A M. DE HARDING
12 mars 1703.
Dans le temps que je me préparois à vous respondre, monsieur de Harding, sur vostre lettre du 28 du mois passé, je reçois la triste nouvelle de la perte que vous avez faite le lendemain de M""* de Harding, dont je suis très-sensiblement touchée; et, quoyqu'en Testât où cette peauvre dame estoit tombée par ces maladies, Dieu lui a fait grâce de la délivrer de ses douleurs: je l'ai pleurée de tout mon cœur; vostre neveu en a fait autant, et je vous prie de croire que personne ne partage plus vos peines et douleurs que moy, qui me souviens toujours du soin qu'elle avoit eu de mon enfance, et les peines et veilles que je lui avois coustées, et en conserverai une véritable reconnoissance. Ainsi sa perte me touche très-sensiblement. Je ne mérite point de remerciements d'aider à votre neveu d'avoir un régiment, puisque ce n'est que tard ce que j'avois promis à M"** de Harding il y a longtemps, et vostre neveu mérite qu'on en ait soin. Il est trèshonnête garçon qui se fait estimer et ne fait point de tort à sa famille. J'espère qu'il fera son chemin, et en tout ce qui pourra despendre de moy, je tâcherai de l'assister.
' Cette lettre est en françois dans le volume imprimé en
A LA COMTESSE LOUISE
yer8ai11es.22aTrill702.
L'électeur de Hanovre^ est un égoïste sournois et dissimulé ; je mVn suis assurée depuis longtemps, car, quelque marque d*amitié que je lui aie témoignée, il ne m'a jamais donné aucun signe de conGance, et il a à peine voulu me parler; j^ai été obligée de lui arracher, pour ainsi dire, les paroles une à une, ce qui est une chose fort désagréable ; il est tout à fait dépourvu de bon naturel.
Ija reine d'Angleterre {veuve de Jacques II) s*est montrée véritablement chrétienne et généreuse à l'occasion de la mort du roi Guillaume : beaucoup d* Anglais voulaient, lorsque cette nouvelle est arrivée, témoigner leur joie; la reine a fait défendre de donner aucun signe d'allégresse, et elle parle de ce prince ' sans'animosité. Je Tadmire fort, et il est sûr qu'elle ji'a pas mérité son malheur. Je suis persuadée que ma tante est maintenant plus heureuse qu'elle ne le se* rait si elle était reine d'Angleterre, car les Anglais sont des gens faux et bizarres.
Marly, 39 avril 1703.
La duchesse de Brunswick a plus de motifs que personne de s'affliger du malheur survenu à sa fille; car si dès sa première jeunesse elle ne l'avait pas élevée dans la galanterie et la coquetterie, cette catastrophe
^ Depuis roi d'Angleterre sous le nom de George I^*. Madame appréciait assez exactement le caraclère de ce prince^ peu al» mable.
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ne serait pas arrivée * . Cette duchesse était d*une naissance fort obscure, et e*eût été pour elle un honneur que d*épouser mon premier valet de chambre; elle peut donc regarder comme un bien grand bonheur pour elle d'avoir trouvé un duc de Brunswick qui ait voulu en faire sa femime. Je n'ai point de peine à croire que le prince d*Anlialt ait voulu faire passer pour prin* cesse la fille de son axx)thicaire *, mais qu'il y ait des princes qui aient été assez sots pour la reconnaître comme telle et pour accorder les honneurs de ce rang à une pupille créature, voilà ce qui est révoltant.
Mwly, 3 Juillet 1702.
l'ai appris hier, par une lettre de ma tante Vélectriée de Brunswick, la mort de notre pauvre Charles Maurice; j'en suis sincèrement affligée, et je vous plains du plus profond de mon âme.
Versailles, 22 juiUet 1102.
Si Charles Maurice n'avait pas si fort aimé le vin, il eût été un parfait philosophe; mais il a payé bien
^ Il 8*agit de la catastrophe arrivée à So[ihie-Dorotbée« femme de George , électeur de Hanovre , qui devint roi d'Angleterre. Le comte de Kœnigsoaarck , soupçonné d'être son amant, fut mis à mort, et Télectrice enfermée pour le reste de sa vie dans VM citadelk. Nous aurons roocasion de revenir sur cette eonbre •I ajpBtérieiise affaire. Quant k la duchesse de Brunswicà, e*éUit une Française, Éiéonore d'Eunier. Le duc se passionna pour elle» répousa, et Madame ne put Jamais pardonner cette mésalliance.
* Le prince Léopold d'Anhalt Dessau , on des plus habiles généraux de l'AUemagne, épousa Anne-Louise Foehae, fille d'un apothicaire, mais aussi vertueuse que |>elle. L'empereur sftnc- Uoima cette union, qui fut heureuse«
cher son défaut, car je suis sûre que Tivrognerie a abrégé sa vie : il ne pouvait rester sans boire, et il s'était brûlé tout le corps.
Si la cour de France était comme autrefois, on pourrait y apprendre Tart de se conduire dans la vie; mais, excepté le roi et Monsieur, personne ne sait plus ce que c'est que la politesse : les jeunes gens ne songent qu'à d'horribles débauches; je ne conseillerais à personne d'envoyer ici ses enfants, car, au Heu d'apprendre quelque chose de bien, ils ne recevraient que des leçons d'inconduite ; vous avez donc bien raison de blâmer les Allemands qui envoient leurs en* fants en France ; je voudrais que nous fussions l'une et Tautre des hommes afin d'aller à la guerre, mais c'est un souhait complètement inutile.
Marly, 27 Jailtet lYÛS.
Ma fille et son mari sont encore si enfants que je suis toute tracassée lorsque je la sais enceinte ; Dieu veuille qu'elle nous donne celte fois-ci un garçon.
Marly, 9 août 1702.
On a reçu la nouvelle que le roi de Suède, avee douze m3le hommes, a mis en déroulB complète l'armée du roi de Pologne, qui était plus forte du double : oeipi ft été Messe, et on ne sait où il s'est, retiré; il eût wiemx valu pour loi de rest^ électeur de j^xe.
Hier, avant et après le repas, nous nous sommes promeRés dans le japdîn avee le roi afin de voir de ferl belles statues; eliesooMeatoeutii^lefraBes les deux:
68 CÛRRESPONDANCB
Tune est une Renommée assise sur un cheval ailé; le tout est d*un seul morceau de marbre blanc ; Fauire est un Mercure assis sur un cheval ; on ne peut rien voir de plus beau. Je ne crois pas qu*on puisse trouver au monde un plus beau jardin que celui-ci.
Vous m*avez fait rire en me disant que le roi des Romains a entendu la messe à quatre heures du soir. A cette heure-là on ne la dit plus; on voit bien que vous n*étes pas au fait des cérémonies catholiques. Je n*ai pas encore entendu dire que Landau fût pris, quoiqu'il y ait quinze jours qu'on prétende qu'il ne pourrait pas tenir davantage.
Il me semble que les Allemands conduisent leurs sièges avec beaucoup de lenteur.
Fontainebleau, 29 septembre 1702.
J'étais ""sortie pour me promener en voiture dans la forêt, comme je fais tous les jours; mais à peine étions-nous parties que le cocher nous a versées tout net : une de mes dames a eu à l'épaule et au dos des coupures faites par une vitre cassée. Il y avait sept chiens dans le carrosse; aucun n'a éprouvé le moindre accident. Je crains que la guerre ne fasse perdre à nos paysans de l'Allemagne tout ce qu'ils avaient pu ra* masser depuis quinze ans. Je vous ai dit qu'il me serablait que quelque petit diable était toujours à l'œuvre pour m'empêcher de vous écrire; il ne se repose pas, car depuis que j'aî commencé cette lettre, le roi est venu me rendre visite; ensuite, la duchesse de Bour< gc^e ; après, la princesse de Gonti et une foule d'autres dames : c'est \me procession ; et il faut donc ,
contre mon gré, que je termine ici en vous assurant de toute mon amitié.
Fontainebleau, 12 octobre 1702.
Le prince de Taxis est une drôle de principauté ; si vous voulez compter de pareils princes, vous les trouverez par douzaines : c'est comme les Lobkov^itz, ce sont des priiices tout récents. J'espérais que, par suite des événements de la guerre, la reine des Romains resterait à Heidelberg et qu'elle y ferait un archiduc palatin. Nous autres comtesses palatines, nous avons fait, pour ainsi dire, les plus grands personnages du monde; mais à peine veut-on croire ici que nous soyons de lx)nne maison, et slun comte palatin arrive, un gueux de duc (lumpener fierzog) viendra lui disputer le rang; cela me paraît si violent, que j'en suis hors de moi, et toutefois la femme de mon fils trouve la chose (ori juste; j'ai eu bien des disputes avec elle à ce sujet.
Je vous prie de me dire si la reine des Romains a logé à Heidelberg ; entre nous, l'électeur eût bien mieux fait de consacrer les vingt mille écus à rebâtir le pauvre château qu'à donner un opéra qui n'est nullement à propos à l'époque actuelle. Je n'ai maintenant que neuf petits chiens dans ma chambre ; celui que j'aimais le mieux est mort cet été.
Versailles, 8 avril 1703.
Je ne sais si les ravages de la guerre et les grands incendies ont changé l'air du Palatinat; mais démon temps, à Heidelberg, à Manheim et dans les montagnes, il y avait bien des gens qui avaient plus do
70 corhespondànce
cent ani. En me pixaxienant tin jour j>ièê an oouvent de Neubourg, je trouvai un homme qui avait cent dix ' ans. Il y avait à Manheim un honuue qui avait cent deux ans, et sa femme cent. Mon frère m^a dit qu'à Heysseinheim il avait vu un paysan qui avait odat vingtrquatre ans. Vous voyez bien que ees exempleg d*une trè9-longue vie n'étaient pas rares.
Versailles, 7 septembre 1703.
J'ai été deux fois au moment de mourir, et on dit que je suis à peine échappée à la mort ; il y a aujourd'hui vingt«deux jours que la fièvre ne m'a pas quittée un seul instant.
Versailles, 28 décembre 1703.
Je «avais bien que le prince dUssingen avait épousé une demoiselle de Lowenstein, mais ce n'est pas celle qui est maintenant à Francfort; vous donnez à sa sœur qui est ici un beaucoup plus grand nom que celui qui lui revient : ce n'est pas d'Anjou, titre qui n'appartient qu'à des membres de la famille royale, mais Uangeau, et c'est bien différent; son mari n'est point un prince, c'est tout simplement un gentilhomme». Les vers
1 Mme de Dangeaa était fille da comte de Loventteln, à» ta maison palatine. Son mari, Jean de Gourcillon de Dangeaa, est très-souvent nommé dans les récits de Tépoque. « Il avoit beau* « coup d'honneur et de probité; il faisoit des vers, et oit bien «( feil» de bonne mine et galant; le voilà tout à la cour, mais
« toujours subalterne i«( Saint-Simon). U effort connu à eauae de son volumineux /ottrnai, dont un manuscrit complet est déposé à la Bibliothèque nationale : c'est un recueil fort curieux et aiiUieiitl4{u6 4e toœ les faite parvenue à Ut connaissance de
surSaini-Évremont ne sont pas justes : il peut bien être au fait du monde et des arts, mais il n'a pas cherché
l'autenr. L'article de la Biographie universelle a confondu les in-fblio mannscrits qni forment ce journal avec tes qu<^tre cents portefeuilles de Dangeau remplis de pièces originales ou Inpri* mées de correspondance. Un extrait fort abrégé a paru en i770, et a repara en 1 807. Mme de Genlis en a publié un cbolx en 1 8 1 7 (4 Tol. in-8), et Mn>« de Satory en fit, la même année, t*obJet de deux volumes in-]:^. Une édition, publiée sur les manuscrits originaux par MM. Paul Lacroix et A. Pichot, devait avoir douze volumes, mais il n*en a para que quatre, en 1830; elle fui interrompue par les événements politiques, funestes à la librairie. Leroontey, dans son Essai sur NtahUssement monarchique de Louis XIV (1818), a mis au Jour un millier d'articles inédits de ee Journal, avec des notes de Saint-Simon, notes qu'il donne comme anonymes, et ce travail forme le quatrième volume des œuvres de cet académicien (Paris, 1829, 5 vol. in-S). Une éUHion nouvelle et complète, accompagnée de notes, a été entreprise tout récemment, et le premier volume vient de paraître chez MM. Firmin Didot frères.
Lemontey a dit avec raison :
«c La lecture de Dangeau exige beaucoup de réflexion^ parce « que la bassesse des détails et la platitude du style y cachent « continueUement des faits curieux et importants qu'on cher- « cherait vainement ailleurs. Ce singulier Soétone du dix- « huiUème siècle est un témoin d'autant pUis précieux qu'il ne « croit pas rendre témolsnage. ■
Savait-on, par exemple, que les mousquetaires fussent une espèce d'hommes si débiles qu'il avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse ? Un article nous apprend, que sous Louis XiV, les forçats entrés aux galères n'eu sortaient de leur vte, soit que leur condamnation fût à terme ou à perpétuité. Co fait ne révèle- t-ll pas à l'instant la nature d'un gouvernement dont l'arbitraire s'exerçait sur la chose qui en parait le moins susceptible, l'exécution des arrêts? On lit que Cavoye se trouvant gêné dans son Jardin de Lucienne par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d'autorité et lui en fait présent. Ce mot suffit, pour donner la mesure du
Dieu, et il n'était pas à recelé pour le connaître ^ Je n*ai pas vu Saint-Evremont, mais à en juger par son
droit de propriété à cette époqae, et expliquer l'attachement des faToris aa pouvoir absolu. Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats.
M. Paul de Musset a inséré dans la Revue de Paris ( 1 7 juillet 1836) une noUce intéressante sur Dangeau et son Journal* Il y relève, entre autres paragraphes singuliers, celui-ci :
« Ce matin on m'a dit que le bonhonmie Corneille étoit mort. Il avoit été fameux par ses comédies. »
Du reste, si vous désirez savoir combien le roi faisait de passes heureuses en jouant à la bague, combien il enleva de têtes en carton dans la course à cheval, combien de coups de fusil furent tirés à la chasse, combien de faisans mis à bas, à quelle heure Sa Mîycsté s'en alla voler ( c'est-à-dire faire voler des éperviers), vous le saurez au plus juste en lisant le Journal de Dangeau. Les chansonniers du temps ne manquèrent pas de se moquer de lui ; voici quelques couplets que nous prenons dans le recueil de Maurepas :
Jean de Courcillon a fait ^ande folie ; Dedans l*âge grison prendre femme jolie. C'est brayer le larron, m«i8 peu je m'en soacie. Jean de Courcillon pour divertir Sophie, Lui conte tout au long sa généalogie ; Bile lui dit : Dormons, car peu je m'en soad«. Jean de Courcillon, par grande prudhomie. D'or fait faire on poSlon pour enire la bouillie Du prétendu poupon qu*il aura de Sophie.
* Salnt-Ëvremont fut un correspondant assidu de la célèbre Ninon de l'Enclos ; il mourut en 1703, âgé de quatre-vingt-dix ans.
« Sa vie se partagea en deux moitiés bien disUnctes. Jusqu'à m l'âge de quarante-huit ans, il vécut en France à la cour, à « l'armée, d'une existence brillante et active; une longue lettre « de lui, très-spirituelle et très- malicieuse sur le traité des Pyit rénces et contre le cardinal Maiarin, trouvée lors de Tarres- « lation de Fouquet, irrita Louis XIV, qui ordonna de mettre « Tautour à la Bastille. AverU à temps. Saint- Évremonl quitta
DE lUDAME LA DCGRESSE D'oRLÉANS. 73
portrait, el sauf la loupe qu'il a au visage, il ressemblait à Chevreau. Je crois qu'à l'âge où il était. M*"' de Mazarin pouvait bien le voir fréquemmeQi et avec in* timité, sans crainte de scandale.
Versailles 17 féyrier 1704.
On trouve ici fort peu de femmes qui ne soient pas coquettes de leur nature, et il est excessivement rare qu'on en rencontre qui ne le soit pas. Devant' Dieu la chose est peut-être très-répréhensible, mais devant les hommes elle est regardée comme un jeu. Les coquettes se flattent que Notre^gneur ayant montré, d'après la sainte Écriture, tant de charité pour les personnes de leur espèce, il aura aussi compassion de leurs faiblesses : l'exemple de Marie-Madeleine, de la Samaritaine, de la femme adultère leur sourit. Il ne faut pas croire qu'on se lasse de la coquetterie ; on ne peut plus s'en passer, pour ainsi dire, et on ne s'en fatigue jamais.
Versailleg, 30 mars 1704.
Je n'ai pu faire la bonne œuvre d'observer le jeûne; je ne puis supporter le poisson, et je suis bien persua-
« la France et se réfugia en Hollande, puis en Angleterre, et « vécut quarante-deux ans encore d'une vie de curieux et de « phi'osopbe, très-goûté, très-recherché dans la plus haute som ciété. Ce qui contribua beaucoup à adoucir sa disgrâce, c'est « qu'il vit bientôt arriver en Angleterre la belle duchesse de ï « Mazarin, la nièce même de celui qui était la cause première de ^ « son malheur ; il 6*attacha à elle et Taima pour son esprit, « pour ses qualités solides, autant que pour sa beauté. »
dée que Ton peut faire de meilleures œuvres que de gfttw son estomac en mangeant trop de poisson.
