H!) CORRESPONDANCE
m'en rapporte à elle et je ne veux vous parler que de moi. Encore ne vous en parlerai-je pas longtemps.
Je suis si fatiguée de mes insomnies que mon âme est triste jusqu'cà lamort (qui ne tardera pas longtemps à arriver, si elles ne prennent fin). Je ne sais à quoi les attribuer. Je ne ressens aucune incommodité. Je n'ai ni fièvre, ni douleur. Je vis d'un grand régime; je n'ai mal nulle part, mais je suis faible et souvent fort triste. La vie m'est à charge. Je m'ennuie du besoin que j'ai de la société et des soins qu'il faut se donner pour s'en procurer. Je m'apercevrai beaucoup de l'absence de M. de Beauvau. C'est en lui que je trouve le plus de ressource. J'aime son caractère. C'est l'homme le plus exempt de vanité, qui a le plus de vérité et de justice, et sans être affectueux, il est excellent ami. 11 n'y a peut-être personne au monde de qui je reçoive plus de preuves d'amitié. J'ai du plaisir à m' épancher avec vous sur ce que je pense de lui. Il a de vous la meilleure opinion du monde. Soyez à votre aise avec lui, vous vous convenez parfaitement tous les deux. Il aime la franchise et le naturel. Je dois à ces deux qualités qu'il croit trouver en moi, l'indulgence qu'il a pour ma vieillesse et pour tous mes défauts.
Qu'avez-vous pensé de l'histoire de ces deux soldats. Avezvous rien lu de plus fort et de plus énergique que cette lettre et ce testament *?
La mort du petit Matignon n'est-elle pas bien terrible ? Enfin, l'abbé, on ne peut avoir que des idées tristes. Ecartons-les et parlons de la grand'maman.
Je vous recommande d'abord de ne lui point montrer cette lettre, elle lui donnerait des vapeurs. Comment se porte-t-elle?
I. Deux soldats philosophes qui s'étaient brûlé la cervelle après avoir expliqué à la postérité les motifs qui les engageaient à quitter la vie. Grimm , après avoir cité ces deux pièces, ajoute : « Elles sont peut-être un exemple des ravages qu'une philosophie trop hardie peut causer dans des tètes mal disposées et qui n'ont reçu qu'une instruction superficielle. » Depuis ce temps la multiplicité des suicides nous a familiarisé avec ce genre de courage.
Son petit Louis l'amuse-t-il toujours? Je ferai connaissance avec lui. Balbâtre m'a dit que la grand'maman le lui envoyait. Il m'a dit aussi qu'il m'inviterait à aller chez lui pour l'entendre. J'irai avec d'autant plus de plaisir que c'est un bon homme, qu'il adore la grand'maman et qu'il joue du pianoforté à ravir. Je l'entendis l'autre jour jouer des noëls et une très-jolie pastorale de sa composition.
Commencez, mon cher abbé, à me parler de vos projets de voyage. Faut-il ne vous attendre qu'à Pâques. En vérité, cela est bien long.
Je soupe ce soir chez la petite sainte; nous parlerons beaucoup de vous.
Je viens d'écrire à M. de l'Isle. Je ne lui ai point parlé de ses ouvrages. Dites-lui combien j'en suis charmée. Rien n'est plus joli que son couplet sur saint Etienne; VAvis aux princes est admirable. Je vous envoie une lettre de M. d'Arras.
à 8 heures du soir.
/-*. S. Vous verrez que je comptais que ce paquet vous serait rendu par M. de Beauvau. Leur départ est différé. Je vais l'envoyer à l'hôtel pour qu'il parte par la première occasion.
LETTRE DLXVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce 4 janvier VilA.
Je commence par vous demander une grâce, chère grand'maman, c'est de ne point exiger de l'abbé de vous montrer la lettre que je viens de lui écrire; elle est bête, elle est triste, elle vous donnerait des vapeurs ; et si je ne peux pas vous procurer des moments agréables, il ne faut pas que je vous en procure d'ennuyeux.
Je sens et je partage le plaisir que vous aurez de recevoir,
par M. et madame de Beauvau, toutes les dépêches dont ils seront chargés; je leur porte bien envie, et vous n'en doutez pas: vous ne les garderez pas bien longtemps; mais, mon Dieu! chère grand'maman, votre absence sera-t-elle éternelle? et se pourrait-il que je ne vous revisse jamais? Je ne puis soutenir cette idée. Elle me glace l'âme, elle me rend insensible à tout.
