‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 4)Chapitre 20 sur 33 · Sic dans le texte original · texte numérisé non relu

Sic dans le texte original

me paraîl poinl long, lorsque je suis dans mon cabinet; j'ai une assez belle suite de médailles d'or, ma tante m'en a donné d'argenl el de bronze; j'ai deux on trois cents pierres gravées antiques; j'ai aussi beaucoup de pièces en cuivre (pie j'aime également beaucoup; je lis avec plaisir; je ne m'ennuie (lune pas, qu'il fasse beau ou mauvais temps; j'ai toujours quelque chose à faire et j'écris aussi beaucoup; le dimanche, j'écris à ma tante notre chère électrice, et à ma lille en Lorraine, le lundi en Suisse et à la reine d'Espagne, le mardi en Lorraine, le mercredi à Modène, le jeudi encore a Hanovre, le vendredi en Lorraine, le samedi je complet»; ce que je n'ai pas pu écrire dans la semaine. Quand dune, un jour, j'ai é( rit vingl feuillets à S. A. la princesse de Galles, et dix ou douze feuillets à ma lille, vingt en fiançais à la reine de Sicile, je suis alors tellement fatiguée que je ne puis mettre un pied l'un devant l'autre.

\ i \ COM l ESSE l ni [SE.

Marly, 10 mai 1714.

Nous avons perdu le pauvre duc de Berry, qui n'avait que vingt-sept ans, et qui était gros et bien portant, si bien qu'on avait cru qu'il vivrait cent ans. 11 a abrégé lui-même sa vie par ses imprudences; mais je ne veux plus parler de ces tristes sujets, car cela fait mal au cœur et ne sert de rien.

Versailles, 27 niai 1714.

C'est un grand bonheur pour moi que le duc de

Berry eût cessé depuis bien des années de m' aimer, autrement je n'aurais pu me consoler de sa perte. J'avoue qu'au premier moment, et même quelques jours après, j'en ai été fort émue; mais, ayant fait réflexion que, si j'étais morte, il n'eût fait qu'en rire, je me suis promptement consolée.

Marly, 10 juillet 1714.

Je ne peux exprimer la douleur où me plonge la mort de ma tante1, et j'ai de plus le supplice d'être forcée de refouler mon chagrin, car le roi ne peut souffrir de voir auprès de lui des figures tristes; il faut donc que j'aille à la chasse.

Marly, 22 juillet 1714.

Je serais facile à consoler, si je n'avais pas d'autre peine que celle que me cause l'accouchement prématuré de madame de Berry, qui a mis au monde un enfant mort : l'enfant n'est pas à plaindre, car il est sûrement auprès de Dieu, notre Seigneur; la mère est fraîche et bien portante. Je ne la trouve point mal-

1 La princesse palatine Sophie, veuve du premier électeur de Hanovre et mère de George Ier, roi d'Angleterre, mourut à quatre-vingts ans. Elle était fille de la sœur du roi Charles Ier. « C'étoit une princesse d'un grand mérite, qui avoit élevé Ma- « dame, laquelle étoit fille de son frère, et avoit conservé un « extrême attachement pour elle ; toute sa vie elle lui écrivit « deux fois par semaine de vingt à vingt-cinq pages par ordi- « naire. C'étoit à elle à qui elle écrivoit ces lettres si étranges, « que le roi vit, et qui la pensèrent perdre à la mort de Monte sieur. Elle fut affligée au dernier point de la perte de cette « tante» (Saint-Simon, XX, 215).

DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. li^

heureuse d'être sans mari et sans enfants; elle a lift rang plus élevé que celui qu'elle eût pu ambitionner : elle est la première en France ; elle a 250,000 francs de revenu de plus que moi ; je n'ai que 450,000 francs, et elle en a 700,000 ; elle est donc, comme vous le voyez, fort riche, et son état de maison n'est pas plus considérable que le mien, ce qui lui donne du superflu. Elle est jeune, en bonne santé, tellement aimée de son père et de sa mère, qu'ils font tout ce qu'elle veut; elle a, en fait de bijoux, tout ce qu'on peut voir de plus beau. Je ne découvre donc pas en quoi elle pourrait être malheureuse : si elle était reine, elle n'aurait que plus de sujétion et ne serait pas plus heureuse.

