‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 45 sur 131 · LETTRE DCXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE DCXXXI

IIE .MADAME DU DE FF AND A l'a B B É BARTHELEMY

Ce jeudi , 3 novembre I"l.

Vous avez bien peur de me faire plaisir, et pour modérer la joie que vous craignez de me donner en m'apprenant le bon état du grand-papa , vous vous pressez de me dire qu'il n'accélérera pas son retour. Oh! le méchant abbé! Je crois en vérité que vous serez fâché de revenir et de ne plus jouir des regrets que l'on vous témoigne. Vous vous plaisez à être désiré. Eh bien ! j'espère que vous ne jouirez pas longtemps de cette satisfaction, et que vous, la grand'maman, le grand-papa et madame de Grammont assisterez à la messe de minuit dans ma tribune ou bien au coin de mon feu. Madame de Luxembourg ordonnera de tout chez moi.

Il faut bien que je lui pardonne son indiscrétion, puisqu'elle a eu un succès que j'étais bien éloignée de prévoir, et qu'il m'est bien difficile de croire ne devoir pas entièrement à l'indulgence. Il est très-certain que je trouve qu'il n'y a rien à en dire, si ce n'est d'en approuver ou blâmer les virgules.

J'ai écrit ce matin à madame la maréchale dans le fort de mon insomnie, c'est-à-dire dans l'agitation que causent les maux cVcn/railles. Je hais ce mot, et en effet il est détestable au physique et au moral.

L'abbé, j'ai bien envie que vous soyez ici et pouvoir vous dire à mon aise à quel point je ne me soucie de rien, excepté des gens que j'aime, parmi lesquels vous avez six pieds de haut.

Je ne veux point que la grand'maman m'écrive que quand ce sera pour elle un amusement. Je sais qu'elle m'aime, elle sait que je l'adore, il n'est plus question que de se le dire, ce n'est plus la peine de l'écrire.

DE MADAME DU DEFFAND. lo7

Dites à madame la maréchale que j'ai reçu des remerciments des Anglaises de lui avoir parlé d'elles et de leur avoir dit des douceurs de sa part; dites-lui aussi qu'il y a un souper fondé chez moi pour les mercredis.

Adieu, l'abbé.

LETTRE DCXXXII

Ce lundi, i:3 novembre 1774.

Si on avait pu vous faire parvenir des lettres pendant votre voyage, ça aurait été le temps que j'aurais choisi pour vous écrire ; mais il a fallu attendre votre arrivée, et telle lettre dont vous auriez été content alors vous importunera aujourd'hui. Vous voilà tout au travers des grandes affaires. Tout ce que je pourrai vous apprendre de ce pays-ci vous paraîtra bien puéril et peu intéressant. Cependant ce qui regarde vos amis ne doit pas être dans cette classe. Madame de Roncherolles, qui était à Fontainebleau quand vous partîtes, est depuis quinze jours au Vaudieuil , auprès de son mari , qui a pensé mourir: il est actuellement hors d'affaires et je crois qu'elle reviendra bientôt. Pour moi, mon petit Graufurt, je ne me porte point bien; toujours des insomnies, toujours des étourdissements, et depuis trois jours la tète embarrassée d'un rhume qui me rend tout à fait imbécile.

J'ai vu deux fois milady Henriette: elle est silencieuse comme un chartreux, et ne veut pas souper chez moi. Les Grenville sont d'un accès plus facile; on les a tant qu'on veut; la dame jase comme une pie borgne. J'ai vu deux fois votre ambassadeur, nous n'avons parlé de rien; il est bouche close sur bien des articles. On revient de Fontainebleau le 10 ; nos ministres Maurepas et Turgot sont de retour, parce qu'ils sont pris de la goutte. Les diplomatiques arrivent à force. Les

maréchales sont chez madame de Montesson, où l'on joue des comédies. Si je n'étais pas un peu malade, je crois que je m'ennuierais beaucoup; mais la mauvaise santé tient lieu de compagnie; mais elle ne fait pas qu'on soit de bonne compagnie pour ceux à qui on écrit; ainsi donc, adieu, mon petit Craufurt.

Si vous voulez m' écrire, vous me ferez plaisir: mais vous n'en ferez rien!...

LETTRE DCXXXIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, 18 novembre.

Vous nous avez rendu la maréchale, chère grand'-maman. Elle n'a pas tardé à me rendre votre lettre, et elle m'a confirmé les promesses que vous me faites. J'aurai donc le plaisir de célébrer l'anniversaire. Le passé sera effacé et je jouirai de l'instant présent avec transport. Vous ne penserez pas de même; vous regretterez les oignons d'Egypte !... Mais j'écarte toutes les idées qui pourraient troubler ma joie. Je veux me persuader que vous embrasserez de bon cœur votre petite-fille. Je vois par vos arrangements qu'il ne sera pas question de petit appartement, de petit comité. Mais que sait-on? Tous les projets s'exécutent-ils? Pour moi, qui n'en fais aucun, qui n'ai aucun devoir à remplir, je n'ai que des désirs, et ces désirs sont d'être auprès de la grand' maman dans tous les moments où elle voudra bien me souffrir. Que de choses j'aurai à lui dire ! Et si elle a pour moi la même ouverture de cœur, la même sincérité, la môme franchise, la conversation ne tarira pas, surtout si le grand abbé y est admis. La politique n'y aura pas grand'part. Je n'ai jamais eu beaucoup d'attrait pour ce genre, et actuellement j'y sens une répugnance invincible. J'approuve tout, j'admire tout, à la condition que ce soit sans approfondir

