LETTRE DXLII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce -22 octobre l'IS.
Que voulez-vous donc dire, chère grand'maman ? Savezvous que votre lettre m'offense, non de ce que vous me faites parterre, car je me plais à être de l'avis général et à battre des mains, quand vous, qui vous faites divinité, paraissez sur le théâtre ; mais quand vous en disparaissez, osez-vous dire que je vous oublie? cessé -je de parler de vous? Aucune de mes paroles ne professe-t-elle pas mon amour, mon admiration? et Dieu , qui connaît toutes nos pensées, pourrait-il me convaincre d'en avoir eu une seule depuis que vous m'avez créée et mise au monde qui ne fût pas amour et admiration? Mais je vais changer de note et dire du mal de vous : vous êtes une ingrate, et quand vos sentiments dorment, vous vous en prenez à ceux qui ne savent pas les réveiller. Je connais ces injustices, je les mets quelquefois en œuvre pour de certaines gens, mais jamais pour vous, chère grand'maman.
Ne trouvez-vous pas que Tourville a lait un joli voyage? II ne fait que d'arriver, il vient de m'envoyer votre lettre, ne pouvant me l'apporter lui-même, parce qu'il est, dit-il, fort incommodé. Mais, ma grand'maman, où prenez-vous qu'il y a si longtemps que je ne vous ai écrit? Est-ce que je n'ai pas répondu à votre lettre du A que les de Lindre m'apportèrent le 17? Est-ce que M. de Stain ville ne vous a pas apporté ma réponse? Mais je vois que vous ne pouviez pas l'avoir reçue quand vous m'avez écrit. Permettez que je m'exprime avec familiarité et que je vous dise une fois pour toutes que nous ne pourrons jamais avoir aucune sorte de tort l'une avec l'autre. Souffrez la comparaison, si on n'en peut pas admettre en mérite, vertus et agréments (où vous me surpassez infiniment), je vous surpasse à mon tour en tendresse et amour.
Vous aurez la maréchale le 3 du mois prochain sans madame de Lauzun; son beau-père veut qu'elle aille à la noce. Vous en tirerez le profit d'avoir la maréchale quelques semaines de plus. Quelque désir que j'aie de revoir la petite sainte, je vous exhorte à la garder le plus longtemps que vous pourrez; je serais bien trompée si elle vous résistait.
Madame de La Yallière ne se porte pas trop bien ; son estomac va mal; je passe assez souvent des soirées chez elle. Le reste du temps je reste chez moi. Je m'amuse rarement, mais je me dis que l'ennui est un mal nécessaire; ce qui m'afflige le plus, c'est de n'avoir point de lecture qui me plaise. Je viens de relire Y Histoire de la Mère et du Fils, et dans mille endroits j'ai dit : C'est tout comme chez nous. Ma grand'maman, dans tous les temps, les hommes n'ont rien valu et ils ne peuvent jamais rien valoir. En vérité, en vérité, le nombre des gens quej'estime est bien petit. 11 faut prendre son parti, il faut être indifférent pour tout ce qu'on voit. Ce n'est qu'à Chantelou|) que cela ne peut être mis en pratique, parce qu'il y a un grand-papa et une grand'maman, et un grand abbé. Oh! à Paris, il n'v arien de tout cela.