‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 5)Chapitre 128 sur 164 · La duchesse de Bourgogne · texte numérisé non relu

La duchesse de Bourgogne

enfant avait pu vivre encore quelques années, elle se serait tirée de cet esclavage et n'aurait plus eu besoin de la vieille, car elle avait entièrement conquis le cœur du roi...

.Saint-Cloud, le 27 juin 1720.

...Trois ducs qui pourtant portent la tête haute et qui sont de meilleure maison que les autres ont fait, à mon avis, quelque chose de bien laid. Ce sont le duc d'Antin, qui est le fils de la Montespan et, par conséquent, le frère de ma bru et de M"'" la duchesse, le duc maréchal d'Estrées et le duc de la Force. Le premier a accaparé toutes les étoffes pour les vendre plus cher que les marchands ; le second, le café et le chocolat, et le troisième a été le plus malpropre, il s'est jeté sur le suif et a produit une vraie hausse sur les chandelles. Il descendait l'escalier de l'Opéra; des jeunes plaisants s'y installèrent. L'un dit : « Voilà un gros sac. » Un autre réplique : « Ce n'est pas de l'argent, ce ne sont que des chandelles. » Et tous se mirent à chanter le [dernier chœur de l'opéra de Phaëton :

« Ailes, ailes respandre la lumiero

Puisse un heureux destin

Vous conduire à la fin

De vostre brillante cariere.

Ailes respandre la lumière. »

Saint-Cloud, le 30 juin 1720.

...Je ne crois pas que nos princes allemands permettront jamais que le fils du czar ou, pour dire mieux son petit-fils, épouse une archiduchesse. Ce

serait un trop grand danger pour toute TAllemagne... Il faut que je rie de la conversion de la princesse de Nassau-Siegen. Les gens qu'on envoie prêcher, on les appelle des missionnaires. Présentement, il y en a en Lorraine. Ils prêchent quatre fois par jour et le due de Lorraine assiste à deux de leurs prédications. Je crains qu'avec sa couronne d'épines, cette princesse ne soit devenue plus folle encore que son mari. Vous verrez qu'avec la chaîne même qu'elle s'est mise autour du cou, il va falloir l'attacher. Quant aux gens qui se sont fait donner la discipline en pleine rue, on ne tolérerait pas cela en ce pays-ci; on tiendrait cela pour une piwiodeslie, et c'en est une dans le fait. Je ne peux souffrir ces extravagances. Aussi bien que le cardinal de Noailles a aboli l'usage qu'on avait d'aller en pèlerinage le jeudi saint au Mont-Valérien, pieds nus, en portant des croix et en se flagellant, aussi bien on ne permettrait pas que des femmes se donnent la discipline...

Saint-Cloud, le 14 juillet 1720.

...Tous les jours il me faut entendre des choses désagréables. Tantôt on vient me dire que je n'aurai plus rien à manger, mes officiers et mes pourvoyeurs ne pouvant plus endurer de n'avoir que des billets et pas d'argent, tantôt on me prévient que je ne peux avoir ni bas ni habits vu que les marchands n'acceptent plus en paiement des billets de banque, tantôt encore on dit que Paris va se soulever...

Saint-Cloud, lo 14 juillet n20.

... Il faut que je vous conte l'horrible frayeur que j'ai eue hier. J'allai, à mon ordinaire, en voiture, aux Carmélites; j'y trouvai la duchesse du Lude et nous étions bien tranquilles quand entra M™« de Chateauthiers, pâle comme une morte, qui me dit: «Madame, on ne saurait vous cacher ce qui se passe, vous trouvère? touttes les cours du Palais-Royal remplies de peuples, jls vont porter des corps morts écrasés à la banque; Laws a été obliges de se sauver au Palais- Royal, on a déchires son carosse après qu'il en a estes sortis, en mille pièces, jls ont forces les portes à six heures du matin. » Je vous laisse à penser quelle émotion je ressentis, mais je n'en laissai rien paraître, car il ne faut pas qu'on ait l'air d'avoir peur. J'allai donc voir le roi comme à l'ordinaire. Je dus horriblement me contraindre. En arrivant à la rue Saint-Honoré, il me fallut attendre une demi-heure avant de pouvoir passer, tellement l'embarras était grand. J'entendais le peuple qui murmurait, mais contre Law seul, ils ne disaient rien de mon fils et me bénissaient, moi. Enfin j'arrivai au Palais, mais le calme était déjà rétabli et le peuple s'était retiré. Mon fils vint chez moi et me raconta que toute cette histoire avait commencé à propos de dix sous. Ceux qui ont été étouflTés dans la presse n'étaient pas de pauvres diables. L'un d'eux avait cent écus en poche et aucun des écrasés n'était sans argent. C'était donc par pure cupidité qu'ils en étaient venus là. Qu'on ait envahi le Palais- Royal, cela s'est fait certainement à l'instigation de

DE MADAMli, DUCHESSE D'ORLEANS. 323

mécliaiites gens qui détestent horriblement mon pauvre fils...

