716.
Le duc du Maine pensait qu'il pourrait épouser ma fdle; mais des marchands qui étaient chez M"* de Montespan l'entendirent qui parlait à M""' de Main-
' M. de Laborde (Palais Mazarin, p. 208-228) donne des détails fort circonstanciés au sujet de rattachement du roi pour Marie de Mancini; il cite de nombreuses lettres du cardinal, et réfutant « un jugement qui n'en est pas moins erroné parce iiu'il est devenu populaire sous la plume légère de Voltaire, « il montre que le cardinal n'hés^ita pas un instant à sacrifier ses intérêts personnels à la gloire du roi et au bonheur de la France. Forcé de quitter Paris pour se rendre à la frontière, il exila sa uièce à La Rochelle.
• Si nous avions trouvé dans la vie du cardinal et, en général, dans l'histoire des hommes d'État , de quelque temps et en quelque pays que ce soit, un plus bel exemple de noble abnégation et de complet dévouement, nous l'aurions cité et nous mettons au défi quiconque sait l'histoire d'y rencontrer un pendant. » M. de Laborde transcrit à cet égard un long passage des Mémoires de l'abbé de Choisi (17 27, t. 1, p. 85]; nous y renvoyons. La correspondance de Guy Patin nous offre aussi trois lignes à citer : « La reine a envoyé chez les religieux pour (' faire prier Dieu, atin qu'il plût à sa sainte bonté de détourner o le roi d'un dessein qu'il a. N'est-ce pas celui-là d'épouser la « nièce du Mazarin? » ^Letire du 21 juin I6ô6, t. 11, p. 183.)
Baylea consacré le chapitre lxxi des Quesl ions d'un provincial à établir que l'entrevue du roi et de Marie de Mancini n'est qu'une fable romanesque. Marie n'était point jolie, comme le portrait qu'en a tracé Mme de Mottevilie [Mémoires, t. IV, p. 461 ) en fait foi, mais elle était séduisante et spirituelle. Sa séparation d'avec son mari, ses aventures bizarre», ne doivent pas Qous occuper ici.
DE MADAME LA DUCHESSE u'OULÉANS. 259
tenon de ce mariage; ces dames ne pensaient pas que des gens du commun pussent les comprendre; ils prirent la parole et dirent : « Mesdames, ne vous y jouez pas; il vous en coûtera la vie si vous faites ce mariage. » Cela empêcha la chose ; M™* de Maintenon fut effrayée, elle alla trouver le roi et le pria de ne plus y penser.
26 juillet 1716.
Le chevalier d'Orléans est fils de la Sery qui a été une de mes filles d'honneur; le margrave d'Anspach en a aussi été amoureux. Mon fils a acheté pour le chevalier au maréchal de Tessé la charge de général des galères; il le fera chevalier de l'ordre de Malte afin qu'il ne puisse se marier, car mon fils ne veut pas que de ses bâtards provienne une race, et il a fait un abbé de celui de ses bâtards qu'il n'a pas reconnu et qui ressemble tellement à M"* de Valois que, si on les voit l'un près de l'autre, on ne peut douter qu'ils ne soient frère et sœur. I.e chevalier ne ressemble à personne, ni à son père, ni à sa mère, ni à ses frères, ni à ses sœurs; je ne sais où mon fils l'a péché; c'est un bon enfant et il ne manque pas d'esprit. L'abbé a dix-huit ans; il est fils de la Florence, qui était une fort belle personne, danseuse à l'Opéra. Mon fils a eu aussi de la comédienne Desmares une fille qui a quatorze ans ; la mère joue encore chaque jour.
4 aoûl 1716.
Le roi était tellement attaché aux vieux usages de la maison royale qu'il n'y aurait rien changé pour tout au monde. M"^ de Fiennes avait l'habitude de dire que dans la maison royale on lenuit si bien aux usages cl
coutumes, que la reine d'Angleterre était morte avec un toquel sur la tête. C'est un petit bonnet que prennent les enfants lorsqu'on les met au lit.... Quand le roi voulait quelque chose, il ne permettait pas que l'on raisonnât; il fallait faire de suite et sans réplique ce qu'il avait commandé. Il était trop accoutumé au tel est notre bon plaisir pour souffrir des observations. Il était fort sévère pour l'étiquette qu'il avait établie chez lui'.
4 août 171G.
La fille de la comédienne ressemble un peu à sa mère; on l'a élevée à Saint-Denis dans un couvent, mais elle n'a pas du tout les goûts d'une religieuse. Lorsque mon fds la fit venir, elle ne savait pas qui elle était, et lorsqu'il lui dit qu'il était son père, elle fut transportée de joie, car elle s'imagina être la fille de la Sery et la sœur du chevalier ; elle pensait ainsi qu'elle serait reconnue; mais quand mon fils lui eut dit que cela ne pouvait être et qu'elle était la fille de la Des^ mares, elle se mit à pleurer amèrement.
Le chevalier d'Orléans est un bon enfant, mais H
1 M. Barrière, dans son Essai sur les mœurs et les usages du dix-septième siècle (en tête des Mémoires de Brienne, 1828, 2 vol. in-8), donne, d'après le Traité des droits du roi et de la couronne de France, de curieux détails sur l'étiquette dont Louis XIV avait réglé les plus minutieux détails. « Quand « on parcourt ce singulier code qui , dans leur palais , dans « leur intérieur le plus intime, asscrvissant les princes, les prin- « cesses et le monarque lui-même aux règles du service, ne « leur laissait le libre usage ni de leurs bras, ni de leurs mains, « ni de leur volonté, on ne sait s'il faut sourire ou s'il faut les «« plaindre. 11 y a de quoi guérir de l'çnvje d'clrc roi. »
n'est ni joli ni beau '. Il est dommage que l'abbé soit un bâtard, il est bien élevé, il n'est point laid de figure; il a beaucoup d'esprit et il a fait d'excellentes études.
5 août 17 16.
Un officier de marine, homme de beaucoup d'esprit et nommé M. Hautmont, avait fait les vers suivants contre le cardinal Mazarin, qui le fit mettre pour dixhuit mois à la Bastille :
Creusons tous le tombeau A qui nous persécute ; A ce Jules nouveau.
Cherchons un nouveau Brute ; Que le jour sera beau.
Si nous voyons sa chute.
7 août 171C.
J'ai une fois été terriblement grondée dans un petit voyage de Manheim à Heidelberg. J'étais assise dans le carrosse auprès de Son Altesse, feu mon père et un envoyé de l'Empereur, le comte de Kocnniyseck était en face de moi; j'étais alors aussi maigre et aussi légère que je suis maintenant grosse et lourde. Un cahot me fit perdre l'équilibre, je tombai sur la figure du comte; ce n'était pas ma faute, mais je n'en fus pas moins vertement réprimandée, car Son Altesse n'entendait pas la raillerie; il fallait tenir devant elle la chandelle droite.
' Ce chevalier survécut de loncuesannées à son frère: il mourut au Temple à l'âge de^quarante-six ans. « Il était fort aimable et avait été extrêmement débauché; mais depuis deux ans il s'était jeté dans une dévotion si auslùre qu'elle l'a plus épuisé que ses débauches. On dit qu'u force de faire des aumônes il laisse beaucoup de dettes. « [Journal de Barbier, juin 17 48, t. lll, p. 35.)
10 août 17 16.
Une actrice de l'Opéra, qui est morte, M"* d'Uzé ', a été fort en faveur auprès de mon fils; mais il ne l'a pas longtemps gardée. A sa mort, on a trouvé que, bien qu'elle ait eu des enfants, ni elle, ni sa mère, ni sa grand'mère, n'avaient jamais été mariées.
11 août 1716.
A Marly, le roi n'avait pas la moindre cérémonie. Il n'était permis ni aux ambassadeurs, ni aux envoyés d'y venir; il ne s'y donnait pas d'audience; il n'y avait pas d'étiquette et tout courait pêle-mêle. A la promenade, le roi faisait mettre le chapeau aux hommes, et, dans le salon, il était permis à tout le monde, jusqu'aux capitaines et sous-lieutenants de la garde à pied, de s'asseoir. Cela m'a donné tant de dégoût pour le salon que je n'ai jamais voulu y rester.
11 août 1716.
On ne saurait mieux danser et avec plus de grâce que M"* la Duchesse {de Bourbon) et ses filles; mais la mère danse encore mieux que les filles... Dans cette maison la malice passe pour de l'esprit. Les trois sœurs, M^^e la Duchesse, M"^^ d'Orléans et la princesse de Conti sont toutes trois comme si elles n'étaient pas sœurs; il n'y a entre elles ni attachement, ni confiance réciproques; elles vivent entre elles sur un pied de cérémonie comme des personnes étrangères.
* On trouve dans les Mélanges deBoisjourdain (1807, t. I), au sujet de cette actrice et du régent, une anecdote que nous nous dispenserons de Iranacrire.
DE MADAME LA nUCHESSE n'ORI.ÉAN?, 2G3
12 août nifi.
M"* de Chartres danse bien, chante encore mieux; elle a une voix étendue et belle; elle déchiffre la musique à livre ouvert et elle comprend parfaitement l'accompagnement. Elle chante sans faire les moindres grimaces. Elle persiste fermement à se faire religieuse, mais je ne puis croire qu'elle en ait la vocation, car elle a tous les goûts d'un garçon; elle aime les chiens, les chevaux, la chasse, les coups de fusil ; elle ne craint rien au monde et ne se soucie nullement de ce qu'aiment les femmes. Elle ne se préoccupe pas du tout de sa figure, quoiqu'elle ne soit point laide et qu'elle soit bien formée.
13 août 1716.
Monsieur n'a jamais inquiété sa femme au sujet de sa galanterie avec le roi son frère ; il m'a raconté toute la vie de Madame, et il n'aurait pas passé cela sous silence, s'il l'avait cru '. Je crois donc qu'en cette circonstance on a été injuste envers Madame. C'aurait été vraiment par trop fort : le frère et le neveu, le père et le fils ensemble, c'aurait été effroyable!
* Voici comment M^e de La Fayette, dans son Histoire deMadame Henriette, s'exprime sur ce point délicat: «Elle ne pensa plus qu'à plaire au roi comme belle-sœur ; je crois qu'elle lui plut d'une autre manière, je cro.s aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beau-frère, quoiqu'il lui plût peut-être davantage, mais enfin, comme ils étoient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu'ils se voyoient tous les jours au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avoient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions. »
â64 CORRESPOXDANCR
13 août 171G.
M. le Dauphin ressemblait beaucoup à la reine. Il a eu de la comédienne Raisin une fille qu'il n'a jamais voulu reconnaître. La princesse de Conti qui, depuis la mort de Monseigneur, a pris soin de cette enfant, l'a mariée à un gentilhomme nommé d'Avaujour. Le Dauphin était tellement fatigué du duc du Manie qu'il avait juré que, de sa vie, il ne reconnaîtrait aucun de ses bâtards.
13 août 1716.
La vieille guenipe n'a pas eu beaucoup de temps pour lire, car elle avait fort à faire à lire toutes les dépêches qu'on lui adressait pour lui rendre compte de tout ce qui se passait à Paris et à la cour. Il y avait parfois des paquets de vingt à trente feuillets ; elle les montrait au roi selon sa convenance et suivant qu'elle aimait ou haïssait les gens.
14 août 1716.
Henri IV fut averti une fois qu'une de ses maîtresses lui était infidèle. Elle avait donné rendez-vous au duc de Bellegarde ' , lorsqu'elle pensait que le roi ne viendrait pas chez elle. Le roi fit épier le moment où son rival serait auprès de la belle, et, lorsqu'il le sut, il alla la trouver. Elle était au lit et se plaignait d'un grand mal de tête. Le roi lui dit qu'il fallait qu'elle lui donnât à souper, car il avait grand'faim. Elle répondit
1 Roger de Termes, duc de Bellegarde, né en 1563, mort en 1636. 11 passe pour avoir été l'amant de Gabrielle d'Estiées, dont il eut la maladresse de faire à Henri IV un portrait séduisant. Le roi lui enleva la belle, et le favori fut exilé.
qu'elle n'avait pas songé à souper et qu'on n'avait gardé pour elle qu'une paire de perdrix. Le roi répliqua que c'était bien et qu'on apportât les perdrix. On apporta encore bien autre chose, car un souper avait été préparé pour le duc de Bellegarde. Quand les perdrix arrivèrent, le roi en prit une, la mit sur un morceau de pain et jeta le tout sous le lit. La dame fut effrayée et dit : « Sire, que faites-vous?» Le roi répondit en riant : « Madame , ne faut-il pas que tout le monde vive?» Il se leva ensuite et se contenta de lui avoir fait peur '.
15 aoùl 171G.
J'ai vu M. de La Mothe {le Vayer); avec tout son talent, il allait vite comme un fou. Il portait des bottes fourrées, un bonnet doublé aussi de fourrures qu'il ne quittait jamais, un grand rabat et un habit de velours noir'.
17 août 1*16.
La vieille guenipe ne manque pas de capacité ; elle parle fort bien quand elle veut. Elle n'aimait pas qu'on
* Tallemant [Historiettes, t. X, p. 73) raconte un trait semblable de François 1er et de Brissac, amant de la duchesse d'Étampes, mais avec quelques différences : le duc, sur le point d'être surpris, se jeta dans un cabinet dont la clef fut retirée; le roi demanda des confitures qui étaient dans le cabinet, et Brissac sauta par la fenêtre (voir Dreux du Radier, Anecdotes des reines et régentes de France, 1808, t. VI, p. 21). Les deux anecdotes sont peut-être apocryphes.
* La Mothe le Vayer , écrivain paradoxal et hardi. Il a joui d'une grande réputation qu'il méritait à certains égards. Il est l'objet d'un Essai de M. Etienne, 1849. Voir aussi le Dictionnaire des sciences philosophiques, t. III, p. 49C , et ïAnalecta- Biblion, t. II, p. 312.
lui donnât le titre de marquise; elle voulait qu'on l'appelât M"* de Maintenon tout court.
Elle a montré de toutes les façons la haine qu'elle avait contre moi; par exemple, quand la reine d'Angleterre allait à Marly et qu'elle faisait des promenades à pied ou en voiture avec le roi, lorsqu'on revenait, la reine et la princesse d'Angleterre, M"* la Dauphine et les princesses allaient avec le roi , et j'étais la seule
qu'on renvoyât.
1 8 août 1716.
La seconde Dauphine était délicate et même malingre; le docteur Chirac assura jusqu'à la fin qu'elle guérirait, et, en effet, si on ne l'avait laissée se lever pendant qu'elle avait la rougeole et qu'elle était en sueur, et si on ne l'avait saignée du pied, elle vivrait encore. Immédiatement après la saignée, au lieu de rouge comme du feu, elle devint pâle comme une morte et se trouva extrêmement mal. Quand on la fit sortir du lit, je m'écriai qu'il fallait au moins attendre que la sueur fût passée pour la faire saigner. Chirac et Fagon s'obstinèrent et se moquèrent de moi. La vieille guenipe vint à moi et me dit : « Voulez-vous être plus habile que tous ces docteurs qui sont là? » Je répondis : « Non, madame, mais il ne faut pas être fort habile pour savoir qu'il faut suivre la nature, et puisqu'elle incline à la sueur, il serait bien mieux de suivre cette voie que de faire lever une malade en transpiration pour la faire saigner. » Elle haussa les épaules et sourit ironiquement; j'allai de l'autre côté et je ne dis plus vn seul mot'.
* « Le public voulut que la duchesse de Bourgogne fût morte
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 267
24 août 1716.
Mnie de Montespan était très-amusante et on ne s'ennuyait jamais avec elle. Elle aimait extrêmement le jeu'.
1" septembre 1710.
Mon docteur n'est pas un charlatan et n'aime pas les remèdes ; mais mes gens, qui sont très-intéressés, craignent que ma mort ne leur fasse perdre leurs ciiarges, de sorte qu'ils le tourmentent afin qu'il me donne des drogues. La peur qu'a eu la princesse de Galles au sujet de l'accident arrivé à la comtesse de Buckeburg, dont elle croyait la jambe cassée, est bien naturelle, mais je crains qu'il n'eu résulte quelque chose de fâcheux pour l'enfant dont elle est enceinte. IS'ous avons eu ici , ces jours-ci , un exemple terrible
pour avoir pris du tabac dans une tabatière qu'elle avoit perdue pendant trois semaines, et qu'elle retrouva sur sa toilette. » {Mémoires de Maurepas, t. I, p. 54. ) « On la crut empoisonnée; il est aujourd'hui démontré qu'ils furent tués par les médecins, véritables assassins de ce temps où l'art de guérir était resté en arrière de tous les autres ; les sai innées arrêtèrent l'éruption de la rougeole. Les détails de leur fin ne laissent point de doute à cet égard. » (Aotice déjà citée, insérée dans les Mélanges de la Société des bibliophiles.)
1 On lit dans les Lettres inédites de Feiiquières, Paris, Leleux, 1846, t. IV, p. 227 : « Le jeu de M^e de Monlespan est monté à un tel excès, que les pertes de cent mille escus sont communes. Le jour de Koël elle peidoil sept cent mille escus ; elle joua sur trois cartes cent cinquante mille pistoies et les gagna, et, à ce jeu-là, on peut perdre ou gagner cinquante ou soixante fois en un quart d'heure. » Nous voyons dans le Supplément aux Mémoires de Bussy, 17 34, p. 76, qu'en une nuit Mme de Montespan perdit quatre cent mille pistoies contre la banque, et les regagna à la fin.
de ce genre : la jeune marquise de Béthune, sœur du duc de Gèvres, est heureusement accouchée d'un beau garçon ; mais comme elle avait été fort effrayée en voyant dans une église un mendiant auquel un cancer avait rongé toute la chair de la poitrine, il s'est trouvé que l'enfant avait sur la poitrine et sur la figure un mal comme une toile d'araignée. Il est mort après avoir été baptisé. On a cent exemples de ce genre, de sorte que je m'inquiète à l'égard de la princesse de Galles.
4 septembre 1716.
La guenipe n'a jamais pu pardonner au roi de ne l'avoir pas déclarée reine. Elle s'est donnée devant le roi d'Angleterre pour tellement pieuse et humble que la reine la prenait pour une sainte. La vieille guenipe sait bien que je suis une Allemande qui n'a pu, de sa vie, souffrir une mésalliance, et elle s'est figurée que c'était à cause de moi que le roi ne voulait pas déclarer son mariage : de là vient la haine qu'elle me porte. Tant que la reine a vécu, elle ne m'a point haïe; depuis la mort du roi et depuis que nous avons quitté Versailles, mon fds n'a pas vu la guenipe un seul instant.
6 septembre 17 10.
La vieille guenipe n'a jamais permis que je me mêlasse de quoi que ce fût, car elle ne voulait pas que j'eusse des motifs de causer avec le roi. Ce n'était pas une jalousie due à de l'amour, mais elle savait que je parle toujours avec sincérité, et que ne sais pas mettre un lien à ma bouche; elle craignait que je ne voulusse ouvrir les yeux du roi et lui montrer la conduite désordonnée de la dame : ce n'était pas mon intention.
8 septembre I71C.
Les maîtresses du feu roi n'ont pas terni sa gloire autant que sa vieille guenipc qu'il avait épousée; elle a attiré sur toute la France les plus grands malheurs. Elle a occasionné la persécution des réformés; elle a fait renchérir les grains et elle a causé la famine; elle a aidé les ministres à voler le roi ; elle est coupable de la mort du roi, à cause de tous les tracas qu'elle lui a donnés avec la Constitution ; elle a fait le mariage de mon tîls et voulu mettre les bâtards sur le trône ; en somme elle a tout ruiné et mis en confusion. Le roi aussi a souvent été mal servi par ses ministres'.
16 septembre 1716.
J'ai vu la première femme de chambre de la reine, la Beauvais; elle était borgne. Elle a vécu encore quelques années après mon arrivée en France. Elle est la première qui ait appris au roi comment il faut agir avec les dames; elle était bien au fait de la chose, car elle a mené une vie déréglée ^
1 On ne les épargna pas dans les couplets alors à la mode. Une citation suffira ( 1696).
le babillard chancelier, Et le fade Pelletier, Croissy, le triste Pomponne, Sont l'appui de la couronne ; Lampons, tampons, camarades, lampons.
Après quoi vient Barbezieux, Qui ne vaudra jamais mieux ; De tous ces choix l'on peut dire.
Que qui choisit prend le pire ; Lampons, lampons, camarades, lampons.
* Tous les mémoires du temps, dit M. de Laborde, toutes les
270 COmiESI'ONDANCE
20 Rcptembre 171C.
La fausseté passe ici pour de l'habileté et la franchise pour de la niaiserie. Je ne suis ni rusée ni adroite, et j'ai souvent entendu dire : vous êtes trop d'une pièce.
22 septembre 1710.
Je vous dirai franchement pourquoi je ne veux me mêler de rien; je suis vieille; j'ai besoin de me reposer et ne me soucie point de me tourmentei ; je ne veux point entreprendre ce que je ne serai pas en mesure de mener à bien; je n'ai point appris à gouverner; je n'entends rien à la politique ni aux affaires de l'État, et je suis beaucoup trop âgée pour apprendre des choses aussi difliciles. Mon lils a, grâce à Dieu, assez de ca- ])acilé pour mener les choses sans moi; d'ailleurs, j'excileiais trop la jalousie de sa femme et de sa fille ainée qu'il aime mieux que moi ; il en résulterait des querelles i)erpéluelles, et c'est ce qui ne me convient nullement. On m'a bien tourmentée, mais j'ai tenu ferme; j'ai dit que je voulais donner un bon exemple à la femme et à la fille de mon fils; ce royaume a, pour son malheur, été trop gouverné par des femmes jeunes ou vieilles. Il est temps qu'on laisse les hommes me-
Listoires de France, ont fait lionneur à la dame de Beauvais du premier amour de Louis XIV. Elle était borgne et sans beauté, mais elle avait une propreté excesoive et un tempérament de feu, ce qui nous explique, et le nombre de ses amants, et la violence elTréuée de ses amours. La Bruyère fait allusion, sous le nonj d'Eruaste, au baron de Beauvais, son fils. Ln passage de l'agenda du cardinal Mazarin, 1649, montre qu'il était fort prévenu contre elle. Elle fut diSjjraciee mouicutunémeut. [Mcmuiics de Mouglai. )
DE MADAMK LA ULCHESSE d'oKLEANS. 271
ner les affaires; j'ai donc pris le parti de ne me mêler de rien. En Angleterre, les femmes peuvent régner, mais en France, pour que les choses aillent bien, il faut que les hommes seuls gouvernent. Quel avantage y aurait-il pour moi à me tourmenter nuit et jour! Je ne demande que la paix et le repos. Tous les miens sont morts; pour qui irai-je me mettre en peine? Ma vie est presque terminée ; il m'en reste seulement assez pour pouvoir m'apprêter à mourir tranquille, et il est difficile dans les grandes affaires publiques de conserver une conscience paisible.
