‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent; (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · J48 CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

J48 CORRESPONDANCE

de tète n'était plus dangereux. 11 y avait derrière ma calèche une autre voiture où étaient trois ecclésiastiques, l'archevêque de Lyon et deux abbés ; craignant d'être attaqués par le cerf, deux d'entre eux sautèrent hors de la calèche et se couchèrent par terre à plat ventre; je regrette de n*avoir pas vu cette scène qui m'eût fait rire, car nous autres, vieux chasseurs, nous n'avons pas ainsi peur d'un cerf '•

Versailles, 37 octobre 1714.

Madame la Princesse entre en ce moment; aussitôt qu'elle sera partie, je me remettrai à vous écrire. — Elle vient de sortir après être restée une bonne heure; elle était avec sa petite-fille, mademoiselle de Clermont; on ne peut voir une plus charmante figure; des gens qui ont vu madame de Mazarin disent qu'elle lui ressemble, mais elle est plus jolie.

A M. DE HARLING.

]er novembre 1714.

Quant à ce qui concerne notre roi en Angleterre, j'ai de la peine à me réjouir de sa situation élevée, car je ne confierais pas aux Anglais un seul de mes cheveux. J'ai éprouvé récemment ce que valent les beaux discours que mylord Peterborough a apportés ici. Je voudrais que notre électeur, au lieu d'être roi en Angleterre, fût empereur romain, et que le roi d'Angleterre qui est ici fût en possession du royaume qui lui

^ n y a cependant des exemples de graves accidents survenus aux chasses royales ; le comte de Saint-Hérem et le comte de Melun furent tués par des cerfs aux abois.

DE MADAME LA DUCHESSE D*ORLÉANS. l40

revient de droit. Je crains que ces Anglais, qui sont fort inconstants, ne fassent avant longtemps une besogne qui ne sera nullement de notre goût. Il n*est pas facile de devenir roi d*une façon aussi brillante et d*être couronné au milieu des cris de joie de la nation entière, comme il est arrivé au roi Jacques, et cependant son peuple Ta ensuite persécuté si impitoyablement qu'il a à peine pu trouver un petit lieu de repos, après des souffrances sans nombre. Si Ton pouvait se fier aux Anglais, je dirais qu'il est bien que le parlement soit au-dessus du roi George, mais plus on lit les révolutions d'Angleterre, plus Ton reconnaît la haine éternelle qu'ils ont eue à l'égard de leurs rois et leur inconstance.

VenaUles, 3 novembre 1714.

J'ai déjà lu quatre pages de la Gazette, mais je n'ai pas encore trouvé l'endroit que je cherche; je continuerai de le chercher. Ah! je viens de le*découvrir; ma chère I^ouise, on a très-mal traduit ma harangue, lorsque je présentai au roi le prince de Saxe. De ma vie je n'ai dit au roi sire, mais toujours monsieur; les enfants de France (comme on les appelle) ne disent jamais au roi sire, mais ce sont les petits-enfants de France, comme par exemple mon fils, ma fille, etc., qui commencent à lui donner ce titre.Yoilà ce que je dis au roi : c Monsieur, voicy le prince électoral de Saxsen, qui souhaite que je le présente à Votre Majesté. » Le prince se présenta alors avec une très-bonne mine, fort distinguée , et fit au roi son compliment sans le moindre embarras; il a gagné par là tout à fait l'ap-

probalkm du roi et de toute la cour; le roi lui a répondu très-poliment. Si toutes les correspondances qa*on a en Allemage venant de la France ne valent pas mieux que celle qui raconte comment j'ai présenté le prince, les correspondants gagnent fort mal leur argent. Le général Lutzenburg a ici une soeur. M""* Des Alleurs; tous la connaisses peut^tre, car son mari, qui revient de Turquie , où il était ambassadeur, a longtemps été ambassadeur à Berlin ^ où vous avez bien pu le voir du temps de la feue reine; on a dit qu'il avait été un peu amoureux de cette belle reine; pour revenir à sa femme, je dirai que le général fera bien de se concerter avec elle, car elle a de Tesprit comme le diable; mais je vois que le prince électoral est si bien surveillé, qu*on ne le laisse parler seul ni à un homme, ni à une femme. On ne peut avoir plus de politesse que le palatin de Lithuanie; M. Hayen sait aussi très-bien vi^re et parait un homme distingué. Je le trbuve raisonnable en tout point , si ce n'est sur la religion ; là il est d'une simplicité extrême ; il aurait bien voulu que je consentisse à parler à son prince, mais je lui ai dit que prêcher n'est pas l'affaire des femmes, et que Notre Seigneur ne m'avait pas envoyée comme un apôtre, de sorte que je ne parlerai jamais au prince de religion. Il tient encore ferme comme un mur, et ne se laisse pas persuader. On le

^ Pierre Puchot, marquis Des Alleurs^ fut envoyé extraordinaire auprès de l'électeur de Brandebourg, depuis 1698 Jusqu*à 1701. En 1711, il remplaça, à Constantinople, M. de Ferriol, plus connu pour avoir ramené en France Mil« AUsé que par ses succès diplomatiques.

