‹ Correspondance complète de Madame duchesse d'Orleans née Princesse Palatine, mère du regent;Chapitre 20 sur 32 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

3 octobre 1122.

Depuis avant-hier que je vous ai écrit, il n'est sur-

venu aucun changement en ce qui me concerne; cela ira comme Dieu voudra ; je me prépare donc à mon voyage à Reims; le temps montrera ce qui en résultera. Je vous envoie une lettre de votre neveu, et je vous assure qu’en quelque situation que je sois, je serai et resterai toujours votre véritable amie.

A LA COMTESSE LOUISE

Paris, 5 novembre 1722.

Depuis avant hier je suis revenue ici, mais dans un triste état.

Durant mon voyage j'ai reçu cinq de vos bonnes lettres, je vous en remercie bien sincèrement, car elles m'ont fait le plus grand plaisir. Je n'ai pu y répondre tant à cause de ma faiblesse que du tracas continuel où j'ai été; mon temps était tout pris par les cérémonies, par mes enfants que j'ai eus constamment autour de moi et par une foule de gens distingués, princes, ducs, cardinaux, archevêques, évêques qui viennent me voir. Je ne crois pas que dans le monde entier on puisse imaginer quelque chose de plus magnifique que * Je couronnement du roi; si Dieu me laisse un peu de santé, je vous en ferai la description *. Ma fille a été émue en me voyant; elle ne croyait guère à ma maladie et elle s'était imaginée que c'était seulement un

1 Le voyage de Reims pour assister au sacre de Louls XV.

# Cette description, que Madame ne put faire, se trouve dans l'ouvrage rédigé par Danchet, intitulé : Le Sacre de Louis XV dans l'église de Reims, le 25 octobre 1122; ce volume, trèsgrand in-folio, se rencontre facilement, mais il y a des exem-

plaires en papier de Hollande, avec les figures enluminées, qui sont fort précieux.

pou de fatigue; mais lorsqu'elle m'a vue.à Reims, elle & été si fort choquée que les larmes lui sont venues aux yeux; elle m'a fait de la peine; ses enfants sont bien venus; je crains que l’ainé ne soit-un géant, il æ'a encore que quinze ans et sa taille est extraordinaire; les quatre .sutres ne sont ni grands ni petits; le plus jeune, Charles, est extrêmement drôle; il se divertit avec ses sœurs et fait une foule de tours plaisants; on peut dire de lui, selon une expression de notre père, que sa langue ne maisit pas dans sa bouche; le plus joli des trois garçons, selon moi, c'est le second. Quant aux filles, la cadette est sans contredit la plus jolie, mais l'atnée a si bonne mine qu'on ne peut la trouver laide. Je voudrais bien causer davantage avec vous, mais je me sens trop faible.

Paris, 12 novembre 1732.

J'espère vous envoyer après-demain la grande relation du sacre; je ne sais rien dé nouveau, si ce n'est qu'on m'a dit une chose qui me cause la plus grande joie, c’est que mon fils a rompu avec ses maîtresses, et qu'il trouve qu’il ne peut plus continuer un genre de vie qui serait un très-mauvais exemple pour le roi et qui lui attirerait de justes reproches; que Dieu le maintienne en ees bonnes dispositions et dispose tout pour son bonheur; c’est la seule ehose qui me tragasse ; je suis sans aucune ingüiétude pour ce que Dieu décidera de moi. °

Paris, 21 novembre 1122.

Je baisse d'heure en heure et je souffre nuit et jour;

tout ce qu'on me fait ne me soulage en rien. J'ai grand besoin que Dieu m'inspire de la patience ; il me ferait une grande gréce s'il me délivrait de mes souffrances; ne vous affligez donc pas si vous venies à me perdre, car ce serait un grand bonheur pour moi. Paris, 26 novembre 1122.

En sus de ma maladie, j'ai autre chose qui me va au cœur, la pauvre vieille maréchale de Clérambaut' est fort malade.

Paris, 29 novembre 1722.

Vous ‘ne recevrez aujourd’hui qu'une bien courte

‘ Lire dans les Mémoires de Saint-Simon le portrait qu'il fait de cette dame, qui avait été gouvernante de Mademoiselle: «Elle étoit très-singulière, et quand elle étoit en liberté et

qu'il lui plaisoit de parler, pleine de traits et de sel: hors de là elle restoit des jours entiers sans dire une parole; elle avoit pensé mourir de la poitrine, et elle avoit eu la constance de rester un an sans proférer un: mot. Elle prétendolt deviner l'avenir par des caleuls et de petits points, et cela l’avoit fort atisehée à Madame qui aimoit fort ces éuriosités. » Dans ses notes sur le Journal de Dangeau, Saint-Simon, revenant sur 1e même sujet, représente la maréchale comme « riche, avare, bijoutière, ne se souciant de personne, et toutefois considérée. Elle Jouoit, sans mot dire, Ie jour et une partie des nuits, Elle avoit une sœur qu’elle aimoit passionnément et qui tomba malade. Elle y envoyoit à tous moments, puis quand elle sut qu'elle étoit au plus mal, elle dit : « Ma pauvre sœur, qu'on ne m'en parle plus! et elle n’en parla de sa vie. » 11 est quelquefois question d'elle dans les chansonniers manuscrits; bornons-nous à une citation : ct

De vous à moi, maréchale ma mie,

Vous sentez-vous dame d'honneur ou non?

Vous affecter beaueoup de pruderie,

Maïs vous avez un petit air fripon,

Lon, relon tonton.

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lettre; je suis plus mal que je n'ai jamais éléet je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit. Hier matin, nous avons perdu notre pauvre maréchale; elle n’a éprouvé aucune attaque, mais la vie l'a comme abandonnée. Cela me fait une peine sincère, car c'était une dame d’une grande capacité et de beaucoup de mérite; elle était fort instruite, mais elle ne le faisait pas paraître. On dit qu'elle a choisi pour héritier le fils de son frère aîné. 11 n'est pas surprenant de voir s’en aller une personne âgée de quatre-vingt-huit ans. ‘Il est toutefois pénible de perdre une amie avec laquelle on a passé cinquante-un ans; mais il faut que je m’arrête, ma chère Louise; je suis trop souffrante pour pouvoir en dire davantage aujourd'hui. Si vous voyiez en quel triste état je suis, vous comprendriez bien que je dois désirer que cela finisse '.

4 Madame mourut neuf jours après avoir écrit cette dernière lettre; elle fut portée sans pompe à Saint-Denis (voir Saint- Simon, t. XXX VII, p. 115, 123). Nous trouvons dans le Journal de Marais, en date du 3 décembre 1122: « Madame est très malades; on n’en espère rien ; les médecins empiriques viennent de tous côtés qui lui promettent beaucoup, mais elle leur dit à tous qu'ils sont des charlatans, et qu'elle en mourra. Elle a bien du courage et de la force d'esprit. Elle ne s'est point embarrassée du voyags de Reims, et a dit qu'on mourait fort bien partout, Elle a dit à son fs: « Pourquoi pleurez-vous? Ne faut-il pas mourir? » À une dame de sa cour qui lui voulait baiser la main, elle a dit : « Vous pouvez m'embrasser; je vais dans un pays où tout est égal, » — On perd une bonne princesse, et c'est chose rare. »

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