24 septembre 1716.
Je suis née à Heidelberg au mois de septembre ( 1 652) . Lorsque je peux, par ma recommandation, aider de pauvres gens auprès des conseils qui décident ici les affaires, je m'y emploie de tout cœur; si cela réussit, j'en suis bien aise ; sinon je pense que telle était la volonté de Dieu, et je suis contente.
26 seplenibre 1716. -
Si la duchesse de Cerri n'était pas ma petite-fille, j'aurais toutes les raisons du monde d'être contente d'elle, car elle vit fort poliment avec moi; je ne veux pas en dire davantage.... Elle a pour résidence de veuve le château d'Amboise.... Elle sait fort bien la musique qu'elle a étudiée à fond; sa voix n'est pas forte mais agréable, et elle chante avec beaucoup de justesse.
8 octobre 1716.
Le feu roi n'a jamais pensé que son testament fût maintenu. 11 a dit à plusieurs personnes : « On m'a
fait écrire mon testament et plusieurs choses ; je l'ai fait pour avoir du repos, mais je sais bien que cela ne subsistera pas. »
14 octobre 1716.
Les moines de Saint-Mihiel ont en original les Mé~ moires du cardinal de Retz ' et les ont fait imprimer. On les vend à Nancy. Il manque beaucoup de choses dans celte édition ; mais il y a à Paris une dame, nommée M""* de Caumartin, qui a ces mémoires en manuscrit sans qu'il y manque un mot, mais elle s'entête à ne pas les laisser voir, de sorte qu'on ne peut compléter l'ouvrage.
16 octobre 1716.
Quand un ambassadeur fait son entrée à Paris, il en fait quelques jours à l'avance prévenir l'introducteur des ambassadeurs, et on envoie lui faire les compliments ordinaires. On envoie aux ambassadeurs des rois le chevalier d'honneur; à ceux de Vcnii^e et de Hollande le premier écuyer, et s'il est malade ou rc-
* La première édition des Mémoires du cardinal de Rdz, Nancy, 1717, 3 vol. in-12, présente en effet des lacunes nombreuses qui n'ont été remplies dans aucune des nombreuses réimpressions qui se sont succédé jusqu'en 1836. Le texte fut alors établi d'après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, et publié dans la Collection des Mémoires pour servir à l'histoire, de France éditée par MM. Michaud et Poujoulat, 3^ série, t. I. C'est aussi d'après ces manuscrits qu'a été donnée l'édition complète de Paris, 1842, 2 vol. in-18. Nous n'avons point à nous occuper ici de ce personnage célèbre; nous renverrons aux Recherchcs historiques sur le cardinal de Retz, par M. Musset- Patbay, 1807, in- 8, ainsi qu'à deux articles de .M. Saintc-Ueuve, Causeries du lundi.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 273
tenu par quelque autre circonslance, le premier maître d'hôtel ; c'est aussi celui qu'on envoie à l'ambassadeur de Malte.
19 octobre 1*16.
Il n'est pas étonnant que le feu roi et Monsieur aient été élevés dans l'ignorance. Le cardinal Mazarin voulait régner; s'il avait fait instruire les deux princes, on ne l'aurait plus ni estimé, ni employé ; voilà ce qu'il voulait prévenir : il avait l'espoir de vivre plus longtemps qu'il n'a fait. La reine-mère trouvait bon tout ce que le cardinal faisait; il lui convenait d'ailleurs aussi qu'on eût besoin de ce prélat. C'est un miracle que le roi ait pu devenir ce qu'il a été ' .
' Des libellistes répandirent en effet le bruit que le cardinal laissait le jeune roi dans l'ignorance. Nous citerons le témoignage de l'un d'entre eux, d'après M. de Laborde : le chanoine Claude Joly , grand-chantre de Notre-Dame, avait des prétentions à la place de précepteur du roi ; il écrivit un volume de 684 pages pour prouver qu'on avait eu tort de ne pas lui confier ces importantes fonctions : « Il n'a pas esté difficile au cardinal Mazarin, encore qu'il fût mal habile homme en toutes choses, hormis l'art infâme de fourber, d'imiter en cela ces corrupteurs de princes qui l'ont précédé. » (Préface du Recueil de Viaximes véritables et importantes pour l'institution du roi contre la fausse et pernicieuse politique du cardinal Mazarin.)
Les calomnies de la Fronde reprirent cours à la fin du règne de Louis XIV. On lit dans le Brcviarum politicum secimdum rubricas Mazarinas: « Le cardinal voulait régner tout seul, « c'est pourquoi il l'a fait aussi mal élever que prince le pût « estre. »
M. de Laborde combat l'opinion de M. Barrière, qui a écrit dans Xei Mémoires à.ç^hnQnn& {Éclaircissements, t. I, p. 390): « Louis XIV fut élevé peut-être avec plus de négligence encore « que ne l'avait été son père. Il semblait que Mazarin eût pris
23 octobre 1716.
Mon fils avait un sous-gouverneur qui lui a donné l'abbé Dubois, qui est un homme fort instruit ; il comi> tait l'éloigner de mon fils aussitôt que celui-ci aurait terminé ses études, et il ne voulait pas qu'il fût un seul instant auprès de mon fils, si ce n'est à l'heure des études; mais le pauvre homme ne put exécuter son projet, car il fut atteint d'une forte colique dont, pour mon malheur, il mourut en quelques heures'. L'abbé se présenta alors ; on n'avait aucun autre précepteur sous la main ; il resta donc auprès de mon fils, et il pouvait si bien s'exprimer comme un honnête homme que je l'ai regardé comme tel jusqu'au mariage de mon fils; c'est alors que j'ai découvert toutes ses fourberies... Si cet abbé était aussi bon chrétien qu'il est habile, ce serait un homme excellent, mais il ne croit à rien et cela fait de lui un homme faux et scélérat. Il est instruit, ce n'est pas douteux, et il a donné de l'instruction à mon fils; mais j'aimerais bien mieux qu'il ne l'eût jamais vu; alors ce malheureux mariage, que je déplore encore, n'aurait pas eu lieu. Excepté
a à tâche de laisser son esprit sans culture, et d'éteindre toutes « les disposiliuns généreuses qu'il avait reçues du ciel. »
Celte assertion n'est fondée que sur le» ridicules Mémoires de La Porte ; ils ont pourtant induit en erreur M. Mignet.
' Saint-Smiun en parle ; il se nonimuil Saint-Laurent, « homme de peu, sous-introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, l'homme de son siècle le plus propre à élever un prince et à former un grand roi... » Pour gouverneur de son neveu, le roi nomma Cayeux, brave et très-honnête gentilhomme, qui buvait bien et ne savait vieo au delà . {Mémoires, 1. 1, p. 4 1 , et 11, p. 29.)
t)K MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 275
l'abbé Dubois, il n'y a aucun prêtre qui soit en faveur auprès de mon fils.
25 octobre 1716.
Le bon roi était vieux, il voulait du repos et ne pouvait en obtenir; il faisait alors ce que voulait sa vieille guenipe la Maintenon ; ce moyen était employé souvent, car la vieille, qui est une sorcière rusée, avait observé qu'on le faisait ainsi céder, et elle en profitait.
M""" de Monlcspan avait pour maxime que les rois ne devaient pas aimer leurs parents à la bourgeoise, et elle avait voulu inculper ce principe au roi, afin qu'il eût plus d'attacbement pour elle et pour les bâtards que pour nous. La vieille guenipe avait encore renchéri là-dessus au point qu'il n'y avait que ses amis et ses créatures qui pussent être en grâce et en faveur.
28odobre 1716.
Je taquine souA-ent M"^ de Berri, et je lui dis qu'elle se figure qu'elle aime la cbasse, mais qu'au fond elle aime seulement à changer de place; elle ne se soucie que de la fin de la chasse, et elle aime mieux celle au sanglier que celle du cerf, parce qu'elle y trouve l'occasion de manger de bons boudins et des saucisses... Elle se divertit tant qu'elle peut : un jour elle chasse, un autre elle se promène, un troisième elle va à la foire, quelquefois elle se rend aux danseurs de corde ou bien à la comédie et parfois à l'Opéra, mais toujours en écharpe et sans corps.
29 octobre 1716.
Nous avons eu peu de reines en France qui aient été enlièrement heureuses. Marie de Médicis est morte en
â76 CORRESPONnANCE
exil. La mère du roi et de Monsieur a été malheureuse tant que son mari a vécu. Notre reine, Marie- Thérèse, a dit à son lit de mort que dans toute sa vie, depuis qu'elle était reine, elle n'avait eu qu'un jour de véritable contentement.
L'électeur de Bavière m'a souvent fait faire bien du mauvais sang, car il faisait ici les choses les plus sottes; par exemple, il allait jouer et manger chez M. d'Antin, et il prétendait qu'il ne pouvait se mettre à table avec aucun des enfants de sa sœur, tandis qu'un souverain, sans être électeur, pouvait manger avec M'"' la Dauphine et avec moi. S'il l'avait demandé, cela aurait eu lieu ; mais il s'est contenté de manger chez d'Antin ou de Torcy avec des dames de la table du roi. Cela me donne encore de l'impatience quand j'y songe. Le roi riait de bon cœur de ma colère, et lorsque cet électeur avait fait quelque nouvelle bévue, il m'appelait dans son cabinet et me disait : « Que dites-vous de cela. Madame? » Je répondais : « Tout est chez cet électeur de même parure. » Et le roi riait de tout son cœur '.
* L'alliance que ce prince, dépourvu de talents, conclut avec la France pendant la guerre de la Succession, lui devint funeste, et les chansonniers exercèrent leur malice à cet égard. Voici quelques passages que nous croyons inédits.
L'amitié du roi très-chrétien
Vaut mieux qu'une couronne ;
Bavière a choisi pour soutien
L'amitié du roi très-chrétien;
Sa fortune est réduite à rien,
Mais voici comment il raisonne :
L'amitié du roi très-chrélieu
Vaut beaucoup mieux qu'une couronne.
Le grand maréchal de Tallard
DE MADAMR LA DtJClIRSSE d'oRLÉANS. 277
6 novembre 17 IG.
Autrefois on ne prenait jamais ici le deuil pour des enfants au-dessous de six ans, mais M. le duc du Maine ayant perdu une petite liile d'un an, la vieille guenipe nous fit donner ordre par le roi de prendre tous le deuil, et depuis on le prend pour les enfants d'un an.
A M. DE HARLING.
.6 novembre 17 IG.
Lorsque les gens ont vécu comme M. Leibnitz et ont mené une conduite telle que M. Harling me représente la sienne, je ne puis croire qu'il ait eu besoin d'avoir des prêtres autour de lui ; ils ne pouvaient rien lui apprendre, car il en savait plus qu'eux tous. Une habitude ne forme pas une véritable crainte de Dieu, et la communion, considérée comme le résultat de l'habitude, n'a aucune valeur morale, si le cœur est dépourvu de sentiments louables. Je ne doute pas du
Et le duc de Bavière Ont, par un surprenant hasard,
Donné les étrivières Au prince Eugène, ce dit-on, La faridondainc, la faridondon, Et aux confédérés aussi,
Biribi, A la façon de Barbari.
BaTÎère n'est point dans l'erreur '.
De se joindre à la France, ' ' i
C'est pour être fait empereur ;
S'il agit par prudence.
Le grand Louis lui eu repond, La faridondainc, la faridondon ; Il tient tout ce qu'il a promis,
Biribi, A la façon de Barbari.
tout du salut de M. Leibnitz, et je trouve qu'il a été heureux de ne pas avoir eu à souffrir longtemps.
10 novembre 1716.
Quand mon fils a reproché tout doucement à la Maintenon qu'elle le décriait, et l'a engagée à rentrer dans sa conscience, puisqu'elle savait que ce qu'elle disait était des méchancetés, elle a répliqué : « J'ai répandu ce bruit parce que l'ai cni. ^> Mon fils lui a répondu : « Non, vous ne pouviez pas le croire, sachant le contraire. » Là-dessus elle a répondu avec insolence, et j'admirais la patience de mon fils : « Est-ce que la Dauphine n'est pas morte? — Ne pouvait-elle pas mourir sans moi? repartit mon fils; était-elle donc immortelle? » Elle répliqua : « J'ai été si au désespoir de cette perte, que je m'en suis prise à celui qu'on me disait en être la cause. » Mon fils lui dit : « Mais, Madame, vous savez le compte qu'on a rendu au roi; que ce n'est pas moi, et que M™^ la Dauphine n'a point été empoisonnée du tout — Il est vrai, répliqua-t-elle, je n'en dirai plus rien '. »
10 novembre 1716.
Le feu roi me raconta une histoire au sujet de la reine de Suède, Christine; elle ne mettait jamais de coiffe de nuit, mais elle s'entourait la tête avec une serviette. Une fois qu'elle ne pouvait dormir, elle fit faire de la musique auprès de son lit. Comme le concert était de son goût, elle avança soudain la tête hors
* Fagon, premier médecin du roi par le crédit de Mme de Maintenon, avait dit au roi que la cause de la mort de la Dauphine était le poison [Mémoires de Saint-Simon ).
DE MADAME LA DUCHESSE u'ORLÉA^'S. 279
de ses rideaux et s'écria : « Mort diable ! qu'ils chantent bien. » Les castrats et les Italiens, qui ne sont pas des plus braves, furent tellement épouvantés à l'aspect de cette étrange figure qu'ils demeurèrent muets, et il fallut que la musique cessât. On voit encore à Fontainebleau, dans la grande salle, le sang de l'homme qu'elle a fait massacrer. Elle ne voulait pas que tout ce qu'il savait sur son compte vînt à être connu, et elle pensait que les choses se divulgueraient si elle ne lui faisait pas ôter la vie. Il avait déjà commencé à jaser par jalousie, car un autre était venu le supplanter dans ses bonnes grâces. Elle était très-vindicative et livrée à toutes sortes de débauches, même avec les femmes. Si elle n'avait pas eu autant d'esprit, personne n'aurait pu la souffrir. Elle était redevable de ses vices à des Français, et surtout au vieux Bourdelot, qui avait été médecin du grand Condé , et qui l'a fortifiée dans tous ses dérèglements. Elle pouvait parler de choses que les plus giands débauchés seuls peuvent imaginer. Elle a forcé M""* de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se défendre. On a regardé cette reine comme une hermaphrodite. Les Français qui étaient avec elle à Stockholm étaient des gens fort dépravés; ce sont eux qui l'ont amenée à tous ces désordres. Le duc Frédéric- Auguste de Brunswick était charmé de Christine ; il disait que de sa vie ii n'avait trouvé aucune femme qui eût autant d'esprit et qui fût aussi agréable et aussi divertissante; il ne trouvait jamais le temps long auprès d'elle. Je lui dis que j'avais entendu dire qu'elle parlait de la façon la plus licencieuse; il répondit que c'était vrai, mais qu'elle
savait si bien arranger les choses qu'elles n'inspiraient pas de dégoût ' . Cette reine ne pouvait plaire aux femmes, car elle les méprisait toutes en général.
10 novembre 111 G.
Notre reine était de la plus grande niaiserie', mais la meilleure femme et la plus vertueuse du monde, qui avait de la grandeur el savait bien tenir une cour. Elle croyait tout ce que le roi lui disait , le bon et le mauvais. Elle avait de vilaines dents noires et gâtées. On prétend que cela venait de ce qu'elle prenait tou-
' Les Mémoires de Mme de Motteville représentent Christine comme elle fut toujours, ridicule dans son accoutrement, indécente dans son maintien, libre dans ses manières, dans ses gestes, dans ses discours. Cependant M^ae de Motteville ne raconte rien d'aussi fort que ce qu'a rapporté Brienne ( Mémoires, 1828, t. II, p. 242), On ne sait ce qui doit surprendre le plus, ou de l'effronterie de Christine qui tenait un pareil langage à la reine devant les dames de la cour, ou de lindulgence extrême de la duchesse de Longuevillc qui, dévote et janséniste, souffre cependant que Brienne lui redise ces étranges paroles, et qui en rit aiix éclats.
Amelot de la Houssaye s'exprime ainsi dans ses Mémoires (t. II, p. 361):
« Bourdelot et le chirurgien Soreau ont fait leur fortune avec la reine Christine en sauvant les apparences de sa virginité par des remèdes abortifs. «On peut consulter, mais avec précaution, deux écrits publiés en Hollande : Histoire de la Vie de la rcyne Christine, 1GG7, et Recueil de quelques pièces curieuses servant à l'esclaircissement de l'Histoire de la reyne Christine,
* Marie-Thérèse ne mettait pas l'orthographe, comme le montre un billet inséré dans Y Histoire de Colbert, par M. Clément, p. 130. Du reste, cette ignorance ou cette négligence était alors chose générale. Saint-Simon mentionne « la bêtise et l'étrange langage de la reine. »
DE MADA-MK LA DLCUES^E d'oULKANS. 281
jours du chocolat; couvent elle mangeait aussi beaucoup d'ail. Elle était grosse et petite, et avait une belle peau blanche. Quand elle ne marchait ni ne dansait, elle paraissait assez grande. Elle mangeait fréquemment et longtemps, mais c'étaient de petits morceaux, comme si c'eût été pour un petit serin. Elle ne pouvait renier son pays; elle avait beaucoup de manières espagnoles. Elle aimait le jeu outre mesure ; elle jouait la bassolte, le reversi et l'ombre , et quekpiefois la petite prime; mais jamais elle ne gagnait, parce qu'elle n'avait pu apprendre à bien jouer.
M. le Dauphin [le fils de Lo?«'sA7Fj n'a jamais rien véritablement aimé ni haï, mais il était méchant; son plus grand plaisir était de faire de la peine aux gens ; lorsqu'il avait quelque pièce à faire à quelqu'un, il commençait à le traiter avec bonne grâce. Il a été en tout le caractère le plus inconcevable qu'on puisse imaginer. Lorsqu'on s'imaginait qu'il était en colère, on le trouvait souvent de fort bonne humeur; lorsqu'on le croyait fâché, il se montrait content; jamais on ne devinait juste.
13 novembre 1716.
L'abbé Dubois agit comme s'il croyait que lui et moi nous sommes parfaitement d'accord, et quelque chose de désagréable que je puisse lui dire, il tourne tout en plaisanterie... Je lui rends justice; il a beaucoup de capacité, il parle bien et il est de bonne compagnie, mais il est faux et intéressé comme le diable; il ressemble à un jeune renard, sa fausseté se voit dans ses yeux.
17 novembre 1716.
Il y a bien des années que le bruit courait à Saint- Cioud que l'esprit de feu Madame se montrait auprès d'une fontaine où elle s'était assise dans les grandes chaleurs; car cet endroit est très-frais. Un soir, un laquais du maréchal Clérambault étant allé puiser de l'eau à la fontaine, \it quelque chose de blanc sans visage; ce fantôme, qui était assis, se leva au double de sa hauteur ; le pauvre laquais s'enfuit tout saisi d'efl'roi ; il assura, en rentrant, avoir vu Madame, tomba malade et mourut. L'officier qui était alors capitaine du château, s'imaginant bien qu'il y avait quelque chose là-dessous, se rendit quelques jours après à la fontaine, et voyant marcher le fantôme, il le menaça de lui donner cent coups de bâton, s'il n'avouait ce qu'il était. Le fantôme dit : « Ah ! monsieur de Lastéra, ne me faites point de mal, je suis la pauvre Philipinette. » C'était une vieille du village, âgée de soixante-dix-sept ans, n'ayant plus une seule dent dans la bouche, les yeux malades et bordés de rouge, une grande bouche, un gros nez ; en somme elle était hideuse. On voulut la conduire en prison, j'intercédai pour elle. Comme elle vint pour me remercier, je lui dis : Quelle rage vous tient de faire le fantôme au lieu de vous aller coucher? Elle répondit en riant : Je ne puis avoir regretà ce que j'ai fait; à mon âge on dort peu; il faut bien avoir quelques petites choses pour réveiller res[)iit. Tout ce que j'ai fait dans majeunessenem'a pas tant réjouie que défaire le fantôme. J'élaisbien sûre que ceux qui n'auraient pas peur de mon drap blanc auraient peur de
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÊANS. 283
mon \isage. Les poltrons faisaient tant de grimaces que j'en mourais de rire. Ce plaisir nocturne me payait de la peine d'avoir porté la hotte toute la journée.
19 novembre 1716.
Si mon 111s a un œil malade, cela vient de l'accident qu'il a éprouvé lorsqu'il n'avait que quatre ans'. De près il y voit Lien et peut lire les écritures les plus fines; mais à la dislance de la moitié de longueur d'une chambre, il ne peut reconnaître personne s'il n'a pas de lunettes.
20 novembre 17 IC.
M"* d'Orléans se farde outre mesure avec du rouge d'Espagne; nous la taquinons souvent à ce sujet; elle ne fait qu'en rire... Elle met beaucoup de temps à manger, à se mouvoir, à tout ce qu'elle fait... Elle est fort superstitieuse; il y a quelques années, une religieuse vint à mourir à Fontevreaux, M^^^ de Boilar. Quand M'"^ d'Orléans perd quelque chose, elle promet des prières à cette religieuse pour la retirer du feu du purgatoire , et elle se figure ensuite qu'elle ne peut manquer de retrouver ce qu'elle a égaré.
24 novembre 1716.
