‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 5 sur 131 · Sur la mort de son père, M. Lallcmant de Betz · texte numérisé non relu

Sur la mort de son père, M. Lallcmant de Betz

Conception; elle a, dit-on, beaucoup d'esprit: elle est fort raisonnable et sent tout l'excès de son malheur. Sa sœur a beaucoup de soins d'elle. Son état m'intéresse.

Je suis ravie de ce que M. Ribot est guéri. Vous consolezvous de votre petit musicien? que faites-vous des heures qu'il vous faisait employer?

Je m'intéresse à vos occupations, et tous les détails que vous voudrez bien m'en faire m'aideront à supporter une absence qui fait le malheur de ma vie.

LETTRE DXN.XV

DE LA DUCHESSE DE t:r!01>ELL A M A D A M K D C DEFFAND

A Chanleloup, ce 1 octobre 1"~3.

Enfin, ma chère petite-fille, voilà donc une lettre de vousî vous m'en avez privée bien longtemps, vous m'avez fait mourir (rinanition; la privation de vos lettres me laisse un vide encore plus grand que celui que vous laisse la disette de bonne compagnie. Je ne suis point étonnée qu'à ce titre vous regrettiez le comte de Croglie; pour moi, qui ne le connais ni ne l'aime, je le plains, et je trouve qu'il est fort injuste d'ètie exilé pour n'avoir qu'à peu près dit ce que l'on pense et qu'on était en droit de dire et de pensera

La petite sainte est ici d'hier. On m'avait réservé le triste emploi de lui annoncer la mort de son père. L'inquiétude seule lui avait rendu ses douleurs pour lesquelles le repos est si né-

1. Le duc do Clioiseul rencontra sur la route qui passe près de Cliantelou]» les équipages du comte de Broglic; il s'informa à qui ils appartenaient; on le lui dit : " Mais, observa-t-il, ce n'est pas le cliemin pour se rendre en Savoie. — Aussi . lui répondit-on, ils vont à IlulTcc. — Mais M. de Broglie n'est -il pas ambassadeur extraordinaire? — Il ne l'est plus, il est exilé. — Vraiment? Kl» bien! cela ne m'élonne pas, je l'avais toujours connu pour un bomme ([ni fait les cboses à rebours. Im voilà qui prend le ministère par la queue! » La plaisanterie était gai»de la part d'un ministre dont la baute fortune venait de linir par un exil.

cessaire, et cependant cette inquiétude lui faisait forcer ses journées pour retrouver encore ce père qui n'était plus. J'ai été au-devant d'elle pour l'arrêter; je l'ai trouvée à une poste des Ormes. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'engager à y retourner pour se reposer; il n'y a jamais eu moyen de l'y déterminer, quoique ma seule présence lui eût appris tout ce qu'elle craignait et que sa diligence n'eût plus d'objet; elle a voulu absolument aller coucher à Tours, ce qui m'a fait faire trente lieues de suite. Je l'ai ramenée ici hier matin où elle se repose. Le premier moment de sa douleur a été très-vif; elle était plus calme hier soir. J'espère que sa raison lui fera prendre son parti sur un événement inévitable et prévu depuis si longtemps. Pour moi, je n'ai pas été malade de cette course ni même aussi fatiguée que j'aurais dû l'être.

L'abbé me paraît en effet fort content de M. de Caraccioli, et à tout ce que vous m'en dites, je crois que je le serais aussi ; d'abord parce qu'il est animé. Je vois tant de gens morts et je suis si souvent morte moi-même, que je crois que sa vie me ranimerait. Quant au petit dévot, croyez, ma chère petite-fille, qu'il y a bien longtemps que je suis dans le secret de sa sottise.

Vous me demandez ce que je fais des heures que j'employais avec mon petit musicien ? hélas ! je les passe à mon clavecin avec Balbâtre, qui vous portera cette lettre et qui me fait sentir, pendant tout le temps qu'il me donne, combien celui que j'ai perdu est difficile à remplacer pour la facilité, l'abondance et l'agrément de la composition.

Ribot est mieux, parce qu'il n'a plus la fièvre, mais il n'est pas guéri. Il a une obstruction que j'espère qu'on guérira et pour laquelle il va à Paris. Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à un homme qui nous est si nécessaire.

Je sais bien bon gré au baron du projet qu'il a de vous amener ici avec lui. Je lui saurais bien plus de gré encore de l'exécution. Mon Dieu, ma chère petite-fille, que je serais heu-

8 CORHESPONDANCE

reuse de vous voir, et pourquoi ne vieadriez-vous pas ? J'attends l'abbé demain, qui me dira pourquoi vous n'êtes pas venue avec lui et ce que je dois espérer.

Le grand-papa vous embrasse; madame de Grammont vous l'ait mille compliments, et moi, ma chère petite-fille, je vous aime de tout mon cn'ur.

A propos, je trouve votre délicatesse charmante et que vous avez tonte raison. Je vous promets de la satisfaire toujours.

LKTTHE D XXX VI i)F. i.'abbé ijaiitiii';li:mv a madame nu défi- and

A Clianteloup, ce ô octobre 1773.

Je partis dimanche, et j'eus à supporter le vent, la pluie, cent charrettes qui apportaient à Paris du vin de Bourgogne d'Orléans, et puis je rencontrai madame de Gesvres qui allait à la Norville, M. le chevalier de Choiseul qui allait au-devant de la petite sainte, et M. de Schomberg qui me dit que la grand' maman avait été aux Ormes joindre madanie la comtesse de Choiseul et lui apprendre la mort de M. de Betz.