ni raisonner. Nous parlerons de Ghanteloup, de vos occupations champêtres, de vos arrangements domestiques. Moi, je vous parlerai... Je cherche de quoi, et je ne trouve rien, si ce n'est de ce qui va sans dire, de mes sentiments. Je vous dirai pourtant un petit mot de mon petit chien, que j'aime beaucoup et avec qui je préfère d'être, à aller aux spectacles. Je crois que c'est où vous n'irez pas beaucoup non plus. Iphigénie, Orphée^ Adélaïde de Hongrie ^ les Amants généreux ne valent pas la plus petite caresse, lapins petite folie de mon petit chien. Vous en avez deux d'Espagne dont vous ne vous souciez guère. Mais je n'ai point pensé à m'informer si vous aimiez toujours le pianoforté. Je devais aller chez Balbâtre, et je n'y ai point été. Vous le ferez venir chez vous, n'est-ce pas? Ah ! je me propose bien des plaisirs. Je n'en puis avoir que par vous et avec vous. Vous serez ici d'aujourd'hui en un mois. Ne consentez-vous pas à me voirie lendemain 19? Ah ! que j'aurai de joie! Et puis le 2Zi? Que ce jour-là sera différent de celui d'il y a quatre ans! Vous souvenez-vous de mes pleurs? Je croyais bien, ce jour-là, que je ne vous reverrais jamais. Je me rappelle ces souvenirs. Ils augmentent ma joie et mon bonheur. 11 est fort doux d'aimer. On ne regrette point les peines qu'on a éprouvées. On ne croit point avoir acheté trop cher les plaisirs dont elles sont suivies. Je suis persuadée que le grand-papa me fera un très-bon accueil, il est bien aise d'être aimé; il démêle très-bien quand les démonstrations d'amitié sont sincères; il en recevra de bien des gens, et il distinguera les miennes, n'est-ce pas? Embrassez-le pour moi, je vous supplie, et dites à ce grand abbé qu'il sera toujours mon plus grand abbé et mon plus grand ami; je serai toujours pour vous très-tendre et^ très-passionnée petitefille.

IfiC CORRESPONDANCE

LETTRE DCXXXIV

DE MADAME DU DE FF AND A l'aBIJÉ BAnTni^;LRMT

Paris, ce 20 novembre mi.

Il est vrai, l'abbé, je ne vous ai point écrit. Je m'en étonnais moi-même; mais je ne trouvais rien à dire. Des protestations d'amitié nous auraient ennuyés, vous à recevoir, moi à faire. Des nouvelles, vous en aviez tant et plus; vous étiez bien mieux informé à Chanteloup que moi à Saint-Joseph. Vous ne m'avez jamais connue grande politique, je le suis encore bien moins. Il me semble que je n'ai plus de patrie. Je ne m'intéresse plus à rien. Je suis parvenue où je désirais. Je ne prétends rien de plus. J'embrasserai le grand-papa, la grand'maman, nous chanterons le Gloria in excelsis avec les bergers; vous ferez l'ange qui viendra m'annoncer l'arrivée.

Vous n'avez jamais remarqué, l'abbé, que je tire toutes mes citations de la sainte Écriture; c'est que je n'ai de science que celle de l'enfance, je m'y retrouve aujourd'hui. Le grand-papa est bien charmant, la grand'maman adorable. J'aurai bien de la joie et du plaisir samedi 1h. Je trouverai tout le monde en bonne santé. Je vous verrai souvent. Je vois notre baron presque tous les jours. Si je l'en croyais, je ne vous parlerais que de lui; mais que ne vous parle-t-il lui-même! il se porte mieux que moi. Il n'est plus occupé de sa santé, et par conséquent il est plus aimable encore qu'il ne l'était.

Je n'ai point encore vu M. de Rhodez; mais la maréchale a satisfait à toutes mes questions.

Je vous écrirai, l'abbé, au premier jour; pour aujourd'hui, je ne suis pas eu train. Adieu.

LETTRE DCXXXV

DK MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mardi, 22 novembre 1~'74.

Puisqu'on vous a dit que j'étais fort occupée du Parlement, il faut bien que j'en convienne. J'entends ces matières -là à merveille. Je me passionne pour celui-ci, pour celui-là: je tombe dans des méprises eifroyables; je prends le chanoine pour saint Bruno. C'est certainement ce que je ferais, si je m'ingérais à parler de ces grandes affaires; mais il est de toute vérité que môme je n'écoute pas ceux qui en parlent. Et l'exportation, vous dit-on aussi que j'en sois occupée? Ah! vous trouverez votre petite-fille bien bête! Je me renferme dans mon atmosphère, et je ne vois rien par delà vous, le grand-papa, le grand abbé, voilà à quoi je pense et repense sans cesse.

