AU MÈME
25 julh 1720
Une de mes anciennes connaissances durant mon séjour à Hanovre, un nommé Hortencans, homme éclairé d’ailleurs et bon catholique, s'était figuré que l’absolution donnée par un évêque était d'une plus grande valeur que celle donnée par un simple prêtre quelconque. Je ne peux comprendre qu'un homme d'autant de raison ait vécu aussi longtemps
sans reconnaître la sottise de son opinion. Aucune absolution ne peut avoir d'effet lorsqu'il y manque les conditions nécessaires et le repentir de ses péchés, et tous les prêtres sont alors aussi bons que le Pape lui-même.
L’archevêque de Cambrai, dont vous me parlez, était très-habile et très-pieux, mais il était tombé dans la disgrâce du roi, de sorte qu'il est mort sans reparaitre à la cour '.
1 IL est permis de croire que la disgrâce de Fénelon fot la suite moins du Télémague (dont l'impression, commencée en 1699, fut suspendue par ordre supérieur) que d’une lettre bien bardie qu'il adressa à Louis XIV, et qui forme un contraste éclatant avec les écrits de l'époque, où toutes les formes de l'idolätrie étaient épuisées lorsqu'il s'agissait du monarque.
Cette lettre, dont l'origine avait été contestée, et au sujet de laquelle il n’existait que des données assez vagues, a été retrouvée, en 1825, par M. Renouard, qui l'a publiée d'après la minute originale (adjugée à sept cents francs à la vente de la bibliothèque de cet amateur, en novembre 1854). Celle pièce importante n'est pas fort connue, et nous croyons pouvoir en reproduire ici le début :
« Vous étes né, Sire, avec un cœur droit et équitable, mais « ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de « gouverner que la défiance, la jalousie , l'éloignement de la « vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes « souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre seul « intérêt,
< Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont « ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'État « pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était la « leur, parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé « de l'État et des règles, on n’a parlé que du roi et de son bon « plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. « On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la « grandeur de vos prédécesseurs. ensemble, c’est-à-dire pour
DE NADAME LA DUCHESSE L'ORLÉANS. 249 27 juin 1720.
La Dauphine ! avait de la capacité, mais elle faisait tout ce que voulait la vieille femme (/a Maintenon), afin de se mettre dans les bonnes grâces du roi; si le pauvre homme avait encore pu vivre une couple d’années, elle se serait délivrée de son esclavage, et elle n'aurait plus eu besoin de la vicille, car elle avait entièrement gagné le cœur du roi. La vieille, qui avait élevé le duc du Maine, comptait gouverner avec lui, et quand elle a vu que son coup manquait, elle a été au moment d'en mourir de douleur; jamais elle n’a pu se relever de ce chagrin.
Trois ducs, qui appartiennent aux premières maisons, ont fait, selon moi, des choses indignes : le duc
avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l’État, comme si vous pouviez étre grand en rulnant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée...
« On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun allié, parce qu’on n’a voulu que des esclaves. La guerre de Hollande, en 1672, n’a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut Jamais rendre une guerre juste, d’où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l’origine. »
Cette lettre est d'ailleurs dans le genre des Instructions que Fénelon donna à Mme de Maintenon sur sa demande, et qui sont insérées dans les leltres de Maintenon, 1156, in-12, t. 1H. Il s’y abandonne un peu trop à ses rancunes contre Louis XIV, et il dit durement à la marquise que le roi (son mari alors) ne pratique pas ses devoirs et qu'il n'en a aucune idéo (p. 224.)
4 C'est-à-dire la duchesse de Bourgogne.
d’Antin, qui est fils de la Montespan ‘, et par conséquent frère de ma belle-fille et de M“* la Duchesse, le duc maréchal d’Estrées et le duc de La Force; le premier a acheté toutes les étofes, afin de les revendre plus cher; le second tout le café et le chocolat; le troisième a fait pire, car il a acheté toutes les chandelles, et il les a mises à l'enchère. L'autre jour, comme il sortait de l'Opéra, des jeunes gens se sont mis à le suivre en chantant le chœur de l'opéra de Phaëton?.
« Alles, allez répandre la lumière; # Poisse un henreux destin « Vous conduire à la fn
« De votre brillante car:
« Alles, allez répandre la lumière, »
Vous pouvez vous imaginer à quel point on a fi.”
80 juin 1720.
Je pense que les princes allemands ne consentiront pus à ce que le fils ou le petit-fils du czar épousé une archiduchesse; ce serait trop dangereux pour toute l'Allemagne.
