COBRESPONDANCE
perentes, el maintenant ma petite-fille, devenir reines d'Espagne. Celle que j'ai le plus aimée était ms belle-fille; j'avais pour elle l'affection la plus sincère, et comme si elle était ma sœur, car elle n'aurait pu être ma fille, puisque je n'avais que neuf ans de plus qu'elle. J'étais encore tout enfant lorsque j'arrivai ici; nous jouions ensemble avec Charlpa-Louis et le
« à après ls s6 réconcilièrent » (De Tooquevie). Lementey, dans son fragment déjà cité sur.les filles du Régent, est entré dans des détails curieux. Voici la lettre que la princesse écrivait à son père dans l’occasion la plus solennelle de sa vie, le lendemain de son mariage. Elle couvre dans l'original quatre pages de caractères informes. On appréciera par le style et l'orthographe l'instruction que recevait une princesse au Palais-Royal:
« Mon chere papa avant Jere le roy la reine et le prince me « vinre voire je netait pas encore arriver ici le lendemein gl « arriveret je fut marie le méme. jour cependant ili a eu au- # Jourd’huit encore des ceremoni a faire le roy et la reine me « traite fort bien pour le prince vous en avez ace oul dire je suis « avec un tres profond respec votre tres heumble et très ob « sante file »
Cette lettre est du 21 janvier 1122. Pendant la route, la princesse en avait adressé à son père une autre qui commence ainsi :
« A Basace ce 22 décembre Permet mon chere papa que « jail lhonneur en vous souhaitent davence une bonne ane de « prendre encore conge de vous et de vous asurer nuls terme « ne pouvant esprimer ma vive reconnessance de toust ce qua « vous aves fait pour moy que je vous la marquerez toute mâ « vie par ma bonne conduite et mon aplication à-playre. Troure « bon ausi que rendent justice à la maison du roy je m'en loue « infniment, Le clerge qui est très bien composer a eu touts « lexattude possible. »
Le maréchal de Tessé, ambassadeur à Madrid, après l'avoir représentés comme plus négligée et plus malpropre qu'une serxante de cabaret, ajoute avec raison, ce semble : « La jeuns
petit prince d'Eisenach; nous avons souvent fait un tel vacarme qu'on n'aurait pas entendu tomber lg tonnerre. Le S'il avait été question de faire épouser à l'infant d'Espagne une archiduchesse, et si le comte de Mansfeld vivait encore, je ne donnerais pas un cheveu de la vie de la princesse des Asturies, car il a empoisopné notre chère et pauvre reine, aussi sûr que je suis à vous écrire ‘. On n’est pas scrupuleux à cet
« reine est un papier blauc mal plié, » indiquant ainsi que sa réputation équivoque était la suite d'une enfance mal dirigée plutôt que de vices réels. La Place ( Pièces intéressantes eé peu connues, t. 1, p. 34) raconte comment le comte de Bonneval relcva à Bruxelles des bruits calorhnieux relatifs à un gentilhomme français qu’on disait avoir été assassiné à Madrid pour avoir été trouvé chez Ja reine. Après la mort de son mari elle revint en France; Barbier { Journal, t. 1, p. 266) la dit bien faite, blanche, grasse, mais sans plus de résolution et de sentlment qu'un enfant de sept ans. Il raconte comment, en 1127, elle se retira dans un couvent avec une camériste, un chlen et deux chats.
- 4 Cette accusation, qui n'est nullement prouvée, se retrouve daris les Mémoires de Salnt-Simon, qui attribue en outre la mort du prince électoral de Bavière au polson que lui fit administrer la cour de Vienne {volr t. 111, p. 95; t. IV, p. 81, et t. XIV, p. 27}. On lit dans les Mémoires de Louville : « Fi n'est « pas douteux que la reine d'Espagne, nièce de Louis XIV, n’ait « été empolsonnée en 1689, et qu'elle n'ait payé de sa vie « l'inutile empire qu'elle avoit su prendre sur son époux. » M. Vatout (le Palais-Royal, 1838, in-8, p. 87) s'exprime ainsi: « Les mémoires du temps font entendre que Me d'Orléans, femme de Charles I, mourut empolsonnée par la comtesse de Soissons. Des documents particuliers donneralent à penser qu'elle périt victime d'une singulière intrigue de cour. Dans la crainte de voir la couronne d'Espagne passer sur une tête étrangère, des personnes qui étaient dans le secret de l'inpuls=
358 CORRESPONDANCE égard dans le conseil impérial, et, sans que l’empereut le sache, on expédie les gens dans l'autre monde.
Paris, 19 février 1722.
