LETTRE DXLIII
DE l'aboÉ BAriTHÉLEMV A MADAME DU DEFFANU
Chanteloup, ce 24 octobre 1773.
J'ai laissé partir M. de Tourville sans vous écrire, parce qu'il vous portait une letti'e de la grand'maman. M. Ribot part demain, il va à Paris pour rétablir sa santé et fondre une obstruction qui lui est survenue à la suite de la fièvre tierce. Cette lettre que je vais lui remettre n'augmentera pas son obstruction, mais elle pourrait bien augmenter votre ennui. Je n'ai rien à vous dire ; je travaille sur le néant : il me semble que je vais faire le monde. Cependant je n'ai pas une barbe comme le Père Éternel ; je ne sais pas comment il s'y prit. Mais je sais parfaitement qu'il n'est venu, depuis que je suis ici, que quelques passants comme Géliote, M. et madame la comtesse de Beaumont, parents de la grand'maman. Je ne sais comment ni pourquoi ils ont une terre à cinq ou six lieues d'ici. Quoique le fils, le père, l'oncle, les cousins soient dans le service et s'y soient toujours bien comportés, ils n'ont jamais rien demandé tant que le grand-papa a été dans le ministère. Après leur disgrâce, ils se sont fait connaître et ont demandé à les venir voir ; ils sont donc venus. Ce sont de fort bonnes gens qui passent une partie de leur vie dans leur terre, s'appliquant à l'agriculture et faisant des enfants* : ils en ont sept. Le premier jour, pendant le souper, madame de Beaumont ne cessa de me regarder. Je n'en pus rien conclure, car M. de Beaumout me regardait encore avec plus d'attention. Le lendemain, la femme dit à la grand'maman que je serais un excellent gouverneur d'enfants. Tout le monde fut persuadé qu'ils avaient en effet quelque proposition à me faire. Le jour d'après, pendant
1. 11 y eut douze fils ; l'aînt- Otait général et sénateur sous le premier Empire.
le dîner, M. de Beaumont me donna tout haut la même louange. Je profitai de cette occasion pour dire que la plus grande marque d'estime et de considération qu'on pouvait donner à quelqu'un était de lui confier ses enfants, et que le plus grand service qu'un honnête homme peut rendre à sa patrie est celtii de former de bons citoyens. Gela fut bien reçu. Dans la journée on tint encore le même propos à la grand'maman. Mais j'eus beau faire toutes les bassesses possibles, je ne pus jamais obtenir ma nomination. Ils partirent le lendemain, en disant sans doute que je serais un excellent gouverneur d'enfants. Vous voyez bien que, si je ne vous disais pas des riens, je n'aurais rien à vous dire.
On a pris depuis trois jours, au piège, un animal qui est gros comme un chat, moucheté comme un tigre, la queue comme un makis, le corps et le museau comme une fouine, et qui n'est ni un chat, ni un tigre, ni une fouine, ni un makis. Qu' est-il donc? le diable lui-même. D'abord, tous les paysans l'ont cru, et vous savez bien que la voix du peuple est celle de Dieu ; ensuite, il ne mange point, il grince les dents, il regarde en dessous et quelquefois de travers, et pue à faire trembler. On le garde avec soin. M. le bailli de Fleury a un enfer chez lui, pourquoi n'aurions-nous pas le diable ? J'ai été ce matin lui faire cette petite prière : Mon cher petit démon, tu es sans doute au pouvoir de quelque génie malfaisant? si tu veux que je te délivre, prends avec le bout de ta patte Chanteloup, le château, la terre, la ferme, la Loire et toutes ses appartenances et même le climat de Touraine, et transporte tout cela auprès des Invalides ; rends tout cela invisible à tout le monde excepté à ceux que les maîtres de céans voudront choisir. Savez-vous ce qu'a répondu le diable? rien. Je le crois un peu sot. Il y a longtemps que je soupçonne le diable d'avoir moins d'esprit qu'on ne le dit.
M. de risle vous écrira par la première occasion. M. de lîoulTlers et M. Billiardy me chargent de vous remercier de votre
souvenir et de vous dire un million de choses de leur part. Joignez à ces messieurs M. de Stainville, la petite sainte et son fils, et vous aurez tout Ghanteloup. La petite sainte est mieux, elle ne souffre point, elle a très-bon visage, mais ne quitte pas sa chaise longue; elle me charge aussi de bien des amitiés pour vous.