Le confession de la princesse de Nassau-Siegeri n’a fait rire. On appelle missionnaires les gens qui vont prècher; il y en a maintenant en Lorraine; ils préchent quatre fois par jour, et le duc de Lorraine assiste deux fois par jour à leurs prédications. Je ctains
4 Une curieuse notice sur ce due, vétitable type du courtisah, se rencontre dans les Causeries du lundi(t. V), de M. Sainte- Beuvé. Îl est peint sous de vilains traits dans les Mémoires de Saint-Simon,
+ L'opéra de PAa&lon, paroles de Quinault, musique de Lulli, représenté pour la première fois le 27 avril 1683.
qu'avec sa couronne d’épines, celte pauvre princesse ne soit devenue encore plus folle que son mari; vous verrez comme on l’attachera avec la chaîne qu'elle s’est mise au cou. Quant à la discipline qu'elle s’est laissé donner publiquement dans les rues, c'est ce qu'on ne souffrirait pas ici, et ce qui passerait pour une indécence; je ne peux tolérer des choses aussi ridicules. Le cardinal de Noaïlles a défendu les ptlerinages qu'on faisait le vendredi saint au mont Valérien, pieds nus et en se donnant la discipline, et on ne permettrait pas à des femmes de s’infliger pareil traitement. :
2 juiflet 1720.
La Montchevreuil était une méchante diablesse , mais la Maintenon avait bien raison de l'aimer ‘ et de lui faire dù bien, car cete dame l'avait nourrie et vêtue lorsqu'elle vivait encore dans la détresse et dans la plus grande pauvreté’.
1 Mme de Montchevreuil était, d'après Saint-Simon, le cœur, l'âme, la confiance totale et sans appel de Mme de Maintenon. Son meri devint gouverneur du due du Maine, et fut l'un des témoins du mariage de Louis XIV ayee Mme de Maintenon.
# Un catalogue d'autographes que nous avons déjà cité (L, en 1844, n° 301) offre un extrait d’une lettre importante de Mae de Maintenon au marquis de Montchevreuïl, lettre relative à l'éducation du jeune duc du Maine, « Je yoys diray que quey que l’on face, mon mignon sera un jgnorant, et que si on luy aprent quelque chose malgré luy, il l'oublierg ou fera semblant dé l'avoir oublié, quand il n’agira plus par la crainte. Cependant comme Mme de Montespan a d'autres vües, il faut aller son chemin, mais attachés-vous aux maximes de l'honneur, de la probité, du christianisme, et inspirés-luy de l'élévation et un désir ardent d’estre estimé ; voilà ce qui luy demeurera, et qui
252 CORRESPONNANCE 14 juillet 1720.
J'ai chaque jour de nouveaux désagréments : un jour on vient me dire que je n'aurai plus à manger, car mon intendant ne pouvait se procurer d'argent et n'avait que des billets ; un autre jour ce sont des marchands qui refusent de livrer des étoffes si on ne les paye en espèces ; une autre fois on annonce que les Parisiens veulent se soulever.
Le feu roi disait que par des chaines d'or on obtenait des ministres de Vienne tout ce qu'on voulait. 11 ne pouvait pardonner aux dames françaises de suivre les modes anglaises; il parlait très-plaisamment à cet égard, et dans la conversation il s’adressait à moi, car il espérait que je broderais là-dessus et que je ferais enrager les princesses; pour divertir Sa Majesté, souvent je ne mettois aucun frein à ma langue et je disais tout ce qui me venait dans la tête, ce qui faisait beaucoup rire le roi.
Le roi a gâté les jésuites ; tout ce qui venait d'eux était digne d’admiration, que cela füt raisonnable ou non, et il se laissait mener par le père La Chaise, qui est cause de bien du mal'.
est meilleur que le latin de Chevreau » (Il s'agit d'Urbain Chevreau, nommé en 1678 précepteur du duc du Maine, écrivain fécond, en grande réputation de son temps et fort oublié aujourd'hui). :
1 dirai les écrits dirigés contre le père La Chaise, nous indiquerons son Histoire, Cologne (Hollande), 1693, in-12, plusieurs fois réimprimée ; dans l'avis au lecteur, nous remarquons ce passago : « On a cnlevé des écrivains qui pourrissent encore
DE MADANE LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 253 18 juillet 1720.
