Voir la lettre à la raugrave Louise du 21 janvier
ne retenir plus longtemp V. M. de La Compagnie qui L'attand. » Et là-dessus je m'en allai.
Mardi soir la duchesse de Berry se rendit auprès de M""^ deMaintenon. Elle ne lui dit pas un mot quoique je lui eusse expressément recommandé de commencer par elle en parlant comme suit : « J'ai demandé à voir le roi dans votre chambre espérant que vous aurez la bonté de m'aider à l'apaiser.;» Au lieu décela elle ne luiditpas un mot au roi non plus et finalement se mit à pleurer. « Je vois bien, dit alors celui-ci, qu'il faut que ce sois moy qui rompe la glace. » Tout s'est passé bien froidement, à ce que le roi lui-même m'a fait la grâce de me raconter, et d'ailleurs on se le figure aisément,..
A LA RAUGRAVE LOUISf:
Versailles, lo M jaavior niS.
... Quant à ma santé, elle en est toujours au même point. Quand je suis assise, je ne sens ni gêne ni douleur, mais quand je marche un peu vite, je m'essouffle et m'endors facilement. Moi, j'attribue tout cela à mon grand âge et à ma corpulence, mais les docteurs veulent à toute force qu'il y ait à redouter pour moi une attaque d'apoplexie et unehydropisie...
Mari}-, le 21 janvier nii.
... Une maudite femme de chambre dont M""' de Berry avait fait sa favorite s'est ingéniée à brouiller mon fils avec sa femme et M"'« de Berry avec sa mère-
Celle-ci s'est fâchée, elle était dans son droit et a tout dit au roi, qui a chassé la femme de chambre. J'ai été mêlée à cette affaire parce que le roi m'avait ordonné de gronder la duchesse de Berry toutes les fois qu'elle ferait quelque chose de mal. Vous pensez bien qu'il m'a fallu, des deux cotés, chercher à rétablir la paix...
Marly, le 31 janvier 1712.
... Je suis bien aise que ces petites bagatelles que je vous ai envoyées pour le nouvel an vous aient fait plaisir. Soyez sans inquiétude quant à ma bourse. Ce sont là des magnificences qu'elle peut bien supporter...
Je vous ai envoyé la bague pour rire, afin que vous voyiez quelle splendeur je déploie en fait de pierres précieuses, pendantque ma petite-fille a au doigt des bagues de quarante mille francs, et pour vous montrer en outre comme on enchâsse délicatement ici. Cellelà, je ne pouvais plus la porter , elle m'était trop étroite...
Nous avons eu un nouveau malheui- ici : M. le duc de Berry a blessé hier par inadvertance M. le Duc d'un coup de feu à l'œil, à la chasse ; on craint qu'il ne perde l'œil, le droit. Le duc de Berry est au désespoir, car il aime beaucoup son cousin...
Ma somnolence et mes étouffements empirent de jour en jour...
98 GOIIRESPONDANCE
A LA DL'CIIESSE DE HANOVRE
Versailles, le 11 février 1712.
Il n'y a pas à s'étonner que la reine d'Angleterre haïsse le duc de Marlborough et sa femme : ils ont été par trop insolents vis-à-vis de Sa Majesté. Mais il me semble quand même qu'elle devrait lui pardonner, parce que, à l'armée, il n'a que trop bien fait son devoir tant dans les batailles qu'aux sièges, et à mon avis les triomphateurs méritent des récompenses et non des châtiments. A moins que la reine — comme on le prétend ici — n'ait les preuves en main qu'il ait voulu la détrôner et s'ériger en Protecteur comme Cromwell; auquel cas elle a eu raison de le faire empoigner et jeter en prison, car ici l'on dit qu'il est déjà arrêté...
Je ne crois pas que ces IlarlayAk ^ soient parents de ceux d'ici. Je n'ai jamais entendu dire que les membres de cette famille aient été s'établir à l'étranger...
Marly, le 1-1 février 1712.