Que dites-vous de ces soldats de Saint-Denis? croyez-vous qu'ils fussent fous? je suis bien éloignée de le penser. Mais ce pauvre petit Matignon, on ne peut pas le plaindre, il n'a pas eu une minute entre sa vie et sa mort; on dit sa mère dans le plus grand désespoir.
On attend aujourd'hui le congé du Monteynard. Il se fait trop prier; il force à le faire mettre dehors par les épaules; mais ce n'est pas à moi à parler de tout cela.
Je vous dirai, chère grand'maman, que j'ai passé une soirée avec Balbâtre; il joua d'une manière ravissante plusieurs noëls et une pastorale qu'il dit avoir faite pour vous et dont vous avez dû être très-contente; elle n'est point du genre de ces musiques savantes que j'ai en exécration.
Je dois aller chez lui quand votre petit Louis y sera arrivé; il veut me le faire entendre et jouer lui-même sur son pianoforté; il prétend que j'aurai beaucoup plus de plaisir, parce que celui sur lequel je l'ai entendu jouer n'était pas d'accord. C'est un bon homme, il vous adore, il espère vous aller trouver dans le mois de septembre.
Le couplet de Saint-Étienne est charmant. Ce M. de l'Isle a bien du talent; il m'a pardonné, dont je suis ravie; il m'écrira souvent, n'est-ce pas, ma grand'maman? vous l'y engagerez; il faut qu'il me prouve que la réconciliation est parfaite, en me rendant un compte très-détaillé de tout ce qui se passe à Chanteloup.
Je me fais un grand plaisir du projet qu'a le marquis de venir passer quelques semaines à Paris; dites-lui que vous voulez qu'il m'aime. Vous avez tout pouvoir sur lui; je vou-
DE MADAME DU DEFFAND. 6a
drais bien que vous en eussiez aussi sur le dieu du sommeil, il m'a entièrement abandonnée, et c'est, de toutes les divinités, celle dont je chérirais le plus les faveurs. Comment vous traitet-il. chère grand'maman? vous ne me parlez jamais de votre santé, et je crois que vous défendez à l'abbé de m'en rien dire. Y a-t-il quelque chose au monde qui m'intéresse autant?
LETTRE DLXVII
DE l'a B B É B A R T H i; L E M V A MADAME DU DEFFAND
13 janvier 1**4.
Je ne vous écrirai que quatre mots aujourd'hui : ce ne seront pas des mots dorés du vieux Caton, mais ceux qui me viendront à l'esprit. La grand'maman se porte mieux et reprend des forces; elle est fidèle à son régime et fait presque tous les jours une petite course à pied avec madame la comtesse de Goigny, qu'elle aime beaucoup et dont elle est fort aimée. Vous m'aviez défendu de lui montrer votre lettre et vous l'en aviez prévenue, vous voyez que c'était le fruit défendu. Elle a été curieuse et j'ai été faible. Elle est très-affligée de votre ennui; elle en a conclu que vous devriez être ici. M. de lî... l'a rassurée sur votre santé. Je souscris avec tout le monde au bien que vous dites de lui, mais je ne pense pas avec vous que je puisse lui convenir. Un grand fond d'estime et de respect, ce sont tous les sentiments que je trouve dans mon cœur. Ce n'est que par exception qu'il peut se former des liaisons plus étroites entre des personnes d'états disproportionnés; je tâche de ne pas déplaire à ceux qui viennent ici, mais je ne crois pas devoir montrer un empressement qui m'enlèverait le peu de temps qui me reste et qui, après tout, ne produirait que des mécomptes. J'espère que vous ne désapprouverez pas cette conduite.
Le grand-papa était menacé d'un rhume ; il s'est soigné et paraît en être quitte. Madame la duchesse de Grammont me
cliarge toujours de vous dire combien elle est touchée de votre souvenir, combien elle vous en remercie. J'ai fait vos compliments à madame de Boufllers et à M. l'abbé Billiardy, qui en sont très-reconnaissants. Vous ne m'avez rien dit pour M. de Castellane. M. de l'Isle fait tous les jours des choses charmantes, il a bien du talent; pour moi, je cherche de quelle longueur étaient les bras d'Artaxerxès Longue-Main , quelles étaient les dimensions de ce roi de Syrie, nommé Nez-de-Griffon, et si ce roi d'Egypte, surnommé le Flùteur, jouait de la flûte traversière ou de la flûte à bec ; et comme ces recherches sont très-importantes, je vous quitte pour les continuer.
