‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 4)Chapitre 21 sur 33 · G CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

G CORRESPONDANCE

n'était pas beau; il y avait un tel brouillard qu'on voyait à peine à quatre pas devant soi ; on n'apercevait le cerf et les chiens que comme des ombres, mais ils se conduisirent bien et prirent le cerf dans cinq quarts d'heure.

Avant-hier il est arrivé de grandes nouvelles au sujet de la princesse des Ursins ; celle qui a si longtemps gouverné l'Espagne et qui avait été au-devant de la nouvelle reine, dont elle devait être la gouvernante. Son orgueil l'a perdue : elle avait écrit des lettres contre la jeune reine, à laquelle on les a remises ; lorsqu'elle est allée au-devant de la reine, elle n'a descendu que la moitié de l'escalier, elle a critiqué la toilette de la reine, l'a blâmée d'être restée trop longtemps en route, et a dit qu'à la place du roi, elle pourrait bien la renvoyer. Là-dessus la reine a ordonné à un officier des gardes du corps d'ôter cette folle de sa présence et de l'arrêter; elle a en même temps envoyé un courrier au roi, avec de grandes plaintes au sujet de la dame. Le roi a répondu qu'elle pouvait faire ce qu'elle jugerait à propos. Alors à onze heures du soir la princesse a été mise dans un carrosse avec une seule femme de chambre, des laquais et des gardes, et Tordre a été donné de la mener de suite en France, ce qui a été effectué ' .

1 Voir les Mémoires de Duclos et de Saint-Simon, t. XXII, p. 157 et suiv., ainsi que l'article consacré dans la Biographie universelle {t. XLV1I, p. 218 ) à Anne-Marie de La Trémoille, princesse des Ursins, née en 1659, morte à Rome en 1722. Un critique célèbre, M. Sainte-Beuve, fait de cette femme remarquable l'objet d'une bien intéressante notice ( Causeries du lundi, t. V, p. 319-350) ; il juge avec sagacité « la catastrophe qui la

Je ne puis la plaindre, car elle a toujours persécuté mon fils d'une manière horrible; elle avait persuadé au roi et à la reine, qui est morte, que mon lils voulait les détrôner et qu'il avait conspiré contre leur vie; ce qui est tellement faux que, quoi qu'elle ait pu faire, elle n'a jamais pu justifier le moins du monde ses accusations. Cela fait que je ne m'afflige guère du malheur qui lui arrive, et c'est bien naturel. Je m'inquiète de savoir si ce méchant diable viendra ici, car il ne manquera pas de jeter contre mon fils et contre moi tout son poison, dont Dieu veuille nous préserver. Je vous instruirai de ce qui surviendra de neuf à l'égard de cette vieille dame.

Nous avons reçu aussi la triste nouvelle que l'archevêque de Cambrai ' est mort depuis quelques jours; il est très-regretté; c'était un grand ami démon fils. Le bon maréchal de Chamilly, qui était un trèsbrave homme, est mort il y a deux jours2.

précipita du pouvoir, et qui est restée un des événements les plus singuliers, les plus dramatiques et les plus inexpliqués de l'histoire. M"" des Ursins retrouva d'ailleurs dans cette chute foudroyante toute sa force, tout son sang-froid, .-a modération apparente ; on n'entendit de sa Louche ni une plainte, ni un reproche inconvenant, ni une parole de faiblesse. »

1 Fénelon, mort le 7 janvier, à l'âge de soixante-quatre ans. D'après Saint-Simon, t. XXIV, p. 1 i i, ij avait empêché Mme de Maintenon d'être déclarée reine, et ce fut le motif de la haine qu'elle lui apporta.

2 Noël Bouton, marquis de Chamilly, né en 1030, créé maréchal en 1703, mort sans postérité le 8 janvier 1 7 1 6. Saint- Simon en parle, t. XX, p. 133, et le représente comme un gros et grand homme, le meilleur, le plus brave et le plus rempli d'honneur. Dans sa jeunesse il avait servi en Portugal, et c'est à lui que furent adressées les fameuses Le t tien portugaises.

i. ii

Il y a ici un prince d'Anhalt-Zeits, qui m'a apporte de grands compliments de la part du prince de Galles; mais le roi ne m'a pas fait dire un seul mot; notre duchesse de Hanovre, qui est à Modène, n'est pas mieux traitée que moi. Je ne sais d'où provient ce manque d'égard, car si j'étais protestante, il ne pourrait pas être roi, car j'étais plus près de la couronne que lui, et ce n'est que par ma maison et par sa mère qu'il est roi. Je vous prie, ma chère Louise, de bien remercier, en mon nom, le prince de Galles et de lui dire que je lui suis très-obligée. Lorsque le roi Guillaume vivait encore et que la princesse Anne n'était que la plus proche héritière du trône, elle m'écrivait, par l'intermédiaire de milord Portland, mais je vois bien que le roi actuel ne veut avoir aucun commerce avec moi, et c'est ce dont il faut se consoler.