Je fus hier voir notre duchesse, de Hanovre pour lui faire compliment de condoléanca, au aujat de la mort de la duchesse de Zell, qui est décédée le 4 de ce mois; plût à Dieu que ce fût survenu soixante ans plus tôt!
Paris, 21 février 1722.
Les gens gros, grands et forts ne vivent pas plus Tongtemps que les autres ; nous le voyons bien par la pauvre princesse de Ragotri; dimanche, elle était fraîche et bien portante; lundi, après qu’elle se fut fait arracher une dent, il lui vint un abcès dans la bouche et de la fièvre; on l'a saignée deux fois au
sance de Charles II, avaient conseillé à la reine d'admettre en ssoret un autre que son mari dans la couche royals; elle re poussa ce conseil avec une vertueuse indignation ;. mais pressentant le danger dont elle était menacée, elle écrivit à son père pour demander du contre-poison. IL arriva trop tard. » On lit dans le Journal de Dangeau, 18 août 1696 : « Monsieur manda à Madame royale, sa fille, qu’elle se défiât de M. de Mausfeld, contre qui il y avait eu de grands soupçons à la mort de la reine d'Espagne, sa sœur. » D'autres écrivains du temps ‘ ne doutent pas de la réalité de ce crime, et M. Monmerqué, dans vue note de son édition des Letéres da Mme de Sévigné, a réuni des conjectures tellement fortifiées les unes par les eutres, qu'elles équivalent, on peut le dire, à une certitude.
-1 Saint-Simon parle de « la facilité de la maison d'Autriche à s'aider du poison pour se défaire de ce qui l’embarrasse » tXUX, p. 26.
bras et une fois au pied; elle se trouva mieux un moment après celte saignée, mais ensuite elle dit : <Je me sens plus mal, » et elle a rendu l'esprit. On l’a enterrée hier dans son couvent. Ses gens m'ont raconté à son égard une chose tout à fait extraordinaire : lorsqu'elle était à Varsovie, elle rêva une nuit qu'un étranger venait lui parler dans une petite chambre qu’elle n'avait jamais vue; il lui présenta un verre et lui dit de boire; elle n’avait-pas du tout soif et elle s’y refusa; il insista et lui dit que c'était .pour la dernière fois de sa vie qu’elle buvait; làdessus elle s'éveilla. Ce rêve lui resta toujours dans la tête ; lorsqu'elle vint ici, elle logea d'abord dans un hôtel, et, s'étant trouvée ineommodée, elle demanda un médecin ; on lui amena le docteur Helvétius, qui est un des médecins du roi par quartier; son père est un Hollandais; c'est un. habile homme et fort estimé. Aussitôt qu’elle l'aperçoit, elle manifeste un grand trouble. Le comte Schlieben lui en demande la cause; elle répond que le docteur Helvétius reproduit trait pour trait, à ses yeux, l’homme qu'elle a vu en songe à Varsovie, puis elle se mit à rire et dit: «Je, ne mourrai pas de cette maladie, câr cette chambre, n'est pas celle que j'ai vue à Varsovie. » Lorsqu'elle vint dans le couvent de Chaillot, et qu'elle vit l'ap-. partement qu’on lui avait préparé à l'avance, elle dit à ses gens : « Je ne sortirai pas en vie d'ici, car c’est la chambre que j'ai vue en songe en Pologne, et où j'ai bu pour la dernière fois. » La chose s’est en effet réalisée; c’est vraiment fort étrange, mais il mo semble que ces choses-là arrivent aux princes de la
360 COnRESPONDANCE
maison de Hesse plus qu’à toutes autres personnes. Quelle en est la raison? Dieu le sait. Nous autres, gens du Palalinat, nous sommes tout différents; nous n’avons jamais ni apparitions ni rêves.
3 mars 1722.
. La vieille ( Matntenon) éloignait le roi de moi tant qu’elle pouvait; elle avait fait de manière que toutes les personnes de la maison royale ne pouvaient entrer dansle cabinet de Sa Majesté ; ma demande à'cet égard ne me fut pas refusée formellement, mais élle ne me fut accordée -qu'après la mort du Dauphin et de la Daupliine. Celle-ci accompagnait le roi en beaucoup d'endroits où je n’allais point, et où je n'aurais pas voulu aller, car ellè allait avec lui lorsqu'il était âssis sur un sale trône, ce que la vieille faisait aussi, afin d’avoir toujours ce moyen de parler au roi en secret.
10 mars 1722.