LETTRE DLXVIII
DE LA DUCHESSE DE CH 01 SEUL A MADAME DU DE FF AND
A Chanteloup , ce lô janvier ^"J.
J'ai reçu votre lettre du li, ma chère petite-fdle, par madame deFleury ; madame de Beauvau est arrivée deux jours après et ne m'en a point apporté de vous. A. la bonne heure! mais madame de Brionne, arrivée d'hier, ne m'en a point apporté non plus, et cela est un peu fort; cependant, vous aviez bien des choses à me dire, si vous m'aimez. Comment, en onze jours de temps, n'auriez-vous rien à me dire. Voltaire vous a envoyé des vers. Il vous appelle bergère et ma chère; cela est assez curieux pour être envoyé. De plus, ils courent les rues , ces vers. Je les ai vus dans les nouvelles à la main de M. Marin, et j'ai senti que je ne les tenais pas de vous. Pour moi, je voulais attendre une occasion; mais de guerre lasse je prends le parti de vous écrire par la poste. Je ne puis être plus longtemps sans m'entretenir avec ma chère enfant.
La défense que vous me faisiez dans votre lettre du h de voir celle que vous écriviez à l'abbé, et la défense que vous lui
faisiez de me la montrer, ont excité ma curiosité de la voir et son désir de me la montrer. Je l'ai donc lue, cette lettre, ma chère petite-fille ; eh bien! j'ai vu que vous aviez des insomnies, de l'ennui, de la tristesse, et j'ai trouvé tout cela fort naturel; mais j'ai été bien fâchée que vous fussiez soumise à cette nature-là.
Vous me demandez ce que je pense des soldats de Saint- Denis. Mon bonheur même me fait penser par la crainte de le perdre qu'il vaudrait peut-être mieux n'être pas née. Mais je ne pense pas comme ces soldats qu'il faille se donner la mort pour réparer le malheur d'être né. Je ne les en estime cependant pas moins pour se l'être donnée; mais je trouve que leur calcul n'est bon qu'à présent qu'ils ne sont plus et qu'il était mauvais dans le moment qu'ils en ont fait le résultat, sans quoi la nature aurait été en défaut et elle ne peut jamais y être. Si elle y était un moment à cet égard, le monde finirait; sans l'adresse infinie par laquelle elle a attaché de l'horreur à notre destruction et des plaisirs à nos besoins, qui voudrait se donner la peine de vivre? pour son intérêt et non pour le nôtre elle a opposé des obstacles invincibles à nos dégoûts et nous a liés à notre sort par des chaînes indestructibles. Les soldats de Saint- Denis ont sûrement senti la force de leur chaîne et la puissance des obstacles qui les retenaient dans le moment où ils ont voulu briser les unes et forcer les autres. Leur calcul a été faux dans cet instant, et pour qu'un calcul soit bon, il faut qu'il soit exact dans toutes ses parties. Ma philosophie me porte à croire que nous ne pouvons pas disposer d'un sort que nous n'avons pu déterminer. La nature est le seul tyran dont il ne nous soit pas permis de secouer le joug. Elle nous a fait ses esclaves et nous devons nous soumettre à l'esclavage qu'elle nous impose, parce qu'elle nous l'impose par une loi générale et par une puissance plus forte que celle que tous les hommes réunis pourraient opposer pour s'y soustraire. Ai-je raison?