1l faut, ma chère Louise, avant de répondre à votre bonne lettre, que je vous dise quelle horrible frayeur j'aie eue hier; je me rendis en voiture, comme à l'ordinaire, chez les Carmélites, et j'y trouvai M=* du Lude'. Nous étions fort tranquilles, lorsqu'arrive
« aujourd'hui dans les cachots du Mont-Saint-Michel ; d'autres « ont été assassinés jusque dans la cour de Hanovre, et le père « La Chaise n’a-t-il pas forcé les Génevois à lui rendre un mal- « heureux qui avait écrit quelque chose contre lui? »
Entre autres assertions calomnieuses, l'auteur raconte qu'en 1683, le Père avait extorqué du roi un ordre pour massacrer tous les réformés; quatre-vingts régiments devaient se rendre dans tous les lieux où étaient les huguenots, les ordres de massacre étaient envoyés à tous les évêques. M. le Prince (de Condé) em- Pécha l'exécution de cette entreprise. Nous ne eroyons rien de tout cela, mais nous regardons comme vraisemblable qu'il y avait en effet les jeudis et vendredis, jours d'audience du confesseur de Sa Majesté, plus de deux cents personnes dans son antichambre. Le biographe raconte que « le prince de Condé, « qui donnait sonvent des mortifications au père La Chaise, « ordonna à Molière de faire une pièce qui représenta si naïve- « ment ce jésuite qu'on ne put faillir à le reconnaître, et lui « promit une récompense de deux mille pistoles. Néanmoins « cetillustre comédien se contenta d'y dépeindre son génie et « sa morale fort au naturel, et déguisa la figure. » Il nous semble que les biographes et les commentateurs de Molière ont négligé cette anecdote plus ou moins authentique.
1 Le duc de Lude, mort en 1685, fut marié deux fois. La première de ses femmes était de la famille de Boillé; dans les annotations de Saint-Simon sur le journal de Dangeau, on lit à son égard quelques détails singuliers : « Toujours dans ses « terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux qu’elle piquoit mieux « qu'un homme, et chasseuse à outrance. Elle falsoit sa toi- « lette dans son écurie, et faisoit trembler le pays. Vertueuse « pour elle, et trop pour les autres, elle fit châtrer un clere en
La 22
354 ÉORRESPONBANCE
Mo: de Chasteatthier, pâle comme une morte, et elle me dit : « Madame, on ne saurait vous cacher ce qui < se passe ; vous trouverez toutes les cours du Palais- « Royal remplies de peuple; ils y ont porté des corps « morts écrasés à la Banque‘; Law a été obligé de se « sauver au Palais-Royal; on a brisé son carrosse en « mille pièces et on a enfoncé les portes. » Je vous hisse imaginer quelle impression fit sur moi une pa reille nouvelle ; je ne la laïssai pouttant pas paraître, car en pareil cas if ne faut pas manquer de résolution. Je me fis conduire chez le roi, comme à l'ordinaire; il y avait dans la rue Saint-Honoré un tel emtbarras que je fus une demi-heure sans pouvoir passer j'entendis les gens du peuple s'emporter contre Law, maisils ne disaient rien au sujet de mon fils et ils ra’ dressèrent des bénédictions; j'arrivai enfin au palais, mais tout y était fort tranquille et le peuple s'était retiré, Mon fils vint me voir et m'assura que tout ce tumraite avait été occasionné par quelques ivrognes ; les gens qui avaient été étouffés ne s'étaient pas soulevés pour demander le remboursement des billets par suite d'une extrème détresse; l'un d'eux avait cent écus das sa poche, et aucun de ceux qui avaient été arrêtés n'étaient sans argent; l’invasion du Palais-Royal
« sa présence, pour avoir abusé, dans on château, d'une de « ses demoiselles, le fit guérir, lui donna dans une boîte ce « qu'on lui avoit ôté, et le renvoya. »
1 Trois personnes avaient été étouffées dans la cuhus qui se pressait aux portes de la Banque pour lé remboursement des billets. Un plaisant fit courir un placard sur lequel était eet engagement d'un nouveau genre: « La Banque promet d’étoner à vue le porteur du présent billet. »
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 255 était l'ouvrage de quelques malintentionnés qui détestent mortellement mon pauvre fils',
Paris, 21 Julliet 1120.
L'argent est ici plus rare que jamais; mais, ce qui n'est pas rare, c’est Ja fausseté, la malice, Ja per- Adie et l'ambition; elles ne peuvent atteindre un degré
1 Cette émente inspira à un satirique, qui eut soin de garder l'anonyme, l'idée de parodior la dernière scène de MilAridate, et de représenter le régent mourant d'une blessure reçue dans une sédition. Nous transcrirons le début de ce petit écrit, qui n'est pas mal tourné :
uw, Ah! que voisje, seigneur? et quel sort est le vbtre?