Comme j*ai Tbonneur de connsdtre le roi de Pologne, je suis peinée pour lui; mais il faut convenir qu'il a fait une grande folie en se faisant roi de Pologne.
A parler franchement, il me semble qu'en Allemagne on se conduit maintenant d'une façon si extravagante, qu'il semble que les Allemands ne sont plus des Allemands. D'après ce que j'en apprends, je ne m'y reconnais plus, et il faut que tout soit changé d'une manière inouïe.
Vemiaei,29BvrUl7<H.
Vous me faites rire avec votre répugnance à insérer dans vos lettres des mots français ; c'est, du reste, une très-sotte habitude que des gens ont prise, comme si l'allemand ne suffisait pas pour exprimer toutes les idées; je crains qu'à la longue l'allemand ne se corrompe au point de ne plus être une langue du tout.
Étes*vous assez simple pour croire que les catholiques n'ont aucun des vrais fondements du christianisme? Croyez-moi, le but du christianisme est le même chez tous les chrétiens : les différences qu'on voit ne sont que des chansons de prêtre {jpfaffen gezang) qui ne concernent pas les honnêtes gens ; mais ce qui nous concerne est de vivre bien et chrétiennement, d'être miséricordieux, et de nous appliquer à la charité et â la vertu. Messieurs les prédicateurs devraient s'appliquer à recommander cela aux chrétiens, et ne pas se quereller sur une foule de points,
m MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 75
comme si on les comprenait , mais cela diminuerait beaucoup l'autorité de ces messieurs; aussi ne s'occupent-ils que de ces disputes, et non de ce qui est le plus nécessaire et le plus essentiel.
L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes fenmies \ mais on est ici dans une complète satisfaction. On ne pense qu'à amuser la duchesse de Bourgogne à force de collations, de présents, de feux d'artifice et autres réjouissances. J'ai vu récemment quelques Allemands, entre autres un comte de Wied, qui a le teint aussi blanc qu'une dame, et qui servait daivs les troupes du Palatinat; il a été pris auprès de Spire, ainsi qu'un Hattenbach de Gassel, lequel est un très-brave homme, et qui paraît de la bonne et digne souche allemande, telle qu*elle était de mon temps.
^ De curieux détails sur l'intempérance des femmes, à laUn du grand siècle, se rencontrent dans le savant ouvrage de MM. Fran* cisqne Hichei et Edouard Fournier, Histoire des hételleries, eth^ bareU, courtilles, 1864, t. lï, p. 334. Mme de Yiiledieu, romancière alors renommée, mourut des suites d'une ivresse. Goolanges disait dans un de ses couplets :
La feaune décide du Yin, Sait où le meilleur se débite ; Bile se pique de goût fin.
Elle 8*ea fait un grand mérite*
Mademoiselle L'Héritier tançait vertement ces débauches :
A se barbouiller de tabac Tronvoit'On de la gl<^re?
Se piquoit-oa d'un estomac Qui fût si propre à boire?
Certaines daines de ce temps Remportent pour ces beaux talents,
Sur Jean de Werfh,
Sur Jean de Wertl).
Venaillep, 20 novembre 1704.
On dit que le second fils du prince d*Harcourt s'est enfui, et qu*U est à Vienne; il se plaint, à ce qu'on prétend, de ce que son père et sa mère veulent, contre sa volonté, en faire un ecclésiastique.
Marly, 28 Janvier 1705.
Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la femme de chambre qu'avec sa dame, lorsque celle-ci est coquette ; mais, à dire vrai, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie que des personnes de bien plus grande qualité.
Je n'ai jamais aimé beaucoup les bals masqués, et il me semble que M™» de Belmont est d'un âge à y renoncer. J'ai entendu dire que mon oncle Rupert ' l'avait séduite en lui promettant de l'épouser; mais ce n'est pas exact : il la trompa en faisant célébrer un prétendu mariage par un laquais qui s'était déguisé en prêtre; c'est ce que des Anglais m'ont assuré : elle était alors fort jeune.
VenaiUes, 14 février 1705.
Je ne puis vous dire combien j'ai été frappée en recevant ce matin l'affreuse nouvelle de la mort de notre chère reine de Pnisse *. Je ne saurais vous exprimer à
^ Le comte Ropert, frère de i^électeur Charles-Louis, et commandant les troupes de Charles I«r lors des guerres civiles de TAngleterre.
• Sophie-Charlotte, femme de Frédéric !•'. EUe était fille de Sophie, électrice de Hanovre, c^est-à-dire de cette tante dont Madame parle souvent.
que( point j'en suis troublée, et combien cela me donne d'inquiétude au sujet de ma tante Télectrice. Mes yeux me font tant de mal que je ne puis écrire davantage» car je n'ai cessé de pleurer'.
Mar]y, 19 février 1705.
Ce n'est que mercredi dernier que j'ai reçu voU^ lettre du 6 de ce mois. C'est une misère que la façon dont ya la poste aujourd'hui. Du temps de M. Louvois on lisait les lettres aussi bien qu'à présent, mais on les remettait du moins en temps convenable ; maintenant que ce crapaud de Torcy a la direction de la poste, les lettres se font attendre un temps infini, et jamais, de ma vie, je n'ai été plus impatiente de recevoir des nouvelles de Hanovre, car je suis fort in-* quiète au sujet de ma tante.
YersallleB, 5 mars 1705.
Je n'ai jamais de ma vie, si ce n'est à la mort de Monsieur, été plus troublée et plus désolée qu'en apprenant la mort de cette belle reine enlevée si vite, et dont je déplore la perte de toute mon âme. Je ne puis comprendre qu'on n'ait pas aussitôt emmené ma tante : rester dans la maison où est le corps mort, c'est quelque chose d'affreux et qui renouvelle la dou«
^ La reine de Prusse vit les approches de la mort avec la plaa grande fermeté ; on lui parla du désespoir de son mari : « Je suis fort tranquille, répondit-elle; le soin de me faire faire de magnifiques obsèques le distraira ; pourvu que rien ne manque à cette cérémonie, ii sera consolé de tout. » Elle avait rencontré juste (Thiebault, Souvenirs, U \, p. 23S).
leur d'heure en heure. Je suis restée plus de dix nuits sans pouvoir dormir, tant j'étais inquiète au sujet de ma tante. Il vaut mieux qu'elle ne se contraigne pas pour retenir ses larmes, ce qui est fort malsain, mais qu'elle les laisse couler. Si j'avais eu le choix, j'aurais voulu mourir avant cette bonne reine, ^qui aurait pu consoler ma tante de ma perte. Il est bien vriii que de pareils événements font faire bien des réflexions morales; ils me rappellent le cantique luthérien au sujet de la mort que j'ai souvent chanté lorsque j'étais à Hanovre.
Marly, 18 avril 1705.
le ne manque jamais de lire la Bible; hier je lus les psaumes ô4 et ô5, les chapitres 14 et lô de saint Matthieu, et 3 et 4 de saint Jean. Ce matin, je n'ai pu rien lire, car nous avons été à la chasse du cerf. Je n'ai nullement approuvé qu'on maltraitât ici les réformés; mais on voit bien qu'il ne faut s'en prendre qu'à la politique ; ce sont d'ailleurs des styets qu'on peut traiter en tèt&À-tête, mais qu'il ne faut pas aborder par la voie de la poste. Je suivrai donc votre bon exemple, et je parlerai d'autre chose.
Le jubilé n'a pas encore converti tous les abbés; il s'en trouve encore bon nombre à Paris qui font la cour aux dames ; je n'ai jamais pu comprendre de ma vie qu'on pût être éprise d'un ecclésiastique. Ni vous, ni votre sœur n'êtes coquettes, et je puis bien dire: je reconnais mon sang. Ce qui empêche ici de contracter des amitiés sincères, c'est qu'on est sûr de ne pas trouver de réciprocité : il n'y a qu'égoîsme et du*
plicité ; il faut donc ou vivre dans une bien triste et ennuyeuse solitude, ou se résigner à beaucoup de soucis. A ce que je crois aussi, vous partagez Topinion qui est exprimée dans l'opéra d'Alceste .
Uhymen destruit la tendresse, U rend l'tmoar sans tttrati ; Voules TOUS aimer sans cesse, Amants, u*espousscs jamais.
Et un cavalier qui est mort Tan passé disait :<s Quel amour quon puisse avoir, dais qu'on entre au lit d'hymen, l'amour sort du cœur. »
Marly, 5 mai 1705.
Je ne sais si ma tante vous a dit que mon fils a découvert que Tair du cantique : VorGotttoill iûh nteht lassm, est une entrée de ballet du temps deCharles VII;
Marlj, 16 mai 1705.
Quoiqn'à dîner nous soyons ici quatorze ou seize personnes à table, tout est plus calme que dans un ré» fectoire de religieuses : chacun se tient à part soi et ne dit pas un mot^ et personne ne songe à rire.
VeraaIUes, n mai 1705.
Un docteur disait une fois ici, comme on lui demandait pourquoi les enfants de la i^eine n'étaient pas sains comme les enfants le sont ordinairement : < C'est que le Roy n'apporte que la Rinsure de ses veres à la Reine.» U peut bien en être de même du roi des Ro-* mains; ce n'est pas un secret que l'empereur actuel est un galant à outrance ; tout le monde en parle '.
1 Cet empereur est Léopold I». Soa flit, Jos^h l^»*^ avait
Venailles, 18 Juillet 170&.
On ne m'a jamais grondée pour dormir à Téglise; je m*y suis donc si fort habituée, que je ne puis m'en défendre : le matin, je n*y dors pas ; mais le soir, après diner, il m'est impossible d'y rester éveillée. Je ne dors pas à la comédie, mais très-souvent à l'Opéra. Je crois que le diable s'occupe assez peu si je dors ou non à l'église : le sommeil n'est pas un péché, mais le résultat de la faiblesse humaine.
VenaiUes, 6 août 1705.
Beaucoup de Françaises, surtout celles qui ont été coquettes et débauchées, aussitôt qu!elles sont devenues vieilles et qu'elles ne peuvent plus avoir d'amants, se font dévotes, ou du moins se donnent pour telles; mais elles sont ordinairement fort dangereuses, car elles sont envieuses et ne peuvent souffrir personne.
Vereailles, 13 août 1705.
Ma tante m*a annoncé le mariage de son petit-fils rélecteur de Brunswick avec la princesse d'Anspach *.
été proclamé roi des Romains en 1690; sa femme, la reine des Romains, dont Madame parle quelquefois, était une princesse de Hanovre, Wilhelmine-Amélie. Lcopold, marié trois fois, eut dix enfants : cinq seulement lui survécurent. On peut remarquer que ce goût pour les plaisirs, que Madame signale chez lui se montra de même chez un de ses successeurs, Léopold II, an sujet duquel M. de Lamartine, dans son Histoire des Girondins, in* dique d'étranges particularités.
1 Elle fut plus tard princesse de Galles; c'est à elle que sont adressées un grand nombre des lettres que nous puhlions.
J'en suis bien aise, car on m'en dit beaucoup de bien. Dieu veuille que ce mariage soit heureux!
Il me semble qu*il n*est pas convenable pour un prince d'aller en manteau comme un bpurgeois, et je kouve que le manteau est un costume beaucoup plus déplaisant que le grand habit; les cornettes, surtout, sont choses que je ne puis souffrir. Mais il faut, ma dière Louise, que je m'arrête; je sue d'une façon inouïe, la chaleur est extraordinaire. Voici deux mois qu'il n'est pas tombé une goutte de pluie, et les feuilles sont comme grillées sur les arbres.
Marly, 17 septembre 1705.
La mort du comte de Zell me cause une peine sincère, car j'avais pour lui une véritable affection ; je ne m'informe pas de sa femme, car elle ne nous a pas fait honneur, au contraire ; aussi je n'en dirai rien.
5 novembre 1705.
Ne croyez pas que ceux qui parlent tant de la dévotion et de la crainte de Dieu soient les plus dévots; ils n'agissent souvent ainsi que pour avoir comme un manteau qui leur sert à cacher beaucoup d'iniquités ; la vraie dévotion est une grâce de Dieu qu'il ne donne pas à tous les hommes ; elle consiste, je crois, dans l'amour de Dieu et dans la charité.
Veruillefl, 36 ooTembre 1705.
Vous me faites rire quand vous parlez des effets de ma protection ; c'est une triste ressource, et je suis, comme on dit ici proverbialement, «de ces saints qui
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ne guérissent de rien », et qui ne peuvent faire que des souhaits en faveur de ceux qui les implorent.
Venailles, 3 décembre 1705.
Le monde est pire encore que tous ne Timaginez, et on ne peut se faire une idée de tous les vices qui dominent; je connais un homme tellement défuravé, que ses excès s'étendaient jusque sur des animaux. Depuis que je le sais, je ne puis le vmr sans hoireur; il était au service de Monsieur : il était un vrai misé* rable et tout à fait dépourvu de raison '•
Versailles, 17 décembre 1705.
Les prédicateurs sont ordinairement assez peu amusants; il me semble qu'on perd le respect pour les ecclésiastiques lorsqu'on les voit si souvent et de si prèâ ; car il est sûr que ce sont des hommes comme les autres.
Le Malade imaginaire n'est pas celle des comédies de Molière que j'aime le mieux ; Tartufe me plaît davantage.
Il arrive fort souvent que des femmes enceintes ne peuvent manger de la viande sans se trouver incommodées ; j'ai été dans ce cas : on mange volontiers ce dont on a pris l'habitude dans sa jeunesse. Voici trente-quatre ans que je ^uis en France, et je n'ai pas
^ Madame, a'adreasant à une smur non mariée, entre ici dans de si étranges détails quMls ne sauraient s'exprimer qu'en latin; nous savons que le lecteur français veut être respecté, et nous laissons de côté le texte allemand de cette lettre et d'une autre datée de Fontainebleau, 30 septembre 1706.
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 83
enc(»*e pu m'hahiluer à la cuisine de ce pays; je ne mange aucun ragoût.
VeraaillM, 35 février f 706.
Le café n*est pas aussi nécessaire aux ministres protestants qu'aux prêtres catholiques, qui ne peuvent se marier, car il rend chaste ' •
Vcisalllei, 4 dm» ITML
On ne danse plus en Allemagne comme autrefois, et on n*y rit plus; je ne trouve pas qu'il y ait sottise à s*égay^, car la joie est très-bonne pour la santé ; ce qui est sot, c'est d'être triste, car cela rend malade et ne sert à rien. Je n'aime pas du tout les danses françaises : un étemel menuet me semble insupportable,
Versailles^ 17 mars 1706.
Je sais bien pourquoi mes lettres vous parvienn^t irrégulièrement; c'est la faute du directem* des postes : il veut les lire toutes, afin d'en faire des extraits qu'il montre au roi de la façon qui lui cmivient, et comme il ne sait pas beaucoup l'allemand, il faut qu'il les fasse traduire. Je ne lui sais nullement gré de son attention.
Marly, 25 mars 1706.
Si mylprd Lincoln avait prononcé son nom comme
^ Nous IgnoTODS si le oafé possède la vertu que signale Madame, mais nous savons qu'un Autrichien^ J. F. Reuscb, dans une IHsputatiomedicù'dixtetica {Wenne, 1622, in-i), devenue fort rare, conseille d'interdire aux moines Tusage du vin et du chocolat, dans la crainte du scandale qui peut résnlter de rhubltude de ces boissons échauffantes.
TOUS récriveiy ma chère Louise, un des gardes du corps de Monsieur n'aurait pas fait à Saint-Cloud la réponse qu*il a faite : c'était en été et vers dix heures et demie du soir; nous étions à la fenêtre, Monsieur et moi, et nous attendions que Ton annonçât le souper. Tout d*un coup nous voyons arriver une voiture à six chevaux, et quelqu'un en descend. Monsieur crie : c Qui est-oe cela qui arive?i Un garde dit : « Ma foy. Monsieur, je n*ose le dire à Votre Altesse Royale, b •Monsieur dit : c Qu'elle sotisse! je veux savoir qui sest. » Le garde dit : c Hé bien. Monsieur, puisque vous le vouUes savoir, son nom est une sotisse, cari il y a du VA * en son nom. » Je crus que Monsieur allait mourir à force de rire*
YenaiUes, UiTriinoe.
Vous êtes trop dévote pour aller le dimanche au spectacle; mais je crois qu'une visite est plus dangereuse que le spectacle, car il est difGcile, dans une vi^ site, de ne pas médire du prochain, ce qui est un plus grand péché que d'aller à la comédie. Je n'approuverais pas qn'on allât le dimanche au théâtre au lieu de l'église; mais après avoir rempli ses devoirs envers Dieu, je crois que le spectacle est moins dangereux pour une conscience scrupuleuse que la conversation.
Versailles, 20 mai 1706.
Mercredi dernier, j'écrivis à l'électrice une lettre
^ Nous sommes forcé de laisser en blanc ce que Madame écrit en toutes lettres dans an français que nous reproduisons
DE MADAME LA DtCHESSE D*ORLÉANS. 85
d'une longueur si inouïe ^ qu'il me fut impossible de vous répondre ce jour-là. Est-il possible que vous croyiez que le jeune roi d'Angleterre ' soit un enfant supposé^ et non le fils de la reine? je gagerais sur ma tète qu'il est parfaitement légitime : d'abord il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes d'eau; ensuite je connais une dame qui a assisté à sa naissance, qui n'était pas du tout amie de la reine, et qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle était venue là afin de tout surveiller; elle m'a déclaré qu'elle avait vu l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il
d^aiHenn fidèlement. Singulières anecdoctes à raconter à une demoiselle.