Je suis bien aise que vous ayez fait connaissance avec Bal-
bàtre. C'est un bon homme dont les talents vous amuseront. 11 vous mènera mon petit Louis s'il peut vous distraire. Je viens d'avoir avec cet enfant une scène tragique qui excitera votre risée, mais qui aurait fait couler vos larmes comme elle a fait couler les miennes. Ce petit enfant a toutes les grâces de l'enfance et tout l'enfantillage de son âge avec le naturel et la franchise qui y sont propres. Il y joint de plus une intelligence, une raison, une activité pour le travail, une douceur, une docilité sans pareille, et par-dessus tout cela une sensibilité sans exemple. Il m'aime à la folie et moi je l'aime aussi de même. Ses caresses devenaient de jour en jour plus pressantes, et comme l'âge qui s'avance aussi de jour en jour ne les lui aurait bientôt plus permises, j'ai cru devoir le prévenir et je les ai défendues ce matin, ces caresses qu'il allait me prodiguer avec plus d'ardeur que jamais. La soumission la plus entière a répondu à mes défenses ; mais le morne de la plus profonde tristesse a succédé à la joie de l'âge, de la santé et même du sentiment. Il n'a point dîné, rien n'a pu le distraire, et tantôt je l'ai retrouvé à mon clavecin le cœur gros de soupirs. Je l'ai appelé mon bel enfant pour lui faire une petite amitié qui le consolât. Alors le cœur s'est desserré, ses larmes ont coulé en abondance. A travers mille sanglots, j'ai entendu qu'il me reprochait de l'appeler mon bel enfant, tandis que je ne l'aimais plus, que je lui défendais de m'aimer. L'attendrissement m'a gagné; j'ai voulu lui parler raison; j'ai fait venir sa sœur pour la lui faire entendre avec moi. Il m'a écoutée avec patience, avec douceur, s'est soumis à tout, pleurait toujours, mais pleurait doucement et s'écriait de temps en temps : « Et comment vous prouver que je vous aime? » puis voulait se précipiter sur ma main pour l'inonder de ses larmes, puis se retenait de lui-même et avec effort. Mon cœur s'est déchiré, j'ai pleuré comme lui, puis je me suis enfuie pour lui dérober mes larmes et j'ai attendu M. de Ghoiseul pour lui raconter cette scène dont il a pleuré aussi. Riez-en après cela si vous pouvez. L'enfant est encore
dans mon cabinet, toujours doux, toujours soumis, mais toujours affligé, et sa sœur ne pouvant parvenir à le consoler. L'expression vraie de la nature est si rare qu'il est impossible de résister à l'impression qu'elle fait, peut-être autant de surprise que par le fond même des choses; mes yeux sont encore gros, rouges. Les larmes m'offusquent encore en vous faisant ce récit. Mon cœur est serré. Je ne sais comment je pourrai cacher tout cela dans le salon. Cet enfant m'a amolli le cœur^ et je n'en suis pas fâchée, car il me semble, ma chère enfant, que je vous en aime encore mieux.
LETTRE DLXIX
D\Z MADAME D K IttFFAXD A LA ULCHESSE DE CIIOISEUL
Paris, ce 19 janvier 177-1.
Oh! non, chère grand' maman, quoique nous nous aimions beaucoup Voltaire et moi , nous n'en sommes pas encore aux petits noms. Ces vers ne sont point faits pour moi. Voilà la lettre dans laquelle il me les a envoyés. Je n'en ai point donné de copie, je n'en donne jamais de tous les vers ou chansons que je reçois, de quelque part qu'ils me viennent. Je ne sais comment ces derniers de Voltaire sont devenus si promptement publics, et pourquoi on a imaginé qu'ils m'étaient adressés; il n'importe-.
I. Lorsque, quelques années plus tard, la duchesse de Choiseul <;e sera empressée, comme tout le beau monde , d'accourir aux premières représentations du .^fariage de Figaro, peut-être se sera-t-elle rappelée cette scène.
'2. Voici ces vers :
Eh quoi ! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers, Ma Muse triste et surannée , Puisse encore fredonner des vers?
Quelquefois un peu de verdure Vit sous les glaçons de nos champs,
f,8 CORRESPONDANCE
Vos réflexions sur les deux soldats sont excellentes; mais quiconque est dans le cas de se vouloir tuer n'est pas en état de réfléchir. La philosophie, jointe à leur malheur, leur a tourné la tête. Ce sont des héros pour les philosophes, mais pour ceux qui sont réduits à l'instinct et au bon sens que la nature nous donne, ce sont des fous. Je n'aime pas plus la vie qu'un autre , je suis fâchée de l'avoir reçue; mais je n'en ai pas moins de répugnance pour la mort. Si nous pouvions nous en aller en fumée, ce genre de destruction ne me déplairait pas; mais je n'aime pas l'enterrement. Ah ! fi , fi ! parlons d'autres choses.
Le récit que vous me faites du petit Louis est charmant. J'ai un désir extrême de le voir, c'est-à-dire de causer de vous avec lui. C'est véritablement de l'amour qu'il a pour vous, chère grand'maman, et je crois que si vous étiez dans le cas de pouvoir prendre une passion, il en serait l'objet. Savezvous que j'ai une petite passionnette? C'est pour un nommé Tonton, qui est le plus fou, le plus caressant de tous les petits chiens du monde. Mon eflilage et mon chien, voilà mes plus
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps.
Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours; Mais sa vois n'a plus rien de tendre , Elle ne chante plus les amours !
