OG CORRESPONDANCE
L'àmo est un feu qu'il faut nourrir Et qui séteint s'il ne s'augmente.
La mienne jeûne, non-seulement les vigiles et le carême, mais tous les jours de l'année; aussi est-elle dans un bel état! Si j'étais à Chanteloup, vous diriez : Oh ! la pauvre petite-fille! le grand-papa me renierait , madame de Grammont me fuirait, l'abbé bâillerait et tout le monde s'ennuierait. On aurait beau jeu avec moi dans la dispute; je serais battue par M. de risle. A propos, chère grand'maman, vous montre-t-illes lettres qu'il m'écrit? elles sont charmantes, admirables; je n'ai pas l'humilité d'y répondre.
Vous avez actuellement madame la maréchale, je vous en félicite, elle vous tirera de la langueur. C'est l'elTei que toujours elle me fait. Je m'aperçois bien de son absence. Personne n'est encore revenu de Fontainebleau, mais chaque jour de la semaine prochaine nous ramènera quelqu'un.
J'ai eu tort si je vous ai tant alarmée sur madame de La Vallière, elle n'est point assez malade pour cela, elle est changée, à ce que tout le monde trouve, et son estomac n'est pas en bon état; sa surdité augmente beaucoup, elle a pris le parti de jouer, et elle a très-bien fait.
Vous ne me dites rien de la santé de la petite sainte, je m'y intéresse infiniment. La garderez-vous longtemps ? elle devrait ne vous point quitter; vous pouvez juger de là que je vous aime pins que moi-même, rien n'est si vrai.
Madame de Jonsac doit arriver ces jours-ci; elle est, dit-on, en chemin; tout le monde se rassemblera petit à petit; mais qu'est-ce que tout cela me fera? y a-t-il rien qui puisse vous remplacer? non, en vérité, chère grand'maman.
Vous allez avoir l'évèque d'.Vrras, j'en aurai encore plus de plaisir à le revoir. Je me souviens que vous pensiez qu'il ne me conviendrait pas, vous ne me croyiez pas l'esprit assez solide pour m'accommoder du sien. Kh bien ! chère grand'maman.
DE MADAME DU DE F F AND. i?
VOUS vous trompiez; je l'écoute, je l'entends, il me persuade et je suis toujours d'accord avec lui ^ L'abbé a pu vous rendre compte d'une soirée que nous passâmes avec les deux frères, le président de Cotte et l'ambassadeur de Naples, où vous ne vous seriez pas ennuyée et où je ne me trouvais point déplacée. Je ne le serais peut-être pas à Chanteloup, parce que vous me ranimeriez; mais je ne veux plus traiter cet article, il augmente ma tristesse.
Vous savez l'extrémité où je me suis trouvée réduite en prenant le parti de relire Cléopâlre. Ah ! l'ennuyeux auteur que M. de la Calprenède ; quel grand parleur, quel beau faiseur de phrases! je n'aurai pas la patience de le continuer. Vous ne lisez presque point, chère grand'maman, et je n'en suis point étonnée, et je commence à comprendre que le temps est aussi bien employé au baguenaudier qu'à la lecture. La vie est bien courte, et on en perd tous les moments faute d'avoir aucun usage à en faire. En bonne foi, était-ce la peine de naître? Ce ne sont pas encore les plus malheureux qui font ces réflexions, jugez de ce que peuvent penser et sentir ceux qui ont perdu leurs biens, leur liberté, leur santé, etc., etc.
Il est temps de finir ; cette lettre est triste à la mort, je la devrais jeter au feu. Mais, chère grand'maman, ce m'est une consolation d'épancher mon âme avec vous. Peut-être serai-je dans une meilleure disposition la première fois que je vous écrirai. Ne montrez celle-ci à personne, surtout au grand-papa, il me prendrait en aversion ; je n'ai pas cette crainte avec vous, votre amitié est à toute épreuve.
1. Une taille élevée, la voi\ forte, une figure sévère, tout annonçait clans l'évêque d'Arras un homme que la nature a destiné au commandement. Le duc <le Lévis qui en parle en ces termes, ajoute : « Qu'il avait plus de prudence que d'adresse, que son esprit était plus solide qu'étendu, qu'il travailla toute sa vie pour parvenir à être ministre.» L'émigration lui réservait cette consolation.
