I. Le comte de Toulouse
Je sais la tragique aventure du czaréwitch très exactement; les gens d'ici qui sont là-bas l'ont rapportée à mon fils. Dans les journaux il y a bien des choses qui ne sont pas vraies. Le czar n'est plus aussi barbare qu'il était avant qu'il n'eût voyagé et vu d'autres cours... Les convulsions dont le czar est pris par suite du poison sont horribles quelquefois, dit-on, je ne l'ai vu avoir Viue de petites. Ce qui abrégera davantage encore ses jours c'est qu'il boit trop, car le vin attaque les nerfs plus encore que le poison... La maison d'Autriche a ceci de [particulier qu'on n'y est pas reconnaissant. Notre duc de Lorraine et son père ont pourtant fidèlement servi l'empereur. Pour les récompenser, celui-ci, dès que le duc de Mantoue est mort, prend le Montferrat et le donne au duc de Savoie, tandis qu'il revenait de droit au duc de Lorraine...
Saint-Cloud, lo 4 septembre 1718, 7 heures du matin.
... Ma chienne Tilliette allait vers tous ceux qui la caressaient: une femme lui fit des caresses et la chienne se laissa prendre à la porte de la galerie. Un garçon du village l'a vu, mais il ne l'a dit que le lendemain et mes valets de pied sont les plus sottes gens du monde. Si on les mettait tous les dix dans un alambic, on n'en tirerait pas une once de raison et de sens commun. Souvent je dis que si le proverbe « tel maistre, tel valet » était vrai, il faudrait que je sois horriblement sotte...
Saint-Clûud, le 8 scptcmljro 1718.
... Depuis toutes ces menaces de la duchesse du Maine d'assassiner mon fils, je ne dors plus aussi bien... Ces gens-là sont un méchant et maudit couple et quelqu'un les entretient encore dans leur méchanceté, la vieille sorcière, comme la grande duchesse a coutume de l'appeler...
Saint-Cloud, le 8 scptombrj 1718,*
... Je vous estime heureuse de pouvoir fouler de nouveau le sol de la terre promise, voir Heidelberg et Schwetzingen. Saluez en mon nom mon ancienne chambre et le salon vitré et écrivez m'en beaucoup !..,
Saint-Cloud, le 11 septembre 1718, 7 li. du matin.
... Hier j'ai tenu sur les fonts avec mon fils un Israélite, un bien joli homme qui n'a pas l'air juif du tout. Je le lui avais prédit, c'est pourquoi il m'a priée de l'accepter pour filleul. L'an dernier, il m'apporta une lettre de ma fille. Je crus que c'était un chrétien, mais voyant par la lettre qu'il était juif, j'en fus tout étonnée et lui dis en riant : « Je ne sais si vous êtes juif, mais je parierais que vous ne le resterez pas, vous avez si peu l'air juif que je crois que vous avez eu un chrétien pour père. Alors il protesta qu'il vivrait et mourrait juif, mais il s'est par hasard logé à Paris dans une maison où demeurait un vieil abbé fort savant qui sait l'hébreu, 11 se met à discuter avec le juif... Au bout d'un an il a demandé le baptême... Hier il disait à M""= de Rathsamhausen : « Que je
serais heureux^présentement si Dieu voulait immédiatement m'appeler à lui maintenant que je suis par le baptême purifié du péché originel, car la vie de ce monde n'est pourtant que peine et labeur ! » Ces paroles me font espérer que la conversion du jeune homme est sincère...
Saint-Clûud, le 18 septembre 1718, 7 h. du matin.
... 11 n'est pas vrai du tout qu'un mariage soit arrêté entre le prince de Piémont et M"'' de Valois ^.. S'il devait se faire, je n'en ressentirais aucune joie, car il se ferait contre le gré de la reine de Sicile, que j'aime plus que toutes les filles de mon fils...
Que je vous conte le plaisant dialogue entre mylord Stairs et l'ambassadeur d'Espagne, le prince de Chelamar*. Il avait répandu dans tout Paris qu'il n'y avait pas un mot de vrai à cette victoire remportée par la flotte anglaise sur l'espagnole; lui et le parti espagnol disaient la chose avec une telle assurance que personne ne voulait plus croire la nouvelle jusqu'à ce qu'arriva le fils de l'amiral Being^ avec la relation complète et la liste des vaisseaux qui avaient sauté, avaient été pris, ou avaient échappé. Quand mylord Stairs fut en possession de cette pièce, il dit au prince Chelamare : « Eh bien, monsieur, que dittes vous pressentement de vostre flotte. — Je dis, répondit l'ambassadeur, que la flotte est arrivée heureusement