L'action de madame la dauphine est attendrissante. Madame de Beauvau a dit quelque chose de bien joli : « Madame la dauphine suivait la nature, M. le dauphin suivait madame la dauphine. »
J'ai envie de recommencer ma gazette; il me semble qu'il y a beaucoup de petits détails qui sont bons à recueillir dans le moment et qui ne se présentent point à l'esprit quand on en a besoin.
Laissez-moi finir, je vous prie; quand je vous parle, je ne puis pas vous quitter. Jugez de ce que ce doit être quand vous me parlez.
LETTRE DXLIV
DE MADAME DU DEFFAND A l'abBÉ BARTHELEMY
Paris, ce 30 octobre ms.
C'est aujourd'hui votre tour, vous êtes mon plus ancien créancier. Ah ! qu'est-ce qu'elle compte me devoir? direz- vous; si c'est une lettre, je lui en donne quittance. Eh bien ! l'abbé, je ne la reçois pas et je me dévoue à vous payer rie à rie, sans avoir de quoi et sans savoir où en prendre. Je suis aussi stérile que vous êtes abondant, mais n'en tirez pas tant de vanité. Il vous survient des aventures qui vous fournissent des richesses infinies. Avoir pris le diable clans un piège ! y a-t-il rien de plus heureux? Observez, examinez le parti que vous en pourrez tirer, et puis consultez-moi sur l'usage que vous en ferez; suivant ses talents, nous verrons dans quel conseil on pourra
21 CORRHSPONDANCE
lui donner place. J'abandonne ce sujet, je ne m'en tire pas bien.
J'eus l'autre jour la visite de M. du Bucq. Je fis la réflexion que, si l'on écrivait exactement tout ce qu'il dit, sans en omettre une syllabe, il faudrait intituler ce livre : lîurquoniana ; pensez-y, vous trouverez que j'ai raison. Il fit ce jour-là des portraits excellents, mais dans ce même goût. Je lui fis faire des parallèles, entre autres celui de madame la duchesse de Grammont avec madame la princesse de Beauvau. J'en fus très-contente, et madame la duchesse de Grammont l'eût été aussi. On ne compara la grand'maman à personne. Je fus contente, très-parfaitement contente de tous les traits de son portrait; ni vous ni moi n'y aurions rien ajouté. Je trouve à cet homme, depuis ce jour-là, beaucoup plus d'esprit. Nous fûmes interrompus ; il ne fut pas question du grand-papa, mais il aura son tour.
Que dites-vous, l'abbé, de l'agonie du ministre? on ne sait pourquoi elle dure si longtemps, mais je laisse les grandes affaires à traiter à d'autres : mon district est la bagatelle.
La maréchale se donne un mouvement prodigieux pour parvenir à avoir une chanson sur le président des Invalides, qui commence: Oiuind Biron voulut juger; en parodie: Quand liiron voulut danser. Elle n'est peut-être pas faite, mais elle est bonne à faire. Si elle est faite, la maréchale vous la porte.
Je ne sais pas la plus petite nouvelle, et si j'en savais, je ne serais que l'écho de la maréchale, qui vous dira tout.
Je n'écris point à la grand'maman, parce que c'est assez d'une de mes lettres; la première après celle-ci sera pour elle.
Adieu, l'abbé, ne me laissez oublier de personne.
Du 1" novembre 1TÎ3.
J'espérais avoir à ajouter et je me suis trompée. Madame de La VaUière se porte mieux, je souperai demain chez elle;
mercredi je souperai chez moi avec madame de Cambise, la duchesse de Boulllers et MM. de Guines et Pont-de-Veyle.
Je fus hier àRoissy, vraisemblablement pour la dernière fois de ma vie ; j'en revins fatiguée à mourir. Le tableau de leur situation, de leur bonheur, de la vie qu'ils mènent, quoique fort différent de celui de Chanteloup, pourrait en faire le pendant. Ce sont des gens très-heureux.
Ah ! mon Dieu, j'ai toujours oublié de vous parler du chevalier de Boufflers, il sera en votre présence quand vous recevrez cette lettre. Faites-lui mes compliments, et ne tardez pas à me donner des nouvelles, d'abord du grand-papa et de la grand'maman, et puis de tout ce qui m'intéresse en général et en particulier : c'est vous obliger à me parler de sept ou huit personnes qu'il n'est pas nécessaire de vous nomm.er.
LETTUE DXLV
DE LA DUCHESSE DE CIIOISELL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup , ce 31 octobre 1173.