Ainsi je touche encor ma lyre Qui n'obéit plus à mes doigts ; Ainsi j'essaye encor ma voix Au moment même qu'elle expire!
Je veux dans mes derniers adieux, Disait TibuUe à son amante , Attacher mes yeux sur tes yeux, Les presser de ma main mourante...
Nous naissons, nous vivons, bergère; Nous mourons sans savoir comment ; Chacun est parti du néant; Où va-t-il » Dieu le sait , ma chère !
solides occupations et mes plus agréables amusements; le reste va comme il peut. Je ne me soucie de rien, je ne prends part à rien. Tous mes amis sont dispersés, il ne me reste presque plus d'espérance de les revoir. Je ne sais point aimer ce que j'ai quand je n'ai pas ce que j'aime. Vous seriez bien de même, chère grand'maman, Dieu ne vous a pas favorisée, non plus que moi, de trouver tout égal.
Je n'écrirai point aujourd'hui à l'abbé, mais je ne tarderai pas.
Voulez-vous bien remercier M. de l'Isle de ses jolis vers? il a bien du talent; mais il en a fait beaucoup d'autres qu'il ne m'envoie pas. Il a tort. Suppléez-y, chère grand'maman, faitesles-moi envoyer.
Je ne vous dis rien sur la mort de M. d'Armentières, et qu'en pourrais-je dire?
Votre petite sainte se porte bien ainsi que sa belle-fille. Je soupai l'autre jour chez elle. Il n'y avait que ses enfans, Pontde-Veyle et moi. Je m'y plus extrêmement. Je hais le monde, ses pompes et encore bien plus ses œuvres.
LETTRE DLXX
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 22 janvier 1774.
Comment, ma chère petite-fille, avez-vous eu l'audace d'écrire à M. de Beauvau que vous aviez écrit quatre lettres à Chanteloup, et que vous n'en aviez pas reçu une de Chanteloup, que vous nous aimiez et que nous étions des ingrats, que vous vous occupiez de nous, et que nous vous abandonnions? L'abbé vous a écrit, M. de l'Isle vous a écrit, et moi-même, tout accablée des lettres du jour de l'an, n'ayant point d'occasions pour Paris, je n'ai cependant pu attendre, et je vous ai écrit par la poste. Je vous aurais encore écrit aujourd'hui quand
je n'aurais pas reai une lettre de vous hier. Le grand-papa n'écrit jamais par la poste, il n'a donc pas pu vous répondre plus tôt. 11 vous écrit aujourd'hui par le marquis de Laval. Pouvait-il mieux faire? Mourez donc de honte ; mais vivez plutôt pour nous aimer et pour recevoir notre absolution. Je vous l'ai déjà dit, je ne hais pas trop l'injustice. J'ai ouï dire dans mon enfance que les passions étaient injustes, d'où je conclus dans ma vieillesse que l'injustice est passionnée.
Je vous renvoie la lettre de Voltaire. Elle est bien, parce que Voltaire ne peut pas écrire mal; mais vous avez raison, elle ne valait pas la peine d'être envoyée. Je vous envoie une lettre que j'écris à M. d'Arras, parce que je ne sais où la lui adresser. Je vous prie d'en faire achever l'adresse, et de la lui envoyer s'il est à Paris, ou de la faire mettre à la poste s'il n'y est pas.
Mes rigueurs ont donné trois jours de fièvre à Louis et lut ont ôté l'appétit et le sommeil. 11 disait à l'abbé : Mon cœur tombe. 11 s'écriait à chaque instant : Ah! je suis donc perdu. 11 se mettait en contemplation devant moi, ses yeux se remplissaient de larmes, et il allait les répandre dans une autre chambre. 11 revenait, il se mettait à genoux auprès de moi, il caressait ma robe, je le regardais et il disait : Quoi! même pas cela! Le salon a pris parti pour lui ; j'ai été condamnée à recevoir ses caresses et à le baiser. La sentence m'a été portée par M. de Choiseul et exécutée en sa présence. Louis m'a dit que je lui remettais le cœur; de ce moment il a repris sa gaieté, sa santé, et M. de Choiseul est après moi ce qu'il aime le mieux, parce qu'il l'a remis en jouissance de tous ses droits. Ne voilàt-il pas de quoi faire un joli roman ? Vous dites que cet enfant a une véritable passion pour moi, et que j'en ai un peu pour lui; la marquise de Fleury va plus au fait. Elle dit qu'elle répond de moi jusqu'à Louis. Je vous fais mon compliment sur la passionnette que vous avez prise pour votre chien. Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer. Cette passion de
DE xMADAME DU DEFFAND. 71
chien me fait souvenir de vers que j'ai anciennement faits pour mon chien dans un accès de mélancohe.
