‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 44 sur 131 · Du duc de Choiscul · texte numérisé non relu

Du duc de Choiscul

DE MADAME DU DEFFAND. i'6\

LETTRE DCXXVII

DE MADAME DU DEFFAND A l'a B B É BARTHELEMY

Ce lundi, 3 octobre 1~~4.

L'abbé, vous m'affligez beaucoup; si je suivais mes premiers mouvements, je partirais pour aller trouver cette grand'maman. Je crains qu'elle ne puisse résister à des secousses si suivies et si redoublées. 11 est donc écrit que nul ne sera heureux. Qui est-ce qui mérite plus de l'être que le grand-papa et elle? Ils ont tous les bonheurs qu'il dépendait d'eux de se procurer; mais ils éprouvent tous les malheurs dont la raison, l'esprit, les vertus ne peuvent les défendre. Que ne suis-je auprès d'eux! que ne puis-je partager avec vous les soins que vous leur rendez! C'est un déchirement cruel que d'être séparée de ce qu'on aime, surtout dans de pareilles circonstances. Je n'ai pas douté un moment que Poissonnier ne partît à la première semonce. Je connais son cœur et son attachement.

Mais, l'abbé, pourquoi le grand-papa et la grand'maman s'obstinent-ils à ne point revenir? Est-il aucune considération qui doive l'emporter sur les soins de sa conservation et de celle des gens qui vous intéressent? Je sais bien qu'il n'est pas démontré que le retour ici mette à l'abri de tous les inconvénients; mais au moins on serait plus à portée d'y remédier. Et qu'importent des interprétations, des discours, etc., etc.? La propre conscience doit mettre au-dessus de tout. Voilà quelles sont mes réflexions et celles, je puis dire, de tous les gens sensés. Je prie le grand-papa et la grand'maman de les prendre en bonne part. Je ferais la même prière à madame la duchesse de Grammont ; mais je crois qu'elle ne veut plus entendre parler de moi. Je suis fort aise du meilleur état de M. de Rhodez. Dites-lui mille choses pour moi ainsi qu'à notre bon

ami Poissonnier. N'oubliez pas non plus l'abbé Billiardy, il ne se souvient plus de moi.

J'eus hier une grande conversation avec votre nouvel archevêque; il est bien sincèrement et tendrement attaché à ses ouailles de Chanteloup. Sans des affaires indispensables qui l'arrêtent , il irait bien vite vous trouver.

M. Walpole a pris le plus vif intérêt à la maladie du grandpapa, aux inquiétudes de la grand'maman. Il me prie de les en assurer. Il me parle aussi beaucoup de vous; il attend la goutte. C'est l'époque de son retour, et je me flatte qu'en cas qu'elle revienne, il fera un petit voyage ici dès qu'il en sera quitte.

LETTRE DCXXVIII

DE MADAME DU DE F FAN D A l'aBBÉ BARTHELEMY

Ce jeudi, 6 octobre n~4.

La tête me tourne, mon cher abbé, je n'ai plus en perspective que des malheurs, que des chagrins. Les pertes qu'on a faites m'annoncent une prolongation d'absence qui m'est tout à fait insupportable. Voilà qui est fait. Je crois que je ne reverrai plus de ma vie la grand'maman. Elle trouvera les meilleures raisons pour ne pas combattre la répugnance qu'elle a de revenir ici. La lettre que j'ai reçue de madame la duchesse de Grammont a détruit toutes mes espérances. Cependant j'ai été fort touchée et très-reconnaissante de ce quelle me dit d'obligeant. Je vous prie de l'en remercier.

J'attends l'arrivée de la poste avec inquiétude. Je crains les nouvelles qu'elle pourra m'apporter de M. Berlin. Je me trouve déplacée d'être ici. Je devrais être à Chanteloup. C'est une mort anticipée que j'éprouve, vous devez le comprendre, mon cher abbé, vous qui savez si bien aimer.

On me dit hier que la petite sainte passerait l'hiver à Tou-

DU MADAiAlE DU DEFFAND. 133

louse. Je suis persuadée qu'elle n'aura pas le pouvoir de prendre ce parti, et que, quand elle apprendra que la grand'maman ne reviendra point à Paris, elle ira la trouver à Chanteloup. Je juge d'elle par moi. Son fils et sa belle-fille sont ici. Je n'en ai point entendu parler.

Le voyage de Fontainebleau va enlever bien du monde. Je dirai dans l'ennui de la solitude ce que disait feu madame la duchesse du Maine : « Il est difficile de se passer des choses dont on ne se soucie pas. »

On me disait hier que le feu chevalier d'Aydie écrivait à un de ses amis qui était dans l'affliction : a Puisqu'on se console d'être homme, il ne faut s'affliger de rien. »

Vous voyez, l'abbé, que mes idées ne sont pas gaies, et que je ne puis rien faire de mieux que de me taire.