^ Einen so unerhœrten Umgen Bri^.
* Charlefr-Édouard, fils de Jacques II. Sa légitimité fut vivement attaquée dans divers libelles du temps. Citons entre autres la Consultation de V oracle par les puissances de la terre, pour savoir si le prince de Galles ( sic ) est supposé ou légitime (Whitehall , I «88 ) ; ?c Roi prédestiné par V esprit de Louis XTV, avec plusieurs lettres concei'nant l'accouchement de la reine é^ Angleterre (Cologne, s. d., 1688); Lettre du père de La Chaise au père Pélers, confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succès qu'on a eu à faire et à inventei* le prince de Galles (imprimé en 1688, qui est Tan de la tromperie); la Couronne usurpée et le prince supposé (1689); l'Ancien bâtard, pro^ tccteur du nouveau ( 1 690 ) ; le Retour de Jacques II à Paris (Cologne, 1 696 ), comédie que M. Paul Lacroix ( note insérée au catalogue Pixerécourt, p. 150) croît pouvoir attribuer à Lenoble.
Ces écrits ne sont pas d*accord entre eux : les uns affirment que le fils de Jacques II, connu plus tard sous le nom du Prétendant, fut un enfant substitué pour amener le dénoûment d^une feinte grossesse; d'autres consentent à lui laisser la reine pour mère, mais ils attaquent vivement les mœurs de cette princesse. Dans une comédie satirique, imprimée en 1708,
86 omMMstOÊfùAsicB
étaitlrès-poâtiTttneni le fils de la reine. Comme lés Aurais se conduiseiil parfois ânes singalièremeDt airec leurs rois, et qa'ils n'oni pas enowe tu d*élran* gers sur le trtae, on n*a pas beaucoup d'^opresse* ment à devenir leur souverain.
rExpédUkm tPÉeoêsê M» le rtUmr 4m jm4n« 4ê Qàilm m France, raoteor fait^dire au roi Jacqaw :
Je Toulof, p«r i*aTis d*im j^onte parven. Faire la reine grosse aux yeuir de i*iiiiiTan ; Ia ehgea léuiit; U reiiie en eppartnee, Daniune obieurité de aoctonie nlenoCv Mit an monde nu enfant né depuis plut d'un moii. Car il étoit le fils d*un des moindres bourgeois.
Nous ttwivoBs dans le» reeuellg manoscrlt» an quttrtfa fort mordant et qui, pour ainsi dire, coupe des deux côtés ;
A Jacques disoit Louis :
Se Galle est-li TOtre fils?
Ool-dà, par sainte Thérèse, Comme tous de Louis Treiie.
Il existe aussi des caricatures sur le même sujet. Le catalogue de la bibliothèque de M. Leber, t. IV (1852), n^ 569, en indique une gravée par Romain de Hooghe : V£urope alarmée pour le fils d*un meunier. Les ennemis du roi Jacques soutenaient que Tenfant avait été introduit dans le Ut 4e sa mère au moyen d*une bassinoire. On voit figurer cet ustensile dans un grand nombre de caricatures du jour. Dans un9 de ces caricatures, Intitulée une Fami22eca^Ao2tgtfe, on aperçoit la reine Marie de Modène assise près d*un berceau, auprès d'elle un jésuite qui parait avoir des façons assez familières ; Tenfant» dans le becceauy tient un petit moulin qui Indique la condition de ses vrais
parents.
M« de Sismondl a bien apprécié ce prince. « Le Prétendant, fils de 4aoques 11, était d'ime consUtutiou faible, maladive, mélancoli<iuei sa dévotion était excessive; à l'aimée on renéit témoignage de sa bravoure : son ooorase d'esprit n'y répondit pas*»
Marly, 32 ftTrSI IT06.
L'histoire du valet de chambre de M. de Degenfelt 6sl plaisaote ; elle me fdt souvenir de ce qui esi arrivé une fois à mon fiU; il est comme tous les Fran« çais qui ne savent pas bien parler Tallemand. Je lui avais fait avoir un maître d'allemand, et après qu'il eut étudié pendant quatre années entières, je lui dis qu'il fallait qu'il me parlât quelquefois en allemand. Un jour nous ^ions dans la galerie {de Versailles) ; je ne sais ce qui se passa d'étrange ; mon fils voulut citer le proverbe allemand : Art liUst nicht von Art (bon chien cliasse de race).
Il prononce avec emphase et comme une belle sentence : Arsch làsst nicht von Arsch '.Je tressaillis, je crus qu'il voulait dire quelque saleté ; je lui criais : Drôle, taisess-vous. J'examinai ce qu'il voulait dire, et je reconnus qu'au fait son idée était fort simple ; il avait été tétooin de quelque chose de singulier qui lui avait mis en tète le proverbe. Lorsqu'il m'eut expliqué en français ce qu'il avait voulu dire, je lui appris la différence entre art et arsch; il rit à s'en reiuire malade, et il dit^u'il voyait bien qu'il ne pouvait ap* pren(h« l'aUemuid ; depuis, il l'a complètement né* gligé.
Marly, 20 mal 1706.
La mort de la femme de mon frère m'est allée au cœur ; elle a eu une mort fort douce, à ce que m'écrit
* Art, espèce, race; Arsch, le derrière.
88 CORnESPONDANCE
M. Voss, qni, par ordre de Télecteur de Saxe, m*en a envoyé une relation complète.
Venailles, 8 Juin 1706.
On fait bien à Hanovre de s'amuser ; cela est salutaire et prolonge la vie; mais ici la mode en est bien passée. L'exercice fait plus de bien que l'emploi des remèdes, et je vois que ceux qui se droguent souvent ne se portent pas mieux que ceux qui n'ont point recours aux remèdes; aussi je n'en use point: je sais ce qu'il faut à ma santé, et je laisse les docteurs parler tant qu'ils veulent. En Lorraine, on entretient encore un bouffon ; ici on est devenu trop grave, et il n'y a plus qu'une conduite sens dessus dessous et sans mesure, ou une gravité roide.
VersaSllea, 12 Juin 1706.
Je sais bien ce que c^esi que de s'exposer à la chasse à un soleil brûlant ; il m'est arrivé bien des fois de rester à la chasse depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir, et en été jusqu'à neuf heures; je rentrais rouge comme une écrevisse et la figure toute brûlée: c'est pourquoi j'ai la peau si rude et si brune. On ne fait pas attention ici à la poussière; j'ai vu dans des voyages une poussière telle, qu'on ne pouvait se voir dans le carrosse, et cependant le roi n'ordonnait pas aux cavaliers de s'éloigner un peu. Le grand air la nuit ne fait aucun mal. A Marly, je me promène souvent au clair de lune.
Marly, 24 juin t70G.
Ma vie, qui était tranquille, va être livrée à bien des
DE MADAME LA DUCHESSE D*0]lLÉANS. 89
soucis, car mon filspart dans huit jours pour ritalie, où il prendra le commandement de Tarmée : il aura sous lui le maréchal deVillars; M. de Vendôme commandera en Flandre» sous l'électeur de Bavière '.
II faut espérer que le bonheur du roi reviendra et Marlborough sera battu'. S'il arrive quelque malheur au roi à cause d'une femme, ce ne sera pas à la reine Anne qu'il faudra s'en prendre, mais à une autre que je connais. Faisons toutes des vœux pour la paix. Adieu » j'ai encore trois lettres à écrire, et j'ai déjà écrit vingt-quatre feuillets à ma tante; il faut donc que je termine.
Marly, 39 Juillet 1706.
Le roi de Prusse s'évertue pour avoir autour de lui le plus de cérémonial possible ; c'est ce que je ne puis comprendre, car je suis, comme vous savez bien, ennemie jurée des cérémonies. J'ai brodé pour ma tante une jupe que je lui envoie et qui n'est pas vilaine; des fleurs naturelles avec un feston d'or sur un fond noir : les modes allemandes ne sont pas autre chose que les françaises, car on ne porte pas en Allemagne d'autre costume qu'ici.
^ Les cbansonniers de l'époque n*épargnèrent point Yendôme» dont le cynisme effronté était un scandale que le roi faisait semblant d*ignorer, car il avait besoin des talents de ce général. On chantait tout haut :
Je croÎB le général Vend6nie Plus propre à défendre Sodôme Qu'à battre le fameux Anglois.
* La princesse, assez mal disposée en général en faveur des armes françaises, fait des vœux pour elles, parce que son fils est à la tête d'une aimée.
00 G0RIIE8P0NDANGB
VenaillM, IS Mût 1106.
Ma tante Tabbesse de Maubuisson est, depuis le mois d'avril, dans sa quatre-vingt-cinquième année ; elle a quelque peine à parler et à marcher, mais elle dort bien, mange bien» et elle est toujours de Ixmne humeur; nous pouvons donc espérer que Dieu ne mettra pas de sitôt un terme à ses jours. Les Anglais ne peuvent se souffrir les uns les autres, c'est ce que nous voyons bien à la cour de Saint-Germain; ils y vivent comme chiens et chats. Je n*ai jamais entendu parler du philosophe Spinosa; était-ce un Espagnol? 11 me semble que ce nom est espagnol. Il est tout à fait faux que mon fils ait été mal reçu à Tarmée ; il est devant Turin, et je crains fort que le prince Eugtee, qui avance vers lui, ne lui donne bien du mal; je suis dans des angoisses à cet égard, et cette nouvelle, qui est arrivée hier, m'a réveillée plusieurs fois cette nuit.
Venailleft, 9 lepUrobre 1706,
Ma fille ne perd pas de temps pour avoir des enfants; elle est mariée depuis huit ans, et la voici enceinte pour la huitième fois. Je suis extrêmement tracassée aujourd'hui, car je suis très-inquiète au sujet de mon fils, qui est plongé par-dessus les oreilles dans ce siège de Turin, et qui se donne tellement de mouvement, que c'est merveille s'il est encore en vie; ensuite je compte sur une lettre de ma tante, et je n'en ai pas reçu.
Vemilles, 16 sepUmbre 1706.
Amélie m*a écrit ce qu'elle a répondu au roi de Prusse et m'a fait force plaisanteries ; je lui aurais répondu sur le même ton 9 mais depuis avant-hier j'ai perdu toute envie de rire et de plaisanter. On a reçu la nouvelle que les ordres de mon fils n'ayant pas été suivis, les lignes devant Turin ont été forcées; mon fils a reçu deux blessures graves : Tune près de la hanche, mais dans les cbairs seulement; l'autre est un coup de feu dans le bras droit, sans que l'os ait été cassé; le chirurgien assure qu'il n'y a aucun danger; Dieu le veuille ! J'écrirai à Amélie et je répondrai à deux de ses lettres, mais j'ai encore aujourd'hui quatre lettres à écrire : on m'accable de lettres au sujet du malheur de mon fils.
Vereailles, 24 septembre 1706.
Depuis deux jours je n'ai fait que pleurer; on m'as* sure que mon fils n'est pas en danger, mais ses souffrances me désolent : j'ai les yeux si enflés et si rouges que je ne peux plus y voir.
VenalUes, 30 septembre n06.
Le siège de Turin et la catastrophe qui Ta termmé ont failli coûter la vie à mon fils ; il a reçu une terrible blessure, mais depuis le 24 il est hors de danger. Gela me fait encore plus soupirer après la paix. J'ai été trois jours tellement tracassée, que je crois que j'aurais perdu la tète si cela avait duré. J'ai dit depuis longtemps qu'il faudrait faire lutter ensemble les deux
1)2 CORRESPONOANXE
rois d'Espagne * : celui qui aurait le poignet le plus robuste aurait Tavantage, et ce combat singulier, pour décider du sort du royaume, serait plus chrétien que de faire verser le sang de tant d*hommes.
Marly, 4 novembre 1700.
Plus on est dans une position élevée, plus ou doit être poli, afin de donner l'exemple aux autres; il est impossible d*être plus poli que le roi, mais ses enfants et ses petits-enfants ne le sont pas du tout. Si je pouvais avec convenance revenir en Allemagne, vous m'y verriez bientôt ; j'aime beaucoup ce pays , et je le trouve plus agréable que tout autre, parce qu'il y a moins de ce luxe dont je ne me soucie pas, et plus de cette droiture et de cette franchise que je recherche ; mais, soit dit entre nous, on m'a mise ici contre mon gré; il faut que j'y reste et que j'y meure. 11 n'y a pas apparence que nous nous revoyions dans cette vie; ce que nous deviendrons, Dieu seul le sait.
Versailles, 19 novembre 1706.
M"* de Poellnitz a raison de suivre le conseil, de saint Paul : « Celui qui se marie fait bien, celui qui ne se marie pas fait mieux.» C'eût été aussi mon avis, si j'avais pu agir selon mon idée; mais mon destin a été différent. Je puis vous donner de tonnes nouvelles de mon fils; il est arrivé ici lundi dernier, en poste,
*■ C'est-à-dire les deux prétendants au trône d'Espagne, Philippe V, petit-ûls de Louis XiV, et Tarchiduc Charles, qui fut plus tard empereur sous lo nom de Charles VI.
à rimproviste ; il est, grâce à Dieu, ea bonne santé, mais il restera estropié toute sa vie; il ne peut remuer que le pouce et le premier doigt : les trois autres sont recourbés, et il ne pourra jamais les étendre ; s*il n'eût pas porté de cuirasse, il aurait reçu quinze blessures mortelles,
Versailles, 2 décembre 1700.
Nous avons ici la sœur et la nièce du comte de Frise : la nièce est un bel homme * et la mère a de l'esprit; elles brillent fort ici.
Je n'ai de ma vie rien vu de plus afTreux que la paix que le roi Auguste a conclue ^ ; il faut qu'il ait été fou pour avoir signé de pareilles conditions: je ne l'aurais jamais cru aussi peu attaché à l'honneur, et j'ai honte pour l'Allemagne de ce qu'un de ses rois so montre aussi dépourvu de courage et de fermeté.
Mon fils va bien mieux : il est allé au bal, et il peut maintenant étendre tous les doigts et jouer de la flûte ; j'espère que les eaux de Bourbonne, où il ira ce printemps, le guériront complètement.
Versailles, 9 décembre 1706.
Je vous remercie de m'avoir envoyé la gazette; je vois ainsi ce qui se passe en Allemagne, et, quoique ce ne soit plus des choses nouvelles, il vaut encore
' Ein schœnes Mensch, c'est-à-dire une belle femme. Noas avons dit que ces locutions étranges étaient trèa-familières à Madame.
* La paix d*AUranstadt.
mieux apprendre du vieux que de ne rien savoir du tout.
Versatiles, 23 décembre 1706.
Tous les c... * devraient faire une pension au docteur piétiste, en ce qu'il prêche si fort contre Tadul* tère : si chacun lui donnait un écu, il serait bientôt très-riche; mais il mérite d*6tre puni pour avoir écrit contre le roi de Prusse. Il y a aussi ici une espèce de piétistes qu'on appelle quiétistes, mais ils valent mieux que les .piétistes d'Allemagne ; on ne dit pas qu'ils soient débauchés. Le dernier roi de Siam, lorsque notre roi le fit engager à se convertir au christianisme*, répondit qu'il croyait que l'on pouvait êtresauvé dans toutes les religions, et que Dieu, qui avait voulu que les feuilles des arbres ne fussent pas toutes exac-
^ Hanerey, Nous laissons ici en blanc un mot que MoUèieet Paul de Kock n'ont pas craint d'écrire en toutes lettres en léte de certains de leurs ouvrages.
* Voir une note de M. Walckenaër, dand son édition de La Bruyère ( 1845, p. 751 ). U existe une laoune dans l'hiatolre de Louis XIV, relativement aux négociaUons qui eurent lieu sous son règne entre la France et cette puissance asiatique. Elles furent une porUon d'un vaste plan formé pour étendre en Orient le commerce français. 11 parait qu*il y eut une première ambassade qui périt en mer en 1680.
En 1684 ou 1686, Louis XIY donna deux ou trois audiences aux ambassadeurs siamois. Afin de satisfaire la curiosité publique, Tauteur du Mercure galant publia quatre volumes de supplément, InUtulés : Ambassades de [Siam (1687 à 1688), dans lesquels se trouve épuisé tout ce qui concerne ces ambassadeurs. De tous les historiens du règne de Louis XIV, Reboulet est celui qui parle le plus en détail et pertinemment de cet événement (t. II, p. 411 et 433); Sismondi (t. XXY, p. 573} en fait menUon assez peu exactement.
DE MÀDAMB U DUCHESSE d'ORLÉANS. 95
tement de la même couleur verte, voulait aussi être honoré de diverses manières ; qu'ainsi le roi de France devait continuer de servir Dieu de la façon dont il avait l'habitude, tandis que lui, de son côté, adorerait Dieu à sa manière; et que si Dieu voulait qu'il en changeât, il lui en inspirerait la volonté. Je trouve que ce roi n'avait pas tort. Je pense qu'il y a encore bien du tempa à s'écouler avant que le jugement dernier arrive; nous n*avons pas encore vu l'antechrist; avant qu'il vienne, j'aurai souvent l'occasion .de vous assurer de mon tendre attachement.
VtrsatUes, 27 JanHer n07.