Les voici :
J'aime mon chien, car il faut bien aimer, De sentiments on ne peut se passer;
Mais le fiel de l'expérience Nous dit, hélas! que par prudence,
]1 faut aimer son chien
De peur de n'aimer rien.
Si j'avais alors pensé à vous, ma chère enfant, je ne me serais pas crue réduite à aimer mon chien. Vous procurez tous les avantages du sentiment sans en laisser craindre les dangers.
LETTRE DLXXl
DU DUC DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 22 janvier l'774.
Yous croyez, ma chère petite-fille, que même par la poste je vous répondrai : Dieu vous bénisse! Je sais l'usage que l'on fait de nos lettres par l'expérience la plus suivie, et je n'aime pas que l'on lise l'expression de mes sentiments quand on ne les partage point.
Je suis inquiet de l'état de madame de Beauvau. Je l'ai trouvé changée à l'excès, maigre, triste et soulfrante habituellement. Je crains que le voyage n'ait produit ou plutôt avancé les accidents qu'elle éprouve, et j'ai peur, par tout ce qu'elle me dit, que son mal ne soit plus dangereux que l'on ne le pense. Je vous prie de ne faire part à personne, à personne, des inquiétudes que je vous montre à cet égard. Le prince voit toujours en beau et avec patience; il serait cruel de l'éclairer.
Madame de Ghoiseul, qui me donne aussi les inquiétudes les
72 CORRliSPOXDANCE
plus sensibles, est mieux quant au moment; mais, ma chère petite-fille, votre grand' mère a plus de quatre-vingt-dix ans, et ce calcul est bien affligeant quand on l'aime. Nous sommes assez tristes ici. Si nous pouvions vous voir, vous nous communiqueriez une partie de votre àme; nous vous en serions si obligés que nous serions heureux.
LETTRE DLXXll
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE C H 0 I S E C L
Ce lundi, 24 janvier \"!~i.
J'ai reçu hier votre lettre, chère grand' maman et celle du grand-papa sur les huit ou neuf heures du soir. J'envoyai à l'hôtel de La Rochefoucauld m'informer à quelle heure devait partir aujourd'hui M. de Liancourt. On me dit sur les quatre ou cinq heures; ainsi j'ai eu le temps d'écrire à la petite sainte pour lui demander si elle consentirait à prêter sa dormeuse à madame de Beauvau. Elle m'avait précédemment chargée de l'offrir à madame de Poix. Sa réponse est telle que je l'avais espéré; elle sera fort aise que madame de Beauvau l'accepte. Je pourrais le mander directement à M. de Beauvau; mais comme il ne me marque point d'inquiétude sur l'état de madame sa femme, je craindrais de lui en faire naître. C'est à vous, chère grand'manmu , et au grand-papa à lui faire cette proposition.
Je suis charmée de la lettre du grand-papa, mais elle me fait sentir le malheur d'être décrépite. Je ne veux point appuyer sur cela; mais je le prie de croire, ainsi que vous, chère grand'maman, qu'il faut qu'il y ait des obstacles aussi insurmontables que ceux de mon âge, pour vivre séparée de vous <'t de lui.
Je suis pour madame de Fleury, je ne réponds plus de vous. I>e petit Louis sera votre écuoil, l'aimable enfant!
LETTRE DLXXIII
DE MADAME DU DEFFAND A l'aBBE BARTHÉLEMV
Ce mercredi , 26 janvier 1774.