Je suis toujours obligée d'écrire tellement à la hâte, que j'oublie la moitié de ce que j'ai à dire. M"e de Molausse est une personne de mérite que j'estime fort, et je suis bien aise qu'elle soit votre amie. Il est tard et j'ai encore trois lettres à écrire ce soir; excusez donc les défauts de celle-ci ; je n'ai le temps ni de la relire ni de la corriger.

Versailles, 25 janvier 1715.

Nous avons eu ici, durant quatorze jours, un froid terrible, mais depuis hier le temps s'est radouci; il en était grand besoin, car Paris était tout gelé; la Seine étant glacée, il ne pouvait pas arriver de bois, et ce qu'il y a de fort drôle, c'est qu'on s'envoyait en étrennes du jour de l'an de petits fagots de bois comme des

bijoux; c'était reçu avec beaucoup de reconnaissance.

M,uc d'Orléans n'est pas dans l'habitude de faire des garçons; elle a six lilles et un seul lils; le pauvre enfant est tout délicat, et quoiqu'il ait douze ans, il n'est pas plus fort qu'un enfant de neuf.

Vous aurez vu dans les gazettes des détails sur la disgrâce de la princesse des Ursins. Je suis très-vexée qu'elle vienne ici, car elle est la plus grande ennemie de mon lils, et ce qu'elle a fait contre lui fait dresser les cheveux sur la tète.

Versailles, 7 février 1715.

Milord Stairs m'a remis avant-hier la boite avec le bézoard de Goa que la princesse de Galles m'a lait l'honneur de m'envoyer. Je lui en suis infiniment obligée, et je vous prie, ma chère Louise, lorsque vous verrez la princesse, de lui exprimer toute ma reconnaissance, qui est bien du fond du cceur et que je ne saurais exprimer faute de mots. Peu de choses, en ce monde, m'ont autant touchée que les bontés continuelles que cette princesse m'a témoignées et qui prouvent bien tout l'attachement qu'elle avait pour ma tante, car je n'ai pas l'honneur d'être personnellement connue de Son Altesse. Quant au bézoard, les Jésuites en font à (ioa; mon fils en a de pleines boîtes, que ces pères avaient envoyées à Monsieur. Je m'étonne qu'en Angleterre on veuille prendre quelque chose qui vient des Jésuites et qu'on y ait confiance. Je l'ai dit à milord Stairs, et cela l'a fait bien rire. Je me rappelle que la duchesse de Bouillon, qui est morte l'an dernier, en déroba un jour deux morceaux

chez Monsieur et se sauva avec ; Monsieur, qui l'avait vue faire, courut après elle pour les reprendre ; ils se battirent tout de bon ; la victoire resta enfin à la duchesse ; c'était fort drôle.

Nous n'avons rien de neuf ici. On ne parle d'autre chose que de l'ambassadeur persan qui a fait hier son entrée à Paris ' . C'est le plus drôle de corps qu'on puisse voir. Il a avec lui un devin qu'il consulte à tout propos pour savoir quels sont les jours et les moments heureux ou malheureux. Si on lui propose de faire quelque chose et si le jour ne se trouve pas heureux, il entre en fureur, il grince des dents, tire son sabre et son poignard et veut tout exterminer. Mais on m'appelle pour aller à l'église et je ne peux ainsi, pour le moment, vous en dire davantage.

Versailles, 12 mars 1 7 1 o.