L'électeur de Bavière avait avec lui son maréchal, le comte d'Arco, frère de celui qui a été marié d'une façon si étrange à la Popel, maîtresse de l'électeur* et
• En 1678, le duc de Chartres fut malade; le roi en pleura, Monsieur fut au désespoir, et Madame tira l'épée du chevalier de iJiiuvrou pour se tuer. (Buss\ RaLutin.)
« Saiul-Simon, t. XXVli, p. 112, iiarie de Mme d'Arco ; elle mourut à Paris, « où elle donnoit a jouer tant qu'elle pouvoit. u
mère du chevalier de Bavière ; il n'a jamais pu se trouver seul avec elle. Ce maréchal était aussi distingué que son frère était nigaud ; il était désespéré de ce que le prince jouait un rôle aussi ridicule et misérable ; le pauvre homme venait me trouver et me raconter ses chagrins; quand les choses allaient un peu mieux , il venait aussi m'en rendre compte, mais je crois qu'on lui a défendu ensuite de me rendre visite, car je ne l'ai plus revu jusqu'à sa mort. Aucun de tous les personnages de la suite de l'électeur ne sont plus venus me voir; je pense qu'on leur avait donné des ordres à cet égard. Toutes les manigances de cet électeur ne plaisaient pas du tout au roi ; il me disait : « Que ditesvous de cela? l'approuvez-vous? » Je répondais en me fâchant que c'était la chose la plus ridicule du monde, et le roi riait de tout son cœur. L'électeur faisait si grand cas des grisettes que, lorsque le loi donna des noms aux avenues dans la forêt, il voulait à toutes forces qu'il y eût l'allée des Grisettes, ce que le roi ne jugea pas à propos. 11 a laissé de sa race dans les villages. On m'a montré deux filles qu'il avait laissées enceintes en partant.
!«'■ décembre 1716.
Le jeune roi a des yeux noirs comme du jais, et ce qu'on peut appeler un beau regard; ses yeux sont bien plus doux qu'il ne l'est en effet, car il a une petite tête violente. Il a déjà une vauité eflroyable, et il sait fort bien ce que c'est que le respect.
3 décembre 1716.
Mon fil% prétend que sa fille n'a aucun pouvoir
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sur lui. Il était enchanté de commander l'armée d'Espagne; aussi tout a été de son goût dans ce pays; cela lui a valu la haine de la princesse des Ursins, qui a craint que mon fils ne fit tort à son autorité , et qu'il ne gagnât plus qu'elle la confiance des Espagnols.
Paris, 11 décembre 1716,
On dit que la princesse de Galles a été au moment de périr, parce que l'accoucheur anglais s'opposait à ce qu'une sage-femme allemande approchât de la princesse, et pendant ce débat, sa vie courait les plus grands dangers. Je voudrais savoir si cela est vrai.
Paris, 15 décembre 171G.
On dit qu'une dame d'honneur de la reine d'Angleterre, une veuve, se trouve enceinte du fait du prince de Galles; je vous prie, ma chère Louise, de me dire si c'est vrai ou non. Si la chose est vraie, je plains de tout mon cœur la princesse. Quoiqu'elle ne se soit jamais montrée jalouse , un pareil éclat, dans sa propre maison, ne peut lui convenir. Tous ces Anglais sont des cerveaux étranges, et je regretterais infiniment qu'il survînt quelque chose de désagréable à la princesse. On a bien raison de dire que des catins ne vient jamais rien de bon '.
16 décembre 1716.
Ce bossu deFagon', favori de la vieille guenipe,
* Von Huren kompt nie nichts gutts. Proverbe allemand que nous reproduisons avec l'orlhographe de la duchesse.
2 Mort en 1C93, à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait été nommé en 1672 premier médecin de Louis XIV.
disait que ce qui lui déplaisait dans le christianisme, c'était de ne pouvoir élever à la Maintenon un temple et un autel afin de l'adorer '.
24 décembre 171 G.
Le roi était galant, mais souvent débauché; tout lui était bon, pourvu que ce fussent des femmes; paysannes, filles de jardiniers', femmes de chambre, dames de qualité, pounu qu'elles fissent seulement semblant d'être amoureuses de lui.
1 Bien avant sa toute-puissance , elle avait des flatteurs. L'homme le plus caustique de l'époque écrivait : « Je sais la « générosité de M™e Scarron, son honnêteté et sa vertu, et je « suis persuadé que la corruption de la cour ne la gâtera ja- « mais, w Lettre de Biissy à Mme de Sévigné , datée de Paris, 13 décembre 1673, publiée par M. Lud. Lalanne, Bibliothèque de l'École des chartes, 3* série, t. IV, p. 157.
' Voir les Mémoires de Saint-Simon, t. I, ch. xiv, les Aventure» de d'Assoucy, t. II, etc., au sujet d'une jardinière, modeste mère du premier et du moins exigeant des bâtards de Louis XIV. Benserade se permit de reprocher au roi ses ardeurs fougueuses avec une franchise dont Louis ne lui sut pas mauvais gré; le poète plaçâtes vers suivants dans \e Ballet des Plaisirs, dansé par Sa Majesté le 4® jour de/ebvrier 1665; ils sont adressés au roi représentant un débauché :
Mais d'en user comme cela.
Et de courir par-ci par-là, Sans TOUS arrester à quelqu'une, Que tout Yous soit bon, tout égal, La bloude autant comme la brune ; Ah ! sire, c'est un fort grand mal.
Voir aussi La Beaumelle, Mémoires pour servir à l'histoire de 3/me de Maintenon, 17 55, t. 1, p. 217. Citons aussi quelques lignes que nous empruntons à une curieuse dissertation de M. Paul Lacroix : Concordance de l'état sanitairede Louis XIV avec les événements de son règne [ Dissertation sur quelques jioints curieux de l'histoire de francc,u°M, iSi'ô). «Louis XIV
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20 (li'comlire 17 IG.
Sans la vieille gnenipe, le duc deBerri eût été bossu comme les antres jeunes princes à qui le duc de Beauvilliers avait fait porter des croix de fer... Le caractère du duc de Berri a changé tout d'un coup; on dit qu'il lui est arrivé ce qui arrive à beaucoup d'enfants de Paris qui montrent beaucoup d'esprit dans leur jeunesse, et qui deviennent ensuite stupidcs.
3 janvier 1717.
La vieille Beauvais, première femme de chambre de la reine-mère, était dans le secret de son mariage avec le cardinal Mazarin ; cela obligeait la reine à passer par tout ce que voulait cette femme ' ; de là est
avait dans le sang une âcreté qui se révéla dès sa naissance par des gales et des érysipèles, sans que les médecins parvinssent à détruire ce principe d'éruption cutanée. C'était là certainement une des causes organiques de son caractère orgueilleux, obstiné, despote , irritable ; c'était là aussi !e foyer de ses amours. U faut le dire, en demandant pardon de cette hypothèse triviale aux dames et à la diiinité de l'histoire, si Louis XIV ne fût pas venu au monde couvert de ijole, et s'il n'eut pas tari le lait d'un nombre infini de nourrices, il aurait imité un père qui tirait avec des pincettes un billet doux caché dans la gorge de Mme de Hautefort, et les noms de Mancini, de La Vailière, de Montespan, de Fontanges et de tant d'autres n'éveilleraient aucun souvenir de galanterie et de libertinage. »
1 « C'étoit une femme avec qni les plus grands ont longtemps compté, et qui, toute vieille, hideuse et borgnesse qu'elle était devenue, a, de temps en temps, conlinup do paraître à la cour, en grand habit, comme une dame, et d'y être traitée avec distinction jusqu'à sa mort. » {Notes du Journal de Vangeau. ) La reine l'aimait fort et ne l'appelait que Cataut ; elle ne manquait ni d'esprit, ni d'expérience. Le marquis de R cholieu épousa par amour sa ûlle, et, à la recommandation de la reine-mère, le roi
venu que les premières femmes de chambre de ce pays-ci ont tant de droits dans nos appartements.
I3janvier 1717.
Un gentilhomme du Palalinat qui avait longtemps servi dans les Indes racontait que, dans une des cours de ce pays-là, le premier minisire et le garde des sceaux avaient l'un contre l'aulre une haine effroyable ; un jour, ce dernier voulant se servir des sceaux , ne les trouva plus dans la cassette. Il fut saisi d'effroi, car sa vie et sa tête étaient fort compromises. 11 alla trouver un ami qui lui était dévoué et lui demanda ce qu'il y avait à faire en cette circonstance. L'ami lui demanda s'il avait des ennemis à la cour : « Oui, répondit le gai'de des sceaux, le premier ministre est mon ennemi acharné. Tant mieux! dit l'ami; allez vite mettre le feu à votre maison , ne prenez que la cassette où sont renfermés les sceaux, remettez-la vite au premier ministre ; elle ne peut être déposée en meilleures mains. Retournez ensuite chez vous afin de sauver ce que vous pourrez. Quand l'incendie sera lîni, allez chez le roi et priez-le d'ordonner au premier ministre de vous remettre les sceaux ; faites que la chose ait lieu en présence du roi ; si les sceaux se retrouvent dans la cassette, tout est au mieux ; s'ils n'y
lui donna la capitainerie de Saint-Germain ( Mémoires de Clioisy ). On lit dans les Lellres de Gui-Patin : « La marquise de Rkhclica est fille de Mme de Beauvais, première femme de chnmLre de la reine; on dit que le père de cette madame de Ijeauvais étoit un fripier de la halle ; d'autres disent encore moins que fiipicr, mais seulement croclietcur » (Lettre du 4 mai 1GC3, t. m, p. 'i33j.
sont pas , prenez-vous en au ministre, accusez-le de les avoir volés; vous perdrez ainsi votre ennemi et vous recouvrez les sceaux. » C'est ce qui est arrivé en effet, et les sceaux se sont retrouvés.
15 janvier 1717.
Aussitôt qu'un enfant du roi vient au monde, il se nomme Enfant de France ; on l'emmaillotte et on lui met au cou le cordon {de l'ordre du Saint-Esprit) ; mais il n'est fait chevalier de l'ordre qu'après sa première communion , et cela a lieu avec les cérémonies habituelles.
16 janvier 1717.
11 ne peut y avoir dans le monde entier de mains plus vilaines que les miennes. Le roi me l'a souvent reproché et m'a fait rire de bon cœur; comme je n'ai jamais de ma vie pu me vanter d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de rire moi-même de ma laideur, et cela m'a réussi, car jai souvent trouvé des sujets de rire.
18 janvier 1717.
Le roi d'Espagne est un bon et paisible personnage; il parle peu et il aime extrêmement sa femme ; il lui
laisse tous les soucis et il ne se tracasse de rien Il
est dévot ; mais s'il ne l'était pas, il serait fort débauché, car il ne peut se passer de femmes ; voilà pourquoi il aime si fort toutes ses épouses. Ce bon roi n'est pas assez délicat pour faire des diflérences; pourvu qu'il ait une femme dans son lit, tout lui est bon.
25jau\ier 1717.
Tant que le roi a élé jeune, toutes les femmes ont 1. - 25
couru après lui ; mais il a renoncé à ce genre de vie quand il s'est imaginé qu'il était devenu dévot. Le véritable motif était que la vieille sorcière le surveillait si bien qu'il n'osait plus regarder personne ' . Elle le
* Les libellistes et les chansonniers continuèrent de prétendre que, dans sa vieillesse, le roi se livrait à la galanterie. Les recueils manuscrits renferment, sous la date de 1710, une chanson qui a été reproduite dans le Nouveau Siècle de Louis XIV, t. IV, p. 76.
Chantons les exploits inouïs De notre invincible Louis, Qui, septuagénaire.
Eh bien !
S'avise eucor de faire.
Vous m'entendez bien .
Les malheurs de son petit-fils, Nos pertes, ui ses cheveux gris, N'ont encop pu l'abattre,
Eh bien !
II est vif comme quatre.
Vous m'entendez bien.
Quoique devenu bisaïeul, Et près d'entrer au cercueil, Il a fait à la nièce,
Eh bien !
De sa vieille maîtresse.
Vous m'entendez bien.
Ce trait, relatif à M^e de Caylus, est une calomnie stuplde. Un sonnet de la même époque fait aussi allusion aux prétendues amours du roi.
Cessez donc, ennemis, d'insulter ma personne : Si vous me surpassez au métier de Belloue, Je vous surpasse tous au métier de Vénus.
En 1C96 on avait publié en Hollande les Amours de Louis le Grand et de mademoiselle du Tron, comédie satirique où Mrae de Maintenon est vivement attaquée. Celte pièce, réimprimée plus tard avec des augmentations, a reparu dans les Mé' langes de Boisjourdain, 1. 1, p. 7 4- 17 S.
dégoûta aussi de tout le monde pour l'avoir et le gouverner toute seule, et cela sous prétexte de prendre soin de son âme.
30 janvier 1717.
J'ai entendu raconter qu'en Angleterre on regardait mon oncle, le feu prince Rupert ' , comme un grand sorcier, et un gros chien noir qui l'accompagnait pour le diable. Quand il vint à l'armée et qu'il marcha à l'ennemi, des régiments entier s s'enfuyaient devant lui à cause de cela.
2 février 1717.
Quoique feu Monsieur ait beaucoup reçu de moi , j'ai été obligée de tout lui céder : bijoux, meubles, tableaux , enfin tout ce qui m'est venu de ma famille ; je n'avais pas autrefois les moyens de xirve selon mon rang et de soutenir ma maison , qui est fort considérable... On m'a maltraitée; mais c'est un peu la faute de la princesse Palatine, qui a si mal fait dresser mon contrat de mariage
Toutes les madames ont des pensions du roi ; mais comme elles sont établies sur l'ancien pied , cela ne donne pas les moyens d'arriver au bout de Tannée.
6 février 1717.
Des femmes de chancelier n'ont ici le tabouret que
* Fils de Frédéric, électeur palatin, et d'Elisabeth, fille ainée de Jacques l*»". Il défendit avec beaucoup de vigueur et de talent la cause de Charles !*■■, et mourut en 1G82. Il s'occupa assidûment d'expériences de chimie et de physique, ainsi que de la pratique des arts mécaniques. On lui doit plusieurs inventions importantes.
le malin, lorsqu'elles viennent à la toilette; le soir, elles doivent se tenir debout ; cela vient de ce que, du temps de la reine Marie de Médicis, il y avait une chancelière qui était en grande faveur; mais elle avait de mauvaises jambes et ne pouvait se tenir debout; la reine la faisait venir tous les matins et lui permettait de s'asseoir ; depuis, cet usage s'est maintenu.
9 février 1717.
Le marquis de Villequier, fils du duc d'Âumont, fit il y a quelques jours une visite à la marquise de Nesle. 11 vint dans la tête de celle-ci de lui demander s'il était vrai qu'il était amoureux de sa femme. Villequier répondit : « Je n'en suis pas amoureux ; je la vois même fort peu ; nos humeurs diffèrent beaucoup : elle est sérieuse, et moi j'aime la gaieté et les plaisirs. Je l'aime d'une amitié fondée sur l'estime, car c'est une des plus honnêtes femmes de France. » Madame de Nesle à laquelle on ne peut donner pareils éloges, crut que le marquis voulait lui faire un affront, et s'en plaignit à M. le Duc, qui lui promit de la venger. Quelques jours après , il invita le jeune Villequier à dîner chez le marquis de Nesle même ; il y avait , outre madame de Nesle, le marquis de Gèvres ', madame
* Le marquis de Gèvres a dû une célébrité fâcheuse à l'étrange procès que lui intenta sa femme, pour cause d'impuissance, procès dont les pièces recueillies à Rotterdam , en 1714, remplissent deux volumes formés de neuf cents pages. Il avait épousé Mlle Maserani, fille d'un maître des requêtes, extrêmement riche. Saint-Simon parle de ce procès qui amusa tout Paris, t. XIX, p. 7 4, t. XXI, p. 13G. Le père du marquis, le duc de Gèvres, renchérissait sur le laisser-aller de l'époque en fait d'ortho-
de Coligny et d'autres. Pendant le dîner, M. le Duc commença tout à coup à dire ainsi : « Bien des gens croient être à couvert du cocuage, mais c'est une erreur. J'ai cru me mettre à l'abri, en épousant un monstre : cela ne m'a servi de rien , car un vilain Du Challar, plus laid que moi, me fait cocu. Pour le marquis de Gèvres, il ne le deviendra point, parce qu'étant impuissant, il ne saurait se marier; mais vous (à M. de Nesle), vous l'êtes de tel et tel, etc. » Nesle, qui ne le croyait pas, quoique cela soit très-vrai , se mit à rire de tout son cœur; puis, s'adressant àVillequier, il lui demanda : « Et vous , ne croyez -vous pas l'être, Villequier ? » Celui-ci se tut. M. le Duc continua : « Vous Têtes du chevalier de Pesay. » Villequier rougit ; cependant il dit: « Javoue que, jusqu'à présent, je n'ai pas cru l'être, mais, puisque vous me mettez en si bonne compagnie, je n'ose m'en fâcher. » Je trouvai que madame de Nesle n'avait pas été bien vengée.
13 février Î717.
Mon fils était si content de commander une armée, que tout lui a plu en Espagne; de là est venue la haine que la princesse des Ursins lui porte; car elle
graphe, ainsi que le montre un billet écrit de sa main, et que M. Peignot a fidèlement reproduit ( Documents et détails sur les dépenses de Louis XIV, 1827, p. 44) : « Monsieur me trouvant oblije de randre unne bonne party de largan que mais anfant ont pris de peuis quil sont an campane cela moblije a vous suplier très humblemant de me faire la grâce de commander Monsieur quant il vous plera que l'on me pay la capitcnery de Mousaux vous asscurant que vous moblije res fort sansi blement. »
s'est figuré que mon fils empiéterait sur son autorité et qu'il gagnerait plutôt qu'elle la confiance des Espagnols.
Le baron Gœrz a voulu ici tromper mon fils ; mais mon fils ne s'est point fié à lui et ne lui a pas permis d'acheter un seul navire, de sorte que les espérances du baron ' se sont dissipées.
15 février 1717,
Quand mon fils n'avait que quatorze ou quinze ans, il n'était pas laid ; mais depuis, le soleil d'Italie et d'Espagne l'a si fort brani , que son teint est devenu d'un rouge foncé. Il n'est pas grand et cependant il est gros ; ses mauvais yeux font qu'il louche parfois, et il a une mauvaise démarche. Je l'aime du fond de mon âme, mais je ne puis comprendre que des femmes soient éprises de lui, car il n'a nullement les manières de la galanterie, et il n'est pas discret.
22 février 1717.
J'ai été obligée de céder mes joyaux à mon fils, autrement je n'aurais pas eu assez pour vivre selon mon rang et entretenir ma maison, qui est fort grande, et , à mon avis, c'est une chose plus recommandable que d'être parée de pierreries Lorsqu'on dresse le contrat de mariage, selon la coutume de Paris, tout est en commun ; mais le mari est maître de la communauté. On ne compte que ce que l'on a apporté dans l'avoir conjugal.
Lorsqu'on se flattait que je gagnerais mon procès à
* 11 était venu en France pour servir les intérêts du prétendant.
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Rome et que je recevrais de Targent , la vieille me fit dire, au nom du roi , que je devrais m'engager, si je gagnais mon procès, à donner aussitôt à mon fds la moitié de ma fortune, et que, si je ne le faisais pas, je devais m'attendre à la disgrâce du roi ; je me mis à rire et je dis que je ne savais pas pourquoi l'on me faisait des menaces, que je n'avais nul autre héritier que mon fils, qu'il était convenable, s'il me survenait quelque bien, qu'il attendit ma mort pour en avoir la propriété, et que le roi était trop juste pour m'en vouloir si je ne faisais que ce qui était équitable et convenable. Là-dessus vint la nouvelle que j'avais perdu mon procès, ce qui, pour les motifs que je viens de dire, ne me chagrina pas.
23 février 1717.
Là guenipe cachait au roi tout ce qui pouvait le chagiiner dans les affaires étrangères ou dans les événements du royaume, mais elle Ta tourmenté continuellement avec la constitution ' et avec les bâtards qu'elle a toujours voulu élever plus haut que le roi même ne l'aurait désiré ; elle l'a tourmenté aussi par suite de sa haine contre moi et contre mon fils ; mais quant à lui, il ne nous haïssait pas.
4 mars 1717.
La reine d'Angleterre (veuve de Charles /") avait contracté un mariage clandestin en épousant son che-
* La constitution Unigenitus, rendue par Clément XI, et qui condamne cent une propositions extraites des, Réflexions morales du jère Quesnel; l'acceptation de la bulle du pape donna lieu en France à de longs et vifs débats fort oubliés aujourd'hui.
valier d'honneur, qui la traitait fort mal. Tandis que cette pauvre reine n'avait ni bois ni nourriture, il avait dans son appartement un grand feu et il donnait de grands repas. 11 sappelait mylord Jermyn , comte de Saint-Âlbans ; il n'adressait pas une seule bonne parole à la reine.
13 mars 1717.
Du temps d'Henri IV, les bâtards de ce roi avaient le pas sur tous les princes de la maison de Lorraine; mais, le lendemain de la mort du roi, le duc de Verneuil, voulant passer devant le duc de Guise, celui-ci le prit par le bras et lui dit : « Cela était bon hier, mais cela ne vaut rien aujourd'hui. » 11 le tira en arrière et passa devant lui.
19 mars 1717.
Je suis irritée lorsque je songe combien on a mal parlé du feu roi, et combien Sa Majesté a été peu regrettée de tous ceux à qui elle avait fait le plus de bien,
23 mars 1717.
Mon fils a bien recompensé son abbé Dubois; il lui a donné la charge de secrétaire du cabinet du roi, qu'avait feu M. de Caillières et qui rapporte 22,000 livres de revenu ; il lui a aussi donné une place dans le conseil de régence pour les affaù^es étrangères.
31 mars 1717.