J'ai tort de vous faire des reproches, je ne vous en ferai plus. En conscience je ne dois pas vous en faire; je suis pour le moins aussi paresseuse que vous, mais voici mon excuse : ce que vous pouvez m'apprendre m'intéresse infiniment, et ce que je pourrais vous mander ne vous ferait rien du tout. Quand je suis quelque temps sans avoir des nouvelles de la grand' maman, mon inquiétude est extrême. Il est certain que j'ai été quinze jours sans recevoir un mot de personne; toutes les lettres du 13 me sont arrivées le lendemain que je m'étais plainte à M. de Beauvau. L'état de madame sa femme me paraît bien alarmant, elle devrait accepter l'offre que la petite sainte lui a faite de sa dormeuse. Cette petite sainte ne se porte pas mal. Il y a plusieurs jours que je ne l'ai vue. J'y passerai la soirée samedi prochain, j'espère, avec notre évêque d'Arras, et je voudrais bien avec vous, mon abbé. Vous avez l'air de ne plus penser à nous revenir voir; savez-vous que les désirs abrègent beaucoup la vie? on use l'avenir d'avance sans que le présent en soit plus agréable. Cette pensée ne vous semblet-elle pas vraie ? N'est-elle point un extrait de M. du Bucq? Ah! je fis l'autre jour un souper avec lui chez les jNecker, où je vous aurais fait honte et pitié. J'y fus absolument stupide. Il n'y eut point du tout de la faute de M. Necker; il n'est point bel esprit ni métaphysicien; il y fut presque aussi bête que moi. Il y a un petit bel esprit qui me fait l'honneur de me rechercher beaucoup; j'ai envoyé les vers qu'il a faits pour moi à M. de l'Isle pour qu'il les montre à M. de Castellane; c'est le petit d'Albon. J'ai trouvé ces vers assez jolis. Je lui ai mandé que la seule critique qu'il y avait à y faire était de m'avoir
74 CORUESPONDANCE
choisie pour objet, mais que son excuse était qu'apparemment il ne connaissait pas d'autre aveugle que moi.
Nous n'avons ici de nouveau que l'histoire de M. de la Chalotais. Il y en a qui croient qu'il ne sera point transféré à Loches et que l'on se contentera de l'exiler dans des terres qu'il a en basse Bretagne.
L'on m'a dit des choses ineffables, mais elles ne sont pas de bons lieux : que M. d'Aiguillon avait fait dire à Mesdames que madame du B... ne serait pas à Versailles dans six mois, que le confesseur prendrait tout crédit, et l'on prétend qu'en conséquence on veut renvoyer celui-ci pour en placer un que l'on ne nomme pas, mais qui sera à la disposition du ministre; je crois ces conjectures apocryphes.
L'ambassadeur de Naples ne sait plus que devenir en l'absence de la princesse, il s'est donné à madame Trudaine. Je le vois rarement. Je crois qu'il crèvera bientôt. 11 est plein comme un œuf et tousse comme un renard, si tant est qu'un renard tousse. Wiart le dit, et moi je n'en sais rien.
Adieu, l'abbé, dites au grand-papa, à la grand'maman, que je les aime mille fois plus que moi-même. Ce n'est pas assez dire, car moi-même est moins que rien, je dis donc plus que toutes choses au monde.
LETTRE DLXXIV
Ce dimanche, 30 janvier l~l.
Est-ce tout de bon que vous prétendez que vous n'avez pas reçu de réponse à la lettre que vous m'écrivîtes d'Ecosse, et où M. Hume avait écrit une page; j'ai répondu sur-le-champ à l'une et à l'autre; j'adressai ma lettre pour vous à Londres, et vous avez du la recevoir à votre retour; et j'adressai celle à M. Ilutne à Edimbourg: pour celle-là je ne saurai jamais si
elle a été reçue; mais pour la vôtre, je vous croirais de la plus mauvaise foi si vous niiez que vous l'ayez trouvée chez vous à votre retour; je vous y marquais le plus vif intérêt sur vos discussions avec M. votre père; je vous remerciais de m'en avoir informée; et je vous priais de m'en mander le résultat; je vous faisais instances pour nous venir trouver immédiatement après la conclusion de vos affaires; je me laissais aller à tous les épanchements de ma tendresse, et je vous laissais voir tout le contentement que j'avais du retour de la vôtre. Au bout d'un mois, ne recevant point de vos nouvelles, je m'informai si vous étiez revenu à Londres, et ayant appris que vous étiez toujours en Ecosse, je pris patience; mais il y a plus de deux mois que vous en êtes revenu; je le sais par M. Walpole qui m'a dit que vous vous plaigniez de moi. Quittez ce manège, mon petit Graufurt, je suis prête à vous pardonner tous vos torts: le goût que j'ai pour vous vous répond de mon indulgence. Venez me trouver, et que je puisse encore une fois en ma vie voir quelqu'un que j'aime, Nous aurons bien des matières de conversation ; et je me flatte que le temps que vous me donnerez ne vous paraîtra point ennuyeux. Il faut venir ce printemps, si vous voulez trouver M. Francis, car Tété il ira en Bourgogne.
Mandez-moi avec vérité quelles sont vos résolutions, et ne me donnez point de fausses espérances. Je ne me flatte plus de revoir jamais M. AValpole.