Le cardinal de Bouillon est mort à Rome la semaine dernière ; ce n'est pas une grande perte, car il était

1 D'après Dangeau , cette ambassade fut toujours fort équivoque; il parait que le gouverneur d'une des provinces de la Perse avait envoyé ce prétendu diplomate pour des affaires de négoce entre des marchands; pour se faire défrayer, il contrefit l'ambassadeur; le ministre Pontcharlrain ne voulut pas dévoiler la friponnerie afin d'amuser le roi et de lui faire croire que le Sophi lui envoyait un ambassadeur. Il faut toutefois observer que d'après la Biographie universelle (article Mchemet- Riza-Bey), et d'après les Mémoires inédits du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, en la possession de M. Leber (voir son catalogue, n° 5463), l'ambassade fut très-réelle, en dépit de l'humeur étrange et de la conduite bizarre du diplomate oriental. Il a paru un Journal historique du voyage et des aventures de cet envoyé, par Lefèvre de Fontenay, Paris, 17 15.

faux comme le diable, foncièrement méchant et horriblement débauché; en un mot, il ne valait rien, et c'est la meilleure oraison funèbre qu'on puisse en faire'.

Je passe à ce que vous me dites au sujet de votre nièce : votre confiance en moi me touche infiniment, et je vous dirai que le mariage en question me semble convenable, pourvu que le futur ait de quoi mettre sa femme en mesure de vivre selon son rang; alors, et si ces jeunes gens s'aiment, tout ira bien; mais s'il n'a pas les moyens de vivre selon son rang, il n'y a plus à y penser; car c'est mon opinion, ma chère Louise, que l'amour s'en va avec le temps, et alors viennent des tracas et des brouilles; et puis il est arrivé un tas d'enfants qu'on ne peut élever selon leur position, et au lieu (pie le mariage ait réuni des gens qui s'aiment, il a mis en face l'un de l'autre des ennemis acharnés. J'en ai vu plus d'un exemple, et voilà pourquoi je vous avertis de la sorte.

Lord Peterborough prétend rester capitaine des gardes du roi d'Angleterre; il pourrait signer comme font ici les nonnes qui mettent après leur nom : religieuse indigne; et c'est ainsi qu'il écrirait après son nom : capitaine des gardes indigne. Mais cinq heures sonnent, et il faut que j'aille trouver le Dauphin.

Versailles, 1!) avril 1715.

. Je suis aujourd'hui, comme on dit dans notre cher

1 Ce jugement sévère est confirmé par Saint-Simon ( voir t. XXII, p. 198) qui, dans ses Mémoires, parle très-souvent de ce cardinal.

Palatinat, fâcheuse comme une punaise, et j'en ai certes bien sujet; mais je ne veux vous en donner qu'un échantillon. Le roi voulant récompenser la princesse des Ursins qui s'est horriblement conduite à l'égard de mon fds, et qui a cherché à le faire passer pour un empoisonneur, lui a donné 40,000 francs de pension. Il y a deux autres choses qui me mettent tout en colère et qui ne valent pas mieux que celle-là. De semblables injustices dégoûtent de la vie ; mais il faut se taire et ne rien dire de ce qu'on pense.

Versailles, 21 avril 1715.

La mort du prince de Sicile m'occasionne la plus vive peine, à cause de la reine sa mère, qui est une princesse du plus grand mérite et d'une éminente vertu1. J'ai reçu hier de Sa Majesté une lettre qui attendrirait un rocher. Elle prend son malheur trèschrétiennement; elle dit qu'elle n'a pas encore la force de se résigner à la volonté de Dieu qui la frappe, mais qu'elle espère, avec le temps, réussir à mieux se soumettre aux décrets de la Providence. Cette reine n'avait que deux ans lorsque je vins en France ; elle n'a pas eu, pour ainsi dire, d'autre mère que moi; aussi elle m'aime comme si j'étais sa mère, et je la regarde comme mon enfant. J'ai aussi beaucoup aimé sa sœur, la reine d'Espagne, mais comme une sœur, car je n'avais que dix ans de plus qu'elle.

On m'a raconté une drôle d'histoire sur l'Angleterre ; vous saurez peut-être si elle est vraie. On dit

1 Le duc de Savoie prit, le 22 septembre 1713, le titre de roi de Sicile en vertu de la paix d'Utrecht.

que le prince de Galles assistait à une comédie, el

qu'on \ a joué la dernière reine Anne, en l'imitant très-bien : elle s'enivrait et se laissait tomber sur une chaise; alors un lord a sauté sur le théâtre, en tirant son épée, il en a trappe l'acteur au visage. Le prince a nié à son capitaine des finies de faire tirer sur le lonl ; mais tout le parterre s'est soulevé en criant que si un seul coup Je fusil était tiré ce serait le signal de la destruction de tout ce qui est du parti du roi; le Capitaine des tardes a dit au prince que tirer de la sorte était chose reçue en Hanovre, niais qu'en Angleterre c'était tout différent. On dit que le prince de Galles est complètement brouillé avec sou père, qu'ils ne se parlent pas, et qu'on a remis au prince une sorte de pétition dans laquelle on lui dit que s'il a quelque honnêteté, il doit bien reconnaître que le royaume ne lui appartient nullement, et qu'il revient au souverain légitime qu'on appelle le prétendant, et qui est fds de Jacques tout aussi assurément que le prince est fils du comte de Koenigsmarck. Ce serait terriblemenl insolent'.