Marly, 9 août 1114.

On espère que Barcelone sera bientôt pris; on s'est emparé du chemin couvert. Une circonstance que je trouve drôle, c'est la gasconnade du gouverneur Yillareal. Quand on l'a sommé dé se rendre, il a répondu qu'il donnerait lui-même le signal de la capitulation : il était décidé, lorsqu'il ne pourrait plus se défendre, à se placer sur un baril de poudre et à se faire sauter; il a, en attendant, fait arborer un drapeau noir semé de têtes de morts1. Vous aurez vu dans les journaux l'accident arrivé à la duchesse de Vendôme dont le carrosse a

1 Le siège de Barcelone fut en effet des plus remarquables sous le rapport de l'acharnement de la défense ; la ville était alors au pouvoir de Landes d'enragés qui se décernaient à eux-mêmes le titre de mat adores (tueurs), titre qu'ils justifiaient très-bien (Voir Alcala Galiano, Hisforîa de Espana, Madrid, 1845, in-8, t. V, p. 221 .

versé : la glace s'est brisée et lui a balafré toute la figure ; elle a au dos une forte blessure ; tous ses gens sont blessés, un de ses laquais a l'épaule cassée, un autre la jambe. Elle avait été faire compliment à sa sœur, la ducbesse du Maine, de ce que vous aurez aussi vu dans les gazettes : le roi a déclaré au parlement que tous ses bâtards étaient élevés au rang de princes du sang, et capables de lui succéder en cas d'extinction de la brandie légitime. Le prince de Vaudemont, que ma tante estimait si fort, est mort mercredi d'une attaque d'apoplexie; c'est tout ce que j'ai de nouveau à vous écrire. Il y aurait aussi bien d'autres cboses à dire, mais, comme toutes les lettres que je mets à la poste sont ouvertes, je n'ose pas parler davantage.

Fontainebleau, lpr septembre 1714.

Nous sommes ici depuis avant -liier : nous avons coucbé à la maison du duc d'Àiitin1, qu'on appelle Petit-Bourg; c'est un séjour charmant; le jardin surtout est magnifique.

Je ne suis pas venue avec le roi, car, deux jours avant de partir de Versailles, j'avais attrapé un fort rhume de cerveau, accompagné d'une toux terrible.

1 Fils de Mme de Montespan ; il est souvent question de lui dans les cbansons de l'époque. On lui reprochait d'être peu courageux. Menacé d'une attaque d'apoplexie, il se fit un jour saigner; aussitôt on lui décocha le quatrain suivant :

Pour parvenir au plus haut rang, Le preux. d'Antin dans les batailles Par prudence épargne son sang, Pour le prodiguer à Versailles.

J'ai craint de dégoûter le roi et de faire rire la jeunesse, qui m'aurait vue cracher et moucher; je suis donc venue dans ma voiture avec mes dames et mes chiens. Hier on a chassé, mais je n'y ai point été ; autrefois c'eût été pour moi une grande peine que de perdre une belle chasse, maintenant je n'en ai aucun souci.

Fontainebleau, 10 septembre 1714.

La princesse de Parme ne peut pas être stérile, car ce ne sont pas les Italiennes qui cessent sitôt d'avoir des enfants, mais les Portugaises : celles-ci sont nubiles dès la neuvième année, mais il n'en est pas ainsi des dames d'Italie; d'ailleurs, la mère de cette princesse est Allemande des bords du Rhin, et elles manquent rarement de devenir enceintes. On m'a envoyé de Parme une relation où je vois que le duc a donné à sa nièce et belle-fille (car elle est l'une et l'autre) deux pendants doreilles avec une croix de diamants, le tout d'une valeur de cent cinquante mille francs.

Fontainebleau, 20 septembre 1714.