Ma fille m*a mandé la mort du prince Louis*. Sa femme me fait compassion, mais je ne sais comment ' elle pouvait l'aimer si fort, car il était très-laid et débaudié; il avait fort bien fait de chasser les moines qui lui avaient parié avec tant dHmpertinence. Il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à l'électeur (de B$movr€) pour qu'il soit content comme vous le dites; d'ordinaire, il n'est ni gai, ni^bienveil- •ant; peut-être est-ce que la princesse de Zolstem lui a donné dans l'œil, et rien ne rend plus joyeux qu'un DOttvel amour.
Venudlles, 3 man 1707.
h mange seule toute l'année, mais je me dépêche
* liOais-Guinaume I^, margrave de Bade, célèbre général des armées Impériales. Né à Paris en 1655, il avait eu pour parrain Ï^Qls XIV qu'il combattit sans relâche. Il mourut le 4 Janvier ^"^^"^t après avoir fait vingt-six campagnes, commandé à vlngtcJnq siégea et Hvré trcUe bataiUes.
dd COftRESPONÛAKCS
autant que possible, car rien n*est ennuyeux comme d'avoir autour de soi vingt valets qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche et qui comptent tous les morceaux que vous avalez ; je ne reste donc pas une demi-heure à table ; le soir, je soupe avec le roi. Nous sommes cinq ou six à table; chacun s'observe comme dans un couvent, sans proférer une parole ; tout au plus un couple de mots dits tout bas à son voisin. Ce qui nous rend si sérieux ici, c*est une foule d'intrigues dont on ne peut parler sans se faire des affaires ; par exemple : un fou s'imagine, à Paris, qu'il peut faire venir un ange dans une chambre ; mon fils veut s'amuser de ce fou ; il va le trouver, et, entre autres impertinences, il lui demande combien de temps le roi a encore à vivre * ; ceci peut vous faire juger du reste. J'aurais encore, bien des choses à vous dire, mais il faut que je m'arrête, car il est sept heures
1 A cet égard on peut citer une particularité singulière. Le chevalier du Jant, garde des médaiUes de Monsieur, publia, en 1673, une Explication d^ prophéties de Ifostradamus qui se peuvent ippliquer à la guerre actuelle; en pâlissant sur les énigmatiques quatrains de Tastrologue provençal, 11 crut dé. couvrir que Louis XIV vivrait soixante-seixe ans. Le roi avait alors trente-cinq ans ; cet ftge a |)eaucoup d'avenir, mais les princes n'aiment pas trop qu'on leur en marque le terme ; était-il d'ailleurs possible d'admettre la supposition que Louis XIV était mortel? Ce qu'il y a de piquant, c'est que le chevalier du Jant rencontra presque aussi juste qu'une biographie , quoiqu'il eût le désavantage assez considéirabie de quarante-deux ans d'anticipation sur un fait. Louis mourut le l«r septembre 17 15^ n'ayant pas encore soixante -dix-sept ans accomplis. Consulter Nodier, Mélanges d'une petite bibliothèque, p. 351; le livre de M. Bareste sur Nostradamus, p. 504; une note de l'édition la- 12 dc3 Uisloricttes de Tallemant des Réaux^ t. X, p. 59,
DE MADAME LA DCCHËSSE D*ORLÉANS. Ql
et demie ; j'ai encore cinq lettres à écrire, et à neuf heures trois quarts il faut que j'aille au concert.
Marly, 13 ma» 1707.
Je suis bien aise que ma tante se soit amusée à Brunswick; c'est bon pour la santé, et j'espère qu'elle prolongera sa vie. Il n'est pas étonnant qu'on ne trouve plus à Hanovre la gaieté qu'il y avait autrefois : l'électeur est si froid qu'il change tout en glace. Son père et son oncle n'étaient pas ainsi; ce sera pire encore quand le prince hâréditaire aura à parler; il ne sait pas du tout ce qui convient à un prince; c'est ce que je vois dans toutes ses actions.
Versailles, 27 mars 1707.
Je vois que vous croyez que mon fils est un prince du sang, mais il ne l'est pas; son rang est celui de petit-fils de France, ce qui est plus élevé et lui donne les plus grands privilèges : les petit&-âls de France s'asseoient devant les reines et montent dans leurs carrosses, ce que les princes du sang ne peuvent faire; ils sont servis par quartier, comme les enfants de France; ils ont un premier écuyer, un premier aumônier, un premier maître d'hôtel ; ils ont des gardes du corps et des Suisses de la garde; tout cela établit une grande différence. J'apprends avec plaisir ce qui se passe en Allemagne ; je suis comme les vieux cochers qui aiment encore à entendre claquer le fouet lorsqu'ils ne peuvent plus conduire ; vous me faites donc grand plaisir de me mander ce qu'on fait et comment on s'amuse. Quoique le duc de Courlande soit
98 CORRESPONDANCB
de mauvaise humeur et maladif, vous auriez dû le prendre, et vous vous seriez bientôt trouvée princesse douairière; il aurait fait votre fortune, car ces ducs passent pour avoir ramassé beaucoup d'argent. La beauté sans argent est une chose dont on ne se soucie plus.
YenaillM, 30 mars 1709.
Ma tante émt que la comtesse de Zintzendorf sait de belles histoires de revenants; je les apprendrais avec plaisir.
Je suis tellement dégofttée de tout ee que je vois, que je suis devenue absolument une ermite au milieu de la cour; je ne fraye avec personne, si ce n*est avec mes gens ; je suis aussi polie que je peux avec tout le monde, mais je ne contracte avec personne des liaisons particulières, et je vis seule; je me promène, je vais en voiture ; mais, depuis deux heures jusqu'à neuf et demie, je ne vois plus figure humaine ; je lis, j'écris ou je m'amuse à faire des paniers comme celui que j'ai envoyé à ma tante. Il faut qu'il y ait quelque chose dans l'air qui rende la jeunesse d'à présent si fainéante. De mon temps ce n'était pas du tout la mode, et il me semble que notre gaieté venait du cœur et était plus propre à nous rendre heureux que tout ce que la jeunesse actuelle peut inventer pour sa commodité. Je pense bien, comme vous, que le monde a été mis à l'envers.
Marly, U avril 1707.
Je ne sais pas s'il y a en anglais des livres de piété plus attrayants que cepx qui sont écrits en français et
en allemaod; je les trouve tous extrêmement en* miyeniy excepté la Bible, dont je ne me lasse jamais, mais tous les autres m*endorment.
Venaillefl, 2S avril 1707.
Je vous remercie des médailles que vous m*avez envoyées, mais j'aurais voulu recevoir celles qu'on a faites contre la France; j^ai déjà les plus injurieuses, celles qui ont été fabriquées à l'époque du roi Guil*hume* ; on peut ici les voir sans qu^il y ait à redire:
' Des dëtallB curieux à l'égard de ces médailles satiriques se trouvent dans l'ouvrage de Klotz^ Bistoria numontm contume^ liotoi-nm, AHenburgi, 1765. Ils sont peu connus et nous espé* rons qu'on ne nous saura pas mauvais gré de les placer ici.
Médaille frappée en 1668.
Le soleil levant éclaire une portion du globe tenreatre sur laquelle on reconnaît la Belgique, la France, TEspagne et TAngleterre. EGQVIS GVBSVM INFLEGTET. Revers : U soleil au baut des deui. Josué au milieu d'une mêlée de cavalerie. STETIT SOL IN MEDIO CŒLl. Au-dessous : LIB. lOSViG. G. X.
Un paysan hollandais montre du doigt un fromage sur lequel est écrit : FROMAGE D'HOLLANDE, et il regarde le soleil au milieu duquel est un lis : STA SOL. Exergue : XII SEP. 1673. Revers : Cheval gaulois fuyant; IL. NE. SÇAIT. OV. ALLER. XJll NOV. 167J.
Au sujet de l'alliance, en 1668, de Louis XIV avec le sultan.
Vn chrétien est livré aux flammes ; le roi de France, ayant par terre, près de lui, sa couronne, son sceptre et son épée, rend hommage au Grand-Turc qui est assis sur un tr6ne, et auquel il offre deux sacs pleins d'argent. GALUA SVPPLEX. Au-deims : VIRO IMMORTALl. Revers : AMimS TVRCA. AMICI ALGERINI. AMlCl BARBARl. CHRISTIANORVM OSOR ET HOSTIS. 1689.
Tète du roi. LVDOVICVS MAGNVS REX. Rêvas : Le roi rentre à Versailles dans un char que traînent deux femmes :
le roi et les ministres les ont eux-mêmes ; ne faites donc point de façon pour me les faire passer à la pre* mière occasion.
Marly, 19 mai 1707.
Je ne suis pas étonnée que Télecteur (de Hanovre) ne s'informe pas de vous ; il ne s'intéresse à personne; mais il lui arrive ce qui survient à de pareilles gens, personne ne s'intéresse à eux. 11 ne se pique pas d'être poliy et on le voit bien d*après ceux qui sont à sa
une troisième le précède portant au boat d'un bâton un sac vide, sur lequel est un 0 (un zéro). VENiT, VIDIT SED NON VICIT. Au-dessous : A BELG. EXPEDITI. REDVX VERSAL. M. IVN. MDGXClil.
U tète du roi Guillaume. WILHELMVS lll. D. G. ANG. SCO.
FRANC. ET HIB. REX. Bevers : Un coq et des poules fuyant devant un renard. NIL CANTVS NIL NVMERVS.
Le soleil obscurci par un nuage, un lis flétri. NYNG GLORIA TRANSIT. Mcvers : Une forteresse dont s'éloignent des assiégeants. NEC AVRO NEC ARMIS. Au-dessous : RHEINFEL ET $. GOAR OBSIDIO IRRISÂ GALLIS FVG. il lun. MDCXCIll. ' La prise de Lille, les revers éprouvés quelquefois par Philippe V, en Espagne, provoquèrent des médailles qui montrent le coq gaulois fuyant devant le lion britannique.
La reine Anne endormie sous un pavillon auprès dnquel des hommes tenant une corde coupent les cheveux à Louis : PHI- LISTER VBER DIR SIMSON. Au bas : POST VARIAS VRBES ET DVACVM GALLIS EREPTVM D. 27 IVN. 1710. Revers : U reine Joue de la harpe. Louis» en costume de malade, chante en se soutenant sur deux béquilles. — Il faut s'accoutumer aux dames. Au bas : LUDOVIC. MAGN. ANNA ILLO MAIOR.
Tcte couronnée de lauriers : CAROLVS III. HISPANIAR. ET INDIAR. REX CATÏIOL. Revers : Le roi Philippe, fuyant, dit à un jésuite : QVEM FVGIAM NOVI AD QVËM AVTEM FVGIAM NEQVAQUAM.
cour, car il est impossible de voir quelqu*un plus lourd et plus maussade que le jeune comte de Platten; s*il ne m'avait pas été recommandé chaudement par ma tante, et si son père et sa mère n'avaient été de mes bons anns, je l'aurais laissé mettre en un endroit où il aurait eu tout le temps de faire des réflexions et d'apprendre à vivre, car il avait bien mérité la Bastille, mais de graves raisons m'ont amenée à le sauver.
11 y a aux Invalides un Allemand (le roi croit qu'il est du Palatinat) qui a cent neuf ans et qui a une fille de vingt-deux ans. Je voudrais que ma tante arrivât au moins à cet âge.
H n'y a plus à la cour que tristesse, ennui et méfiance ; on répand contre le roi et contre les généraux et les ministres des libelles qui sont un témoignage de la grande méchanceté de ce temps-ci *•
* Madame veut sans doute parler des chansons et des couplets qui circulaient sans relâche; les plus malins étaient l'oeuvre d*nne des filles naturelles de Louis XIV, la terrible duchesse de Bourbon. Cette femme hardie et moqueuse ne vit pas plutôt» Mme de Maintenon sur le trône' qu'elle la persécuta de ses couplets ; la dévolioQ et les malheurs du roi en étaient le sujet or^ dioalre et le thème éternel :
Tant que vous fûtes libertin, Tous étiei maître du destin,
Landerirette; Ah ! pourquoi changer de parti ?
Lauderiri.
On reconnaît la touche ftpre de cette prineesse dans des cou* plets relatifs au retour du duc de Bourgogne revenant de Tarmëe après une triste campagne :
L*oa nous dit que le Bourguignon Revient avec peu de renom :
Prenons garde qu'il ne nous morde ;
Marly,!^8 Juillet 1707.
11 n'y a pas encore deux empereurs ; mais s'il était vrai, coinme on l'assure, que le roi de Suède veut se faire déclarer roi des Romains, la chose pourrait bien arriver. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu des spectacles aussi étranges que ceux auxquels on assiste tw$^ tro seculo» Je n^ai pas écrit à Villars, pai'ce que j'ai
Ne pronoDÇODi jamais ton nom ; 11 seroît sang miséricorde, Car il eat divot et poltron.
En fait d*ouvrageB dirigés alors contrôle gouvernement français, et dont les auteurs le cachaient en UoUandc, nous nucntionnerons :
Les Héros de la ligue ou la Procession monacale conduite pai' Louis XIV y pour la conversion des protestants; Paris, ciicz le père Pétei'â (Amsterdam, 1691, in>4).
Ce volume se compose de vingt-quatre figures dans lesquelles le roi, Mme de Malntenon, le père La Chaise et autres persour nages importants sont travestis d'une manière grotesque. H. Léon de Laborde, dans son Histoire de la gravure en manière noire, .donne de curieux détails sur cet ouvrage; quelques-unes des planches ont été reproduites dans les Mémoires de M, de Maurepas (1702, 4 vol. in-8) et dans le Muséq de la Caricature (1834, livraisons 33 etsuiv.).
Citons aussi le Recueil de pièces héroïques et historiques pour servir d'ornement à VHistoire de Louis XIV, imprimé par Jean de Montespan, à Gisors, 1693^ in-fol. Ce livre trèsrare se compose de treize estampes satiriques, et, d*après une note du savant bibliographe Mercier de Saint-Léger, il a eu pour auteur et pour graveur F. L de Puercbemeck,- lequel, pour ce méfait, a été arrêté, cmprisoimé à la fiastiUe, et peut-être même mis à mort.
Le Catalogue de la bibliothèque de M. Leber ( 1. 111, p. 312 )
rc'iiferuic une note intéressante au sujet de ce volume, dont on çuiiuait à x>eine deux ou ^ois exemplaires.
pensé, comme il est sorti de la Souabe, que c'était inutile, mais je le ferai si vous croyez que ce soit à propos ; en attendant, j'ai écrit à ma tante. Je crois que tous les généraux allemands sont devenus fous.
Versailles. 14 août 1707.
Le duc de la Trémouille, fils de la princesse de Tarente*, est dans une terrible affliction, car il a perdu sa femme : les médecins l'ont tuée, tout comme notre feue reine. £Ue avait un abcès ; on Ta saignée si aou«vent que l'abcès est crevé : elle est morte en quelques jours. Ma tante m'écrit que le prince héréditaire ]i*ira pas à l'armée avec son père; c'est une chose fort ridicule de rester assis auprès de sa femme lorsque le monde entier est en feu. Le duc de Bourgogne et i^n frère le duc de Berry partent le 25 pour rejoindre en Provence Tarmée contre le duc de Savoie : le plus jeune va comme volontaire, l'aîné commandera Tar* mée. Je crois, ma chère Louise, que vous et moi nous aurions fait de drôles de généraux; si nous avions eu du bonheur, on nous aurait admirées autant qu'on blâme ceux qui ne réussissent pas.
Marly, 21 août 1707.
Si je n'aimais pas l'impératrice comme je le fais, *
^ Amélie de Hease, qui avait épousé eu 1647 le duc de La Trémouille, prince de Tarante; elle le perdit en 1672 ; elle était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Oassel, et tante trèschérie de Madame, qui lui écrivait de longuea lettres. H est fbrt question de cette prjneesae dans les lettres de M^^^^deSérigné, qui la connut inUmement en Bretagne (Voir les Mémoires de M. V^àlckenaër, t. V, p. 292 et suiv.)^ et qui constate que chc2 Madame on baragouinait de l'allemand du matin au soir.
j'aimerais mieux que le roi de Suède fût empereur d'Allemagne, plutôt que tout autre, puisque! est de notre maison ; mais je ne peux vouloir de mal à l'impératrice, et, pour tout arranger, je désirerais que l'empereur mourût et qu'elle partageât le trône avec le roi de Suède. On pense qu41 se passera bieotôt quelque chose en Allemagne, car les deux armées sont à se canonner. Je n'ai pas voulu en rien dire à ma tante, de peur de l'inquiéter à l'égard du péril où peut se trouver bientôt son fds l'électeur. Villars n'est pas du tout un poltron , et s'il recule, il faut qu'il ait des raisons.
Versailles, 1^' septembre 1707.
Vous aurez appris ce qui s^est passé à l'égard du siège de Toulon. 11 fait ici un temps froid et trèsmauvais : rélecteur de Brunswick trouvera les chemins détestables. Je trouve fort joli ce que le général Thunge a écrit à l'empereur. Je voudrais bien bavarder davantage, mais je ne sais rien de nouveau, et il est temps d'aller k l'église.
Fontainebleau, 14 septembre 1707.
Vous savez que nos princes ne se mettent pas en campagne; Toulon s'est sauvé sans eux; un proverbe dit : « Qui trop embrasse mal estreint. » On a voulu attaquer à la fois Toulon et Marseille ; ces deux projets ont manqué Tun hi l'autre.