LETTRE DXLVIl
DK LA DUCIIKSSE DE C 11 0 I S K U L A M A I) A M J". DU DKIFAND
A Chanteloup , ce 14 novembre 1773.
La petite-fille a envoyé au grand-papa les nouvelles lettres qui paraissent de madame de Sévigné. Le grand-papa a été bien aise de les avoir, mais surtout enchanté de cette marque d'attention et d'amitié de sa petite-fille ; je voulais l'en remercier pour lui, mais il n'a pas voulu, parce qu'il veut avoir le plaisir de la remercier lui-même. 11 ne se laisse manquer de rien, comme vous voyez, le grand-papa: il ne laisse pas échapper un plaisir. 11 a raison, le plaisir est le premier besoin, mais tout le monde ne le satisfait pas aussi facilement que lui. Il ne suflit pas de se baisser pour en prendre. Où le plaisir finit, l'ennui commence, et l'ennui est le plus grand des maux, c'est lui qui éteint ce feu dont Voltaire dit que l'âme se nourrit. Je m'en aperçois bien pour moi, mais je vous assure, ma chère petite-lille, que je ne m'en aperçois point du tout pour vous, ce qui me fait espérer que vous vous ennuyez moins que moi. Madame la maréchale serait bien faite pour me ranimer; on ne peut être plus aimable qu'elle l'est, mais je sens que ma petitefille en aurait seule la puissance. Faute de pouvoir vivre, je végète en parlant d'elle à madame la maréchale, à la petite sainte, à l'abbé, et j'aurai bien du plaisir à en parler encore à M.l'évêque d'Arras, que je serai charmée de voir. J'aurais bien voulu que la petite sainte suivît le conseil que vous lui donnez de passer ici l'intervalle de ses eaux; j'ai fait ce que j'ai pu pour l'y déterminer, mais elle veut se trouver aux couches de sa belle-fille et vaquer aux afTixires que lui donne la succession de son père: elle part samedi; vous la trouverez mieux que quand elle est partie, quoique son retour précipité des eaux ait détruit une grande partie du bien qu'elles lui avaient fait.
La dernière époque qu'elle vient de passer a été beaucoup plus heureuse que la précédente. Vous êtes bien généreuse, ma chère petite-fille, de consentir à vous priver encore tout l'hiver de cette aimable femme pour me la laisser. Je vois qu'il n'y a point de sacrifices dont votre amitié pour moi ne soit capable et j'en suis bien touchée.
Le retour de Fontainebleau va vous rendre votre société et je m'en réjouis ; je ne puis vous rien souhaiter de mieux que du bon temps, mais ce ne sera pas dans la Calprencde que vous le trouverez. Comment aussi s'avise-t-on de lire la Calprencde? C'est par lui que j'ai appris à m'ennuyer à l'âge de quinze ans. Il est vrai que mes lectures ne m'ennuient guère, parce que je ne lis guère, mais c'est faute de temps que je ne lis pas, car la lecture est encore ce que j'aime le mieux ; mon ignorance et mon peu de mémoire font que tout m'est toujours nouveau, de sorte que je ne puis lire que de bonnes choses en recommençant toujours les mêmes. Gela ne peut pas s'appeler profit tout clair, mais c'est passer le temps, et c'est beaucoup que de passer le temps; il passe pour tout le monde, mais peu de gens savent le passer.
M. de risle ne me montre point les chefs-d'œuvre qu'il vous écrit : est-ce modestie de sa part? est-ce mépris pour moi? Je croirais plutôt au second, parce que c'est une justice. A propos de chefs-d'œuvre, nous avons vu ici celui de madame de Forcalquier, sa lettre au roi sur madame la comtesse d'Artois; n'est-ce pas Là ce qui s'appelle du beau style, de la dignité, de la philosophie, du laconisme? .Madame de Sévigné n'en aurait jamais fait autant *.
