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230 CORRESPONDANCE que l'interuption de l’escriture n’a rien changés en moy de mon respect et attachement pour V. M,, qui durera autant que ma vie.
A LA PRINCESSE DE GALLES. i COPPCTRT RS
Lord Stairs est extrêmement épris d’une maîtresse qu'on appelle M= Raymond, elle est plus agréable que belle, et elle a été la maîtresse de l'électeur de Bavière '; elle a aujourd'hui un autre amant qui donne beaucoup de souci à milord; cet amant, c'est le comte Maurice de Saxe, qui n’est pas beau, mais qui est jeune, séduisant et de bonne mine; lady Stairs se trouve ainsi vengée de l'infidélité de son mari. Albéroni est allé en Suisse, dans l’abbaye de Saint- Gall; le temps fera bien voir si ce n’est pas pour recommencer ses tours diaboliques ; cette petile méchante sorcière, la duchesse du Maine, doit venir me voir demain; je en aurais bien dispensée, mais je ne puis faire différemment que de la recevoir, mon fs l'ayant vue.
Cette grande p....n la Polignac* a voulu séduire aussi le due de Chartres, comme son frère de ia
4 Voir, au sujet des galanteries et des prodigalités de eet élocteur, les Letéres.de Mme Dunoyer, 1139, t. Ill, p. 119.
* Il ne faut pas trop s'étonner de la crudité de l'expression dont Madams fait usage. On voit, dans les Mémoires de la du chesse de Nemours, que Mazarin se servit à l'égard de Mme de Chevreuse d'un mot fout à fait injurieux qui exprimait fort bien ce qu'il pensait d'elle: S'il faut s'en rapporter à Saint- Simon, l'épouse de Louis XJV ne choisissait pas davantage ses expressions pour désigner Mms de Montespan,
main gauche, le grand-prieur. Celui-ci allant avec son gouverneur à Versailles, s'était esquivé pour aller trouver cette dame; au moment de son arrivée, elle était couchée avec un aufre polisson, mais elle se leva, et alla coucher avec le nouveau venu. Mon fils ayant appris cela, voulut faire arrêter le petit drôle, et le conduire à la Bastille; mais averti par un de ses amis qui était accouru la nuit, le jeune homme avait déjà pris la poste pour s'enfuir. Il a écrit à mon fils une lettre très-humble pour implorer son pardon.
Je nai plus de cercle, parce qu’il est fort rare que des dames à tabouret viennent chez moi, ne pouvant se résoudre à aller autrement qu'en robes battantes. Je les avais fait prier, comme à l'ordinaire, d'assister & l'audience que je donnerai aux ambassadeurs de Make, mäis il n’en est pas vente üne seule. Lorsque le feu roi et Monsieur vivaient encore, elles venaient avec. empressement à mon audience; elles n'étaient pas encore accoutumées alors au grand habit, et quand il n’en venait pas assez, Monsieur menaçait de ke dire au roi. ‘
Pourquoi tourmenterai-je inutilement mon fils pour qu’il reconnût son abbé'? Cela lui attirerait de grands tourments, car il a beaucoup d'enfants de la Parabère. Elle voudrait aussi qu'ils fussent reconnus ; ce motif m'a retenue.
20 avril 1720.
j # Je n'ai connu dans la feue duchesse (de Bourbon) 4 C'est-à-dire son fils, l'abbé de Sat-A'bin,
que deux bonnes qualités, le respect et l'amour qu'elle avait pour sa grand’mère, M=+ la Princesse, et qu’elle à eu la raison de reconnaître ses torts. Pour le reste, elle ne valait absolument ricn. Elle n’a ni aimé ni détesté son mari; ils ont vécu ensemble comme frère et sœur plutôt que comme des gens mariés. Elle était fausse, c'est chose sûre, et c'est par sa mauvaise conduite qu’elle s’est fait perdre la vie à elle-même... La princesse de Modène ne perd rien à la mort de M“ la Duchesse; M. le Duc a déclaré qu’il ne se remarierait pas.
