‹ Correspondance complète de madame duchesse d'Orléans née Princesse Palatine, mère du régent; traduction entièrement nouvelle (volume 5)Chapitre 64 sur 164 · Marie-Anne de Neubourg, veuve de Charles II · texte numérisé non relu

Marie-Anne de Neubourg, veuve de Charles II

DE MADAME, DUCHESSE D'ORLÉANS. lG7

la reine, sa nièce... Je peux donc en vérité vous dire, chère Louise, que vos lettres sont les plus agréables que je puisse recevoir...

Versailles, le 1.5 août 1715.

... Notre roi, hélas ! n'est pas bien. J'en suis angoissée à en être à moitié malade ; je ne mange ni ne dors bien. Fasse Dieu que je me trompe ; mais si le malheur que je redoute devait arriver, ce serait le plus grand qui pût m'advenir présentement. Si j'en devais dire les détails ce serait chose si affreuse que je ne saurais y penser sans avoir la chair de poule...

Vendredi 10 août niS, à 4 h. moins un quart.

»,. Grâces en soient rendues à Dieu ! j'ai trouvé le roi bien mieux portant qu'hier au soir ; il était très gai... mais je ne suis pas tout à fait à mon aise encore...

J'ai donné audience à M. d'Imhof. Il m'a fait une proposition que je n'ai pas acceptée, savoir de commencer un commerce par lettres avec la princesse Louise de WolfenbiUtel. Cela ne m'irait nullement...

Versailles, le -20 août 1715.

... On peut avoir fait, au nom du roi Jacques, bien des choses dont il n'a rien su ; les prêtres en sont fort capables. Toutes ces haines à propos de religion, les prêtres, de part et d'autre, en sont la cause...

M'"' de Maintenon n'a pas été malade : elle est alerte

lf>8 CORRESPONDANCE

et bien portante. Plût à Dieu que notre roi fut en aussi bonne santé ! Je serais moins inquiète que je ne le suis, hélas!...

Versailles, le 27 août 1715.

... Nous- avons eu hier le spectacle le plus triste et le plus touchant que de la vie on puisse voir. Notre cher roi, après s'être préparé à la mort, après avoir, comme c'est la coutume ici, reçu les derniers sacrements avant-hier à huit heures du soir et avoir ordonné toutes choses comme il entend qu'elles se fassent après sa mort, s'est fait apporter le petit Dauphin, lui a donné sa bénédiction et lui a adressé des exhortations. Puis il nous a fait venir , la duchesse de Berry, moi^, toutes ses autres filles et petits-enfants. Il m'a dit adieu avec des paroles si tendres que je m'étonne encore moi-même de n'être pas tombée droit sans connaissance. Il m'a assuré qu'il m'avait toujours aimée et plus que je ne le pensais moi-même, qu'il regrettait de m'avoir parfois causé du chagrin... Je me jetai à genoux, pris sa main et la baisai; il m'embrassa. Puis il parla aux autres, disant qu'il leur recommandait d'être unis. Je crus qu'il me le disait à moi. « En ceci, ma vie durant, répondis-je, j'obéirai à V. M. » Il se tourna vers moi, et, en souriant : « Je ne vous dis pas cela à vous, fit-il, car je sais que vous n'avez pas besoin qu'on vous le recommande, vous êtes trop raisonnable pour cela; je le dis aux autres princesses... « Le roi a une fermeté dont on ne se fait pas idée. A tout moment il donne des ordres, comme s'il allait simplement partir pour un voyage... Il a

tout recommandé à mon fils et l'a fait régent avec une tendresse telle qu'on en a l'âme pénétrée...

11 n'est pas vrai que M"* de Maintenon soit morte : elle est en parfaite santé, elle se tient. dans la chambre du roi, qu'elle ne quitte ni jour ni nuit.

... Le roi est d'une bonne et forte constitution; je crois qu'on aurait pu le sauver si on s'y était pris à temps... Je ne crois pas que si M"'« de Maintenon venait à mourir, elle léguerait sa fortune à la maison de Saint-Cyr; en effet, elle a auprès d'elle la fille de son propre frère, la duchesse de Noailles, qui a des enfants, et, de plus, elle a d'autres parentes encore...

Versailles, le 6 septembre 1"15.

... J'ai été si accablée et si horriblement triste qu'il m'a été impossible de vous écrire; j'ai ménagé mes pauvres yeux mouillés pour la correspondance avec ma fille, le vendredi et le mardi. Dimanche dernier^ notre roi est mort à huit heures et demie du matin... Je suis dans une profonde tristesse tant parce que j'ai perdu le roi que parce qu'il me faut habiter ce maudit Paris pendant toute une année. Mais si j'y tombe malade, je me sauverai et irai à Saint- Cloud...