1. Voici cette lettre, attribuée par erreur au duc de Brancas, et qui est do madame de Forcalquier : « Sire, j'ai vu madame la comtesse d'Artois. Le premier jour elle m'a plu, le second elle m'a intéressée; ce qui fait que je la mène avec plaisir à Votre Majesté. » C'est ainsi que madame du DctTund la rapporte à Walpole dans sa lettre du 13 novembre; elle la donne un peu différente dans la lettre suivante à l'abbé Bartbélcmy.
Vous allez avoir le chevalier de IJoufllers, il vient de nous quitter à mon très-grand regret. Oh ! pour celui-là, il m'amusait. II vous amusera, cela me console. Vous voyez bien, ma chère petite-fille, que mon amitié pour vous saurait aussi vous l'aire des sacrifices. C'est parce que M. de l'isle vous envoie ses parodies de cette belle lettre que je ne vous les envoie pas, et je n'ai pas besoin de vous recommander de ne citer ni lui ni rjianteloup.
IT/rrilE DXLVIII i)i; MAO ami: du défi and a i/abbi: bauthklemv
Paris, ce 14 novembre 17~:t.
Par quelle fatalité y a-t-il plus de quinze jours que personne n'est revenu ni n'est allé à Chanteloup? Depuis une lettre du h de M. de l'IsIe que j'ai reçue par la poste, qui m'annonçait que vous m'écririez incessamment, je n'ai entendu parler de personne, pourquoi cela? Je vous ai envoyé les lettres de madame de Sévigné. On s'attendait à quelque chose de mieux. Pour celles de madame de Simiane, il est bien étonnant qu'elles aieijt été conservées et plus encore qu'on les ait imprimées; mais les lettres à monsieur de Pomponne font grand plaisir; peu de personnes les avaient et on ne pouvait les trouver.
Je vous envoie une lettre de M. de Saint-Omer pour l'évêque d'Arras; il y a six ou sept jours que je l'ai, et j'attendais une occasion pour l'envoyer. S'il n'est point à Chanteloup et que le '20 il n'y soit point arrivé, vous me renverrez cette lettre par la première occasion; il ne faut pas la renvoyer par la poste. On vous aura sans doute envoyé celle de madame de Forcalquier au roi, mais comme vous ne craignez point les répétitions, je vais vous la redire.
« Sire, le premier effet qu'a produit en moi madame la " comtesse d'Artois a été de me plaire; le second, de m'inié-
« resser. Ces deux motifs réunis font que je la conduis à Votre « Majesté avec joie. »
N'êtes-vous pas bien charmé du choix des dames?
Nous allons être excédés des récits des fêtes et des tracasseries qu'elles produiront. Je ne saurais prendre part à rien de tout cela; mon unique plaisir, c'est mon effdage; c'est ma seule occupation et rien ne m'intéresse davantage.
Je fis l'autre jour un souper chez lesNecker, je me trouvais comme Lacouture, je n'entendais pas le raisonné, et le braillé m'était insupportable; notre cher ambassadeur ^ y tenait cette seconde partie; quelquefois il amuse, mais souvent il excède: il se plaint de ne plus trouver de petites cerises sur ma cheminée, et il me prie de vous le dire. J'admire comment on passe la vie et je ne cesse de m'étonner qu'on en puisse craindre la fin. Mais je ne veux point me laisser aller à la tristesse: ce n'est point un sentiment qu'on doive faire partager h. ses amis. Communiquez-moi votre gaieté, si vous en avez; parlezmoi de vous et de la grand'maniîin, et tirez-moi du néant.
Madame de Jonsac est de retour; j'ai été fort aise de la revoir. J'ai quelquefois des moments agréables, mais ils sont rares, tout décousus; on n'est heureux que par des habitudes, et ce n'est pas à mon âge qu'on en forme.
Notre ambassadeur- soupa hier chez moi avec Sa Divinité ^; il avait passé son après-diner chez la demoiselle Lespinasse; il était enivré de tous les beaux ouvrages dont il avait entendu a lecture; c'était un éloge d'un nommé Fontaine, par monsieur de Gondorcet. C'étaient des traductions de Théocrite, par monsieur de Ghabanon. Des contes, des fables, par je ne sais qui; tout cela était plus beau que tout ce qui a été jamais écrit. Et puis des éloges d'IIelvétius, une admiration extrême de l'esprit et des talents de ce siècle; enfin, l'abbé, de quoi se