Saint-Cioud, 1g 21 juilljt l~-20.

... Je ne sais pourquoi on vante le courage que déploient les hommes dans les moments critiques : Law était pâle comme la mort mercredi dernier; il avait donc bien peur... Il y a dilTérentes espèces de jalousie ; en ce pays-ci on trouve plus de femmes jalouses par ambitiou que par amour, car elles veulent tout gouverner... et toujours raisonner des affaires de l'État. Elles me donnent une telle impatience que j'en voudrais trépigner et frapper du pied.

... Un homme fort habile que je connais et qui s''appelle M. de Haye... m'a montré une chose fort curieuse, savoir trente pions d'un jeu de dames avec lequel Charlequins ^ jouait au trictrac ou auN; dames. Ils sont en bois léger, rouges et blancs. Sur chacun de ces pions se trouve un portrait, repoussé, ça a l'air d'être de l'or fondu, aux couleurs vives. 11 y a Charlequins lui-même, et beaucoup de gens qui ont vécu de son temps : Soliman, l'empereur turc, un électeur de Saxe, un duc de Bavière, et force dames dans le costume d'alors. Cela est très beau. On attribue ce travail à Albert Durer et on l'estime à plus de mille pistoles. Cela est fort curieux aussi. De Haye est un graveur très habile, il a l'intention de faire graver tout cela et d'y ajouter riiistoire de tous ces personnages. Ce sera bien gentil...

]. Charles-Quint.

Saint-Cloud, le 28 juillet 1720.

... Un autre fois quand vous vous piquerez le doigt, coupez un peu l'ongle de ce doigt-là, mettez l'endroit blessé derrière roreille et frottez légèrement. Je vous garantis que jamais vous n'aurez d'abcès à cet endroit-là...

Saint-Cloud, lo 4 août n20.

... Vous croyez donc, chère Louise, que je ne chante jamais de psaumes et de cantiques luthériens ? J'en sais encore beaucoup par cœur et les chante : j'y trouve une grande consolation. Il faut cependant que je vous conte ce qui m'est arrivé, il y a plus de vingtcinq ans avec mon chant. J'ignorais que M. Rousseau qui a peint l'orangerie, fût réformé. Il se trouvait sur un échafaudage tout en haut. Je me croyais seule dans la galerie et me mis à chanter tout haut le 6" psaume. A peine eus-je fini le premier verset que j'entendis quelqu'un descendre en grande hâte de l'échafaudage. C'était M. Rousseau qui se jetait à mes pieds. Je crus qu'il devenait fou : « Bon Dieu, M. Rousseau, lui dis-je, qu'avez-vous? — Est-il possible,. Madame, s'écria-t-il, que vous vous souvenies encore de vos psaumes et les chantes, le bon Dieu vous bénisse et vous maintiene dans ces bon sentiments. » Et en disajit cela il avait les larmes aux yeux. Quelques jours après il se sauva. Je ne sais où il est allé, mais où qu'il soit je lui souhaite beaucoup de bonheur et de joie. C'est un excellent peintre en fresques et très estimé...

Il y a peu de médailles antiques qui ne se trouvent dans ma collection, car j'en ai près de neuf cents...

Saint-Cloiul, le 15 août 1720.

... Les Parisiens sont les plus braves gens du monde, si le parlement ne les avait pas excités à la révolte, jamais ils ne se seraient soulevés...

Quoi qu'on ait pu me dire en faveur du système de M. Law, je n'y ai non seulement jamais rien compris, mais de plus j'ai toujours fermement cru que l'affaire finirait mal. Je ne sais pas farder la vérité, aussi ai-je dit franchement à mon fils ma façon de penser. Il me répondit que je jugeais mal la chose, parce que je ne la comprenais pas bien. 11 a voulu me l'expliquer, mais plus il en parle, moins je comprends...

Saint-Cloui, le IS août l';20.

... Jusqu'ici on s'est tenu tranquille. Cela durera ce que cela pourra. M. Law ne peut pas sortir de chez lui. Les femmes de la halle ont mis des gamins tout autour desa maison pour l'espionner afin qu'ils les avertissent s'il sortait. Cela ne fait présager rien de bon pour lui et je crains bien que nous n'ayons un de ces jours un nouveau soulèvement et tumulte. . De ma vie je n'ai vu un Anglais ou Écossais aussi poltron qu'est Law. C'est la richesse qui le rend peureux, te n'est qu'à contre-cœur qu'on abandonne biens et trésors. J'imagine qu'à certaines heures, il voudrait bien être en Souciane^ ou au Missiisipi.

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