A M. DE HARLING.
21 avril 1720,
J'ai reçu votre lettre du 17 avril, et j'ai droit d’être surprise que votre cousin, pendant le long séjour qu'il a fait en France, n’ait pas appris les choses que je vois qu’il ignore. Est-il possible qu'il prétendée que je prenne pour mon chevalier d'honneur un Allemand que j'ai élevé, tandis que huit personnes de qualité et des meilleures familles de France sollicitent celte charge? On ne fait pas ici attention aux ancètres, mais beaucoup à la nation.
Je me serais, dans ma vieillesse , attiré beaucoup d'inimitié si j'avais voulu faire un passe-droit en faveur de votre neveu, au détriment du premier écuyer, qui est de la maison de Simiane ; c’est une chose qui n’aurait pas d'exemple. M. de Mortaigne, qui était mon premier écuyer, et qui a été chevalier d'honneur, n’est pas d’une aussi bonne maison que les Simiane. On ne connaît pas du tout les Français, si on croit qu'il soit
possible de leur préférer des étrangers. I1 faut que quelqu'un ait mis, par jalousie, cette idée dans la tête de Harling. 11 y a à la cour des gens dangereux qui, lorsqu'ils veulent nuire à quelqu'un, se présentent à lui comme ses meilleurs amis et lui mettent de mauvais conseils dans la tête. Je n'ai pas voulu moimême lui dire qu'il avait tort; j'ai chargé un de ses amis de lui faire comprendre qu'on l'avait mal conseillé, car les choses ne vont pas comme il l'imagine.
J'aime Harling, je l’ai élevé, et il n’a pas à se plaindre de moi, car tout le monde est témoin que je l'ai toujours parfaitement traité et que je n'ai, à cet égard, rien à me reprocher. Mais le mettre au-dessus de toute ma maison, c’est ce qui n’est pas possible; je connais trop les usages d'ici. J'ai fait dire, en confidence, la vérité à votre cousin, mais au lieu de prendre en bonne part mes bonnes recommandations, il s'est fâché comme un enfant de six ou sept ans; personne au monde ne peut regarder comme une disgrâce que je ne fasse pas passer mon capitaine des gardes avant mon premier écuyer dont la mère a été à mon service et qui était gouvernante de mes filles d'honneur. Si Harling s’en plaignait, il ferait rire tout le monde à ses dépens, quant à devenir chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, il n’a pas besoin pour cela d’être mon chevalier d'honneur; beaucoup d'officiers font partie de cet ordre. Quand une promotion aura lieu, je serai depuis longtemps dans l'autre monde, car mon fils, comme régent, ne peut faire aucune promotion avant que le roi ne soit majeur; lui seul peut en faire. M. Harling voit donc bien que l'on a
mis en tête à son cousin des choses qui n’ont pas de sens. Je ne saurais jarhais promettre ce qui n’est pas en mon pouvoir; je suis trop franche et trop sincère pour ne pas vous dire toute ma pensée, mais l'on a cherché à monter Harling contre moi. Je connais bien ces manigances; elles sont chose habituelle ici, mais je ne croyais pas Harling assez simple pour tomber dans ce panneau.
A LA COMTESSE LOUISE
: 21 avril 1720.