L'histoire du prince Émmanuel de Portugal est comme un roman. On dit que on frère, le roi, voulut d’abord le faire prêtre et évêque; cela ne lui convenait pas, et il voulait s'en dispenser, car on prétend qu’il était amoureux dans son pays. Le roi le fit venir, lui demanda s’il était vrai qu’il ne voulût pas être ecclésiastique. Le prince ayant répondu que c'était vrai, le roi donna, dit-on, un soufflét à son frère; là-dessus l'infant répondit : « Vous êtes mon frère-et mon roi, je ne puis ni ne dois me venger de vous ; mais comme vous m'avez fait un affront, vous ne me reverrez pas
de tonte. votre vie ». On dit qu’il partit la nuit même. Le roi lui avait ordonné de s'en retourner de Paris en Hollande ; l'infant n’a rien répondu à cet égard ; aussi ni le gouverneur, ni l'ambassadeur ne doutèrent qu'il n’eût la volonté d’obéir à son frère. Il dit à l'ambassadeur qu’il avait envie de voir Versailles et Marly. L'ambassadeur fit tout préparer, et lui et sa femme partirent avec le prince; le gouverneur et un gentilhomme du prince furent de la partie. Lorsqu'ils revinrent de Versailles et qu’ils furent arrivés au milieu du cours, le prince fit arrêter et s'écria : « N'est-il pas venu ici une chaise de poste » Une voix répondit : « Oui, monseigneur, en voici quatre. — C'est assez, | dit le prince. » 11 se tourna vers l'ambassadeur, le remercia extrêmement des grandes preuves d'amitié qu'il lui avait données, et il ajouta : « Je ne désire rien plus que de trouver une occasion de vous témoigner ma reconnaissance; je pars en ce moment pour me rendre à Vienne chez l'empereur, il est mon cousin, et me recevra bien, je l'espère. Je veux apprendre dans ses troupes, et contre les Tures, à faire mon métier. » 11 adressa aussi ses remerciments à son gouverneur de la peine qu'il avait eue de l’élever, et lui protesta que si Dieu lui accordait du bonheur, son gouverneur le partagerait certainement. I] fit aussi un compliment au gentilhomme, et il descendit ensuite, appela les chaises de poste et se mit dans l’une; son favori, un petit jeune qui est un drôle assez laid, mais qui, dit-on, a beaucoup d'esprit, se mit dans l'autre, et ses deux valets de chambre dans la troisième et la quatrième. D'autres disent (ot c'est ce qui LA at
rend lo roman eueore plus parfait) qu'il aurait été amoureux, en Portugal, dé Me de Ribeira, avant qu'elle no fo mariée, et qu'il avait voulu l'épouser, que le toi sou frère n'avait pas voulu le permettre, et que, peu de temips avant son départ, le meri l'avan surpris aux genoux de sa femme, et ve mari est terriblement jaloux, ét cela hta le départ du prince. Le roman est ainsi accompli. -
Paris, 26 mars 1122.
Je ne ervis pas qu’on puisse dans le monde entier tronver ne enfent plus aimable et plus jolie que notre jolte infante'; elle fait des réfiesions qui ñeraiert dignes d'une peréonse de tronte aus : « On dit que quand ott meurt à mon âge on est sastté, 09 où va droit ent paradis; je serais donc lion heureuse sù le bon Dieu voulait me prendre. » Je crains qu'elle n'ait trop de moyens et qu'elle ne vive pas; elle à lee plus gentilles façons du monde; elle m'a tout à fait prise en amitié, et elle çourt au-devant de moi, dans som antichambre, les bras grand-ouverts et m'embrasse avec affection. Je ne suis pas ral avec le roi; j'ai joué hier à son gouverneur un tour qui m'a bien 4 L'infante d'Espagne amenée en France pour y être élevée et épower Louis XV ; cette union n'eut pas lieu, maïs ce projet, quise liait avec le mariage de deux filtes du Régent avec deux mfants, termine le querelle emtre Philippe V et la amison d'Orbéens. Cetie négesiasion fut memée à bonne fn, par le père Daubenton, confemew du roi d'Espagne , qui obtint , en échange de son zèle, deux stipulations secrètes févorables à son ordte, la désignation d'un jésuite pour confesseur du rot, et F'exih du chan celier d'Aguessonu( vois les Mémoires de Maunepas, t. 1, p.222).
