‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 4)Chapitre 15 sur 33 · A MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

A MADAME DE MAINTENON

Ce mercredy, 1er juin (1701), à onze heures du matin.

Si je n'avois eue la fièvre et de grandes vapeurs , Madame, du triste employ que j'eust avant-hier d'ou-

1 Lettre transcrite sur l'autographe qui se trouve à la bibliothèque du Louvre. Volume F 328, Lettres autographes de Louis XIV, etc. , fol. 93. Une autre lettre autographe de Madame à Mrae de Mamtenon se trouve dans le même volume, p. 95 j elle ne porte pas de date ; nous la plaçons ici.

vrir les cassettes de Monsieur jtouttes parfumées des plus violentes senteurs, vous auriez eue plustôl de mes nouvelles, mais je ne puis me tenir de vous marquer à quel point je suis touchée des grâces que le îny a l'ait hier à mon lils, et de la manière qu'il en eusse pour luv el pour moy ; corne, ce spnl des inities de vos bons conseils, Madame, trouves bon que je vous en marque ma sensibilité et que je vous assure que je VOUS tiendres très inviolablement l'amitié que je vous ai promise, et je vous prie de me continuer vos conseils el advis et de ne jamais douller de ma reconnoissance, qui ne peut finir qu'avec ma vie.

Ce samedy malin à 1 1 heures et demie.

Corne je n'ay l'honneur de voir le roy qu'en publiq, je n'ay pusl luv dire que j'avois reçue encore une lettre de la reine d'Espagne, et quoy quelle me défende de faire semblant d'avoir reçue sa lettre, je ne veux point avoir de secret que le roy ne sache ; j'ay cru que vous trouveriez bon, Madame, que je m'adresse à vous pour vous prier de montrer cette lettre au roy et aussi la response que j'y ai faille pour voir s'il l'aprouve, et si cela est, je vous prie de me la i envoyer, car l'homme qui m'a donnés la lettre de la reine d'Espagne en attand la response ce soir. Ayez la bonté de me marquer la volonté du roy ; je sercs toujours ravie de les aprendre par vous, Madame, pour qui je me sens asteurc une véritable amitié fondée sur une grande estime.

A LA COMTESSE LOUISE

Versailles, 15 juillet 1701.

Ma santé est toujours fort affaiblie; voici la première fois depuis huit jours que la fièvre m'a quittée; j'ai eu, depuis le malheur qui m'a frappée, dix-huit accès de fièvre , et je croyais que la volonté de Dieu était de terminer ma triste vie , mais il n'en a pas été ainsi. Il me reste encore une très-grande lassitude et beaucoup de faiblesse dans les jambes, ce que j'attribue à l'impression que m'a fait éprouver la mort de Monsieur ; mes jambes sont restées à trembler durant vingt-quatre heures , comme lorsqu'on a un très-violent accès de fièvre ; on ne peut rien voir de plus effroyable que ce dont j'ai été témoin. A neuf heures du soir, Monsieur sort de ma chambre en parfaite santé, gai et riant; à dix heures et demie, on m'appelle, et je le trouve sans connaissance; il me reconnut encore et prononça quelques mots avec beaucoup de peine. Je restai toute la nuit auprès de lui, et le lendemain matin à six heures , lorsqu'il n'y eut plus aucun espoir, on m'emporta sans connaissance1. Je

1 Lire dans Saint-Simon (t. IV, p. 222) le récit de la mort de Monsieur : « On peut juger quelle horreur ce fut à Saint- « Cloud, ce palais des délices. Madame, qui n'avoit jamais eu ni a grande affection, ni grande estime pour Monsieur, mais qui « sentoit sa perte et sa chute, s'écrioit de toutes ses forces : « Point de couvent ! je ne veux point de couvent ; qu'on ne me « parle pas de couvent ! — Elle savoit que, par son contrat « de mariage, en devenant veuve, elle devoit opter entre un « couvent et le château de Montargis. » Ce que nous ne trouvons pas dans la correspondance de Madame, c'est le récit d'une anec-

vous suis bien obligée de toute la part que vous prenez à mon malheur, qui est affreux, et je vous remercie de tout iiKui cœur. Je vous prie aussi de faire savoir à la reine douairière de Danemark combien je suis touchée de ce que Sa Majesté a bien voulu se souvenir de moi dans mon infortune.