Vous croyez que toute ma vie se passe en parties de plaisir et en divertissements : pour vous détromper, je vais vous dire comment mon existence est réglée. Je me lève ordinairement à neuf heures ; je vais où vous pouvez deviner; je fais ensuite mes prières, et je lis trois chapitres de la Bible , un de l'Ancien Testament, un du Nouveau et un psaume; je m'habille ensuite et je reçois la visite de beaucoup de personnes de la cour. A onze heures je rentre dans mon cabinet, je lis ou j'écris. A midi je vais à l'église ; ensuite je dîne seule, ce qui m'amuse fort peu, car je ne trouve

rien de plus ennuyeux que d'être seule à table, entourée de gens qui regardent ce que vous vous mettez dans la bouche; et quoique je sois ici depuis quarantetrois ans, je n'ai pu encore m'habituer à la détestable cuisine de ce pays. Après mon dîner, qui se termine ordinairement à une heure trois quarts, je passe dans mon cabinet, je me repose une demi-heure, et je me mets ensuite à lire et à écrire jusqu'au moment du souper du roi ; parfois mes dames font auprès de ma table une partie d'ombre ou de brelan. Madame d'Orléans, ou la duchesse de Berry, ou quelquefois mon fils, viennent me trouver à neuf ou dix heures. A dix heures trois quarts, nous allons nous mettre à table et nous attendons le roi, qui n'arrive quelquefois qu'à onze heures et demie ; nous soupons sans dire un mot; on passe ensuite dans la chambre du roi, on y reste le temps d'un Pater; le roi fait ensuite une révérence et passe dans son cabinet; nous l'y suivons; mais moi je n'y vais que depuis la mort de la dernière Dauphine; le roi cause avec nous; à minuit et demi, il nous dit adieu, et chacun se retire dans ses appartements ; moi je vais me coucher, et madame la Duchesse commence à jouer ; le jeu chez elle dure toute la nuit jusqu'au jour. Lorsqu'il y a comédie, j'y vais à sept heures, et ensuite au souper du roi; quand il y a chasse, c'est à une heure ; je me lève à huit et vais à l'église à onze.

Fontainebleau, 22 septembre 1714.

J'ai vu deux fois lord Peterborough ; il a tenu de drôles de discours ; il a de l'esprit comme un diable,

mais une tète fort étrange, et il parle d'une singulière façon.

Je suis vraiment vexée de ce que la vieille et odieuse duchesse de Zell soit encore en vie, tandis que notre chère électriee est morte sitôt.

Fontainebleau, 14 octobre 171'*.

Vous aurez appris la prise de Barcelone. J'approuve que des peuples soienl fidèles à un maître, tant qu'il se montre digne de leur affection; mais lorsqu'on en a été abandonné, il serait convenable de ne pas faire répandre tant de sang et de se soumettre paisiblement; mais les maudits moines eraignaienl de ne pas pouvoir vivre autant à leur guise sous le roi de France et de ne pas être aussi respectés qu'ils l'étaient ; aussi ontils prêché dans toutes les rues qu'il ne fallait passe rendre; si l'on suivait mon avis, on mettrait ces coquins aux galères, au lieu des pauvres réformés qui y pâtissent.

Fontainebleau, 20 octobre 1714.

C'est malheureusement la dernière lettre que je vous écrirai de mon cher Fontainebleau; nous en partons mercredi, et lundi la dernière chasse aura lieu dans cette belle forêt; je sens que le grand air et l'exercice me font ici beaucoup de bien ; cela chasse et dissipe les idées tristes, et rien n'est plus contraire à ma santé que la tristesse. Jeudi dernier on chassa un cerf qui était un peu méchant ; un gentilhomme se glissa sur un rocher derrière lui et le blessa à l'épaule, de sorte que le cerf ne pouvant plus donner de coups

de tête n'était plus dangereux. Il y avait derrière ma calèche une autre voiture où étaient trois ecclésiastiques, l'archevêque de Lyon et deux abbés ; craignant d'être attaqués par le cerf, deux d'entre eux sautèrent hors de la calèche et se couchèrent par terre à plat ventre ; je regrette de n'avoir pas vu cette scène qui m'eût fait rire, car nous autres, vieux chasseurs, nous n'avons pas ainsi peur d'un cerf.

Versailles, 27 octobre 1714.

Madame la Princesse entre en ce moment; aussitôt qu'elle sera partie, je me remettrai à vous écrire. — Elle vient de sortir après être restée une bonne heure; elle était avec sa petite-fille, mademoiselle de Clermont; on ne peut voir une plus charmante figure; des gens qui ont vu madame de Mazarin disent qu'elle lui ressemble, mais elle est plus jolie.