Le duc de Berri était au commencement passionné pour sa femme ; celle-ci, qui était adroite, s'aperçut de son intrigue et déclara à sou mari que s'il voulait con-
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tinuer à vivre avec elle de bonne amitié et comme ils avaient fait d'abord, elle le laisserait se cxjnduire à sa guise et qu'elle ferait comme si elle ne se doutait de rien ; autrement elle irait se plaindre au roi, et la personne serait chassée si loin , que de sa vie il ne la reverrait ni n'en entendrait parler. Il a parfaitement vécu avec elle jusqu'à sa mort, lui a laissé faire toutes ses volontés, et il est décédé épris de la femme de chambre. Un an avant sa mort, il l'avait mariée, mais avec la condition que son mari n'aurait aucun rapport avec elle. Il l'a laissée enceinte, ainsi que sa femme ; toutes deux sont accouchées après sa mort; IM"'* de Berry, qui n'était pas du tout jalouse, a pris soin de la mère et de l'enfant.
14 mai 1717.
J'ai reçu aujourd'hui une grande visite, celle de mon héros, le Czar. Je lui trouve de très-bonnes manières, en prenant cette expression dans le sens de celles d'une personne sans façon et nullement afiectée. Il a beaucoup de jugement ; il parle un mauvais allemand, mais il se fait cependant comprendre sans peine et il cause très-bien. Il est poli à l'égard de tout le monde et il est fort aimé ' .
* On trouve des détails sur le séjour du Czar à Paris, dans Saint-Simon, t. XXYIII, p. 137, dans les Mémoires de la Régence (par le chevalier de Piossens, 1737, t. I, p. 318) et dans les Mémoires de Louville, t. II, p. 3il, qui met en latin le récit d'une des prouesses de ce monarque. Ce qu'il buvait et mangeait était inconcevable, au dire de Saint-Simon. Sa conduite fut loin d'être toujours exempte de reproches. Voir aussi les Nouveaux Essais sur Paris, par Coudray, t. III, p. 253.
17 mai 1717.
Mme d'Orléans serait la plus fausse de toutes les personnes du monde, s'il n'y avait pas sa fille, M"^ de Valois; celle-ci est pire encore. Je trouve affreux de trouver une fausseté aussi horrible dans une personne aussi jeune... M^'^ de Valois ne se soucie pas de moi et ne peut me souffrir.
21 mai 1717.
La grande princesse de Conti est, de toutes ses filles du côté gauche, celle que le roi a le plus aimée.
30 mai 1717.
Le mariage de l'électeur de Bavière avec la princesse polonaise montre bien que l'on ne peut échapper à sa destinée ; ce n'était pas du tout une union convenable pour ce prince. On m'a raconté qu'on l'avait embarqué et marié sans que lui-même le sût; ses conseillers avaient été gagnés avec de l'argent, et ils ont si bien poussé la chose qu'elle s'est trouvée faite sans qu'il s'en doutât pour ainsi dire.
1er juin 1717.
Mme de Ventadour est devenue ma dame d'honneur il y a au moins seize ans, et elle m'a quittée deux ans après la mort de Monsieur; c'était un tour que me jouait la vieille guenipe pour me faire enrager, parce qu'elle savait que j'aimais cette dame; elle est bonne et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus adroite du monde. La vieille l'avait tracassée comme un diable ; elle a employé feu M^^e de Souhise, qui était une
adroite sorcière, et dont le fils avait épousé la fille de Mme de Ventadour ' , pour déterminer, à force de menaces et de promesses, la pauvre femme à faire ce qu'on voulait d'elle. Pour la récompenser, on l'a nommée gouvernante.
La reine de Sicile me demandait une fois si je ne me promenais plus avec le roi, comme de son temps. Je lui répondis par ces vers :
Cet heureuv temps n'est plus ; tout a changé de face Depuis que dans ces lieux les dieux ont amené La fille de Minos et de Pasiphaé ^.
Le Torcy porta cela à la guenipe comme si je parlais d'elle, et au fait c'était la vérité; le roi me bouda longtemps pour cet objet.
1 Charlotte-Élêonore-Madelaine de La Motte-Houdancourt, duchesse de Ventadour.
* Hercule-Mériadec de Rohan, prince de Soubise , marié en 1G94 avec Anne-Geneviève de Levis-Ventadour. Les recueils manuscrits n'épargnent pas toujours cette dame. Nous trouvons ces vers à la date de 1697 :
Rohan paraît fort tranquille De sa ferome, et ne dit rien; Je connais certain blondin, Qui va disant par la ville, Qu'on a beau la tant garder, Qu'elle n'est que plus facile.
Dans un couplet de 1699 elle s'exprime elle-même; et ce couplet, c'est elle qui l'aurait fait, s'il fallait s'en rapporter à une note du temps :
Si j'aime l'amour et le vin.
De quoi va-t-on se mettre en peine?.,.
Se peut-il qu'on ait oublié Comme j'en usois étant fille ?
Tout le monde l'a publié ; J'ai les vertus de ma famille.
10juinl717.
J'aime les gens sérieux ; la pauvre dauphine de Bavière m'envoyait tous les jeunes étourdis parce qu'elle savait combien ce caractère me déplaisait, et elle riait ensuite aux larmes de mon air chagrin.
n juin 1717.
J'ai été bien aise quand feu Monsieur, après la naissance de sa fdle, a fait lit à part, car je n'ai jamais aimé le métier de faire des enfants. Lorsque Son Altesse me fit cette proposition, je lui répondis : « Oui, de bon cœur, monsieur ; j'en serai très-contente pourvu que vous ne me haïssiez pas et que vous continuiez à avoir un peu de bonté pour moi. » Il me le promit, et nous fûmes tous deux très-contents l'un de l'autre.
C'était aussi fort ennuyeux que de dormir auprès de Monsieur , il ne pouvait souffrir qu'on le troublât durant son sommeil ; il fallait donc que je me tinsse sur le bord du lit, au point que parfois je suis tombée comme un sac. Je fus donc fort contente lorsque Monsieur, de bonne amitié et sans aigreur, me proposa de coucher chacun dans son appartement séparé.
Je n'ai eu que cent louis d'argent pour le jeu jusqu'à la mort de ma mère. Lorsque feu Monsieur a reçu l'argent du Palatinat, il m'en a donné le double.
U juin 1717.
Deux jeunes duchesses ne pouvaient voir d'assez près leurs amants, et elles se sont avisées d'un tour original. Ce sont deux sœurs, et elles ont été élevées dans un couvent à quelques lieues de Paris. Une reli-
DE MADAME LA DICHESSE d'oRLÉANS. 301
gieiise vint à mourir dans ce couvent ; les dames prétendirent qu'elles étaient très -affligées, et qu'elles avaient eu beaucoup d'attachement pour la défunte ; elles demandèrent permission de lui rendre les derniers honneurs et d'assister à ses funérailles , ce qui leur fut accordé avec de grands éloges pour leur bon naturel. Lorsqu'elles vinrent au couvent, il se trouva pour la cérémonie funèbre deux prêtres étrangers que personne ne connaissait. On leur demanda qui ils étaient; ils répondirent qu'ils étaient de pauvres ecclésiastiques qui avaient besoin de protection, et comme ils savaient que deux duchesses devaient venir à l'occasion de l'enterrement, ils s'étaient rendus afin de solliciter leur patronage. Les duchesses dirent qu'elles voulaient les interroger, et qu'ils pouvaient, après la cérémonie, venir les trouver dans leur chambre. Les jeunes prêtres s'y rendirent et ils restèrent avec les dames jusqu'au soir. L'abbesse trouva l'audience trop longue, et fit dire aux jeunes prêtres de s'en aller; l'un résista et se mit en colère, l'autre ne fit qu'en rire. Ce dernier était le duc de Richelieu, l'autre le chevalier de Guéménée, fils cadet du duc de ce nom. Ce sont ces cavaliers qui ont eux-mêmes raconté .cette aventure.
13 juin 1717.
M. le Prince [de Conti) est amoureux de la Polignac et elle l'est de M. le Duc {de Bourbon), qui ne peut pas encore oublier M"^^ de Xesle, quoiqu'elle lui ait donné son congé et qu'elle ait pris à sa place ce grand veau, le pruice de Soubise. On prétend que celui-ci dit :
302 CORUESPONDANCE
« De quoi se fâche M. le Duc ; n'ai-je donc pas permis à M^ie de Nesle de coucher avec M. le Duc quand il viendra? » Tant on est ici délicat dans les amours.
14 juin 1717.
Le comte de Vermandois était agréable, bien élevé, mais il louchait un peu. Je sais bien que le bruit a couru que M. le Dauphin l'avait débauché, mais je parierais bien ma tête que ce n'est pas vrai, car M. le Dauphin n'était pas de la secte; il n'aimait que les femmes ; ceux qui ont débauché le pauvre M. de Vermandois sont le chevalier de Lorraine et son frère, le comte de Marsan.
Le chevalier avait toujours tellement peur d'être chassé qu'il avait inspiré à Monsieur l'idée de faire épier toutes mes actions et toutes mes paroles, afin de savoir si je ne tramais rien contre le chevalier et ses créatures.
15 juin 1717.
jyfme (Je Soubise était fine , dissimulée et très-méchante ' ; elle a pitoyablement trompé la bonne reine,
1 Anne de Rohan-Chabot, princesse de Soubise, morte en 1709. Mme de Caylus raconte dans ses SoM^enirs l'intrigue du roi avec cette princesse. Mme je Montespan la découvrit par l'exactitude de Mme de Soubise à meUre des pendants d'oreilles en émeraudes chaque fois que son mari allait à Paris. C'était le signal du rendez-vous. On peut consulter à cet égard les Lettres de Mme de Sévigné, les Souve7iirs de Mme de Caylus, les Mémoires de Saint-Simon (t. III, p. 219). Un couplet du temps, faisant allusion à son intrigue avec le roi, se permet une insinuation qui est une calomnie gratuite :
Si c'est la crainte d'un époux, Qui vous fait combattre un monarque,
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 303
mais la reine l'a bien jugée, car elle a mis au jour toutes ses faussetés, et l'a pour ainsi dire démasquée devant tout le monde.
21 juin 1717.
La Montespan, la guenipe et toutes les femmes de chambre ont fait croire à 'M^^' d'Orléans qu'elle avait fait beaucoup d'honneur à mon fils en consentant à l'épouser. Elle ne peut supporter nulle contradiction au sujet de sa vanité comme fdle du roi. Elle ne comprend pas quelle différence il y a entre des enfants légitimes et des bâtards.
-^{tae d'Orléans est d'un caractère orgueilleux et plein de vanité; mon fils l'appelle souvent en plaisantant M"^ Lucifer; elle n'a eu nulle peine à se persuader de tout ce qu'on lui a dit de flatteur pour elle... Elle croit fermement que mon fils lui préfère sa fille, la duchesse de Berri. La fille n'a pas grande affection pour sa mère'.
29 juin 1817.
J'ai connu un gentilhomme allemand, qui est mort depuis longtemps, et qui m'a juré que M°ie la Duchesse* n'est pas fille du roi, mais du maréchal de Noailles. Il
Soubise, que ne parlez-vous 1 On lui feroit passer la barque, Et si vous voulez aujourd'hui, On l'enverroit demain chez lui.
* La duchesse d'Orléans {.femme du régent) était peut-être ce qu'il y avait dans le monde de plus orgueilleux, et la personne aussi qui avait le plus de vue et de suite dans l'esprit et de ténacité dans ses volontés ( Saint-Simon, t. XIV, p. 250).
* Louise-Francisque, femme de Louis III, duc de Bourbon.
a marqué l'heure où il a xu entrer le maréchal chez la Monlespan, et M™^ la duchesse est née juste neuf mois après. Cet Allemand s'appelait Bettendorf, il était brigadier dans les gardes-du-corps ; il montait la garde chez la Montespan quand le capitaine de la première compagnie se rendit chez elle.
M^ie la Duchesse n'est pas plus belle que ses filles, mais elle a plus de grâces, meilleure mine et des manières plus agréables : son esprit se montre dans ses yeux et la malignité aussi'. Je dis toujours qu'elle ressemble à une belle chatte, qui, tout en jouant, fait sentir ses griffes. Personne n'a un port de tète comme elle. On ne peut danser mieux, et avec plus de grâce, que M"*^ la Duchesse et ses filles; cependant la mère danse mieux. Je ne sais comment elle fait, sa démarche boiteuse lui va bien.
2 juillet 1717.
Le cardinal Mazarin, s'étant aperçu que le roi avait moins de vivacité que Monsieur, craignit que celui-ci ne devînt trop savant , il avait donc ordonné à son précepteur de le laisser jouer et de ne pas le laisser continuer ses études. « A quoi pensez-vous, monsieur La Mothe (Le Vayer), disait le cardinal, de faire un habile
' Jeune encore, cette princesse était celle que Louis XIV aimait le mieux de ses ûllcs naturelles. « Sa gaieté extraordinaire « amusait le roi. Elle était très- jolie avec beaucoup d'esprit, « plaisante , railleuse , n'épargnant personne , se réjouissant « d'une bagatelle, coiiïant son genou comme une poupée quand i( elle n'avait rien à fa re » ' Mémoires de Choisy). Saint-Simon en parle fort souvent; il dépeint ses grâces, ses qualités, ses défauts, t. XII, p. 22.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 305
homme du frère du roi.' s'il devenait plus savant que le roi , il ne saurait plus ce que c'est qu'olicir aveuglément. »
15 juillet 1717.
Le jeune roi est bien fait ; il a la taille la plus droite qu'on puisse voir et de beaux cheveux bruns en abondance. Le maréchal de Villeroi le tourmente ; il ne veut pas qu'il vienne me voir sans lui ; cela trouble le pauvre enfant et le fait pleurer. Sa figure est jolie, mais il ne parle qu'aux personnes dont il est habituellement entouré.
22 juillet 1717.
Je crois que si on examinait de près M. le Duc, on lui trouverait bien d'autres défauts que son trop grand penchant au badinage ; il a cependant beaucoup de
bonnes qualités et beaucoup d'amis Depuis que
Mnie la Duchesse a pris le parti de son fds contre ses frères et neveux, M. le Duc témoigne de l'attachement à sa mère ; auparavant , les choses n'allaient pas si
bien Il est poli et sait bien \\\re, mais son génie
n'a pas beaucoup d'étendue; il n'est pas non plus fort instruit, mais il a de la hauteur et de la noblesse dans le caractère, et il sait garder son rang.
28 juillet 1717.
Mon fils est savant sans être pédant ; il sait une quantité de contes plaisants qu'il a appris en Italie et en Espagne ' ; il les raconte avec esprit ; cependant il
1 Le duc d'Orléans donnait parfo'S à son langage une hardiesse rare à la cour de Louià XIV; après la perte de la baîaillc de Hocbstett,le maréchal de Taliard reçut le gouvernement de
est plus de mon goût lorsqu'il est sérieux , car cela est plus dans son naturel. Quoiqu'il parle de choses savantes, on voit cependant sans peine qu'au lieu de lui faire plaisir, elles l'ennuient. Je lui en ai souvent fait des reproches ; il m'a dit que ce n'était pas sa faute, qu'il prenait du plaisir à s'instruire de tout, mais que, dès qu'il savait une chose, elle ne lui faisait plus aucun plaisir.
3 août 1717.
Je dis tous les jours à mon fils qu'il est trop bon ; il en rit et me demande s'il ne vaut pas mieux être bon que méchant. Je ne sais où il a pris sa grande patience; Monsieur n'en avait guère, ni moi non plus.
G août 1717.
Quand un des enfants de la Montespan mourut, le roi fut sensiblement touché; mais il ne fut point ému de la perte du pauvre comte de Yerraandois, car la Montespan et la vieille avaient fait croire au roi que cet enfant n'était pas à lui, mais à I.auzun ' ; mais il eût été à désirer que tous les bâtards du roi eussent été à lui aussi sûrement que celui-là; M""* de La Vallière n'était pas une maîtresse étourdie et volage, et elle l'a bien montré par son repentir et sa pénitence jusqu'à la fin de sa vie. C'était une personne tout à fait agréala Franche-Comté ; le duc dit qu'il fallait bien donner quelque chose à un homme qui avait tout perdu ; ce mot fut rapporté au roi et lui déplut beaucoup.
1 Le roi avait rétabli l'oflice d'amiral de France en faveur du comte de VermandoiB; à sa moit il le donna au comte de Toulouse, alors àyé de cinq ans.
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 307
ble, bonne, douce, tendre'. Elle n'avait pas aimé le roi par ambition, mais elle avait pour lui une passion sincère, et de sa vie elle n'a aimé personne si ce n'est lui.
9 août 1717.
Mon fils n'est pas beau : il a de grosses joues, il est petit, gras et fort rouge ; mais il me semble qu'il n'est pas désagréable. Lorsqu'il danse ou qu'il est à cheval, il a fort bonne mine, mais lorsqu'il va comme à son ordinaire il ne paraît pas à son avantage.
10 août 1717.
Du temps de la reine et de la première dauphine, il n'y avait à la cour que modestie et dignité. Ceux qui étaient débauchés en secret affectaient en public la retenue; mais depuis que la vieille guenipe s'est mise à gouverner et qu'elle a introduit tous les bâtards dans la maison royale, tout est allé sens dessus dessous.
10 août 1717.
M. de Louvois était d'un très-mauvais naturel ; il haïssait son père et ses frères, et c'étaient mes bons amis; je devais donc supporter le poids de leur hii-
' Ml'e de La Vallière avait le teint beau, les cheveux blonds, le sourire agréable, les yeux bleus et le regard si tendre et en même temps si modeste, qu'ils gagnaient le cœur et l'estime au même moment ; au reste , assez peu d'esprit qu'elle ne laissait pas d'orner tous les jours par une lecture continuelle. Point d'ambition, point de vices, toute renfermée en elle-même et dans sa passion, qui a été la seule de sa vie; l'humeur douce, libérale, timide, n'ayant jamais oublié qu'elle faisait mal, espérant toujours rentrer dans le bon chemin. [Mémoires de Choisy.)
qiiité; ce qui a augmenté sa haine conlrc moi, c'est qu'il a maltraité mon frère, de sorte qu'il savait bien que je ne pouvais l'aimer. 11 craignait que je ne voulusse me venger, c'est pourquoi il a toujours cherché à exciter le roi contre moi, et c'était le seul point pour lequel il fût d'accord avec la vieille.... Je crois qu'il a été secrètement du complot ourdi par Langhans et Winkler pour faire mourir mon pauvre frère ; car lorsque le roi eut pris le Palatinat, je demandai que l'on arrêtât ces deux personnages; le roi en donna l'ordre, mais Louvois fit passer un contre-ordre et ils furent remis en liberté. Mais Notre Seigneur Dieu s'est chargé de venger mon pauvre frère, car Langhans est mort dans un affreux désespoir, et Winkler, devenu fou, s'est lui-même brisé la tête.
Il août 1717.
Feu le prince de Conti avait de l'esprit, du courage, était agréable dans toutes ses manières et se faisait aimer; mais ses mauvaises qualités étaient qu'il était faux, qu'il n'aimait que lui-même et qu'il se livrait fort à la débauche avec les hommes; c'est ce qui lui a coûté la vie, car, comme il était d'une constitution faible, il a pris à Fontainebleau des cantharides qui l'ont empoisonné. Il a été au moment de devenir roi de Pologne ' .
» Né le 30 avril 16G4, ce prince mourut le 22 février 1709. On trouvera, dans les Mémoires du marquis de Lassay, de longs détails sur rélection du prince de Conti comme roi de Pologne. Saint-Simon en parle aussi avec détail. Le prince se souciait fort peu de cette couronne. Il mourut dans de grands sentiments de piété. « La gouUe l'avoit réduit au lait pour toute nourriture,
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÈANS. 309
11 août 17t7.
Le prince Eugène fait pou de cas des danies; on ne peut dire que, durant son séjour ici, une seule dame lui ait plu ou qu'il ait paru manifester plus d'empressement pour une plutôt que pour une autre; il n'a point passé ici autrefois pour aimer les dames, mais pour avoir été la maîtresse d'autres jeunes gens, aussi l'appelait-on M"* Simoni et M"* Puttana. Quand il a eu un peu d'argent, il s'est fort bien conduit ; mais c'est chose affreuse à penser que les bruits qui courent sur son compte sont peut-être vrais, car on dit que pour lui écu on pouvait faire de lui ce qu'on voulait. Madame sa mère n'a eu de lui nul souci ; elle l'a laissé courir comme un galopin ; elle aimait mieux risquer sou argent au jeu que d'en employer pour son fds ; c'est ainsi que sont ordinairement les femmes dans ce pays-ci.
Paris, 12 août 1*17.
Je suis heureuse de savoir, ma chère Louise, que votre santé est rétablie'. La princesse de Galles m'a fait part du mariage du prince Guillaume de Hesse; mais j'ai appris, d'un autre côté, que l'épousée était
et sa longue maladie unit par une hydropisie. » (Saint-Simon.) La Bibîioffièque historique de la France énumère onze de ses portraits ; celui gravé par Trouvais le représente en costume de roi de Pologne ; il fut supprimé et la planche rompue, dès qu'on s'aperçut qu'on avait agi avec trop de précipitation.
> Durant la plus grande partie de l'été, Madame avait été sérieusement malade et sa correspondance resta interrompue; on n'a retrouvé que des lettres de M^c de Rathsemliausen, d'une écriture presque illisible et donnant des détails sur la marche de la maladie.
extrêmement laide et qu'elle avait la tête singulièrement faite. Le prince sera sans doute un jour landgrave régnant, car il n'y a nulle apparence que son frère aîné ait des enfants. Lorsque M'"'= de Langallerie était ici, on disait que l'enfant dont elle était enceinte appartenait au landgrave; elle n'est pas belle et elle a des manières très-affectées, comme celles des coquettes de pro^•ince, car à la cour il n'y a pas d'affectation. On ne peut la voir sans rire, tant elle est ridicule. Langallerie me fait vraiment de la peine ' ; il est fort malheureux. Je n'ai pas entendu dire que mon cousin le landgrave ait eu d'autre galanterie que celle-ci, mais tous les hommes, (piels qu'ils soient, sont plus libres dans leurs actions que les femmes; l'un gâte l'autre, et, au fond, il n'y a là nulle honte pour eux. Le comte de Waldeck, qui s'est laissé faire prince, est le beaufrère du comte palatin de Birckenfelt. Je l'ai vu ici : je ne le trouve pas bien du tout; il est gros, épais, et il ne dit pas un mot tout le long de la journée; je ne sais si sa femme l'aime beaucoup, mais elle l'a pris bien malgré elle.
