IG4 CORRESPONDANCE
vous précédera pas de quelques jours? Je l'espère et je m'imagine qu'il veut me surprendre.
Vous voulez faire le voyage tout en un jour. C'est une fatigue énorme. La pourrez-vous soutenir? Je vous avoue que je suis fort inquiète. Pourquoi ne pas partir le dimanche et coucher à Orléans? Indépendamment des maisons de l'évèque, on est à merveille dans les hôtelleries. On se loue de la Pus(c et je dis des merveilles des Trois lUmpcrcurs. J'ai bien de l'impatience de votre arrivée pour être délivrée de mes inquiétudes ; mais je vous fatigue et vous ennuie.
Voici de tous les vers qui paraissent ceux que je trouve les plus jolis :
Sortez d'ici, troupe épiiémère; Ne |)rofancz plus le palais:
Vous u'einpoi-lez ([ue les i"e.2;rels De rarchcvô(iue et de Vol lai re.
Apparemment que l'abbé iJilliardy me fera l'honneur de souper chez moi le 1h. Je ne vous envoie pas ma liste. 11 n'y a que le pur nécessaire, et cependant nous serons dix-sept ou dix-huit. Voulez-vous bien avoir la complaisance d'embrasser pour moi le grand-papa, à qui je promets indulgence plénière pour le passé, le présent et l'avenir.
bl'TTRK DCXXWIIl
Di; M Al» A MIC DU 1) E F F A N 1) A M. CHALFVKT
Ce 21 mars l"d.
Savez-vous pourquoi je vous écris aujourd'iiui? C'est par désespoir de ne point dormir; je me suis fait lire des volumes entiers; j'ai repassé presque tous les vers que je sais; le sommeil ne veut point venir. \\\\ bleu! je \ais donc vous écrire malgré la résolution <pie j'avais prise (r;iiien(he deux ou trois
DE MADAME DV DEl•FA^D. 165
mois. J'avais de ])onnes raisons pour vouloir en user ainsi, primo votre exemple, et puis votre ton léger.
Je me fais donc des rhùncres nouvelles !.. . Ce reproche arrive bien à propos, dans le temps même où je suis détrompée de toutes les anciennes ; mais vous voulez devenir copie, proscrire l'amitié. Vous serez obéi, monsieur, je vous rendrai compte de tout ce que je fais, de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends, de tout ce que je pense. J'eflile; je ne vois rien; j'entends des platitudes; je rêve à la Suisse. Joignez h cela que je n'ajoute nulle foi à vos promesses. Vous ne viendrez point au mois de septembre; vous ne prendrez pas la peine de m'écrire; vous croirez toujours avoir raison, tandis que les autres auront toujours tort. C'est ainsi que sont faits les Anglais et les Écossais; j'en ai cependant vu en dernier iieu qui valent mieux que vous; il est vrai que je suis plus indulgente pour eux que je ne le serais pour vous, si je me laissais aller à mon penchant.
M. Francis est en Bourgogne depuis six mois; il attend le rétablissement du Parlement de Dijon pour plaider; il a cinq ou six procès qu'il veut faire juger avant son retour. Je vois très-rarement madame de Roncherolles; ses plaisirs, ses affaires l'occupent alternativement; je l'ai cependant vue depuis votre dernière lettre; je lui ai dit l'espérance que vous nous donniez; elle y a ajouté peu de foi.
Madame de Cambis, que je vois un peu plus souvent, a été toute glorieuse de votre souvenir; et si par impossible vous veniez en effet, vous seriez très-bien reçu de nous trois.
Où prenez-vous que madame de Bussy ne me plaît pas? C'est moi qui n'ai pas le bonheur de lui plaire; cependant, quand nous nous rencontrons, nous nous faisons bon accueil. Il est vrai qu'elle est séparée de son mari, quoiqu'ils logent toujours ensemble; ils ont chacun leur ménage.
Je vois toujours les mêmes personnes : les deux maréchales, les Caraman; j'ai eu de plus cet hiver les Choiseul ; ils retournent à Chanteloup le dix du mois prochain.
166 CORRIiSFONDANCE
Ce qui nous occupe beaucoup dans le moment présent, c'est raflaire de M. do Guignes. Qu'en pense-t-on cliez vous? Lisez son dernier Mémoire et dites-m'en votre avis.
Adieu ; je vais tâcher de dormir.
J'allais oublier de vous dire que M. de Craon est à Malle; il a pris forcément le parti de s'y établir jusqu'à l'entier payement de ses dettes; sa femme loge toujours chez madame de Mi repoix.