1 t'n sombre mystère couvre encore l'intrigue amoureuse du comte Philippe de Koenigsmarck avec Sophie-Dorothée, femme de George I'r, alors électeur de Hanovre. LVclat de l'esprit, l'élégance des manières, une rare beauté, distinguaient ce séduisant gentilhomme. Sorti de ches lui un soir, à dix heures, il ne reparut jamais. Nul doute qu'il ne fut assassiné. L'électrice fut enfermée dans un château fort pour le reste de sa vie. On a publié à Londres, en 1845, B6S Mémoires d'après les archives se actes du Hanovre. M. Chasles en a fait, dans la Revue des Deux-Mondes (1815, t. XI, p. 328), l'objet d'une notice à laquelle nous devons renvoyer le lecteur curieux de détail» silices trafiques événements. Cette même Revue a publié (t. H, de

Au fait, l'Angleterre est un singulier pays, et nulle part au monde on ne trouve des gens comme les Anglais ; il y a ici un envoyé de Gênes qui a un tel mécontentement à leur égard, qu'il dit que non-seulement il ne voudrait, pour quelque raison que ce fût, vivre parmi eux, mais encore qu'il serait désolé que son portrait s'y trouvât.

Versailles, 3 mai 1715.

Après dîner, mon petit-fils le duc de Chartres est venu me voir, et je lui ai donné un spectacle approprié à son âge; c'était un char de triomphe que traînait un gros chat, et où était placée une petite chienne nommée Andrienne ; un pigeon sert de cocher, deux autres font les pages, et un chien sert de laquais et est assis derrière. Il s'appelle Picart, et quand la dame descend de voiture, Picart abat le marchepied. Le chat se nomme Castille. Picart se laisse ainsi seller; on lui met une poupée sur le dos, et il fait tout ce qu'on fait faire aux chevaux au manège.

J'ai aussi une chienne qu'on appelle Badine, qui connaît toutes les cartes, et qui apporte ce qu'on lui demande ; mais en voilà assez sur ce badinage.

1853, p. 641-685), un long article de M. Blaze de Bury, intitulé le Dernier des Koenigsmarck. On peut recourir aussi , mais avec quelque défiance, à l'ouvrage de Poellnitz : Histoire secrète de la jjrinccsse d'Alten, duchesse de Hanovre, 17 32, et à un volume publié à Berlin en 1825 : Fredegundc, oder Denhwûrdicjkeiten zur geheimen Geschichte des Hannorcrischen Hofes. C'est la traduction d'un manuscrit français qui contient beaucoup de particularités sur la vie de Sophie-Dorothée , née le 15 septembre 16G6, mariée le 21 novembre 1G82, morte le 13 novembre 17 26.

L'Angleterre est certainement fort redevable à la duchesse de Portsmouth; c'est la meilleure femme de ce genre que j'ai vue de ma vie ; elle est fort polie et d'un commerce très-agréable. Du temps de Monsieur, nous l'avions souvent à Saint-Cloud; aussi je la connais très-bien '.

1 M"e de Kéroualks. Louis XIV, par lettres patentes du mois de décembre 107:3, donna à cette maîtresse de Charles II la terre d'Aubignv-sur-Niève (en lierry), et lixa d'avance le sort des enfants qu'elle pourrait donner au roi d'Angleterre, comme il aurait fait des siens propres. .M. Walckenaër [Mémoires sur j/me de Sévigné, t. III, p. 364) a publié une lettre de LouisXlV au père de la duchesse, qui avait maudit sa tille.

« Les services importants que la duchesse de Portsmouth a « rendus à la France m'ont décidé à la créer pairesse, sous le « titre de duchesse d'Aubisny, pour elle et toute sa descen- « dance.