divertie. 1s sont tous extrémement faloux du roi, dans la erkinte qu'on ne lui dise quelque chose com tre eux; je les ai bien attrapés. Avant-hier, fe roi avait souffert d'une colique venteuse ; je m'approche de lui avec empressement tenant un bitlet à la main; ke maréchal de Villeroi fut extrémeinent embarrassé, il me dit de l'air le plus sérieux : « Quel billet donnez-vous là au roi? » Je répondis avee non moins de gravité : « C'est un rermède contre la colique des vents.» Le maréchal répliqua : « 11 n'y à que le prenier médecin du roi qui puisse lui proposer des re mèdes.» Je répondis : « Pour velni-ci, je suis sûre que M. Dodart l'approuvera ‘; {1 est même écrit en vers. » Le roi était aussi fort embarrassé ; il ouvrit le papier et se mit à rire. Le maréchal, n'y tènant plus, demanda : « Peut-on le voir? » Je répondis : «Oh, oui, ce n’est pas un secret; » il se mit à lire:
Pétes, vous ne sauries mieux faire, Pétes, Trop heureux de vous défaire d'eus.
Pen, : Vous ne uriez mieux faire; L Trop beoreax, De vous délivre. d'eux 2.
1 Claude-Jean-Baptiste Dodart, nommé en 1118 premier médecin de Louis XV, et mort en 1130, Agé de soixante-six ans, sans avoir laissé aucun écrit,
3 Les vers de Madame sont parfaitement digues de figurer
H s'éleva un tel éclat de rire que je ne fus pas sans me repentir d’avoir fait cette farce, car lé maréchal paraissait réellement fâché; c’est encore un trait qui me rappelle ma jeunesse. Nous avons ici d’étranges anecdotes. Une demoiselle a montré une résolution étonnante : Un gentilhomme, après avoir séduit et rendu enceinte une de ses sœurs, ne voulait pas l’épouser ; il avait tué en duel uh de ses frères et balafré le visage à un autre, et, pour déshonorer toute la famille, il prétendait qu’il avait eu commerce avec la mère, de sorte qu’il ne pouvait épouser la fille. M"* de Saint-Étienne, voyant que celui de ses frères qui vivait encore n'avait pas assez de cœur
dans la Crépifonomie, Parié, 1815; dans le Dieu des Vents, La Haye, 1176; dans le Guide du Prussien, 1825, et dans les nombreux ‘ouvrages du même genre, mentionnés dans le cu rieux répertoire spécial qui fait partie de la Bibliotheca scatodogica, Seatopolis, chez les marchands d'aniterges, l'année sea togine, 5850 (Paris, Jannet, 1850). Pareilles plaisanteries, qui paraîtraient aujourd'hui de'bien mauvais goût, étaient alors vues avec plus d'induigence ; Tallemant dès Réaux parle dans ses Historiettes (t. IV, p. 83 de l'édition in-12) d’un membre de la famille des Arnauld, qu'on appelait Arnauld le Péteux, « parce que, dès sa jeunesse, il étoit accontumé à péter partout. » On rencontre dans un recueil de vers publié par le libraire Sercy, sous le règne de Louis XIV, une pièce adressée À une demoiselle tourmentée des vents, que nous ne voulons pas citer. Cela s'imprimait avec privilége royal, et se dédiait à un aumônier de Sa Majesté. D'après Saint-Simon, on fit à la cour mille plaisanteries sur la duchesse de Montfort atteinte d'une fort désagréable infirmité de ce genre. Benserade, en composant les vers d’un ballet où figurait Louis XIV lui-même, s'était permis de dire :
Car rien v'en dangereux comme les vents conlis.
pour laver la honte de cette famille, est allée trouver M. des Escart et lui a dit : « Vous avez déshonoré ma famille tout entière; vous pouver le réparer en épousant mn sœur. Prenez garde à ce que vous me répondrer, car si vous ne répondez pas bien, vous pourrez vous en repentir; regardez-moi bien; me reconnaissez-vous? » 11 répondit : « Oui, je vous reconnais bien; vous êtes M'° de Saint-Étienne, mais je n’épouserai pas votre sœur, quoiqu’elle soit grosse de moi. » Alors la demoiselle saisit un pistolet chargé qu'elle avait dans sa poche et lui casse la tête; il a vécu encore quelques heures et a déclaré qu’il lui pardonnait sa mort. On sollicite en sa faveur, et je trouve qu’elle mérite bien sa grâce ‘. — L'autre histoire étrange est celle d'un jeune prêtre de vingt et un ans, qui était fort instruit et qui avait été chargé de donner des leçons de latin à M"° de Vermandois. Il est devenu fou d'amour pour elle, et il a écrit à Ms la Duchesse qu’il voulait l'épouser ; il a écrit à la jeune princesse une foule de lettres où il exprime sa passion. L'abbesse n’a pas voulu que ces lettres fussent remises, mais elle a envoyé à ce prètre le confesseur du couvent, afin de lui dire qu'il eût à s'abstenir d'écrire et de venir au couvent. Le jeune prêtre a répondu : «Je vois bien que tu es mon rival et que tu veux m'’enlever la princesse; il est permis de tuer son rival; » et là-dessus, il prend un pistolet qu'il avait dans sa poche, brûle la cervelle au pauvre
* Cette demoiselle se nommait Du Chéron, et le fait se passa à Montpellier. Voir le Journal de Marais, Revuc rétrospective, t VIN, pe 279.
eonfegseur, et l'étend roide mort. On l'e condamné à être roué, mais Mwe la princesse sollicite fort là grâce de ce pauvre fou. .
