LETTRE DCIII
DE LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME DL' DEFFAND
A Chanteloup, ce 2 juin 17~-1.
Vous l'avez deviné, ma chère petite-fille, c'est par la poste que j'ai reçu cette ridicule lettre de Voltaire, afin, comme vous le dites très-bien, qu'il ne manquât rien au complément de sa sottise. Je vous accorde de tout mon cœur le pardon que vous me demandez pour lui, parce que je suis, comme vous, d'autant plus persuadée qu'il n'avait pas mauvaise intention, que je parierais bien qu'il ne me l'aurait pas écrite huit jours plus tard, s'il avait cru seulement qu'elle dût encore me trouver à Chanteloup. Vous avez très-bien fait de n'en pas parler à de risle; c'est une trompette insupportable; mais je ne sais d'où
il a su que Voltaire m'avait écrit. 11 le mande à madame de Grammont; s'il vous en parle, dites-lui que vous n'en savez rien.
L'ange exterminateur a remis son épée dans le fourreau. Nous reverrons encore trcner à la jeune cour ces trois vieilles filles pour y intrigoter, et qui se seront rendues si intéressantes, qu'on ne croira pouvoir pas moins faire que de leur donner le royaume à bouleverser, et M. d'Aiguillon sera le fléau dont elles se serviront pour le détruire. Vous êtes plus disposée à la crainte qu'à l'espérance. Je suis de même. L'existence de M. d'Aiguillon justifie mes craintes. 11 y avait bien plus à croire que le roi ne le garderait pas trois semaines, qu'il n'y aurait à parier qu'il le renverra après l'avoir gardé trois semaines. Mais quoi qu'il en soit, soyez sûre que je serai ici au mois de juillet, que j'y serai presque seule, que par conséquent j'aurai bien plus la liberté d'être entièrement à vous, et que je n'aurai d'autre désir que de vous y voir. Ne m'en remerciez pas, je n'y ai aucun mérite, je ne suis que personnelle. Je vous aime, je désire vous voir, et voilà tout; et si vous vous rendez à mes désirs, ce sera moi qui vous serai grandement obligée.
Je ne sais ce que vous voulez dire, ni de qui vous voulez parler avec ces importants et ces importantes ^ mais ce que je sais, c'est que l'importance n'est bonne à rien, qu'elle n'est que ridicule pour ceux qui sont importants, et qu'elle nuit à tout ce qu'ils font. Dieu me préserve de la bonne volonté de ceux qui le sont. C'est tout ce que je puis dire, mais bien bas encore, et seulement entre nous.
Le grand-papa vous embrasse. Je vous dirai à l'oreille que lui, qui n'a jamais été important, fait aussi peu de casque vous de l'importance et en craint pour le moins autant les eiïets.
Le marquis vous dit les plus belles choses du monde. L'abbé vous écrit. La petite sainte m'a chargée de vous faire ses compliments; elle est partie en bon étal, et j'en ai reçu de bonnes
nouvelles de Poitiers. Pour moi, je fais comme le grand-papa, je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE DCIV
DE l'abbé CARTIIÉLEMV A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, le 2 juin ]~-l.
Non, certainement, vous n'êtes point dans la disgrâce de Chanteloup; mais ce sont mes nerfs qui en éprouvent une cruelle, elle dure depuis quinze jours; la moindre contention d'esprit m'est insupportable. J'ai pris plusieurs fois la plume pour vous écrire, je sentais qu'il me serait plus aisé de prendre un mousquet et de monter à l'assaut. Je vais à cheval, je rame, je prends des bains, je cours toute la journée. Je suis un peu mieux, et me voilà prêt à répondre à vos injures. Vous m'accusez sans cesse de réticence, mais je n'en ai point, je n'en saurais avoir; que puis-je vous apprendre ? voulez-vous que je vous répète tous les bruits qui courent à Paris, et que l'on mande ici? ce qui se dit dans le salon et qui roule toujours autour d'un petit cercle d'idées? Vous savez que le grandpapa a pris le meilleur parti, celui de ne faire, du moins pour le présent, aucune démarche pour sa liberté. Je ne sais rien au delà , parce qu'en effet il n'y a plus rien. Ce serait à vous de nous instruire, vous êtes à portée de voir les importants.
Je relis votre lettre, vous aviez prévu ce que je vous disais dans la mienne, vous ne voulez pas que je sois sans désir, sans impatience. Hélas ! si vous saviez combien on est éloigné d'en avoir quand on a de forts tiraillements dans l'estomac et dans la tête !
Je viens aux nouvelles que vous me demandez. Le marquis se porte mieux qu'il n'a jamais fait et me charge de vous dire un million de choses pour lui. Madame la comtesse de Choiseul, qui est partie samedi dernier, m'avait donné la même commis-
sion ; son fils était arrivé le vendredi au soir en vertu d'un congé. Madame la duchesse de Grammont partira mercredi ou jeudi au plus tard ; elle attend madame de Tessé qui doit arriver samedi ou dimanche. Elle me charge, madame de Grammont, de vous dire que, si vous voulez écrire à M. le comte de Broglie, elle lui enverra votre lettre de RulTec par un homme sur. Elle a fait la même proposition à madame la princesse de Beauvau. Madame la comtesse de Grammont partira dimanche, elle pourrait lui apporter votre lettre pour M. le comte de Broglie ; n'approuvez-vous pas cette attention de madame la duchesse de Grammont? Elle dit qu'entre exilés il faut être poli.
Le rhume du grand-papa est dissipé et la grand'maman se porte bien. Outre les personnes que je vous ai citées, nous avons M. et madame de Talleyrand, madame de Chabannes, madame d'Ossun, M. de Meun, M. le vicomte de Noailles, M. de Bezenval, M. Guyot, M. de Cambray. On attend, outre madame de Tessé et madame la comtesse de Grammont, M. de Salis et M. de BoufTlers. Ce dernier me désespère, il devrait être ici ; je ne lui écris point parce je compte qu'il est toujours près d'arriver.
Un nerf du côté de la tempe gauche me secoue tellement qu'il faut que je finisse.
LETTRE DCV
DR MAnAMK DU DEFFAND A LA DUCflESSE DE CIIOISEUL
Ce samedi , 4 juin 1774 , à 6 heures du matin.
Eh bien, chère grand'maman, voilà l'impie Achab détruit ! . .. Vous aurez appris la nouvelle par M. de Salis. La joie est universelle; il n'y a que la bellissima' et son ami Redmond qui osent en être allligés; hors cela,