« J'espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi, et « que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir « faire peser sur votre malheureuse fille. Je vous en prie en « ami, et vous le demande en roi. LOUIS. »

Le Journal de Dangeau raconte (13 novemhre 1G90) que le roi porta à 20,000 livres la pension de 12,000 qu'il avait accordée à cette duchesse ; elle s'était retirée en France après la mort de Charles II, et, quoique déjà vieille, elle ne fut pas à l'abri de la malice des chansonniers. Un des couplets d'un Noël de 1G9G nous est signalé comme la concernant.

On vit une duchesse

Agée de cinquante ans,

D'un air plein de tendresse

S'écriant sottement :

Croirai-je, beau poupon, que d'Elbeufm'a trahie? D'Antragues, ce dit-on, don, don, Avec lui fait cela, la, la.

Mais le menteur le nie.

Elle avait d'abord voulu être maîtresse de Louis XIV; elle se rejeta sur Charles II. On publia son Histoire secrète, Londres

Versailles, 10 mai 1716.

Vous no pouvez être étonnée, ma chère Louise, si j'ai bien souvent raison d'être triste; car vous avez dû lire la longue lettre que j'ai envoyée à ma tante, notre chère électrice, par monsieur de Wersebé; la rancune que la vilaine ' a contre moi ne finira qu'avec sa vie ; tout ce qu'elle pourra imaginer pour me rendre de mauvais offices et pour me chagriner, elle n'y manquera pas. Elle m'en veut plus que jamais, parce que je n'ai pas voulu voir sa grande amie, que la reine d'Espagne a chassée; mon fils m'avait priée de ne pas la voir , car elle a pour lui une inimitié furieuse, et elle a voulu le faire passer pour un empoisonneur. Il ne s'est pas contenté de démontrer son innocence ; il a voulu que toutes les pièces de l'enquête fussent portées au Parlement, afin d'y être conservées. Il est donc bien naturel que je me refuse à A-oir une pareille

{Hollande) 1 690 ; c'est un de ces nombreux libelles du temps qui offrent un mélange de vérités et de calomnies. Il a reparu avec des additions sous le titre de Mémoires secrets, Paris, 1805, 2 vol. in-12.

Saint-Simon, t. XXX, v. î, p. 32, trace le portrait de cette duchesse; les mémoires du temps font allusion à sa liaison avec le duc d'Elbeuf, Henri de Lorraine, et jettent sur son salon et sur celui de Mme du Bouillon un opprobre qu'ils ne méritaient pas.

Dis-moi, mou cher Cartigny, Où sont les catins de la ville...

Chez la Portsmouth et la Bouillon On en trouve de toute espèce.

(Bibl. roy. supplément français, n° 1016.)

Voir M. de Laborde, Palais Mazarin, notes, p. 377.

1 Zot, la vieille, la vilaine, la sorcière, et même, il faut l'avouer, la truie, tels sont les noms sous lesquels Madame désigne constamment Mme de Maintenon, qu'elle détestait.

femme; mais nous avons un proverbe qui dit avec raison : Qui se ressemble s'assemble, comme dit le diable au charbonnier. 11 faut doue que je prenne patience, et que je n'aie pas l'air de ressentir tout le mal qu'on nous l'ait.

Versailles, 15 mai 1715.

La personne qui est ici toute-puissante (M""" de Maintenon) est piquée de ce que la reine d'Espagne ait écrit au roi seulement, et qu'il n'y ait pas eu de lettres pour elle; sûrement elle fera ce qu'elle pourra pour marquer son déplaisir; mais la reine est loin d'ici et ne lui demande rien. Vous pouvez croire que j'envie bien les 40,000 francs que le roi a donnés à la méchante femme dont je vous ai parlé ; mais il ne donne plus rien pour indemniser les gens de ce qu'ils ont perdu, et il dit : « Ce sont les malheurs de la guerre. »

Quant au prince de Schwarzenberg, je n'en dirai rien, si ce n'est que le séjour d'Angleterre est encore plus désagréable et plus fâcheux pour le- princes allemands que celui d'ici, car on ne leur y accorde aucun rang. Il est positif que si milord Pcterborough parle, en Angleterre de son roi et du prince de Galles, comme il en parlait ici, il mérite bien d'être exilé de la cour.

Versailles, 28 mai 1715.

J'ai oublié, hier matin, de vous dire que le roi avait donné à l'électeur de Saxe de très-beaux diamants, un d'eux vaut à lui seul dix mille écus; voilà tout ce que je sais de neuf.