Comment ai-je pu vous offenser, ma chère petite-fille? ce n'a sûrement jamais été mon intention, et pour le moment je suis innocente comme Tenfant qui vient de naître de l'offense que je vous ai faite, car je ne me souviens plus du tout de ce ({ue je vous ai écrit, mais je me souviens que, quand le pauvre bailli de Solar n'avait rien à mander à sa cour, il me disait qu'il allait faire de la poésie. J'ai peut-être fait aussi de la poésie, car il m'arrive souvent aussi de n'avoir rien à dire; mais il me semble que ma poésie a été bien forte s'il est vrai que je me sois comparée à une divinité ; elle n'était pas, du moins, modeste. Du reste, si j'ai commis le péché de l'orgueil, soyez sûre, ma chère petite-fille, que je suis à l'abri de ceux d'injustice et d'ingratitude à votre égard. Je connais toute votre amitié pour moi, j'y mets ma confiance la plus douce, j'en ai
la reconnaissance la plus sensible et je vous en paye par le sentiment le plus tendre.
Je suis bien fâchée que le pauvre Tourville soit encore arrivé malade ; il nous avait un peu eiïrayés ici, et surtout un jour où il ne pouvait prononcer lapereau ; M. de Choiseul riait de notre frayeur, mais l'objet n'en était pas risible. M. de Stainville n'était pas encore arrivé quand M. de Tourville est parti , de sorte que je n'avais pas eu de lettre de vous depuis celle qu'il m'avait apportée. Je vous croyais en retard avec moi, parce que les de Lindres l'étaient. Je ne vous ai point écrit par Ribot, parce que je vous avais écrit peu de jours auparavant et que je n'ai reçu votre lettre qu'après son départ. Voilà, ma chère petite-fille, l'histoire exacte de notre correspondance. Je vois par vos lettres à l'abbé, à M. de l'isle, à moi que vous vous ennuyez; je vous plains, cela m'afllige, mais ne m'étonne pas; et qui est-ce qui ne s'ennuie pas? Pour moi, je me lève fatiguée et je me couche ennuyée. J'attends avec impatience toutes les époques de ma journée, et je les remplis avec dégoût; n'est-ce pas là du bel et ])on ennui? Mais n'en dites rien; ce mal, qui ne m'est pas ordinaire, tient apparemment à quelque cause physique que j'ignore; mais si on le savait, on ne me pardonnerait pas de m'ennuyer, comme si mon ennui était une injure pour les autres ou un tort de ma part. Vous savez mieux que personne qu'il ne dépend pas de soi de ne pas s'ennuyer, car assurément, si l'on avait le choix, je ne crois pas qu'on s'avisât de s'ennuyer par plaisir. Je suis persuadée que, si nous avions pu réunir nos ennuis, l'amusement en serait résulté, du moins pour moi. 11 ne s'est pas passé de jour que je ne vous aie désirée et regrettée. Vingt fois entre la petite sainte, M. de Choiseul, madame de Grammont même, l'abbé et moi nous nous sommes dit : Mais pourquoi la petite-lille n'est-elle pas ici? elle est toute seule à Paris, elle s'ennuie; il fait ici le plus beau temps du monde, elle s'y serait bien portée; nous sommes peu do monde, rien ne nous aurait di.^trait du |)laisir
de nous occuper d'elle, et j'enchérissais avec une personnalité et une confiance que vous ne trouverez pas ridicules, à ce que j'espère. Eh! mon Dieu, pourquoi n'est-elle pas toujours ici? qu'a-t-elle de mieux à faire? Ah ! il est désolant, ma chère petite-fille, que vous n'y soyez pas; mais vous ne l'avez pas voulu, il n'en faut plus parler.
Yous m'avez inquiétée sur madame de La Yallière, et plus encore par ce que vous en mandez à l'abbé; cependant comme nous n'en avons point entendu parler depuis dans aucune autre lettre, j'espère que son état n'est pas aussi dangereux que vous le craigniez et que vous le faisiez craindre. Je serais bien affligée qu'il lui arrivât malheur, d'abord pour elle, que je crois heureuse par le calme de son âme, pour vous, qui l'aimez, et pour moi, qui suis touchée de la suite d'intérêt qu'elle me marque, car je ne crois pas qu'on doive s'attendre à un sentiment bien tendre de sa part, et tant mieux pour elle; il n'en est pas de même, ma chère petite-fille, de celui que j'ai pour vous, et c'est encore tant mieux pour moi, car il fait mon bonheur.
Le grand-papa vous embrasse.