Je ne vois pas madame de Roncherolles aussi souvent que je le voudrais; elle a bien des occupations; elle soupera mercredi chez moi, avec son petit docteur, M. Francis; nous parlerons certainement beaucoup de vous.
Je ne vous parle point de nos nouvelles; qu'est-ce que cela vous fait que M. de Monteynard soit renvoyé? vous ne devez pas vous en soucier plus que moi, à qui cela ne fait rien du tout.
Mon Dieu! que je serais aise de vous revoir! Venez, venez,
mon petit Craufurt, donnez-moi cette preuve de bon cœur; songez que ce sera peut être pour la dernière fois.
LETTRE DLXXV
DE MADAME DU DEFKAND A l'aBBÉ BARTHELEMY
Ce mercredi, 2 février HTl.
Il semble que tout commerce soit interrompu. Je ne suis plus avertie d'aucun départ. La dernière lettre que je vous ai écrite et qui naturellement aurait dû croiser votre dernière, fut portée chez votre suisse comme celle-ci le sera, pour partir à la première occasion. J'ignore si vous avez reçu cette lettre. Je serais fâchée qu'elle ne vous eût point été rendue. J'y parlais très-librement. Je ne me souviens pas positivement de sa date; mais c'est sûrement depuis celle que j'ai écrite à M. de l'Isle et à laquelle il m'a fait une charmante réponse; mettons-nous en règle, je vous en supplie, et accusons la réception de nos lettres. Je réponds aujourd'hui à celle où vous racontez votre grand rêve, qui a beaucoup de rapport avec la parabole des vierges sages et des vierges folles; ce ne sera point ma faute si l'huile manque à votre lampe. Mon amitié pour vous (dont l'huile est le symbole) ne tarira jamais.
Dites à M. de l'Isle, je vous prie, que je trouve ses vers charmants, mais que je me garderai bien de les montrer à M. d'Albon. Ils lui tourneraient la tète. Il n'a que trop de penchant à devenir poète et auteur ; et quoique je ne sois pas chargée de son éducation, je ne veux pas contribuer à augmenter le goût qu'il a pour écrire, tant en vers qu'en prose ; sa grand*mère m'a priée de l'en détourner; et il serait en elTet fort ridicule qu'à son âge il se fît imprimer. Sa tête n'est pas encore bien mûre; il n'a pas vingt ans. D'ailleurs, je n'ai pas de goût pour le bel esprit.
Je trouve les couplets des Rois extrêmement jolis, comme
tout ce que fait M. de l'Isle. Je voudrais faire un marché avec lui : qu'il m'écrivît deux fois contre moi une. Cela est juste, il est riche, il est abondant, et moi je n'ai que le denier de la veuve. Parlons de la grand' maman. Elle est encore moins riche en fait de santé; cependant, tous les arrivants de Chanteloup prétendent qu'elle se porte mieux ; et comme vous me le dites aussi, je me laisse aller à le croire. Je suis ravie qu'elle aime madame de Coigny et qu'elle en soit passionnément aimée. L'amitié seule peut faire supporter la vie. Je sais par expérience ce que c'est que d'être environnée de gens indifférents.
Je n'ai vu la princesse qu'une fois, ce fut le lendemain de son arrivée. Elle devait souper chez moi hier. Elle s'envoya excuser parce qu'elle souffrait davantage et qu'elle s'allait mettre dans le bain. Madame d'Enville, qui devait aussi passer la soirée chez moi, m'envoya pareillement faire ses excuses par M. et madame de Chabots Elle avait une fluxion sur les yeux. Us s'en retournèrent lui tenir compagnie parce qu'elle était seule, et ils emmenèrent avec eux l'ambassadeur de Naples. Ah ! mon abbé, ne soyez point affolé de cet ambassadeur. Laissez aux gens de village les trompettes de bois. Dites et redites avec la grand'maman, qu'il y a bien peu de gens aimables et que même les supportables sont encore rares.
Il est plaisant de tant bavarder sans vous parler des grands événements; mais que vous en dirais-je? tout ce que vous en pensez. Je suis ravie que ce méchant imbécile soit chassé - ; que les intrigues du prince l'aient couvert d'ignominie et soient déconcertées; mais par quel agent tout cela est-il arrivé? toutes ces choses sont si loin de moi que je ne peux y prendre part que par rapport à ceux que j'aime, et il me semble qu'ils ne sont plus que spectateurs et qu'ils doivent avoir du plaisir à siffler la pièce.