Versailles, 30 mai 1715.

Soyez sûre, ma chère Louise, que lorsque cela me sera possible, je vous écrirai de longues lettres, et vous ne devez m'en avoir nulle reconnaissance, car je le fais avec bien du plaisir. Ah! ma chère, il n'y a plus que vous dans l'Allemagne entière qui vous intéressiez à moi ; tous les autres sont morts ; quand j'y pense, il me semble que je suis tombée des nues. Ici on se fait comme un point d'honneur de ne pas aimer ses parents; on dit que c'est bourgeois. Le mariage de mon cousin le prince héréditaire de Hesse-Cassel est accompli; je pense que M. Degenfelt, qui est auprès de lui, vous en aura envoyé la description; s'il l'a fait, je vous prie de m'en faire passer une copie ; ce devait être magnifique. 11 me semble que notre bon roi de Suède ferait mieux de conclure une bonne paix que de faire constamment la guerre.

Versailles, 7 juin 1715.

La bague que ma tante, notre chère électrice Sophie, a recommandé de me remettre me sera bien précieuse, et je ne la recevrai pas sans pleurer ; je la porterai toute ma vie et je recommanderai, dans mon testament, qu'après ma mort on la remette au prince de Galles; de la sorte, elle sera toujours dans les mains de personnes que ma tante a aimées et dont elle a été chérie. Je ne doute pas qu'on ne vous ait rendu de mauvais offices auprès du roi George, puisque la manière désagréable dont il vous a traitée est si marquée ; vous devriez avoir un éclaircissement avec lui, et le désabuser de ce qu'on a pu dire sur

r>E MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 1G9

vous. On le représente comme un homme juste; il faut donc qu'il ait été trompé.

Marly, li juin 1715.

Ce matin, entre huit et neuf heures, comme je me lavais les mains, mon fils est venu dans ma chambre et m'a fait un très-beau présent. 11 m'a donné dixsept médailles antiques d'or, aussi belles (pie si elles sortaient de la Monnaie. Elles ont été trouvées auprès de Modène, comme vous avez pu le lire dans les gazettes de Hollande; il les a fait secrètement venir de Rome. Cette attention de sa part m'a fait le plus grand plaisir, non pas tant pour la valeur du présent que pour l'attention.

Marly, 18 juin 1715.

Jusqu'à mercredi, il me sera impossible d'écrire; j'irai ce jour-là, à neuf heures du matin, à Paris, au Palais-Royal, déjeuner avec mon petit-fils, le duc de Chartres, et M"e de Valois; ensuite j'irai avec eux deux au collège des Jésuites, afin de voir jouer une comédie par des élèves qui sont tous des enfants de condition. Parmi eux il y a un garçon que mon fils à eu de la Sery, qui était une de mes filles d'honneur ';

1 « Une seule des maîtresses du duc d'Orléans a paru le captiver un peu ; elle étoit de Houen, d'une fort honnête famille, et a été connue sous le nom de comtesse d'Argenton ; sa beanté n'étoit pas parfaite, mais elle avoit beaucoup de gratuit agréments, un air vif et modeste, un esprit doux, une vraie tendresse pour son amant; elle n'aima que lui et l'aima ardemment» (Vii' di' Philippe d'Orléans, par La Mothe, dit de La Hode, 17:i(i, t. 1, p. 22).

Nous avons trouvé, dans le tome XXXIX de la collection Maurepas, un couplet fait par le régent sur sa maitresse ; nous ne

il s'appelle le chevalier d'Orléans ; il montre beaucoup de moyens, mais il n'est pas joli, et il est petit pour son âge; son frère, mon petit-fils, l'aime beaucoup, et se fait une grande fête de cette représentation1.

Marly, 2 juillet 1715.

Ma chère Louise, j'ai tant de choses à dire que je ne sais par où commencer. Je commencerai par la bague de ma tante Sophie. Mon cœur était si gros que j'ai pleuré tout le matin du jour où je l'ai reçue ; je la porterai tant que je vivrai ; elle me va aussi bien que si elle avait été faite pour moi.

Milord Stairs me disait que la tranquillité est rétablie en Angleterre, et que les choses ne vont pas si mal que les gazettes le représentent. Je m'étonne que la comtesse de Buckeburg reste auprès du prince de Galles.

Marly, 12 juillet 1715.