Je reprends cette lettre interrompue par deux heures de sommeil. Je m'aperçois en la relisant qu'elle est à bâtons rompus. En vous rassurant contre l'amitié, je vous en donne des marques en vous racontant ce qui me regarde; c'est que je ne suis pas encore bien affermie dans mes résolutions; c'est une route nouvelle pour moi que i'indiflérence; je m'égare, je chancelle; mais je n'ai qu'à vous laisser faire, vous me remettrez bien dans le bon chemin.
Pourquoi donc, voyant tous vos mêmes amis, voyez-vous moins celle que vous aimiez le mieux à voir? Cela dérange mes idées. Je voudrais causer avec vous; mais je ne vous reverrai jamais, j'en suis sûre.
LETTRE DCXXXIX
DE MADAMi: DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL '
Ce samedi, 20 avril l~~ô.
Ma grand' maman, je ne me console point de votre départ. Ce n'est point une façon vague de s'exprimer, c'est un sentiment profond qui occupe entièrement mon âme. Je serai huit mois sans vous revoir. Je souscrirais de bon cœur que ma vie fût abrégée de ce long intervalle. J'attendais de vos nouvelles
1. Le 9 avril , le duc et la ducliosse de Clioiscul étaient retournas à Cliaut>
loup.
DE MADAiMK DC DEl'FANl). 167
avec la plus grande impatience. Je comptais que le jeudi au soir l'abbé (venant souper avec moi) m'en apporterait. Il n'en avait point reçu. 11 lui en était cependant arrivé; mais, par un malentendu, il ne reçut votre lettre qu'en rentrant chez lui. 11 vint hier me le dire, et me lut les lignes qui me regardaient dans vos deux billets. Vous vous portez à merveille, assez bien pour aller à la chasse le surlendemain de votre arrivée. Ah ! vous êtes gaie et contente. Le grand-papa vous tient lieu de tout. Personne n'en est moins surpris que moi. J'adore ce grand-papa. Vous savez que je suis un peu sorcière. Le présent n'est pas tout pour moi : je lis dans l'avenir; mais, malheureusement, ce livre a bien peu de feuillets pour moi.
Je vis hier madame de Grammont; elle allait souper à Saint-Cloud avec l'archevêque et madame du Châtelet. Elle passera peut-être la soirée chez moi lundi avec la maréchale. Je vous rendrai compte de tout cela, ou j'en chargerai l'abbé. Il vous dira aussi les agitations, la fermentation, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on prévoit, tout ce qu'on craint. Toutes ces choses me semblent inefl'ables et fort au-dessus de mon génie.
Il paraît un livre de M. Necker, dont le titre est : Sur la législation et sur le commerce des grains. Il en a remis un exemplaire à votre suisse. Le style du début, c'est-à-dire l'introduction, m'a étonnée et découragée. J'ai cru que je ne pourrais pas continuer; mais je me suis fait effort : j'en suis au treizième chapitre, et peu à peu j'ai entendu ce que je lisais. Je m'y suis intéressée. 11 me semble qu'il a raison, et je crois que j'irai jusqu'au bout. Vous qui avez une tète forte, un grand génie, entreprenez cette lecture, je vous en supplie, et prenez la peine, je vous le demande en grâce, de me faire part de toutes vos remarques, de vos observations; et que ce ne soit pas un mot, mais disseriez, discutez, comme si j'étais digne que vous me parlassiez et capable de vous entendre. Vous avez du temps de reste, accordez-m'en une petite partie.
Madame de Grammont ira vous tiouver le 6 du mois pro-
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chain. Elle passera quinze jours avec vous. Que ne puis-je l'accompagner! Mais je suis bien agitée; je ne jouis pas de l'abbé en pleine sécurité ; j'ai des craintes qui me troublent, et ces craintes me causent des remords, parce que je dois préférer votre contentement au mien. Je n'ose l'interroger, j'apprendrai peut-être quelque matin qu'il aura fait une fugue. Ce sera pour moi une grande perte, car je n'ai point le talent d'aimer ce (jiie j'ai quand je n'ai pas ce que j'aime.
LETTRE DCXL
HE MADAME DU DEFFAND A h\ DUCHnSSE DE CI! 01 SEUL
Ce samedi, 13 mai 1775.
Notre évêque est bien plus heureux que moi, il vous rendra cette lettre, et je préférerais sûrement le plaisir de vous voir à celui de vous écrire. 11 vous dira toutes nos nouvelles '; elles sont encore plus singulières qu'eflrayantes. On aperçoit des projets, mais on ne les entrevoit qu'obscurément. Il faut qu'il y ait des chefs. Quels sont-ils? Qui peuvent-ils être? Leurs mesures sont bien mal prises; ils affermiront ce qu'ils voulaient renverser. Le calme qui règne présentement laisse un libre cours aux spéculations. Tout le monde en fait à sa manière. Je m'en mêle comme les autres : je renvoie un dictateur, j'établis deux consuls, et tout cela en attendant mieux. Voilà assez de politi(jue. Je la destinais à l'abbé; mais comme je sacrifie mon sommeil pour éciire, j'ai voulu que ce fût à vous. Vous parler de mes regrets, c'est ne vous rien apprendre. Plus j'aime, moins je suis portée à le dire. Il me semble que les paroles ne sauraient rendre le sentiment. Toute expression en alïaiblit la vivacité, et, pour se servir du terme à la mode, en refroidit V énergie.
