‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 34 sur 131 · LETTRE DCII · texte numérisé non relu

LETTRE DCII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL

Paris, le jeudi 26 mai n';4, à G heures du matin.

Je n'ai reçu votre lettre, chère grand'maman, qu'après la lettre que j'ai écrite à l'abbé et que je devrais supprimer. Mais il en faudrait une autre, et ma paresse s'y oppose.

Rien n'est plus ridicule, n'est plus impertinent et n'est plus absurde que la lettre de Voltaire % et, pour qu'il n'y manquât

1. M. de Choiseul d'Aillecourt , deuxième fils de la petite sainte, né en 1754, mort en 1797, en Crimée.

2. La maréchale de Mirepoix et la princesse de Beauvau. La maréchale de Mirepoix, qui avait accepté l'intimité de madame du Barry, s'était, à cette occasion, brouillée avec son frère et sa belle-sœur. Immédiatement après la mort du roi, M. de Beauvau monta chez sa sœur, et lui 4it en l'embrassant : « Le mur qui nous séparait n'étant plus, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais! » ( Lettre à Walpole, 11 mai 1774.)

3. On ne retrouve pas cette lettre. Elle n'est point imprimée dans Bouchot. On peut avoir l'idée de son contenu par ce que dit ici madame du Deffand, et par un passage d'une autre lettre de Voltaire à d'Argental. ( Voir Correspondance de Voltaire, t. XVIII, p. 496.) Ailleurs le même sentiment lui inspire une de ces expressions heureuses qui naissaient naturellement sous sa plume. » Je conserverai pour .M. de Choiseul une reconnaissance inviolable , je le regarderai toujours

rien, il vous l'a sans cloute envoyée par la poste. Il faut dire pour lui ce que le Seigneur disait pour les Juifs : « Pardonnezleur, etc. » Sa familiarité n'est pas excusable; mais, en écrivant ses absurdes sottises, il n'avait pas mauvaise intention. Il a mandé à de l'Isle qu'il m'allait écrire. Je m'attends qu'il me dira à peu près les mêmes choses. Vous pouvez compter que je lui répondrai de bonne sorte. Je n'ai point dit à de l'IsIe qu'il vous eût écrit pour ne point établir des éclaircissements, des explications, tracasserie indigne et trop au-dessous de vous.

Les nouvelles d'hier étaient qu'on avait beaucoup d'espérance pour les malades ^ Si l'ange exterminateur arrive, les médecins le secondent bien. Ce moment-ci est bien singulier. C'est un chaos. Comment se débrouillera-t-il? Les jJ^o fondes connaissances ne paraissent pas être, jusqu'à présent, l'esprit qui reposait sur les eau.v. Il n'a encore rien opéré. Pour moi, je crois que si, dans quelques mois d'ici, il n'est pas porteur d'eau, il retournera planter ses choux. Ces figures, ces expressions, ne sont pas nobles, mais vous m'entendez, cela suffit. J'attends l'arrivée de celui qui doit être à Lille. Si elle ne produit aucun elîet, je croirai tout perdu. Je penche naturellement plus vers la crainte que vers l'espérance, et l'incertitude m'est insupportable. Je voudrais que l'on fût retenu dans les discours, que l'on se contentât d'observer en attendant les occasions d'agir; et je voudrais que le désir de paraître important ne l'emportât pas sur la prudence ou sur la crainte de nuire. En voilà assez sur cet article.

Je vous sais un gré infini, chère grand'maman, de désirer de me voir, ce ne peut être que l'effet de beaucoup d'amitié et d'une bonté infinie. A quoi est-on bon à mon âge? Est-on supportable? Il n'y a qu'un cœur comme le vôtre qui puisse être

comme le premier homme d'Ktat... J'ai toujours pensé de mOmc, et s'il eu doute, je l'aime au point de ne pouvoir lui pardonner. » I. Mesdames avaient la petite vérole.

touché et qui puisse préférer les vrais sentiments à toutes les qualités agréables et amusantes. Oui, chère grand'maman , je désire vous aller trouver, et si j'ai assez de force pour soutenir le voyage, j'irai à Chanteloup dans le courant de l'été. Je ne saurais me persuader que vous ne soyez pas ici l'hiver prochain , mais cela ne m'arrêtera pas. Je ne connais que vous que j'estime parfaitement, et il n'y a que vous que j'aime infiniment et de qui je crois êtr3 infiniment aimée; me pardonnerez-vous cette confiance, ne vous paraît-elle pas trop présomptueuse ?

Embrassez pour moi le grand- papa, je l'aime et m'intéresse à lui plus que jamais. Je suis bien éloignée d'être ingrate pour le marquis; mais je suis extrêmement reconnaissante de l'amitié que vous dites qu'il a pour moi.

J'aime votre petite sainte de tout mon cœur; dites-le-lui, je vous supplie, et dites-lui aussi qu'elle me fasse savoir quand elle sera arrivée à Baréges. Je lui tiendrai la parole que je lui ai donnée de lui mander des nouvelles.

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