... On ne peut faire fond sur rien. Qui est-ce qui n'aurait pas promis une vie longue et heureuse à M"" la Dauphine ? et voilà que tout est anéanti. Mon Dieu! que la bonne duchesse de Savoie doit être triste ! Elle me fait pitié. Je no peux penser à son affliction. M. le Dauphin est profondément triste
1 Les Ilarley d'Angleterre. Ilarloy, comte d'Oxford (1661-17-2-1), premier ministre ot grand trésorier eu 1712, créa les lotcncs royales.
aussi, mais il est jeune, il peut se remarier et réparer sa perte, mais celle de M""' de Savoie est irrémédiable, et celle du roi aussi. Il l'avait élevée tout à fait à son idée; elle était toute sa consolation, toute sa joie. Elle avait l'humeur si gaie qu'elle trouvait toujours le moyen de le dérider, quelque maussade qu'il fût. Cent fois par jour elle accourait auprès de lui et chaque fois lui disait quelque chose de plaisant. Elle manque au roi sous tous les rapports : il n'y a rien d'étonnant que Sa Majesté soit tellement affligée...
Marly, lo 18 février 1713.
... Le malheur nous accalmie de nouveau : ce bon M. le Dauphin a suivi sa femme; il est mort ce matin à liuit heures et demie... L'affliction du roi est si grande que je tremble pour sa santé. C'est une perte affreuse pour tout le royaume, car c'était un homme vertueux, juste et intelligent... Le roi avait la toux et le rhume, on ne l'a donc pas réveillé. Mais il a appris immédiatement l'horrible nouvelle. Dès que nous avons su qu'il en était informé, nous nous sommes rendus auprès de lui. Il ne peut y avoir de spectacle plus navrant. Le roi perd beaucoup en lui, car depuis la mort de M. son père il le faisait assister à tous les conseils et les ministres travaillaient avec lui. Il soulageait le roi où il pouvait, était miséricordieux, faisait beaucoup l'aumône : il avait vendu tous les joyaux de sa mère et donné l'argent à de pauvres ofliciers blessés. Il a fait tout le bien qui était en son pouvoir, et de sa vie il n'a fait de mal à personne.
Jamais, je crois, on n'a vu ce qu'on va voir main-
100 CORRESPO]NDANCE
tenant : le mari et la femme conduits à Saint-Denis dans la même voiture! Je suis sous le coup d'une telle frayeur que j'ai peine i\ me remettre. Je ne sais quasi pas ce que je dis... Tous, tant que nous sommes, nous allons, je crois, mourir l'un après l'autre...
Marly, le 20 février 1712.
... Ce n'est pas jour de poste aujourd'hui; mais quand mon cœur est angoissé et triste, comme il l'est présentement, je ne sais de meilleure consolation que de conter mes peines à ma bien-aimée tante. 11 ne suffit pas que je sois sincèrement affligée de la mort de M""" la Dauphine et de M. le Dauphin, desquels, depuis deux ans, j'avais de réels motifs d'être satisfaite; il faut qu'il m'arrive en outre une chose qui m'est encore plus douloureuse et qui me perce le cœur: des gens qui ont l'âme noire ont répandu le bruit dans tout Paris que mon fils a empoisonné le Dauphin et la Dauphine. Moi qui suis sûre de son innocence, — j'en mettrais la main au feu', — j'ai d'abord considéré la chose comme une plaisanterie; je ne pensais pas qu'on pût dire cela sérieusement ; mais c'est bien comme cela qu'on l'a raconté au roi. Celui-ci cependant en a de suite parlé à mon fils avec bonté et lui a donné l'assurance qu'il n'en croyait rien. Mais il a conseillé à mon fils d'envoyer, dans son propre intérêt, son chimiste, le pauvre et savant Humberg ^ à la Bastille, afin qu'il lavcât son maître de cette accusa-
1. Guillaume Homberg, né à Batavia en iC)ô2, mort à Paris en 1715 perfectionna la machine pneumatique d'Otto de Guérikc.
tion... Je suis absolument hors de moi. D'aucuns prétendent que cette méchanceté vient d'Espagne. En ce cas, il faudrait que la princesse des Ursins fût un vrai diable et qu'elle poussât bien loin sa vengeance contre mon fils. La plaisanterie qu'il s'est permise à l'égard de cette dame lui coûte cher...