Il arrive‘ici des choses qui montrent, selon moi, que Salomon a eu tort de dire qu’il n'y avait rien de neuf sous le soleil ; c’est ainsi que-M* de Polignac a dit à son mari : « Je suis grosse; vous savez bien que ce n'est pas de vous, mais je ne vous conseille pas de faire de bruit, car, s’il y a un procès à cet égard, vous perdres, et vous savez bien quelle est la loi dans ce pays ci: Tout enfant né dans le mariage appartient au mari; ainsi cet enfant est à vous; d’ailleurs, je vous le donne. » Je crois qu'il ne s’est jamais rien vu de pareil. -
Paris, 16 avril 1722,
Les jeunes gens; à l'époque où nous sommes, n’ont que deux objets en vue, la débauche et l'intérêt; la préoccupation qu'ils ont toujours de se procurer de l'argent, n'importe par quel moyen, les rend pensifs et désagréables; pour être aimable, ik faut avoir l’esprit débarrassé de soucis, et il faut avoir la volonté de se livrer à l’amusement dans d'honnêtes compsgnies, mais ce sont des choses dont on est bien éloigné'aujourd'hui.
H quë trop vrai que chacun à ses paines ot seu soucis; j'ai vu hier des personnes sincèrement affligées et dont je partage sincèrement les chagrins, M** la Princesse et sa petite-fille, la jeune princesse de Conti; elle a entamé un procès contre son mari, il veut absolument la ravoir et elle a éprouvé de sa part
des traitements si affreux, qu'elle veut également à toute force se séparer de lui; cela fait un bruit terrible ‘. . Fe
Tous 226 arf iv22.
Les moines du couvent d'Ibourg. voulurent.se venger de ce que je les avais dénoncés, sans m'en douter, en disant à l’abbé qu'ils avaient pêché dans na étang sous ma fenêtre, chose que l'abbé avait défendue; ils s'avisèrent de me verser du via blane à la place d’eau. Je disais : « Je ne sais ce que c'est que cette eaudà, plus j'en mets dans mon vin, plus il devient fort, » Les moines disaient : « Nous avons de bien. bon vin. » En sortant de table, je voulus aller au jardin ; mais si l’on ne m'avait retenue, je serais tombée dans l'étang : je me jetai par terre et je m’endormis aussitôt. On me ports dans mia chambre et je me mis au lit. Je ne me réveillai que le soir à neuf heures; je me souvins de tout ce qui s'était passé ; c'était le jeudi saint; je portai plainte à l'abbé de ce que ses moines m'avaient fait : ils furent mis en prison. On m'a souvent plaisantée au sujet de ce jeudi saint.
8 mal 1722,
On avait fait au roi une telle peur de l'enfer, qu'il croyait que tous ceux qui n'avaient pas été instruits par les jésuites étaient damnès, et qu'il craignait d'être damné aussi s’il les fréquentait. Quand on voulait perdre quelqu'un, on n'avait qu'à dire : Il est hugue-
4 Le Journal de Barbier, t. 1, centient des détails fort étendus sur cette affaire, ©
368 SORRESPONDANCE
not ou janséniste; alors l'affaire était faite. Mon fils voulut prendre à son service un gentilhomme dont la mère était une janséniste déclarée. Les jésuites, pour faire une affaire à mon fils auprès du roi, lui dirent que le prince voulait prendre un janséniste à son service. Le roi fit appeler mon fils et lui dit : « Comment, mon neveu, de quoi vous avisez-vous, de prendreun jenséniste à votre service? — Moi! répondit mon fils; je n'y-pense pas. » Le roi dit : « Vous prenez un tel, dont la mère l'est. » Mon fils se mit à rire et répondit : « Je puis assurer Votre Majesté qu’il n’est sûrement pas janséniste; ilest même plus à craindre qu'il ne croie pas en Dieu. — Oh! dit le roi, si ce n'est que cela, et que vous m'assuriez bien qu’il n’est pas janséniste, vous pouvez le prendre. »
Paris, 14 mai 1722.
