M. de Monteynard sortit du ministère
Adieu! l'abbé, je vais envoyer cette lettre à M. Ribot ou à notre ami Fribourg^ Vous m'en accuserez, je vous supplie, la réception.
Dites, je vous prie, mille tendresses pour moi à la grand'maman, au grand-papa. Ah ! pourquoi ne suis-je pas avec eux et avec vous! Excitez M. de Castellane à me vouloir du bien.
LETTRE DLXXVI
DE MADAME DU DEfFAND A l'a 15 B K BARTHÉLÉMY
Ce dimanche , G février 177 1.
L'abbé, sommes-nous en règle, avez-vous reçu ma dernière lettre qui, je crois, était du 31 ? La vôtre du même jour m'a été rendue exactement le 2.
Je vis hier pour la première fois votre dame de Province -, je ne crus pas lui pouvoir faire une meilleure réception que de lui donner à lire votre lettre. Oh! elle vous loua, vous loua, vous loua sur tous les points , sur tous les tons ; il me fut impossible de renchérir. Est-ce qu'elle vous estimerait plus que je ne fais? Est-ce qu'elle vous aimerait plus que je ne vous aime? S'il y avait eu là quelque étranger, il l'aurait pensé; mais nous étions tête à tête et je conclus que l'éloquence était supérieure à la vérité. Gela ne veut pas dire contraire. Je suis persuadée que cette dame sent tout ce qu'elle dit, et que moi qui en pense et sens pour le moins autant, je lui suis fort inférieure par l'expression. Je soupe ce soir avec elle, chez la maréchale de Luxembourg; nous sommes l'une et l'autre au même degré de faveur ; mais comme la maréchale est un plus grand personnage que moi, la princesse' l'avait admise au souper du jour de l'arrivée. Cette princesse ne sort point, la
i. Concierge de l'iiôtel de Choiscul à Paris.
'2. Manière de désigner la ducliesse de Grammont.
3, De Beauvau.
dame soupera souvent chez elle et je n'y serai, je crois, jamais invitée ; on n'y admet que des favorites, et ces favorites sont ou trop élégantes ou trop farouches pour que je puisse leur convenir. J'aurai peut-être l'honneur de donner à souper moimême. Je vous manderai ce qui en sera et ce qui y sera.
L'abbé, je ne vous enverrai point de cordon. Je serai votre juge et j'exécuterai moi-même ma sentence. Oui, vous serez étranglé et jamais boudé; mais je vous étranglerai de mes propres mains , ce sera vers Pâques, à ce que j'espère , et ce sera à force de vous embrasser.
Il court ici une drôle de chanson, j'espère que vous la recevrez. Il n'y a pas de polisson qui ne la chante , mais je ne me permets pas le plus petit péché véniel. Vous me faites un plaisir extrême de m'apprendre la résurrection de la grand'maman ; je ne doute point de ce que vous me dites, et je juge fort bien par le style de vos lettres quand vous êtes content ou mécontent, quoique vous ne disiez pas toujours tout. Dites à cette grand'maman que je suis enchantée qu'elle aime et qu'elle soit aimée de madame la comtesse de Coigny. Je conçois d'elle, la comtesse, la meilleure opinion. Il faut qu'elle ait du mérite puisqu'elle sent tout celui de la grand'maman; car, l'abbé , il n'appartient pas à tout le monde d'avoir de la passion pour elle. 11 n'y a que de certaines âmes, comme qui dirait la vôtre, la mienne, celle de M. de Castellane, de la petite sainte et du petit Louis.
Je n'écrirai point aujourd'hui à cette grand'maman. Je m'en tiendrai à vous et je vous dirai pour toute nouvelle que La Gondamine mourut avant-hier au soir et que je ne solliciterai point pour vous sa place à l'Académie; je ne veux point vous donner pour concurrent à celui que mademoiselle de Lespinasse destine à cette place.