A M. DE HARLING.

1er novembre 1714.

Quant à ce qui concerne notre roi en Angleterre, j'ai de la peine à me réjouir de sa situation élevée, car je ne confierais pas aux Anglais un seul de mes cheveux. J'ai éprouvé récemment ce que valent les beaux discours que mylord Peterborough a apportés ici. Je voudrais que notre électeur, au lieu d'être roi en Angleterre, fût empereur romain, et que le roi d'Angleterre qui est ici fût en possession du royaume qui lui

1 II y a cependant des exemples de graves accidents survenus aux chasses royales ; le comte de Saint-Hérem et le comte de Melun furent tués par des cerfs aux abois.

revient de droit. Je crains que ces Anglais, qui sont Fort inconstants, ne lassent avant longtemps une besogne qui ne sera nullement de notre goût. 11 n'est pas facile de devenir roi d'une façon aussi brillante et d'être couronné au milieu des cris de joie de la nation entière, comme il est arrivé au roi Jacques, et cependant son peuple l'a ensuite persécuté si impitoyablement qu'il a à peine pu trouver un petit lien de repos, après des souffrances sans nombre. Si l'on pouvait se fier aux Anglais, je dirais qu'il est bien que le parlement soit au-dessus du roi George, mais plus on lit les révolutions d'Angleterre, plus l'on reconnaît la baine éternelle qu'ils ont eue à l'égard de leurs rois et leur inconstance.

Versailles, 3 novembre 171 i.

J'ai déjà lu quatre pages de la Gazette, mais je n'ai pas encore trouvé l'endroit que je cherebe; je continuerai de le ebereber. Ab! je viens de le découvrir; ma cbère Louise, on a très-mal traduit ma harangue, lorsque je présentai au roi le prince de Saxe. De ma vie je n'ai dit au roi sire, mais toujours monsieur; les enfants de France (comme on les appelle) ne disent jamais au roi sire, mais ce sont les petits-enfants de France, comme par exemple mon fils, ma fille, etc., qui commencent à lui donner ce titre.Yoilàcequejedis au roi : « Monsieur, voicy le prince électoral de Saxscn, qui soubaite que je le présente à Votre Majesté. » Le prince se présenta alors avec une très-bonne mine, fort distinguée, et fit au roi son compliment sans le moindre embarras; il a gagné par là tout à fait l'ap-

probation du roi et de toute la cour; le roi lui a répondu très-poliment. Si tontes les correspondances qu'on a en Allemage venant de la France«ie valent pas mieux que celle qui raconte comment j'ai présenté le prince, les correspondants gagnent fort mal leur argent. Le général Lutzenburg a ici une sœur, Mme Des Al leurs; vous la connaissez peut-être, car son mari, qui revient de Turquie , où il était ambassadeur, a longtemps été ambassadeur à Berlin ' , où vous avez bien pu le voir du temps de la feue reine; on a dit qu'il avait été un peu amoureux de cette belle reine; pour revenir à sa femme, je dirai que le général fera bien de se concerter avec elle, car elle a de l'esprit comme le diable; mais je vois que le prince électoral est si bien surveillé, qu'on ne le laisse parler seul ni à un homme, ni à une femme. On ne peut avoir plus de politesse que le palatin de Lithuanie ; M. Hayen sait aussi très-bien vivre et paraît un homme distingué. Je le trouve raisonnable en tout point, si ce n'est sur la religion ; là il est d'une simplicité extrême ; il aurait bien voulu que je consentisse à parler à son prince, mais je lui ai dit que prêcher n'est pas l'affaire des femmes, et que Notre Seigneur ne m'avait pas envoyée comme un apôtre, de sorte que je ne parlerai jamais au prince de religion. Il tient encore ferme comme un mur, et ne se laisse pas persuader. On le

1 Pierre Puchot, marquis Des Alleurs, fut envoyé extraordinaire auprès de l'électeur de Brandebourg, depuis 1C98 jusqu'à 1701. En 1711, il remplaça, à Constantinople, M. de Ferriol, plus connu pour avoir ramené en France MU* Aissé que par ses succès diplomatiques.