Je devais être à onze heures à Paris, mais je n'y arrivai qu'à midi et demi, par suite d'une aventure

croyons pas devoir le transcrire ici. Saint-Simon raconte avec les plus grands détails la rupture qui la sépara du prince (Voir aussi les Lettres de Mme de Maintenon, édit. de La Baumelle, 175G, t. VI, p. 55).

1 II serait difficile de dresser une liste complète de tous les enfants naturels du régent; le poète Lainez, après la bataille d'Hochstedt, adressait à ce prince ces vers singuliers :

Tout un peuple alarmé n'a plus qu'une espérance, Prince ; à mille plaisirs livre tes jeunes ans, Reçois plus que jamais la Sery, la Florence ; Dans l'état où l'Anglais vient de mettre la France, On ne peut trop a-»oir de bâtards d'Orléans.

Il est inutile de faire ressortir l'allusion à Dunois.

qui a failli me faire casser le cou, ainsi qu'aux cinq dames qui étaient avec moi dans ma voiture, M de Brancas et de Chasteautier ', la maréchale de Clérambcau, Mlle de Rathsamshaussen el Mnu' Borstel. Quand nous vînmes dans la cour, les gardes crièrenl d'arrêter; il -en était temps, car un des rayons delà unir (car je ne sais comment tout cela se nomme) était brisé, et si nous avions l'ait un pas de plus, nous étions toutes précipitées à terre. Je pris vite la voiture de l'écuyer, et je me rendis au Palais-Royal. J'en revins ce matin. .I*ai écrit à ma fille, et depuis, jusqu'à l'Opéra, je n'ai pas eu un moment à moi. 11 est arrivé à Paris deux nouveaux primes, un prince d'Ânhalt et un de Frise. A dire vrai, ce sont les plus vilains personnages que j'ai vus de ma vie. Le premier e>t sec comme un morceau de bois ; ilesl tout mal bâti; il a une bouche affreuse et des dents toutes pâtées; il porte une grande perruque blanche crêpée; il a des yeux ronges comme du feu, un visage tout marqué de la petite vérole, et il est très-maigre. L'autre, au contraire, est fort gros, la tête enfoncée dans les épaules, tout le visage plongé dans la graisse, le nez gros et plat. En somme, ils sont tous deux extrêmement laids. .l'avais auparavant tenu une sorte de conseil avec tous

1 Saint-Simon, t. XI, p. 2G, parle de cette dame : « Elle avoit grand air par sa taille et son maintien; toujours une yertu sans soupçon dans le centre de la corruption ; beaucoup il esprit et de grâces, aimable au possible dans la conversation quand elle le Vouloitbien. Elle n'avoit rien vaillant que ce que lui donnoit Madame et n'eu savoit pas même tirer parti, parce qu'elle étoit tout à fait noble et désintéressée. M. le duc d'Orléans, sous sa régence, lui donna plus qu'elle ne voulut. »

mes gens, le conseiller d'État que le roi m'a donné pour prendre soin de mes affaires, l'intendant de ma maison et mon trésorier ; ils sont restés une grande heure, parlant de choses très-désagréables, qui m'ont mise de fort mauvaise humeur et non sans motifs ; mais il serait trop long et trop ennuyeux de vous en entretenir.

La comédie jouée au collège m'a fort amusée ; les enfants ont très-bien joué ; des deux pièces que j'ai vues, l'une roulait sur un duc de Bourgogne, et l'autre était Ésope au collège; le maître d'Ésope lui trouve tant de jugement qu'il pense que les enfants au collège profiteront bien mieux de ses leçons que de celles de leurs professeurs. Afin de juger du caractère des enfants , Ésope fait venir des marchands avec des marchandises de toute espèce ; il leur permet d'acheter ce qu'ils veulent et de choisir à leur gré, et d'après cela il apprécie leurs dispositions ; cela lui donne l'occasion de débiter de très-jolies fables , et les enfants lui font toutes espèces de plaisanteries. Tout cela est fort amusant et fort bien dit. Les Jésuites ne font pas jouer chez eux des pièces pieuses, mais Mme de Maintenon en a fait faire pour Saint-Cyr, par M. Racine , comme Esther et Athalie, qui sont de très -belles choses.