13 août 1717.
Un moine se rendit il y a quelcjues jours à Luzar-
^ A l'égard de Philippe de Gentils, marquis de Langallerie, on peut consulter Saint-Simon , t. IX et XWI; né en 1G56, il mena une vie fort aventureuse, quitta le service de la France pour passer à celui de l'Autriche, embrassa le luthéranisme, conçut le projet de s'emparer d'une ile de l'Archipel, et, enfermé dans une citadelle de Hongrie, mourut mystérieusement en ni7. Quelques auteurs prétendent qu'il succomba à l'ennui et au chagrin ; d'autres aOirment qu'il se laissa mourir de faim ; enfin, d'après une autre version, il eut la tcte tranchée.
DE MAOAMF, LA DUCHESSE d'OPxLÉANS. 311
che -, il rencontra en chemin un inconnu avec lequel il entra en conversation : il paraissait être de bonne compagnie, et racontait avec esprit toute sorte d'aventures. Ayant appris du moine qu'il était chargé des recettes de son couvent , qui possédait des terres auprès de Luzarche, cet homme lui dit qu'il était de cet endroit, et qu'il revenait d'un voyage ; puis il dit au moine : « Le chemin que vous avez pris est trop long, j'en connais un beaucoup plus court à travers la forêt. » Quand ils furent arrivés dans ce bois, l'homme descend, saisit le cheval du moine par la bride et lui demande son argent. Le moine répondit qu'il avait cru se trouver avec un honnête homme, et qu'on ne demandait pas ainsi la bourse aux gens. L'inconnu répondit qu'il ne s'agissait pas de discourir, et qu'il fallait laisser la bourse ou la vie. « Je ne puis, répliqua le moine, porter de l'argent sur moi ; mais si vous voulez me laisser descendre, pour que j'aille trouver mon valet , je vous remettrai mille francs. » Le voleur laisse le moine mettre pied à terre ; celui-ci va trouver le valet, prend mille francs qui étaient dans une bourse , mais en même temps il se munit d'un pistolet, et le cache dans sa large manche. Il revient auprès du voleur et lui jette la bourse en disant : voilà l'argent. Le voleur se baisse pour la prendre, mais dans ce moment le moine le renverse roide mort d'un coup de pistolet, remonte à cheval, va trouver la justice et raconte son aventure : on envoie le guet avec lui ; ils trouvent le cadavre encore sur le sac d'argent parterre; on le fouille, et on trouve dans la poche du voleur six sifflets de diverses grandeurs ; on prit le plus
grand et on siffla. Voilà qu'il accourt sur-le-champ dix autres voleurs armés : ils se sont vigoureusement défendus ; deux ont été tués et tous les autres arrêtés.
14 août 1717.
Le jeune roi est tombé hier matin de son lit, mais un valet de chambre qui l'a vu tomber s'est rapidement jeté par terre, de sorte que le roi est tombé sur lui et ne s'est pas fait mal. Le roi s'est ensuite caché sous le lit et, par malice, il est resté quelque temps sans parler, donnant ainsi de l'inquiétude à ses gens.
16 août 1717.
Parfois la Dauphine n'était pas laide, lorsqu'elle avait de belles couleurs... Si elle n'avait pas eu une aussi grande passion pour sa perfide Bessola, elle aurait pu être heureuse ; mais colle-ci, pour la maîtriser constamment et pour se maintenir ainsi auprès du roi et de la Xlainlenon, a rendu celte pauvre princesse la créature la plus malheureuse qu'il y ait au monde.
17 août 1717.
Mon fds assure fort qu'il ne pense pas à faire l'abbé Dubois cardinal et que l'abbé lui-même n'y songe pas.
19 août 1717.
Mme de Maintenon me reprochait toujours que c'était une honte pour moi de ne pas avoir d'ambition et de ne vouloir me mêler de rien ; je lui repondis : « Si une personne s'était livrée à beaucoup d'intrigues pour être Madame, est-ce que son fils ne Dourrait pas
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRI.ÉAXS. 313
lui pennetlre ensuite de jouir tranquillonient de son rang? Figurez-vous donc qu'il en a été ainsi de moi, et laissez-moi en repos. » Elle dit : « Vous êtes opiniâtre.» Je répondis : « Non, madame, mais j'aime mon repos, et je regarde votre ambition comme pure vanité. » Je crus que cette femme ne pouvait manquer de crever dans sa peau, tant elle était fâchée. Elle dit : « Mais essayez, on vous aidera. » Je dis : « Non, madame ; quand je songe que vous, qui avez cent fois plus d'esprit que moi , n'avez pu vous maintenir à la cour, que vous aimez tant, que serai-je moi , pauvi'e étrangère, qui n'entend rien aux intrigues et qui ne les aime pas? » Elle se mit en colère et dit : « Allez, vous n'êtes bonne à rien. »
21 août 1717.
La feue reine aimait extrêmement le jeu ; elle jouait à la bassette, au reversi et à l'ombre, quelquefois à la petite prime; mais elle ne pouvait jamais gagner, car elle n'avait pas su bien apprendre les règles du jeu.
24 août 1717.
La vieille guenipe s'est tenue complètement retirée; personne ne peut dire qu'elle se soit mêlée de la moindre chose ; cela me fait croire que cette femme a encore quelque projet dans la tête, mais je ne puis deviner ce que ce peut être.
26 août 1717.
La taille de M"® la Duchesse la jeune est monstrueuse ; c'est une méchante diablesse fausse en tout point ; elle a beaucoup d'esprit et elle est extrêmement
dangereuse. Elle agit avec tant d'habileté, que son mari est bien avec elle, quoiqu'il n'ait aucune passion pour elle; chacun vit comme il l'entend ; il n'y a, dans ce couple, aucune jalousie... Elle combine une foule d'intrigues avec la jeune princesse de Conti, qui est doublement sa cousine; elle entend admirablement l'art de brouiller les gens. On assure que son mari et elle font lit à part.
2 scplembre 1717.
Le jeune roi a de l'esprit, c'est sûr, mais il devrait vouloir parler davantage. 11 a inventé un ordre qu'il donne aux jeunes garçons qui jouent avec lui ; c'est un ruban bleu et blanc, d'où pend un morceau ovale de métal émaillé, sur lequel est une étoile et la figure d'un petit pavillon placé sur la terrasse sur laquelle il joue.
T septembre 1717.
Je crois que la guenipe, qui est maîtresse du duc de Lorraine, lui a donné un philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe, car lorsqu'il ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et pour que le cocu de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut.
9 septembre 1717.
La Dauphine {duchesse de Bourgogne) pouvait faire croire à son mari tout ce qu'elle voulait. Il était tellement épris d'elle que, pourvu qu'elle lui fit bonne mine, il était comme en extase et tout hors de lui ; lorsque le roi voulait la gronder, il paraissait tellement désolé qu'il fallait que le roi s'apaisât; la vieille tante
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 315
{M^'de Maintenon) se montrait aussi extrêmement troublée, et le roi avait assez à faire pour la tranquilliser. Afln d'avoir du repos, le roi laissait la vieille maîtresse de diriger tout cela, et ne se préoccupait plus de rien.
Nangis, qui commandait le régiment du roi, ne déplut pas à la Daupliine, mais il avait plus d'inclination pour la petite La Vrillière... Le Dauphin aimait Nangis, et il croyait que ce n'était que pour lui faire plaisir que sa femme parlait à Nangis; il était persuadé que son favori avait une galanterie avec M'"^ de la Vrillière.
Paris, 9 septembre 1717.
Je vous envoie un modèle pour le jeu de hocca, et je vais vous en expliquer les règles ' ; nous y jouons maintenant à un bien petit jeu , à dix sous , mais du temps du feu roi , on y jouait toujours avec des louis d'or. L'archevêque de Reims % un jour, en suivant en
* 11 y a ici deux pages relatives à la marche de ce jeu ; nous les supprimons, car elles ne présentent aucun intérêt.
' Charles-Maurice Le Teiller, frère de Louvois. Il mena une vie fort mondaine et il est le héros de plusieurs aventures racontées par Mme de Sévigné avec sa grâce habituelle. Sa course à Saint-Germain (lettre du 5 février 1G74) est un récit charmant. Saint-Simon le représente comme « magnifique et avare, fort de la cour, habile en affaires, et très-entendu pour les siennes. » Voir aussi une note de M. Walckenaër dans son édition de La Bruyère, p. G85. Par suite de la faveur inouïe dont il était redevable à son frère, il se trouva, à vingt-sept ans, archevêque de Reims , mais il se comportait en colonel de dragons plutôt qu'en pré'at. C'est contre lui qu'est dirigé en grande partie un libelle fameux par son insolence : Le Cochon mitre ; CD connaît deux éditions de cette satire, l'une sans date, l'autre
carrosse la chasse du sanglier et tenant la banque, y perdit deux mille louis en une demi-heure; mais il est rare que le banquier perde.
Je suis bien charmée que Heidelberg soit rebâti et qu'on travaille derechef au cliâtcau ; mais ce qui me vexe, c'est que l'on construise un couvent de jésuites au heu du commissariat. Les jésuites ne sont pas à leur place à Heidelberg, non plus que les cordeliers. On m'a dit qu'ils résident près de la porte d'en-haut; mon Dieu , combien de fois ai-je mangé des cerises sur la montagne avec un bon morceau de pain à cinq heures du matin ! J'étais alors plus gaie qu'aujourd'hui.
10 septembre 1717.
" Bien des jeunes membres du Parlement, qui avaient reçu des lettres qui les avaient montés contre mon fils, n'avaient pas voulu laisser passer l'édit; mon fils les
avec celle de 1C89; l'unea^ingt-hiiit pages, raiilre trente-deux ; elles sont toutes deux Irès-rares et très-ruclierchées des bibliophiles; on lésa payées, dans quelques ventes, depuis soixantedix jusqu'à cent vingt-six francs. Il en a paru, en 1850, une réimpression, imitant exactement les éditions elzéviriennes et tirée à cent exemplaires (Prtm, imprimerie de Panckoucke). D'après une tradition déjà ancienne, l'auteur de cet indécent pamphlet aurait été arrêté en Hollande et renfermé, jusqu'à sa mort, au SIont-Saint-Michel dans une cage de fer ; mais la chose est fort douteuse et le nom de cet auteur lui-même est resté un problème. Voir les notes des catalogues Pixerécourt, n° 1587, et I.eber, n° 4478, ainsi que VAnalecta-biblion de M. Du Roure (Paris, Techener, 1836 ), t. H, p. 413, et \e Dictionnaire des anonymes de Barbier. Dès le début de cet ouvrage qui est un dialogue entre Scarron etFarctière, le premier afllrme que sa femme est une coquine qui a vécu avec le maréchal d'Albret.
DE MADAME LA DUCHESSE o'ORLÉANS. 317
a fait venir et leur a parlé avec tant de force que tout s'est calmé aussitôt.
11 septembre 1717.
Le roi avait meilleure opinion de mon cerveau que je ne méritais ; il a voulu à toute force me faire régente avec mon fils'. Dieu soit loué qu'il n'en ait point été ainsi! je serais bien vite devenue folle... Le roi avait coutume de dire : « Madame ne peut souffrir les mésalliances; elle s'en moque toujours. »
14 septembre 1717.
Lorsque l'abbé de Tessé eut démontré au pape que ses gens avaient jugé sans lire nos papiers, et qu'ils avaient reçu cinquante mille écus du grand-duc pour me faire perdre mon procès, le pape se mit à pleurer et dit : « Ne suis-je donc pas bien malheureux d'avoir à me confier à de pareilles gens? » Cela montre bien quel homme c'est que ce pape.
15 septembre 1717.
Mon fds connaît bien la musi(iue ; il a composé deux ou trois opéras qui sont tous fort jolis. Son capitaine des gardes, La Fare, en a fait les paroles'.
^ Il est permis de révoquer en doute cette assertion. Louis XIV connaissait certainement combien sa belle-sœur était peu au fait des allaires publiques, indiscrète et incapable d'une application soutenue. Elle aurait mandé à tous ses correspondants les secrets de l'État.
* Charles- Auguste , marquis de La Fare , mort en 1 7 i 2 ; ses poésies peu nomltrcuîes ont un caractère de douce insouciance et d'aimable tinoié. L'opéra de Penthée est un de ceux dont le duc d'Orléans fit la musique.
16 septembre 1717.
Le petit roi a été désespéré lorsque M""® de Ventadour l'a quitté; elle lui a dit : « Sire, je m'en vais revenir ce soir, soyez bien sage en mon absence. — Non, ma chère maman, dit-il, si vous me quittez. » Il ne s'est pas du tout occupé des autres femmes.
17 septembre 1717.
Ce qui corrigea M™^ la Dauphine, ce fut le mariage de M™^ de Berri. Elle vit que cette jeune personne ne se faisait pas aimer, et que tout allait de travers ; elle conçut alors le désir de mener une autre conduite que sa cousine et de se faire estimer ; elle changea donc tout à fait de conduite, se retira en elle-même, et devint aussi raisonnable que précédemment elle l'avait été peu: elle avait beaucoup de jugement; elle connaissait parfaitement ses défauts , et elle sut s'en corriger d'une façon étonnante.
17 septembre 1717.
M"^® de Berri plaisante souvent elle-même sur sa figure et sur sa taille. Elle a de l'esprit, ce n'est pas douteux, et elle n'est pas du tout diffîcultueuse. Elle a la chair ferme, ses joues sont dures comme une pierre. Si elle avait été bien élevée , elle aurait bien tourné, car elle a bon cœur et de la capacité.
Paris, 19 septembre 1717.
Je n'avais jamais su que vous eussiez quelques réclamations à adresser à mon fUs; pourquoi avez-vous si longtemps gardé le silence à cet égard? Il est fort
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 319
naturel que chacun réclame ce qui peut lui être dû, mais la difficulté est de payer toutes les dettes du feu roi ; elles se montent à plus de deux cents millions; il s'écoulera du temps avant que cette somme se trouve. Ne doutez pas qu'à l'occasion je ne parle de mon mieux en votre faveur, mais vous faites bien de ne pas remettre vos intérêts dans mes mains, car personne au monde n'entend les affaires moins que moi.
L'électrice palatine est maintenant en Italie. J'ai reçu hier une lettre de notre duchesse de Modène; elle m'écrit que lorsque l'électrice est arrivée à Trente, elle y a trouvé une cour entière que son père a envoyée à sa rencontre : deux cents gardes nobles et quatre dames du plus haut rang. Je savais que sa mère ne voulait pas permettre qu'elle traversât la France , et en cela elle avait bien raison ; la France n'est pas du tout le pays qui convient aux électeurs et aux électrices; ils y sont comme le poisson hors de l'eau, et ils y font une sotte figure. On dit que lorsque la princesse a vu chez ceux qui l'attendaient un air si pauvre et des costumes si singuliers, elle a beaucoup pleuré.
21 septembre 1717.
J'ai beaucoup entendu parler de M. de Bernstoif par
une personne qui, précédemment, ne l'avait pas jugé
défavorablement, par la duchesse de Mecklenbourg,
qui était sœur du duc de Mecklenbourg ' ; elle m'en a
* Les recueils manuscrits contiennent diverses cliansons relatives à ce personnage qui séjourna quelque temps à Paris; nous nous en tiendrons à un seul couplet :
Ventadour et Mecklenbourg Sont toujours tout seuls au cours ;
320 CORRI'SPONDAXCE
fait lin grand éloge; elle prétendait que c'était elle qui l'avait donne au duc George-Guillaume.
22 septembre 1717.
Le vice d'aimer les jeunes garçons est la plus grande passion du duc de Villars; votre cher oncle, le joli prince d'Eisenach, voulut une fois lui faire donner des coups de bâton, parce qu'il lui avait fait une déclaration d'amour. La maréchale de Villars court beaucoup après le comte de Toulouse; mon fils est aussi fort dans ses bonnes grâces, mais il n'est pas discret. Le maréchal de Villars vint un jour me rendre visite, et comme il prétendait se connaître en médailles, il me demanda <à voiries miennes. Baudelot', homme très-honnête et savant, qui en a la charge, fut obligé de les lui montrer; ce n'est pas l'homme le plus avisé, et il n'est guère au fait de ce qui se passe à la cour. Il avait fait une dissertation sur une de mes médailles, pour prouver, contre d'autres savants, que la tète à cornes qui y est figurée, est celle de Pan et non pas de Jupiter Ammon. Pour prouver son érudition, le bon Baudelot dit à M. de Villars ; « Âh! monseigneur, voici u:ie des
Ce n'est pas que l'amour Leur tracasse la cervelle, Mais c'est qu'à la r r On les fuit comme des ours.
» Charles-César Baudelot de Dairval, né en 1648, mort en 1722. Il consacra sa vie à l'étude de l'anliquilé, et en 1705 il fut admis à l'Académie des Inscriptions. Son livre de VVtilité des voyages, publié en 1C8G, a été plusicuis fois réimprimé. Boze prononça son éloge, inséré dans les Mémoires de l'Académie des rnscriplions, t. V. Voir aussi les Mémoires de Mcéron, t. XVII.
plus belles médailles que Madame ait; c'est le triomphe de Cornificius : il a toutes sortes de cornes. C'était un grand général comme vous, monseigneur. 11 a les cornes de Junon et de Faune. Cornificius, comme vous savez, monseigneur, était un général habile. » Je l'interrompis : « Passons, lui dis-je; si vous vous arrêtez à chaque médaille, vous n'aurez pas assez de temps pour les montrer toutes. » Mais, plein de son sujet, il répondit : « « Ah! madame, celle-ci en vaut bien une autre. Cornificius est, en vérité, une des plus rares médailles du monde. Considérez-la, madame, regardez ; voilà Junon couronnée qui couronne ce grand général. » Quelque chose que je pusse dire, je n'empêchai point Baudelot de parler de cornes au maréchal. « Monseigneur, reprit-il, se connaît en tout, et je voudrais bien lui faire juger si j'ai raison de dire que ces cornes sont plutôt celles de Faune que de Jupiter Ammon. » Toutes les personnes qui étaient dans la chambre se tenaient pour ne pas éclater de rire. Quand on l'eût fait exprès, on n'aurait pu s'y prendre plus fortement. Quand le maréchal fut parti , je me mis à rire aussi. J'eus bien de la peine à convaincre Baudelot qu'il avait mal fait.
23 septembre 1717.
Mon fds a eu de la Desmarest une petite fille ; elle aurait bien voulu lui mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu : « Non, celui-ci est trop arlequin. » Elle lui demanda ce qu'il voulait dire par là; il répondit : « Il est de trop de pièces difïérentes. » Je ne sais pas si elle ne l'a pas donné à l'électeur de Ba-
vière, qui y avait aussi travaillé de son côté, et auquel cela a coûté la plus belle et la plus magnifique tabatière qu'on puisse voir; elle était garnie de gros diamants.
Mon fils aîné s'est appelé le duc de Valois ; mais comme ce nom est malheureux, Monsieur n'a pas voulu que mon second fils le portât, c'est pourquoi il a reçu le nom de duc de Chartres, qu'il a porté jusqu'à la mort de son père; alors il a pris le nom de duc d'Orléans, et son fils est devenu duc de Chartres.
24 septembre 1717.
La mère du prince de Conti se fait bâtir un hôtel fort loin de celui de son fils. Lorsqu'ils sont bien ensemble, on renvoie les ouvriers ; mais lorsqu'ils sont brouillés, on presse l'ouvrage avec une vigueur toute nouvelle, de sorte que le public est toujours en mesure de voir sur quel pied la princesse et son fils sont ensemble.
28 septembre 1717.
Nos princes n'ont point de costume particulier' lorsqu'ils vont au parlement ; ils sont simplement en manteau, ce qui , selon moi , a l'air tout cà fait bourgeois, d'autant plus qu'ils portent aussi le collet sans cravate. Les membres de la maison royale n'ont point
' On peut consulter sur les détails que donne Madame, le Cérémonial françois, par Godefroy, 1G49, 2 vol. in-folio ; cet ouvrage curieux est resté inachevé; la bibliuthèque de l'Institut possède le manuscrit du tome lll, contenant les pompes funèbres; elle garde aussi tous les matériaux recueillis en 106 volumes pour la composiliou de cg Cérémonial-
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 323
de prérogative sur les autres ducs qui sont admis à siéger au parlement, si ce n'est pour les sièges et parce qu'ils peuvent traverser le parquet, ce qui est interdit à toute autre personne. Quand le président leur parle, il ôte son bonnet, mais il parle couvert à tous les autres assistants. C'est là le sujet d'une grande querelle que les princes du sang ont eue avec les bâtards {du roi). Les présidents au parlement ont de longues robes couleur de feu, et autour du cou elles sont doublées d'hermine.
Il est certain que la comtesse de Soissons, Ângélique-Cunégonde, fille de François-Henri de Luxembourg, a beaucoup de vertu et de capacité, mais, comme tout le monde, elle a aussi des défauts. On peut bien dire d'elle que c'est une pauvre princesse. Son mari, Louis-Henri, chevalier de Soissons, était fort laid ; il avait une longue figure, les yeux très-près du nez, et un nez horriblement long et fait comme un nezd'épervier; il était jaune comme un citron; il avait la bouche trop petite pour un homme et pleine de dents gâtées, et il sentait affreusement mauvais; il avait de grosses vilaines jambes, les genoux et les pieds en dedans ; il avait une très-mauvaise démarche et saluait fort mal; nulle grâce dans ses manières; il était plus petit que grand ; il avait de beaux cheveux et en grande quantité : tel était le comte de Soissons. Mais lorsqu'il était enfant il était fort bien ; j'ai vu de ses portraits faits à cette époque. Si le fils de la comtesse de Soissons lui avait ressemblé, il aurait été fort joli, car tous ses traits sont fort beaux; les yeux, la bouche et le tour du visage ne peuvent être mieux ; le
324 CORRF.SPONDANCE
nez est un peu trop gros, et la peau n'est pas fine.