LETTRE DCXXIX

DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHELEMY

Paris, ce 18 octobre n74.

M. de Stainville vous dira, mon cher abbé, que je me porte bien. Ma petite maladie s'était annoncée pour être plus considérable. J'en ai été quitte pour six jours de fièvre. Je sortirai ce soir pour la premièie fois, mais je n'irai pas loin. Je souperai chez madame de Caraman, qui arrive de la campagne. Paris, dans ce moment-ci, serait fort désert pour moi, toutes mes connaissances étant à Fontainebleau ou à Sainte-Assise ; mais la Providence y a suppléé : il m'est arrivé de Londres une compagnie très-agréable, des amis et des amies de M. WalpoleS qu'il m'a fort recommandés, et je n'aurai pas de peine à le satisfaire.

1. Lady Aylesbuiy ; i^a fille, madame Damer, et lady Hariett Stanhopc, qui Tinrent rejoindre à Paris le général Conway.

454 CORHESPONDANCE

Je suis fort en peine de M. Berlin. Les dernières nouvelles que j'en ai eues sont par une lettre de la grand'maman, du 12. Je comprends l'inquiétude et la crainte qu'on a de le perdre. On peut peut-être faire des pertes plus sensibles, mais on n'en saurait faire qui causent de plus longs regrets. Je trouve à la grand'maman le courage d'un lion. Je ne comprends pas comment elle a résisté à tant de secousses. J'en conclus qu'elle a plus de force que nous ne croyons, et j'en suis bien aise; mais qu'elle n'en fasse pas usage pour persister dans ses projets; qu'elle ne résiste point à mes instances ; que l'amitié soit pour elle de quelque poids; et qu'elle ne confonde pas , dans le cas qu'elle fait des gens, leur état et leurs sentiments. Vous n'entendrez peut-être pas bien cette phrase : c'est que je disais, en parlant du discernement de quelqu'un , qu'il confondait les qualités de son état avec celles de son caractère, et que ce dernier n'avait de valeur qu'en considération du premier. Vous croirez que je dois cette distinction à Varcoinfancc des Necker, et vous vous tromperez : cette idée est de mon cru.

On m'a dit qu'on était charmé chez vous de notre nouveau contrôleur général*. Vous allez tous devenir des encyclopédistes; il faut souhaiter que les gens des marchés et des halles le deviennent aussi.

Vous avez sans doute le plan d'imposition économique. On disait ces jours-ci qu'on y supprimerait la petite lettre de M. Turgot. Je voudrais bien causer avec vous, l'abbé. Je suis curieuse de savoir ce que vous pensez.

Vous avez actuellement M. le duc de Chartres jusqu'à samedi, dit-on. Ce séjour n'est-il pas un peu long ?

Vous aurez la maréchale à la fin de la semaine prochaine. Je suis on ne peut pas plus contente d'elle. Elle est actuellement à Sainte-Assise, et n'en revient que samedi. Adieu, l'abbé;

1. Turgot. 11 avait c-tc fort lit!- avec madame du Deffand et avait cessé de la voir après la rupture de celle-ci avec mademoiselle de Lespinasse, tHant resté des amis do celte dernière.

DE MADAME DU DE FF AND. loo

je VOUS quitte pour me lever. Parlez-moi de votre santé, de celle du grand-papa, de la grand'maman, et faites ma cour à madame la duchesse de Grammont.

LETTRE DCXXX

DE MADAME DU DEFFAND A l'abBÉ BARTHÉLÉMY

Ce dimanche, -23 octobre 1114.

Je vous ai écrit hier par la poste et j'avais dit à madame la maréchale que je n'écrirais pas par elle; mais voilà que je succombe à la tentation sans avoir rien à dire. C'est comme quand on mange par gourmandise sans avoir ni appétit ni besoin.

Le baron aura votre lettre, mais laissez-le-moi du moins pendant Fontainebleau. Vous allez avoir la maréchale, madame de Lauzun, et puis vous avez les Yoyer. Yous auriez bien dû prévenir le Champfort sur le désir que j'ai d'entendre son Éloge. Je voudrais que la maréchale le trouvât encore. Yous ne me dites pas lequel vous aimez le mieux de son Eloge ou de celui de La Harpe. Je juge que c'est le sien.

L'abbé, je ne peux pas continuer à écrire. J'ai mal aux entrailles. J'ai mal dormi, mal digéré. Je remets à madame la maréchale de vous parler de moi, elle voudra bien en prendre la peine. Elle m'a marquetant de bonté, tant d'amitié, que j'ai pour elle tous les sentiments imaginables, confiance, reconnaissance, amitié, amour, amourette. J'ai déjà arrangé avec elle le souper de la nuit de Noël. Le grand-papa et la jgrand'maman feront bien mal de n'y pas venir. Mes compliments à tout le monde. M. Berlin en reviendra peut-être.

Page 1