J'aurais le plus grand plaisir à correspondre avec la princesse de Galles, car j'ai pour Son Altesse un attachement sincère ; mais, entre nous, on est ici trèsdélicat sur ce qui regarde la cour d'Angleterre, de sorte que, malgré mes désirs, je ne peux réellement pas me mettre en relation; si cela change, je n'y manquerai

pas. Cette princesse peut se faire aimer de qui elle voudra ; elle est trop estimable pour ne pas être honorée et chérie. Quant aux nouvelles qu'il y a dans les gazettes de Hollande, je n'ai point à. en parler; la politique n'est point de mon ressort; c"est pour moi chose trop relevée; je ne vais que terre à terre, et je m'en trouve hien; mais il est, je crois, permis de loimer des vœux, et le mien serait que le roi George fût empereur, et que le chevalier de Saint-Georges entrât en possession de ses trois royaumes. Alors tout serait, à mon sens, très-bien arrangé, car notre chère princesse se trouverait ainsi reine des Romains ; le prince Ernest-Auguste deviendrait électeur de Brunswick, et le prince Max, qui est catholique, entrerait dans L'Église, serait nommé cardinal, et promu à l'évêché d'Osnabruek. Il me semble que cet arrangement est parfait ; plût à Dieu qu'il pût se réaliser; je crois que du fond de votre cœur vous direz Amen '.

Mark, 1S juillet 1715.

J'ai amené avec moi une des filles de mon fils, qui n'avait jamais vu aucune chasse. C'est la troisième de celles qui sont encore en vie, car l'aînée est morte depuis longtemps; elle avait à peine trois ans; celleci se nomme Mllc de Valois; elle a quatorze ans. Lorsqu'elle était encore toute jeune, j'avais l'espoir qu'elle, serait fort belle, mais j'ai été bien déçue; il lui est venu un grand nez aquilin, qui a tout gâté; elle avait, auparavant le plus joli petit nez du monde ; c'est

1 A côté de ce passage de la lettre autographe e?t écrit de la main de Louise : « Je ne dis point Amen! »

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étonnant comme les enfants changent. Je crois aussi que ce qui a causé le développement de ce malheureux nez, c'est qu'on lui a permis de prendre du tabac. Si l'on m'avait crue , on n'aurait mis aucun de ces enfants au couvent ; mais leur mère a d'autres idées que moi. La seconde veut absolument se faire religieuse ; cela m'afflige et réjouit sa mère ; mais je suis bien sûre que tout le monde iinira par s'en repentir. Je n'aurai pas de reproche à me faire , car j'ai fait de mon mieux pour arranger l'affaire. 11 y aurait bien des choses à dire là-dessus, mais elles ne sont pas du genre de celles que l'on confie à la poste.

La comtesse de \Yartenberg est encore à Paris , et elle y mène une drôle de vie; je ne l'ai point vue; elle ne vient plus à la cour. Elle était en liaison avec un jeune Saxon, nommé Minquitz, qui lui a volé tous ses bijoux et qui s'est enfui avec; elle s'en est plaint, et elle l'a envoyé chercher en Flandre. 11 lui a écrit une lettre ouverte où il maintient que ce qu'il a fait n'est pas le moins du monde un vol, car il dit qu'elle lui avait promis de lui faire un cadeau d'une boîte de la valeur de 50,000 francs , comme dédommagement de ce qu'elle lui avait donné le mal français ; comme il est certain que cela lui est arrivé deux fois , il a le droit d'être payé double. Ce cavalier a été relâché à la condition qu'il rendrait les bijoux , ce qu'il a fait, et elle a payé les frais. Aucune femme comme il faut ne la voit , et il est impossible de mener une vie plus scandaleuse que la sienne; elle est un objet de mépris et de dérision pour tout le monde. Le roi nous a menées toutes , lundi , voir son régi-

DE MADAME I. \ MJCHESSE D'ORLl \NS. 175

ment, qui est campé toul près d'ici '; il est certain que cela mérite d'être vu; les m. Mais sonl toul habillés de neuf; l'uniforme est gris clair, avec des boutonnières de soie de couleur d'or et des rubans couleur de fett.

Marly, 2G juillet 1715.

Le duc de Schomberg l'ail très-bien de monter tous les jours à cheval ou de conduire une voiture; c'est excellent pour la santé; je le vois par moi-même; pareil exercice entretient la bonne humeur el empêche la mélancolie de prendre le dessus, .l'aime mieux les comédies que les opéras; j'ai souvenl entendu Son Altesse, notre père, dire qu'il n'y avail pas au monde de plus belles comédies que celles des Anglais.

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