Le priiico Eugùne
Versailles, le 12 avril ITIO,
... Peu de gens savent que c'a été un véritable acte de clémence de la part du roi de faire donner à la comtesse de Soissons le conseil de passer à l'étranger, car, qu'elle fût innocente — comme je l'ai toujours cru — ou réellement coupable, il est certain que M'"' de Montespan et Louvois avaient des témoins dont la déposition — si elle était restée en France — lui eût coûté la tête, car ils étaient prêts à affirmer qu'elle avait empoisonné son mari. Vous voyez donc que sous ce rapport le prince Eugène a tort de se plaindre du rof. De plus, celui-ci a fait de grands cadeaux à la comtesse tant qu'elle n'a pas quitté le pays : les moindres étaient de trois mille pistoles, très souvent ils se montaient à quatre, à cinq mille...
Versailles, le 2" avril 1710.
... Notre roi d'Espagne est fort aimé de ses sujets. Ils lui resteront fidèles jusqu'à la dernière extrémité. 11 ne reçoit aucun secours de son grand-père. Tout est à ses frais et aux frais de ses sujets. On a vraiment grand tort de croire que le roi — je dis notre roi et non le roi d'Espagne — ne veut pas de la paix...
Mari}', le 8 mai 1710.
... Il n'est que trop vrai que le régiment des gardes s'est mal comporté dans la dernière bataille ^ : laplu-
1. 11 se dit qu'il (le duc do Guiche) a rendu auprès du roi do bons oflicos à MM. les officiers des gardes, l'ayant désabusé de beaucoup
pari des officiers sont déjeunes niais, des fils de gens de robe de Paris, qui de leur vie n'ont vu un homme mort. Toutes ces charges ont été achetées. Quand ils doivent se battre, ils prennent peur et se sauvent, et les soldats, quand ils voient cela, font de même, ce qui est facile à comprendre. Tous les ans on les habille de neuf...
A LA RAUGRAVE LOUISE.
Marly, le 10 mai HIO.
... Je vous plains, ma chère Louise, d'avoir à suivre ainsi des procès, car selon moi c'est chose fort ennuyeuse. La duchesse de Mecklembourg, sœur du duc de Luxembourg, m'écrivit une fois de Paris : « Vous avez, Madame, essuyés tous les maux de la vie hors un, qui est des plus violents, qui est d'avoir un procès et d'estre obligez a plaider... »
Ma fille ressent une grande commisération pour la princesse de Hombourg. Je suis bien aise qu'elle ait gagné son procès; mais il m'a été impossible cette fois-ci de solliciler pour elle, parce que ses biens confisqués avaient été donnés au prince de Birkenfeld. II est mon cousin et ami, je n'ai donc pas pu solliciter contre lui...
Marly, le 13 mai niO.
... Ici la paix a la fièvre tierce : un jour on dit
ilo reproches contre la vérité. (Lettre de la marquise d'Uselles, 3 nov. nO'J.)
qu'elle est signée, et le lendemain on est de nouveau à la guerre...
A LA DUCHESSE DE HANOVRE
Marly, lo 5 juin 1710.
... Lundi, le roi prenait médecine. Quand je vins vers lui, il me dit : « Vous me paroisié bien gaye hier madame. » — « Monsieur, répondis-je, j'avois l:)ien raison de l'estre, car mon fils venoit de me parler de la part de V. M. » — « Je suis ravi, répli(iua le roi, d'avoir fait quelque chose qui vous soit agréable Madame, et j'espère que ce mariage nous unira encore davantage. » — « Rien, répondis-je ne peust, plus m'attacher n'y mon fils à V. M. que nous le sommes de tout temps, mais assurément s'il pouvoit estre possible qu'il y eust de Togmantalion, ce mariage le feroit, il nous comble d'honneur et joye. » — « Votre joye m'en fait beaucoup, dit le roi, mais n'en parles pas encore de 2 ou 3 jours. » Puis on causa d'autre chose, car mes dames entraient en ce moment. Le soir, quand, à sept heures, après la promenade, j'étais à ma fenêtre à écrire à la reine d'Espagne et à M'"" de Savoie, la duchesse de Bourgogne avec toutes ses dames et son mari accoururent tout d'un coup et s'écrièrent : « Madame nous votis amenons le duc de Berry, car le Roy vient de déclarer tout haut qu'il Espousscra Mademoiselle. Le Roy va vous le dire et M^' aussi, nous les avons devancés. » Je dis à la duchesse de Bourgogne : « Alheur qu'il m'est permis de parler, je vous assureres Madame
que j'ores vne recognoissance éternelle de touttes les soins es peines que vous vous estes donnée pour cette affaire; je say aussi — dis-je au duc de Bourgogne — que vous Taves tousjours désirés dont je vous rends mille grâces. )> Au duc de Berry je dis : « Venes que je vous embrasse, car vous voila plus que jamais, comme dissoit Madame la Dauphine, le bery de Madame » (car elle l'appelait mon Berry, il le sait bien), et je l'ai embrassé de tout cœur. « Je n'ay point auttre chose à vous demander. Madame, dit-il, que de resprendre pour moy la mesme amitié et bontés que vous avies pour moy pandant toutte mon Enfance et de recomancer a me donner vos bons advis, » Je me mis à rire et répondis : « Je croi qu'il veaut mieux que je vous demande pardon de vous avoir estes si souvent jmportune, mais je ne l'ay pas fait pour mon plaisir, et si Madame la Dauphine ne me l'avoit ordonnés en mourant, je m'en seroit bien gardée, vous estes trop grand pour qu'on vous donne des advis, aussi je ne vous en jmportuneres point, je me Contenteres de faire mille vœux pour vous, et made la Duchesse de bery, je vous ores dans mon Cœur je vous aimeres tendrement mais je suis trop vieille pour vous voir souvent Car je ne vous puis estre bonne a rien, soyez heureux gay et Content et je jouires de vostre Contentement. »
A peine eus-je fini, qu'arrivèrent le roi et M. le Dauphin. Ceci aussi se passa bien. Mon fils et M"" d'Orléans ne croyaient pas que la chose serait déclarée sitôt; ils s'étaient rendus à Saint-Cloud pour cacher leur joie, qui est indicible. J'envoyai aussitôt
un laquais et fis par écrit mon compliment à Mademoiselle...
Dès le lendemain je me rendis auprès de M™" de Maintenon pour la remercier^ car elle s'est fort bien conduite dans cette affaire. Elle était très gaie ce jour-là; notre conversation n'a pas langui; on assure qu'elle a été contente de ce que je lui ai dit...
■Versailles, le 8 juin ITIO.
... C'est inouï comme notre roi est changé de figure ; mais il a encore la mine belle et imposante, et quand il parle il est toujours agréable. La toute-puissante dame et la pupille^ ont bien travaillé pour nous...
Versailles, le 19 juin 1710.
... On n'a pas puni le chevalier de Bouillon, quoique je me sois pul)liquement plainte de lui. S'il avait fait à la femme d'un ministre ce qu'il m'a fait, à moi et à la duchesse de Hanovre, on l'aurait bien châtié, lui et ses compagnons.
En effet, à en juger par sa lettre, il semblerait que le cardinal de Bouillon a la cervelle un peu détraquée. J'espère qu'à force d'être vain, il deviendra totalement fou. Il n'est plus beau du tout, et il louche plus que jamais. Le roi ne l'a pas voulu laisser aller à Rome, à cause de ses intrigues perpétuelles : il n'y a pas au monde de plus grand intrigant que lui. 11 doit avoir écrit au duc de Vendôme une lettre plus insensée