Le comte de Horn s'était lié avec tous les flous de Paris; il ne faut donc pas s'étonner s'il a si mal fini ; c'était un vaurien accompli sous tous les rapports, un sodomiste ; en somme, il n'avait rien pour lui, si ce n’est une jolie figure; la naissance ne doit pas entrer en ligne de compte lorsqu'on n'y joint aucune vertu. Il a toutefois fait une bonne fin, et il a manifesté un grand repentir de ses fautes !. J'espère que Dieu lui aura fait miséricorde. Il est certain qu’autre-
4 Le comte de Horn, petit-fils du prince de Ligne, duc d’Aremberg, était allié à l’empereur d'Allemagne et au régent ; son exécution eut lieu le 26 mars 1120, quatre jours après son crime. Les lols de l'époque confisquaient les biens du condaniné, Je régent les donna à son frère aîné, Maximilien de Horn; cedui-ci les refusa par une lettre qui circula alors, mais qu'on regarde généralement comme apocryphe; elle se terminait ainsi : « J'espère que Dieu et le roi vous rendront un jour une justice « ausel exacte que celle que vous avez rendue à mon maïheu- « reux frère. » Saint-Simon (t. XXXIV, p. 48) donne des détalls sur cette affaire célèbre ; 11 opine pour une commutation de peine, c'est-à-dire pour la décapitation ; mais le régent et Law crurent que le supplice de la roue était nécessaire à la sûreté des agioteurs (voir le Journal de Barbier, t: 1,p. 23).
fois les Allemands étaient bien plus vertueux qu'à présent ; ils ont reçu de la France toutes sortes de déréglements, et surtout le vice contre nature, qui est effroyable à Paris.
26 avril 1720.
M. le Duc (de Bourbon) nesavourera guèrela joie que lu avait causée la mort de sa femme ; elle a tout légué à sa sœur, M'° de la Roche-sur-Yon, et, d'après la coutume de Paris, le mari et la femme sont en communauté; M. le Duc doit donc rapporter la moitié de tout ce qu'il a gagné à la Banque.
21 avril 1120.
L'histoire du cochet est arrivée l'an dernier en Angleterre; la princesse de Galles l'a également racontée. Ce cocher ne devait pas avoir une longue barbe comme en portent ceux d'ici, et l’anecdote de son accouchement me fait souvenir du comte de Kænigemark, frère cadet de celui qui eutune fin tragique à Hanovre. Une jeune fille anglaise le suivait, habillée en page‘; je
1 Ce page était la belle comtesse de Southampton que Charles- Jean de K@nigsmark avalt rencontrée à Venise. On trouve des détails intéressants sur cet aventurier plein de charmes et de la plus brillante valeur, dans la Revue des Deux-Mondes (octobre 1862). Après avoir couru toute l'Europe, se montrant avec éclat sur tous les champs de bataille, reçu chevalier de Malte, quoique protestant (circonstance sans exemple), il périt en 1686 , à l’âge de vingt-six ans, au siége de Négrepont. I avait soutenu À Londres un procès criminel d'étrange espèce. Pour épouser la plus riche héritière de la Grande-Bretagne, lady Élizabeth Percy, il n'avait pas trouvé de mellleur moyen que de faire assassiner par trois spadassins son second mari, le célèbre Thomas Thynn, Thomas aux millions. Le mari ne mourut pas,
l'ai vue; elle avait le visage rond, de longs cheveux bruns et frisés en grosses boucles, de vives couleurs, de belles dents et une jolie bouche, mais elle était petite et grosse. Comme nous revenions de la chasse, le comte m’ayant raconté toute l’histoire, je me plaçai comme si j'étais curieuse de voir son pavillon turc; il appela le page, etlui dit dedescendrede cheval; celui-ci obéit promptement et aida son maître à descendre aussi ; j'eus de cette façon toute facilité pour le voir de trèsprès. Le comte étant plus tard à voyager en Italie, on lui dit un jour dans une auberge : «Monsieur, votre page est fort malade d'une colique», et un moment après : « Monsieur le comte, votre page accouche»; elle mit au monde une fille. Ce prétendu page s’est retiré depuis dans un couvent, où elle ne s’est point faite religieuse, mais où elle a vécu honorablement et pieusement jusqu'à sa mort. M. le marquis de Thiange , qui était un grand ami du comte, a, après sa mort, pris soin de la petite fille ot lui a fait obtenir une pension du roi, qui lui donne les moyens de vivre. M. de Thiange est mort aussi; c'était un brave et digne homme, quoiqu'il eût une mère bien méchante, un vrai diable aussi bien que sa sœur, la Montespan, mais elle était encore pire. Elle ne pouvait souffrir son fils pour deux raisons : la première, c’est qu’il n’était pas débauché et qu'il aimait sincèrement sa femme; la seconde, c'est qu'il craignait Dieu etse livrait à la prière; aussi disait-elle souvent : « Mon fils n’est qu'un sot.» Le roi riait de bon cœur de voir
les trols assassins furent pendus, et, grâce à l'intervention porsonnelle du roi Charles 11, le comte put al'er batailler en Grèce.