Mon cœur de sa fureur et de tous ses forfaits Yeut d'autres sentiments que de tristes regrets. Ma régence, plutôt digne d'être abhorrée, Par des pleurs aujourd’hui doit-elle être hogprée ? J'ai désolé la France autant que je l La mort dans mes projets m'a seule interrompu ; Le Ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein Je versasse à mon rof un poison de ma main, Mais au moins quelque ch06e en mourant me sousele; J'expire euvironné des rentiars que j'inumole.… C’est à la même époque qu'il faut rapporter une autre pièce de vers, Le Régent malade, que nous trouvons dans ks manu Arits à
Lorsque tu livres à la-Parque ‘Trois damphios et notre monarque, : : Craie-n le faire impanémentt i Leurs ombres demandent vasgeance, Tremble, car lu touches au moment Qui, par fa mort, sauve la France, Un rimeur, non moins acharné, s'éeriaif :
Je vois tons nos malhenrs finie, ‘Le Ciel nous est propice,
plus élevé que celui auquel elles sont ici; pareil spectacle dégoûte de la vie. Les femmes qui sont ici ja- Jouses de leurs maris le sont par ambition plutôt que par amour, car elles veulent toutes gouverner, et il n’est pas de cuisinière qui ne se croie capable de gouverner l’État; de sorte que si elles n’ont pas d’empire sur leurs maris, elles sont furieuses, Le mieux est
Que le Tout-Puissant soit béni, Honorons sa justice, Fléaux vomis de l'enfer, Abandonner la France ; 11 meurt, et va chex Locifer Exercer la régence.
On allait jusqu’à reprocher au Régent des épidémies qui exer- <aient de cruels ravages : - Après avoir pris notre argent Par un conseil inique, Chassé le parlement Pour être despotique, Fait pablier impunément Cent arrèls qu'on déteste, I te manquait, maudit Régent, De nous donner la peste.
De nombreuses estampes satiriques furent dirigées contre le système. M. L. de Laborde, Palais-Mazarin, notes, p. 396, en énumère soixante-dix, presque toutes d’origine hollandaise. Du reste, en opposition à toutes ces satires, il se trouva quelques flatteries. On sait que dans certains exemplaires du Dictionnaire de Bayle, édition de 1120, dédiée au Régent, on rencontre, au bas du portrait de ce prince, dix-neuf vers qui font l'éloge du système de Law ; Il fallut les supprimer après la déconfiture (voir M. L. Laborde, Palais-Mazarin, p. 396). L'épitre dédicatoire, rédigée par La Motte, est fort ridicule ; elle s'exprime ainsl : « Les plus grands hommes regardent les louanges comme la récompense de la vertu, mais il semble que pour vous elle n’en solt que l'inconvénient. » Tout le reste est de celte force.
DE MADAME LA DUCHESSE D'ORLÉANS. 257 d'aimer son mari par devoir, et non par passion, de vivre avec lui en paix et amicalement, mais de ne pas se tracasser du cours qu’il donne à ses passions. De cette manière, on reste toujours bons amis, et la paix et l'harmonie se maintiennent dans le ménage.
30 juillet 1720.
Salvatico avait déjà commencé ses folies ici; il voulait à tout instant entrer dans la chambre de la princesse, etilen était même très-jaloux ; elle s’en est plaint à son mari, et celui-ci l’a dit à son père en le priant de renvoyer ce méchant diable. C’est ce que le père ne veut pas faire; il veut même faire de Salvatico son majordome.
40 juillet 1720.
Quand mon fils donne du désagrément à quelqu'un, il est certainement plus peiné que celui qui tombe ainsi en disgrâce. Il ne se soucie nullement des bijoux et il aime peu la toilette. Le petit corbeau noir (la Parabère) n’est pas désagréable, mais elle passe pour sotte. Elle est capable de beaucoup manger et boire et de débiter des étourderies; cela divertit mon fils et lui fait oublier tous ses travaux.
A M. DE HARLING.
der août 1720.
Je connais quelqu'un à Paris qui a été l’ami intime d’un savant abbé. Cet abbé avait connu très-particulièrement Descartes, et il a souvent dit que Descartes avait ri avec lui de son système, et qu'il disoit : « Je
ES
258 CORRESPONDANCE leur ai taillé de la besogne; nous verrons qui sera as- 562 s0t pour y donner. »