C'a été pour moi une grande consolation de voir tout le peuple, les troupes et le parlement entier se déclarer pour mon fils, tandis que ses ennemis, qui ont trompé le roi sur son lit de mort et lui ont fait

]. Dimanche le^ septembre 1715.

signer une pièce dirigée contre mon clier fils, ont en l'affront de le voir publiquement déclaré régent, et eux et leur cabale ont dû céder la place. Mon fils s'occupe des affaires avec un tel zèle qu'il n'a plus de repos ni jour ni nuit. J'ai peur maintenant qu'il n'en tombe malade, et d'autres pensées tristes, que je ne saurais vous dire, me traversent la tête : je ne suis donc pas entièrement consolée. Mon fils a parlé publiquement au parlement : on assure que son discours n'a pas mal été... Ce que vous nous souhaitez pourrait se faire sans intervention miraculeuse, car le jeune roi est fort délicat...

Paris, le 10 septembre 1715.

... Hier on a mené feu notre roi à Saint-Denis. Toute la famille royale est dispersée comme une volée d'étourneaux. Le jeune roi est allé hier à Vincennes, la duchesse de Berry à Saint-Gloud, la femme de mon fils et moi nous sommes venues ici ; mon fils ne nous a rejointes qu'après avoir mené le jeune roi à Vincennes. Quant aux autres, je ne sais où ils ont passé...

Paris, le 13 septembre 1715.

... Le roi, de lui-même, était bon et juste, mais la vieille femme lui avait si bien persuadé que personne au monde, sauf elle et ses ministres, ne prenait à cœur ses intt'rèts, qu'il n'avait conliance qu'en elle, en son confesseur et en ses ministres. De cette façon, et comme le bon roi n'était pas très savant, la vieillie femme, et le confesseur pour le spii'ituel, et les mi-

nistres pour le temporel, lui ont fait accroire tout ce qu'ils ont voulu. Les ministres, pour la plupart, n'étaient que des créatures de la vieille ordure; je peux donc dire avec vérité que tout le mal qui s'est fait ne provenait pas du roi...

Mon fils... me semble bien résolu à se conformer aux derniers ordres du roi et à vivre en paix avec ses voisins. Je crois que si cela ne dépendait que de lui, il viendrait volontiers en aide à tous les opprimés... Mais pour prouver qu'il ne veut pas gouverner à sa fantaisie, il a déjà institué diflérents conseils... et il est difficile de croire que le conseil des affaires ecclésiastiques, qui ne sera composé que de prêtres, se montre favorable aux réfugiés. J'ai pris la résolution de ne me mêler de rien. Malheureusement la France, soit dit entre nous, a trop longtemps été gouvernée par des femmes; pour ce qui est de moi, je ne veux pas être cause qu'on puisse faire ce reproche-là à mon fils...

II est vrai que tout le monde croyait le roi mort quand M'"" de Maintenon est partie ; elle-même le croyait parce qu'il avait été pris d'un long évanouissement, mais il est revenu à lui, et la vie ne l'avait pas encore a))andonné, comme je vous l'ai déjà dit... Il est resté ferme jusqu'au dernier moment. Il a dit en riant à M""^ de Maintenon : a Je m'imaginais qu'il était plus difficile de mourir que cela; je vous assure que ce n'est pas une grosso alfairo : cela ne me paraît pas malaisé du tout... » 11 est resté deux fois vingtquatre heures sans parler à personne. Durant ce temps il n'a fait que prier, disant sans cesse : « A

quoy tient-il, mon Dieu, que vous ne me prenies? »...

Paris, lo 17 septembre 1713.

... Le parlement a reconnu le droit démon fils lors qu'il l'a fait valoir au nom de sa naissance. Il avait d'autant plus raison de le faire que le roi, avant sa mort, lui avait dit qu'à la vérité il y avait un testament, mais qu'il le devait modifier à sa guise s'il y trouvait quelque chose qui ne lui convînt pas. Ce testament était tout en faveur du duc du Maine ; il n'est donc pas difficile de deviner qui l'a dicté...

Paris, le 27 septembre 1715.

... Je vous réitère mes remerciements pour la poudre de mylady Kent. Je ne la donnerai pas à examiner à un docteur, car ils n'ordonnent d'autres remèdes que les saignées, les purgations, les lavements, les eaux et le lait d'ânesse.

... Quand j'avais la petite vérole, je pris de la poudre de mylady Kent; le médecin de M""= la Dauphine s'écria : « Madame a pris une poudre qui la tuera infailliblement; contes ^ qu'elle est morte! » On lui demanda s'il connaissait cette poudre. « Non, dit-il, mais prendre une poudre sans se faire saigner! contes qu'elle est morte! » Quand je fus remise et que je le revis, je lui dis en riant : « Les gens que vous tuez se portent assez bien. Aprenes par cecy, pour ne pas vous tromper, monsieur Bourdelot (ainsi se nommait-

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