Marly, 29 juillet 1701.

J'aurais bien besoin de trouver, dans ma triste situation, quelque chose qui pût me divertir; tout m'est interdit à présent, excepté la promenade; ma plus grande consolation est dans les bontés dont le roi continue à me donner des preuves; il est venu me voir et m'a menée à la promenade avec lui. Samedi était le jour de l'enterrement de Monsieur, et quoique je n'y fusse pas, j'ai bien pleuré, comme on peut l'imaginer.

Versailles, 11 août 1*01.

J'ai fort à me louer des grâces du roi, ainsi que mon (ils, que Sa Majesté a fait un grand seigneur; j'en suis bien contente pour lui; nous vivons très-bien ensemble; c'est un bon garçon et il a de très-bons sentiments.

dote qui se passa à eette époque, et qui fut bien dure pour la Hère Allemande. Le ministre Torcy intercepta une lettre adressée à l'électrice de Hanovre, et dans laquelle Mme de Maintenon était affublée des désignations les plus outrageantes. On peut lire toute cette scène dans Saint-Simon ; Madame, oubliant sa sincérité habituelle, nia d'abord, puis, foudroyée a la vue de la lettre malencontreuse, elle finit par tout avouer avec repentir, cris, pleurs et demande de pardon.

Versailles, 12 octobre 1701.

Ma santé est maintenant parfaite, et pour la conserver telle, je me promène en voiture le plus que je peux ; tous ceux qui sont ici vont avec le roi tous les jours à la chasse, et deux fois par semaine à la comédie; moi seule j'en suis privée, comme vous pouvez croire, et, entre nous, ce n'est pas pour moi une petite mortification de me trouver privée de ces deux amusements. Je me promène souvent à pied, et je fais chaque fois une bonne lieue à travers la forêt ; cela dissipe la mélancolie qui m'accablerait autrement, surtout lorsque j'entends parler d'affaires dont je n'avais précédemment jamais entendu dire un mot de toute ma vie. Il serait bien heureux que je pusse entendre les affaires aussi bien que vous , mais je ne peux rien comprendre à ces choses-là, et à cinquante ans, on est trop âgé pour se mettre à apprendre ; ce serait le moyen de me rendre importune et fâcheuse comme une punaise. A propos de punaises, elles ont presque entièrement mangé la jeune reine d'Espagne, lors de son passage sur les galères espagnoles ' ; on a été obligé de veiller sur elle toute la nuit ; elle est arrivée depuis quelques jours à Toulon, d'où elle se rendra par terre à Barcelone. Elle ne pouvait plus supporter la mer, à ce qu'elle m'a écrit. Je ne voudrais pas être à sa place: être reine, c'est en tout pays chose pénible; mais reine d'Espagne, c'est le pire de tout. Le roi

1 Ce fait est également consigné dans le Journal de Dangeau (7 octobre 1701 ). La reine d'Espagne dont il s'agit était la princease de Savoie, première femme de Philippe V.

Guillaume change souvent de favori* on dit qu'un nouveau es! venu prendre la place d'Âlbemarle; il ne faut pas s'étonner s'il n'a pas donné à la reine de rivale durant sa vie, car ce roi n'a aucun penchant pour les

leinmcs.

Je dois avouer que la mort du roi Jacques ' m'a rendue toute triste; sa veuve est dans une situation qui attendrirait un rocher; le bon roi Jacques est mort avec une fermeté qu'on ne saurait décrire et avec autant de tranquillité que s'il allait s'endormir; la veille