mon étonnement au sujet des étranges propos de ces dames '.
Le cardinal Mazarin disait : « La nation française est la plus folle du monde; ils crient et chantent contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il faisait parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on faisait contre lui, et il les faisait vendre en secret; il a de cette manière gagné dix mille écus.
Il n'est pas étonnant que M la duchesse de Bourbon soit morte*; il faut plutôt être surpris qu'elle ait pu vivre si longtemps. Je ne parle pas de sa vie extraordinaire; elle était, en outre, horriblement contrefaite. Tous ceux qui connaissent M. le Duc affirment qu'il est bien dégoûté du mariage, a qu'il se gardera bien de se remarier.
1 Mme de Thiange est vivement attaquée dans les chansons äu temps, d'une façon qui rend les citations impossibles ; voici, du moins, un couplet qu'on pent transerire :
O vous dont les vers odieur Disent qu'on aime la Thiange, Médisants, connaisses-la mieux, Elle est aussi chaste qu'un ange; Que diable voulez-vous qu'elle puisse charmer, Cette masse de chair?
Cette marquise eut pour fille aînée la duchesse de Nevers, que Saint-Simon représente comme ayant une « beauté de tontes les sortes, » et comme s'étant, à défaut du rol, contentée de monsieur le Duc, fils du prince de Condé (voir La Bruyère, édition de Walckenaër, p. 651).
* Marie-Anne de Bourbon-Conti, morte sans enfants le 21 mars 1720, épouse du duc de Bourbon, qui fut premier ministre après la mort du régent.
Ms de Verrue, qui a été la maîtresse déclarés dt roi de Sicile, avait de lui une fille qu’il avait donnée au prince de Carignan, qui est aujourd'hui à Paris. Ce prince s’en est allé, plantant 1à sa femme.
On ne sait plus ce que c'est que la cour; aucune dame ne veut plus venir me voir, parce que je ne veux pas souffrir qu'on se présente devant moi comme devant Mue d'Orléans, sans corps d’habit, en écharpe et en robe battante; c'est ce que je ne puis ni ne veux tolérer. Jaime mieux ne voir personne qué permettre ces familiarités.
J'ai écrit à l’abbé-Dubois, aujourd'hui archevéqtie de Cambrai, pour le remercier de m'avoir enivoÿé, par exprès, la nouvelle qu'une réconciliation était opérée entre le roi d'Angleterre et ses enfants, et que tous ceux du parti du prince avaient été admis à baiser la main du roi. :
30 avril 1720,
Aucune femme ne pourrait avoir de l'amour pour M. le Duc; il est très-grand, maigre comme un éclat de bois; il marche voûté, il a des jambes longues comme une cigagne, le corps très-court, point de mollets, les deux yeux si rouges qu'on ne saurait distinguer quel est le mauvais et lequel est le bon, des joues creuses, un menton si long qu'on ne croirait pas qu'il appartient au visage, de grosses lèvres ; en somme, il est très-laid, et je n'en ai guère vu de pareil. On prétend que sa maîtresse, M* de Prie, lui est infidèle;
4 Il a déjà ét question de cette dame; voir aussi la riouveile édition du Journal de Dangeau, t. 111, p. 258.
cela l'afllige profondément et fait grand tort à sa santé,
Il est vrai que la reine d’Espagne ' avait aimé par dessus tout la princeses des Ursias, et qu'elle a été au désespoir lorsqu'on l’a chassée pour Ja première fois, Ce que l'on a raconté du confesseur est vrai aussi ; il n'y menque qu'une circonstance, c'est que le duc da Grammon} , qui était alors ambassadeur, a parlé corame le confesseur, et c'est pour cela qu'il a été renvoyé.