Je né sais pas si je vous ai fait part du beau dialogue qui a eu lieu, il y a quelques mois, entre M”°’ de Polignac et de Sabran‘ et déux duchesses; les duchesses n'étaient pas de si bonne maison que ces deux dames; les dames ne voulaient pas qu’au bal de l’Hétel-de-Ville les duchesses se missent au-dessus d'elles : < Vous voulez vous mettre au-dessus de nous pour montrer vos beaux habits qui sortent de la boutique de votre père »; les duchesses piquées de ce discours, répondirent : « Si nous ne sommes pas d’aussi bonnes
1. Fille de la duchesse de Foix et l’une des maîtresses du régent (voir Saint-Simon, t. XXIX, p. 251). « Rien de ai beau
qu'elle, de plus régulier, de plus agréable ; elle étoit insinuante, débauchée, charmante surtout à table. »
maisons que vous, au moins nous ne sommes pas des putains comme vous » ; les dames répondirent : « Oui, nous sommes des putains et nous voulons l'être, car cela nous divertit. » Ne sont-ce pas là de beaux propos chez des dames de qualité‘? La princesse de Siegen pourrait bien en dire autant; j'approuve fort qu'à Francfort on ne veuille pas la voir; si on en faisait de même ici, les femmes seraient plus réservées et ne s'exprimeraient pas avec l’effronterie dont elles donnent des preuves, comme vous voyez.
Je ne crois pas qu'il existe une nation plus ingrate et plus intéressée que les Français; si je ne l'avais pas vu de mes yeux, je ne pourrais le croire.
Paris, 16 mal 1722 © Je vous remercie bien de prier pour moi; je n'ai plusrien à demander pour mon bonheur en ce monde; pourvu que Dieu protége mes enfants, je suis contente, mais j'ai grand besoin qu’on l’intercède pour mon bonheur dans l’autre vie, ainsi que pour mon fils. Dieu veuille le convertir, c’est la seule grâce que je lui demande. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris, tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi chrétienne et même qui croient en notre Sauveur; cela me fait frémir.
21 mai 1722.
Après le décès de Monsieur, le roi me fit demander 1 Voir le Journal de Barbier, t. 1, p. 341. La duchesse de
Biron et Mme de Rupelmonde se traitent de p....ns ot s’envoient faire f.
s0 CORRESPONDANCE
où je voulais aller, si c'était dans un couvent de Paris, ou à Maubuisson, ou ailleurs. Je répondis que puisque j'avais l'honneur d'être de la maison royale, je ne pou vais avoir d'autre demeure que là où était le roi, et que je voulais ainsi aller droit à Vereailles. Cela plat au roi; il vint me trouver ; cependant il me piqua un peu, car il me-dit qu'il m'avait fait demander où je voulais me retirer, parce qu’il n’avait pas pensé que je voulusse rester au même’endroit où il était. Je dis que je ne savais point-qui avait pu faire à Sa Majesté d'aussi faux rapports contre moi, et que j'avais plus de respect et d’attachement pour Sa Majesté que tons ceux qui m'avaient aceusé à faux. Alors le roi fit sortir tout le monde, et nous eùmes un grand éclaircissement dans lequel le roi me reprocha de haïr Mw° de Maintenon. Je dis qu'il était vrai que je la haïssais, mais stulement par attachement pour lui, et parce qu'elle me rendait de mauvais offices auprès de Sa Majesté; cependant j’ajoutai que s’il lui était agréable que je me réconciliasse avec elle, j'étais prête à le faire. La bonne deme n'avait pas prévu cela, autrement elle n’eurait pas laissé approcher le roi de moi, il fut de si bonne foi qu'il me resta favorable jusqu'au dernier moment. Il fit venir la vieille et lui dit : « Madame se veut bien faccommoder avec vous; » il nous fit embrasser, et cela se termina de la sorte. 11 voulut ensuite qu’elle vécût bien avec moi; c’est ce qu'elle fit aussi en apparence, mais sous main elle me joua toutes sortes de tours. I1ne me répugnait pas d'aller faire un voyage à Montargis, mais je ne voulais pas que cela eût l'air d’une disgrâce, et comme si j'eusse commis
DE MADAME LA DÜCHESSE D'ORLÉANS, 37t
quelque délit qui m'eût fait chasser de la cour. Il était à crainôre d'ailleurs qu’à deux journées d'ici on ne mme laiscät mourir de fains, et cela ne faisait pas mon affaire, j'aimai mieux me réconeilier avec le roi. Quant à la retraite dans un couvent, je n’y trouvais pas du tout mon compte; mais c'était justement là ce que la vieille aurait désiré. Le château de Montargis est mon douaire ; à OrKans il n'y a pas de maison ; Saint-Cloud n'est pas un apanage, c’est une propriété que feu Mon« sieur avait achetée de son propre argent. Or, mot douaire n’est rien ; tout ce que j'ai pour vivre vient du roi et de mon fils; on m’a laissée au commencement de mon veuvage saus rien me payer; on me devait à Ja fin trois eent mille francs, qu’on ne m'a payés qu'après la mort du roi; qu'eût-ce donc été si j'avais choisi mea retraite à Montargis‘?
