‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 38 sur 131 · U8 CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

U8 CORRESPONDANCE

la présomption de mêler aux motifs que je viens de vous donner le bonheur que vous procurerez à votre petite-fille.

Je prie l'abbé d'appuyer mes sollicitations. Si le marquis veut s'y joindre, il nous fortifiera beaucoup.

LETTRE DCXI

DK MADAME DU DE F F AND A l'ABBÉ B A II T II lî L K M V

Ce dimanche, 19 juin I""!.

11 y a des chagrins qu'on ne peut dissimuler et qu'on ne peut souffrir sans se plaindre. Le silence de la grand'maman et le vôtre, mon abbé, m'est tout à fait insupportable. Je m'attendais que vous ou elle répondriez un mot à la lettre que j'écrivis mardi 1/i à la grand'maman; si l'un et l'autre vous avez oublié quelle est ma sensibilité, vous avez grand tort. Il n'y a point d'idées sombres et noires qui ne me passent par la tête. D'abord je crains que vous ou elle ne soyez malades, et qu'on ne veuille pas m'iuquiéter. Quand je chasse cette pensée, il m'en revient une qui ne m'est guère moins sensible : je m'imagine qu'on ne m'aime plus et qu'on ne veut pas me laisser l'espérance d'un bonheur à venir. Enfin, l'abbé, je suis fort triste. Si vous avez de l'amitié pour moi, faites cesser l'état où je suis, il est en vérité cent fois plus pénible que je ne le peux dire. Ne montrez point cette lettre, on se moquerait peut-être de moi.

M. l'évêque d'Arras arrive chez moi; il me charge de vous dire qu'il est bien fâché de ne s'être pas trouvé ici pour y voir M. de Ghoiseul; il vous prie de le lui dire.

LETTRE DGXII

DE MADAME DU DEFKAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, l" juillet 1174.

Pensez- VOUS à votre petite-fille? vous apercevez-vous qu'il y a longtemps qu'elle ne vous a écrit ? en cherchez-vous la raison? Oui, je m'en flatte; eh bien , chère grand'maman, je vais vous la dire : vous aviez une liste prodigieuse de réponses à faire. Je n'ai point voulu me trouver pêle-mêle avec les devoirs, les égards, les considérations , etc. Je sais bien que votre cœur m'aurait donné toute préférence; plus j'en étais sûre, moins j'ai voulu en avoir cette preuve. Je sais, chère grand'maman, que le seul titre qui l'emporte auprès de vous, c'est l'attachement sincère, et que vous savez le démêler et lui donner toute préférence sur ceux qui ne sont pas sans alliage, et qu'un donné d'amour profonde, etc., etc.. Enfin, vous m'entendez.

Le roi et nos princes sont quittes de leurs inoculations. Les Beauvau reviendront mardi ou mercredi. Le quartier est fini d'aujourd'hui; mais ils donneront quelques jours de plus. C'est bien fait, je crois qu'ils ne peuvent faire un meilleur usage de leur temps. On disait ces jours -ci que le départ de Compiègne serait le... ; je n'en crois rien. Je croirais plutôt qu'on n'irait point. Savez-vous, ma grand'maman, que je m'imagine avoir un grand talent pour les almanachs ? il me prend envie de me faire rivale de Mathieu Lœnsberg. Je prédirais pour le mois de janvier des éclipses, des comètes, des phénomènes. Enfin, enfin, si je suis un prophète , je ne serai point un prophète de malheur.

Madame de Luxembourg a un rhume qui m'inquiète. Tronchin ne lui fait aucun remède qui la soulage. Elle ne sort pas depuis quatre ou cinq jours. Je ne sais si madame de Lauzun s'établira demain à Auteuil , chez la comtesse de BoulTlers, où

j.jO CORRESPONDANCE

elle doit être inoculée par Sutton. Je soupai hier à Auteuil chez celte comtesse; elle me dit qu'elle avait reçu de vous une lettre charmante. En pouvez-vous écrire d'autres, chère grand'maman; y a-t-il quelqu'un qui vous soit comparable en rien? Non , non, il n'y en a point : je le dis, je le crois, je le professe ; que le marquis et l'abbé m'en donnent le démenti!

A propos, chère grand'maman, ne souffrez pas que le marquis se refroidisse pour moi: il m'aimait assez joliment pendant son séjour à Paris : la superbe m'en était montée à la tète; s'aviserait-il aussi de rabattre ma vanité, et, qui pis est, d'être ingrat ?

LETTRE DCXMl

DE MADAME DU DKFFAND A LA DICHKSSE DE CITOISEUL

Paris, ce 6 juillet 17"!.

Je consens , chère grand'maman , que vous preniez plus rarement la peine de m'écrire. Je sais que l'on n'a pas tous les jours quelque chose à dire. Mais ce ne peut point être la disette de compagnie qui vous serve d'excuse. La foule dont jusqu'ici vous avez été entourée en était une bien plus naturelle, et les lettres où vous me parlez de vous, m'intéressent bien plus que celles où vous me parleriez de votre compagnie.

Vous savez la mort de madame de Valentinois', et les principaux articles de son testament : le legs universel à la baronne de Fitz-James, sa maison de Passy à M. de Stainville, un diamant de vingt mille francs à madame de Cambis , qui assurément ne s'en doutait pas. 11 y avait six ans qu'elle ne l'avait pas vue. Le testament était de 68.

I. La duchesse de Valentinois était la dernière Saint-Simon de la branclu' diicalp. Le duc de Saint-Simon, l'auteur dos Mémoires, avait vu mourir avant lui ses druN fils. La liranrlir' <|iii subsiste aujourd'hui de r<.tte maison est la hran'"li alni^e, dont la l>ran<lie ducale s'est séparée en 1 iOO.

Il faut que je vous conte une petite histoire : on a reçu ces jours-ci, au nouveau Parlement, un nouveau conseiller. Le jour qu'il prit séance on jugeait un procès. L'usage est que le dernier reçu donne son avis le premier ; mais comme il n'en savait rien, il gardait le silence. Le premier-président lui dit: « Monsieur, qu'opinez-vous? — Monsieur, répondit-il, je ne copine pas, je ne copinerai qu'après que tous ces messieurs auront (Opiné! )) Si vous ne riez pas, c'est ma faute.

Madame de Luxembourg se porte beaucoup mieux, j'en suis beaucoup moins inquiète. Je soupai hier à Auteuil avec madame de Lauzun; rien n'avait encore paru. MM. de Lauzun et de Gontaut y étaient. Je revins avec le premier, qui est de trèsbonne compagnie. Il nous fit d'excellentes facéties. Je vous envoie une lettre de Voltaire. Je vous prie de me la renvoyer. Je n'y ai point fait encore de réponse. Vous me direz ce que vous voulez que je lui demande.

Le marquis me traite bien mal. Vous ne me dites pas le plus petit mot de sa part.

Je persiste dans mes prédictions. Vous avez tort d'y être incrédule , parce que vous ne voyez pas sur quoi elles sont fondées. Est-ce que les prophètes ont jamais su ce qu'ils disaient?...

Voilà une épitaphe que vous ne savez peut-être pas :

Ci-gît Louis XV, pauvre roi !

On dit qu'il était bon... A quoi ' ?

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