Le dimanche 21 février, à 10 h. du matin.
... Il faut que je vous raconte la 'fin de Diistoire d'hier. Mon fils a envoyé son Humberg à la Bastille pour être examiné. Le roi fit défense de l'y recevoir. Premièrement Sa Majesté ne croit pas mon fils capable d'une pareille chose; secondement tous les médecins qui ont assisté à l'autopsie attestent qu'ils n'ont trouvé ni chez l'un ni chez l'autre la moindre apparence de poison, mais que M"'"" la Dauphine est morte de la rougeole, et M. le Dauphin du mauvais air et de chagrin...
On ne peut connaître Humberg sans l'estimer pour la netteté de son esprit; il n'est pas embrouillé du tout, comme le sont d'ordinaire les savants, ni grave, ni imposant non plus, toujours gai au contraire. Il vous débite sa science, même la plus abstruse, comme en badinant, en se jouant et riant de lui-même. Je suis convaincue qu'il vous plairait. Il a la voix douce et le parler lent, mais il se fait fort bien comprendre.
Les sciences, voilà l'affaire de mon fils : elles conviennent bien à sa nature. Mais quand il veut faire le drôle, on en a des nausées, tellement cela lui sied mal, et les jeunes gens, sa fille elle-même, se moquent de lui, mais rien n'y fait. Il est comme l'enfant de ce
conte au baptême duquel on invita les fées : l'une lu souhaite une belle taille, l'autre l'éloquence, la troisième qu'il apprenne tous les arts, la quatrième qu'il apprenne tous les exercices,, à savoir l'escrime, l'équitation, la danse, la cinquième qu'il devienne habile dans l'art delà guerre, la sixième qu'il ait plus de courage que tout autre. Mais la septième fée, on avait oublié de l'inviter. « Je ne peux reprendre à l'enfant, dit-elle, ce que mes sœurs lui ont donné, mais sa vie durant je lui serai contraire, de telle façon que toutes les faveurs qu'on lui a accordées ne lui servent à rien. Ainsi lui donnerai-je une démarche si vilaine qu'on le croira bancal et bossu, je lui ferai tellement pousser sa barbe noire d'un jour à l'autre et lui ferai faire en outre des grimaces d'homme rêveur qu'il en sera tout défiguré; je le dégoûterai de tous les exercices du corps, je le plongerai dans un tel ennui qu'il prendra en aversion tous les arts qu'il cultive, la musique, la peinture, le dessin ; je lui inspirerai le goût de la solitude et l'horreur de la société des honnêtes gens... »
Versailles, le 5 mars 1712.
... Je suis prise d'une grande compassion pour le roi. Il se contient et fait bonne mine, et pourtant on voit qu'il souffre intérieurement. Que Dieu nous le conserve, car les choses prendraient une étrange tournure ! On craint déjà que mon fils n'ait part au gouvernement que nous aurions ; c'est pourquoi l'on cherche à le rendre odieux à Paris et à la cour, et l'on répand ce bruit d'empoisonnement dont je vous ai
déjà, parlé. Il ne meurt personne à la cour qu'on ne l'en accuse. C'est ainsi qu'il doit avoir empoisonné M. de Seignelay aussi, qui est mort si subitement...
Versailles, le 10 mars 1~12.
Sans nul doute vous serez saisie de frayeur aussi en voyant que le malheur continue à nous accabler. Les médecins ont commis la même faute qu'avec M""' la Dauphine. Car le petit Dauphin était déjà tout empourpré de la rougeole et en transpiration, qu'ilii lui ont fait une saignée, puis donné de l'émétique, et au milieu de Yopéralion le pauvre enfant est mort. Et ce qui prouve bien qu'ils l'ont tué, lui aussi, c'est que son petit frère étant atteint de la même maladie et les neuf docteurs étant occupés de l'aîné, les femmes du plus jeune se sont enfermées avec lui et lui ont donné un biscuit et un peu de vin. Hier l'enfant avait une forte fièvre, ils ont voulu le saigner, mais M""" de \entadour et la sous-gouvernante du prince, M""' de Villefort, s'y sont fortement opposées et n'ont absolument pas voulu le souffrir. Elles l'ont simplement tenu bien au chaud, et cet enfant a été sauvé, à la honte des docteurs. Si on les avait laissé faire, sûrement il serait mort.