Lorsque je construis quelque château en l'air, je pense à aller trouver ma tante à Hanovre et à vous voir toutes autour de moi ; mais lorsque je pense en-
DE MADAME LA DUCHESSE d'orLÉANS. lOS
suite que c^est impossible, je suis toute triste. C<»ninent est-il possible que vous vous souveniez si bien de tous les plats que j'aime ? 11 y a bien trente-six ans que nous n*avons mangé ensemble; rien que de lire ce que vous me dites là-dessus m*a donné de l'appétit.
Fontainebleau, 16 Beptembre 1707.
Le duc de Savoie n'aurait pas dû traiter si mal les Provençaux s'il voulait les attirer à lui ; il aurait dû se rappeler qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre: le pillage, l'incendie, le viol l'ont rendu tellement odieux, qu'on se battait contre lui avec un acharnement extrême, et qu'on aimait mieux mourir que de se rendre '. Je reçois en ce moment des nouvelles d'Espagne qui me donnent de l'inquiétude: mon fils a été atteint d'une forte fièvre. Tous ses gens ont été malades. Il m'écrit qu'il est d'ailleurs hors d'affaire, et que ce n'est que le résultat de la fatigue.
VersaillcB, 27 octobre 1707.
Nous avons reçu hier la bonne nouvelle que mon fils
^ Les recueils manuscrits contiennent de nombreuses pièces de vers sur l'expédition malheureuse du duc de Savoie, mais elles sont, pour la plupart, fort plates ; nous n*y avons remarqué que le couplet suivant comme empreint de malice :
Feras* tu des tottises, Savoyard, tous les jours?
Toutes tes entreprises Se tournent à rebours :
Je vois atee douleur ta dernière incartade t Tu ne prendras Tou}on,
Don, don, Que lorsque l*on verra, là, là.
Commander l.a Feuiliadc.
106 GORRESPONDANCB
a pris d'assaut la ville de Lérida ; la défense aurait été des plus vigoureuses : les femmes et les moines étaient vmius combattre sur la brèche, mais les nôtres ont tout enlevé ; la garnison et les habitants se sont réfugiés dans le château ; le prince de Darmstadt a prié mon fils de permettre aux moines et aux femmes d*en sortir, mais mon fils n*a voulu laisser sortir personne : il a répondu qu'il ne voulait pas se priver d'adversaires aussi courageux, et que, puisqu'ils avaient si bien défendu la ville, il serait charmé de les voir défendre aussi le chftteau. Nous espérons que la famine les forcera à se rendre. Ce ne sera pas un petit honneur pour mon fils d'avoir pris une ville qu'avaient attaquée inutilement deux généraux célèbres, Monsieur le Piince et le duc d'Harcourt.
Ventilles, 94 novembre 1707.
Je suis honteuse de ne vous avoir pas répondu plus tôt; mais, depuis huit jours, j*ai reçu tant de visites et de lettres de félicitations à cause de la prise de Lérida, que je ne sais plus où j'en suis. Dès que ce moment de presse sera passé, j'écrirai plus régulièrement; aujourd'hui j'ai encore cinq longues réponses à écrire avant de me mettre à table. Puisque les hussards deVillarsfont des ooursesjusqu'aux environs de Franc^ fort, vous faites très-bien de ne pas voyager sans escorte.
11 est absurde qu'on veuille en Allemagne entraver nos correspondances; ni vous ni moi ne nous mêlons de politique. Je suis bien aise d'apprendre que la bonne ville d^Heidelbcrg ait été si bien rebfttie ; Dieu veuille
Dfi tfAdAME LA StlCHESSB d'oRLÉANS. 107
la préserver de nouveaux malheurs ! Depuis la mort de H. ix)uvois» on ne brûle plus comme de son temps; j'espère ainsi que la ville ne sera plus incendiée.
Versailles, 10 Janvier 1708.
Je voudrais savoir si l'église du Saint-Esprit et le pont du Necker sont reb&tis? Poar({uoi Vélectêur ne fait-il pas réparer le oh&teauT il en vaut bien la peine, Heidelberg est en fort bon air, mais il est encore meil* leur au château que dans la ville.
Versailles, 12 Janvier 170S'.
Écrivez h Vr* de Degenfelt qu'elle peut envoyer son fils ici, j'en aurai soin. Dites-lui qu'il faut qu'il ait un passe-port, autrement il ne pourrait venir; il faut aussi bien expliquer combien de gens il amène avec lui ; quand vous m'aurez écrit tout cela, je vous enveirai le passeport. Vous ne me dites pas si vous avez reçu les deux bouteilles du remède du docteur Gendron que j'ai envoyées. Dites bien à votre sœur de ne pas m'écrire tant que ses yeux ne seront pas tout à fait guéris.
Meudon, 3 septembre HOS.'
Vous croyez que dans l'armée il n'y a pas beaucoup de gens qui aient le vice abominable si répandu chez les Français, mais vous vous trompez fort : les Anglais ne valent pas mieux et sont tout aussi corrom-
^ Les manuscrits examinés par M. Menzel ne renferment qa*un très-peUt nombre de lettres écrites en 1708.
108 CORRESPONBANCE
pus. Vous me faites rire quand vous croyez que ce péché n*existe pas en Allemagne; je vois que vous n'êtes pas au fait des choses : sans mon frère Charles- Louis qui intervint, le petit prince d'Ëisenach, qui a été tué en Hongrie, aurait tué le prince de Wolfenbuttel, qui voulait lui faire violence. Charles-Louis m'a assuré que toute l'Autriche était infectée de ce vice. L'infidélité chez les hommes est regardée comme rien du tout, et l'infidélité chez les femmes est aussi chose bien conunune en ce monde. Tout le reste que vous citez n'est que des faiblesses humaines auxquelles on ne peut échapper, parce que nous sommes tous des créatures humaines : si nous étions tous parfaits, nous n'aurions pas besoin de la passion du Christ, qui est nécessaire pour couvrir nos fautes.
Versailles, 25 octobre 1708.
Je suis fort affligée et j'ai bien mal à la tête et aux yeux, car j'ai perdu hier une bonne et fidèle amie, la comtesse de Beuvron ; je vous promets de vous écrire dorénavant chaque semaine, car depuis que cette pauvre femme est morte, à laquelle j'écrivais chaqpie jour de longues lettres , j'aurai plus de temps. Elle avait du mérite, de Tintelligence et m'était fidèle, et c'est ce qu'on trouve rarement. Je suis bien peinée que Telccteur ne fasse pas réparer ce pauvre cher château d'Heidelberg; c'est vilain de la part de celui qui est le chef de la race.
Versailles, !«' novembre 1708.
Sans vouloir se vanter, on peut dire qu'il y avait
plus de politesse à notre cour qu'à celle. d'à présent : rien de ce qui regarde le temps jadis ne me déplaît, et vous me faites un vrai plaisir d*en parler; j'aime à apprendre ce qu'il y a de nouveau et à voir ainsi la différence. Ètes-vous assez simple pour croire que les jeunes gens, à l'époque actuelle, vivent sans maîtresse? en avoir n'est pas du tout un déshonneur.
VersaiUes, 17 novembre 1708.
)e ne serai jamais fatiguée d'avoir de vos lettres; au contraire, je suis toujours bien aise quand j'en re* çois, car j'ai toujours le cœur allemand, et j'éprouve constamment un sincère plaisir à savoir ce qui se passe dans notre bon Palatinat*
Veraaiiles, 15 décembre 1708.
Quand nos bons et braves Allemands veulent imiter ce qui se fait de bien en France, ils sont dignes d'éloges , mais il est ridicule de prendre pour modèle ce qui est ici condamné; les hypocrites ne sont que trop nombreux en ce pays, et tout ce qu'il y a de plus répréhensible se couvre sous ce manteau, ce qui est une iniure pour la dévotion.
Marly, 9ré\Tierl700.
Une de mes petites chiennes a sauté sur la table, s^est saisie de ce papier, et a déchiré un mot, comme vous le voyez : la dame qui a fait cette belle action s'appelle Gaudace, née Robe, et ce dernier nom lui a été donné parce que sa mère, Charmille, est accouchée sur ma robe. Madame la princesse {de Condé)
élail avec moi ; nous causions ensemble, assises sur un canapé : voilà que Charmille, qui était derrière moi, se met à se plaindre et à remuer, comme elle faisait toujours lorsqu'elle voulait être caressée. Madame la princesse me dit : u Vostre chiene ce demaine, qu*a-telle?» Je dis : «Elle veux que je la caresse.» Je passe la main derrière moi pour la caresser, et je la trouve toute mouillée; elle venait à l'instant de mettre bas ses petits chiens sur ma robe, qui était étalée autour de moi. Madame la princesse en rit de bon cœur ; mais c'est une vieille histoire, et il y a trois années de cela.
11 y a eu beaucoup de gens gelés dans les campa*gnes; des bandes de loups font aussi d^afifreux ravages : ils ont dévoré le courrier d*AIençon et son cheval; devant la ville de Mons, deux loups ont attaqué un marchand : un lui sauta à la gorge et commença à déchirer son justaucorps; il cria : deux dragons qui se promenaient hors de la ville vinrent au secours du marchand ; l'un tire son épée, et en perce le loup de part en part; le loup laisse le marchand, saute sur le dragon et le saisit par le cou. Son camarade s'empresse de venir à son secours, et il abat le loup, mais déjà la cruelle bête avait étranglé le dragon. Le second loup vient par derrière, terrasse l'autre dragon et le mord par derrière. Lorsqu'on arriva de la ville pour prêter assistance, on trouva deux dragons et un loup étendus morts ; l'autre loup s'était enfui.
Versailles, IC février l709.
J'ai reçu la triste nouvelle que noire tante, la prin-
DE MADAME LA DUCHESSE d'oRLÉANS. 111
cesse Louise de Maubuisson, était enfln morte après une longue maladie * ; elle avait un âge après lequel il était difficile d'aller bien loin, car elle avait quatre» vingtpsix ans et neuf mois ; sa perte m'a cependant affligée jusqu'au fond du cœur. La bonne princesse m'aimait mieux que ses autres nièces. Je crains aussi que celte mort n'affecte vivement notre chère tante réledriee et que sa santé n'en souffre.
Venallles, 2 mars 1709.
le n'ai de ma vie vu une époque aussi triste : les geos du peuple meurent de frcdd comme des moucbes* Les moulins se trouvent arrêtés, et cela a fait mourir beaucoup de gens de faim '• Hier, on m'a raconté nne douloureuse histoire au sujet d'une femme ^i a volé un pain à Paris, dans la boutique d'un boulanger :1e boulanger veut l'arrêter; elle dit en
^ Cette abbesBe, dont Madame parle souvent, était Lontae* Hollandine, flile de l'électeur palatin Frédéric V, roi de Bohême. Née en 1622, elle embrassa le catholicisme en 1659, et fat nommée abbesse de Manbnlsson en 1664. Dans quelques aatres lettres qu'on verra pins tard, Madame donne des mœurs de sa tante la plus mauvaise opinion.
* Ces calamités fournirent l'occasion de se moquer des mlitlstres très-peu capables qui gouvernaient alors. Nous citerons à cet égard un couplet que renferment les recueils manuscrits :
Après les cruelles horreurs
n^nn hiter effroyable, Kous croyions goâter les doccuort
D*an printemps agréable.
i Le vent, la grêle, les ItrooiUards
Causent mille désastres ; N'est-ce point quelque Chamillard
Qui gouverne les astres ?
112 CORnESPONDANCE
pleurant : « Si l'on connaissait ma misère, on ne vou* drait pas m'enlever ce pain , j*ai trois petits enfants tout nus; ils demandent du pain; je ne puis y tenir, et voilà pourquoi j*ai volé celui-là. » Le commissaire devant lequel on avait conduit la fenmie lui dit de le mener chez elle; il y vint, et trouva trois petits enfants empaquetés dans des haillons et assis dans un coin, tremblante de froid comme s'ils avaient la fièvre; il demanda à l'aîné : «Où est votre père?» L'enfant répondit : a 11 est derrière la porte. » Le commis- ^ire voulut voir ce que faisait le père derrière la porte, et il recula saisi d'horreur : le malheureux s'était pendu dans un accès de désespoir. Pareilles choses arrivent chaque jour. On m'écrit de Paris qu'une jeune fille avait prédit l'époque de sa mort, et qu'elle avait annoncé en outre que cette année il y aur-a une grande bataille livrée près de Béthune, que les Français remporteront la victoire, et qu'une paix générale en sera la conséquence. Reste à savoir si la prophétie se réalisera; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la jeune fille est morte le jour et Theure qu'elle avait annoncés. On dit aussi que parmi les sauvages du Canada il y en a qui connaissent l'avenir. Il y a dix ans qu'un gentilhomme français, qui a été page du maréchal d*Humières, et quia épousé une de mes dames d'atour, amena avec lui un sauvage en France. Un jour qu'on était à table, le sauvage se mit à pleurer et à fairedes grimaces. Longueil (ainsi s'appelait le gentilhomme) lui demanda ce qu'il avait et s'il souffrait. Le sauvage ne fit que pleurer plus amèrement. Ix^ngueil insistant vivement, le sauvage lui dit : « Ne me force
pas à le dire, car c'est toi que cela concerne, et non pas moi.i Pressé plus que jamais, il finit par dire : c J*ai Ytt par la fenêtre que ton frère était assassiné en tel endroit du Canada, » par telle personne qu'il lui nomma. Longueil se mit à rire, et lui dit : c Tu es devenu fou. » Le sauvage répondit : c Je ne suis point du tout fou ; mets par écrit ce .que je t'annonce, et tu verras si je me trompe. » Longueil écrivit, et six mois après, quand les navires du Canada arrivèrent, il apprit que la mort de son frère était arrivée au moment exact et à l'endroit où le sauvage l'avait vu en l'air par la fenêtre. C'est une histoire très-vraie.
Marly, 5 mai 1709.
Lundi, j'ai à écrire aux deux reines d'Espagne, ainsi qu'à la duchesse de Savoie, et à travailler avec mes hommes d'affaires pour régler les payements et les comptes. Mardi, je recevrai les visites des ambassadeurs et des envoyés, et après midi j'écrirai à ma fille et à trois de ses enfants qui m'écrivent déjà. Mercredi, j'écris à la duchesse de Hanovre et à Modène, et je réponds aux lettres qui sont sous ma main. Jeudi, j'écris encore à Hanovre, et je vais quelquefois à la prière du soir et au salut, ainsi que le dimanche. Vendredi, j'écris derechef à Lunéville; samedi est le seul jour ou je n'aie aucun courrier.
Versaille», 8 juin 1709.
Je suis bien aise pour les pauvres habitants du Palatinat que l'électeur se soit résolu à mieux traiter ses sujets. Quand ceux qui ont été dans la Pensylvanîe
114 , GOBRESPONOANCE
rapprendront, ib reviendront bientM. Je désire aussi de tout mon cœur queTéleclear vous contente; il est bien ste que si j'avais ea le bonheur d'être un hcmune, et si j'étais devenu éled;eur» vous auriez eu pleine satisfactioD et mes sujets aussi.
Je suis ici fort détiûssée, car tous, jeunes et vieux, courait après ta faveur ; la Maintaion ne peut me souffrir; la dudiesse de Bourgogne n'aime que ce que cette dame aime; j*ai fait de mon mieux pour me concilia cette perscMMie toute-puissante, mais je n'ai pu y parvenir. Je suis ainsi exclue de tout, et je ne vois le roi qu'à souper. Je ne peux agir que d'après la volonté des autres; j'étais moins liée lorsque Monsieur vivait. Je n'ose pas coucher hors de Versailles sans la permission du rd ; je n'ai donc pas tort de me souhaiter auprès de vous dans notre dier Palatinat, mais Dieu ne veut poiiit qu^ici-bas on soit pleinement satisfait. Amélie et vous êtes libres, mais vous avezde mauvaises santés; moi je suis dans Fisolement, mais j'ai, grâce à Dieu, une santé parfaite. Vous vous trompez bien si vous croyez qu'on n'entend pas ici des lamentations: nuit et jour on n'entend pas autre chose ; la famine est telle que des enfants se sont mangés les uns les autres. Le roi est tellement résolu à continuer la guerre qu'il a hier remplacé sou service d'or par de la vaisselle de faïence ; il a envoyé tous les objets qu'il avait en or à la Monnaie, afin de les convertir en louis.
Versailles, 13 juillet 1709.
Je suis très-vexée aujourd'hui, j'ai bien des ennuis: Mm trésorier m'a borribleuient volée ; cela me donne
beaucoup d*ouYrage. On est trop intéressé dans ce pays ; il en résulte que toutes les charges se vendent et s'achètent, de sorte que fort souvent elles tombent dans les mains de fripons. C'est vraiment pénible et fâcheux ; mais, comme dit le proverbe : « Où la gesvre (la chèvre) est liée, il faut qu'elle broutte. »
Vemiitts», 20 Jaillet 1709.
Je n'ai rien de neuf à vous dire, si ce n'est que je me trouve dans un grand labyrinthe, ear mon trésorier m'a volé plus de cent mille écus et me laisse sans un liard, ainsi que mes gens. En attendant qu'on lui fasse rendre compte, il est impossible de vivre sans une obole; mais c'est ma destinée d*être toujours livrée à toutes sortes de contrariétés. On continue de répandre des chansons contre le roi et contre la cour, mais il ne faut pas en parler par la poste '.
