‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 2)Chapitre 50 sur 131 · J^^8 CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

J^^8 CORRESPONDANCE

l'injustice d'aimable, parce qu'il n'y avait qu'elle de sensible. 11 a presque été jusqu'à conclure que l'abbé était un fat de se vanter de votre injustice à son égard. Pour moi, contente de vous voir si bien défendue, je n'ai rien dit et me suis contentée du plaisir d'entendre parler de vous.

Vous avez fait une très-mauvaise spéculation politique de ne me point écrire par le grand-papa. Le plaisir que j'ai eu de le revoir n'aurait rien pris sur celui que j'aurais eu à lire votre lettre , et je vous assure qu'elle n'eût point été pochetée pour être gardée comme une vieille olive. Vous auriez bien pu m' écrire aussi par l'abbé, mais vous avez été paresseuse, et vous viendrez me dire que vous êtes discrète. Je ne veuv pourtant pas" vous gronder. Je suis charmée de vous; je vous aime à ia folie. 11 y a un mot charmant dans votre lettre, le voici ce mot: vous voulez vous persuader que vous irez à Cliantdoup, que vous y serez bien reçue, à brus ouverts. Ah ! persuadez-vous-le bien. .Mais ce dout vous ne pouvez pas juger, c'est du plaisir extrême avec lequel vous seriez reçue, il est au-dessus de toute expression; et quand je pourrais vous l'exprimer, je ne l'oserais pas, parce que ce serait une véritable indiscrétion.

LETTRE DCXLVIII Dr: \. \ 1)1 cil F. s si; dk ciioiseli. v m a h a m k m iikffand

Chanlelûup, ce 20 juillet l~ô.

11 ne tiendrait qu'à vous, ma chère petite -lille, ipie j'aimasse encore mieux Chauteloup. Vous n'auriez qu'à y être. Si vous vouliez, et les soixante lieues et le prétendu siècle entre nous auraient bientôt disparu. Nos sentiments sont au pair. N'est-ce pas là être du même âge, et le plaisir d'aimer ne suffit-il pas pour loutu* la Providence? Quand on va si souvent à Roissy, quand on y passe plusieurs jours, on peut tout aussi bien de proche en proche venir à Chauteloup et y passer deux

DK MADAME I)L' Dl'FFAM). , 179

OU trois beaux mois d'été ; le changement d'air pour respirer, celui d'un beau climat et d'un climat plus doux, vous feraient sûrement grand bien. Le grand-papa, qui se pique de médecine, en est persuadé, et il voudrait bien que vous fussiez assez raisonnable pour suivre un conseil aussi sage, car ce grandpapa vous aime de tout son cœur; il mérite tout le bien que vous me dites de lui, à votre égard, excepté qu'il ne trouve pas que vous lui ayez fait jamais exercer la vertu de l'indulgence. Enfin vous seriez encore mieux reçue à Chanteloup du grand-papa et de la grand'maman que vous ne l'êtes à Roissy de M. et de madame de Caraman; et cela vaut peut-être bien la peine de faire quelques pas de plus.

Je laisse à Tabbé le soin de vider toutes ses querelles avec vous, et de justifier tous les torts dont vous l'accusez. Quant à madame de Grammont, je suis persuadée que, si elle a reçu votre billet, vous recevrez tôt ou tard sa réponse, parce qu'elle est la personne du monde la plus exacte sur ce procédé, et que vous êtes celle avec qui elle doit l'être le plus, parce qu'elle trouve vos lettres charmantes, et qu'elle est sûrement flattée d'en recevoir.

J'espère que j'aurai encore de vos nouvelles par madame de Beauvau. On m'a dit qu'elle amenait avec elle madame d'Usson et M. Donezan. J'en suis charmée, car madame de Grammont n'étant pas ici , je crois qu'elle m'aurait trouvée bien plate pour la remplacer, et que le grand-papa tout seul aurait bien pu ne lui pas suffire. Jusqu'à présent nous n'avons eu que madame de Brionne ^ et ses deux filles, qui sont toutes deux aimables, madame de Chauvelin, qui est toujours bi,en triste, et M. du Bucq, avec qui nous disputons ; tout cela suffit pour faire passer une vie fort douce ; je vous assure, ma chère petite-fdle , que vous y auriez fort bien trouvé votre compte, et que vous y eus-

1. Madame de Brionne, née Rohan-Guéménée, citée pour sa beauté, mère des princes de Vaudemont et de Lambesc.

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siez bien mieux fait le nôtre; mais c'est une triste ciiose d'être bornée aux désirs, il ne tiendrait qu'à vous que je n'en restasse pas là.

LETTRE DCXLIX

DE MADAME DU DE FF AND A LA DUCHESSE DE C II O I S E U L

Ce lundi, 31 juillet mr..

Je pense sans cesse à vous, chère grand'maman, je réfléchis sur votre caractère, sur vos sentiments, sur votre conduite, et je dis après : 11 n'y a qu'elle de parfaitement heureuse ; son âme est en paix , son cœur est content ; elle ne peut se faire aucun reproche. Elle doit à ses vertus le bonheur dont elle jouit; et moi, infortunée, je végète séparée d'elle; sa présence, ses propos me feraient participer à son bonheur; je m'afflige, je déteste la vie que je mène. Mon état est pire que celui de feu madame la duchesse du Maine. Elle ne pouvait se passer, disait -elle, des choses dont elle ne se souciait pas; et moi, celles qui m'ennuient, qui souvent me sont antipathiques, me deviennent nécessaires. Quelle dilTérence de mon état au vôtre; mais quelle différence de mérites !

Je vois partir M. et madame Beauvau avec une envie et une jalousie extrêmes. Je suis bien persuadée du plaisir qu'ils auront d'être avec vous; mais ils n'en sentiront pas le prLx si bien que moi. Je trouve du plaisir à vous aimer; mais vivre séparée de vous m'est insupportable ; je suis sensiblement affectée de cette douleur. Je ne prétends pas certainement vous la faire partager; je ne suis pas assez insensée pour le craindre et je ne serais pas assez cruelle pour le désirer.

Je n'ai pu me refuser cet épanchement de tendresse, pardonnez-le-moi.

Je ne vous manderai aucune nouvelle; vous aurez des ga-

zettes vivantes qui vous en apprendront bien plus que je n'en sais. Le prince vous remettra un petit flacon d'essence de rose que madame Cliolmondley m'a envoyé pour vous. Cette pauvre femme me fait une grande pitié. Les affaires de l'Amérique achèvent de la ruiner. J'attends son oncle, M. AValpole, dans quinze jours ou trois semaines. Il me mande qu'il est bien aflligé de ce qu'il ne vous trouvera pas. Vous serez le sujet de toutes nos conversations, et c'est ce qui me les rendra le plus agréables. Oui, chère grand'maman, je vous aime et je vous aime avec passion , rien n'est si vrai.

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