1 Ce monarque avait joué un triste rôle depuis qu'il était réfugié en France. « Jacques II parut tout à fait indigne ilu trône. « On cessa de s'intéresser à un étranger apathique, qui sembloit « lui-même ne pas s'intéresser à son propre sort. Les courtisans t le trouvèrent fort ridicule avec sa bigoterie si puérile, sa « femme si intrigante et ses maîtresses si laides. On méprisa « l'insolence d'un Anglais qui, nourri à Saint-Germain des bien- « faits de Louis XIV, afTectoit de toucher les écrouelles en sa « prétendue qualité de roi de France » (Lemontey). Saint-Simon (t. X, p. 9) raconte une anecdote piquante. La Roquette, évêque d'Autun ( « c'est sur lui que Molière prit son Tartufe, et personne ne s'y méprit » ), soutirait d'une fistule lacrymale; peu de temps après la mort de Jacques II, il s'en prétendit guéri par son intercession, il fit part de ce miracle à la veuve de Jacques, au roi et à Mme de Maintenon. « Mais la fistule reparut a peu de jours après, et l'évèquefut si honteux du mauvais succès « de cette intrigue, qu'il s'enfuit dans son diocèse. Il avoit été a valet a tout faire du cardinal Mazarin. » Lenet et l'abbé de Choisy donnent dans leurs Mémoires des détails piquants sur ce personnage, dont il est parfois question dans les lettres de Slme de Sévigné, et sur lequel porte une épigramme attribuée à Itoileau, mais à tort, ainsi que l'a montré M. Iîcrriut-Saint-Prix, dans son excellente édition des œuvres de L'auteur du Lutrin (1820, t. II, p. 489). Des détails sur ce prélat trop décrié se trouvent dans une note de l'édition de La Bruyère, donnée par SI. Walckenaer, p. 7 05.

de sa mort, il a dit : « Je pardonne de tout mon cœur à ma fille tout le mal qu'elle m'a fait, et je prie Dieu de lui pardonner, ainsi qu'au prince d'Orange et à tous mes ennemis. »

Fontainebleau, 13 octobre 1701.

La reine d'Angleterre ne peut se consoler de la mort de son mari, quoiqu'elle supporte son malheur avec une résignation toute chrétienne. Je ne savais pas que le roi de Danemark envoyât des troupes en Italie; elles ne sont pas nécessaires , car les allaires des Impériaux ne vont que trop bien dans ce pays. Je n'ai d'ailleurs rien de neuf à vous dire ; je me promène, je lis, j'écris, et quelquefois le roi me mène à la chasse dans sa calèche ; il y a chasse tous les jours ; le dimanche, ainsi que le mercredi, c'est mon fils; le roi chasse le lundi et le jeudi; le mercredi et le samedi, M. le Dauphin va à la chasse du loup; M. le comte de Toulouse chasse le lundi et le mercredi ; le duc du Maine, son frère, le mardi, et M. le duc le vendredi ' . On dit que si tous les équipages de chasse

1 Monsieur le Duc, c'est-à-dire le duc de Bourbon. C'était le petit-fils du grand Condé. Saint-Simon en trace un portrait bien peu flatteur : « C'étoit un homme très-considérablement plus petit « que le plus petit des hommes, qui, sans être gros, étoit gros « partout, la tète grosse à surprendre et un visage qui faisoit « peur. Il étoit d'un jaune très-livide, l'air presque furieux, « mais en tout temps si fier et si audacieux qu'on avoit peine à « s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes « d'une excellente éducation, de la politesse, et des grâces « même quand il le vouloit, mais il ne le vouloit que très-ra- -( rement ; ses mœurs perverses lui parurent une vertu. »

Quant à sa femme, dont il est parfois question dans les lettres

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étaient réunis, on verrait ensemble 900 à 1 ,000 chiens. Deux ibis par semaine, il y a comédie ; mais vous comprenez bien <iue je ne vais nulle part, ce qui me contrarie fort, car je dois avouer que la comédie est encore le plus grand amusement que j'aie en ce monde et le seul plaisir qui me reste.

4 novembre 1701.

Il n'y a pas longtemps qu'on m'a communiqué une des chansons faites sur la guerre d'Italie; elle m'a fait rire, car la façon dont les Français parlent l'allemand y est retracée d'une façon fort plaisante.