Paris, À juin 1722,
Le savant de Halle qui a amené le margrave de Dourlach à renoncer à sa conduite scandaleuse et à renvoyer son sérail, mérite sûrement une place dans le ciel; mais quant au maudit prêtre qui, assurément par intérêt, a si fort égaré le margrave, il est digne de la punition la plus sevère ; il ne suffit pas de le déposer, il faudrait le condamner à une prison perpétuelle ; les autres y regarderaient davantage avant de donner de mauvais conseils, : .
% Voir à ca sujet les Mémoires de Choisy, 1127, t. M, pe 72 « Lorsque Monsieur eut reçu ce qui revenoit de sa femme pour « la succession de l'électeur palatin, il acheta des pendants
« d'oreilles de quarante mille écus, et se ft un grand plaisir de « meubler sa galerie du Palais-Royal, »
Les mendiants qui parcourent le pays sont ordinairement de grands coquins. Il y a quelques années on en tua un qui avait la coutume de suivre la cour monté sur un âne : c'était un assassin; il faisait semblant d'être tombé de son âne, il suppliait les gens de venir, par charité, l'aider à se relever. Il avait un couteau et un sifflet, et ceux qui venaient l'aider dans des endroits écartés, avec son couteau il leur- coupait le cou, et avec son sifflet, il appelait ses camarades qui venaient dépouiller les pauvres victimes.
15 juin 1722.
Le Dauphin (le duc de Bourgogne) avait beaucoup de moyens; sa piété était du fond de l’âme, mais il avait une faiblesse, il se laissait mener par sa femme comme un enfant; elle lui faisait, malgré tout son esprit, croire tout ce qu’elle voulait. 11 a bien montré que son amour pour elle était grand, car le bon sire est certainement mort de chagrin de la perte de son épouse, et il avait toujours dit qu'il en serait ainsi. Un savant astrologue de Turin avait fait à M”° la Dauphine son horoscope, où elle a trouvé tout ce qui devait lui arriver en sa vie, et qu’elle mourrait dans sa vingt-septième année. Elle en parlait souvent ; un jour elle dit à son mari : « Voici le temps qui approche où je dois mourir; vous ne pouvez pas rester sans femme à canse de votre rang et de votre dévotion ; dites-moi, je vous prie, qui épouserez-vous ! » Il répondit : « J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et, si ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais, car dans huit jours je vous
guivrais au tombeau. » Cela est arrivé justement comme il l'avait dit; en effet, le septième jour après la mort de son épouse, il est mort aussi. Ce que je dis là n'est pas un conte, c'est la pure vérité. Pendant que la Dauphine était encore bien portante, fraiche et gaie, elle disait souvent : « 11 faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année. » Je croyais que c'était une plaisanterie, mais la chose n'a été que trop réelle. Lorsqu'elle tomba malade, elle dit de suite qu'elle n’en réchapperait point.
2 Juillet 1722",
La reine-mère était fort tranquille au sujet du cardinal Mazarin, il n'était pas prêtre, il pouvait donc bien se marier. On en connaît maintenant toutes les circonstances; le chemin secret qu'il prenait toutés les nuîts pour aller la trouver est encore au Palais- Royal.
Saint-Cloud, 30 juillet 1122.
On n’entend parler que de meurtres et de vols. On a trouvé dans une chapelle, affichés sur les murs et jusque sur l'autel, des placards annonçant que, si on ne cesse pas de rouer et de pendre, le feu sera mis aux quatre coins de Paris.
Saint-Cloud, 6 août 1722.
J'ai vu aujourd’hui un homme qui est tellement malheureux, et qui m'a fait tant de peine, que les * Cette lettre porte à tort la date de 1129 dans l'édition allemande de 1189.