conduisit avant-hier à vêpres; il vint tandis que Ton chantait un psaume en musique; il Técouta, et, aussitôt que la musique eut cessé , il sortit. Le roi d'Angleterre (George /•') m'avait fait dire, par M. Martini, qu'aussitôt qu'il serait en Angleterre il m'écrirait et serait en correspondance avec moi; hier, M. Prior m'apporte une lettre du roi , mais elle n'était pas de sa main, elle était écrite par un secrétaire; c'est ce que je n'aurais pas attendu après le compliment de M. Martini ; mais je ne dois pas en être étonnée, lorsque je pense comme ce roi a toujours été pour moi; c'est Tinverse de sa mère; quoi qu'il advienne, je me rappellerai toujours que c'est le fils de ma tante, et je lui souhaiterai toute sorte de prospérité, c'est ce que je lui écris aujourd'hui; la princesse de Galles m'afflige; je l'estime sincèrement, car je trouve chez elle de trèsbons sentiments, chose rare à l'époque actuelle.

Marlj, 8 noTembre 1714.

Je vis en ce monde comme si j^étais tout à fait seule; je ne reverrai plus ma fille de ma vie; mon fils est occupé dans sa famille ; il ne vient me voir que lorsqu'il y a beaucoup de monde avec moi, ou lorsque j'ai le plus de lettres à écrire , et il le fait exprès pour ne pas avoir d'entretien particulier avec moi. Mon parti est bien pris là-dessus. Je ne lui reproche point son indifférence à mon égard; je le laisse, lui et sa famille agir, aller, venir bien à leur fantaisie, et je ne me mêle de rien. Je rends visite à sa femme et à sa fille, comme si c'était des princesses d'un sang étranger.

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A LA COMTESSE LOUISE

Marly, 11 noTembre 1714.

11 m'est arrivé avant-hier une drôle d'aventure qu'il faut que je vous raconte. Comme nous étions arrivées au rendez-vous {de chasse) j il me prit une horrible envie de pisser ; je me fis conduire d'un autre côté de la forêt, et je me mis derrière une haie épaisse; mais le diable voulait faire des siennes. J'avais à peine commencé à pisser qu'il envoie le cerf droit où j'étais; cela fut d'autant plus fâcheux pour moi que tous les chasseurs suivaient; il me fallut remonter bien vite dans la calèche, mais une maudite racine m*accroche le pied et je tombe de tout mon long sur le nez ; je ne me fis aucun mal, car il y a tant de feuilles dans le bois que Ton y est comme dans un lit de plumes. Je fus pourtant forcée de crier au secours, car j'étais tellement empêtrée que je ne pouvais me relever seule, et je restai ainsi pendant la chasse, qui dura juste deux heures et qui fut très-belle.

On ne m'a pas du tout défendu de lire la Bible; j'ai partout des Bibles; celle de Mérian est ici, celle de Lunebourg à Versailles, et à Fontainebleau une autre qui est en deux tomes. Quand je vais d'un endroit à un autre, je marque sur un petit morceau de papier à quels chapitres et psaumes j'en suis.

Venailles, 18 noTembre i7f4.

Le petit Dauphin a mauvaise mine lorsque les dents lui font mal, mais lorsqu'il se trouve bien, c'est un bel enfant ; il a de grands yeux très-noirs, le visage rond, une jolie petite bouche qu'il tient cependant un

peu trop souvent ouverte, un nez si bien fait qu'il serait difQcile d'imaginer mieux, de jolies jambes, ainsi que les pieds; en somme, il est plutôt joli que laid, et il a toujours été plus beau que son petit frère, mais celui-là était plus vif et plus fort. Des enfants uniques, lorsqu'ils sont délicats, sont mal élevés; ils le sont bien mieux lorsque la mère a déjà eu d'autres enfants qu'elle a dû élever; je ne m'étonne donc pas si les princesses de Hanovre sont bien élevées. Nôtre Dauphin comprend déjà les cartes de géographie aussi bien que le ferait un homme \

Je ne peux comprendre, ma chère Louise, comment vous vous êtes décidée si facilement à traverser la mer. La personne qui pourrait me décider à m'embarquer serait bien habile, car il n'y a rien d'aussi eii^yable pour moi que la mer.

Marly, 22 novembre l7lf.

Je ne peux supporter le café, le chocolat et le thé, ^et je ne puis comprendre qu'on en fasse ses délices; un bon plat de choucroute et des saucissons fumés font, selon moi, un régal digne d'un roi, et auquel rien n'est préférable : une soupe aux choux et au lard fait bien mieux mon affaire que toutes les délicatesses dont on raffole ici.

Versailles, 2 décembre 1714.

J'ai eu mercredi une frayeur si effroyable que je

* n existe eomme témoignage des études géographiques de U>ni8 XV durant son enfance , un volume de sa composiUon, Imprimé à Versailles en 17 1 8 : Cours des principaux fleuves et rivières de l'Europe. Un joli portrait du jeune monarque, gravé pu J. Âodran, donne seul aujourd'hui quelque prix à ce Uvre.

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