17 mai 1720,
Feu Monsieur était lui-même cause que mes enfants me craignaient, car il leur faisait toujours des menaces de ma sévérité. I n'était pas d’ailleurs d'humeur à s’affliger longtemps. 11 aimait beaucoup ses enfants, ne pouvait les gronder, et venait toujours me porter ses plaintes; je disais : « Mais, Monsieur, ne sont-ils pas vos enfants comme les miens; que ne les corrigez-vous? » 1 répondait : « Je ne saurais gronder et ils ne me craignent pas, il ne craignent que vous. »
23 paai 4729.
Mr d'Orléans gâte ici toutes les dames, elle ne se fait pas respecter et ne sait pas ce que c’est que le rang, Mwes de Montesson et de Maintenon, qui l'ont élevée, ne le savaient pas non plus; elle est trop fière pour vouloir apprendre quelque chose de moi: elle croit que ce serait au-dessous d'elle, et elle se croit bien supérieure à moi, lorsqu'elle voit sa chambre remplie de monde; elle ne veut point m'imiter, el je
1 La première femme de Philippe V.
ne veux pas limiter davantage; chacune de nous reste donc de son côté.
Il n’y a plus de cour en France, et c’est la faute de la Maintenon qui, voyant que le roi ne voulait pas la déclarer reine, ne voulut plus qu'il y eût de grandes réceptions, et persuada à la jeune Dauphine (la duchesse de Bourgogne) de se tenir dans sa chambre à elle, où il n’y avait plus de distinction de rang ni de dignité. Sous prétexte que ce n'était qu’un jeu, la vieille amena la Dauphine et les princesses à la servir à sa toilette et à table; elle leur persuada de lui présenter les plats, de changer ses assiettes, de lui verser à boire. Tout fut donc mis sens dessus dessous, et personne ne savait plus quelle était sa place ni ce qu'il était. Je ne me suis jamais mêlée à tout cela; mais, lorsque j'allais voir la dame, je me mettais près de sa niche sur un fauteuil, et je ne l’ai jamais servie ni à table ni à la toilette. Quelques personnes me conseillaient de faire comme la Dauphine et les princesses; je répondis : « Je n’ai jamais été élevée à faire des bassesses, et je suis trop vieille pour me livrer à des jeux d'enfants. » Depuis on ne m’en a plus reparlé.
. 31 mai 1720.
Mon fils a été obligé de dépouiller de sa charge Law, que l'on avait ici adoré comme un Dieu. Il faut qu’on lui donne des gardes; sa vie n'est pas en sûreté, et c’est effroyable de voir combien grande est la peur de cet homme... On continue de répandre des satires de toute sorte ‘.
* Nous citerons un échantillon de ces satires : les Vins de la
DE MADAWE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 241 4 juin 1720.
Law n’est plus contrôleur-général, mais il est encore directeur-général de la Banque et de la Compagnie des Indes... On a mis auprès de lui des conseillers au parlement devant lesquels se règle tout ce qui se fait à la Banque.
4 juin 1120.
Madame du Maine n’a pas encore paru à la Comédie, ce qui signifie qu'elle est encore affligée de vivre dans la disgrâce de son mari. On prétend qu’elle lui a écrit, mais qu’il a renvoyé la lettre sans l'ouvrir.