Quiconque ressemble de figure au prince Eugène ne peut certes pas être beau ; il est encore plus petit que son frère aîné; tous ces frères, excepté le prince Eugène, n'ont pas valu grand'chose. Le prince Philippe, qui était le second frère, était aussi un singulier personnage; il est mort à Paris de la petite-vérole. Il était très-blond et très-laid ; il avait mauvaise grâce et il avait toujours l'air effaré ; il avait un grand nez d'épervier, une gTande bouche avec de grosses lèvres pendantes. Je le trouvai aussi laid que son frère aîné. Un troisième frère, qu'on appelait le chevalier de Savoie, s'est tué en tombant de cheval. Le prince Eugène était le plus jeune de tous ces princes. 11 y avait deux sœurs qui étaient toutes deux laides; l'une est morte, l'autre est encore en Savoie dans ce moment. L'aînée avait la figure d'un monstre, et de plus elle était naine; elle a jusqu'à sa mort mené une conduite fort déréglée ; elle s'est enfuie avec un abbé qui s'appelait l'abbé de Bourlie , et qui était un vaurien et un extravagant. 11 l'a épousée à Genève, et ensuite il l'a quittée sans façon. Enfin elle est morte.
Lorsque le prince Eugène était jeune, il n'était pas très-laid; il s'est enlaidi en vieillissant; il n'a jamais eu bonne mine ni l'air noble ; il n'a pas de vilains yeux, mais son nez gâte sa figure ; il a deux grandes dents qui lui sortent de la bouche ; il est toujours malpropre, et il a des cheveux gras qu'il ne frise jamais.
l«r octobre 1717.
On ne veut pas convenir ici que l'ambassadeur de
nr: madame la duchesse d'orléaxs. 325
Perse ait été un fourbe; c'était un homme de piètre mine, voilà ce qui est sûr, mais il avait de l'espril. Son audience a été quelque chose vraiment magnifique. Il avait fait mettre dans une caisse une femme mariée qui était grosse de ses œuvres, après lui avoir fait abjurer le christianisme. Le mari n'était pas non plus un personnage fort recommandable, c'était un bâtard du premier aumônier de mon fils, l'abbé de Grancey, qui avait toujours eu chez lui un petit sérail. L'ambassadeur avait demandé que personne n'ouvrît la caisse percée de trous où il avait fait emballer cette femme; il disait qu'il y avait dans cette caisse des livres écrits par le prophète Mahomet, et qui seraient souillés si des chrétiens s'avisaient d'y toucher; mais on n'a pas tenu compte de sa recommandation, et la dame fut découverte. On prétend qu'on lui a donné dix mille louis d'or, mais c'est ce que je n'ai pu croire '.
1" octobre 1717.
Ce n'est point par jalousie pour sa sœur que ma petite-fille se fait religieuse, mais de crainte d'être tourmentée par sa mère et sa sœur qu'elle redoute fort, et en ceci elle n'a point tort. Elle n'aime point les personnes qui sont en grande faveur auprès de sa mère, et elle ne peut se résoudre à les flatter ; elle ne fait pas grand cas non plus des frères de sa mère ; telle est la source de leur zizanie.
3 octobre 1717.
Il est vrai que le roi a dit à Louvois des choses dures,
* L'authenticité de cette aniljassade de Perse est un problème historique. Voir les Mémoires de Duclos, 1808, t, I, p. 13^. U -. 28
mais il n'est pas vrai qu'il ait voulu le frapper : le roi en était incapable. Louvois était un diable, rude et impertinent, mais il a servi le roi avec liabileté et fidélité et mieux que tout autre, sans s'oublier cependant luimême, car il a grandement fait sa main. Il s'était fait exécrer de tout le monde par sa brutalité et ses réponses grossières. Il n'avait aucune politesse et il était détestable ' .
6 octobre 1717.
Mme la Princesse, qui est née et qui a été élevée ici, n'a pu avoir autant de répugnance que moi pour le mariage de son fils avec une bâtarde {du roi) ; mais elle s'en est bien repentie depuis... On ne peut mener une conduite plus régulière que la sienne.
6 octobre 1717.
Ce qui montre qu'on ne peut échapper à sa destinée, c'est que le roi a épousé la vieille guenipe. Longtemps avant qu'il ne connût la Scarion, il disait un jour à MM. dcCréqui et de La Rochefoucault : « L'astrologie est bien fausse; on a fait mon horoscope en Italie ', et
1 C'eàt ce que disait un chansonnier de l'époque :
Il est toujours furibond, Le compère, le compère, Il est toujours furibond.
Et va par sauts et par bonds.
Quant au soin que Louvois prit de sa fortune personnelle, le témoignage d'un contemporain s'accorde avec celui de Madame: « Le marquis de Louvois a amassé des richesses infiniment plus grandes que son père (Le Tellier), quoiqu'on les fasse monter à vingt millions » (Brienne, Mémoires, t. II, p. 276).
' Henri IV fit tirer l'horoscope de Louis XIII pur son mé-
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS- 327
on me mande qu'après avoir vécu très-longtemps, je dois aimer une vieille p....n jusqu'au dernier jour de ma vie. Y a-t-il grande apparence à cela? » Il riait à s'en rendre malade, et cependant la chose est arrivée.
Codoljrel'n.
Mon fils prétend que sa fille n'a sur lui aucune influence... Quoiqu'il parle bien des choses de science, on voit facilement que cela ne lui cause aucun plaisir, et au contraire lui donne de l'ennui. Je lui en ai souvent fait la remarque ; il couAient qu'il a d'abord grande envie de tout connaître, mais sitôt qu'il connaît ce qu'il étudiait, il n'y trouve plus nulle satisfaction.
8 octobre 1717.
L'abbé de Saint-Albin meiu't de chagrin de ne pas être légitimé ; mon fils lui préfère l'enfant de la Séiy. Il ne veut pas le reconnaître parce qu'il est fils de la FloFence, qui a mené une conduite des plus déréglées; il craint qu'on se moque de lui en le voyant reconnaître tant d'enfants différents. L'abbé Dubois est l'ennemi juré de Saint-Âlbin, et il a beaucoup fait pour empêcher mon fils de le reconnaître. Le chevalier d'Orléans est fort joli, mais un peu moqueur; il contrefait tout le monde; il tient cela de sa mère.
decin Larivière. On eut grand soin de tenir un astrologue caché près de la chambre d'Anne d'Autriche, quand elle mit Louis XIV au monde. Un horoscope manuscrit de ce monarque se conserve à la Bibliothèque de Lyon. Il existe un livre peu commun : L'Horoscope de Louis XIV prédit par l'oracle François; Paris, 1652 (par Mengau); le thème de nativité du roi est sur le titre.
328 CORRESPONDANCK
8 octobre 1717.
Quand le duc de Créqui voyait une femme qui lui paraissait légère, il disait : « Je ne voudrais pas avoir perdu ce que celle-là cherche ' ! »
J'ai eu le malheur de fâcher le margrave Jean-Fré-
* C'est pour Créquy, tué à la bataille de Luzara en 1702, que fut fait ce joli couplet:
Sij'avois la vivacité
Qui fait briller Coulange; Si j'avois aussi la beauté
Qui lit régner Fontange.
Ou sî j'étois comme Couti ,
Des grâces le modèle, Tout cela seroit pour Créqui,
Dût-il m'être infidèle.
Ces vers eurent un grand succès, et les recueils manuscrits en présentent des imitations assez nombreuses ; nous en citerons deux couplets :
De Villeroy et de Grammout,
Sij'avois la figure, La naissance de Chàtillou,
Et l'esprit de Voiture, Si j'étois comme Marcillac,
Du roi l'ami fidèle.
Tout cela seroit pour Vaillac,
Et seroit peu pour elle
M"e de Vaillac était une des belles personnes de l'époque. Ces couplets en inspirèrent un autre dont le sel consiste dans les contre-vérités qu'il exprime :
De Gesvre et de Villeroy
Si j'avois la naissance, Autant d'esprit qu'en a Caroy,
De Fiesque la prudence, La probité du gros Broussin,
De Cessac la droiture.
Ce seroit trop pour la Certain ( actrice de l'Opcra)^
Et peu pour la Rambure.
déric (VAnspach. Il m'apporta une lettre de feu mon frère et de sa femme; mon frère me recommandait d'assister Son Altesse le margrave de mes conseils et de faire pour lui comme pour mon propre frère, car il l'aimait si fort qu'il le regardait comme un autre luimême. J'en conclus que je lui rendrais service en lui donnant les conseils que j'aurais donnés à mon frère. Il n'y avait pas trois mois que sa première femme était morte; il était donc encore en grand deuil. Je demandai au margrave ce qu'il venait faire en France; il me répondit qu'il y passait pour- se rendre en Angleterre, et qu'il désirait, avant son départ, faire sa cour au roi. Je lui dis : « Voire Altesse a-t-elle quelque chose à traiter avec le roi? a-t-elle des affaires dont elle a besoin d'entretenir Sa Majesté?» Il me dit que non, qu'il n'avait rien à demander; je lui répondis : « Si j'osais, je conseillerais à Votre Altesse d'envoyer auprès du roi la principale personne de sa suite, et défaire complimenter Sa Majesté en lui faisant savoir que Votre Altesse se rend en Angleterre et qu'elle n'aurait pas manqué de faire sa cour, mais qu'étant en grand deuil, à cause de la mort de son épouse, elle croit devoir, par respect, ne pas se montrer devant Sa Majesté dans un appareil aussi lugubre. » Il répondit : « Je voudrais bien aller droit au bal, car j'aime la danse; mais, pour y aller, il faudrait que j'eusse été présenté à Sa Majesté. — Pour l'amour de Dieu, dis-je, que Votre Altesse n'aille pas au bal ; ce n'est pas l'usage ici ; Votre Altesse se rendra ridicule, d'autant plus que le maréchal de Grammont, qui l'a conduite chez le roi il y a quelques années, a dit qu'elle n'avait rien trouvé digne
d'éloge en France qu'un petit chardonneret qui était dans le cabinet du roi et qui sifflait des airs. Je conseillerai donc à Votre Altesse de ne pas aller vers le roi et de ne pas aller au bal. » Il se fâcha beaucoup, disant qu'il voyait bien que je reniais les princes allemands, et que je ne voulais pas les laisser présenter au roi. Je dis que mes intentions étaient bonnes, et que je l'avais conseillé comme si c'eût été mon propre frère. Il s'en alla tout en colère et se rendit chez le maréchal de Schomberg, et il se plaignit de moi. Le maréchal voulut savoir ce que j'avais dit, le margrave le lui répéta mot pour mot. Le maréchal convint que je n'avais pas mal conseillé, et il fut de mon avis; mais cela ne servit à rien. Le margrave persista à vouloir être présenté au roi; il s'y fit conduire par le maréchal, et, le lendemain, il alla au bai. Il était bien paré, portant le petit deuil, avec des dentelles blanches sur du noir, de beaux rubans bleus, de belles dentelles blanches et noires, et des rheingraves, qui vont trèsbien à quiconque a une jolie taille; c'était une trèsbelle parure, mais elle ne convenait pas à un veuf qui est dans le premier temps du deuil, et cela fit rire. Il prétendait s'asseoir dans le cercle du roi où personne ne s'asseoit que les membres de la famille royale, jusqu'aux petits-enfants de France ; les princes du sang même ne peuvent s'y asseoir, à plus forte raison les princes étrangers. Dès lors Son Altesse commença de se repentir de ne pas m' avoir crue, et elle partit dès le lendemain matin.
Paris, 9 ootobre 1717.
. Nous n'avons guère de nouvelles. Vous devez savoir
que le pape a fait arrêter, à Bologne, lord Peterborough ' ; personne n'en sait la raison ; il s'est promené quatre jours déguisé en femme ; avec beaucoup de talent, cet homme agit souvent comme un fou. On lui a demandé s'il était vrai que le roi d'Angleterre eût doimé des ordres pour faire assassiner le chevalier de Saint-George , il a répondu que non et que le roi George était incapable de donner de pareils ordres, mais quû le prince de Galles en serait bien capable.
Des couvents ne vont pas du tout à notre bonne ville d'Heidelberg; je vois avec regret qu'on donne aux ca- , pucins le bâtiment qui est dans le faubourg auprès du jardin. On appelle ici les capucins les laquais des jésuites, car ils font toujours ce que ceux-ci veulent.. Tous les jésuites sont aussi détestés à Paris que dans le Palatinat.
1 Voir Saint-Simon, t. XXX, p. 130. Charles Mordaunt,' comte de Peterborough, un des plus liluslies généraux de l'An-' gleterre à l'époque des guerres de la Succession. I! s'était rendu en Italie pour rétablir sa santé, lorsqu'il fut arrêté à Bologne, le 11 septembre 1717, d'après les ordres donnés par le pape' Clément XI, de s'assurer de tous les étrangers qui se trouve-.' raient dans le voisinage d'Urbin, où résidait alors le Prétendant, menacé, disait-on, par des complots. Né avec une imagination, exaltée et une activité infatigable, lord Peterborough se con- ' duisait fort peu comme le reste des hommes. Il prétendait lui- ' même qu'il avait vu plus de rois et de postillons qu'aucune autre personne en Europe. On peut juger de la liberté qu'il met- ' tait à c.qriuier ses idées, par ce qu'il disait de lui-même et du ' général français qui lui était opposé en Espagne : « Nous sommes de grands ânes de combattre pour deux gros benêts. » On a publié récemment les Memoirs of Charles Mordaunt, cari Peterborough , u-ith sélections froms fiis corres2)ondence,LoM\es, 1853, 2 vol. in-8.
332 CORKESPONDANCE
n octobre 1717.
Le prince Ragotzky ' a de grandes obligations à sa femme, car elle lui a sauvé la vie et l'a fait évader de prison. Lorsqu'on a voulu lui dire des choses un peu fortes contre elle, il a répondu : « Elle m'a sauvé d'avoir la tête tranchée; après cela, il ne m'est plus permis de m'informer de ses actions ; c'est pourquoi on me fera plaisir de ne pas m'en parler. »
12 oclobre 1717.
La reine d'Angleterre, femme de Jacques II, était trop bien avec M"^ de Maintenon pour qu'on puisse croire que le feu roi ait été amoureux d'elle. J'ai vu un livre intitulé : l'Ancien bâtard protecteur du nouveau^ ^
* Franeois-Léopold Ragotzki, prince de Transylvanie; après avoir longtemps lutté contre l'Autriche à la tête des Hongrois soulevé?, il vint en France en 1713, il se retira dans la maison des Camaldules de Grosbois et, éloigné sur la demande de l'empereur, chercha un refuge en Turquie- il y mourut en 1736. Saint-Simon en parle fort au long, t. XIX^ p. 182. Sa vie a été écrite par Lenoble, Paris, 1737, et elle vient d'être l'objet d'une publication de J. Einhorn : F. Rahoczy, Hislorischcs charakterbild, Leipsig, 1854.
* Voici le titre de ce libelle devenu rare : V Ancien bâtard protecteur du nouvemi, ou la Prostitution de la Reine pour la protection du prince de Galles, traduit de l'anglais (sans indication de lieu ), 1 702, in-I 2. Ce livret manque sur les catalogues de quelques-unes des collections les plus riches en écrits de ce genre. Au verso du titre, on lit ces vers:
Sur cette épineuse matière, N'en disons guère et qu'il soit bon; J'aperçois Louis de Bourbon, Gagnons la porte de derrière; C'est un très digne souverain, De plus, il est sur sou terrain,
qui raconte une galanterie entre la reine et le père La Chaise; c'était un vieillard de quatre-vingts ans qui avait l'air d'un âne, de longues oreilles ' , une grande
Malheur à qui le scandalise; J'ai des pensers bien difierents ; S'il est fils aîûé de l'Église, Le cardinal est de ses parents.
A la fin les suivants :
Tout prendre sans rien rabattre Sur un peuple qui meurt de faim, C'est être fils de Mazarin, Non pelit-fils de Henri-Quatre.
1 Ces longues oreilles sont en efl'et ce qui frappe dans le portrait du père La Chaise, portrait qui fait partie d'un recueil de gravures publiées en Hollande en 1691, sous le titre de : Les Héros de la ligue, ou la Procession monacale conduite j^a»' Louis XIV. Ces figures ont été reproduites dans les Mémoires de M. de Maurepas publiés par Souiavie en 17 92, et dans le Musée de la Caricature, 1834, livraisons 36 et suivantes. Audessous du portrait en question est placé un quatrain :
David pécha, Nathan lui dit, Mais moi j'absous et je pardonne, Par là j'avance ma personne, Et à ma secte enfin je donne du crédit.
Les calomnies dont parle Madame ont été reproduites dans V Histoire secrète des amours du Père La Chaize, Cologne (Hollande), 1702. L'auteur de ce roman satirique avait donné, quelque temps avant , le récit , non moins fait à plaisir , de la conduite politique de ce personnage important ; l'Histoire du Père La Chaize, publiée en 1693, obtint rapidement plusieurs éditions; les deux ouvrages forment les deux premiers volumes d'un recueil anti-jésuitique, publié en 1719, sous un titre bizarre : Jean danse mieux que Pierre; Pierre danse mieux que Jean ; ils dansent bien tous deux; 5 vol. in-l2.
Parmi les écrits dirigés contre le Père La Chaise , on peut citer encore : Le prince assis sur une chaise dangereuse, ou le Roy T.-C. (très-chrétien) se confiant en un jésuite qui le
bouche, une grosse tête, une longue figure; c'était bien mal imaginé. Ce libelle était encore moins digne de foi que celui qui concerne le feu roi '. ,•
12 octobre 1717. ''
M"* la Duchesse la jeune ne vaut pas grand'chose; elle est cause, par sa fausseté, que M. le Duc n'a pas épousé une de mes petites-filles ; elle se mit en avant comme si elle voulait faire ce mariage, elle empêcha M^^ de Berri, qui était sa bonne amie, d'en parler, et elle travailla pour elle-même.
17 octobre 1717.
Le feu roi a contracté beaucoup de dettes', parce
trompe, Cologne, 1689. C'est un recueil assez rare de pièces en vers et en prose, et l'archevêque de Paris, François de Harlay, s'y trouve tout aussi maltraité que le confesseur du roi.
Ké en 1 624, ce jésuite avait plus de soixante-cinq ans lorsque la reine d'Angleterre vint en France ; il est aisé de comprendre d'ailleurs que la malignité publique ne ménageait pas les confesseurs de Sa Majesté ; les recueils manuscrits nous offrent divers couplets sur le Père Annat qui exerça de 1654 à 1670 les bien délicates fonctions de directeur de Louis XIV ; nous nous bornerons à une citation fort courte :
Le père Annat est rude, Et me dit fort souvent Qu'un péché d'habitude Est un crime fort grand ; De peur de lui déplaire, Je quitte La Yallière Et prends la Montespan.
' Louis XIII parait lui-même avoir eu quelques doutes sur sa paternité tardive, car lorsque le nouveau-né lui fut présenté, il refusa de l'embrasser selon l'usage. Cet affront altéra la santé de la reine au point de mettre sa vie en danger.
* Rien ne donne mieux l'idée de l'état des finances, à la
qu'il ne voulait rien retrancher de son luxe; il a aussi emprunté beaucoup d'argent, et ceci a été la cause des plus grandes malversations de la part des gens d'affaires et des partisans, car lorsqu'un sou avait été prêté au roi, ils en faisaient, d'accord avec leurs créatures, une pistole; grâce à leurs friponneries, qu'aucun frein ne retenait, ils se sont enrichis, mais le roi et le royaume sont devenus fort pauvres. Mon fils se donne jour et nuit beaucoup de peine pour tout remettre en bon état, et personne ne lui en sait gré ; il a beaucoup d'ennemis, qui répandent contre lui toutes sortes d'affreuses menaces et qui font tout ce qu'ils peuvent pour exciter contre lui la haine du peuple, ce qui leur réussit aisément, surtout parce qu'il n'est pas bigot. Il est si peu intéressé qu'il n'a pas touché ce qui lui revient comme régent; il n'en a pas pris un liard, quoiqu'il ait de grands besoins, à cause de ses nombreux enfants. Le jeune roi a autour de lui des gens qui sont très-mal disposés à l'égard de mon fils, un surtout ' , quoiqu'il soit son beau-frère, mais c'est le plus faux des hypocrites ; il a l'air de vouloir manger les images de tous les saints, mais ce n'en est pas moins
mort de Louis XIY, que l'aveu fait par son successeur (Édit du 7 décembre 1715) : « A notre avènement à la couronne, il n'y « avait pas le moindre fonds, ni dans le trésor royal, ni dans « les recettes, pour satisfaire aux dépenses les plus urgentes; « nous avons trouvé le domaine de notre couronne aliéné, les « revenus de l'État presque anéantis, les impositions ordinaires « employéespar avance, une multitude de billets d'ordonnances « et d'assignations anticipées de tant de natures différentes, et « qui montent à des sommes si considérables, qu'à peine on « peut en faire la supputation. »
* Le duc du Maine.
le plus méchant homme qui soit sur la terre. Du temps du roi, lorsqu'il flattait quelqu'un et lui parlait avec bonté, c'était la preuve qu'il lui avait joué un mauvais tour. Il a contribué à faire renvoyer sa mère de la cour, afin de faire plaisir à la vieille (Maintenon), et il voulait si bien empêcher qu'elle ne reparût à Versailles, qu'il fit jeter ses meubles par la fenêtre. Vous pouvez facilement imaginer de quoi est capable un homme de cette humeur. Je le crains pour mon fils comme le diable, et je trouve que mon fils ne se tient pas assez sur ses gardes à cet égard. La vieille lui en veut à la mort; tout le mal qu'on dit de cette femme diabolique est encore au-dessous de la vérité ' .
* 11 existe contre Mm« de Mainlenon des écrits assez nombreux; les recueils manuscrits contiennent des fragments restés inédits ; nous leur emprunterons quelques passages.