^ Les recueils manuscrits renferment nombre de ces chansons dont parle Madame; nous en reproduirons ici quelques-unes qui portent la date de 1709, et que nous croyons inédites :
Après le retour de Torey, Malgré notre misère, Il faiioit prendre un b<m parti,
On résolut la guerre ; On réforme le Bourguignon, La faridondaine, la faridoudon, Il avoit pourtant bien servi
Biribi, A la façon de Barbari, Mou amî.
Le Dauphin étant furibond,
A dit dans ^a colère :
Cbamillard n*e8t rien qu*im oison^
1 16 CORnESPONDÀNCE
Marly, 24 août 1709.
Je voudrais que vous pussiez élre ici avec nous pour voir comment les jardins sont beaux ; mais il faudrait
Il nouf perdra, mon père»
De même que votre gucnoD, La faridondaine, la faridoadon ; Vous les avez tous trois choisis,
Biribi, A la façon de Barbart,
Mou ami.
Le roi en fronçant le soorcU,
Songea à cette aifÂire, Et pour satisfaire son 61s,
Changea le ministère, Et par cette grande action, La faridondaine, la faridondon.
Il fait trembler les ennemis,
Biribi, A la façon de Barbarf , Mon ami.
Les Hollandois ayant appris
Ce qu*on venoit de faire.
Aux alliés ils ont écrit,
Continuons la guerre ; Voisin instruit par Maintenon, La faridondaine, la faridondon.
Rétablira le grand Louis,
Biribi, A la façon de Barbari, Hon ami.
Pour bien régler nos intérêts
Et finir nos misères.
On a nommé deux bous sujets
Plénipotentiaires *, Ce sont gens de fort grand renom, La faridondaine, la faridondon,
" Le maréchal d'UxcUcs et Pabbé de Poligoac*
DE MADAME LA DUCHESSE d'ORLÉANS. 117
pouvoir s'y promener avec des gens agréables et bons, et non avec des personnes qui se haïssent et se méprisent mutuellement, sentiments qu'on rencontre ici
Et partout ils ont réuni,
Biribi, A la façon d» Barbari,
Mon ami.
Les fléaux. d*Égypte on ressent.
Tout gèle, l*air infecte, Qne d*imp6ts, que d^édîts sanglants !
MaltotierSy fiers insectes.
Scorbut, famine et d^Argenson, La faridondaine, la faridondon.
Qui dans nos maui nous ont servi,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Vous me demandez dos nouTelles De notre languissante cour ; Seigneur, en Toici de nourelleft Sur la politique et Tamour.
Louis, toujours de gloire avide.
Mais dépérissant à vue d'oni, Par Tambition qui le guide Se fait escorter au cercueil.
Sa sempiternelle maitresse. Plus souveraine que jamais.
Malgré le mal qui nous oppresse, Ne veut point qu*on fasse la paix.
Le Dauphin, bourgeois de Versailles, Chasse, mange et se divertit; La Chooin, cette vieille médaille, Seule Poccupe et le ravit.
Bourgogne, dévot et stupide.
Passe les jours en oraison
1 i 8 CORRESPONDANCE
plus aisément que ceux de t*amitié. Mercredi dernier, je fus à Paris; tout y était en alarme à cause de la disette du pain. Comme j'allais au PalaisrRoyaly on me
Pins raffolé d'Adélaïde, • Qa*im arengle de ion bitoo.
Pour lui xLissimnlant ta haine,* Elle contraint tous ses désirs, Et déjà Toudroit être reine »
Pour goûter de libres plaisirs.
Dans les bras de sa jeune femnMi Berrf reste jusqu'à l'ennui.
Hais on dit que la paurro dama N'est pas fort contente de lui.
De Conti, ancienne douairière, Ayant perdu ses agréments, Ne pouvant pins charmer son lirèrOy Cherche et ne trouve pas d'amants*
Monsieur ayant eu la faiblesse De proscrire la d'Argenton, Qui voudroit être sa maîtresio Qu'une élève de la Fillont
Il fait succéder à la gloire La musique et la volupté; On le nommera dans l'histoiro Le héros de la volupté*
Au Roi.
Qu'est donc devenu ce temps Où, maître de la victoire, Comblé d'honneurs et de gloire^ Tu commandois même aux ventât Par quel accident sinistre Es-tu done en désarroi? •— Généraax,'femmes, ministres.
M'ont réduit où tu ne vois.
SUK LA FaMILLK RoYÂLS.
Le grand-père est un fanfaron, Le fils un imbécile,
criait : 11 y ft une révolte; il y a déjà quarante personnes de tuées. Une heure après, le maréchal de Bouitters et le duc de Grammont avaienttout apaisé : nous allâmes tranquillement à rO{)éra, et samedi nous rerimnes à Versailles.
U seiitembre 1709.
Nous avons, il y a quatre jours, perdu une bataille près de Mons \ Le carnage a été horrible et la perte énorme de part et d*autre; on ne voit que des larmes et des ligures au désespoir* M'^" Dangeau, qui est née de Loweinstein % a son fils unique atteint d'une blés-
Le petit-fiU ni grand poltfon, - OblUbelUsftinillel Que je vous plains, pauvres François,
SonmiB à cet empire t Faites comme ont fait les Anglois,
G*eat «ises toim en dire*
Une Hariy toujours i^ooeupe Par les soins de ses jardins.
Et qu*il soit toi^ours la dupe Des bigots et des câlins ; Dieu ! quel avenir sinistre.
Sans général, sans ministre!
Je me ris de son destin Pourvu que j*ale du via.
La palme de l'insolence reste pciit-ctre ft une éplgramme que Loiiiénle de Brienne attril)ue à Bussy, et qui fait allusion au surnom de Dieudonné conréié à Louis XiV, lors do sa naissance :
Ce roi si grand, si fortuné.
Plus sage que César, plus vaillant qu* Alexandre, On dit que Dieu nous l*a donné.
Hélas! sMl vouloit le reprundi^Ck
* La bataille de Malplaquet.
* Nous en avons déjà parlé ; ajoutons que ccUe dame jouis-
] 20 CORRESPOiNDANCE
sure terrible. On lui a coupé la cuisse, et on ne isait s*il en réchappera.
Je crains que M'^^ de Degenfelt n'ait aussi perdu un fils dans cette horrible journée; je suis bien peinée à cause de toutes les douleurs dont je suis témoin et de tous les gens de ma connaissance qui ont succombé. La landgrave de Darmstadt est morte, et je crois que rélectrice douairière palatine ne tardera pas aussi à la suivre. On peut appliquer à ces deux princesses le vieux vaudeville :
Bans la rue de la Tournelle Un ooap de foudre est tombé :
Il n*a pas cassé de cerveliesy Car il n*en a pas trouvé.
Elles n'avaient ni l'une ni l'autre beaucoup de bon sens. Je me souviens encore parfaitement de la vieille
sait à la cour d'une haute considération. Mme de Maintenon la prit en affection; Saint-Simon vante sa vertu, et dit que « dans un mariage du goût du roi et peu du sien, elle vécut comme un ange. » Quant à son iils, qui portait le nom de Courcillon, c'était, d'après les mémoires du temps, un original sans C4>pie; beaucoup d'esprit, un fond de gaieté et de plaisanterie inépuisable, une débauche effrénée, une effronterie à ne rougir de rien. A la suite de sa blessure, son père voulait qu'il prit un confesseur ; le fils demanda le père de La Tour, oratorien^ qui déplaisait à Louis XIV. A ce nom, Dangeau frémit des pieds jusqu'à la tête, et il ne fut plus question de confession. Le père de La Tour lui-même ne fut pas à Tubri des traits lancés par les coupletiers habitues à ne rien respecter. Les recueils manuscrits présentent, sous la date de 1697, les vers que voici :
Il fait vêtir la Montespao D'étamiue et de bure, Hais que -vend ce charlatan?
Turelure, De Tongueut pour la brûlure*
DE MADAME LA DtCHËSSE D'oRLÉANS. 121
éiectrice palatine ; je l'ai vue à Heidelberg, lorsqu'elle était encore duchesse de Neuboui^, elle avait d*étranges proverbes; elle embrassait son mari devant tout le monde et l'appelait mon angelli. Je doute que Taffaire de mon trésorier puisse s'arranger sans que j'y perde, car le coquin a très-certainement volé plus d'ai^ent qu'il n'en possède. Mon fils ne me paye jamais ce qu'il devrait me donner. Ses campagnes en Espagne, où on l'a laissé manquer de tout et où il a été forcé de tout payer avec son propre argent, Font absolument ruiné : ce qu'il a été obligé de dépenser est affreux. Le roi ne lui a jamais envoyé un sou : voyages, campagnes, sièges, il a fallu qu'il fit les frais de tout. Je n'ai de ma vie vu une époque aussi malheureuse et aussi misérable que celle où nous nous trouvons : Dieu veuille qu'une bonne paix vienne changer tout cela!
11 est assez ordinaire aux Franciscains de prêcher d*une façon ridicule; je n'ai jamais entendu parler du père Abraham*.
Yereailles, 18 octobre 1709.
J'ai reçu vos lettres d'Heidelberg et de Francfort, et j'y ai répondu, mais mes lettres pour vous, chère Louise, sont toutes dans le paquet pour ma tante que l'on garde si longtemps qu'il y a de quoi nous rendre toutes folles; c'est à quoi les ministres et les toutes-
* Abraham de Sainte-CLiirc, de Tordre des.Augustins, mort à Vienne en 1709, se rendit fameux par ses sermons où il mêlait des plaisanterie? et des petits contes; son originalité comique le faisait éeouter.
122 GORRESPONDANGB
puissantes daines réussissent beaucoup mieux qu^à gouverner ce royaume.
Venaiiles, 36 octobre 1709.
Tout ce qu*on voit et entend est chose affreuse; nous nous trouvons dans une bien funeste époque t si Ton sort, on est suivi d*une foule de pauvres qui crient à la famine; tout est payé avec des billets; il n*y a plus d*argent nulle part» et toute satisfaction est dé* truite jusqu'à ce que viennent de meilleurs jours.
Yersaillei, 2 novtmbrs 1700.
La vieille dame qui est ici en si grande faveur mé déteste : j'ai fait de mon mieux pour obtenir sa bien-* veillance, mais je n'ai pu y parvenir; elle m'a youé, ainsi qu'à mon fils, ce qu'on appelle une haine im-* placable. Il faut suivre ce qui est raisonnable et marcher dans son droit chemin : Dieu mettra ordre à tout cela.
Marly, 9 novembre 1709.
Est-il possible que vous n'ayez jamais vu de grandes chasses? J'ai vu prendre plus de mille cerfs et j'ai fait aussi des chutes graves ; mais sur vingt-six fois que je suis tombée de cheval, je ne me suis fait mal qu'une seule.
J'ai vu hier un personnage que je désirais voir de« puis longtemps, en ayant beaucoup entendu parler, l'électeur de Bavière ; il est ici tout à fait incognito ; il ne fait ni ne rend de visites; malgré son incognito, le roi l'a mené en voiture voir les jardins. Dans une demi-
heare, nous irons entendre la musique; ee n'est pas neuf, car on ne chante que les vieux opéras de LuUy : il m'arrive fort souvent de m*endormir.
VersfiDeft. 16 nofem^a 1709*
Ite mon temps, madame votre mère n*avait pas d*autre maison que la maison suédoise en bois, qui était devant le premier pavillon; mais je ne puis croire que si vous portiez plainte à Télecteur, il laissât les Runnes rester en possession de la maison qu'ils vous ont prisQ; il ne pourrait se reftiser à vous rendre justice, mais il est vrai que les prêtres prennent où ils peuvent et ne s'inquiètent à (p4 cela appartient.
VenaUIee, 7 décembre tlQ$.
Ma belle-fille entre dans le sixiteie mois de sa grosh sesse et elle est toujours souffrante ; je ne puis m'éloigner un instant; je crains qu'elle n'ait encore une fille. lUeo veuille qu'elle nous donne un garçon eomme celui qu'elle a déjà eu : c*est un charmant enfant ; je l'aime mieux que ses trois sœurs ensemble; mais il est bien délicat, et j'ai peur qu'il ne vive point.
La toute-puissante dame d'iei ne se fie pas k moi; elle a toujours été contre moi. Du temps de Monsieur, ses favoris craignaient que je ne fusse me plaindre au roi de ee qu'ils pillaient M«isiear, de ce qu'ils me donnaient beaucoup de chagrin et de ce qu'ils menaient une vie déréglée; ils voulurent avoir la dame de leur côté, et ils lui dirent qu'ils connaissaient sa vie, et que si elle n'était pas des leurs, ils diraient tout au roi. (J'ai su. par la dame elle-môme qu'ils étaient
d'acoordy mais elle ne m'a pas dit les motifs de cette miion, que j'ai apprise par un ami du chevalier de Lo^ raine.) Elle m*a persécutée toute sa vie, et elle ne me fierait pas un cheveu, parce qu'elle croit que je suis aussi vindicative qu'elle, ce que je ne suis nullement; elle est donc bien aise de me tenir Aoignée du roi. Il y a aussi une autre cause ; c'est l'afiTection qu'elle a pour la duchesse de Bourgogne. CkHnme elle sait bien que le roi, que j'aime et respecte fort, n'a aucune antipathie pour moi et que mon humeur natu* relie ne déplaît pas à Sa Majesté, elle a peur qu'à mon ftge je ne préfère m'attacher au roi plutôt qu'à une princesse aussi jeune que la duchesse de Bourgogne; voilà pourquoi elle veut me tenir éloignée du roi, et c'est ce qu'elle fait par tous les moyens possibles, et il n'y a pas possibilité d'y rien changer.
VersailleB, 15févrlerl710.
Je viens d'auprès de la duchesse de Bourgogne qui, à huit heures un quart, est accouchée d'un prince que l'on nomme le duc d'Anjou ; elle a promptement accouché, n'ayant été qu'une heure en mal d'enfant, mais elle a horriblement souffert, car l'enfant se présentait par derrière ; il a fallu le tirer par les pieds.
Je trouve mon petit-âls si délicat que je ne puis croire qu'il vive longtemps; il est d'ailleurs grand pour son âge, mais en tout faible et délicat ; les enfants sont plus gentils, selon moi, lorsqu'ils sont un peu volontaires, c'est une marque d'esprit. La princesse fait bien de corriger son fils et de ne pas souffrir qu'il batte sa petite sœur, mais au contraire qu'il la
caresse. Quand mon fils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je Tai fouetté si fort, qu'il s'en souvient encore. Les soufflets sont dangereux,
Versailles, 13 mars 1710.
La mort du duc de Wolfenbûttel m'affecte dans l'âme, mais de l'humeur dont est le prince héréditaire, il s*en consolera bientôt avec ses pages; notre frère Charles-Louis vous a raconté comment il fut une fois spectateur de l'humeur amoureuse de ce prince; il lui sauva la vie, car le prince s'était mal adressé et avait attaqué quelqu'un qui n'était pas de cette bu« meur.
Versailles, 3 avril 1710.
J'avoue que le changement de religion du duc Antoine Ulrich m'a fort étonnée ; la raison que vous indiquez ne peut être la vraie, car cette conversion ne lui rapportera pas un liard. Il a mis le temps à prendre son parti, puisqu'il s'est décidé à agir ainsi dans sa soixante-dix-septième année : on peut dire qu'il n'a agi qu'après un mûr examen.
Versailles, 17 avril 1710.
J'ai entendu dire que le clergé voulait donner au roi vingt-sept millions; les ecclésiastiques sont riches en ce pays : l'archevêché de Reims seul rapporte soixante-cinq mille livres; il y en a bien d'autres qui en rendent autant.
Versailles, 7 juin 1710.
J'ai à vous annoncer le mariage de ma petite*fille
avec le duc de Berry. Lundi , le roi vint dans ma chambre, àMarly, et m'annonça qu'il le déclafsniit publiquement le lend^nain. On m'^i atait fait part la veille, avec recommandation expresse de n'en pas souffler mot à âme qui vive. Mardi, j'allai à Saint- Gloud complimenter la princesse; mercredi, elle vint à Marly : sa m^ et moi nous la présentâmes au roi, qui l'embrassa et la présenta à son Aitur époux. Elle aura quinze ans le 20 août, et elle est déjà de deux doigts plus grande que moi ; le duc a juste neuf ans de plus qu'elle. On a fait demander les dispenses à Home, et sitôt qu'elles seront arrivées, le mariage aura lieu. J'avoue qu'il me cause une joie très-sincère.
Versailles, 5 juillet 1710.
Ce soir, à cinq heures, le contrat sera signé dans le cabinet du roi; le mariage aura lieu le 11 au matin, sans aucune pompe; mais le soir il y aura une grande réception et souper du roi avec toute la famille royale. C'est une histoire fort drôle que celle de la façon dont ce mariage s'est fait, mais elle ne peut s'écrire par la poste : c^est à la haine qu'on le doit plutôt qu'à l'attachement ; du reste, cette union est mieux assortie que celle que contracta la landgrave de Homberg, car ici le mari a neuf ans de plus que la femme, ce qui vaut mieux que lorsque c'est la femme qui est plus âgée que le mari. On me racontait qu'à Metz, dans l'église réformée, une vieille dame s'était présentée un jour pour faire bénir son mariage, et que le mari était un adolescent qui avait Tair si jeune, que le ministre de- HKMada : «Préseuiez-voos cet enfsml. pour être baptisé?»
La landgraYe, avec son mari de dix-huit ans, méritait bien qu*on lui en dit autant.
Je bavarderais volontiers encore avec vous, mais j'ai déjà rempli vingt-un feuillets destinés à ma tante.