Elle vint, il y a quelques jours, trouver mon fils, pour le prier de ne pas s’opposer à ce que son mari se raccommodät avec elle. Mon fils se mit à rire et ré-
cour en 1120, pièce que nous trouvons dans le recueil Maurepas, et dont voici quelques traits :
Du Rol. — 11 est de bonne espérance.
Du Régent. — Diabolique.
De Madame. — Il sent la vieille futaille. 1 De M. le Duc. — Rude et plat.
Du maréchal de Villars. — 11 monte à la téte. De la Duchesse. — Il tourne à la graisse.
De Law. — Empoisonné, Da peuple. — Vin de pressoir.
Un autre écrit du même genre, les Logements des seigneurs de la cour, est souvent d'une Insolence extrême. Le duc du Maine, au Diable bolteux, vallée de Misère. M. de Nesle, à la Précaution inutile, rue du Croissant. Le marquis de Gèvres, à la Poupée, rue Chapon. Mme de Polignac, au Cœur volant, rue Perdue.
Mme de Parabère, à la Sultane, rue Putinière, M®e de la Vrillière, au Champ-de-Mars, rue de la Petite-Vertu.
Nous en passons, et des plus vifs.
242 CORRESPONDANCR
pondit : « Je ne m'en mélerai pas; car j'ai appris de Sganarelle qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. » On dit à Paris qu’ils se raccommoderont. Si cela a lieu, je dirai comme Son Altesse mon père avait toujours coutume de dire : « Accordez-vous, ranailles.»
11 juin 1720.
Les orfèvres ne veulent plus travailler, car ils évaluent leurs marchandises trois fois plus cher qu'elles ne valent maintenant à cause des billets de banque. J'ai souvent désiré que le feu de l'enfer brulât tous ces billets. Ils donnent à mon fils plus de peine que de consolation. 11 n’y a pas moyen de décrire tous les résultats qu'ils ont amenés. Mon fils n'épargne aucune peine, mais, après avoir travaillé du matin jusqu’au soir, il aime à s'amuser, à souper avec son petit corbeau brun‘. Personne en France n'a plus un sou ni un liard, mais aveé votre permission, et en bon langage palatin, on « des torche-culs de papier à foison.
12 juin 1726.
D’après la clameur universelle, il paraît que tout va horriblement mal. Je voudrais que Law fût au diable avec son système, et qu'il n'eût jamais mis le pied en France. On me fait trop d'honneur én disant que, si mes comsils avaient été suivis, les choses auraient été mieux ; je n’ai aucun avis à émettre en ce qui touche le gouvernement et je ne m'en mêle en rien ; mais les Français sont tellement habitués à voir des femmes se
* Nom que le Régent donnait à Mme de Parabère.
mêler de tout, qu'il leur parait impossible que je reste étrangère à ce qui se passe; les bons Parisiens, auprès desquels je suis en faveur, veulent m'’attribuer toute sorte de bien ; je suis fort obligée à ces pauvres gens de l'affection qu'ils ont pour moi, mais je ne la mérite nullement.
14 juin 1720.
Le bon ami de Law, lo duc d’Antin, a voulu avoir sa charge de directeur de la Banque. M. le Duc avait d’abord parlé contre Law ; quatre millions l'ont amené à se déclarer en sa faveur ; il y a eu trois millions pour lui et un pour M®* de Prie.. On ne saurait être plus effrayé que n'est M. Law; mon fils, qui n’est point intimidé, malgré les menaces qu’on lui adresse, rit à se rendre malade de la lâcheté de Law.
16 juin 1720.