Vous auriez tort de supposer que j'ai cessé de lire la Bible; je lis tous les matins trois chapitres. Vous ne devez pas imaginer que les catholiques français soient aussi sots que les catholiques allemands; c'est une tout autre chose, et on dirait que c'est une religion entièrement différente; lit la sainte Écriture qui veut; personne ici ne regarde le pape comme infaillible, et lorsqu'il excommunia Lavardin à Rome, on

de Madame, on l'appelait Mme ia Duchesse : c'était M"" de Nantes, fille naturelle de Louis XIV, mariée le 24 juillet 1G85 au duc de Bourbon. Saint-Simon en a fait un portrait un peu long, mais piquant : « Dans un taille contrefaite, mais qui s'aperce- « voit peu, sa figure étoit formée pour les pins tendres amours, « et son esprit étoit fait pour se jouer d'eux à son are. N'ai- « mant personne, connue pour telle, on ne pouvoit se défendre « de la rechercher. Enjouée, gaie, plaisante avec le sel le plus « fin, elle avoit passé si jeunesse clans le frivole et dans les « plaisirs. Beaucoup d'esprit, mais peu de conduite pour les « choses de longs cours, méprisante, piquante et fort capable de « haine, et alors méchante, implacable, féconde en artifices « noirs et en chansons des plus cruelles. »

ne lit qu'en rire; on ne songe pas aux pèlerinages; il y a autant de différence ici avec les catholiques de l'Allemagne qu'avec ceux d'Italie et d'Espagne.

On dit que le roi Guillaume est atteint d'hydropisie et qu'il est mortellement malade : ii serait dommage qu'un roi aussi habile vécût aussi peu; ce dont on l'accuse n'est que trop vrai. Les Anglais qui sont venus ici avec l'ambassade de milord Portland n'ont pas fait difficulté de convenir qu'à leur cour les choses sont tout comme ici ; ce qui est une grande marque des vices de ce roi, c'est qu'il ne montre nul souci des femmes ; le roi Charles n'aimait qu'elles ; ce n'est pas de Mme de Mazarin qu'il a été amoureux , mais de Mmc de Portsmouth et d'une actrice.

Versailles, 10 décembre 1701.

Mon contrat de mariage a été dressé aussi misérablement que si j'étais la fdle d'un bourgeois ; je ne puis comprendre que l'électeur me l'ait fait signer ; ma maison est si grande que, bien que le roi me donne 250,000 francs de pension, il me manque encore une somme égale à celle qu'il me donne pour pouvoir m'entretenir selon mon rang.

Tout est ici extrêmement cher et hors de prix.

Versailles, 13 décembre 1701.

Ce qu'on dit du roi Guillaume n'est que trop vrai : mais tous ces héros se proposent pour modèles Hercule, Thésée, Alexandre, César, et tous ces personnages avaient leurs favoris. Ceux qui s'adonnent à ce vice et qui croient dans la sainte Écriture, s'imaginent

que c'était seulement un péché lorsqu'il y avait peu dé l;i-iis dans le momie, et qu'on était ainsi coupable en empêchant qu'il ne se, peuplât; mais depuis que l,i terre est toute peuplée, ils ne regardent plus cela que comme un divertissement; on évite cependant, autant que possible, d'être aeeusé de ces vices parmi le peuple, mais, entre gens de qualité, on en parle publiquement; on regarde comme une gentillesse de dire que depuis Sodome et Gomorrhe le Seigneur n'a puni personne pour ces méfaits* Vous me trouvez savante sur ce texte; j'en ai maintes l'ois entendu parler depuis que je suis en France.

Celui qui veut servir Dieu dans la vérité, et d'après sa parole, doit chaque jour lire la sainte Écriture; autrement nous resterons dans les ténèbres. Je suis persuadée que la lionne religion est celle qui est l'ondée sur la parole de Dieu et qui consiste à avoir Jésus- Cliristdanssoncœur; le resten'est que du verbiage de prêtres tjyfajjen ycschwetz). Dans quelque religion que ce soit, ce n'est que par les œuvres que se montre la vraie foi et qu'on peut juger qui fait bien. Aimer Dieu et le prochain, c'est la loi et les prophètes, comme notre Seigneur Jésus-Christ nous enseigne.

23 décembre 1701.

Vous confondez la marquise de Richelieu avec la duchesse : la duchesse est morte depuis longtemps, mais la marquise est horriblement débauchée ' ; elle

1 « M. le Prince eut pour maîtresse la marquise de l'iichelieu, que je nomme parce qu'elle ne \aut pas la peine d'être tue »

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