Je soupai avant-hier avec M. Gaillard, je l'appelai l'abbé pendant toute la soirée; tout le monde s'en étonna et moi aussi. Je n'en pus trouver la raison, on prétendit que c'était
à cause de vous que tout me paraissait Curiace ; ce qui est certain, c'est que ce n'est pas par la ressemblance. La suite de sa rivalité va paraître; je meurs de peur de n'y pas trouver le même plaisir que par le passé ; je deviens tous les jours plus difficile en fait de lecture, tout m'ennuie. J'aime autant et même mieux les étrennes de la Saint-Jean que les plus beaux livres d'histoire et de morale. L'abbé, je voudrais être avec vous, vous m'égayeriez, et j'en ai grand besoin.
On m'a dit que M. de l'isle allait revenir et qu'il suivra votre grande princesse. Je suis fâchée que l'un et l'autre vous quittent. Chanteloup ne doit jamais être désert.
Je m'afllige très-souvent de n'avoir pas ce qu'il suffît d'avoir gros comme un grain de moutarde; car, si je l'avais, je ne l'emploierais pas à transporter des montagnes , mais à me transporter à Chanteloup; mais apparemment que ce grain de moutarde est la chose impossible. Adieu , l'abbé.
Voici la réponse aux vers de M. d'Albon que la grand'maman me prie de lui envoyer :
On nous peint les dieux malfaisants;
Si l'on en croyait nos apôtres,
Celui qui reçoit notre encens
Ne vaudrait pas mieux que les autres.
Apollon, le maître du goût,
A dans une jalouse rage
Frappé la Saplio de notre âge :
Les dieux sont capables de tout.
Mais elle rit de sa vengeance
Et jouit de son repentir.
C'est elle aujourd'hui qu'on encense ;
Il lui céda ses droits en France,
Et lui donna pour la servir
Toutes les filles de Mémoire.
Mais ce guide dont Apollon
Assura ses pas et sa gloire ,
N'est-ce pas vous, jeune d'.\Ibon?
Vos vers me le feraient bien croire.
LETTRE DLXXVIl
DE MADAME DU DEFFAND A l'aBBÉ BARTHÉLÉMY
Ce samedi, 12 février 1774, à 5 heures du soir.
Il me tombe du ciel deux lettres. Je soupçonne M. de l'Isle d'être l'ange Gabriel. Cela se vérifiera peut-être avant que la journée se passe. Je calculais ce matin qu'il y avait douze jours de silence réciproque. Le voilà interrompu, et Dieu sait combien je vais babiller; mais, l'abbé, je suivrai votre exemple de bien loin. Je n'ai point de fécondité comme la vôtre; vous prenez le mors aux dents; vous allez de droite, de gauche, sans trébucher, sans faire un faux pas ; vous êtes véritablement un excellent plaisant. Si je voulais vous imiter, je deviendrais l'âne de la fable dont vous êtes le petit chien. Si cela peint fidèlement nos talents, ce n'est point le portrait exact de nos figures. Vous ne me rappelez point l'idée d'un petit chien, ni moi d'un âne. Enfin, quoi qu'il en soit, je vais répondre à votre lettre.
La dame de province m'a fait dire ce matin qu'elle me verrait cette après-dînée. J'ai mis votre lettre dans ma poche gauche pour la trouver tout de suite et la lui donner à lire. Cette dame sait fort bien lire, je lui crois du goût; la preuve, c'est qu'elle aime vos productions.
Je vous rendrais compte, si je voulais, de tous les soupers qu'elle a faits depuis le jour de son arrivée, et de tout ce qu'elle fera jusqu'à jeudi inclusivement; mais cela serait trop long. Je ne vous dirai rien de ses déportements que ceux où j'ai eu part. Je la vis pour la première fois le samedi 5, puis le dimanche 6, que je soupai avec elle à l'hôtel de Luxembourg. Voilà le passé. Voici l'avenir : je la verrai demain après son souper, parce que je suis engagée chez la petite sainte, et que