conduisit avant-hier à vêpres; il vint taudis que l'on chantait un psaume en musique; il 1' écouta, et, aussitôt que la musique eut cessé, il sortit. Le roi d'Angleterre {George I*1) m'avait l'ait dire, par M. Martini, qu'aussitôt qu'il serait en Angleterre il m'écrirait et serait en correspondance avec moi; hier, M. Prior m'apporte une lettre du roi , mais elle n'était pas de sa main, elle était écrite par un secrétaire; c'est ce que je n'aurais pas attendu après le compliment de M. Martini; mais je ne dois pas en être étonnée, lorsque je pense comme ce roi a toujours été pour moi; c'est l'inverse de sa mère; quoi qu'il advienne, je me rappellerai toujours que c'est le fils de ma tante, et je lui souhaiterai toute sorte de prospérité, c'est ce queje lui écris aujourd'hui; la princesse de Galles m'afflige ; je l'estime sincèrement, car je trouve chez elle de trèsbons sentiments, chose rare à l'époque actuelle.

Mari}', 8 novembre 1714.

Je vis en ce monde comme si j'étais tout à fait seule; je ne reverrai plus ma fille de ma vie; mon fils est occupé dans sa famille ; il ne vient me voir que lorsqu'il y a beaucoup de monde avec moi, ou lorsque j'ai le plus de lettres à écrire, et il le fait exprès pour ne pas avoir d'entretien particulier avec moi. Mon parti est bien pris là-dessus. Je ne lui reproche point son indifférence à mon égard; je le laisse, lui et sa l'amille agir, aller, venir bien à leur fantaisie, et je ne me mêle de rien. Je rends visite à sa femme et à sa fille, comme si c'était des princesses d'un sang étranger.

A LA COMTESSE LOUISE

Marly, 11 novembre 1714.

Il m'est arrivé avant-hier une drôle d'aventure qu'il faut que je vous raconte. Comme nous étions arrivées au rendez-vous [de chasse), il me prit une horrible envie de pisser ; je me fis conduire d'un autre côté de la forêt, et je me mis derrière une haie épaisse ; mais le diable voulait faire des siennes. J'avais à peine commencé à pisser qu'il envoie le cerf droit où j'étais; cela fut d'autant plus fâcheux pour moi que tous les chasseurs suivaient; il me fallut remonter bien vite dans la calèche, mais une maudite racine m'accroche le pied et je tombe de tout mon long sur le nez ; je ne me fis aucun mal, car il y a tant de feuilles dans le bois que l'on y est comme dans un lit de plumes. Je fus pourtant forcée de crier au secours, car j'étais tellement empêtrée que je ne pouvais me relever seule, et je restai ainsi pendant la chasse, qui dura juste deux heures et qui fut très-belle.

On ne m'a pas du tout défendu de lire la Bible; j'ai partout des Bibles; celle de Mérian est ici, celle de Lunebourg à Versailles, et à Fontainebleau une autre qui est en deux tomes. Quand je vais d'un endroit à un autre, je marque sur un petit morceau de papier à quels chapitres et psaumes j'en suis.

Versailles, 18 novembre 1714.

Le petit Dauphin a mauvaise mine lorsque les dents lui font mal, mais lorsqu'il se trouve bien, c'est un bel enfant ; il a de grands yeux très-noirs, le visage rond, une jolie pelite bouche qu'il tient cependant mi

peu trop souvent ouverte, un nez si bien fait qu'il serait difficile d'imaginer mieux, de jolies jambes,

ainsi que les pieds; en somme, il est plutôt joli que laid, et il a toujours été plus beau que son petit frère, mais celui-là était plus vif et plus fort. Des enfants uniques, lorsqu'ils sont délicats, sont mal élevés; ils le sont bien mieux lorsque la mère a déjà eu d'autres enfants qu'elle a dû élever; je ne m'étonne donc pas si les princesses de Hanovre sont bien élevées. Notre Dauphin comprend déjà les cartes de géographie aussi bien que le ferait un homme '.

Je ne peux comprendre, ma chère Louise, comment vous vous êtes décidée si facilement à traverser la mer. La personne qui pourrait me décider à m'embarquer serait bien habile, car il n'y a rien d'aussi effroyable pour moi que la mer.

Marly, 22 novembre 1714.