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larmes m'en sont venues âux yeux. H y a quatre s04 que le petit-fils du ic dé Villeroi, lé due de Rais, # épousé la fille du due de Luxembourg, qui s'est si fort plongée dans la débauche, que pour plaire aû duc de Richelieu elle a soupé nue avec lui et se bons amis. Il y a quelques mois, elle s’est mise avec ce coquin de Riom qui a Pair d’un esprit malin; elle ne s’est pas contentée de lui, mais elle a pris aussi son beau-frère le chevalier Dédie; comme Riom lui en faisait des reproches, elle lui a demandé s'il s'és tait figuré qu'elle dût se contenter de hui aved le temi= pérament qu'elle avait, et elle ajouta qu'il devait lui avoir de la reconnaissance si elle l'épargnait et en prenait d’autres avec ni, car elké ne pouvait s’endormir si elle n'avait été caressée huit fois '; n'est-ce pas 14 une belle personne? L’envie lui prit ensuite de se remettre avec le duc de Richelieu, mais celui-ci persistant dans sa ferme résolution d'avoir toutes les jeunes dames, a déclaré à son amie que si elle vaulait renouer avec Ii, il fallait d'abord qu'elle lui livrêt sa helle-sœur, la marquise de d’Alincaurt. Elle s'y est engagée et, vendredi dernier, la duchesse de Rais mena avec elle.la marquise. se promener dans les jardins. Lorsqu'on fut dans le petit bois, Riom survint avec Richelieu; la duchesse voulut se saisir des mains dé sa belle-sœur, mais celle-ci poussa des cris si effroyables et résista tellement, que des promeneurs vinrent à son secours. Elle courat aussitôt trouver sa mère, la maréchale de Bonfllers, et lui
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ports plainte. La maréchale la mena dans la nuit cher le maréchal de Villeroi qui, de grand matin, fit mettre Ja duchesse de Rais dans un carrosse ; elle a été conduite à Paris et, de là, on doit la mener dans un couvent de province'; mais ce n'est pas le seul malheur qui soit arrivé au maréchal, car, presque aussitôt, on apprit une horrible orgie à laquelle avaient pris part, sans y mettre le moindre mystère, un gentilhomme nommé M. de Rambure, qui s'est marié cette année, et qui.est neveu du premier président, le jeune Boufflers , qui n’a que dix-sept ans, le marquis d’Alincourt, le marquis de Même qui a plus de quarante ans. La chose est trop horrible pour que je l'écrive. Le maréchal s’est empressé d'écrire à mon fils et il a obtenu une lettre de cachet qui exile son petit-fils, le marquis d’Alincourt ; le marquis de Rambure a été mis à la Bastille, le marquis de Même exilé en Lorraine, et le petit Boufflers dans une de ses terres ?. Sa mère est bien à plaindre. C’est une digne et brave ferme qui a élevé ses enfants avec beaucoup de soin. Je la connais très-bien ; elle a été élevée avec mes enfants. Lorsqu'elle vint trouver mon fils, il ne la reconput pas, tant elle était changée; elle ne fait que pleurer nuit et jour; je la plains de toute mon âme. On ne parle pas ici d'autre chose.
1 Voir le Journal de Marais, Revue rétrospective, t. VUL, p. 220.
* Voir le Journal de Marais, t. VIII, p. 221 et 222. « Quand le roi a demandé pourquoi tous ces exils contre ces jeunes seigneurs, on lui a dit que c'étoit parce qu'ils avolent arraché des palissades dans le jardia. v
Lorsque la princesse de Siegen vint ici, elle n'était pas ce qu’elle est devenue depuis, mais elle s'est tout à fait corrompue : lorsqu'on a pris une fois l'habitude de la débauche, il est fort rare qu’on s'en corrige. Je dois vous dire que le vieux maréchal de Villeroi s'était mis dans la tête, depuis quelques jours, l’idée de ne pas vouloir que mon fils parlât au roi en particulier, ce qui a si fort irrité mon fils qu’il l'a fait arréter et mener à Villeroi; le duc d’Escars est gouverneur du roi-en remplacement du maréchal.
30 août 1722.
I n’y a pas au monde un meilleur air que celui d’Heidelberg et surtout celui du château où est mon appartement; rien de mieux ne saurait se rencontrer. Personne mieux que moi ne peut comprendre, ma chère Louise, ce que vous avez dû sentir à Heidelberg; je ne peux pas y songer sans la plus vive émotion, mais je ne veux pas en parler ce soir, cela ma rend trop triste et m'empêcherait de dormir.
A M. DE HARLING.
: 29 septembre 1722.
Je fais ce que mon docteur ordonne, afin de ne pas être tourmentée, et j'attends de la main de Dieu tout puissant tout ce qu’il décidera à mon égard; je suis entièrement résignée à sa volonté.