Je tressaille de joie en songeant qu'un certain samedi 24 décembre, vous serez auprès de mon tonneau. Je me meurs de peur de mourir avant ce jour-là. Qui prierai-je ? Voici qui j'imagine : vous, le grand-papa, le grand abbé, le petit abbé, madame de Grammont, M. et madame de Beauvau et madame de Poix, mesdames de Luxembourg et de Lauzun , MM. de Gontaut, de Stainville, de Ubodez et moi. Augmentez, retranchez, taillez, rognez, tout comme il vous plaira, je serai avec vous, cela me suffit.

Le grand abbé n'est-il pas bien mécontent de moi? En ditil du mal? ÏNon, je ne le crois pas. Il a des temps de stérilité aussi bien qu'un autre. On se met à son écritoire, il ne vient rien à dire; on ne veut point faire d'elforls, il vaut mieux se taire que de parler sans rien dire. Ce sont des temps de sécheresse, consolez-vous, l'abbé, cela passera. Dans le fond, je vous aime; mais dans ce moment, je ne vous en dirai rien.

Madame de Grammont arriva hier à huit heures. J'envovai

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chez elle à neuf. Je lui fis demander quand elle voudrait me recevoir. Elle nie fit défendre de venir, disant qu'elle viendrait me chercher.

LETTRE DCXXXVI

DE MADAME DU D E K F A X D A L'aBBÉ BAnTHELEMY

Ce 29 novembre 1~~4.

Je VOUS dirai, l'abbé, que je vis hier pour la première fois madame de Grammont. Elle soupa chez madame de Beauvau. J'y étais priée, je n'y fus point; mais j'allai rendre visite à minuit et demi. J'en suis revenue à trois heures. Il y avait trente personnes. La compagnie s'éclaircit; sur les deux heures, nous ne fûmes plus que quatre, la duchesse, La princesse, Donezan et moi. La conversation fut fort gaie, fort animée; et cela m'a causé une bonne digestion, et par conséquent une bonne nuit. L'ennui n'est contraire à personne autant qu'à moi. Par tout ce que j'ai appris, je juge ou du moins j'espère que la grand'maman soupera chez moi une fois la semaine, qu'elle ne se mettra pas à table tous les jours chez elle , qu'elle soupera quelquefois sur un guéridon entre sa petite-fille et le grand abbé; mais ce qui est bien certain, c'est que ni le ciel ni la terre ne pourront déranger le souper du 'l!i ; je m'en fais une fête ; j'en suis dans une occupation extraordinaire. On m'a appris une chose qui ne me fait pas moins de plaisir et qui ne m'occupe pas moins, c'est que le grand-papa s'est imposé luimôme la peine du talion , et que je serai la première qu'il verra à son débotté. Je me flatte qu'il n'a pas pour objet de satisfaire ma vanité, et qu'il ne s'imagine pas qu'elle entre jamais pour rien dans ses procédés avec moi. 11 n'aura jamais que mon cœur à satisfaire. Je suis bien sûre que la grand'maman en est persuadée. Elle courra risque de sa vie, celte grand'maman; die échappera à un grand danger si je ne l'é-

touffe pas. Se fait-elle une grande joie d'embrasser la duchesse de Civrac et son duc d'Abdénago? J'ai cédé hier au soir cette folie à madame de Beauvau.

L'abbé, rapportez-nous toute votre gaieté. Quel plaisir j'aurai de vous revoir!

LETTRE DCXXXVII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 10 décembre l'î74.

Quel plaisir j'aurai, chère grand'maman, de lundi en huit! .le n'espérais plus jamais vous revoir, et c'est ce qui me rendait ma vieillesse plus insupportable. Je ne pense plus à mon âge. Je ne serai plus privée du vrai bonheur de ma vie. J'irai vous attendre chez madame de Grammont, je vous embrasserai, je vous entendrai m'appeler votre petite-fille. Je ferai des projets pour vous revoir. Je n'ai pas la prétention c[ue ce soit tous les jours, mais ce sera du moins plus d'une fois par semaine. Je disais l'autre jour à madame de Grammont que vous devriez établir chez vous une iniirmerie comme il y en avait une au Temple pour les personnes qui soupaient peu ou point. Je' sais bien qu'il pourrait y avoir quelque inconvénient; qu'il y aurait à craindre l'abus de deux tables; mais on peut aisément le prévenir. C'est sur quoi il faudra délibérer.

Je n'ai point le projet de s^ouper avec vous le lendemain de votre arrivée chez madame de Grammont. Vous aurez la fine fleur de vos compagnies; ce n'est point ce cjuejc recherche, c'est au coniraire ce que je veux éviter. Il faut avoir l'esprit et le costume de son âge pour n'être point ridicule et pour être à sa place et à son aise. Mais de quoi m'embarrassé-je? n'êtesvous pas ma grand'maman? n'avez-vous pas le soin de me conduire? et quand je ne ferai que ce que vous me dicterez, aurai-je à craindre de mal faire? Mais est-ce que l'abbé ne

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