‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 5)Chapitre 21 sur 164 · Le Dauphin, les ducs do Bourgogne et de Bcrry · texte numérisé non relu

Le Dauphin, les ducs do Bourgogne et de Bcrry

Une bien grosse dame, la maréchale de Clérembault, a failli tomber dans le feu. Elle a si drôlement trébuché par-dessus l'un de mes petits chiens, que de ma vie je n'ai rien vu d'aussi plaisant. M""" de ChCiteauthiers l'a rattrapée par le bras et retenue : elle ne s'est fait aucun mal...

Versailles, lo 9 dôcembre 1709.

... Il gèle très fort depuis trois jours : tous les bassins des fontaines devant mes fenêtres sont couverts d'une épaisse couche de glace ; demain certainement on pourra patiner...

La dame toute puissante se défie de moi, car sa vie durant elle m'a contrecarrée. Du temps de feu mon mari, les favoris de celui-ci avaient gagné la dame à leur cause... lui disant qu'ils connaissaient son passé et la menaçant de le dévoiler au roi si elle ne prenait pas leur parti. Je tiens de la dame même qu'ils l'avaient menacée ; seulement elle ne m'a pas dit de quoi ; mais par les amis du chevalier de Lorraine j'ai appris quelles menaces ils lui avaient faites..,

[Mari}-, le M doccmbro 1709.

... La duchesse d'Orléans nous a gratifiés d'une cinquième fille. La pauvre enfant a été fort mal accueillie de tous : elle m'a vraiment fait pitié. On l'appelle M"" de Montpensier. C'est une belle, grande et forte enfant : c'est dommage que ce ne soit pas un garçon. M"'" sa mère a été malade quarante heures : elle nous a fait longtemps veiller.

A LA DUCHESSE DE HANOVRE

Versaillas, le 5 janvier 1710.

... Mon fils a enfin, de son propre mouvement, brisé avec sa brunette. Il ne la verra plus. Il lui en coûte, car il l'aime toujours encore, mais il a les motifs les plus puissants du monde d'agir de la sorte. D'abord elle était horriblement rapace, jamais il ne lui donnait assez ; secondement, elle le traitait comme un esclave, lui disait des mots grossiers comme on n'en dit pas à un valet de chiens : elle lui donnait des coups de pied ; elle exigeait de lui une soumission telle qu'au premier signe il lui fallait tout quitter pour venir lui rendre ses devoirs... 11 fallait que son fils fût mieux vêtu que le duc de Chartres ou bien mon fils attrapait des sottises; elle lui faisait fréquenter la pire compagnie, il ne lui était pas permis d'en voir d'autre : tout Paris en était scandalisé...

Mon fils a bien fait de prendre ce parti, car le roi était fort fcàché de la chose; à la longue il eût pu en résulter pour lui un plus gros chagrin encore, si par hasard ses ennemis avaient poussé le roi h expédier la donzelle au moyen d'une lettre de cachet. C'eût été un vrai affront pour lui et peut-être cela l'aurait amené à faire quelque sottise... On peut lui chanter l'air de Roland :

."^ortes pour jam.iis en ce jour Des liens honteux de l'amour, etc.

A LA UAUGRAVE LOUISE.

Versailles, le 11 janvier 1110.

... Je ne jurerais pas qu'il ne m'arrive tantôt une bonne toux, car depuis trois jours mon thermomètre ne marque que 9 degrés de moins que Tan dernier. Je crois que je suis la seule en France qui ne prenne aucune médecine, à moins d'être gravement malade : je m'en suis ))ien trouvée jusqu'ici, je continuerai donc à me traiter de la même façon. Mon nouveau médecin qui n'a jamais rien vu de pareil m'a demandé le plus sérieusement du monde si je n'avais pas apporté d'Allemagne des remèdes ou un préservatif. J'en ai bien ri...

M""' la duchesse de Bourgogne est dans son neuvième mois, on l'a saignée. Elle a fait étal)lir un joli théâtre dans sa salle à manger, on n'y joue que la comédie; ce soir nous aurons le Misanthrope... Mercredi nous avions Polyeucle et l'Esprit de contradiction...

Versailles, ce diniancho lOjanvicr 1710.

... De la comédie, on s'est immédialement rendu à table. On avait joué Drilan)iiciis et comme divertissement l'Avocat Pathelin. Les deux pièces ont été bien rendues... '

A LA DUCHESSE DE HANOVRE

A'ersaillcs, 1g 19 janvier 1710.

... Vous aurez sans nul doute entendu raconter combien le duc de Bourgogne est dévot. Il l'est au point qu'il ne veut regarder d'autre femme que la sienne. Celle-ci, pour le taquiner un peu, dit une fois à M™^ de La Vrillière de se mettre à sa place dans son lit. Ce soir-là elle fit semblant d'avoir bien sommeil. Le duc, heureux de ce que sa femme voulût une fois se coucher de bonne heure, et avant lui, se déshabilla bien vite pour aller se coucher aussi. Quand il entra dans la chambre de sa femme, il demanda : « Où est Madame ? » Elle répondit : « Me voicy » comme si elle était couchée, et lui d'aller vite vers le lit, de se débarrasser de sa robe de chambre et d'y sauter. Mais à peine y était-il que la duchesse s'approcha et faisant semblant d'être fâchée : « Est-il possible, ditelle, que vous qui faittes le dévot je vous trouve couché entre deux drap avec vne des plus jolis dames de ces pais cy ? » — « Que voulles-vous dire ? » s'écriat-il. — « Reguardes qui est couché auprès de vous, « répondit-elle. Il se mit en colère et prit le moine par les épaules. Il jeta la dame hors du lit, elle n'eut pas le temps de se remettre ni de prendre ses pantoufles devant le lit, car il voulait très sérieusement la battre avec ses pantoufles à lui : elle dut se sauver sans sa chaussure ; lui ne put la rattraper, mais il lui criait toute sorte d'invectives : « Villaine effrontée » était ce qu'il lui disait de moins fort. On voulait lui faire

entendre raison, mais personne ne pouvait parler à force de rire. A la fin pourtant la colère tomba. Il y a quelques jours, la maréchale deVeuffré^ voulut l'embrasser de force, il se défendit longtemps, et quand il n'en put plus il lui enfonça une grosse épingle dans la tète et cela tellement fort qu'il faut qu'elle garde la chambre et le lit : Joseph lui-même n'a pas poussé les choses aussi loin...

A LA RAUGRAVE LOUISE.

V^crsailles, le 26 janvier 1710.

... On invente de bien jolies choses à présent. C'est ainsi qu'un Carme a fait un tableau mouvant au roi. Mais vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'un Carme? C'est un moine; on l'appelle le père Sébastien. Eh bien, c'est lui qui a fait le tableau où se meuvent plus de cent pièces : les femmes font la lessive et battent le linge ; les hommes fendent du bois, ferrent les chevaux ; il y en a deux qui scient ; d'autres sont assis dans des chaises et font des saints ; un mendiant ôte le chapeau et demande la charité, puis quand le monde a passé il le remet... A la porte du château, il y a une horloge qui marche fort bien... Dans le lointain est une mer où les navires voguent à pleines voiles... Ce qui est gentil aussi, c'est une roue à l'aide de laquelle on sort les pierres des carrières : elle tourne tout lentement tant que la pierre n'est pas dehors, mais une fois que celle-ci est sortie,

Page 1