‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 5)Chapitre 130 sur 164 · Or rà · texte numérisé non relu

Or rà

VOUS la bouche entre ouverte?» Au moment même où elle prononçait ce mot, le moulin à poudre sauta avec un grand fracas. M'"'- de Durafort crut que c'était Jupiter qui parlait, elle s'effraya tellement qu'elle tomija droit en syncope et qu'on dut l'emporter du jardin...

Saint-Cloud, le 19 septembre 1720.

... Je reçois fort souvent de ces maudites lettres anonymes. Celle que je reçus avant-hier m'a fait rire en dépit de ma mauvaise humeur, car on m'y donnait, avec le plus grand sérieux du monde, le conseil de faire enfermer mon fils comme fou; parla, ajoutait la lettre, on ferait tomber toute l'irritation dont il est l'objet...

Saint-Clûud, ce jeudi 3 octobre n^O.

... Les irrégularités à la poste, chère Louise, viennent uniquement de l'animosité de Torcy et de l'archevêque de Cambrai, ou de l'envie qu'ils ont de savoir ce que j'écris. Ne pouvant me faire d'affaires avec mon fils, ils cherchent à m'attirer la haine des autres gens. C'est ainsi qu'ils m'ont accusée auprès du maréchal de Villeroy d'avoir écrit à ma fille que lui et tous ceux qu'on appelle la vieille cour sont les ennemis de mon fils. Quand on m'a parlé de la ciiose, j'ai répondu froidement : « Il est vray je l'ay escrits a ma fille, et je luy escrit parce qu'il est vray et que les lettres de lambassadeur d'Espagne en ont assez fait foy »...

328 COnRESPONDANCE

Sainl-Cloiul, le -20 octobre 17-20.

Une pauvre femme qui est toujours auprès de moi — elle est la fille de mon dernier médecin et a épousé un Boerstel — a failli devenir veuve hier par suite d'un accident bien étrange. M. Boerstel traversait la rue Saint-Antoine en voiture. Un cocher de fiacre — ce sont d'ordinaire des gens fort insolents — coupa la rue et arrêta M. Boerstel. Celui-ci crie au cocher de s'ôter de son chemin. Le fiacre lui répond avec insolence. Boerstel se fâche et veut lui donner des coups. Mais l'autre crie au peuple : « Yoila Laws qui me veust tuer a mon secur! » Le populaire se rassemble, s'arme de bâtons et de pierres et commence à charger Boerstel. 11 dut se sauver à l'église. Ils l'ont poursuivi jusqu'à l'autel; par bonheur il y avait près de là une petite porte qui était ouverte. 11 s'y glissa avec le jeune gentilhomme qui était avec lui et ferma la porte; sans cela, il eût été lapidé et assommé...

Saint-Cloud.le 1-2 octobre 1720.

... A propos, je me suis informée du pauvre M. Rousseau, qui fut tellement heureux lorsqu'il m'entendit chanter les psaumes à l'Orangerie. J'ai voulu savoir où il était passé. 11 est mort en Hollande. Cela me fait de la peine. Je ne crois pas que Law soit méchant au point d'avoir fait tout cela avec intention, mais tout n'en est pas moins en un piteux état... De plus, il ne pouvait pas deviner que tous les Français, et en particulier les princes de la famille royale, seraient

si horriblement rapaces. Mais ne parlons pas de cela. J'avais eu pour page un jeune gentilhomme du nom de Neuhof. Il s'était bien conduit : je l'ai donc fait recommander à l'Electeur de Bavière, qui lui a donné une bonne compagnie. Mais il s'est mis à jouer en Bavière et ensuite de cela, il est devenu un coquin, un excroq. Il empruntait de l'argent qu'il ne rendait pas. Il dit un jour à deux chevaliers de Malte : « J'ai encore un oncle et une tante chez Madame. Mon oncle c'est M. Wendt, et ma tante M'"" de Rathsamhausen. Je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre ; ils vous payeront immédiatement ». Et il leur remet des lettres cachetées. Quand ces cavaliers vinrent ici, ils dirent à Wendt et à M""' de Rathsamhausen qu'ils avaient des lettres de leur neveu Neuhof pour eux. « Nous connaissons fort bien Neuhof, répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre parent ». Ils ouvrent les lettres : il n'y avait que du papier blanc. Par là les deux pauvres chevaliers de Malte virent bien qu'il les avait trompés. Ils me demandèrent conseil. « Cet homme, répondis-je, n'est pas à mon service; faites-en ce que vous voudrez...» Neuhof vint à Paris; son beau-frère voulut lui faire une semonce; le gentil enfant tenta de l'assassiner, mais apprenant qu'on allait l'arrêter et le mettre en prison, il se sauva en Angleterre. Là une dame s'éprit de lui, car il est bien de sa personne; il n'est pas laid de figure et sait causer. Cette femme l'épouse. Dès qu'ils sont mariés, il lui vole tout et se sauve avec à Paris. Elle le suit. Lui se dit que cela pourrait bien lui jouer un mauvais tour, et s'en va en Espagne.