Il faut que je vous raconte en gémissant l'atroce méchanceté des gens d'ici. Quoique mon fils ni personne des siens n'eût jamais approché cet enfant, on dit quand même publiquement qu'il a empoisonné le petit Dauphin aussi, mais qu'il laisse vivre le plus jeune, de peur que le roi d'Espagne, qui déteste mon fils, ne revienne ici. Hier des gens dignes de foi ont
entendu des propos comme celui-ci : « Ali ! qu'on laisse mourir aussi Le petit Duc d'Anjou, afin que le Royaume ne demeure pas après le Roy en minorité. » On n'entend de telles insolences que dans ce pays-ci...
Versailles, le 15 mars 1712.
... Je suis persuadée qu'il y a plus de cent saints qui ont été canonisés sans l'avoir autant mérité que feu notre deuxième Dauphin (car en onze mois nous en avons perdu trois, ici, c'est une affreuse chose! l'un à l'âge de quarante-neuf ans, l'autre à vingt-six et le troisième à cinq). Le Dauphin sûrement est mort de chagrin : il aimait sa femme d'une façon inouïe; l'affliction lui donna la fièvre, qui pendant quelques jours ne fut pas réglée, puis ce devint une fièvre quarte, on le saigna. Après la mort de sa femme, il lui vint comme une éruption de pustules au front; il n'en resta pas moins debout et ne se coucha que lundi soir; il lui vint beaucoup de taches violàtres avec des boutons proéminents, autres que ceux qui d'ordinaire accompagnent la rougeole. On kii donna des cordiaux et on provoqua la transpiration, mais l'éruption ne se fit pas bien. Mercredi dans la nuit, quand tout le monde se fut couché, il fit dresser un autel dans sa chambre, communia avec une grande dévotion, et quelques heures après il reçut l'extrême onction. Immédiatement après, il se mit à divaguer : il voulait se lever, aller à la chasse, à la guerre, eut des accès de fureur, ne connaissait plus personne. A partir de huit heures, il s'affaiblit de plus en plus, et, à neuf heures, il rendit l'âme. De onze à trois heures de
DE MADAMK, DUCHESSE D'ORLÉANS. lOo
raprès-dînée, on l'a exposé dans sa chambre ^ Puis on lui fit un lit dans sa voiture et de cette façon on l'amena à Versailles. Le lendemain, quand les vingtquatre heures furent écoulées, on fit l'autopsie, on trouva tous les organes pourris, le cœur flétri et déprimé, d'où l'on a conclu qu'il est mort de chagrin...
Versailles, le 17 mars 1712.
... Je suis heureuse pour deux raisons d'être admise dans le sanctuaire. D'abord on ne peut parler au roi que là, et pour moi qui l'aime et le respecte, c'était chose pénible de ne pouvoir l'entretenir qu'à une audience. Secondement cela me semblait une véritable disgrâce d'être la seule de toute la famille royale qui en fût exclue... Je ne sais vraiment pas pourquoi on me permet maintenant de venir dans le cabinet du roi... je ne crois pas non plus que les malheurs qui viennent de nous frapper aient motivé ce changement, à moins qu'on ne veuille me faire croire que M""' la Dauphine seule était cause de mon exclusion....
Versailles, ce samedi 19 mars 171-2.
... Je ne peux trouver le motif pour lequel mon fils est tellement haï à Paris : de sa vie il n'a fait de mal à personne. Feu Monsieur, son père, et moi ne l'avons jamais été: présentement je ne le suis pas davantage. Grâce à Dieu, je crois que voici la vérité au sujet de cette intrigue : l'origine en est que beaucoup