« Notre père qui êtes à Mariy, votre nom n'est plus glorieux; « votre volonté n'est faite ni sur la terre, ni sur la mer; rendez- « nous aujourd'hui notre pain , parce que nous mourons de « faim ; pardonnez à vos ennemis qui vous ont battu, mais ne « pardonnez pas à vos généraux, et ne nous induisez pas en « tentation de changer de maître, mais délivrez-nous de la « Maintenon. »
Dans un noël , t. XI, p, 209 de la collection Maurepas, il se trouve sur Jl^e de Maintenon deux vers tellement audacieux, sans doute, qu'ils ont épouvanté le copiste, il les a laissés en blanc. Voici quelques passages que l'on peut transcrire:
David à l'amour succomba, Salomoa devint idolâtre, Pour Ouipliate Hercule Gla, Antoine aima trop Cléopâtre ; Mais les maîtresses de ces grands N'avoient point soixante-quinze ans.
Quarante ans, femme, veuve ou Glle, ▲ la cour ainsi qu'à la ville,
DE MADAME LA DUCHESSE d'orLÉANS. 337
Paris, 20 octobre 1717,
Si VOUS veniez ici, je suis sûre que vous ne vous y plairiez pas; la débauche est générale et vraiment affreuse. La princesse de Galles ne m'a pas encore annoncé la mort de la duchesse d'Eisenacli, qui s'était faite piétisle; cette secte n'était pas du tout mon fait. La duchesse d'Hanovre m'écrit que Langallerie est mort de faim , il est resté vingt-un jours sans boire ni manger. En mourant il n'a point recommandé son âme
La Maintenon nous a servi ;
Nul à présent ne la réclame.
Et l'on ne Toit que sou mari
Qui veuille encor l'avoir pour femme.
Le roi se retire à Marly, Et d'amaut il devient mari ; Il fait ce qu'on doit à son âge ; C'est du vieux soldat le destin, Eu se retirant au village, D'épouser la vieille p....n.
Peut-on, sans être satirique, Rire d'un règne aussi comique?
Voyez celte sainte p....n, Comme elle gouverne l'empire !
Si nous ne mourions pas de faim.
Il en faudroit crever de rire.
Du papier pour ducat, Un bigot pour Turenne,
Une p n pour reine,
Mon Dieu, l'étrange cas !
Ne m'entendez-vons pas?
On eut recours à un assez pauvre jeu de mots pour se moquer de la favorite, qu'au début de sa puissance on avait spirituellement désignée sous le nom de Mme de Mamtcnanl :
Au Dauphin irrité de voir comme tout va,
Mon Gis, disoit Louis, que rien ne vous étonne,
Nous maintiendrons notre couronne ;
Le Dauphin :i-fio!.iMt : Sire, 51;(ii:tenon l'a.
à Dieu ; mais, se voyant près de sa fin, il a pris le portrait de sa femme et lui a parlé avec une telle tendresse, qu'il a fait venir des larmes à tous les assistants. C'est une mort bien triste, et l'objet d'une telle passion en était bien peu digne, car son infidélité était notoire et des plus scandaleuses.
22 octobre 1717.
Mon fils n'est ni joli ni laid, mais il n'a pas du tout les manières propres à se faire aimer ; il est incapable de ressentir une passion et d'avoir longtemps de l'attachement pour la même personne. D'un autre côté ses manières ne sont pas assez polies et assez séduisantes pour qu'il prétende à se faire aimer. Il est fort indiscret et raconte tout ce qui lui est arrivé; je lui ai dit cent fois que je ne puis assez m'étonner de ce que les femmes lui courent follement après; elles devraient plutôt le fuir. Il se met à rire et me dit : « Vous ne connaissez pas les femmes débauchées d'à présent. Dire qu'on couche avec elles, c'est leur faire plaisir. »
Paris, 24 octobre 1717.
J'ai connu une dame qui, par suite de sa jalousie à l'égard de son mari, avait perdu la raison, au point qu'elle assassina ses deux frères qu'elle aimait beaucoup; elle jouait fort bien de la guitare, et lorsqu'elle avait un de ses accès de fureur, on lui donnait une guitare, et dès qu'elle l'accordait et qu'elle se mettait à en jouer, elle redevenait calme. Langallerie s'était brouillé ici avec le ministre : il avait fait imprimer un livre pour montrer que le ministre de la guerre
DE MADAME LA DUCHESSE D'oRLÉANS. 339
avait trahi le roi ; il fut très-irrité de voir qu'on ne lui donnait pas l'avancement auquel il prétendait, et que d'autres lui étaient préférés; il prit son congé et passa chez l'empereur.
En France et en Angleterre, les ducs et les lords ont un orgueil tellement excessif qu'ils croient être au-dessus de tout ; si on les laissait faire, ils se regarderaient comme supérieurs aux princes du sang, et la plupart d'entre eux ne sont pas même véritablement nobles '. J'ai une fois joliment repris un de nos ducs. Comme il se mettait à la table du roi, devant le prince de Deux-Ponts, je dis tout haut : « D'où vient que M. le duc de Saint-Simon presse tant le prince de Deux- Ponts? a-t-il envie de le prier de prendre un de ses fils pour page?» Tout le monde se mit si fort à rire, qu'il fallut qu'il s'en allât*.
* Cette assertion n'est pas tout à fait dépourvue d'exactitude, mais soq examen exigerait des détails qui ne peuvent trouver place dans cette note. L'idée émise par Madame a été reprise avec beaucoup d'emportement révolutionnaire dans un écrit de Dulaure : Liste des noms de famille et patronymiques des Ci -devant ducs, marquis, comtes, etc. Cette satire, hérissée de mensonges et d'erreurs, fit beaucoup de bruit et de scandale en 1790, et elle reparut avec diverses modifications, suusdeux ou trois titres différents. M. Paul Lacroix en a entrepris une réfutation forte de science et de faits. (Voir les Dissertations sur quelques points curieux de l'Histoire de France, Paris, 1841, n^X.
* On comprend que Saint-Simon ne se soit pas soucié de consigner dans ses volumineux Mémoires le récit d'une anecdote qui blessait sa vanité. Elle était excessive, et on a pu dire avec raison qu'en France il ne voyait que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs, et parmi les ducs et pairs que lui. Ce n'est pas ici le moment d'apprécier ses écrits saos lesquels
Lord Peterborough ne veut pas sortir de prison jusqu'à ce qu'il ait obtenu réparation de l'affront qui lui a été fait. Moi, si j'étais en prison, et qu'on me laissât libre d'en sortir, je m'en irais au plus vite, et je dirais ensuite ce que je voudrais dire; mais avant tout, je reprendrais la liberté. Ce lord est un extravagant trèsdrôle ; je crois qu'il aimerait mieux mourir que de se priver de dire ce qui lui passe par la tète et de faire des malices aux gens qu'il déteste.
25 octobre 1717.
Je n'ai jamais eu les manières françaises et je n'ai jamais pu les prendre ; j'ai même toujours tenu à honneur d'être une Allemande et de conserver les manières allemandes qui sont ici du goût de peu de gens.... Je n'ai pas à me plaindre publiquement de la conduite de la femme de mon fils, elle se conduit fort convenablement à mon égard.
28 octobre 1717.
Je ne mange en fait de soupe que de la soupe au lait, à la bière ou au vin ; je ne peux souffrir le bouillon, et je suis tout de suite malade s'il se trouve un peu de bouillon dans un des plats que je mange; mon corps
on connaîtrait mal le règne et la cour del^ouis XIV. Renvoyons à un article de M. de Sismondi, dans la Revue encyclopédique, t. XLIII ; à deux articles dans la Eevtie française, n° XI, septembre 1829, et n"> XV, mai 1830 ; à une notice de M. de Sainte- Beuve, Causeries du lundi, t. 111. M. Feuillet de Concbes s'occupe depuis longtemps de réunir des notes, des documents, de? matériaux pour une édition nouvelle et soignée de ces Mémoires. (Voir le Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 1845, p. 181, et 1846, p. 280.)
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 341
enfle, j'ai des coliques, et il faut que je me fasse saigner ; des boudins et des jambons me remettent l'estomac...
C'est par pure afi'ection que j'ai évité de prendre le pas sur feu l'Électrice, mais j'ai fait une grande différence avec la duchesse de Mecklembourg ainsi qu'avec notre duchesse de Hanovre, et je n'ai pas hésité. Je n'ai pas vouhi non plus passer devant Son Altesse ma mère, et j'aurais même porté la queue de sa robe, comme j'avais coutume de le faire dans mon enfance, mais elle n'a pas voulu le souffrir.... Lorsqu'il y avait de grandes fêtes, Monsieur me faisait mettre du rouge; je le faisais à contre-cœur, car je n'ai jamais aimé la parure et je n'aime rien de ce qui me gêne.
29 octobre 1717.
L'abbé PeiTault a fait une fondation en l'honneur de la maison de Condé; il a réglé que, tous les ans, l'oraison de Monsieur le Prince serait prononcée dans l'église des Jésuites où son cœur est enseveli ', Je ne dirai pas de ce prince qu'il a gagné des batailles, qu'il s'est montré très-courageux à la guerre et très-timide à la cour; c'est chose connue de la France entière.
1" novembre 1717.
J'aime l'abbé de Saint-Albin et il le mérite, car d'abord il m'aime sincèrement et ensuite il se conduit
' On a publié diverses oraisons funèbres du prince de Condé ; celles de Bossuet et de Bourdaloue sont connues de tout le monde ; celles que composèrent l'évéque de Chàlons et le père Martineau, l'une et l'autre composées en 1687 , rentrent dans lu classe très- nombreuse des livres que personne ne lit.
fort bien. Il a de l'esprit , il est raisonnable et il n'a point de sotte cagoterio. 11 n'est pas en faveur auprès de mon fils autant qu'il le rhériterait, mais il est le meilleur garçon du monde, bien élevé, pieux et vertueux ; il est instruit, il sait beaucoup et ne s'en fait point accroire. 11 ressemble à feu Monsieur plus qu'à mon fils, mais l'on voit bien d'où il provient ; mon fils ne peut le renier ; il est bien dommage qu'il ne soit pas enfant légitime de mon fils.
2 novembre 1717.
f abbé Dubois se trompe fort lorsqu'il pense que je crois qu'il n'a pas contribué au mariage de mon fils. Je suis persuadée que lui seul l'a fait. Il est vrai qu'au commencement il était pour moi , mais après que la vieille l'eut mandé trois ou quatre fois auprès d'elle, il changea bien vite. Si depuis le roi l'a pris en haine, ce n'était pas pour cet objet , mais pour un tripotage où il s'était mêlé avec le père La Chaise. Monsieur était aussi mécontent de la chose que moi, mais le roi et la vieille guenipe le firent menacer de chasser ses favoris; cela le fit consentir à tout; il s'est repenti ensuite, mais il était trop tard.
3 novembre 1717.
Mme d'Orléans n'aime que ses parents du côté maternel'. Elle ne peut comprendre qu'il y ait plus
* C'est ce que confirme Saint-Simon. « L'intérêt de M. du Maine effaçait tout autre dans son cœur et dans son esprit, et ce qui va jusqu'à l'incroyable, en même temps que c'est la plus exacte vérité, c'est que la béatitude anticipée de l'autre monde eût été pour elle en celui-ci, si elle avait pu voir le duc du Maine établi roi de France, au préjudice de son mari et de son fils, beaucoup ^ilus si elle javait pu y contribuer » Ç t. XXllI, p. 49).
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 343
d'honneur pour elle à soutenir les intérêts de son fils que ceux de ses frères. Elle soutient qu'il y a dans tout cela beaucoup de malice de la part de son neveu, M. le Duc (de Bourbon) , qui déteste ses oncles {les frères de 31°^^ d^ Orléans).
5 novembre 1717.
C'est une chose affreuse ce que la pauvre princesse {de Conti) a eu à souffrir de son mari ; il était, quoique sans aucun motif, jaloux comme le diable. Elle ne savait jamais avec certitude où elle devait passer la nuit ; quand elle s'était figurée qu'elle resterait à Versailles et qu'elle s'était arrangée en conséquence, il la menait à Paris ou à Chantilly ; lorsqu'elle croyait rester à Chantilly ou à Paris, il la conduisait à Versailles ; elle était continuellement tourmentée comme une âme en l^eine. Elle m'a impatientée souvent, car, au lieu de jouir du repos que lui procura enlin la mort du prince, elle pleurait sa mort et faisait des vœux pour qu'il vécût encore, dût-elle être tourmentée derechef.
7 novembre 1717.
Je crains fort pour mon fils auprès de ces dames
qu'il fréquente ; il y a déjà été une fois brûlé Il
n'avait que dix-sept ans lorsqu'on l'a marié ; c'était un tout petit garçon. Si on ne l'avait pas menacé de l'enfermer dans un vieux château, à Villers-Cotteret, et si on ne lui avait pas donné l'espoir de voir M""* la Duchesse autant qu'il voudrait , on ne l'aurait pas fait consentir à ce maudit mariage.
Saint-Cload, 13 novembre 1717.
Je voudrais que vous apprissiez à jouer aux échecs ;
la première Daiiphinc avait iiii page âgé de douze ou treize ans, fils d'un mailrc d'hôtel de quartier, qui était supérieur aux joueurs les plus habiles. Feu M. le Prince fît un jour une partie avec lui , et croyait gagner ; mais ce fut le page qui remporta la victoire. Quand le Prince vit qu'il était échec et mat , il se mit dans un tel transport, qu'il saisit sa perruque et la jeta à la tète de ce petit garçon. Ici on joue surtout la bassette, le pharaon et le lansquenet, et on y joue trèsgros jeu ; si queli^u'un en paraissait contrarié, il serait mal reçu.
Je m'étonne que l'on n'ait pas imprimé la relation du mariage de l'Électeur ; on publiait à lleidelberg des relations de ces choses-là avec tous les détails. L'Opéra a sans doute été italien ; car en Allemagne, on n'aime que la musique italienne; je ne puis la souffrir; il me semble que le bruit qu'elle fait est comme celui des chats qui miaulent sur les toits.
Je vous remercie de la médaille d'argent que vous m'avez envoyée ^ elle vient fort à propos; j'ai ainsi le docteur Luther en or et en argent. Je suis persuadée que Luther aurait mieux fait de ne point faire d'Église séparée, mais de se borner à s'opposer aux abus de la papauté; il en serait résulté bien plus de bien. En revenant à ce que j'avais commencé à vous dire mercredi , je vous assure que mon fds a plus d'ennemis que d'amis -, son beau-frère et sa femme travaillent avec la plus grande ardeur à soulever contre lui la haine du peuple. Mme du Maine a fait circuler des écrits contre mon fils. Tous les enfants de la Montespan sont une méchante race, Le petit roi a une jolie
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉAXS. 345
figure et beaucoup de jugement ; mais c'est un méchant enfant; il n'aime au monde que sa gouvernante; il prend sans motif de l'aversion pour les gens, et il leur dit volontiers des (îhoses blessantes. Je ne suis pas dans ses bonnes grâces, mais cela ne m'inquiète guère; car lorsqu'il sera en âge de régner, je ne serai plus de ce monde et je ne dépendrai pas de ses caprices. Lorsque je recommande à mon fils de se tenir sur ses gardes contre ces méchantes gens, il se met à rire et me répond : « Vous saves bien, madame, qu'on ne peust Evitter ce que Dieuvous a de tout temps destines ; ainsi , sije le suis à périr, je ne Le pourris E\itter ; ainsi je feres que ce qui est raisonnable pour ma Conservation, mais rien dextraordinaire ' . » Mon fils a beaucoup étudié ; il a une bonne mémoire, et il s'exprime bien sur toutes sortes de sujets; il parle surtout fort bien en public ; mais il est homme, et il a ses défauts tout comme un autre. Ils ne font tort qu'à lui, et il n'est que trop bon à l'égard de tous les autres.
15 novembre 1717.
Le feu roi tenait beaucoup à être admiré de tout le monde, surtout de ses maîtresses -. Il avait beaucoup
* Nous reproduisons le texte original afin de donner une idée de la façon dont la princesse écrivait le français. Son allemand ne vaut guère mieux.
* Louis XIV exigeait de sa famille comme de ses ministres les sentiments d'une obéissance exclusive, absolue. Les démonstrations de soumission et de respect furent poussées à un point qui dégénérait en une espèce de culte. On trouve dans un livre en quelque sorte officiel, et dédié au roi, de curieux détails à cet égard. Quand les grandes dames, surtout les princesses du sang,
346 COKRESPOKDANCE
d'esprit naturel, mais il était fort ignorant et il en avait honte; aussi fallait-il tenir les savants pour gens ridicules... Il ne pouvait souffrir qu'on parlât politique.
Saint-Cloud, 16 novembre 1717.
Toutes les grandes dames qui contractent des mésalliances en sont bien récompensées ; elles sont ordinairement malheureuses dans leur mariage et maltraitées de leurs maris ; c'est le cas de la princesse de Deux-Ponts, qui a épousé son écuyer. Elle s'en trouve bien mal, mais je ne la plains nullement, elle l'a bien mérité. Je ne puis m'empêcher de rire quand je pense comme je l'avais exactement avertie à l'avance de ce qui arriverait. Elle était avec moi à l'Opéra et voulait à toutes forces que son écuyer vînt s'asseoir derrière elle. Je lui dis : « Pour l'amour de Dieu, que Votre Altesse reste tranquille et qu'elle ne se tracasse pas ainsi de Gerstorf; elle ne connaît pas encore ce pays:
passent dans la chambre du roi, elles font une grande révérence au lit de Sa Majesté (VEstat de la France en 1 697, 1. 1, p. 293 ). Saint-Simon a pu dire qu'il n'avait tenu qu'à Louis XIV de se faire adorer ; à diverses reprises, il a peint avec vigueur l'orgueil de ce monarque : « Les flatteries lui plaisoient à un tel point que les plus grossières même éloient bien reçues, les plus basses étoient les mieux savourées, et ce n'étoit que par là qu'on
approchoit de lui La souplesse, la bassesse, l'air admirant,
craignant, dépendant, rampant, et plus que tout, de néant, étaient les uniques moyens de lui plaire. » Divers écrits de l'époque forment d'étranges monuments de cette adulation; on p.. ut signaler, entre autres singularités de ce genre, le Nouveau Panthéon, ou le Rapport des divinités du payanisme et des héros de l'antiquité aux vertus et aux actions de Louis le Grand, fâx de Yertron ; Paris, IG86, in-8.
DE MADAMK LA MICHESSE d'oRLÉANS. 347
lorsqu'on se préoccupe si fort de ses gens, on donne lieu de croire qu'on a de l'amour pour eux. » Elle répondit : « Est-ce qu'on ne peut pas porter de l'intérêt à ses gens? » Je dis : « Oui, on peut les mener à l'Opéra, mais on n'a pas besoin de les avoir auprès de soi. » Je ne savais pas alors que j'eusse deviné aussi juste.
M. Bendenritter ' est un galant homme qui sait vivre comme il faut et qui n'a point les rebutantes manières autrichiennes ; il ne parle point le dialecte autrichien, mais en bon allemand. Lorsque j'étais ici , la foire Saint-Germain commença. Il vint un géant qui voulait se faire voir pour de l'argent, mais ayant rencontré M. Bendenritter, il dit : « Voilà qui est fait ; je n'irai pas me montrer à la foire, car en voilà un qui se montre pour rien. Je ne pourrais rien gagner pour cette fois. » Et il s'en alla. M. Bendenritter a plu ici à tout le monde. Le comte Zinzendorf, qui lui a succédé, ne lui ressemble pas : c'est un parfait Autrichien pour les manières, la figure et le parler. Lorsqu'il visita, à Versailles, la grande et la petite écurie, M. le Grand {écuyer) fit venir vingt pages qui savaient voltiger et les fit exercer dans leurs camisoles ; lorsque le comte Zinzendorf vit cela , il en fut si transporté, qu'il en était comme hors de lui et qu'il ne pouvait manger. 11 a aussi introduit aux Tuileries la mode d'appeler les pages par des signes. Lorsqu'on raconta cela à mon fils , il ne pouvait le croire : il alla luimême aux Tuileries et donna le signal : il vit alors ac-
* Ambassadeur d'Autriche à la cour de France.
348 CORRESPONbAN'CE
courir une foule de gens en livrée, parmi lesquels était un de ses propres pages. Celui-ci fut saisi d'effroi et il fut de suite chassé.
Saiiit-Cloud, 18 novembre 1717.
M""^ de Berri ne mange guère à dîner, et il est impossible qu'il en soit autrement , car elle se fait apporter, avant de se lever, toute espèce de choses à manger; elle ne bouge pas de son lit avant midi; à deux heures, elle se met à table, elle n'en sort guère avant trois heures ; elle ne fait aucun exercice ; à quatre heures, on lui apporte encore des aliments de tout genre, des fruits, de la salade et du fromage ; à dix heures, elle se met à souper; entre une ou deux heures, elle se couche; elle boit l'eau-de-vie la plus forte.
Toute la jeunesse de l'un et de l'autre sexe mène en France une vie des plus répréhensibles ; pins elle est déréglée, mieux cela vaut. C'est peut-être fort gentil, mais j'avoue que je ne puis le trouver tel. Ils ne suivent pas mon exemple d'avoir des heures réglées , et je suis très-décidée à ne pas prendre pour modèle leur conduite, qui me semble celle des cochons et des truies ' .
La princesse de Galles ne peut soufl'rir que l'on dise que l'électeur de Saxe se soit fait catholique depuis cinq ans ; mais il est positif que son grand-chambellan , le comte de Cos , en avait fait la confidence au roi. Je crois bien que l'intention du roi de Pologne
' Sauisch iin:i ivie sckwcine.
DE MADAME LA DICIIRSSE d'oRLÉANS. 3^9
est que rien ne soit changé dans son électorat, et que les choses restent, par rapport à la religion, dans l'état où elles se trouvent; mais si une fois les prêtres y mettent le nez , il ne sera plus maître d'empêcher le gâchis.
On ne peut dire lequel est le pire du duc ou de la duchesse du Maine, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a pas au monde de couple plus faux.
Saint-CIoud, 25 novembre 1717.