Là il se marie dereclief. Je ne sais où a passé l'Anglaise. J'ignore aussi si le beau jeune homme n'a pas une troisième épouse en Bavière; il pourrait au fond se contenter de deux. II a eu l'insolence de m'écrire une longue lettre pour m'offrir ses services et il est venu à Paris... Je lui ai fait défendre de jamais se présenter devant moi. Un jour, en allant aux Carmélites, je le rencontrai, il était en voiture. « Voilà c'est honneste garson de Neuhoff «,dis-je. Il baissa les yeux et devint blanc comme le papier sur lequel je vous écris... Il a volé à sa sœur tout ce qu'elle avait, deux cent mille francs; on prétend aussi qu'il a pris un million au frère de M. Lavv. Personne ne sait où il est allé; tout d'un coup il avait disparu. Sa sœur, ]\jnic (\q Trévoux, est au désespoir *.

Saint-Cloud, le 30 octobre 1"20.

... Je n'aurais pas reconnu le prince Eugène dans ce portrait; car, quand il était ici, il avait un petit nez retroussé, et sur cette gravure on le lui fait long et pointu. Il avait le nez tellement retroussé que toujours il tenait la bouche ouverte : on voyait fort bien les deux grosses dents de devant. Je le connais parfaitement. Quand il était petit, je le tourmentais beaucoup. On voulait qu'il entrât dans les ordres; il était habillé comme un abbé, et moi je l'assurais toujours qu'il n'en deviendrait pas un. C'est en effet ce qui est

1. Ce page Ncuhof, né à Metz en ICSG d'une famille wcsphalienne, élevé chez les jésuites do Jluiistcr, est le futur roi de Corse, Théodore I".

arrivé... J'ai connu toute sa famille, père, mère, frère, sœurs, oncles et tantes. Il ne m'est donc pas inconnu du tout; mais il est impossible que son nez soit devenu long et pointu. M"'" d'Orléans dit que peutêtre il aura perdu les dents et que ceci aura tiré vers le bas son nez qui remontait. Je ne sais si la chose est possible...

J'ai bien dû rire de ce que M. de Lutzelbourg aussi est comte à cette heure. Ce comte-là, je l'ai connu page chez le feu prince de Conti. On a trouvé fort risible ici qu'on l'ait mis comme gouverneur auprès du Prince électoral de Saxe. Mais nos Allemands ont ce défaut que tout ce qui vient de France, ils le tiennent pour parfait. M. de Lutzelbourg a de l'esprit, mais ses mœurs ne conviennent pas du tout au rôle de gouverneur d'un jeune prince...

Saint-Cloud, lo 9 novembre 1720.

... A Paris, leMississipifait le désespoir d'autant de gens que la mer du Sud en Angleterre. Mercredi dernier encore, un homme s'est jeté par la fenêtre, de désespoir, et s'est cassé le cou. Je ne voudrais pas être dans la peau de M. Law. Il a trop à répondre devant Dieu d'avoir causé tant de malheurs. Si les Français se mettent une fois à suivre la mode anglaise et à se tuer, il en périra autant par là que de la peste, car tout est aflaire de mode dans ce pays...

Le baron Goertz m'a écrit, il y a quelques semaines, que les rois d'Angleterre et de Prusse avaient pris des résolutions tellement favorables aux pauvres habitants duPalatinat!... Mais je ne vois pas qu'il en ré-

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suite quoi que ce soit. Un souverain ne devrait pas haïr ses sujets, il doit les aimer comme un père ou il aura à en répondre devant Dieu. Je crois que tous les prêtres de l'Électeur se damneront à force de molester les pauvres gens d'Heidelberg...

Saint-Cloud, le 21 novembre 17-20.

... Il faut que la princesse de Siegen soit plus gentille que son mari, qui est un personnage fort ennuyeux... Un jour il vint me trouver et me dit qu'il fallait que je l'appuie en tout. « Pourquoi? dis-je. — Parce que je me suis fait catholique, répondit-il; les autres princes et comtes de Nassau, qui sont huguenots, obtiendraient sans cela plus d'avantages que moi, prince catholique. — Votre religion, lui dis-je en riant, est votre affaire et non la mienne. Toute ma vie j'ai tend en haute estime toute la maison de Nassau; mon christianisme ù. moi et la parole de Dieu m'enseignent à aimer le prochain et non à le haïr et à lui nuire à cause de la religion qu'il professe. Vous ne pouviez donc pas vous adresser plus mal pour trouver quelqu'un qui fût partial pour ce motif là. De toute la maison de Nassau j'estimerai davantage ceux que je trouverai les plus honnêtes, à quelque religion d'ailleurs qu'ils puissent appartenir. » 11 devint cramoisi et s'en alla tout confus...