Tant que j'ai été à Heidelberg, je n'ai jamais lu de roman, mais depuis que je suis ici, je m'en suis bien dédommagée, car il n’en est pas que je n'aie lu, Astrée, Cleopatre', Alefe, Cassandre, Poliscandre*. Son Altesse, mon père, m'avait permis de les
1 Ce roman de la Calprenède parut en 1648, en douze volumes petit in-8. M. Pieters (Annales de l'imprimerie des Elzévirs, P. 294) Indique une édition donnée à Leyde en 1648; fl en existe une autre, Leyde, 3. Sambix, 1657, également en douze volumes, qui est jolie, et que les bibliophiles retherchent. Il a paru à Paris, en 1789, un abrégé de Cléopdtre en trois vol. In- 12, fait par M. Benoist. Cassandre est aussl sorti de la plume féconde de La Calprenède, et forme dix volumes.
* Polirandre, pat Le Roy de Gomberville, Paris, 1631, trois volumes,
lire; j'en ai lu bien d’autres petits, Tarcis et Celie', Lissandre et Caliste *, Caloandro*, Endimiro, Amadis, mais de celui-ci je n’ai été que jusqu’au dix-septième tome, et il y en a vingt-quatre ‘, le Roman des romans, Théagène et Clariclée, dont il y a des peintures à Fontainebleau, au cabinet du roi.
La duchesse de Hanovre n’a pas besoin de se presser de voir sa nouvelle petite-fille, notre demoiselle de Valois, qui n’est nullement pressée de se rendre à Modène. C’est une personne singulièrement fantasque et têtue; sans tenir compte des pressantes recommandations de son père, elle veut se promener dans toute la Provence et visiter Toulon, qui est tout à fait en dehors de sa route; elle vent aussi aller à la Sainte-
1 Par le Vayer de Boutigny ; l'édition originale est de Paris, 1665, en six volumes. On a pris Ia peine assez inutile de rélmprimer avec un certain luxe, en 1774, cette production que personne ne lit.
* Histoire des Amours de Lysandre et de Caliste, par Henry Daudignier. Ce roman avait vu le jour sans nom d'auteur, à Paris, en 1666, sous le titre d'Histoire tragi-comique de notre temps, et il obtint dans le cours du dix-septième siècle l'honneur de réimpressions nombreuses. 11 en existe des éditions el æéviriennes qui ont de la valeur.
# IA s'agit du Caloandre écrit en italien par J.-A. Marini, trèssouvent réimprimé, traduit en français par Scudéry, Paris, 1868, 8 vol. in-8, et depuis par Caylus (voir le Manuel du libr., t. II, p. 282). On trouve dans la Bibliothèque des romans, octobre 1779, p. 1 à 136, un extrait de cet ouvrage qui serait parfaitement oublié si Boileau n'avait placé son nom dans le poëme du Luérin.
4" La suite complète des Amadis, en petit format, se compose de 26 volumes, à l'égard desquels le Manuel du libraire enire dans de minutieux détails
Baume ; elle n’a pas le moindre souci de toute la dépense que cela entraine et qui retombe sur son père; cela me met de très-mauvaise humeur, quoique le père et la mère aient bien mérité de n'avoir de cette fille que du chagrin, tant ils l’ont gâtée '. J'ai vu bien des femmes qui avaient la tête à l'envers, mais je n’en ai jamais trouvé de cette force; le Sang de la Montes-
4 On trouve des particularités piquantes au sujet de cette princesse dans une notice de Lemontey sur Les filles du Régent, insérée au t. 1 de la Revue rétrospective.
La duchesse de Villars, chargée d'accompagner Mlle de Valois jusqu’à la frontière, lui était devenue odieuse. Elle prétendait, par son titre, partager avec elle les honneurs de la suucoupe, c'est-à-dire boire dans un verre à pied présenté sur une soucoupe. La princesse hautaine refusa d'y consentir ; afin d'humilier la vanité de cette dame, elle cessa de manger avec elle, et lorsqu'elle y fut obligée, elle s'abstint de boire pendant tout le repas. Mme de Villars l'imita, décidée à mourir do soif plutôt que de compromettre pour une goutte d'eau le corps des duchesses.