Je ne peux supporter le café, le chocolat et le thé, et je ne puis comprendre qu'on en fasse ses délices ; un bon plat de choucroute et des saucissons fumés font, selon moi, un régal digne d'un roi, et auquel rien n'est préférable : une soupe aux choux et au lard fait bien mieux mon affaire que toutes les délicatesses dont on raffole ici.

Versailles, 2 décembre 1714.

J'ai eu mercredi une frayeur si effroyable que je

1 II existe comme témoignage des études géographiques de Louis XV durant son enfance , un volume de sa composition, imprimé à Versailles en 1718 : Cours des principaux fleuves et rivières de l'Europe. Un joli portrait du jeune monarque, gravé par J. Audran, donne seul aujourd'hui quelque prix à ce livre.

n'en suis pas encore remise. J'étais, après dîner, dans mon cabinet, lorsqu'un valet de chambre de mon fils est venu ; il était pâle comme un mort, et il dit : « Ah! madame, Monsieur s'est trouvé si mal qu'il vient de s'évanouir; il est sans connaissance. » Vous pouvez aisément vous figurer, ma chère Louise, quelle horrible peur cela m'a causée; je veux courir vers ses appartements, mais je tremblais si fort qu'il fallut me soutenir; je ne pouvais marcher. J'étais si pâle et si changée que mes dames crurent que je venais de m' évanouir. Ce qui m'avait si fort effrayée, c'est qu'à quatre ans mon fils avait eu une attaque d'apoplexie bien réelle, et comme il n'y a maintenant rien de plus commun que ces attaques, je m'attendais à trouver mon fils mort. Quand j'arrivai dans sa chambre je vis qu'il n'avait point mauvaise mine, il avait l'air de rire; les traits pas contractés ; certes, j'avais les traits bien plus décomposés que lui. Grâce à Dieu, il n'avait rien eu qu'un évanouissement, qui provenait de ce qu'en dépit d'une toux abominable il avait mangé comme un loup chez sa fille et avait bu encore davantage, comme cela se pratique toujours là; rentrant ensuite chez lui, il s'était endormi auprès d'un grand feu, dans une chambre très-chaude; en se réveillant, il s'était trouvé incommodé (ce qui n'est pas difficile à croire), et il lui avait pris une faiblesse.

Versailles, 27 décembre 1714.

Après mon dîner, je me suis promenée une demiheure dans ma chambre pour faire la digestion, et je me suis amusée avec mes petites bêtes, car j'ai dans

mon cabinet deux perroquets, un serin et huit petits chiens.

Remerciez pour moi M. Botmer, pour la belle tnédaillc d'or qu'il m'a envoyer par suu neveu, M.d'Moym'.

Versailles, 4 janvier 1715.

Je ne trouve pas du tout beau de la part du roi d'Angleterre de vous savoir à Londres et de ne vous avoir rien l'ait dire; quand même il n'y aurait pas sa parenté avec vous, il serait tenu, à cause de sa mère, de vous faire des politesses et de vous rechercher; mais je vois que ce bon roi ne s'occupe guère des personnes que sa mère a aimées. Que voulez-vous? chacun a son caractère, et ce n'est pas à cinquante-quatre ans ipie l'on se corrige. Votre beau-frère voudrait bien, comme le seigneur Harpagon, marier sa fille sans dot, mais cela n'arrive plus, et les messieurs sont tout aussi épris des beaux yeux de la cassette que des < liai 'mes des dames. Je regrette, pour votre nièce, qu'elle ne s'établisse pas dans notre cher pays ; un brave et honnête Allemand vaut mieux que tous les Anglais mis ensemble.

Versailles, 10 janvier 1715.

Nous avons été hier à la chasse du cerf; le temps

1 Charles-Auguste, comte d'Hoym, ministre plénipotentiaire en France du roi de Pologne, Auguste II. On a peu de détails sur sa vie, mais son nom est fort connu des bibliophiles. Il avait réuni une magnifique collection de livres qui fut vendue publiquement, après son décès, en 1738; on les reconnait à se3 armoiries et ils sont fort recherchés des amateurs. Le Bulletin du bihliophile (Paris, Techener, 1838, p. 151 et 313) contient de curieux détails sur cette bibliothèque célèbre.

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