Saint-Cloud, 1d 28 novembre l"-20.

... La duchesse de Hanovre va rester au Luxembourg S jusqu'à ce qu'elle ait une maison à elle... Il n'est pas étonnant que la duchesse aime la France, elle y est née, y a été élevée et y a une sœur chérie. On ne peut cependant pas appeler Paris sa patrie, car sa mère était plutôt italienne que française ; c'était une princesse de Mantoue, la propre nièce ou tante de l'impératrice Léonore, je ne sais plus au juste...

S:iint-Cloud, le :'0 novembre l'-iO.

... La duchesse de Hanovre est si peu changée dans les vingt-sept ans qui viennent de s'écouler, que c'est vraiment étonnant. Mais, entre nous soit dit, il faut qu'elle ait tant soi peu fourré son doigt dans le pot de rouge de sa maman, car san teint est tout à fait comme était celui de sa mère.

L'Impératrice- l'aurait volontiers gardée à Vienne, mais je ne peux la blâmer de ne pas y être restée, car on prétend que M"« sa fille voulait la mettre dans le couvent qu'elle a fondé, et les couvents ne font pas l'affaire de tout le monde, moi du moins je ne pourrais y exister... Notre duchesse n'est pas assez folle pour se laisser enfermer dans un couvent, mais je peux aisément deviner pourquoi elle en aura répandu le bruit,

1. Chez sa sœur — Mme i;i princesse. Toutes deux étaient Cllcs d'Edouard, comte palatin du Rhin et d'Anne de Gonzague.

i. L'impératrice douarièrc Whilhelmine Amélie, veuve do Joseph ]<f, était fille do la duchesse de Hanovre.

c'est que la rumeur publique veut qu'elle ait contracté un mariage de conscience avec son secrétaire italien. C'est pourquoi elle aura dit qu'elle avait l'intention de se retirer dans un couvent, en France, afin que l'impératrice, sa fille, n'ajoute pas foi à cette rumeur, laquelle est grandement répandue ici aussi. Vous devez connaître celui qu'on accuse d'être son mari, car elle l'avait auprès d'elle à Hanovre déjà; si je ne nie trompe, il se nomme Marcelli...

Paris le 14 déccmbro 1~20.

... C'est un vilain compliment à faire aux gens que de leur dire qu'ils vont avoir droit au titre de bisaïeule Je l'ai été, car la duchesse de Berry a eu deux filles et un garçon... Je n'ai pas vu le derniar; quand il naquit et mourut, j'étais avec le roi, à Rambouillet.

... Si ce qu'on dit de la princesse de Modène est vrai, elle ne sera pas enceinte de si tôt. On prétend qu'elle ne veut pas coucher avec son mari : c'est qu'elle a bien mauvaise tête et qu'elle n'écoute personne...

Paris, le 28 décembre l~-20.

... J'avoue que ce m'est désagréable d'apprendre que des cadets de maisons princières se marient : cela produit des sei gneurs aux petites parts et des princes archipauvres. Quel singulier cadeau que ce prince et cette princesse indiens ! Le landgrave, à mon avis, ferait bien de leur faire payer une rançon et de les renvoyer chez eux. Du moment qu'ils se peignent de couleurs différentes, ce sont des sauvages d'Amérique.

Mais parmi ceux-ci il n'y a ni princes ni nobles; ils sont tous égaux. Ils n'obéissent à leurs cliefs que tant que dure la guerre. Après, ceux-ci retombent au môme rang que les autres. Il en vient souvent ici, c'est pourquoi je sais fort bien comment se passent les choses au Canada. De plus, une de mes femmes de chambre a épousé un gentilhomme français du nom de Longueil. Il a tous ses biens au Canada et y est au service du roi... Elle était ici il y a vingt-trois ans. C'est alors qu'elle m'a dépeint toute la manière de vivre de ces sauvages. Je la connais donc dans la perfection : aucun capitaine de vaisseau ne pourrait me faire accroire quoi que ce soit...

Paris, le l^r février 1721.

... Je maigris tellement et je suis si lasse, qu'à peine je peux tenir la plume... Je crois que je finirai par sécher comme la tortue que j'avais dans ma chambre, à Heidelberg...

Paris, le 15 février l';21,

... Hier M. Marlirce^ m'a amené le prince Charles de Hesse, Philipsthal... Il veut à toute force prendre du service en France. Je lui ai conseillé de d'abord... tout bien examiner, car je suis persuadée que s'il voyait comment les choses se passent ici, à quel point les étrangers sont méprisés et qu'ils ne peuvent arriver à rien, l'envie lui en passerait bien...

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