Ver?»ille8, 27 juillet 1710. .
le connais les Montlesun et les Lostanges; les premiers ont toujours été catholiques, les seconds étaient réformés, mais ils se sont faits catholiques. Le roi a eu pour pages deux des Montlesun; Tun est mort, Tautre est exempt des gardes du corps. De telles gens h*OQt d'ordinaire aucune importance ; de ce qu'ils font fort mai la révérence, il ne faut pas coochipe qu'ils ne sent pas de qualité; les jeunes gens aii}0«a'd'hui se piquent de ne ri^oi savoir et de né vina pc»ivoir faire ; le jeune de Tonnerre, qui est d'une des mettteures maisons, fait la révérence plus mal que n'importe quel paysan qui va derrière la charrue ; ne rien savoir, ne rien pouvoir, être grossier et lourd, c'est la gentillesse de l'époque actuelle.
VersuiUes» 6 octobre 1718*
Je suis comine vous, je ne piHs imaginer qu'on se r^B^e; je n'y comprends qu'im seul motif, c'est lorsqu'on meurt de faim, et qu'on v(N|t par là à se pro* curer un peu de pain.
Le Hanovre semble être devenu une petite Angleterre, puisque tout y est plein d'Anglais qui s'y accrochenl; ma tante in a écrit au Siujet du bel Anglais dont vous parlez, mais ce cavalier doit avoir été mal élevé» puisifu'il a voulu ^'asseoir en présence de l'éteo^
leur; un Français n'aurait pas fait pis; ils ont pris rhabitude à présent de s'asseoir partout.
Marly, 6 novembre 1710.
Il faut que je vous dise que j'ai eu avant-hier la peur la plus effroyable que j'aie jamais ressentie de ma vie. Pour vous la raconter en peu de mots, je vous dirai, ma chère Louise, que, mercredi dernier, comme nous avions tous été célébrer la Saint«Hubert, que nous avions déjà pris un cerf, et que nous en courions un autre, je vois quelqu'un qui tombe de cheval. Je crus d'abord que c'était un piqueur qui nous accompagnait, et je voyais bien qu'il était gravement blessé, car il avait de la peine à se relever. Lorsqu'on le releva et que je pus voir son visage, je reconnus que c'était mon fils ; pensez combien je fus saisie ; je le pris dans ma calèche, mais la douleur était affreuse ; nous ne pouvions savoir si le bras était cassé ou seulement démis; il s'est trouvé qu'il n'était que démis, mais c'était près de l'épaule où mon fils a été deux fois blessé, et où on lui a coupé des nerfs; voilà pourquoi il a tellement souffeit : on lui a remis le bras, et il n'a plus eu de douleur. On l'a saigné; il est maintenant rétabli. 11 ne garde pas la chambre ; il a le bras en écharpe, et il va partout; il était assis près de moi il n'y a qu'une demi-heure.
Marly, 5 février 1711.
Je regrette d'apprendre que vous vous êtes habituée au café : rien au monde n'est plus malsain. Je vois tous les jours des gens qui ont été forcés d'y re-
noncer, à cause des grandes maladies qu'il a causées * • La princesse de Hanau, fille du duc Christian de Bir* kenfelt, en est morte après d'horribles souffrances : on a trouvé après sa mort que le café avait causé dans son estomac une centaine de petits ulcères. Que cela vous serve de leçon.
VersaUles, 18 inan 1711,
Notre Seigneur punira l'électeur palatin de son injustice à votre égard; je voudrais que l'on m'eût parlé de votre vaisselle d'argent ; vous l'auriez bientôt recouvrée. C'est une honte d'agir avec vous comme il le fait; on m'a aussi tout pris à moi; les cheveux se dresseraient sur votre tête si je vous racontais com-* ment, en toute circonstance, on a agi vis-à-vis de moi et comment on agit encore, mais il est inutile d'en parler; c'est d'ailleurs si incroyable que si je le racontais, je ne gagnerais rien qu'à me faire regarder comme une personne hypocondrc et atl einte de vapeurs noires. On m'a soigneusement coupé les ailes, si bien que loi*s même que je serais mon seigneur et maître, je ne pourrais voyager,
Marly, te avril 1711.
Nous avons éprouvé un grand malheur : monsieur le Dauphin est mort vendredi à onze heures du soir %
' he Journal de Dangeaa, en annonçant la mort de M. de Montberon, lieutenant général do Flandre, dit qu'il s'était tué par rasage du café qu'il faisait lui-même.
* Saint-Simon s'est surpassé lui-même dans la peinture de la cour lors de la mort du Dauphin, de fa douleur réelle de quelques-uns, de la douleur affectée du plus grand nombre, de la
comme on le croyait hors de danger; il avait une fièvre pomprée, qui s'est tout à coup changée en pe^ tite vérole, et il y a succombé : le roi a passé la nuit près de lui, mais nous a fait défendre d*y venir. J'ai été voir ses enfants, que j'ai trouvés dans une affliction qui aurait attendri des rochers. Le roi est extrêmement affecté, mais il montre une fermeté et une soumission à la volonté de Dieu qu'on ne saurait exprimer. 11 parle à tout le monde et met ordre à tout avec résignation. Ce qui le console, c'est que le confesseur de Monsieui' assure que sa conscience était dans un état très-satisfaisant; il avait communié à Pâques, et il est mort dans des sentiments trèsreligieux. Le roi s'exprime d'une façon si chrétienne qu'elle va au coBiu", et j'ai pleuré hier toute la journée.
Joie qne ressentaient au fond da cœur ceux qui ceanaissaient et craignaient ce prince. Nous citerons les lignes suivantes :
« Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne saff chant bonnement pourquoi ni l*un ni l'autre, les inonda tous « de ses larmes en les embrassant, fit retentir le château d'un « renouvellement de cris, et fournit un spectacle bizarre d'une « princesse qui se remet en cérémonie en pleine nuit, pour « venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en désha- « bille de nuit, presqu'en mascarade » (t. XVI, p. 244).
Des libelles du temps attribuent la mort du Dauphin au poison que lui fit donner Mme de Maint^non, irritée de ce qu'il s'opposait à ce que le mariage contracté avec Louis XIV fût déclaré. On trouve dans les recueils manuscrits on quatrain qui a'est point une autorité historique :
Ci'gît le sire de Meudon, < Qui vécut sans ambition Et mourut sans confession, ])épè<^é par la ttaint«i«ii.
Marly, Uarrll 1711.
Je suis indigne d'entendre de beaux sermons, car je ne puis m*empêcher d'y dormir; le ton des prédicateurs m'endort de suite ; à Hteidelberg Je n'aimais pas à aller à l'église française, car cela me semblait toute autre chose que dans l'église allemande; le style de Marot me semblait plus bouffon que dévot. Nous sommes ici dans I9 plus grand deuil» car je crois vous avoir raconté comment le pauvre monsieur le Dauphin est mort inopinément» Sa maladie était horrible; la duchesse de Yilleroi n'a parlé à Versailles qu'à son mari, qui avait été dans la chambre de monsieur le Dauphin, et son haJbit s'est trouvé tout infectés
Marly, 7 mai 17U.
Le roi est bon chrétien, mais très-ignorant dans les choses de la religion * ; il n'a, de sa vie, lu la Bible ;
^ D'après Saint-Simon, « Louis XIV demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortune, de oDOdiiite, de naissance, de lois, il n'en sut ja-* mais an mot. Le roi savoit à peine Ure et écrire. > TraascriTons à cet égard ce qu'a dit un écrivain judicieux : « Louis s'était « refusé aui leçons et n'avait jamais montré aucun goût pour « la lecture. Jusqu'à la fin de sa vie, il savait fort mal i'ortho- « graphe, mais sou entendement était juste et bon ; il était « doué d'une grande force de volonté^ capable d'application et « de suite, et sa résolution d'accomplir dans toute son étendue • sa tâche d« roi ne se relâcha Jamais > (S. de Sismondi, Histoire des Fronçait, t. XXV, p. 3).
L'impression défavorable et exagérée qui résnlte des paroles de Saint-Simon se modifie complètement lorsqu'c^ lit les six volumes publiés en 1806, sous le titre Impropre d*Œuvres de louis X1V> M. Sainle-Beuve en a fait l'objet d'une appréciatioQ '
l32 CORRESPONDANCE
il croit tout ce que lui disent les prêtres et les faut dévots; il ne faut donc pas être surpris s'il s*est égaré. On lui dit qu'il doit agir de telle manière; il ne sait mieux faire, et il croirait se damner s'il écoutait d'autres conseils que ceux de ses conseillers ordinaires.
Marly, 28 mai 1711.
Lorsque j'entejids nommer la ville d'Utrecht, je me rappelle le temps de ma jeunesse lorsque j'y fis un voyage; plût à Dieu que je fusse encore à cette époque et que je connusse ce que j'ai appris depuis ! Rien de neuf ici : l'électeur de Bavière vint hier, mais je n'eus pas l'honneur de voir Son Altesse, car elle entra dans le cabinet du roi, où les personnes comme moi ne sont pas reçues, et je ne vais point dans le salon où l'on joue : les joueurs n'aiment pas qu'on les regarde ; ils croient qu'on leur porte malheur. Ce ma* tin, l'électeur est allé à la chasse : je l'ai vu et je lui ai parlé ; mon Dieu , qu'il est changé depuis l'année dernière ! son nez s'est abaissé sur sa bouche, de manière à rejoindre presque son menton; il parait avoir beaucoup vieilli, quoiqu'il conserve encore une bonne
intéressante. Nous lui emprunterons quelques lignes : « Louis « n'avait que du bon sens, mais il en avait beaucoup; peu « instruit dans les lettres, avec une éducation fort négligée, il « avait reçu cette instruction bien supérieure qu'un esprit juste « et droit et qu'un cœur élevé puisent dans les événements où « l'on est de bonne heure en jeu. La forme de son esprit est « d'être Judicieux et raisonneur; il est positif, il aime les affaires, « y trouve de l'agrément par rulililc, cl tient compte des faits « Uaus le plus grand détail. »
DE MADAME LA DUCHËSSË D*ORLÉANS. l3l
mine et une taille bien faite. Je lui remettrai votre lettre, mais ma recommandation auprès de lui ne signifie pas grand'chose; il ne peut me souffrir, et devant moi il est embarrassé comme un enfant. Ceci vient de ce qu'il veut faire la cour au Torcy et aux autres personnages qui ne peuvent me souffrir : il est digne d'excuse, car il a grand besoin de ces gens-là, autrement il mourrait de faim. Je vous remercie de m'avoir envoyé la relation de la mort de la landgrave ; j'en ai été fort aflligée. Ce que disent les mourants n'est pas parole d'Évangile : la duchesse de Wolfenbuttel avait annoncé à son mari qu'il ne lui survivrait pas une année entière, et cela n'est point arrivé.
VeraaiUes, 20 juillet 1711.
Une recommandation de ma part auprès de l'élec* leur de Bavière serait bien inutile ; je ne suis pas du tout dans ses bonnes grâces; il ne peut me souffrir; je suis peinée de ce qu'on ne le traite pas comme l'on devrait; je lui veux du bien et il ast ingrat ; il y aurait bien des choses à dire entre nous là-4essus, mais pas par la poste, car nos lettres sont lues par bien du monde.
Marly, 21 Janvier 1712.
J'avais espéré que je trouverais un jour où je pourrais vous répondre bien à fond et en règle ; mais il m'est survenu tant de désagréments que je n'ai pu trouver un instant pour vous écrire. Une maudite femme de chambre, dont M"" de Berry avait fait sa favorite, a pris la peine de brouiller mon fils avec sa
femme et M"* de Berry avec sa mère; celle*ci, qui avait tant de droits d'être fâchée, a porté ses. plaintes au roi. La femme de chambre a été chassée; j'ai été mêlée en tout ceci parce que le roi m'a ordonné de gronder M*"* de Berry si elle ne se conduisait pas convenablement. Vous pouvez bien croire que j'ai tout fait pour raccommoder les choses, mais cela m'a valu bien des ennuis. Mon Dieu! je n'entendrai donc parler toute ma vie que de choses pénibles et jamais de ce qui pourrait me faire plaisir» mais cela me mènerait trop loin.
VenallleB, 6 mai l7l2.
Je vous remercie de la part que vous prenez à mes chagrins, à cause de la mort des hauts personnages que nous avons perdus, et aussi à cause des calomnies affreuses que Ton a répandues contre mon fils, qui est innocent. Les fabricateurs de ces mensonges sont confondus, et demandent maintenant pardon; mais n'est-il pas horrible qu'on invente de pareils bruits?
Marly, IS Juin 1713.
Je me souviens très-bien de M. Sleûnitz et de sa femme; le bruit courait qu'il avait deux femmes: celle que j'ai vue n'était pas belle. Quant au comte de Platen, je le méprise fort, et s'il n'avait pas été attaché à la cour de Hanovre, et si son père et sa mère n'avaient été mes bons amis, il pourrait bien être eor core à la Bastille, sans que j'en eusse souci. C'est un drôle insolent et débauché chez qui je n'ai jamais trouvé rien de bon. Il est bien possible qu'il ait le
mal français, car une des plus coquines (huren) a couru en poste après lui de Paris à Fontainebleau ; il n'est pas surprenant qu'il soit tout plein de vilaines maladies.
Versailles, 8 décembre 1712.
Je ne peux souffirir ni le thé, ni le café, ni le chocolat; ce qui me ferait plaisir, ce serait une bonne soupe à la bière, mais c'est ce qu'on ne peut se procurer ici : la bière eu France ne vaut rien,
J'espérais que le roi ayant pris hier médecine*,
* C'était ches l6 grand roi nne habitude fort régulière. On peut consulter une curieuse et piquante dissertation de M. Paui Lacroix ( le bibliophile Jacob ), intitulée : Concordance de fétat ianitaire de Louis XIV avec Us événements de son régné ^n^ 6 des Dissertations sur quelques points eurietix de VHis^ toire de France, Paris, 1839).
« Trois médecins de Louis XIV ont pris la plume, chacun à « son tour, pour enregistrer les indispositions de leur auguste « c\kxity le nombre et les formules des médecines et des lave- « ments composés pour lui, et en même temps les éloges adu- « lateurs adressés à ce grand roi, avec accompagnement de « seringues et de mortiers. Vallot, d'Acquin et Fagon sont les « antears da plus étrange journal manuscrit qu'on puisse ima* « giner. La Btbliothèqne possède ce burlesque et grave mémo- « randum des victoires et des flux de ventre de Louis XiV » (Supplément français, n^ 127, 1). Quand le roi, au début de Bon règne, assista an siège de Sainte-Ménehould, il souffrait fort de coliques ; mais Vailot, qui ne le cédait en rien au Purgon de Molière, imagina un traitement radical, « que le roi suivit sans cesser de monter à cheval etde continuer ses grandes entreprises. » Ce traitement se composait de dix lavements de différentes sortes. A la suite du départ de Marie de Mandni^.qui avait gagné le cœur du prince, sa santé fut singulièrement altérée : Vailot eut recours à sa panacée habituelle; le monarque fat saigné deux
S. M. ne chasserait pas ce matin, et que j'aurais ainsi le temps de vous écrire une lettre raisonnable , mais le diable aux contre-temps (comme on dit ici) est venu se mettre encore à la traverse. Nous avons eu chasse ce matin; je ne suis revenue pour dîner qu'à midi: j'ai répondu à ma tante et écrit quatoize feuillets; il me reste ainsi peu de temps de libre.
Marly, 10 mai 1713.
J'ai vu une fois ici un duc de Meiningen ; on me Tavait représenté comme beau, je le trouvai très-laid; des yeux ronds et d'un bleu clair, un visage blême; c'est celui qui est mort, mais non , je suis folle, je crois que c'est la duchesse qui est morte et non le duc. Ordinairement lorsqu'on se marie par amour, il vient ensuite de la haine; c'est ce que j'ai vu de me» yeux. Lorsqu'on se farde beaucoup la peau, on la gâte
fois des pieds, six fois des bras et purgé qnatre fois ; le nombre des lavements ne nous est pas connu, mais on peut rimaginer en raison du nombre des saignées et des purgatifs. A Toccasion de la disgrâce de Fouquet, Vallôt observe que « le roi, qui 8*é« « tait aUaché avec beaucoup d'assiduité et de prudence à pren Jre a une entière connaissance de tout ce qui regardait la gloire et « le bien de son État, se voulut purger encore une fois et rendit « beaucoup de bile. »
Saint-Simon nous apprend que les Jours de médecine dn roi revenaient tous les mois au plus loin, et il consigne dans ses Mémoires (III, 149} que « le comte de Portland, ambassadeur d'Angleterre, alla faire sa cour au roi qui prenoit médecine. Le roi le fit entrer après l'avoir prise, ce qui étoit une distinction fort grande. • Wixptè^le Journal ûq Dangeau (1er décembre i osg], c'était le dernier jour de la lune que s'effectuait la purgatioa mensuelle de Sa Majesté.
DE MADAME LA DCCHESSE d'oRLÉANS. 137
complètement; c'est ce qui est arrivé à ma mère; je ne me suis de ma vie piquée d'être belle et ne me suis jamais inquiétée de ma peau, autrement je n'aurais pas, durant trente ans, chassé en tous les temps comme je l'ai fait.
Marly, 15 juillet 1713.