1. Il y avait ru à Paris et daii> pitisiems pio>iiucs des émeutes ns-scz graves auxquelles la cliertO du pain servait de pntextc.
DE MA1)AÎ\1!- DU DKFFAND. t69
Vous savez sans doute que madame de Grammont se porte infiniment mieux. Ce dernier accident-ci a été violent; il a causé beaucoup d'inquiétude. J'ai été près d'en écrire à l'abbé. Je m'applaudis de n'en avoir rien fait. J'écrirai à cet abbé incessamment. Je ne lui dirai pas que je l'aime autant que vous l'aimez; il serait fâché que cela fut vrai; mais, après vous, il n'a point de meilleure amie que moi. Je me flatte qu'il en est persuadé et qu'il en est bien aise.
Je fais un tour de force aujourd'hui : je vais souper à Versailles avec les deux maréchales. 11 faudra partir à six heures du soir. Il est six heures du matin, et je n'ai point encore dormi.
Mille amours au grand-papa; qu'il se souvienne qu'il doit être à côté de mon tonneau le deuxième jour du mois prochain *. Le baron m'a fait promettre de vous parler de lui; que ne le fait-il lui-même?.. 11 part mardi pour remplir son état de cosmopolite.
LETTRE DCXLI
D i: MADAME DU D 12 F F A N D A LA DUCHESSE DE C H 0 1 S E U I,
Ce mardi, 23 mai l'iô, à 6 heures du malin.
Yoilcà, dit-on, le grand-papa qui arrive demain. Aurez-vous bien le couiage de le laisser partir, et de consentir à en être séparée pendant cinq ou six semaines sans former la résolution de le venir trouver? Je ne suis pas assez insensée pour réclamer les droits de l'amitié. Ils seraient inutiles quand de plus forts sentiments ne peuvent rien. L'abbé sera forcé d'être tout le mois de juin sans vous voir; je ne vous parlerai pas de ma douleur. Quelque extrême qu'elle puisse être, elle vous
1. 11 devait revenir dans les premiers jours de juin pour assister au sacre C(ui eut lieu le 11.
serait indifférente. Ah! ma, grand' maman, que vos procédés démentent vos paroles! Celles-ci sont douces, tendres, affectueuses; et vos procédés sont froids et indifférents, cruels et même barbares; vous le voyez, et je ne m'en cache pas, je suis outrée contre vous. Non, non, il ne faut plus croire à la sincérité, à l'amitié; les vertus apparemment excluent tous les sentiments et rendent insensible à ceux qu'on insj)ire. Je sens que tout ce que je vous dis vous déplaira, et ne vous fera pas changer ; il n'est pas plus dans votre pouvoir d'aimer qu'il n'est dans le notre de cesser de vous aimer.
Quel parti faut-il donc prendre? Souffrir et se taire.
LETTHi: DCXLU
D K il A I) A M i; DU D E F F A N I) A 1. A I) C C II E S S i: DE C II 0 ! « E U L
Ce samedi , il mai l"d.
Je ne suis pas de si mauvaise humeur, clici'c grand'maman , que je l'étais en vous écrivant la dernière fois; votre charmante lettre a apaisé ma colère; vos œufs durs oui amolli mon âme; j'ai senti que quelqu'un capable de se souvenir de tout ce qui pouvait être agréable, qui s'empressait à le procurer, devait avoir un bon cœur, et qu'il fallait être indulgente pour sa conduit(3 : ajoutez à cela que, le grantl-papa ayant reçu une lettre de moi à son arrivée, je reçus hier k mon réveil une invitation de madame de Grammont pour souper le soir chez elle avec lui; que, n'ayant pas pu l'accepter parce que je devais avoir du monde chez moi, et ayant demandé, par un billet, à madame de Grammont, la permission d'aller chez elkî après le souper, le grand-papa qui dînait avec elle me fit dire qu'il m'apporterait sa réponse. En ell'et, il me vint rendre visite sur les huit heures, et je fus sur les minuit chez madame de Grammont, où je trouvai huit ou dix personnes dont aucune ne me fit j)cur, mais f|ui toutes ensemble ne me firent pas la millième