La princesse une fois à Modène, les choses prirent une tournure des plus originales. Le prince héréditaire était un jeune homme de vingt-deux ans, faible, timide, avare et sans esprits On le crut impuissant ou peu s’en faut. Lemontey rapporte de très-singuliers passages des lettres de l'abbé Colibeaux, confesseur de la princesse, conservées aux archives des affaires étrangères. Tout ceci roulait sur une intrigue très-compliquée ; le duc de Mrdène détestait son fls ainé et fomentait avec joie un procès d'impuissance qui lüi permettrait de donner sa succession à son fils cadet. Enfin, après deux ans d’hésitation, la princesse devint enceinte. Sa vie fut fort agiti elle détestait l'Italie et n'aspirait qu’à revenir en France, mais on craignait son carac. tère indomptable et on était bien aise de la tenir éloignée.
En septembre 1137, le parlement prononça sur un procès que cette princesse intenta, au sujet du payement de sa dot, à son frère le duc d'Orléans. Voir le Journal de Barbier (t, II, p. 165), qui était un des conscils de la princesse.
“pan se montre en plein chez elle; maïs ce n'est pas ‘ma faute, et je puis dire à mon fils, comme dans la comédie : « Tu l'as voulu, George Dandin. » Le duc de Modène s'est montré très-peu convenable à l'égard de sa parente, la duchesse de Hanovre, comme s’il était d'un rang supérieur, tandis qu'elle .a droit À toute sorte de respect, car elle a élevé ses enfants avec le plus grand zèle et le plus grand soin. Quant à trouver au monde une Française qui ne mette pas mt-dessus de tout les manières de France, qui n’en parle sans cesse et qui ne veuille se mêler de tout", c’est impossible; depuis la plus éminente jusqu’à la servante de ouisine, on n’en trouvera pas.
Je m'étonne que la princesse de Galles ne m'ait pas écrit la mort de la duchesse de Zell; cela me fait croire que cette nouvelle est fausse; je voudrais qu’elle fût morte depuis quarante ans; elle aurait échappé à beaucoup de malheurs et de chagrins; elle n’était pas toujours d'humeur aceommodante, mais comme toutes les Françaises qui sont capricieuses, pleines d’ambi-. tion, et qui veulent que tout leur soit soumis; plût à Dieu qu’elle fût restée dans sa petite noblesse du Poitou! il fut un temps où elle aurait regardé comme un grand honneur d'épouser le premier valet de chambre de mon mari, feu Monsieur. .
* Longtemps avant Madame, le cardinal Mazarin tenait le même langage : il disait au premier ministre d’Espagne : « Les Françaises, soit prudes, soit galantes, soit vieilles ou jeunes, sottes ou habiles, veulent se mêler de toutes choses. Elles veu- Jent tout voir, tout connaître, tout savoir, et, qui pis est, tout faire et tout brouiller s (voir les Causcries du lundi de M, Sainte Beuvc, t, V, p. 519},
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 247 18 juin 1720.
Mon fils m’a raconté que la petite duchesse (du Maine) l'a prié de la raccommoder avec son mari. Il lui a répondu que cela dépendait d’elle plutôt que de lui. Je ne sais si elle a pris cela pour un compliment ou ce qui Jui a passé par la tête, mais tout à coup elle s'est levée de dessus le canapé, elle a sauté au cou de mon fils et l’a embrassé plusieurs fois.
A M: DE HARLING. . 23 juin 1120.
Je suis fermement persuadée que mes heures sont comptées et je ne m'en préoccupe pas un instant. Je remets tout aux mains de Dieu tout-puissant et je ne me donne plus aucun souci sur ce qui en résultera, car ce serait une grande folie aux hommes et aux ‘ femmes de s’imaginer que tous les hommes ne sont pas égaux devant Dieu et qu'il doit faire pour eux quelque chose de spécial ; je n'ai point, grâce à Dieu, pareille présomption, ni autant d'orgueil; je sais qui je suis, et je ne m’abuse point à cet égard.