Le prince Ragotzi est ici sous le nom de comte de Charouht ; c'est un brave homme : il est toujours de bonne humeur et il a de l'esprit; il a beaucoup lu et il a des connaissances sur tout ; il m'a demandé à voir mes médailles et mes pierres gravées ; je les lui ai montrées avec grand plaisir *•
Je ne puis souffrir de voir des Allemands qui mé« prisent leur langue naturelle, au point de ne pas vou^ loir parler ni correspondre avec d'autres Allemands; cela me met en colère. Si je n'entendais de tous côtés vanter la reine de Prusse comme une princesse trèsvertueuse, je craindrais qu'avec les idiomes étrangers elle n'eût pris aussi les défauts des étrangers et qu'elle n'approuvât plus nos bons vieux principes allemandst
Marly, 15 juillet 1713.
II me parait étrange que tous les membres de la famille de Wolfenbuttel soient ainsi dispersés; l'un à Salsthal, l'autre dans une de ses terres, l'autre à Brunswick; ils ont ainsi peu de commerce ensemble. Je pense bien, comme vous, que la duchesse de Bevern
* 11 existe une description des principales pierres gravées du cabinet d'Orléans, rédigée par les abbés Lacbau et Leblond. Paris, 1780-84, 2 vol. petit în-rfolip.
est la plus heureuse des trois sœurs* ; rimpjratrioe mène une existence contrainte et ennuyeuse; lafemaie du czarowitz est fort à plaindre , car dès que le czar s^era mort, la Moscovie redevi^Mlra sauvage; mais pouvoir rester dans sa famille, près de ses parents , c'est ce que je regarde comme le plus grand bonheur du monde; dans les pays étrangers, on est toujours suspect; si Ton est M^a avec les grands, on in^ire de la jalousie et on trouve des centaines de gens qui ne s*ai^liqueal qu*à vous nuire; si Ton est mal, tout se réunit pour vous écraser; je pourrais, sur tout cela, écrire un gros livre , mais j'en dirais phu qu*il n*est nécessaire, d'autant plus que toutes mes lettres sani lues, et puis onze heur^ sonnent et il faut que je me mette à écrire à ma tante,
Marly, 5 août 1718.
Le tabac est une chose horrible; j'espère bien que vous n'en prenez pas : je suis furieuse quand je vois ici
^ 11 s*agit des trois priDcesses de Brunswick-Wolfenbuttel; Tone d'elles, Élisabetb, épousa Tempereur d'Allemasoe, Gbarles YI, et Ton attribua à ce mariage la conversion au catholicisme de son graad-père, Antoine Ulrich, dont Madame a fait mention (lettre du 3 avril 17 lO). Antonie-Amélie devint duchesse de gfunsvick-BevecD. Charlotte-Christine^ophie épousa le czaro- ^'its Alexis, qui la maltraitait brutalement; elle mourut en 1715 à viagl et un ans. On a prétendu qu'elle s'était enfuie secrètement, qu*on avait fait courir le bruit de sa mort et enterré une bûche à sa place, qu*elle avait épousé en Amérique un gentilhomme nommé d*Auban et qu'elle était morte à Vitry-sur- Seine, mais tous ces récits paraissent dénués de toute vérité. (VoT la Biographie universelle, t. VI, p. 145.) 11 a paru à SVolfciibuttel, en 1846, ln-8, une biographie du duo Antoine IJirich et 4c l'impératrice Éliâabetb, par J. Hoeclu
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toutes les femmes avec le iiez sale, comme si elles Tavaient plongé dansTordure; elles mettent leurs doigts dans les tabatières de tous les hommes ; j'avoue que cela me dégoûte fort.
Fontainebleau, 30 Beptcmbre 1713.
Les Anglais ici m*ont donné à comprendre que votre neveu ' a, sauf respect, le mal français. Envoyez-le à Paris : on y guérit cette maladie mieux qu'en tout autre endroit du monde. Lord Oglethorpe m'a promis d'obtenir pour lui un congé du duc d'Ormond; il restera à Paris jusqu'à ce qu'il soit guéri : pensez bien à cela, car il faut, dans la maladie, ne pas perdre de temps. Je ne puis vous écrire davantage, car on m'appelle pour aller à la comédie : je vais voir le Misanthropcy celle des pièces de Molière qui me fait le plus de plaisir.
Versailles, 19 octobre 1713.
Je me réjouis avec vous, ma chère Louise, de ce que votre neveu est guéri, et je désire de tout mon cœur que Notre Seigneur Dieu veuille vous le conserver de longues années, et qu'il puisse voir ses arrière-neveux. Puisque vous êtes si tendre pour votre neveu , qu'auriez-YOUS êLé si vous vous étiez mariée, si vous aviez eu des enfants et un mari? vous seriez morte d'inquiétude.
< U portait le titre de lord Hardwich. Il était fils de Caroline, s«Mir çoBMinffuine de Modaffle, et mariée au fils unique du due de Schooiberg , comme nous Tavonâ dit dans notre avant" propos»
Versailles, 20 oelobre 1713.
Si votre neveu n'avait eu que la petite gallanterie \ c'eût été moins qu*un mal de poitrine, mais il a eu la grande, et c'est très-dangereux; il y va de la vie.
Marly, 5 novembre 1718.
J'ai été tellement frappée de la perte de votre pauvre neveu, que je n'ai pas eu le cœur de vous écrire un mot. Je ne sais ce que je dois vous dire, car, en pareil cas, il n'y a que Dieu qui puisse nous consoler. Je sais que vous avez une vraie piété; vous vous en remettrez donc à la volonté de Dieu; je sais bien à quel point il est dur de se résigner à perdre ce à quoi le cœur est attaché.
Vereailles, 8 février 1714.
Le comte de Broglie m'a envoyé votre lettre et copie de la réponse qu'il vous a faite ; c'est un homme fort estimable : s'il peut vous être utile, il le fera volontiers; il n'est pas intéressé comme le maréchal de Villars.
A H. DE HARLING.
Versailles, 10 février 1714.
Je n'aime plus le jeu par bonheur pour moi; car je ne suis pas assez riche pour jouer toute ma fortune» comme font d'autres personnes, et je n'ai aucun goût pour un petit jeu ; quoique je ne joue pas, le temps ne
* Sic dans le texte original- - . .
me paraît point long, lorsque je suis dans mon cabinet; j*ai une assez belle suite de médailles d'or, ma tante m'en a donné d'argent et de bronze; j'ai deux ou trois cents pierres gravées antiques; j'ai aussi beaucoup de pièces en cuivre que j'aime également beaucoup ; je lis avec plaisir ; je ne m'ennuie donc pas, qu'il fasse beau ou mauvais temps; j'ai toujours quelque chose à faire et j'écris aussi beaucoup; le dimanche, j'écris à ma tante notre chère électrice, et à ma fille en Lorraine, le lundi en Suisse et à la reine d'Espagne, le mardi en Lorraine, le mercredi à Modène, le jeudi encore à Hanovre, le vendredi en Lorraine, le samedi je complète ce que je n'ai pas pu écrire dans la semaine. Quand donc, un jour, j'ai écrit vingt feuillets à S. k, la princesse de Galles, et dix ou douze fcuillels à ma fille, vingt en français à la reine de Sicile, je suis alors tellement fatiguée (^ue je ne puis mettre un pied l'un devant l'autre.
A LA COMTESSE LOUISE
Marly, 10 mai 1714.
Nous avons perdu le pauvre duc de B«rry, qui n'avait que vingt-sept ans, et qui était gros et bien portant, si bien qu'on avait cru qu'il vivrait cent ans. Il a abrégé lui-même sa vie par ses impnidences ; mais je ne veux plus parler de ces tristes sujets, car cela fait mal au cœur et ne sert de rien.
Versailles, 27 maî |714.
C'est un grand honlieiu* pour moi que le duc de
Rerry eût cessé depuis bien des années de n)*ainier, autrement je n'aurais pu me consoler de sa perte. J'avoue qu'au premier moment, et même quelques jours après, j'en ai été fort émue; mais, ayant fait réflexion que, si j'étais morte, il n'eût fait qu'en rire, je ine suis promptement consolée.
Marly, 10 Juillet 1714.
Je ne peux exi»rimer la douleur où me plonge la mort de ma tante S et j'ai de plus le supplice d'être forcée de refouler mon chagrin, car le roi ne peut souffirir de voir auprès de lui des figures tristes; il faut donc que j'aille à la chasse.
Marly, 22jaiUeini4.
Je serais facile à consoler, si je n*avais pas d'autre peine que celle que me cause l'accouchement prématuré de madame de Berry, qui a mis au monde un enfant mort : l'enfant n'est pas à plaindre, car il est sûlement auprès de Dieu, notre Seigneur; la mère est fraîche et bien portante. Je ne la trouve point mal-
< La princeflfle palatine Sophie, veuve da premier électeur de Hanovre et mère de George I», roi d'Angleterre, mourut à ! quatre-vingts ans. Elle était fille de la sœur du roi Charles |er. ' « C*étoit une princesse d*un grand mérite, qui avoit élevé Ma- « dame, laquelle étoit fille de son frère, et avoit conservé un ff ei^tréoie attachement pour elle ; tonte n vie elle lui écrivit « deui fois par semaine de vingt à viogt-^nq pages par ordt* « naire. G^étoit à clic à qui elle écrivolt ces lettres si étranges, i « que le roi vit, et qui la pensèrent perdre à la mort de Mon- « sienr. Elle fut afiligée au dernier point de la perte de cette ff tdnte » (Saint-Simon, XX, 215),
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heureuse d'être sans mari et sans enfants; elle a un rang plus élcTé que celui qu'elle eût pu ambitionner : elle est la première en France ; elle a 250,000 francs dd revenu de plus que moi ; je n'ai que 450,000 francs, cl elle en a 700,000 ; elle est donc, comme Vous le voyez, fort riche, et son état de maison n'est pas plus considérable que le mien, ce qui lui donne du superflu. Elle est jeune, en bonne santé, tellement aimée de son père et de sa mère, qu'ils font tout ce qu'elle veut ; elle a, en fait de bijoux, tout ce qvCcn peut voir de plus beau* Je ne découvre donc pas en quoi elle pourrait être malheureuse : d elle était reine, elle n'aurait que plus de sujétion et ne serait pas plus heureuse.
Marly, 9 août 1714.
On espère que Barcelone sera bientôt pris; on s'est emparé du chemin couvert. Une circonstance que je trouve drôle, c'est la gasconnade du gouverneur Villareal. Quand on l'a sommé de se rendre, il a répondu qu'il donnerait lui-même le signal de la capitulation : il était décidé» lorsqu'il ne pourrait plus se défendre, à se placer sur un baril de poudre et à se faire sauter ; il a, en attendant, fait arborer un drapeau noir semé de têtes de morts ^ Vous aurez vu dans les journaux l'accident arrivé à la duchesse de Vendôme dont le carrosse a
' Le 0iëge de Barcelone fat en effet det pins remarquables sous le rapport de l'acharnement de la défense ; la ville était alors au pouvoir de bandes d*enragés qui se décernaient à eux-mémed le titre de matadores (tueurs), titre qu'ils justifiaient très-bien (Voir Alcala Galiano, Historta de Espana» Madrid, 1845, iû-8, t. V, p. 227 ).
versé : la glace s'est brisée et lui a balafré toute la figure; elle a au dos une forte blessure ; tous ses gens sont blessésy un de ses laquais a l'épaule cassée, un autre la jambe. Elle avait été faire compliment à sa sœur, la duchesse du Maine, de ce que vous aurez aussi vu dans les gazettes : le roi a déclaré au parlement que tous ses bâtards étaient élevés au rang de princes du sang, et capables de lui succéder en cas d*extmction de la branche légitime. Le prince de Yaudemont, que ma tante estimait si fort, est mort mercredi d'une attaque d'apoplexie; c'est tout ce que j'ai de nouveau à vous écrire. Il y aurait aussi bien d'autres choses à dire, mais, comme toutes les lettres que je mets à la poste sont ouvertes, je n'ose pas parler davantage.
Fontainebleau, !<»' septembre 1714.
Nous sommes ici depuis avant -hier : nous avons couché à la maison du duc d'Àntin^ qu'on appelle Petit-Bourg ; c'est un séjour charmant; le jardin surtout est magniflque.
Je ne suis pas venue avec le roi, car, deux jours avant de partir de Versailles, j'avais attrapé un fort rhume de cerveau, accompagné d'une toux terrible.
1 Fils de Mme de Montespan ; il est souvent question de lui dans les chansons de l'époque. On lui reprochait d'être peu courageux. Menacé d'une attaque d'apoplexie, il se fit un Jour saigner; aussitôt on lui décocha le quatrain suivant.*
Pour psir venir au plus haut rang, Le preux d'Aatin dans les batailles Par pi'udciicc épargne son sang.
Pour le prodiguer à Versailles.
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J'ai craint de dégoûter le roi et de faire rire la jeunesse, qui m'aurait vue cracher et moucher; je suis donc venue dans ma voiture avec mes dames et mes chiens. Hier on a chassé, mais je n'y ai point été ; autrefois c'eût élé pour moi une grande peine que de perdre une belle chasse, maintenant je n'en ai aucun souci.
Fontainebleau, 10 septembre 1714.
La princesse de Parme ne peut pas être stérile, car ce ne sont pas les Italiennes qui cessent sitôt d'a\oir des enfants, mais les Portugaises : celles-ci sont nubiles dès la neuvième année, mais il n'en est pas ainsi des dames d'Italie ; d'ailleurs, la mère de cette princesse est Allemande des bords du Rhin, et elles manquent rarement de devenir enceintes. On m'a envoyé de Panne une relation où je vois que le duc a donné à sa nièce et belle-fille (car elle est l'une et l'autre) deux pendants d'oreilles avec une croix de diamants, le tout d'une valeur de cent cinquante mille francs.
Fontainebleau, 20 septembre 1714.
Vous croyez que toute ma vie se passe en parties da plaisir et en divertissements : pour vous détromper, je vais vous dire comment mon existence est réglée. Je me lève ordinairement à neuf heures ; je vais où vous pouvez deviner; je fais ensuite mes prières, et je lis trois chapitres de la Bible , un de l'Ancien Testament, un du Nouveau et un psaume; je m'habille ensuite et je reçois la visite de beaucoup de personnes de 1b cour. A onze heures je rentre dans mon cabinet, je lis ou j'écris. A midi je vais à l'église ; ensuite je dine seule, ce qui m'amuse fort peu, car je ne trouve
I4ô CORRESPONDANCE
rien de plus ennuyeux que d*étre seule à table, entourée de gens qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche; et quoique je sois ici depuis quarante* trois ans, je n'ai pu encore m'habituer à la détestable cuisine de ce pays. Après mon diner, qui se termine ordinairement h une heure trois quarts, je passe dans mon cabinet, je me repose une demi-heure, et je me mets ensuite à lire et à écrire jusqu'au moment du souper du roi ; parfois mes dames font auprès de ma table une partie d'ombre ou de brelan. Madame d'Or^ léans» ou la duchesse de Berry, ou quelquefois mon fils, viennent me trouver à neuf ou dix heures. A dix heures trois quarts, nous allons nous mettre à table et nous attendons le roi, qui n'arrive quelquefois qu'à onze heures et demie ; nous soupons sans dire un mot; on passe ensuite dans la chambre du roi, on y reste le temps d'un Pater; le roi fait ensuite une révérence et passe dans son cabinet; nous l'y suivons; mais moi je n'y vais que depuis la mort de la dernière Dauphine; le roi cause avec nous; à minuit et demi, il nous dit adieu, et chacun se retire dans ses appartements ; moi je vais me coucher, et madame la Duchesse commence à jouer ; le jeu chez elle dure toute la nuit jusqu'au jour. Lorsqu'il y a comédie, j'y vais à sept heures, et ensuite au souper du roi ; quand il y a chasse, c'est à une heure; je me lève à huit et vais à l'église à onze.
Fontainebleau, 22 septembre 1714.
l'ai vu deux fois lord Peterborough; il a tenu de diôles de discours ; il a de l'esprit comme un diable,
mais une tète fort étrange, et il parle d'une singulière façon.
Je suis vraiment vexée de ce que la vieille et odieuse duchesse de Zell soit encore en vie, tandis que notre chère élcctrice est morte sitôt.
Fontainebleau, 14 octobre 1714.
Vous aurez appris la prise de Barcelone. J'approuve que des peuples soient fidèles à un maître, tant qu'il se montre digne de leur affection; mais lorsqu'on en a été abandonné, il serait convenable de ne pas faire répandre tant de sang et de se soumettre paisiblement; mais les maudits moines craignaient de ne pas pouvoir vivre autant à leur guise sous le roi de France et de ne pas être aussi respectés qu'ils l'étaient; aussi ontils prêché dans toutes les rues qu'il ne fallait pas sô rendre; si l'on suivait mon avis, on mettrait ces coquins aux galères, au lieu des pauvres réformés qui y pâtissent.
Fontainebleau, 20 octobre 1714.
C'est malheureusement la dernière lettre que je vous écrirai de mon cher Fontainebleau; nous en psurtons mercredi, et lundi la dernière chasse aura lieu dans cette belle forêt; je sens que le grand air el l'exercice me font ici beaucoup de bien ; cela chasse et dissipe les idées tristes, et rien n'est plus contraire à ma santé que la tristesse. Jeudi dernier on chassa un cerf qui était un peu méchant; un gentilhomme se glissa sur un rocher derrière lui et le blessa à l'épaule, de sorte que le cerf ne pouvant plus donner de coups