J'ai trouvé ici MM. de Ghabannes, le baron de Talleyrand, de risle, M. le marquis de Laval et M. de Tourville arrivés de la veille. Ce dernier m'a donné une inquiétude mortelle. Hier au soir dans le salon, en causant avec le grand-papa, il sentit que les jambes manquaient sous lui, que sa tête s'embarrassait et que ses lèvres éprouvaient quelque ébranlement ; il s'assied, se lève ensuite pour passer dans la pièce voisine, où, ne pouvant presque plus se soutenir, il s'appuie contre le billard, respire de l'essence de vinaigre qui débrouille un i)eu ses idées, revient dans le salon et m'avertit de ce qui lui arrivait. Je le menai dans sa chambre sans qu'on s'en aperçût, je fus appeler le chirurgien qui lui trouva le pouls un peu dur, mais qui ne jugea pas à propos de le saigner. 11 paraît que c'est une goutte

remontée, et la preuve en est qu'il l'avait tous ces jours-ci au pied et qu'il n'a plus eu de douleur dans cette partie au moment et depuis cette espèce d'accident. Il va mettre les pieds à l'eau pour rappeler la douleur.

Voilà bien des détails, et je ne vous ai encore rien dit des maîtres de la maison ; je les ai trouvés en fort bonne santé et même la grand'maman. On m'a demandé une première fois de vos nouvelles, et puis une seconde, et puis tant d'autres fois. J'aurais voulu réunir le souper de vendredi avec ceux qui m'interrogeaient, et j'aurais préféré cette compagnie aux royaumes de Perse, du Mogol,de la Chine et de la Cochinchine; je l'aurais préféré à l'amitié d'Ali-Bey, d'Hiver-Ali, du prophète Ali, et tous les Alis qui ont été et qui seront.

De risle est enchanté de Voltaire, il a passé quinze jours avec lui ; ils ont parlé de tout le monde et de toutes les choses possibles; il l'a trouvé extrêmement gai et se plaignant toujours de ses maux, ce qui ne l'empêche pas de souper très-longtemps et de très-bon appétit, de se coucher tard et de se lever de grand matin, de se promener beaucoup, de faire des ouvrages, d'écrire et de recevoir incessamment des lettres, de rire de toutes les sottises qui se sont faites, qui se font et se feront pendant les siècles des siècles. De l'Isle reçoit souvent de ses nouvelles; il m'a dit tout cela en passant et sans ostentation, fort bien, pour me servir de mon expression favorite.

Mais est- il fort bien de vous ennuyer d'une si longue lettre? point du tout, dirait M. Walpole; M. Walpole a raison et je finis à regret ; car je sens en vous écrivant une grande envie de parler; il faut bien me le pardonner, il y a deux jours que je n'ai causé avec vous.

10 CORRESPONDANCI-:

LETTRE DXXWIl

l»i: MADAMK DU DKIFAND A l'A B B l'; BAIlTIIliLEMY

Ce H octobre 1773.

I5on Dieu! qu'il est facile d'écrire quand on est bien aise, qu'on a le cœur content, qu'on nage dans la joie et dans le l)oiiheur, qu'on habite le pays de Papimanie; mais qu'on est stérile, qu'on est aride quand on est dans celui de Papefigue où l'on ne dort point, où l'on n'a que des regrets, des désirs impuissants! Ah ! que j'en dirais long si je voulais peindre tout ce qui se passe en moi ! Il suffit que toutes mes afTections soient et ne peuvent être ailleurs qu'à Chanteloup : le grand-papa, la grand'maman, et vous, grand abbé, êtes les objets de comparai-soii qui me dégoûtent de tout ce qui m'environne. Notre ambassadeur, qui me divertit parfois, m'est enlevé par la princesse *, qui, comme vous savez, ne s'accommode point de partage. Réellement, depuis votre départ je suis tout ahurie, toute désorientée. Vous m'avez vue désirer le retour d'un certain général Coke? eh bien! il est revenu et il m'est insupportable. Je trouve que personne n'a le sens commun, que personne ne vaut la peine qu'on lui parle. Ce n'est pas que je prétende valoir mieux que ceux que je dédaigne, car je me trouve encore plus bête qu'eux. Mais laissons tout cela et venons à vous. Nous voilà donc à côté de la grand'maman, auprès de la petite sainte. Que je voudrais y être aussi! la garderez-vous longtemps? les eaux lui ont-elles fait du bien? Je suis ravie que vous ayez trouvé la grand'maman en si bon état. Je me sens un renouvellement, une augmentation de tendresse pour elle: quand on l'aime, quand on en est aimé, ne doit-on pas trouver tout le reste plus froid, faux, insipide, insupportable?

I ■ De Uoauvau.

J'attends avec grande impatience des nouvelles de notre bon ami ïourville. J'en suis véritablement fort inquiète. 11 doit être bien fâché de l'embarras qu'il cause. Voilà ce qui ne peut manquer d'augmenter mes terreurs.

J'ai fait lire à M. de Beauvau l'article de votre lettre qui le regarde. 11 part dimanche pour Fontainebleau. La princesse l'y suivra de près et l'ambassadeur aussi. Pont-de-Veyle revient demain. Je soupe ce soir chez madame de La Yallière, demain à Saint- Ouen. La princesse soupera lundi chez moi. Madame de Luxembourg reviendra mardi ou mercredi de l' Ile-Adam; elle vint lestement avant-hier, avec M. le prince deConti, visiter madame la comtesse de Chartres et retourna souper à l' Ile- Adam.

Je ne sais aucune nouvelle; les spéculations sont toujours les mêmes.

Adieu, l'abbé.

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