On a mis une poudre dans l'œil malade de mon fils, et cela avait causé des douleurs intolérables à des personnes qui souffraient comme lui ; il aurait donc dvi en souffrir, mais il n'a rien ressenti ; il a ri et s'est amusé comme à son ordinaire. M. Gendron ' a commencé un traitement pour son œil et il s'en est bien trouvé, mais Gendron était trop sévère pour lui : il défendait les petits soupers et ce qui s'ensuit, mais cela le contrariait , ainsi que ceux qui sont de ces petits soupers et qui y trouvent leur profit ; on lui a donc proposé d'autres remèdes qui ont remis son œil dans un mauvais état.
Mon fils sait faire la cuisine; c'est une chose qu'il a apprise en Espagne. 11 est bon musicien , comme tous les musiciens le reconnaissent; il a fait deux opéras qu'il a fait représenter dans sa salle et qui avaient du
' Médecin du duc d'Orléans, mort en 1 7 50, à l'âge de quatrevingt-sept ans. 11 fut l'ami de Boileau , et Voltaire l'a comparé à Eîculape.
350 COP.RKSPOXOANCE
mérite, mais il n'a pas voulu qu'on les représentât en public.
Saint-Cloud, 27 novembre 1717.
Saint-Cloud n'est qu'une maison d'été ; beaucoup de mes gens y ont des chambres sans cheminée ; ils ne peuvent donc y passer l'hiver, car je serais cause de leur mort , et je ne suis pas assez dure pour cela ; ceux qui souffrent m'inspirent toujours de la pitié. Si la chose ne dépendait que de moi , je resterais bien ici l'hiver plutôt que de retourner au Palais-Royal , où je suis logée fort à l'étroit : je n'y ai qu'une chambre chaude et un cabinet; mais il faut se conformer à l'usage, et toute ma vie j'ai préféré le parti le plus raisonnable à celui qui me présentait le plus d'agrément. Je ne crains ni n'évite ni le chaud , ni le froid ; mon fils est comme moi ; il aime un temps chaud , il faut que la chaleur soit bien forte pour que nous nous en plaignions et pour que nous soyons en sueur. Mon goût ne me porte pas à voir beaucoup de monde, et la foule me cause plus de répugnance que de plaisir. J'aime bien mieux être seule qu'avoir à me donner le tourment de chercher ce que j'aurai à dire à chacun ; car les Français trouvent mauvais qu'on ne leur parle pas, et alors ils s'en vont mécontents; il faut donc se mettre en peine de ce qu'on peut leur dire; je suis donc contente et tranquille lorsqu'on me laisse dans ma solitude ; je n'aime point à faire de visites ; je hais les cérémonies et tout ce qui en a l'air.
Toute l'Angleterre doit avoir manifesté une grande joie à l'occasion de l'heureuse délivrance de la prin-
DE MADAME LA DUCHESSE D'oKLÉANS. 351
cesse de Galles ; mais les Anglais sont tellement faux , que je ne voudrais par leur confier un seul cheveu. Le duc de Schomberg doit être bien vexé de n'avoir qu'une fille, et le comte de Degenfelt aussi ; mais ils sont, l'un et l'autre, assez jeunes pour avoir encore beaucoup de fils. La princesse de Galles a bien trois princes et trois princesses.
Aussitôt que j'ai eu un instant de libre, j'ai été dans la chapelle prier pour mon fils , qui se trouve un peu mieux de son œil ; il ne pouvait pas distinguer les couleurs, et lorsque j'étais avec lui , le cardinal de Polignac étant venu le voir, mon fils a très-bien discerné la robe rouge ; il y a donc un mieux sensible. Tant qu'il a été dans les remèdes , il s'est bien préservé de ses excès dans le boire, le manger et l'inconduite de tout genre; mais je crains bien qu'après sa guérison il ne reprenne sa vie désordonnée. Les dames débauchées ' se remettront à lui courir après et à le ramener à leurs petits soupers ; alors son œil s'enflammera de nouveau. Après une visite à mon fils, j'ai été me mettre à table, et, après dîner, j'ai pris ma Bible et j'ai lu quatre chapitres du livre de Job, quatre psaumes et deux chapitres de saint Jean. J'ai remis les deux autres à ce matin.
Du temps du feu roi, les prétentions des courtisans étaient tout autre chose qu'à présent ; le roi pouvait se montrer aussi généreux qu'il voulait , il était seigneur et maître de son argent ; mais mon fils est forcé de faire des économies, car les dettes sont effroyables *•
* Dcsbeauchirte damen.
* C'est ce que confirme trop bien VÉtat général des dettes de
elles dépassent de deux cents millions les revenus du roi. La vieille vilaine a fait tout ce qu'elle a pu pour perdre le royaume.
Je plains de tout mon cœur les pauvi'es Saxons et la reine; elle éprouve bien des souffrances durant sa vie. Je ne puis souffrir la fausseté du roi de Pologne, car il agit sans tenir aucun compte de ses serments. C'est ne se montrer nullement chrétien que de tourmenter les gens pour des motifs de religion, et je trouve cela affreux ; mais lorqu'on examine la chose au fond , on trouve que la religion n'est là que comme un prétexte; tout se fait par politique et par intérêt. Chacun sert Mammon et non le Seigneur.
Saint-ClouJ, 28 novembre 1717.
Depuis six mois, et à la suite d'un coup terrible que mon fils s'est donné à la figure, un de ses yeux s'est tout enflammé et rempli de sang : il a consulté un oculiste qui lui a indiqué de bons remèdes, et il lui a promis surtout de se régler pour le boire et le manger, etc., etc.; mais il n'a pu s'y résoudre, et il a continué sa vie habituelle. L'état de l'œil a empiré; mon fils recourait à tout ce qu'on lui proposait , mais ne voulait interrompre ni ses plaisirs , ni ses affaires, qui lui donnent beaucoup à lire et à écrire. Hier, il s'est laissé saigner et purger ; aujourd'hui , il a fait l'essai d'une poudre que lui a donnée un curé ' qui la tenait
\'État à la mort du feu roi Louis XIV, leur réduction et payement, Paris. 17 20, in-4.
' Il se nommait Moussu et était curé à Rueil. « Le 25 novembre, il entreprit S. A. R., et trois jours après, elle commença à voir un peu mieux « {Mémoires de la Régence, 1. 1, p. 411}.
DE MADAME LA DICHESSE U'OHLÉANS. 353
d'un Allemand ; cette poudre a commencé par causer une grande inflammation ; il faut qu'il en fasse usage deux ou trois fois. Je crains vraiment qu'il ne finisse par perdre la vue, et vous pouvez croire dans quelle inquiétude cette idée me jette.
Pour répondre à d'autres points de votre lettre, je vous dirai qu'ici il n'est pas permis de communier dans sa chambre, sauf le cas de maladie ; je suis fort disposée à entendre des sermons dans le temps de l'A vent; mais, après dîner, cela m'est impossible; car si je vais entendre prêcher aussitôt après avoir mangé, il ne dépend point de moi de ne pas m'endormir.
La princesse de Galles est, grâce à Dieu, heureusement accouchée d'un garçon ; il est fort ordinaire que des grossesses se prolongent, comme la sienne, jusqu'au dixième mois. Quant à moi, j'ai eu trois enfants, mais sans rien d'extraordinaire ; je ne me suis jamais blessée ; je les ai portes jusqu'à la fin du neuvième mois ; au commencement, j'avais chaque jour des dé' faillances; mais cela ne m'empêchait pas de continuer mon chemin. Je suis une fois restée dix heures livrée aux souffrances les plus intolérables. J'ai perdu mon premier enfant. Mon médecin, le vieux M. Esprit, l'a tué comme s'il lui avait tiré un coup de pistolet dans la tête ; mais tout cela est de l'histoire ancienne.
!«■■ décembre 1717.
Le cardinal (Mazarin) était amoureux d'une dame qui était chez la reine. Je l'ai connue ; elle logeait au Palais-Royal et on la nommait M""* de Brégy ' . Elle
* Charlotte Saumaise de Chazan, comtesse de Brégy ou Bré»
était très-belle, et beaucoup de gens ont été amoureux d'elle, mais c'était une honnête femme ; elle a servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vécu avec la reine qu'auparavant. Elle avait beaucoup d'esprit. Monsieur l'aimait à cause de la fidélité qu'elle avait pour la reine.
2 décembre 1717.
Je suis bien aise que mes lettres vous aient été remises ; M. de Torcy n'est pas du tout mon ami ; s'il trouvait l'occasion de me nuire, il ne la laisserait pas échapper; mais je ne m'en tracasse guère. Mon fils me commit bien ; il sait combien mon attachement pour lui est sincère ; il serait donc difficile de nous brouiller. Il ne sert à rien de cacheter les lettres avec de la cire; on a une espèce de composition faite avec du vif-argent et d'autres substances qui enlèvent la cire, et lorsque les lettres ont été ouvertes, lues et copiées, on les re-
gU, une des femmes les plus spirituelles de la cour d'Anne d'Auliiche; née en 1C19, elle mourut le 13 avril 1693. Son mari, qu'elle épousa à quatorze ans, fut ambassadeur en Pologne etep Suède. Tallemant la dépeint comme « coquette en diable, la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde. « 11 rapporte une lettre écrite par elle à la reine Christine, qui lui avait offert une province entière si elle voulait se rendre dans ses États, et il s'est donné le plaisir de placer dans ses Historiettes quelques détails scandaleux sur le compte du mari et de la femme. Mme de Motteville affirme que la comtesse prétendait avoir le cardinal Mazarin au nombre de ses adorateurs. Les Lettres et poésies de la comtesse de B....,Le\de, 16G6, donnent une assez triste idée des talents littéraires de cette dame ; on recherche toutefois ce volume parce qu'il s'annexe à la collection des Eizevirs. Consulter un article de M. Lamourcux, ISouvdle Biographie universelle^ t. Vil.
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cacheté si adroitement que personne ne peut découvrir si elles ont été ouvertes. Mon fils sait fabriquer cette composition; on l'appelle gama.
Ma fille se flatte d'être ici le 10 février; mais je ne le crois pas. Je vois bien que son mari a envie de ce voyage; mais il a un favori dont la femme est la maîtresse du duc; ils le rongent jusqu'à la chemise et ne permettront pas ce voyage, afin de mettre dans leur sac l'argent qu'il coûterait. Lorsque l'intérêt gouverne, on ne peut compter sur rien. Je serai bien aise de revoir ma fille ; mais une longue expérience m'a appris que les choses qu'on désire le plus en ce monde tournent souvent aussi mal que possible.
9 décembre 1717.
Ma fille ne peut avoir une chaise à bras en ma présence, ou celle de mon fils et de sa femme ; le duc de Lorraine ne peut pas non plus en avoir une où je suis; mais, quant au reste, on vivra sans cérémonie. Les enfants de mon fils ont le titre de princes du sang ; le duc de Chartres est premier prince du sang. Tous ces princes, garçons ou filles, ont été fort mal élevés; on les a toujours laissés faire toutes leurs volontés ; jjme d'oriéans ne s'est jamais occupée un seul instant de ses enfants ; son fils seul a eu le bonheur de trouver un bon gouverneur, de sorte qu'il a été élevé chrétiennement et convenablement. 11 est certain que de toute ma vie je n'ai vu fils de princes ou mêmes fils de nobles élevés aussi mal que le sont ces enfants. C'était pourtant la même gouvernante que celle qui a été auprès de ma fille, qui, grâces à Dieu, n'a pas été élevée de la sorte. Je lui ai demandé une fois pourquoi
elle ne donnait pas à mes petits-enfants l'éducatiou qu'elle avait donnée à ma fille ; elle m'a répondu : « Madame, lorsque j'avais des plaintes à vous adres- « ser, vous m'avez soutenue ; mais lorsque je me suis « adressée à M"" d'Orléans, elle n'a fait qu'en rire. « Voyant cela, j'ai laissé aller les choses à sa guise. » En Allemagne, on laisse les princesses agir selon leurs caprices. J'ai toujours entendu dire, au sujet de la vieille électrice de Saxe, qu'elle s'enivrait ; mais c'est la seule qui ait donné lieu à cette imputation.
10 décembre 1717.
On a écrit qu'étant en Hollande le roi renonça à cette conquête par générosité, et je sais aussi sûrement que je connais mon nom qu'il est revenu uniquement et seulement pour revoir M"^ de Montespan et pour être auprès d'elle. Je connais dans l'histoire encore beaucoup d'autres exemples d'événements qu'on attribue à de grands motifs de politique et d'ambition, et qui ont pour cause les plus minces bagatelles du monde. On a dit de notre roi que son ambition était telle, qu'il voulait se faire maître absolu du monde entier, et que c'est pour cela qu'il avait commencé la guerre avec la Hollande ; mais je sais très-positivement que cette guerre n'a été entamée que parce que M. de Lionne, alors ministre d'État, était jaloux du prince Guillaume de Furstenberg, qui avait une intrigue avec sa femme, ce dont il était instruit. Ce fut pour le chasser qu'il commença les querelles qui ont amené une guerre ' .
* M^^de Lionne était, (raprès Saint-Simon, t. VII, p. 186,
DE MADAME LA DUCHESSE D'oIU.ÉANS. 357
12 décembre 1717.
M"« de Montespan et sa fille aînée peuvent boire considérablement sans être ivres un seul moment. Je les ai vues un jour avaler des rasades du plus fort rosoli de Turin, sans compter ce qu'elles avaient déjà bu ; je pensais qu'elles allaient tomber sous la table, mais c'était pour elles comme de boire de l'eau....
une femme de beaucoup d'esprit, de hauteur et de magniûcence. Les pamphlets et les chansons du temps donnent une assez fâcheuse opinion de sa vertu. Ce que Madame affirme sur les causes de la guerre de Hollande se retrouve dans divers libelles de l'époque, mais c'est une allégation sans nul fondement. Le beau travail hislorique de M. Mignet, sur les négociations du règne de Louis XIV, établit, d'après les correspondances diplomatiques, qu'avant d'envahir la Hollande en 1672, Louis XIV négociait depuis quatre ans la ruine de cette république avec une persévérance qui ne se démentit pas un seul instant et avec riiabileté la plus profonde. Il conclut des traités d'alliance offensive avec le roi d'Angleterre, l'électeur de Cologne et l'évéque de Munster , pour l'attaquer en même temps par mer et par terre, des traités de neutralité avec l'empereur et divers princes de l'empire, pour qu'ils la laissassent envahir sans la défendre, un traité de coopération éventuelle avec le roi de Suède. Louis XIV partit de Saint-Germain le 28 avril 1672, pour entrer en campagne, et de Lionne, « le continuateur des grands desseins de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin, » était mort neuf mois auparavant, le 1" septembre 1671.
Le travail de M. Mignet, concernant les préparatifs de cette guerre, se trouve dans les 111« et IV* volumes des Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, publication qui fait partie du grand recueil des Documents inédits sur l'histoire de France, mis au jour sous les auipices du gouvernement et qui forme déj.i quatre-vingts volumes environ. Un extrait de ce qui est relatif à la guerre de Hollande a paru dans la Revue des Deux-Mondes^ 1" décembre 18*1.
358 CURUESPONOÂNCIi:
Paris, 16 décembre 1717.
11 est arrivé hier, tout près d'ici , une aventure tragique. Un abbé de qualité, que l'on appelle l'abbé de Bonneseuil [Boneuil), et qui était un grand joueur, après avoir gagné 4,000 francs, dina chez une dame qui est sa parente; il se fit la nuit rapporter dans une chaise à son logis, où il avait laissé son domestique qui le sert depuis quatorze ans. Il était une heure environ après minuit lorsqu'il rentra chez lui ; il demeurait juste au-dessus de la boutique d'un cordonnier. Ce matin les ouvriers du cordonnier, étant venus à leur travail , virent que du sang tombait du plafond ; la femme du cordonnier monta , trouva la clef à la porte de l'abbé ; elle entra , et vit un spectacle si affreux qu'elle prit la fuite en criant. On accourut à ses cris, et l'on trouva l'abbé et son laquais assassinés ; on leur avait complètement coupé la tête. On a trouvé aussi dans la chambre une petite épée et un couteau de chasse, mais sans taches de sang. Plus de mille personnes sont venues voir cet affreux spectacle. On ne sait si le crime a été commis par des voleurs, car on a trouvé dans la poche de l'abbé sa montre et sept pistoles, et dans une armoire un millier de francs ; on ne peut pas non plus comprendre comment la chose a pu s'accomplir, car on n'a pas entendu le moindre bruit, et les meurtriers n'ont pas laissé de traces. Il n'y a pas , depuis hier, comme vous pouvez penser, d'autre sujet de conversation '. Après cette horrible tragédie, il faut que je vous raconte une anecdote fort
* Saint-Simoa parle de cette affaire, t. XXX, p. 9G.
DE MADAME LA HUCHESSE D'oRLÉANS. 359
comique, qiii s'est passée la semaine dernière et dont on a beaucoup parlé. Un cordelier, qui paraissait âgé de dix-huit ans, allait de Rouen à Paris; il entra dans une hôtellerie et se mit à table avec beaucoup de monde. Tout d'un coup il est saisi de douleurs violentes ; on le porte sur un lit , et un moment après on entend crier dans la maison : « Le cordelier accouche ! eh! vite! au secours! » et puis un instant après, «il est accouché d'une fille. » On ne sait pas encore quelle est la personne qui s'était déguisée d'une façon si étrange '.
Paris, 19 décembre 1717.
11 est bien vrai que les maîtresses de mon fils , si elles l'aimaient véritablement , se préoccuperaient de sa vie et de sa santé ; mais je vois bien , ma chère Louise, que vous ne connaissez pas les Françaises ; rien ne les dirige, si ce n'est l'intérêt et le goût de la débauche ; ces maîtresses ne voient que leur plaisir et l'argent ; de l'individu elles ne donneraient pas un cheveu. Cela m'inspire un dégoût complet, et si j'étais à la place de mon fils, je ne trouverais rien de séduisant dans de pareilles liaisons ; mais il y est accoutumé ; tout de la part de ces femmes lui est égal , pourvu qu'elles le divertissent. 11 y a aussi une chose que je ne puis comprendre : il n'est nullement jaloux ; il souffre que ses propres serviteurs soient en rapport avec ses maîtresses *. Cela me semble affreux et prouve
* Une femme déguisée en ermite accoucha le 24 février lfi57. sur le coche d'eau de Montereau, à ce que raconte la Gazette de Loret.
* Nous adoucissons la crudité du texte germanique : Leydt dass seine E y gène bedinten bey seinen maitressen liegen.
bien qu'il n'a pour elles aucun amour. Il est tellement habitué à boire et à manger avec elles, et à mener cette vie crapuleuse, qu'il ne peut plus s'en arracher. Cela m'affecte souvent jusqu'au fond du cœur; mais j'espère que Dieu le tirera enfin de ce labyrinthe et l'arrachera des mains do toutes ces méchantes gens , qui ne veulent qu'obtenir de lui de l'argent'. C'est assez parler de ces vexations. Le petit roi me fait chaque année une couple de visites , fort contre sa volonté : il ne peut me souffrir ; je crois que c'est parce que je lui ai dit plus d'une fois qu'il ne convenait pas à un aussi grand roi que lui d'être mutin et opiniâtre comme il l'est.
Je m'étonne que le duc de Schomberg n'ait pas été voir sa fille à Toccasion de ses couches. Je ne sais plus comment va le monde ; on ne tient plus compte des devoirs de famille. Je ne suis pas surprise que le comte de Degenfelt aune tant sa petite fille; tous les pères
* Nous empruntons à M. Barrière, le spirituel éditeur des Tobleaux de genre et d'histoire (1828), une appréciation judicieuse de la conduite du régent :
« Les désordres du neveu eurent un tout autre caractère que « les faiblesses de l'oncle. Nulle voix n'eut jamais sur l'esprit « du régent assez d'autorité pour l'arracher à ses plaisirs, sup- « posé que l'on pût appeler de ce nom des dérèglements dont « il faisait gloire. La vanité y avait au moins autant de part « que la corruption. Quand on sut qu'il n'y avait plus dans son « intimité de festin sans ivresse et de plaisirs sans débauche, « les courtisans les plus tempérants s'arrangèrent pour avoir ,« des vices, comme, vers la fin du règne précédent, ils se choi- « sissaient des vertus. Mais le régent ne fut pas la dupe de cette « hypocrisie d'un nouveau genre; il ne les en estima pas da- " vantage, malgré leurs désordres, et il continua de se livrer « tiiU\ siens. >
nr. MADAMT FA DITHESSE ft'ORLF.AXS. 36i
ainioni lours filles plus que leurs garçons ; c'est le contj-airo pour les mères. Ces deux jeunes époux ont d'ailleurs le temps d'avoir à foison garçons et filles.
Paris, 23 décembre 1717.
L'œil de mon fils ne va ni mieux ni plus mal ; le curé a bon espoir de le guérir : c'est toujours la suite du coup qu'il s'est donné, il y a dix-huit mois, en jouant à la paume '. 11 est incapable de se soumettre à la diète plus de deux ou trois jours -, beaucoup boire est mauvais pour les yeux. Les dames boivent ici encore plus que les hommes, et , ceci entre nous, mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un trou et qui lui est infidèle; mais, comme elle ne lui demande pas un cheveu , il n'en est pas jaloux. Je suis fort tracassée dans la crainte que, de tout ce commerce, il ne gagne quelque chose de pire ; Dieu l'en préserve ! 11 passe toutes les nuits dans cette maudite société, et reste à table jusqu'à trois ou quatre heures du matin ; c'est assurément fort mauvais pour sa santé. Je prie Dieu bien sincèrement pour sa conversion. 11 n'u pas d'autres défauts que ceux-là, mais ils sont grands. Lord Stairs a été malade, et à la mort ; mais aujourd'hui il est beaucoup mieux. Sa femme s'est fait beaucoup d'honneur par le soin qu'elle en a pris ; elle
1 Duclos dit, dans ses Mémoires, que le mal à l'œil du prince ne venait point d'un coup à la paume, mais d'un coup d'éventail que la marquise d'Arpajon donna au régent, en repoussant des libertés fort insolentes qu'il voulait prendre avec elle. D'après la Vie privée de Rickclieit (écrite par Faure), un coup de coude de Mme de La Rochefoucauld, avec laquelle le régent s'émancipait terriblement, fut la cause du mal ; T. I, p. 117.